connaissaient; mais il y avait toujours dans la conversation un mot ou
une tournure de phrase qui venait à moi comme la pensée visible d'Henri
Deslois.
Je rencontrais souvent le regard de M. Alphonse, et je ne pouvais pas
toujours m'empêcher de rougir.
Un après-midi qu'Henri Deslois entrait tout souriant, M. Alphonse lui
cria:
--Vous savez que j'ai vendu la maison de la colline.
Les deux hommes se regardèrent; ils devinrent si pâles tous les deux
que j'eus peur de les voir mourir sur place. Puis M. Alphonse se leva
de sa chaise pour s'adosser à la cheminée, pendant qu'Henri Deslois
poussait la porte, sans pouvoir arriver à la fermer.
Mme Alphonse posa sa dentelle sur ses genoux; et elle dit comme si elle
répétait une leçon:
--Cette maison ne servait à rien, et je suis bien contente qu'elle soit
vendue.
Henri Deslois vint s'asseoir sur la table, si près de moi qu'il aurait
pu me toucher. Il dit d'une voix assez ferme:
--Je regrette que vous l'ayez vendue sans m'en avoir parlé, car j'avais
l'intention de l'acheter.
M. Alphonse se tortilla comme un ver. Il faisait des efforts pour rire
aux éclats, et, à travers son rire, il disait:
--L'acheter, l'acheter, mais qu'en auriez-vous fait?
Henri Deslois posa sa main sur le dossier de ma chaise, et il répondit:
--Je l'aurais habitée comme Jean le Rouge.
M. Alphonse se mit à aller et venir devant la cheminée; son visage
était devenu d'un jaune terreux; il tenait ses mains dans les poches de
son pantalon, et ses pieds se soulevaient si vite qu'on eût dit qu'il
les remontait avec une ficelle qu'il tenait dans chaque main.
Puis il vint s'appuyer à la table en face de nous, et en nous regardant
l'un après l'autre de ses yeux qui luisaient, il dit avec un mouvement
de tout son buste en avant:
--Eh bien! je l'ai vendue, et comme cela, tout est fini!
Pendant le silence qui suivit, on entendit la jument blanche gratter le
seuil avec son sabot, comme si elle appelait son maître.
Henri Deslois se dirigea vers la porte; puis il revint près de moi pour
ramasser mon ouvrage qui avait glissé de mes mains sans que je m'en
fusse aperçue.
Il embrassa sa sœur, et, avant de partir, il dit en me regardant:
--A demain!
Le lendemain, dans la matinée, ce fut Mme Deslois qui entra dans la
lingerie. Elle vint droit à moi avec des mots insultants.
Mais M. Alphonse la fit taire d'un geste sec; puis, s'adressant à moi
d'une voix adoucie, il dit:
--Mme Alphonse m'envoie vous dire qu'elle tient beaucoup à vous garder
près d'elle. Elle désire seulement que dorénavant vous veniez à la
messe avec nous.
Il essaya de sourire en ajoutant:
--Vous ferez le voyage en voiture.
C'était la première fois qu'il me parlait directement. Sa voix me parut
un peu voilée, comme s'il éprouvait une gêne à me dire ces choses.
Je ne savais pas pourquoi je pensai que Mme Alphonse n'avait rien dit
de tout cela, et qu'il mentait. Puis, en ce moment, il ressemblait
tellement à la supérieure, que je ne pus m'empêcher de le braver.
Je répondis que je n'aimais pas aller en voiture, et que je
continuerais d'aller à Sainte-Montagne.
Il rentra sa lèvre inférieure, et il se mit à la mordiller.
Aussitôt, Mme Deslois s'avança menaçante, en me traitant d'insolente.
Elle répétait ce mot comme si elle n'en trouvait pas d'autres.
Elle le criait de plus en plus fort, et bientôt elle perdit toute
mesure. Le blanc de ses yeux devint tout rouge, et elle leva la main
pour me frapper.
Je reculai vivement en passant derrière ma chaise. Mme Deslois buta
dans la chaise, qu'elle renversa, et elle dut se retenir à la table
pour ne pas tomber.
Ses cris rauques m'épouvantaient.
Je voulus sortir de la lingerie; mais M. Alphonse s'était mis devant
la porte comme pour la garder, et je revins en face de Mme Deslois, de
l'autre côté de la table.
Elle parlait maintenant d'une voix étranglée. Elle disait des mots dont
le sens m'échappait. Je trouvais seulement que ses paroles avaient une
odeur insupportable. Elle cessa, après avoir crié de toutes ses forces:
--Je suis sa mère, entendez-vous?
M. Alphonse revint vers moi; il dit en me prenant le bras:
--Voyons! écoutez-moi.
Je me dégageai en le repoussant, et je sortis de la maison en courant.
Les derniers mots de Mme Deslois entraient dans ma tête comme un
marteau pointu:
«Je suis sa mère, entendez-vous?»
Oh! ma mère Marie-Aimée, comme vous étiez belle à côté de cette autre
mère, et comme je vous aimais en ce moment! Comme vos yeux de plusieurs
couleurs rayonnaient et illuminaient votre vêtement noir, et comme
votre visage était pur dans votre cornette blanche! Vous étiez aussi
visible pour moi, que si vous eussiez été réellement devant moi.
Je fus toute surprise de me retrouver devant la maison de la colline;
et en même temps, je m'aperçus que la neige tombait en tourmente.
J'entrai dans la maison pour m'abriter, et j'allai tout de suite dans
la pièce qui donnait sur le jardin.
Je cherchai à fixer ma pensée; mais mes idées tournoyaient dans ma
tête comme les flocons de neige qui paraissaient monter de la terre et
tomber du ciel en même temps; et chaque fois que je faisais un effort
pour penser, ma mémoire ne m'apportait que les bribes d'une chanson
que les petites filles chantaient joyeusement dans leurs rondes et qui
disait:
On a tant fait sauter la vieille,
Qu'elle est morte en sautillant,
Tireli,
Sautons, sautons, la vieille!
Je me trouvais bien dans cette maison silencieuse.
La neige s'arrêta de tomber, et les arbres me semblèrent aussi beaux
que le jour où je les avais vus tout fleuris; et brusquement le
souvenir de ce qui venait de se passer, se précisa dans mon esprit. Je
revis la main aux doigts carrés de Mme Deslois; un grand frisson me
secoua; quelle vilaine main, et comme elle était grande!
Puis l'expression du regard de M. Alphonse, quand il me prit le bras.
Maintenant que j'y pensais, je me rappelais avoir déjà vu ce regard à
une petite fille.
C'était un jour que je venais de voler un fruit tombé; elle s'était
précipitée sur moi, en disant:
--Donne-m'en la moitié, et je ne le dirai pas.
Une grande répugnance m'était venue de partager avec elle, et, au
risque de me faire voir par sœur Marie-Aimée, j'étais allée reporter le
fruit sous l'arbre.
Et voilà qu'à penser à ces choses un désir violent me venait de revoir
sœur Marie-Aimée. J'aurais voulu partir tout de suite. Mais, en même
temps, je pensai qu'Henri Deslois avait dit hier en partant: «A demain!»
Peut-être était-il déjà à la ferme, m'attendant et s'inquiétant de ce
que je pouvais être devenue.
Je sortis de la maison pour courir à Villevieille.
Je n'avais fait que quelques pas, lorsque je le vis venir sur le chemin.
La jument blanche gravissait difficilement le sentier plein de neige.
Henri Deslois était tête nue comme la première fois qu'il était venu
ici; sa blouse se gonflait sous le vent, et il se retenait à la
crinière de sa bête.
La jument s'arrêta devant moi.
Son maître se pencha, et saisit mes deux mains que je levais vers lui.
Il y avait sur son visage quelque chose de tourmenté que je n'y avais
jamais vu. Je remarquai aussi que ses sourcils se rejoignaient comme
ceux de Mme Deslois. Il dit un peu essoufflé:
--Je savais que je vous retrouverais ici.
Il ouvrit encore la bouche, et je fus tout de suite sûre que ses
paroles allaient me donner de la joie.
Il serra davantage mes mains, et dit de la même voix essoufflée:
--N'ayez pas de haine contre moi.
Il détourna les yeux des miens:
--Je ne peux plus être votre ami.
Aussitôt, je crus que quelqu'un me donnait un coup violent sur la tête.
Il se fit dans mes oreilles un grand bruit de scie. Je vis Henri
Deslois frissonner longuement, et j'entendis encore qu'il disait:
--Oh! comme j'ai froid!
Puis, je ne sentis plus sur mes mains la chaleur des siennes; et quand
je compris que je restais seule sur le chemin, je ne vis plus qu'une
masse d'un blanc gris, qui paraissait glisser sans bruit sur la neige
du sentier.
Je descendis lentement l'autre versant de la colline.
Je marchai longtemps dans la neige qui crissait sous mes pieds.
J'avais déjà fait la moitié du chemin, lorsqu'un paysan m'offrit de
monter dans sa voiture. Il allait aussi à la ville, et je me trouvai
bientôt devant l'Orphelinat.
Je sonnai, et tout de suite la portière m'examina par le judas.
Je la reconnus. C'était toujours Bel-Œil.
Nous l'avions surnommée ainsi parce qu'elle avait un gros œil blanc.
Elle ouvrit après m'avoir reconnue aussi. Elle me fit entrer, mais
avant de refermer la porte derrière moi, elle me dit:
--Sœur Marie-Aimée n'est plus ici.
Je ne répondis pas; alors elle répéta:
--Sœur Marie-Aimée n'est plus ici.
J'entendais bien, mais je n'y apportais aucune attention; c'était comme
dans les rêves où les choses les plus extraordinaires vous arrivent,
sans que cela ait de l'importance.
Je regardais son œil blanc, et je dis simplement:
--Je reviens.
Elle ferma la porte derrière moi, et elle me laissa debout sous
l'auvent, pendant qu'elle allait prévenir la supérieure.
Elle revint en disant que la supérieure voulait parler à sœur
Désirée-des-Anges avant de me recevoir.
A un coup de sonnette, Bel-Œil se leva, en me faisant signe de la
suivre.
La neige s'était remise à tomber.
L'obscurité était presque complète chez la supérieure.
Je ne vis tout d'abord que le feu qui flambait en sifflant. Une voix me
fit regarder plus près. La supérieure disait:
--Alors vous revenez?
J'essayai de fixer mes idées; je ne savais pas bien si je revenais.
Elle reprit:
--Sœur Marie-Aimée n'est plus ici.
Je crus que c'était le mauvais rêve qui continuait, et je toussai pour
me réveiller; puis je regardai le feu, et je tâchai de savoir pourquoi
il sifflait. La supérieure dit encore:
--Est-ce que vous êtes malade?
Je répondis:
--Non.
La chaleur me ranimait, et je me sentais mieux.
Je comprenais enfin que j'étais revenue, et que je me trouvais chez la
supérieure. Je rencontrai ses yeux fixes et me rappelai tout.
Elle disait en se moquant:
--Vous n'avez pas beaucoup changé; quel âge avez-vous donc?
Je répondis que j'avais dix-huit ans.
--Eh bien, reprit-elle, cela ne vous a pas beaucoup fait grandir,
d'aller dans le monde.
Elle mit un coude sur la table, et me demanda pourquoi je revenais.
Je voulais répondre que c'était pour voir sœur Marie-Aimée; mais j'eus
peur de l'entendre encore me dire que sœur Marie-Aimée n'était plus
ici, et je restai silencieuse.
Elle tira d'un tiroir une lettre qu'elle glissa sous sa main ouverte,
et dit de l'air ennuyé d'une personne que l'on dérange pour peu de
chose:
--Cette lettre m'avait déjà appris que vous étiez devenue une fille
orgueilleuse et hardie.
Elle repoussa la lettre d'un geste las, et, après avoir respiré
longuement, elle dit encore:
--On va vous envoyer aux cuisines, en attendant qu'on vous trouve une
autre place.
Le feu sifflait sans relâche. Je continuais de le regarder sans
parvenir à reconnaître laquelle des trois bûches faisait entendre ce
sifflement.
La supérieure haussa sa voix monotone pour attirer mon attention. Elle
me prévenait que sœur Désirée-des-Anges me surveillerait étroitement,
et qu'il ne me serait pas permis de parler à mes anciennes compagnes.
Je la vis faire un geste vers la porte, et je sortis dans la neige.
Tout là-bas, de l'autre côté des allées, je voyais les cuisines.
Sœur Désirée-des-Anges, longue et droite, m'attendait à la porte. Je
ne voyais d'elle que sa cornette et sa robe noire, et je l'imaginais
vieille et sèche.
L'idée me vint de me sauver; je n'avais qu'à courir jusqu'à la porte;
je dirais à Bel-Œil que j'étais venue en visite; elle me laisserait
sortir et tout serait dit.
Au lieu d'aller du côté de la porte, je me dirigeai vers les bâtiments
où s'était passé mon enfance.
Je ne savais pas pourquoi j'y allais. Mais je ne pouvais pas m'empêcher
d'y aller. Je ressentais aussi une grande fatigue, et j'aurais voulu
m'étendre pour dormir longtemps.
Le vieux banc était toujours à sa place; j'écartai de la main la neige
qui le recouvrait; et je m'assis en m'appuyant au tilleul, comme
autrefois M. le curé.
J'attendais quelque chose, et je ne savais pas quoi. Je regardai la
fenêtre de la chambre de sœur Marie-Aimée.
Elle n'avait plus ses beaux rideaux de mousseline brodée, mais elle
avait beau être pareille aux autres, je la trouvais quand même
différente, et, si les épais rideaux de calicot ne déparaient pas les
autres fenêtres, ils lui faisaient à elle comme un visage aux yeux
fermés.
La nuit commença à tomber sur les allées, et les lumières s'allumaient
à l'intérieur des salles.
Je voulais me lever du banc; je pensais: «Bel-Œil va m'ouvrir la porte.»
Mais mon corps était comme écrasé, et il me semblait que des mains
larges et dures se posaient lourdement sur ma tête, et toujours ces
mots revenaient comme si je les avais prononcés tout haut: «Bel-Œil va
m'ouvrir la porte.»
Mais voilà qu'une voix pleine de pitié disait près de moi:
--Je vous en prie, Marie-Claire, ne restez pas ainsi dans la neige!
Je relevai la tête: j'avais devant moi une toute jeune religieuse dont
le visage était si beau, que je ne me souvenais pas d'en avoir jamais
vu de pareil.
Elle se pencha pour m'aider à me lever, et comme j'avais de la peine
à me tenir debout, elle passa mon bras sous le sien pendant qu'elle
disait:
--Appuyez-vous sur moi.
Je vis aussitôt qu'elle me conduisait vers les cuisines, dont la large
porte vitrée était tout éclairée.
Je ne pensais plus à rien. La neige, qui tombait fine et dure, me
piquait le visage, et je sentais de violentes brûlures aux paupières.
En entrant dans les cuisines, je reconnus les deux jeunes filles qui se
tenaient devant le grand fourneau carré.
C'étaient Véronique la pimbêche et la grosse Mélanie, et il me sembla
entendre sœur Marie-Aimée quand elle les nommait ainsi.
Seule, la grosse Mélanie me fit un petit signe au passage, et j'entrai
avec la jeune sœur dans une chambre éclairée par une veilleuse.
Cette chambre était séparée en deux par un grand rideau blanc.
La jeune sœur me fit asseoir sur une chaise qu'elle tira de derrière le
rideau, et elle sortit sans rien dire.
Un peu après, la grosse Mélanie et Véronique la pimbêche entrèrent
pour mettre du linge propre au petit lit de fer qui était à côté de moi.
Quand elles eurent fini, Véronique, qui avait évité de me regarder, se
tourna vers moi pour me dire qu'on n'aurait jamais cru que je serais
revenue. Elle avait un air méprisant comme si elle me reprochait une
chose honteuse.
La grosse Mélanie joignit ses mains sous son menton. Elle penchait
toujours la tête de côté, comme quand elle était petite fille. Elle me
dit avec un sourire affectueux:
--Je suis bien contente qu'on t'ait mise aux cuisines.
Puis, elle tapota un peu le lit.
--Tu prends ma place, c'est moi qui couchais ici.
Elle montra du doigt le rideau en baissant la voix:
--Sœur Désirée-des-Anges couche là.
Quand elles furent sorties en fermant la porte derrière elles, je me
rapprochai du lit de fer.
Ce grand rideau blanc m'impressionnait. Il me semblait voir remuer des
ombres dans le creux des plis que la veilleuse n'éclairait pas.
Mon attention fut détournée par la cloche du dîner. J'en reconnaissais
le son, et, malgré moi, j'en comptais les coups.
Puis le silence se fit, et la jeune sœur entra de nouveau dans la
chambre. Elle m'apportait un bol de bouillon tout fumant.
Elle fit glisser le grand rideau sur sa tringle; et elle eut presque le
même geste que Mélanie quand elle dit:
--Voici votre chambre, et voici la mienne!
Je fus tout de suite rassurée en voyant que son petit lit de fer était
pareil au mien. Je commençais à penser que j'avais devant moi sœur
Désirée-des-Anges, mais je n'osais pas y croire et je le lui demandai.
Elle fit «oui» de la tête, et tout en approchant sa chaise de la
mienne, elle dit en mettant son visage dans la lumière:
--On dirait que vous ne me reconnaissez pas!
Je la regardai sans répondre.
Non, je ne la reconnaissais pas: j'étais même sûre de ne l'avoir jamais
vue, car je n'imaginais pas qu'on pût oublier ses traits lorsqu'on les
avait vus une seule fois.
Elle fit une petite moue comique en disant:
--Je vois bien que vous ne vous souvenez plus de cette pauvre Désirée
Joly.
Désirée Joly?... ah! si je m'en souvenais! c'était une jeune fille qui
faisait son noviciat; elle avait un visage plus rose que les roses,
elle avait aussi une taille fine, et elle était rieuse et aimante.
Elle sautait si fort, quand elle jouait à la ronde avec nous, que sœur
Marie-Aimée lui disait souvent:
--Voyons, mademoiselle Joly, pas si haut, on voit vos genoux.
Et maintenant, j'avais beau regarder sœur Désirée-des-Anges, il m'était
impossible de faire le plus petit rapprochement. Elle dit:
--Oui, le vêtement de religieuse nous change beaucoup!
Elle releva ses manches d'un geste vif, et avec la même petite moue de
tout à l'heure, elle dit encore:
--Oubliez que je suis sœur Désirée-des-Anges, et rappelez-vous que
Désirée Joly vous aimait bien autrefois.
Elle reprit avec vivacité:
--Oh! moi, je vous ai reconnue tout de suite. Vous avez toujours votre
figure de petite fille.
Quand je lui dis que j'avais imaginé une sœur Désirée-des-Anges bien
vieille et bien méchante, elle répondit:
--Nous nous étions trompées toutes les deux; on vous avait montrée
à moi comme une fille vaniteuse et arrogante. Mais quand je vous ai
vue pleurer au milieu de toute cette neige, j'ai pensé que vous aviez
surtout de la peine et je suis allée vers vous.
Après m'avoir aidée à me mettre au lit, elle sépara la chambre avec le
rideau, et je m'endormis aussitôt.
Mais c'était un mauvais sommeil. Je me réveillais à tout instant;
j'avais toujours une grosse pierre sur la poitrine, et quand je
réussissais à la rejeter, elle se partageait en plusieurs morceaux, qui
retombaient sur moi, et m'écrasaient les membres.
Puis je rêvai que je me trouvais sur une route pleine de pierres
coupantes. J'y marchais avec une extrême difficulté; de chaque côté de
la route, il y avait des champs, des vignes, des maisons.
Toutes les maisons étaient couvertes de neige, tandis qu'un beau soleil
éclairait les arbres chargés de fruits.
Je quittais la route pour entrer dans les champs, et je m'arrêtais à
tous les arbres, pour goûter à chaque fruit, mais tous étaient amers,
et je les rejetais avec dégoût.
Je cherchais à entrer dans les maisons couvertes de neige, mais aucune
n'avait de porte. Je revins sur la route, et voilà que les pierres
s'amoncelèrent autour de moi en si grande quantité qu'il me fut
impossible d'avancer. Alors, j'appelai à mon secours; j'appelai de
toutes mes forces, sans que personne entendît. Et quand je sentis que
j'allais être ensevelie sous l'énorme monceau, je fis un tel effort
pour me dégager, que je me réveillai.
Pendant un instant, je crus que je rêvais encore; le plafond de la
chambre me parut à une hauteur extraordinaire. La tringle qui soutenait
le rideau blanc brillait par endroits, et la branche de buis clouée au
mur allongeait son ombre jusque sur la Vierge, qui tendait les bras
dans son coin.
Puis un coq chanta. Il recommença plusieurs fois comme s'il eût voulu
effacer son premier chant, qui s'était arrêté court, comme un cri
d'angoisse.
La veilleuse se mit à grésiller. Elle pétilla longtemps avant de
s'éteindre, et, quand tout fut devenu noir dans la chambre, j'entendis
la respiration mince et régulière de sœur Désirée-des-Anges.
Bien avant le jour, je me levai pour commencer mon métier de cuisinière.
Mélanie me montra comment on soulevait les énormes marmites.
Il fallait autant d'adresse que de force. Il me fallut plus d'une
semaine avant de pouvoir seulement les bouger de place.
Ce fut encore Mélanie qui m'apprit à sonner la lourde cloche du réveil:
elle me montra comment on cambrait les reins pour tirer la corde. Je
saisis vite le balancement du son régulier, et chaque matin, malgré le
froid ou la pluie, j'avais un grand plaisir à sonner le réveil.
La cloche avait un son clair que le vent augmentait ou diminuait, et je
ne me lassais pas de l'entendre.
Il y avait des jours où je sonnais si longtemps, que sœur
Désirée-des-Anges ouvrait la fenêtre et me disait avec une moue
suppliante:
--Assez! Assez!
Depuis que j'étais aux cuisines, Véronique la pimbêche affectait de
regarder de côté en me parlant, et si je me renseignais près d'elle
pour connaître la place d'un objet, elle me l'indiquait seulement d'un
geste.
Sœur Désirée-des-Anges la suivait des yeux en faisant une petite
grimace du coin de la bouche.
Elle n'avait plus sa pétulance de jeune novice, mais elle restait
enjouée et moqueuse.
Chaque soir, nous nous retrouvions dans notre chambre. Elle me forçait
à rire par quelques remarques plaisantes sur ce qui s'était passé dans
la journée.
Il arrivait, parfois, que mon rire finissait en sanglots douloureux;
alors, elle appuyait ses mains l'une contre l'autre comme les saintes,
et elle disait en regardant en haut:
--Oh! comme je voudrais que votre chagrin s'en aille!
Puis, elle s'agenouillait par terre pour prier, et souvent je
m'endormais avant de l'avoir vue se relever.
Le travail des cuisines m'était très pénible. J'aidais Mélanie au
récurage des marmites et au lavage des dalles.
C'était elle qui en faisait la plus grande partie; elle était forte
comme un homme et toujours prête à rendre service. Aussitôt qu'elle
me voyait fatiguée, elle m'asseyait de force sur une chaise, et elle
disait avec une autorité souriante:
--Prends ta récréation.
Dès les premiers jours de mon arrivée, elle m'avait rappelé la
difficulté qu'elle avait eue à apprendre son catéchisme. Elle n'avait
pas oublié que pendant toute une saison j'avais passé toutes mes
récréations à essayer de le lui faire retenir par cœur. Et maintenant,
c'était une joie pour elle de me faire reposer un instant.
Véronique était chargée de préparer les légumes et de recevoir la
viande de boucherie.
Elle se tenait raide et pincée, près de la bascule où les garçons
déposaient la viande.
Elle se disputait souvent avec eux, trouvant toujours que les morceaux
étaient coupés trop gros ou trop petits.
Les garçons finirent par lui dire des injures, et sœur
Désirée-des-Anges me chargea de recevoir les bouchers à sa place.
Elle vint tout de même le lendemain près de la bascule, mais j'étais
là, avec sœur Désirée-des-Anges, qui m'expliquait la manière de peser.
Un matin, un des deux bouchers poussa une exclamation en prononçant mon
nom. Sœur Désirée-des-Anges s'approcha, et moi je regardai le garçon,
toute surprise: c'était un nouveau, mais je ne fus pas longtemps à le
reconnaître. C'était l'aîné des enfants de Jean le Rouge. Il s'avançait
tout joyeux de me rencontrer; il parla tout de suite de ses parents
qui avaient enfin trouvé une bonne place au château du Gué Perdu. Lui,
n'avait aucun goût pour le travail des champs, et il avait voulu entrer
chez un boucher de la ville.
Il se reprit très vite pour me dire que le Gué Perdu se trouvait tout
près de Villevieille et il me demanda si je le connaissais; je fis un
signe de tête, pour dire que je le connaissais.
Alors il continua, disant que ses parents y étaient installés depuis
plusieurs mois, et qu'il y avait eu une belle fête la semaine dernière
à l'occasion du mariage de M. Henri Deslois.
J'entendis encore quelques mots que je ne compris pas; puis, le jour
éclatant des cuisines se changea en nuit noire, et je sentis que les
dalles s'enfonçaient et m'entraînaient dans un trou sans fond.
Je sentis encore que sœur Désirée-des-Anges venait à mon secours, mais
déjà une bête s'était accrochée à ma poitrine. Il sortait d'elle un
bruit qui m'était très douloureux à entendre. C'était comme un horrible
sanglot qui s'arrêtait toujours au même endroit. Puis le jour revint,
et j'aperçus au-dessus de moi le visage de sœur Désirée-des-Anges, et
celui de Mélanie. Elles souriaient toutes deux du même sourire inquiet,
et le visage large de Mélanie avait une grande ressemblance avec le
visage fin et décoloré de sœur Désirée-des-Anges.
Je me dressai sur le lit, tout étonnée d'être couchée en plein jour;
mais je ne me levai pas. Le souvenir du petit Jean le Rouge me revint,
et pendant des heures et des heures j'essayai d'étouffer mon mal.