coucher, elle s'assit sur le pied de mon lit. Elle mit encore ses mains
comme les saintes, et elle me dit:
--Parlez-moi de votre peine.
Je parlai, et il me sembla que chaque mot que je prononçais emportait
un peu de ma souffrance. Lorsque j'eus tout dit, sœur Désirée-des-Anges
alla prendre l'_Imitation de Jésus-Christ_, et elle se mit à lire tout
haut.
Elle lisait avec un accent doux et résigné, et il y avait des mots
qu'elle traînait comme une plainte qui finit.
Les jours suivants, je revis le petit Jean le Rouge; il parla encore du
Gué Perdu, et pendant qu'il disait le contentement de ses parents, et
la bonté du maître pour eux, je revoyais la maison de la colline avec
son jardin fleuri et sa source dont le ruisseau descendait jusqu'à la
petite rivière en se cachant sous les genêts.
Je parlais souvent d'elle à sœur Désirée-des-Anges, qui m'écoutait
avec recueillement. Elle en connaissait les alentours et les moindres
recoins, et un soir qu'elle restait songeuse, et que je lui en
demandais la raison, elle répondit en regardant au loin:
--L'été va finir, et je pense que les arbres du jardin sont chargés de
fruits!
Pendant le mois de septembre, beaucoup de religieuses vinrent rendre
visite à la supérieure.
Bel-Œil les annonçait par un coup de cloche. A chaque coup, Véronique
sortait pour s'assurer de celle qui entrait; elle avait un mot
désagréable pour chacune des religieuses qu'elle reconnaissait.
Vers le soir, il y eut encore un coup de cloche; Véronique, qui se
trouvait sur la porte, cria:
--Par exemple, en voilà une que personne n'attendait.
Et en rentrant seulement sa tête dans les cuisines, elle nous dit:
--C'est sœur Marie-Aimée.
La grosse cuillère à pot m'échappa des doigts et glissa jusqu'au fond
de la marmite.
Je me précipitai vers la porte, en bousculant Véronique qui voulait
m'empêcher de passer.
Mélanie courut derrière moi pour me retenir:
--Reviens, disait-elle, la supérieure te voit.
Mais j'avais déjà rejoint sœur Marie-Aimée. Je m'étais jetée contre
elle avec une si grande force que nous avions manqué de tomber ensemble.
Elle m'entoura à pleins bras. Elle était toute frémissante, et comme
transportée.
Elle me prit la tête, et comme si j'eusse été un tout petit enfant,
elle m'embrassa par tout le visage.
Sa cornette faisait entendre un bruit de papier froissé, et ses larges
manches reculaient vers ses coudes.
Mélanie avait raison: la supérieure me voyait, elle sortait de la
chapelle, et s'avançait dans l'allée où nous étions.
Sœur Marie-Aimée la vit; elle cessa de m'embrasser pour poser sa main
sur mon épaule, tandis que je passais vivement mon bras autour de sa
taille, dans la crainte qu'elle ne m'éloignât d'elle.
Toutes deux, maintenant, nous regardions venir la supérieure. Elle
passa devant nous sans lever les yeux, et elle ne parut pas avoir vu le
salut plein de gravité que lui fit sœur Marie-Aimée.
Aussitôt qu'elle nous eut dépassées, j'entraînai sœur Marie-Aimée sur
le vieux banc. Elle hésita, et dit avant de s'asseoir:
--On dirait que les choses nous attendent.
Elle s'assit, sans s'adosser au tilleul, et je m'agenouillai dans
l'herbe à ses pieds.
Ses yeux n'avaient plus de rayons; on eût dit que les couleurs
s'étaient mélangées, et tout son visage, si fin, s'était comme
rapetissé, et retiré au fond de sa cornette. Sa guimpe ne
s'arrondissait plus comme autrefois sur sa poitrine, et ses mains
laissaient voir leurs veines bleues.
Son regard se posa à peine sur la fenêtre de sa chambre; il passa sur
les allées de tilleuls, il fit le tour de la grande cour carrée, et
pendant qu'il s'arrêtait sur la maison de la supérieure, elle laissa
échapper ces paroles comme un murmure:
--Il faut bien pardonner aux autres, si nous voulons qu'on nous
pardonne!
Elle ramena son regard sur moi, et elle dit:
--Tes yeux sont tristes.
Elle passa ses paumes sur mes yeux, comme si elle voulait y effacer une
chose qui lui déplaisait; et, en les retenant fermés, elle dit de la
même voix murmurante:
--Tant de souffrances passent sur nous!
Elle retira ses mains pour les mêler aux miennes, et sans me quitter du
regard, avec un accent plein de prière, elle me parla:
--Ma douce fille, écoute-moi: ne deviens jamais une pauvre religieuse!
Elle eut comme un long soupir de regret, et elle reprit:
--Notre habit noir et blanc annonce aux autres que nous sommes des
créatures de force et de clarté, et toutes les larmes s'étalent devant
nous, et toutes les souffrances veulent être consolées par nous; mais
pour nous, personne ne s'inquiète de nos souffrances, et c'est comme
si nous n'avions pas de visage.
Puis elle parla d'avenir; elle disait:
--Je m'en vais où vont les missionnaires. Je vivrai là-bas dans une
maison pleine d'épouvante; j'aurai sans cesse devant les yeux toutes
les laideurs, et toutes les pourritures!
J'écoutai sa voix profonde; il y avait au fond comme une ardeur: on eût
dit qu'elle pouvait prendre pour elle seule toutes les souffrances de
la terre.
Ses doigts cessèrent de s'entre-croiser aux miens. Elle les passa sur
mes joues, et sa voix se fit très douce pour me dire:
--La pureté de ton visage restera gravée dans ma pensée.
Et pendant que son regard passait au-dessus de moi, elle ajouta:
--Dieu nous a donné le souvenir, et il n'est au pouvoir de personne de
nous le retirer.
Elle se leva du banc, je l'accompagnai jusqu'à la sortie, et, quand
Bel-Œil eut refermé sur elle la lourde porte, j'en écoutai un long
moment le bruit sourd et prolongé.
Ce soir-là, sœur Désirée-des-Anges vint plus tard dans la chambre.
Elle avait assisté à des prières particulières, pour le départ de sœur
Marie-Aimée, qui s'en allait soigner les lépreux.
L'hiver revint encore une fois.
Sœur Désirée-des-Anges avait vite compris mon goût pour la lecture;
elle m'apportait l'un après l'autre tous les livres de la bibliothèque
des sœurs.
C'était, pour la plupart, des livres enfantins, que je lisais en
tournant plusieurs pages à la fois. Je préférais les récits de voyages
et je lisais la nuit à la lueur de la veilleuse.
Sœur Désirée-des-Anges me grondait, quand elle se réveillait, mais
aussitôt qu'elle se rendormait, je reprenais mon livre.
Peu à peu une douce amitié nous avait liées; le rideau blanc ne
séparait plus nos lits pendant la nuit; la gêne s'en était allée
d'entre nous, et toutes nos pensées nous étaient communes.
Elle avait une gaieté fine, qui ne s'altérait jamais.
Une seule chose lui paraissait ennuyeuse dans la vie: c'était son
costume de religieuse. Elle le trouvait lourd et incommode; elle disait
avec une expression de lassitude:
--Quand je m'habille, il me semble que je me mets dans une maison où il
fait toujours noir.
Elle s'en débarrassait très vite le soir, et elle était tout heureuse
de marcher dans la chambre en costume de nuit.
Elle disait avec sa petite moue:
--Je commence à m'y faire, mais dans les premiers temps la cornette
m'écorchait les joues, et la robe me tirait les épaules en bas.
Au printemps, elle se mit à tousser.
Elle avait une petite toux sèche qui ne se faisait entendre que de
temps en temps.
Son corps long et fin parut encore plus fragile. Elle gardait toute sa
gaieté; elle se plaignait seulement que sa robe devenait de plus en
plus lourde.
Pendant une nuit du mois de mai, elle ne cessa de s'agiter et de rêver
tout haut.
J'avais lu toute la nuit, et je m'aperçus tout à coup que le jour
venait. Je soufflai la veilleuse, et j'essayai de dormir un peu.
Je commençais à sommeiller, lorsque sœur Désirée-des-Anges se mit à
dire:
--Ouvrez la fenêtre, c'est aujourd'hui qu'il vient!
Je crus qu'elle rêvait encore, mais elle reprit d'une voix claire:
--Ouvrez la fenêtre, afin qu'il entre!
Je me dressai pour m'assurer qu'elle dormait, et je la vis assise sur
son lit. Elle avait rejeté ses couvertures, et elle défaisait les
cordons de sa cornette de nuit. Elle la retira pour la lancer au pied
du lit; puis elle secoua la tête, en faisant rouler ses cheveux courts
et bouclés sur son front, et aussitôt je reconnus Désirée Joly.
Je me levai un peu effrayée; elle répéta:
--Ouvrez la fenêtre, afin qu'il entre!
J'ouvris la fenêtre toute grande, et quand je me retournai, sœur
Désirée-des-Anges tendait ses mains jointes vers le soleil levant, et
d'une voix soudainement affaiblie elle disait:
--J'ai ôté ma robe, je n'en pouvais plus.
Elle s'étendit tranquillement, et plus rien ne bougea sur son visage.
Je retins longtemps ma respiration pour écouter la sienne; puis,
j'aspirai longuement, comme si mon souffle devait en même temps entrer
dans sa poitrine.
Mais en la regardant de plus près, je compris que le dernier souffle
était déjà sorti d'elle. Ses yeux grands ouverts semblaient regarder un
rayon de soleil qui s'avançait comme une longue flèche.
Des hirondelles passaient et repassaient devant la fenêtre en poussant
des cris comme les petites filles, et des bruits que je n'avais jamais
entendus m'emplissaient les oreilles.
Je levai la tête vers les fenêtres des dortoirs, dans l'espoir que
quelqu'un pourrait entendre ce que j'avais à dire.
Mais mon regard ne rencontra que le cadran de la grosse horloge,
qui semblait regarder dans la chambre par-dessus les tilleuls: il
marquait cinq heures; alors je ramenai les couvertures sur sœur
Désirée-des-Anges et je sortis sonner le réveil.
Je sonnai longtemps; les sons s'en allaient loin, bien loin! Ils s'en
allaient où s'en était allée sœur Désirée-des-Anges.
Je sonnais, parce qu'il me semblait que la cloche disait au monde que
sœur Désirée-des-Anges était morte.
Je sonnais aussi parce que j'espérais qu'elle mettrait encore une fois
son beau visage à la fenêtre pour me dire:
«Assez! assez!»
Mélanie m'arracha brusquement la corde. La cloche, qui était lancée,
retomba à faux, et fit entendre une sorte de plainte.
Mélanie me dit:
--Es-tu folle, voilà plus d'un quart d'heure que tu sonnes!
Je répondis:
--Sœur Désirée-des-Anges est morte.
Véronique entra avec nous dans la chambre; elle remarqua que le rideau
blanc ne séparait pas les deux lits; et avec un geste de mépris, elle
trouva que c'était honteux pour une religieuse de laisser voir ses
cheveux.
Mélanie passait son doigt sur chaque larme qui coulait sur ses joues.
Sa tête se penchait davantage de côté; et elle me dit tout bas:
--Elle est encore plus jolie qu'avant.
Le soleil s'étalait maintenant sur le lit, et recouvrait complètement
la morte.
Toute la journée, je restai près d'elle.
Quelques religieuses vinrent la voir. L'une d'elles lui recouvrit le
visage avec un linge; mais aussitôt qu'elle fut sortie, je retirai le
linge.
Mélanie vint passer la veillée de nuit avec moi. Quand elle eut fermé
la fenêtre, elle alluma la grosse lampe, afin, dit-elle, que sœur
Désirée-des-Anges ne regardât pas encore dans le noir.
Huit jours après, Bel-Œil entra dans les cuisines. Elle venait
m'avertir de me tenir prête à partir le jour même. Elle tenait dans le
creux de sa main deux pièces d'or, qu'elle mit l'une à côté de l'autre
sur le coin du fourneau, et en les touchant du bout du doigt elle dit:
--Notre Mère Supérieure vous donne quarante francs.
Je ne voulais pas partir sans dire adieu à Colette et à Ismérie, que
j'avais souvent aperçues de l'autre côté de la pelouse.
Mais Mélanie m'assura qu'elles n'avaient que du mépris pour moi.
Colette ne comprenait pas que je ne sois pas encore mariée, et Ismérie
ne me pardonnait pas d'aimer sœur Marie-Aimée.
Mélanie m'accompagna jusqu'à la porte.
En passant devant le vieux banc, je vis qu'un des pieds avait cédé, et
qu'il était tombé dans l'herbe par un bout.
A la porte, je trouvai une femme aux yeux durs. Elle me dit avec
autorité:
--Je suis ta sœur.
Je ne la reconnus pas.
Douze ans avaient passé depuis notre séparation.
A peine dehors, elle m'arrêta par le bras, et d'une voix aussi dure que
ses yeux, elle me demanda combien j'avais d'argent.
Je lui montrai les deux pièces d'or que je venais de recevoir.
--En ce cas, dit-elle, tu feras mieux de rester dans la ville, où tu
trouveras plus facilement à te placer.
Tout en continuant d'avancer, elle m'apprit qu'elle était mariée à un
cultivateur des environs, et qu'elle ne voulait pas se créer des ennuis
pour moi.
Nous étions arrivées devant la gare.
Elle m'entraîna sur le quai, pour l'aider à porter quelques paquets;
elle me dit adieu, quand son train s'ébranla, et je restai là, à le
regarder s'éloigner.
Presque aussitôt, un autre train s'arrêta. Les employés couraient sur
le quai en criant:
--Les voyageurs pour Paris, traversez!
Dans l'instant même, je vis Paris avec ses hautes maisons toutes
semblables à des palais, et dont les toits étaient si hauts qu'ils se
perdaient dans les nuages.
Un jeune employé me heurta; il s'arrêta devant moi en disant:
--Est-ce que vous allez à Paris, mademoiselle?
J'hésitai à peine pour répondre:
--Oui, mais je n'ai pas mon billet.
Il tendit la main.
--Donnez, dit-il, je vais aller vous le chercher.
Je lui remis une de mes deux pièces, et il partit en courant.
Je mis pêle-mêle dans ma poche le billet et les quelques sous de
monnaie qu'il me rapportait, et, conduite par lui, je traversai la
voie, montai vivement dans le train.
Le jeune employé resta un moment devant la portière, puis il s'éloigna
en se retournant. Il avait, comme Henri Deslois, des yeux pleins de
douceur, et un air grave.
Le train siffla un premier coup, comme s'il me donnait un
avertissement; et quand il m'emporta, son deuxième coup se prolongea
comme un grand cri.
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette
Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
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EUGÈNE FASQUELLE, EDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
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penaude)
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ma tête)
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Page 161: «millieu» par «milieu» (au milieu de la cour)
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Page 187: «n'avait» par «n'avais» (Maintenant, je n'avais plus d'amis.)
Page 201: «le» par «la» (il tenait la tête haute)
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bien vieille)