parler d'eux à Mme Alphonse, dans l'espoir qu'elle obtiendrait de son
mari qu'il veuille bien les garder.
Je trouvai l'occasion un jour que M. Tirande et son fils étaient entrés
dans la lingerie en parlant de changements à faire à la ferme.
M. Alphonse ne voulait pas de troupeau: il parlait d'acheter des
machines agricoles, d'abattre les sapins et de défricher la colline.
Les étables serviraient de remises pour les machines, et la maison de
la colline deviendrait un grenier à fourrages.
Je ne sais si Mme Alphonse entendait; elle travaillait à sa dentelle
avec une grande attention.
Aussitôt que les deux hommes furent sortis, j'osai parler de Jean le
Rouge.
J'expliquai combien il avait été utile à maître Sylvain: je dis son
chagrin de quitter cette maison qu'il habitait depuis si longtemps, et
quand je m'arrêtai, tout angoissée de la réponse qui allait venir, Mme
Alphonse retira son crochet du fil et dit:
--Je crois que je me suis trompée d'une maille.
Elle compta jusqu'à dix-neuf, et elle ajouta:
--C'est ennuyeux, il faut que je défasse tout un rang.
Quand je rapportai cela à Jean le Rouge, il eut un mouvement de colère,
qui lui fit tendre le poing vers Villevieille. Mais sa femme lui mit la
main sur l'épaule en le regardant. Aussitôt Jean se calma.
Jean le Rouge quitta la maison de la colline à la fin de janvier, et
une profonde tristesse entra en moi.
Maintenant, je n'avais plus d'amis.
Je ne reconnaissais plus la ferme; tous ces gens s'y mettaient à leur
aise, et il me semblait que c'était moi la nouvelle venue. La servante
me regardait avec méfiance, et les laboureurs évitaient de me parler.
La servante s'appelait Adèle. Tout le jour, on l'entendait bougonner
et traîner ses sabots. Elle faisait du bruit même quand elle marchait
sur la paille. A table, elle mangeait debout, et elle répondait sans
politesse aux observations des maîtres.
M. Alphonse avait fait enlever le banc de la porte et mettre à sa place
des petits arbustes verts qu'on avait enclos d'un treillage.
Il avait fait aussi enlever le vieil orme où la hulotte était venue
chanter, les soirs d'été.
Il devait y avoir longtemps que le vieil arbre ne donnait plus
d'ombrage au seuil de la maison: il ne portait plus qu'un bouquet de
feuillage tout en haut, et cela lui faisait comme une tête, qui se
penchait pour écouter ce qui se disait en bas.
Les bûcherons qui vinrent pour l'abattre furent d'avis que cela ne
serait pas facile. Il menaçait, en tombant, de démolir la toiture de la
maison.
Enfin, après bien des discussions, et bien des tours autour de lui,
on décida de l'enserrer de grosses cordes qui le feraient pencher et
l'obligeraient à tomber sur le fumier.
Il fallut la journée de deux hommes pour l'abattre, et au moment où
on croyait qu'il allait se coucher tranquillement, une des cordes se
desserra et le vieil orme se releva pour retomber de côté. Il glissa
sur le toit en entraînant la cheminée et une grande quantité de tuiles,
et après avoir écorché le mur, il se coucha en travers de la porte: et
pas une de ses branches ne toucha le fumier.
M. Alphonse ne put retenir un cri de colère. Il saisit la hache d'un
des bûcherons, et il frappa l'arbre d'un coup si violent qu'un morceau
d'écorce sauta dans la fenêtre de la lingerie et cassa un carreau.
Mme Alphonse vit des éclats de verre tomber sur moi, elle se leva
avec une vivacité que je ne lui connaissais pas, et avec des mains
tremblantes et des yeux peureux, elle examina minutieusement chaque
endroit de la nappe que j'étais en train de broder.
Mais elle ne vit pas que j'essuyais avec mon mouchoir une petite
coupure que le verre m'avait faite à la joue.
Elle eut si peur qu'il n'arrivât malheur aux piles de linge qui
commençaient à s'entasser, qu'elle m'emmena le lendemain chez sa mère
pour me faire voir comment il fallait ranger les armoires.
La mère de Mme Alphonse s'appelait Mme Deslois; mais quand les
laboureurs parlaient d'elle, ils disaient toujours «la bourgeoise du
château».
Elle n'était venue qu'une fois à Villevieille.
Elle s'était approchée de moi, et m'avait regardée de très près en
clignant des yeux. C'était une grande femme qui marchait courbée, comme
si elle cherchait quelque chose par terre. Elle habitait le grand
domaine du Gué Perdu.
Mme Alphonse prit un sentier, le long de la petite rivière.
On était à la fin de mars, et les prés étaient déjà tout fleuris.
Mme Alphonse marchait tout droit dans le sentier; mais moi, j'avais un
grand plaisir à marcher dans l'herbe molle.
On arriva bientôt près du grand bois où le loup m'avait pris un agneau.
J'avais gardé de ce bois une frayeur mystérieuse, et quand on quitta le
sentier de la rivière pour prendre un chemin qui traversait les bois,
je fus prise d'une véritable épouvante.
Cependant le chemin était large; il devait même y passer souvent des
voitures, car les ornières y étaient profondes.
Au-dessus de nos têtes, les aiguilles des sapins crissaient
continuellement en se frôlant. Cela faisait un bruit doux et léger qui
ne ressemblait en rien au chuchotement sec et coupé de silences que le
bois avait fait entendre quand il était chargé de neige. Malgré cela,
je ne pouvais m'empêcher de regarder derrière moi.
On ne marcha pas longtemps dans les bois; le chemin tournait à gauche,
et on se trouva tout de suite dans la cour du Gué Perdu.
La petite rivière passait derrière les étables, comme à Villevieille;
mais ici les prés étaient très resserrés et on eût dit que les
bâtiments voulaient se cacher dans la sapinière.
La maison d'habitation ne ressemblait pas aux fermes des environs.
Le bas en était fait de vieux murs très épais et le premier étage
paraissait avoir été posé dessus en attendant.
Je ne trouvai pas que cette maison eût l'air d'un château, elle me
faisait plutôt penser à une vieille souche d'arbre, de laquelle serait
sorti un rejeton mal venu.
Mme Deslois parut sur le pas de la porte en nous entendant venir.
Elle me regarda encore en clignant des yeux. Elle dit tout de suite à
haute voix qu'elle avait perdu un sou dans la paille, et que c'était
bien étonnant que, depuis huit jours, personne ne l'eût encore trouvé.
Tout en parlant, elle remuait avec son pied la mince couche de paille
qui était devant la porte.
Mme Alphonse ne devait pas entendre. Ses gros yeux fixaient
l'intérieur, et ce fut presque avec ardeur qu'elle expliqua le motif de
notre visite.
Mme Deslois voulut me conduire elle-même à la lingerie; elle mit les
clefs sur les armoires, et après m'avoir recommandé de bien faire
attention, et de ne rien déranger, elle me laissa seule.
J'eus vite fait d'ouvrir et de refermer les grandes armoires
reluisantes.
J'aurais voulu m'en aller tout de suite. Cette grande lingerie froide
m'épouvantait comme une prison: mes pas résonnaient sur les dalles,
comme s'il y avait eu en dessous des caveaux profonds. Il me sembla
tout à coup que je ne sortirais plus jamais de cette lingerie.
Je tendis l'oreille pour écouter le bruit des bêtes, mais je n'entendis
que la voix de Mme Deslois. C'était une voix forte et rauque, qui
traversait les murs et pénétrait partout.
J'allais vers la fenêtre, pour me sentir moins seule, quand une porte
que je n'avais pas remarquée s'ouvrit brusquement derrière moi. Je
tournai la tête, et je vis entrer un homme jeune, qui portait une
longue blouse blanche, et une casquette grise.
Il s'arrêta comme s'il était surpris de trouver quelqu'un là, et moi
je continuais de le regarder sans pouvoir détacher mes yeux de lui.
Il traversa la lingerie sans que nos regards se soient quittés, et il
s'éloigna après s'être cogné contre la boiserie de la porte. Une minute
après, il passa contre la fenêtre, et nos regards se rencontrèrent
encore.
J'en restai mal à l'aise, et sans savoir pourquoi, j'allai fermer les
portes qu'il avait laissées ouvertes.
Un moment après, Mme Alphonse vint me chercher, et je repris avec elle
le chemin de Villevieille.
Depuis que M. Alphonse avait remplacé Pauline, j'avais pris l'habitude
d'aller m'asseoir sur un houx en forme de siège, qui se trouvait au
milieu d'un grand buisson peu éloigné de la ferme.
Maintenant que le printemps venait, j'y allais à l'heure où les
laboureurs fumaient leur pipe sur le seuil des écuries.
J'y restais longtemps à écouter les bruits du soir, et un grand désir
me venait de ressembler aux arbres.
Ce soir-là, il m'arriva de penser à l'homme du Gué Perdu. Mais chaque
fois que je voulais fixer la couleur de ses yeux, ils entraient si
profondément dans les miens, qu'il me semblait que j'en étais tout
éclairée.
Le dimanche qui suivit était jour de Pâques. Adèle était partie à
la messe, dans la voiture de M. Alphonse. Je restai seule avec un
laboureur, pour garder la ferme. Après le déjeuner, l'homme se coucha
sur un tas de paille devant la porte, et moi, j'allai me cacher dans
mon buisson.
Je cherchai à entendre le son des cloches. Mais la ferme était trop
éloignée des villages et aucun son ne venait jusqu'à moi.
Ma pensée s'en alla vers sœur Marie-Aimée. Je pensais aussi à Sophie,
qui venait me réveiller, chaque année, pour que je puisse entendre
toutes les cloches de la ville qui sonnaient Pâques en même temps.
Il lui était arrivé, une année, de ne pas se réveiller; elle en eut
tant de regret que, l'année suivante, elle mit un gros caillou dans sa
bouche pour s'empêcher de dormir. Chaque fois qu'elle se laissait aller
au sommeil, ses dents portaient sur le caillou, et elle se réveillait
aussitôt.
Je pensais aussi à la grand'messe où Colette chantait à pleine voix. Je
revoyais la débandade sur les pelouses, et l'air tout affairé de sœur
Marie-Aimée s'occupant du grand repas des fêtes.
Et ce soir, au lieu du visage fin et aimant de sœur Marie-Aimée, je
verrais la figure ingrate de Mme Alphonse, et les yeux luisants de
son mari qui me faisaient tant peur; et en pensant qu'il me faudrait
rester encore longtemps à la ferme, je me laissais aller à un profond
découragement.
Quand je fus lasse de pleurer, je vis avec surprise que le soleil
avait beaucoup baissé. A travers les branches du buisson, je voyais
s'allonger sur le pré les ombres longues et minces des peupliers; et,
plus près de moi, je vis aussi une grande ombre qui bougeait. Elle
s'avançait, puis s'arrêtait, et s'avançait de nouveau.
Je compris tout de suite que quelqu'un allait passer devant ma
cachette, et presque aussitôt, l'homme à la blouse blanche entrait dans
le buisson, en se baissant pour éviter les branches.
J'en ressentis un grand froid par tout le corps.
Cependant, je me remis très vite; mais il me resta un tremblement
nerveux, qu'il me fut impossible de dissimuler.
Lui, restait debout devant moi sans parler.
Je regardais la douceur qui était dans ses yeux; et je sentis revenir
la chaleur dans mon corps.
Je remarquai qu'il portait comme Eugène une chemise de couleur et une
cravate nouée sous le col; et quand il parla, il me sembla que je
connaissais sa voix depuis longtemps.
Il s'était appuyé contre une grosse branche, en face de moi, et il me
demanda s'il ne me restait plus de parents.
Je répondis que non.
Il fit glisser entre ses doigts une branche couverte de jeunes pousses,
et, sans me regarder, il dit encore:
--Alors, vous êtes seule au monde?
Je répondis vivement:
--Oh, non, j'ai sœur Marie-Aimée!
Et sans lui laisser le temps de me questionner, je dis combien je
l'aimais, et avec quelle impatience j'attendais le moment où je
pourrais la rejoindre.
J'étais si heureuse de parler d'elle, que je ne m'arrêtais plus.
Je disais sa beauté et son intelligence qui me semblaient au-dessus de
tout.
Je disais aussi son chagrin le jour de mon départ, et j'imaginais sa
joie le jour où elle me verrait revenir.
Pendant que je parlais, il avait les yeux fixés sur mon visage, mais
son regard semblait voir beaucoup plus loin.
Après un silence, il me demanda encore:
--Est-ce que vous n'aimez personne ici?
--Non, dis-je, tous ceux que j'aimais sont partis.
Et j'ajoutai avec un peu de rancune:
--Jusqu'à Jean le Rouge qu'ils ont chassé!
--Pourtant, dit-il, Mme Alphonse n'est pas méchante?
Je répondis qu'elle n'était ni méchante ni bonne, et que je la
quitterais sans regret.
A ce moment, on entendit crier les roues de la voiture de M. Alphonse,
qui rentrait, et je me levai pour partir.
Il s'effaça un peu, pour me laisser passer, et je le laissai seul dans
le buisson.
Le soir, je profitai d'un moment de bonne humeur d'Adèle, pour lui
demander si elle connaissait les laboureurs du Gué Perdu. Elle me
répondit qu'elle ne connaissait que les plus anciens; car depuis que
Mme Deslois était veuve, les nouveaux ne restaient pas longtemps chez
elle.
Une crainte que je n'aurais pu expliquer m'empêcha de parler du jeune
homme à la blouse blanche; et Adèle ajouta en remuant le menton:
--Heureusement que son fils aîné est revenu de Paris: les laboureurs
seront moins malheureux.
Le lendemain, pendant que Mme Alphonse travaillait à sa dentelle, je
cousais en pensant au laboureur à la blouse blanche.
Je ne pouvais le séparer d'Eugène dans ma pensée; il s'exprimait comme
lui, et je leur trouvais un air de ressemblance.
Vers le soir, je crus le voir passer devant les écuries, et la minute
d'après, il s'arrêtait sur le seuil de la lingerie.
Ses yeux passèrent sur moi, pour se poser sur Mme Alphonse; il tenait
la tête haute, et sa bouche fléchissait un peu du côté gauche.
Mme Alphonse dit, d'une voix traînante, en le voyant:
--Tiens, voilà Henri.
Elle se laissa embrasser sur les deux joues; puis elle indiqua une
chaise à côté d'elle. Mais lui, s'assit un peu de travers sur la table,
en repoussant la toile.
Comme Adèle passait, Mme Alphonse lui dit:
--Si vous voyez mon mari, dites-lui que mon frère est ici.
Je mis quelques instants à comprendre; puis je devinai brusquement que
c'était lui le fils aîné de Mme Deslois.
Une honte que je n'avais pas encore connue me fit rougir violemment, et
un immense regret me vint d'avoir parlé de sœur Marie-Aimée.
Il me sembla que je venais de jeter au vent la plus belle chose que je
possédais, et malgré tous mes efforts, je ne pus retenir deux larmes
qui s'accrochèrent à ma bouche, avant de tomber sur la toile fine que
j'ourlais.
Henri Deslois resta longtemps sur le coin de la table.
A chaque instant, je sentais son regard sur moi, et c'était comme un
poids lourd qui m'empêchait de relever le front.
Deux jours après, je le retrouvai dans le buisson.
En le voyant assis sur le houx, il me vint une grande faiblesse dans
les jambes, et je m'arrêtai.
Il se leva aussitôt pour me céder la place, mais je restai à le
regarder.
Il avait dans les yeux la même douceur que la première fois, et, comme
s'il attendait que je lui raconte une nouvelle histoire, il demanda:
--N'avez-vous rien à me dire, ce soir?
Toutes les paroles qui me vinrent à l'esprit me semblèrent inutiles et
je fis «non» de la tête; il reprit:
--J'étais votre ami, l'autre jour.
Ce souvenir augmenta mon regret, et je répondis seulement:
--Vous êtes le frère de Mme Alphonse.
Je le quittai, et n'osai plus retourner dans le buisson.
Il revint souvent à Villevieille.
J'évitais de le regarder, mais sa voix me causait toujours un profond
malaise.
Depuis que Jean le Rouge était parti, je ne savais que faire de mon
temps après la messe. Chaque dimanche, je passais devant la maison de
la colline; parfois, je regardais à travers les fentes des contrevents,
et quand il m'arrivait de heurter le bois avec mon front, il rendait un
son qui me faisait reculer tout effrayée.
Un dimanche, je remarquai que la porte n'avait pas de serrure.
J'appuyai le doigt sur le loquet, et aussitôt la porte s'ouvrit avec un
grand bruit.
Je ne m'attendais pas à ce qu'elle s'ouvrît si vite, et je restai là,
avec l'envie de la refermer et de m'éloigner. Puis, comme le bruit
avait cessé, et que le soleil était tout de suite entré en faisant un
grand carré de clarté, je me décidai à entrer aussi, en laissant la
porte ouverte.
La grande cheminée n'avait plus sa crémaillère, ni ses hauts landiers;
il ne restait dans la salle que les épaisses rondelles de bois qui
avaient servi de sièges aux enfants de Jean le Rouge. L'écorce en était
usée, et le dessus était poli et comme ciré, à force d'avoir servi. La
deuxième chambre était complètement vide; elle n'était pas carrelée, et
sur la terre battue, les pieds des lits avaient creusé des trous.
La porte du fond n'avait pas non plus de serrure, et je me trouvai
bientôt dans le jardin.
Les plates-bandes conservaient encore quelques légumes d'hiver, et les
arbres à fruits étaient en fleurs.
La plupart étaient très vieux; plusieurs étaient devenus bossus, et
leurs branches s'abaissaient comme si elles trouvaient que les fleurs
même étaient trop lourdes à porter.
Au bas du jardin, la colline s'évasait en pente douce jusqu'à une
immense plaine où paissaient des troupeaux, et tout au bout, une
rangée de peupliers faisaient comme une barrière qui empêchait le ciel
d'entrer dans la plaine.
Peu à peu je reconnaissais chaque endroit. Voici la petite rivière, au
bas de la colline. Je ne vois pas l'eau, mais les saules ont l'air de
se ranger pour la laisser passer.
Elle disparaît derrière les bâtiments de Villevieille, dont les toits
sont de la même couleur que les châtaigniers, et la voilà de l'autre
côté. Elle brille par endroits, entre les minces peupliers; puis
elle s'enfonce dans ce grand bois de sapins, qui paraît tout noir,
et qui cache le Gué Perdu: c'est le chemin que Mme Alphonse m'a fait
suivre pour aller chez sa mère... Son frère avait dû venir par le même
sentier, le jour où il m'était apparu dans le buisson de houx.
Aujourd'hui, il n'y avait personne dans le sentier. Tout était d'un
vert tendre, et j'avais beau regarder entre les bouquets d'arbres,
aucune blouse n'apparaissait.
Je cherchais aussi des yeux le buisson; mais il était caché par les
toits de la ferme.
Henri Deslois y était venu plusieurs fois depuis le jour de Pâques. Je
n'aurais pas su dire comment je le savais; mais, ces jours-là, je ne
pouvais m'empêcher d'en faire le tour.
Hier, Henri Deslois était entré dans la lingerie, pendant que j'étais
seule: il avait fait un geste comme s'il allait me parler.
Aussitôt, mes yeux s'étaient attachés à lui, comme la première fois, et
il était reparti sans rien dire.
Et maintenant que j'étais dans ce jardin sans clôture, tout entouré de
genêts fleuris, le désir me venait d'y vivre toujours.
Un gros pommier se penchait à côté de moi, et trempait le bout de ses
branches dans la source.
La source sortait du tronc creux d'un arbre, et le trop-plein s'en
allait en petits ruisseaux à travers les plates-bandes.
Ce jardin plein de fleurs et d'eau claire me paraissait le plus beau
jardin de la terre, et quand je tournais la tête vers la maison grande
ouverte au soleil, j'attendais toujours qu'il en sortît des êtres
extraordinaires.
Cette maison basse et sans couleur me semblait pleine de mystère: il
sortait d'elle des petits glissements brusques et irréguliers, et tout
à l'heure, j'avais bien cru entendre le bruit que faisait Henri Deslois
quand il posait le pied sur le seuil de la ferme de Villevieille.
J'avais écouté, comme si j'espérais le voir s'approcher. Mais le bruit
de pas ne s'était pas renouvelé, et bientôt je m'aperçus que les genêts
et les arbres faisaient entendre toutes sortes de sons mystérieux.
J'imaginais que j'étais un jeune arbre, que le vent pouvait déplacer
à son gré. Le même souffle frais qui balançait les genêts passait sur
ma tête et emmêlait mes cheveux; et pour imiter le pommier, je me
baissais, et trempais mes doigts dans l'eau pure de la source.
Un nouveau bruit me fit regarder vers la maison, et je n'eus aucune
surprise en voyant Henri Deslois dans l'encadrement de la porte.
Il était tête nue, et les bras ballants.
Il fit deux pas dans le jardin, et son regard s'en alla au loin dans la
plaine.
Ses cheveux étaient séparés sur le côté, et son front s'allongeait très
loin vers les tempes.
Il resta un long moment sans bouger; puis, il se tourna tout à fait
vers moi.
Deux arbres seulement nous séparaient; il fit encore un pas, il prit
d'une main le tout jeune arbre qui était devant lui, et les branches
fleuries firent comme un bouquet au-dessus de sa tête. La clarté était
si grande, qu'il me semblait que l'écorce des arbres brillait et que
chaque fleur rayonnait, et, dans les yeux d'Henri Deslois, il y avait
une douceur si profonde, que je m'avançai vers lui sans aucune honte.
Il ne fit pas un mouvement, mais quand je m'arrêtai devant lui, son
visage devint plus blanc que sa blouse, et sa bouche trembla.
Il prit mes deux mains, qu'il appuya fortement contre ses tempes, et il
dit d'une voix très basse:
--Je suis comme un avare qui a retrouvé son trésor.
En ce moment, la cloche de l'église de Sainte-Montagne se mit à sonner.
Les sons montaient la colline en courant, et après s'être reposés un
instant au-dessus de nous, s'en allaient se perdre plus haut.
Les heures passèrent avec le jour, les troupeaux disparurent un à un
de la plaine: une vapeur blanche se leva de la petite rivière; puis
le soleil passa derrière la barrière de peupliers, et les fleurs des
genêts commencèrent à devenir plus sombres.
Henri Deslois me ramena sur le chemin de la ferme; il marchait devant
moi, dans le sentier étroit, et quand il me quitta un peu avant l'allée
des châtaigniers, je sentis que je l'aimais plus que sœur Marie-Aimée.
La maison de la colline devint notre maison.
Chaque dimanche j'y retrouvais Henri Deslois, et, comme au temps de
Jean le Rouge, je rapportais le pain bénit que nous partagions en riant.
Il y avait en nous comme une folie de liberté, qui nous faisait courir
autour du jardin, et mouiller nos souliers dans le ruisseau de la
source.
Henri Deslois disait:
--Le dimanche, j'ai aussi dix-sept ans!
Parfois, nous faisions de longues promenades dans les bois qui
entouraient la colline.
Henri Deslois ne se lassait pas de m'entendre raconter mon enfance avec
sœur Marie-Aimée. Nous parlions aussi d'Eugène, qu'il connaissait. Il
disait qu'il était de ceux qu'on aime à avoir pour amis.
Je lui dis aussi combien j'avais été mauvaise bergère; et tout en
pensant qu'il allait se moquer de moi, je racontai l'histoire du mouton
enflé. Il ne se moqua pas, il passa seulement un doigt sur mon front,
en disant:
--Il faut beaucoup d'amour pour guérir ça!
Il nous arriva un jour de nous arrêter près d'un immense champ de
blé, dont on ne voyait pas la fin. Des milliers de papillons blancs
voltigeaient au-dessus des épis. Henri Deslois ne parlait pas, et moi
je regardais les épis qui se ployaient et se redressaient comme s'ils
voulaient prendre leur élan pour fuir. On eût dit que les papillons
leur apportaient des ailes pour les aider; mais les épis avaient beau
s'agiter, ils ne parvenaient pas à quitter la terre.
Je le dis à Henri Deslois, qui regarda longtemps le blé; puis, comme
s'il parlait pour lui-même, il dit en traînant sur les mots:
--Il en est de même pour l'homme; parfois une douce créature vient
à lui; elle est semblable aux papillons blancs de la plaine; il ne
sait si elle monte de la terre, ou si elle descend d'en haut; il
sent qu'avec elle il pourrait vivre du vent qui passe et du miel des
fleurs. Mais, pareil à la racine qui retient l'épi à la terre, un lien
mystérieux l'attache à son devoir qui est fort comme la terre.
Il me sembla que sa voix avait un accent de souffrance, et que
sa bouche fléchissait davantage. Mais presque aussitôt ses yeux
s'arrêtèrent sur moi, et il dit d'une voix plus ferme:
--Ayons confiance en nous!
L'été passa, puis l'automne; et malgré le mauvais temps de décembre,
nous ne pouvions nous décider à quitter la maison de la colline.
Henri Deslois apportait des livres que nous lisions, assis sur les
rondelles de bois, dans la pièce qui donnait sur le jardin. Je rentrais
à la ferme quand la nuit venait, et Adèle, qui croyait que je passais
mon temps à la danse du village, s'étonnait toujours de mon air triste.
Presque chaque jour, Henri Deslois venait à Villevieille. Je
l'entendais venir de loin; il montait sans bride ni selle une grande
jument blanche qui trottait lourdement, et qui le portait à travers
les labours et les sentiers. C'était une bête patiente et douce. Son
maître la laissait en liberté dans la cour, pendant qu'il entrait
dire bonjour à Mme Alphonse. Aussitôt que M. Alphonse l'entendait, il
entrait dans la lingerie.