dire pour cela. Puis j'étais toute surprise de le trouver tout à coup
si vieux: il avait jeté son chapeau à terre, et je remarquai pour la
première fois que ses cheveux étaient tout gris.
Toute la journée, je pensai à lui, et le lendemain, pendant que les
vaches sortaient une à une, je ne pus m'empêcher d'entrer dans l'étable.
Le vacher regardait fixement le taureau qui tirait impatiemment sur sa
chaîne. Je m'approchai, et après avoir caressé la bête, je la détachai.
Le vacher laissa passer le taureau qui sortit comme un fou, et après
m'avoir regardée tout surpris, il le suivit en boitant.
J'avais bien moins peur du taureau que du mouton enflé, et chaque jour
j'entrais dans l'étable en prenant des précautions pour ne pas être vue.
Pourtant Eugène m'avait vue. Il me prit à part, et en plongeant ses
petits yeux dans les miens, il dit:
--Pourquoi détaches-tu le taureau?
Je craignais de faire gronder le vacher en disant la vérité; et je
cherchais quelque chose à dire, mais je ne trouvais rien. Je commençais
à dire que je ne le détachais pas. Alors Eugène prit son air moqueur
pour me dire:
--Est-ce que tu serais menteuse, par hasard?
Aussitôt je lui racontai tout et, le samedi d'après, la bête était
vendue.
J'avais souvent remarqué combien il était bon pour tout le monde.
Chaque fois que le fermier avait des différends avec ses ouvriers, il
finissait toujours par appeler son frère qui arrangeait les choses en
quelques mots.
Il s'occupait aux mêmes travaux que maître Sylvain. Mais il refusait
d'aller au marché: il disait qu'il n'aurait même pas su vendre un
fromage.
Il marchait posément, en se balançant, comme s'il eût réglé sa marche
sur celle de ses bœufs.
Il passait presque tous ses dimanches à Sainte-Montagne. Quand le temps
était trop mauvais, il restait à lire dans la grande salle. Souvent je
le guettais dans l'espoir qu'il oublierait son livre; mais jamais il
ne l'oubliait. J'étais désolée de ne rien trouver à lire à la ferme.
Aussi je ramassais tous les bouts de papier qui traînaient.
La fermière avait fini par le remarquer, et elle disait que je
deviendrais avare.
Un dimanche que j'avais osé demander un livre à Eugène, il me fit
cadeau d'un gros cahier de chansons.
Pendant tout l'été, je l'emportais aux champs. Je composais des airs
aux chansons qui me plaisaient le mieux; puis je m'en lassai, et, en
aidant la fermière au grand nettoyage de la Toussaint, je découvris des
almanachs de plusieurs années.
Pauline me dit de les porter au grenier; mais je fis semblant de les
oublier dans le tiroir où ils étaient, et je les emportai en cachette
l'un après l'autre. Ils étaient remplis d'histoires amusantes, et
l'hiver passa sans que je me sois aperçue du froid.
Le jour où je les montai au grenier, je furetai pour voir si je n'en
découvrirais pas d'autres. Je ne trouvai qu'un petit livre sans
couverture, dont les feuillets étaient roulés aux coins comme si on
l'avait longtemps porté dans la poche. Les deux premières pages
manquaient, et la troisième était salie au point que les caractères en
étaient tout effacés. Je m'approchai de la lucarne pour avoir plus de
clarté, et à l'en-tête des pages, je vis que c'étaient les _Aventures
de Télémaque_.
Je l'ouvris au hasard et les quelques lignes que je lus me le rendirent
si intéressant que je le mis tout de suite dans ma poche.
Comme j'allais descendre du grenier, il me vint à l'idée que c'était
Eugène qui l'avait mis là, et qu'il pouvait venir le reprendre d'un
moment à l'autre; alors je le remis sur la solive noire où il était.
Chaque fois que j'avais l'occasion d'aller au grenier, je m'assurais
qu'il était toujours à sa place, et j'en lisais autant que je pouvais.
Dans ce moment-là, j'eus encore un mouton malade. Ses flancs étaient
creux, comme s'il n'avait pas mangé depuis longtemps. J'allai demander
à la fermière comment il fallait le soigner.
Elle s'arrêta de plumer une poule pour me demander si le mouton était
très tendu.
Je ne répondis pas tout de suite. Je me demandais ce que voulait dire
le mot _tendu_. Puis je pensai que tous les moutons malades devaient
être tendus. Alors je dis: oui. Et pour affirmer davantage, je me
dépêchai d'ajouter:
--Il est tout plat.
La fermière se mit à rire en se moquant. Elle dit à Eugène qui
sifflotait à quelques pas:
--Venez écouter ça, Eugène. Elle a un mouton qui est tendu et plat tout
à la fois.
Eugène rit aussi: il m'appela bergère d'occasion, et il m'apprit que
les moutons étaient tendus quand ils avaient le ventre enflé.
Deux jours après, Pauline me dit qu'elle et maître Sylvain voyaient
bien que je ne ferais jamais une bonne bergère, et qu'ils avaient
décidé de me garder à la maison. La vieille Bibiche n'était plus bonne
à rien, et Pauline ne pouvait suffire à tout depuis qu'elle avait son
enfant.
Aux premiers mots, je compris qu'il me serait facile d'aller souvent au
grenier, et je remerciai vivement la fermière.
Maintenant que j'étais servante de ferme, il me fallait tuer les poules
et les lapins. Je ne pouvais m'y décider, et la fermière ne comprenait
rien à mes répugnances. Elle disait que j'étais comme Eugène qui se
sauvait quand on tuait le cochon.
Je voulus pourtant essayer de tuer un poulet pour montrer ma bonne
volonté. Il se débattait entre mes mains, et bientôt la paille fut
toute rouge autour de moi. Quand il ne bougea plus, je le déposai dans
la grange en attendant que la vieille Bibiche vînt le plumer; mais elle
se moqua bien de moi, en retrouvant le poulet sur ses pattes au milieu
d'un van plein de graine. Il mangeait goulûment, comme s'il eût voulu
se guérir au plus vite du mal que je venais de lui faire. La vieille
Bibiche le saisit, et quand elle lui eut passé la lame sur le cou, la
paille fut beaucoup plus rouge que la première fois.
Pendant l'heure de la sieste, je montais au grenier pour lire un peu.
J'ouvrais le livre au hasard; et, à le relire ainsi, j'y découvrais
toujours quelque chose de nouveau.
J'aimais ce livre, il était pour moi comme un jeune prisonnier que
j'allais visiter en cachette. Je l'imaginais vêtu comme un page et
m'attendant assis sur la solive noire. Un soir, je fis avec lui un beau
voyage.
Après avoir fermé le livre, je m'accoudai à la lucarne du grenier.
Le jour était presque fini, et les sapins paraissaient moins verts.
Le soleil s'enfonçait dans des nuages blancs, qui bouffaient et se
creusaient comme du duvet.
Sans savoir comment cela s'était fait, je me trouvai tout à coup
au-dessus du bois avec Télémaque. Il me tenait par la main, et nos
têtes touchaient le bleu du ciel. Télémaque ne disait rien; mais je
savais que nous allions dans le soleil.
La vieille Bibiche m'appelait d'en bas. Je reconnaissais très bien sa
voix, malgré la distance. Elle devait être bien en colère pour crier
si fort. Je me souciais peu de ses cris. Je ne voyais que le duvet
brillant qui entourait le soleil, et qui commençait à s'ouvrir pour
nous laisser passer.
Un choc sur le bras me fit retomber dans le grenier. La vieille Bibiche
m'écartait de la lucarne en disant:
--S'il y a du bon sens à me faire crier comme ça! Voilà plus de vingt
fois que je t'appelle pour manger la soupe.
Peu de temps après, je ne retrouvai plus le livre sur la solive. Mais
c'était un ami que je portais dans mon cœur, et j'en gardai longtemps
le souvenir.
Deux jours avant la Noël, maître Sylvain se prépara à tuer le porc. Il
aiguisa deux grands couteaux, et après avoir fait une litière de paille
fraîche au milieu de la cour, il fit sortir le porc qui se mit à crier
comme s'il se doutait de la vérité. Il lui passa des cordes aux quatre
pieds; et pendant qu'il les fixait à de solides piquets, il dit à sa
femme:
--Cache les couteaux, Pauline, il ne faut pas qu'il les voie.
Pauline me remit une sorte de poêle très profonde que je devais tenir
avec adresse afin de ne pas perdre une seule goutte du sang que
j'allais recueillir.
Le fermier s'approcha du porc qui était tombé sur le flanc. Il mit un
genou en terre devant lui et après l'avoir tâté près du cou, il tendit
la main vers sa femme qui lui passa le plus grand couteau. Il en appuya
la pointe à l'endroit que marquait son doigt, et il se mit à l'enfoncer
lentement.
A ce moment, les cris que poussait le porc ressemblaient à des cris
humains.
Il sortit de sa blessure une goutte de sang qui coula en une grande
traînée rouge. Puis deux jets montèrent le long du couteau, et
retombèrent sur la main du fermier. Quand le couteau fut enfoncé
jusqu'au manche, maître Sylvain pesa dessus pendant un moment, et il le
retira aussi lentement qu'il l'avait enfoncé.
En voyant ressortir la lame toute rayée de rouge, je sentis que ma
bouche devenait froide et que je n'avais plus de salive.
Mes doigts se desserrèrent aussi, et la poêle pencha toute d'un côté.
Maître Sylvain le vit: il leva les yeux sur moi, et il cria à sa femme:
--Prends-lui la poêle.
J'étais incapable de dire une parole, mais je fis signe que non. Le
regard si calme du fermier avait chassé mon émotion, et ce fut d'une
main ferme que je continuai à tenir la poêle sous le jet qui sortait en
bouillonnant.
Lorsque le porc eut cessé de crier, Eugène s'approcha de nous. Il
parut stupéfait de me voir attentive aux dernières gouttes rouges qui
roulaient une à une comme des larmes.
--Comment! dit-il, c'est toi qui as reçu le sang?
--Mais oui, répondit le fermier; cela prouve qu'elle n'est pas une
poule mouillée comme toi.
--C'est vrai! dit Eugène en s'adressant à moi. Cela m'est très pénible
de voir égorger les bêtes.
--Bah! dit maître Sylvain, les bêtes sont faites pour nous nourrir
comme le bois pour nous chauffer.
Eugène se détournait un peu, comme s'il était honteux de sa faiblesse.
Il avait les épaules minces, et son cou était aussi rond que celui de
Martine.
Maître Sylvain disait qu'il était tout le portrait de leur mère.
Jamais je ne l'avais vu se mettre en colère.
On l'entendait toujours chantonner d'une voix faible et harmonieuse.
Le soir, il rentrait des champs assis en travers sur un de ses bœufs,
et souvent il chantait la même chanson.
C'était l'histoire d'un soldat s'en retournant à la guerre après avoir
retrouvé sa fiancée mariée.
Il traînait longtemps sur le refrain qui se terminait ainsi:
Quand, par un tour de maladresse,
Un boulet m'emportera:
Allons, adieu, chère maîtresse,
Je m'en vais dans les combats.
Pauline lui parlait toujours d'un ton respectueux. Elle ne comprenait
pas comment je pouvais être aussi libre avec lui.
Le premier soir où elle m'avait vue assise à côté de lui sur le banc
de la porte, elle m'avait fait signe de rentrer. Mais Eugène m'avait
rappelée en disant:
--Viens écouter la hulotte.
Souvent nous étions encore sur le banc quand tout le monde était déjà
couché.
La hulotte venait jusque sur le vieil orme qui était près de la
porte. Son hululement très doux semblait nous dire bonsoir; puis elle
s'envolait, et ses grandes ailes passaient en silence au-dessus de nous.
Plusieurs fois, une voix chanta sur la colline.
J'en restais toute frissonnante. Cette voix pleine qui passait dans la
nuit me rappelait celle de Colette.
Eugène rentrait quand la voix cessait; mais moi je restais dans
l'espoir de l'entendre encore. Alors il me disait:
--Rentre donc, va; c'est fini.
Et maintenant que l'hiver était revenu et que nous ne pouvions
plus nous asseoir devant la porte, il restait entre nous comme une
communication secrète. Quand il se moquait de quelqu'un, ses yeux
pleins de finesse cherchaient les miens, et s'il donnait son avis dans
un cas embarrassant, il se tournait de mon côté comme s'il attendait de
moi une approbation.
Il me semblait que je l'avais toujours connu, et tout au fond de
moi-même, je l'appelais mon grand frère.
Il demandait souvent à Pauline si elle était contente de moi. Pauline
répondait qu'il n'y avait pas besoin de me montrer deux fois la même
chose; elle me reprochait seulement de manquer d'ordre dans mon
travail. Elle disait que je commençais aussi bien par la fin que par
le commencement.
Je n'avais pas oublié sœur Marie-Aimée; mais je ne m'ennuyais plus, et
je me trouvais heureuse à la ferme.
Au mois de juin qui suivit, des hommes vinrent comme chaque année pour
tondre les moutons. Ils apportaient une mauvaise nouvelle: dans tout le
pays les moutons tombaient malades aussitôt qu'ils étaient tondus, et
il en mourait une grande quantité.
Maître Sylvain prit ses précautions, mais malgré tout ce qu'il put
faire, il y en eut bientôt une centaine de malades.
Le vétérinaire affirmait qu'en les baignant dans la rivière on en
sauverait beaucoup. Alors le fermier se mit dans l'eau jusqu'à la
ceinture, et un à un il plongea les moutons jusqu'au dernier. Il était
rouge, et la sueur qui coulait de son front tombait en grosses gouttes
dans la rivière.
Le soir, il se coucha avec la fièvre; et le troisième jour il mourut
d'une fluxion de poitrine.
Pauline ne pouvait croire à son malheur; et Eugène rôdait dans les
étables avec des yeux épouvantés.
Peu après la mort du fermier, le propriétaire de la ferme vint nous
rendre visite. C'était un petit homme sec qui ne tenait pas en place,
et quand il s'arrêtait un moment, il me semblait toujours qu'il dansait
sur un pied.
Il avait le visage complètement rasé et il s'appelait M. Tirande.
Il entra dans la salle où je me tenais avec Pauline, il en fit le tour
en arrondissant le dos; puis il dit en me montrant l'enfant:
--Emportez-le, j'ai besoin de causer avec la fermière.
Je sortis dans la cour et, tout en ayant l'air de promener l'enfant, je
passai devant la fenêtre ouverte.
Pauline n'avait pas bougé de sa chaise. Elle tenait les mains jointes
sur ses genoux, et elle penchait la tête en avant comme si elle
cherchait à comprendre une chose très difficile. M. Tirande parlait
sans la regarder. Il marchait de la cheminée à la porte, et le bruit de
ses talons sur les carreaux se confondait avec sa voix cassée.
Il sortit aussi vite qu'il était entré; et, dans mon inquiétude, je
vins demander à Pauline ce qu'il lui avait dit.
Elle prit son enfant dans ses bras, et, tout en pleurant, elle me dit
que M. Tirande voulait la renvoyer de la ferme pour y mettre son fils
qui venait de se marier.
A la fin de la semaine, M. Tirande revint avec son fils et sa bru. Ils
commencèrent par visiter les étables, et lorsqu'ils entrèrent dans la
maison, M. Tirande s'arrêta une minute devant moi pour me dire que sa
bru avait décidé de me prendre à son service.
Pauline entendit; elle fit vivement un pas vers moi; mais à ce moment
Eugène entrait avec des papiers à la main, et tout le monde s'assit
autour de la table.
Pendant qu'ils étaient tous occupés à lire et à signer des papiers, je
regardai la bru de M. Tirande. C'était une grande femme brune qui avait
de gros yeux et un air ennuyé.
Elle sortit de la ferme avec son mari sans avoir une seule fois regardé
de mon côté.
Quand leur voiture eut disparu au bout de l'allée des châtaigniers,
Pauline raconta à Eugène ce que m'avait dit M. Tirande.
Eugène, qui allait sortir, se retourna brusquement vers moi; il
paraissait indigné, et sa voix était toute changée quand il dit que
ces gens-là disposaient de moi comme d'un objet leur appartenant, et
pendant que Pauline s'apitoyait sur mon sort, il m'apprit que c'était
déjà M. Tirande qui avait forcé maître Sylvain à me prendre à la ferme.
Il rappela à Pauline combien le fermier avait eu pitié de moi en me
voyant si chétive, et il m'assura qu'il avait bien du regret de ne
pouvoir m'emmener dans leur nouvelle ferme.
Nous étions tous les trois debout dans la grande salle. Je sentais sur
ma tête le regard désolé de Pauline, et la voix d'Eugène me faisait
penser à un chant plein de douceur.
Pauline devait quitter la ferme à la fin de l'été. Chaque jour je
travaillais à mettre le linge en ordre: je n'aurais pas voulu qu'elle
emportât une seule pièce de linge déchirée. Je m'appliquais à faire les
fines reprises que m'avait apprises Bonne Justine, et je pliais chaque
chose avec soin.
Le soir, je retrouvai Eugène sur le banc de la porte.
Le clair de lune faisait briller les toits de la bergerie, et le fumier
était entouré d'une vapeur blanche qui ressemblait à un voile de tulle.
Aucun bruit ne sortait des étables. On n'entendait que le grincement
du berceau que Pauline balançait pour endormir son enfant. Aussitôt
que tous les grains furent rentrés, Eugène commença le déménagement.
Le vacher emmena ses vaches, et la vieille Bibiche s'en alla dans la
voiture qui emportait toutes les volailles de la basse-cour.
Il ne resta bientôt plus à la ferme que les deux bœufs blancs qu'Eugène
ne voulait confier à personne. Il les attacha à la carriole qui devait
emporter Pauline et son enfant.
Le petit garçon s'était endormi dans une corbeille pleine de paille,
et Eugène le déposa dans la voiture sans le réveiller. Pauline le
recouvrit avec son châle, et, après avoir fait un grand signe de croix
vers la maison, elle ramassa les guides, et la voiture s'engagea sous
les châtaigniers.
Je voulus les accompagner jusqu'à la route; je suivais derrière les
bœufs entre Eugène et Martine.
Nous marchions en silence. De temps en temps, Eugène encourageait ses
bœufs en les touchant de la main.
Nous étions déjà très loin sur la route lorsque Pauline s'aperçut que
la nuit venait. Elle arrêta son cheval, et lorsque je fus montée sur le
marchepied de la voiture pour l'embrasser, elle me dit tristement:
--Adieu, ma fille! Conduis-toi bien.
Elle ajouta, la voix pleine de larmes:
--Si mon pauvre Sylvain eût vécu, il ne t'aurait jamais abandonnée.
Martine m'embrassa en souriant:
--On se reverra peut-être! me dit-elle.
Eugène ôta son chapeau; il me donna une longue poignée de main en
disant lentement:
--Adieu, mon petit compagnon. Je me souviendrai toujours de toi.
Quand j'eus marché un peu, je me retournai pour les voir encore; et,
malgré la nuit qui augmentait, je vis qu'Eugène et Martine marchaient
en se tenant par la main.
TROISIÈME PARTIE
Les nouveaux fermiers arrivèrent le lendemain. Les laboureurs et la
servante étaient venus dès le matin, et, lorsque le soir, les maîtres
entrèrent dans la maison, je savais qu'on les appelait M. et Mme
Alphonse.
M. Tirande resta deux jours à Villevieille et partit après m'avoir
rappelé que j'étais au service de sa bru, et que je n'aurais plus à
m'occuper des travaux de la ferme.
Dès la première semaine, Mme Alphonse avait fait transformer la chambre
d'Eugène en lingerie, et elle m'avait aussitôt installée devant une
grande table sur laquelle étaient plusieurs pièces de toile, que je
devais transformer en linge de toutes sortes.
Elle venait s'asseoir près de moi, pour faire de la dentelle; elle
restait des journées entières sans me dire un mot.
Quelquefois elle me parlait des armoires pleines de linge de sa mère.
Sa voix était sans timbre, et sa bouche remuait à peine pour parler.
M. Tirande paraissait beaucoup aimer sa bru. Chaque fois qu'il venait,
il s'informait de ce qu'elle pouvait désirer.
Elle n'aimait que le linge. Alors il partait en promettant d'acheter
d'autres pièces de toile.
M. Alphonse ne paraissait guère qu'aux heures de repas. J'aurais été
bien en peine de dire à quoi il employait son temps.
Son visage me rappelait celui de la supérieure. Il avait comme elle la
peau jaune et les yeux brillants; on eût dit qu'il portait en lui un
brasier qui pouvait le consumer d'un moment à l'autre.
Il était très pieux, et chaque dimanche, il partait avec Mme Alphonse à
la messe du village qu'habitait M. Tirande.
Au commencement, ils voulurent m'emmener dans leur voiture; mais je
refusai, préférant aller à Sainte-Montagne où j'espérais rencontrer
Pauline ou Eugène.
Quelquefois, un des laboureurs venait avec moi, mais le plus souvent,
je m'en allais seule, par un chemin de traverse qui diminuait de
beaucoup le trajet.
C'était un chemin rude et pierreux qui grimpait sur la colline, à
travers les genêts.
A l'endroit le plus élevé, je m'arrêtais devant la maison de Jean le
Rouge.
Cette maison était basse et profonde; les murs étaient aussi noirs que
le chaume qui la recouvrait; et on eût pu passer à côté sans la voir,
tant les genêts qui l'entouraient étaient hauts.
J'entrais pour dire bonjour à Jean le Rouge, que je connaissais depuis
que j'étais à la ferme de Villevieille.
Il avait toujours travaillé pour maître Sylvain, qui le tenait en
grande estime. Eugène disait qu'on pouvait le faire toucher à tout et
qu'avec lui les choses étaient toujours bien faites.
Maintenant, M. Alphonse ne voulait plus l'occuper; il parlait de le
renvoyer de la maison de la colline. Jean le Rouge en était si affecté,
qu'il ne pensait plus qu'à cela.
Aussitôt après la messe, je revenais par le même chemin. Les enfants
de Jean m'entouraient pour avoir le pain bénit que je leur rapportais.
Ils étaient six, et l'aîné n'avait pas encore douze ans. Mon pain bénit
n'était guère plus gros qu'une bouchée; aussi, je le remettais à la
femme de Jean qui le distribuait en parts égales.
Pendant ce temps, Jean le Rouge apportait pour moi un escabeau devant
le feu, et il s'asseyait lui-même sur une rondelle de bois, qu'il
roulait du pied, jusqu'à la cheminée. Sa femme ramenait les brindilles
dans le feu avec de lourdes pincettes; et dans le chaudron pendu à la
crémaillère, on voyait cuire de grosses pommes de terre jaunes.
Dès le premier dimanche, Jean le Rouge m'avait dit:
--Je suis aussi un enfant abandonné.
Et peu à peu, il m'avait appris qu'à l'âge de douze ans on l'avait
placé chez le bûcheron qui habitait déjà la maison de la colline. Il
avait su très vite grimper au sommet des arbres pour y attacher la
corde qui devait les faire pencher; puis, la journée finie, et son
fagot de bois sur le dos, il partait en avant pour arriver plus vite
à la maison, où il trouvait la petite fille du bûcheron, en train de
faire la soupe.
Elle était du même âge que lui, et ils étaient devenus tout de suite de
bons amis.
Puis, le malheur arriva, un soir de Noël.
Le vieux bûcheron, qui croyait les enfants bien endormis, s'en alla à
la messe de minuit. Mais eux s'étaient levés aussitôt après son départ.
Ils voulaient préparer le réveillon pour le retour du vieux, et ils se
faisaient une joie de sa surprise.
Pendant que la fillette faisait cuire des châtaignes, et mettait sur la
table le pot de miel et la cruche de cidre, Jean le Rouge préparait un
feu de grosses bûches.
Du temps passa; les châtaignes étaient cuites, et le bûcheron tardait
à rentrer. Les enfants s'assirent par terre devant le feu pour avoir
plus chaud, et ils finirent par s'endormir, en s'appuyant l'un contre
l'autre.
Jean se réveilla aux cris que poussait la petite fille. Il ne comprit
pas tout d'abord pourquoi elle levait les bras si haut devant la flamme.
Comme elle sautait sur ses pieds pour s'enfuir, il vit qu'elle brûlait.
Elle avait déjà ouvert la porte du jardin, et elle courait en éclairant
les arbres.
Alors, Jean l'avait saisie, et jetée dans la fontaine de la source.
Le feu s'était éteint tout de suite, mais lorsque Jean voulut la sortir
de la fontaine, il la trouva si lourde, qu'il crut qu'elle était morte.
Elle ne faisait aucun mouvement, et il mit longtemps à la tirer de
l'eau, puis, il la ramena à la maison, en la traînant comme un fagot.
Les grosses bûches étaient devenues des braises rouges; seule, la plus
grosse, qui était humide, continuait à fumer et à grésiller.
Le visage de la petite fille n'était plus qu'une énorme boursouflure
noire et violacée et son corps à moitié nu laissait voir de larges
taches rouges.
Elle resta de longs mois malade, et quand, enfin, on la crut guérie, on
s'aperçut qu'elle était devenue muette.
Elle entendait très bien, elle pouvait même rire comme tout le monde;
mais il lui était impossible d'articuler un seul mot.
Pendant que Jean le Rouge me racontait ces choses, sa femme le
regardait en remuant les yeux, comme si elle lisait un livre.
Son visage portait des traces profondes de brûlures, mais on s'y
habituait très vite, et on ne voyait plus que sa bouche aux dents
blanches, et ses yeux un peu inquiets. Elle appelait ses enfants en
faisant entendre un éclat de voix prolongé, et les petits accouraient,
et comprenaient tous ses gestes.
J'étais désolée aussi de leur voir quitter la maison de la colline.