Le frère du fermier s'appelait Eugène; il parlait très peu, mais il

regardait toujours ceux qui parlaient, et ses petits yeux avaient

souvent l'air de se moquer. Il avait trente ans, mais il n'en

paraissait pas beaucoup plus de vingt. Il savait toujours répondre à ce

qu'on lui demandait, et je ne sentais aucune gêne près de lui.

Il se serra près du mur pour me faire plus de place à table, et il

répondit seulement au fermier:

--Sois tranquille.

Maintenant que tous les champs étaient labourés, Martine menait ses

brebis très loin sur des pâturages qu'elle appelait «les Communs». Le

vacher et moi, menions nos bêtes le long des prés et dans les bois

où il y avait de la bruyère. Je souffrais beaucoup du froid, malgré

un grand manteau de laine qui me couvrait jusqu'aux pieds. Le vacher

allumait souvent du feu; il partageait avec moi les pommes de terre

et les châtaignes qu'il faisait cuire sur les charbons. Il m'apprenait

à connaître de quel côté venait le vent afin de profiter du plus petit

abri contre le froid, et tout en nous chauffant, il me chantait la

chanson de l'Eau et du Vin.

C'était une chanson qui avait au moins vingt couplets. L'eau et le vin

s'accusaient réciproquement de faire le malheur du genre humain, tout

en s'adressant à eux-mêmes les plus grands éloges. Moi, je trouvais

que c'était l'eau qui avait raison, mais le vacher disait que le vin

n'avait pas tort non plus. Nous restions de longues heures ensemble.

Il me parlait de son pays qui était très éloigné de la Sologne. Il me

raconta qu'il avait toujours été vacher, et qu'un taureau l'avait roulé

et blessé quand il était encore enfant. Il en était resté longtemps

malade, avec des douleurs qui le faisaient crier; puis les douleurs

avaient fini par s'en aller, mais il était devenu tout tordu comme je

le voyais. Il se souvenait du nom de toutes les fermes où il avait

été vacher. Les gens étaient méchants ou bons, mais jamais il n'avait

trouvé de si bons maîtres qu'à Villevieille. Il trouvait aussi que les

vaches de maître Sylvain ne ressemblaient pas à celles de son pays, qui

étaient petites, avec des cornes pointues comme des fuseaux. Celles-ci

étaient grandes et fortes, avec des cornes rugueuses et sans finesse.

Il les aimait et leur parlait en les nommant par leur nom. Sa préférée

était une belle vache blanche que maître Sylvain avait achetée au

printemps. A tout instant elle levait la tête et regardait au loin, et

tout d'un coup elle partait, le mufle tendu. Le vacher criait à pleine

voix:

--Arrête, la Blanche, arrête.

Le plus souvent elle s'arrêtait d'elle-même, mais il y avait des

moments où il fallait lui envoyer le chien. Il lui arrivait aussi de

lutter contre lui pour passer quand même, et c'était seulement quand il

la mordait au mufle qu'elle rentrait dans le troupeau.

Le vacher la plaignait et disait:

--On ne sait pas ce qu'elle regrette.

Au mois de décembre, les vaches restèrent tout à fait à l'étable. Je

croyais qu'il en serait de même des moutons. Mais le frère du fermier

m'expliqua que la Sologne était un pays très pauvre, et que les

fermiers ne récoltaient pas assez de fourrages pour nourrir toutes

leurs bêtes.

A présent je m'en allais seule le long des prés et dans les bois. Tous

les oiseaux étaient partis. Le brouillard s'étendait sur les terres

labourées, et les bois étaient pleins de silence. Il y avait des jours

où je me sentais si abandonnée que je croyais que la terre s'était

écroulée autour de moi, et quand un corbeau passait en criant dans le

ciel gris, sa voix forte et enrouée semblait m'annoncer les malheurs du

monde.

Les moutons eux-mêmes ne sautaient plus. Le marchand avait emmené tous

les mâles, et les petites femelles ne savaient plus jouer entre elles.

Elles marchaient serrées les unes contre les autres, et même quand

elles ne mangeaient pas, elles restaient la tête baissée.

Quelques-unes me faisaient penser à des petites filles que j'avais

connues. Je les caressais en les forçant de lever la tête: mais leurs

yeux restaient tournés en bas, et leurs prunelles fixes ressemblaient à

du verre sans reflet.

Un jour, je fus surprise par un brouillard si épais qu'il me fut

impossible de reconnaître mon chemin. Je me trouvai tout à coup auprès

d'un grand bois qui m'était inconnu. Le haut des arbres se perdait

complètement dans le brouillard, et les bruyères paraissaient toutes

enveloppées de laine. Des formes blanches descendaient des arbres et

glissaient sur les bruyères en longues traînées transparentes.

Je poussai les moutons vers le pré qui était à côté; mais ils se

tassèrent et refusèrent d'avancer. Je passai devant eux pour voir

ce qui les empêchait d'aller plus loin, et je reconnus la petite

rivière qui coulait au bas de la colline. C'est à peine si on voyait

l'eau; elle avait l'air de dormir sous une épaisse couverture de laine

blanche. Je restai un long moment à la regarder; puis je ramenai mes

moutons le long du bois. Pendant que je cherchais à reconnaître de

quel côté se trouvait la ferme, les moutons contournèrent le bois, et

ils se trouvèrent bientôt sur un chemin bordé de haies. Le brouillard

s'épaissit encore, et il me sembla que je marchais entre deux hautes

murailles. Je suivais les moutons sans savoir où ils me menaient. Ils

quittèrent brusquement le chemin pour tourner à droite, mais je les

arrêtai aussitôt: je venais d'apercevoir l'entrée d'une église. Les

portes en étaient grandes ouvertes, et de chaque côté on voyait deux

lumières rouges qui éclairaient la voûte grise. D'énormes piliers se

rangeaient en lignes droites, et tout au fond on devinait les fenêtres

à petits carreaux qu'une lumière éclairait faiblement. J'avais beaucoup

de mal à empêcher les moutons d'aller vers cette église, et tout en les

repoussant, je m'aperçus qu'ils étaient couverts de petites perles

blanches. Ils se secouaient à tout instant, et cela faisait comme

un léger bruit de cliquetis. Je ne savais que penser de tout cela;

puis une grande inquiétude me vint à l'idée que maître Sylvain devait

m'attendre avec impatience. Je me persuadai qu'en retournant sur mes

pas je retrouverais facilement la ferme, et en faisant le moins de

bruit possible, je repoussai les moutons sur le chemin qui m'avait

amenée. Comme j'entrais dans ce chemin, une voix d'homme s'éleva près

de moi. Elle disait:

--Laisse-les donc rentrer, ces pauvres bêtes.

Et en même temps, l'homme faisait retourner le troupeau vers l'église.

Je reconnus tout de suite Eugène, le frère du fermier. Il passa sa main

sur le dos d'un mouton en disant:

--Ils sont jolis avec leurs petites boules de givre, mais ce n'est pas

bon pour eux.

Je ne fus pas étonnée de le rencontrer là. Je lui montrai l'église en

demandant ce que c'était.

--C'était pour toi, me répondit-il. Je craignais que tu ne retrouves

pas l'allée des châtaigniers, et j'avais suspendu une lanterne de

chaque côté.

Quelque chose se brouilla dans ma tête; et ce ne fut qu'au bout d'un

instant que je compris que ces gros piliers noircis et délabrés par

le temps étaient tout simplement les troncs des châtaigniers. En même

temps je reconnus les fenêtres à petits carreaux de la grande salle que

le feu de la cheminée éclairait.

Eugène compta lui-même les moutons. Il m'aida à leur faire une chaude

litière de paille, et au moment où je sortais de la bergerie, il me

retint pour me demander si vraiment j'ignorais ce qu'étaient devenus

les deux agneaux perdus. Je fus prise d'une grande honte en pensant

qu'il pouvait croire que je mentais, et je ne pus m'empêcher de pleurer

en lui assurant qu'ils avaient disparu sans que je m'en fusse aperçue.

Alors il m'apprit qu'il les avait retrouvés noyés dans un trou d'eau.

Je crus qu'il allait me gronder pour ma négligence. Mais il me dit

doucement:

--Va vite te chauffer. Tu rapportes dans tes cheveux tout le givre de

la Sologne.

Je me promis d'aller voir le trou d'eau dès le lendemain. Mais, pendant

la nuit, la neige tomba si épaisse, qu'il ne fallut pas penser aller

aux champs. J'aidai la vieille Bibiche à raccommoder le linge, et

Martine se mit à filer son rouet en chantant des complaintes.

Le soir, pendant la veillée, les chiens ne cessèrent d'aboyer avec

fureur. Martine paraissait inquiète. Elle écouta les chiens, puis elle

dit en se tournant vers le fermier:

--J'ai bien peur que ce temps-là nous amène des loups.

Le fermier se leva pour parler aux chiens, et il s'en alla faire le

tour des étables avec sa lanterne.

Pendant les huit jours que dura la neige, il vint des centaines de

corbeaux dans la ferme. Ils avaient si faim que rien ne pouvait les

effrayer. Ils entraient dans les écuries et dans la grange, et ils

dévastaient les meules de blé. Le fermier en tua beaucoup. On en mit

cuire quelques-uns avec le lard et les choux. Tout le monde trouva que

c'était très bon; mais les chiens n'en voulurent jamais manger.

Le premier jour où l'on fit sortir les troupeaux, les sapins étaient

encore tout chargés de neige. La colline était toute blanche aussi;

elle paraissait s'être beaucoup rapprochée de la ferme. Tout ce blanc

m'éblouissait; je ne trouvais plus les choses à leur place, et à chaque

instant je craignais de ne plus apercevoir la fumée bleue qui montait

au-dessus des toits de la ferme.

Les moutons ne trouvaient rien à manger; ils couraient de tous côtés.

Je ne les laissais pas s'écarter; ils ressemblaient eux-mêmes à de la

neige qui aurait bougé, et j'étais obligée de faire bien attention pour

ne pas les perdre de vue. Je réussis à les rassembler le long d'un pré

qui bordait un grand bois. Tout le bois était occupé à se débarrasser

de la neige qui l'alourdissait: les grosses branches la rejetaient

d'un seul coup, pendant que d'autres, plus faibles, se balançaient pour

la faire glisser à terre.

Je n'étais jamais entrée dans ce bois. Je savais seulement qu'il était

très étendu et que Martine y menait parfois ses brebis. Les sapins y

étaient très grands et les bruyères très hautes.

Depuis un moment je regardais une grosse touffe de bruyère. Il m'avait

semblé la voir remuer, en même temps qu'il en sortait un bruit comme si

on avait cassé une brindille en marchant dessus.

J'eus tout de suite une inquiétude. Je pensai: «Il y a quelqu'un là.»

Puis le même bruit se répéta beaucoup plus près, sans que rien ne

bougeât. J'essayai de me rassurer en me disant que c'était un lièvre,

ou une autre petite bête, qui cherchait sa nourriture. Mais, malgré

toutes les bonnes raisons que je me donnais, je restais persuadée qu'il

y avait quelqu'un là.

J'en ressentais une gêne si grande que je me décidai à me rapprocher de

la ferme. Je fis deux pas vers mes moutons, mais au même moment ils se

resserrèrent précipitamment en s'éloignant du bois.

Je cherchai vivement à voir ce qui avait pu les effrayer ainsi, et à

deux pas de moi, au beau milieu du troupeau, je vis un chien jaune

qui emportait un mouton dans sa gueule. Je pensai tout d'abord que

Castille était devenue enragée, mais, dans le même instant, Castille se

jeta dans mes jupes en poussant des hurlements plaintifs. Aussitôt je

devinai que c'était un loup. Il emportait le mouton à pleine gueule,

par le milieu du corps. Il grimpa sans effort sur le talus et quand il

sauta le large fossé qui le séparait du bois, ses pattes de derrière

me firent penser à des ailes. A ce moment je n'aurais pas trouvé

extraordinaire qu'il se fût envolé par-dessus les arbres.

Je restai quelques instants sans savoir si j'avais eu peur. Puis

je sentis que je ne pouvais plus détourner mes yeux du fossé. Mes

paupières étaient devenues si raides qu'il me sembla que je ne pourrais

jamais plus les fermer. Je voulus crier pour qu'on m'entendît de la

ferme, mais ma voix ne voulut pas sortir. Je voulus courir aussi, mais

mes jambes tremblaient si fort que je fus forcée de m'asseoir sur la

terre mouillée.

Castille continuait de hurler comme si elle recevait des coups, et

les moutons restaient serrés en un tas. Quand je pus les ramener à la

ferme, je courus chercher maître Sylvain. En me voyant il devina tout

de suite ce qui était arrivé. Il appela son frère et il décrocha les

deux fusils, pendant que je tâchais de désigner l'endroit où le loup

avait disparu. Ils revinrent à la nuit sans l'avoir retrouvé.

On ne parla que de cela pendant la veillée. Eugène voulait savoir

comment était le loup, et la vieille Bibiche se fâcha, quand je dis

qu'il avait de longs poils jaunes comme Castille, mais qu'il était bien

plus beau qu'elle.

Le lendemain, ce fut le tour de Martine. Elle venait de faire sortir

ses brebis, et elle n'était pas encore au bout de l'allée des

châtaigniers, quand on l'entendit pousser des cris étouffés.

Tout le monde sortit de la maison en courant. J'arrivai la première

près de Martine. Elle était baissée, et elle tirait de toutes ses

forces sur une brebis qu'un loup venait d'étrangler, et qu'il cherchait

à emporter. Il tenait la brebis par le cou; et il tirait de son côté

aussi fort que la bergère.

Le chien de Martine le mordait férocement aux cuisses, mais il n'avait

pas l'air de le sentir, et quand maître Sylvain lui tira un coup de

fusil à bout portant, il roula en emportant dans sa gueule une partie

du cou de la brebis.

Les yeux de Martine s'étaient agrandis, et sa bouche était devenue

toute blanche. Son bonnet avait glissé de son chignon, et la raie

qui séparait ses cheveux me fit penser à un sentier où l'on pouvait

se promener sans danger. L'expression ferme de son visage s'était

changée en une petite grimace douloureuse, et ses mains s'ouvraient

et se fermaient d'un mouvement régulier. Elle cessa de s'appuyer au

châtaignier pour se rapprocher d'Eugène qui regardait le loup. Elle

resta un moment à le regarder aussi, et elle dit tout haut:

--Pauvre bête, comme il devait avoir faim!

Le fermier mit le loup et la brebis sur la même brouette, pour les

ramener à la ferme. Les chiens suivaient en flairant d'un air craintif.

Pendant plusieurs jours, le fermier et son frère chassèrent dans les

environs. Quand Eugène passait près de moi, il s'arrêtait toujours

pour me dire un mot affectueux. Il m'affirmait que les coups de fusil

éloignaient les loups, et qu'on en voyait rarement dans le pays. Malgré

cela, je n'osai plus retourner vers le grand bois. Je préférais aller

sur la colline qui était seulement recouverte de genêts et de bruyères.

Au commencement du printemps, la fermière m'apprit à traire les vaches

et à soigner les porcs. Elle disait qu'elle voulait faire de moi une

bonne fermière. Je ne pouvais m'empêcher de penser à la supérieure,

quand elle m'avait dit d'un ton méprisant:

--Vous trairez les vaches, et vous soignerez les porcs!

Elle avait l'air de m'infliger une punition en disant cela, et voilà

que je n'éprouvais que du contentement à m'occuper des bêtes. Pour me

donner de la force, j'appuyais mon front contre le flanc de la vache,

et bientôt mon seau s'emplissait. Il se formait au-dessus du lait une

écume qui prenait des teintes changeantes, et, quand le soleil passait

dessus, elle devenait si merveilleuse que je ne me lassais pas de la

regarder.

Je n'éprouvais aucun dégoût à soigner les porcs. Leur nourriture se

composait de pommes de terre cuites et de lait caillé. Je plongeais

mes mains dans le seau pour bien mélanger le tout, et j'avais un grand

plaisir à leur faire attendre un instant leur nourriture. Leurs cris

discordants, et les mouvements si vifs de leurs groins m'amusaient

toujours.

Au mois de mai, maître Sylvain ajouta une chèvre à mon troupeau. Il

l'avait achetée pour aider la fermière à nourrir le petit enfant

qu'elle venait d'avoir après dix ans de mariage.

Cette chèvre était plus difficile à garder que le troupeau tout entier.

Elle fut cause que mes moutons entrèrent dans l'avoine, qui était déjà

haute.

Le fermier s'en aperçut, et il me gronda; il m'accusait de m'endormir

dans quelque coin, pendant que le troupeau dévastait son champ.

J'étais forcée de passer chaque jour près d'un bois de jeunes sapins.

En trois bonds la chèvre l'atteignait, et c'était pendant que je la

cherchais que mes agneaux mangeaient l'avoine.

La première fois j'attendis longtemps qu'elle revînt d'elle-même.

Je faisais ma voix plus douce pour l'appeler. Enfin je me décidai à

l'aller chercher. Mais la sapinière était si serrée que je ne savais

pas comment faire pour y entrer.

Pourtant je ne pouvais pas m'en aller sans voir ce que la chèvre était

devenue. Je crus reconnaître l'endroit où elle avait disparu, et j'y

entrai en mettant mes mains devant ma figure pour éviter les piquants.

Je la vis presque tout de suite à travers mes doigts; elle était tout

près. J'avançai la main pour la saisir par une corne, mais elle recula

en déplaçant les branches qui revinrent me frapper avec force. Je

réussis cependant à la saisir, et je la ramenai au troupeau.

Chaque jour elle recommençait. Je poussais mes moutons le plus loin

possible de l'avoine et je me lançais à sa poursuite.

C'était une chèvre toute blanche, et j'avais tout de suite trouvé

qu'elle ressemblait à Madeleine. Elle avait comme elle les yeux très

éloignés l'un de l'autre. Lorsque je la forçais à sortir des sapins,

elle me regardait longtemps sans bouger les yeux.

Dans ces moments-là, je pensais que Madeleine s'était transformée en

chèvre. Il m'arrivait de la supplier de ne pas recommencer; et j'étais

sûre qu'elle me comprenait quand je lui faisais des reproches.

Comme je sortais un jour de la sapinière avec mes cheveux tout défaits,

je fis un mouvement de la tête qui les ramena en avant. Aussitôt la

chèvre fit un bond de côté en poussant un bêlement de peur. Elle

revint sur moi, les cornes basses; mais je baissai aussi la tête en

secouant mes cheveux qui traînaient jusqu'à terre; alors elle se sauva

en faisant des cabrioles impossibles à décrire. Chaque fois qu'elle

entrait dans la sapinière, je me vengeais en lui faisant peur avec mes

cheveux.

Maître Sylvain me surprit un matin où je me lançais sur elle. Il fut

pris d'un fou rire qui me remplit de confusion. Je m'arrêtai aussitôt

en tâchant de relever mes cheveux sur ma tête.

La chèvre était revenue près de moi. Elle me regardait en allongeant

le cou, et en tordant ses reins d'une façon comique, prête à repartir

au moindre geste. Le fermier n'en finissait plus de rire; il se tenait,

cassé en deux, et il riait à grands éclats. On ne voyait de lui que sa

blouse, sa barbe et son grand chapeau. Ses éclats de rire me donnaient

envie de pleurer, et il me semblait qu'il resterait toujours ainsi,

tordu et bruyant.

Quand enfin il fut calmé, il m'interrogea doucement. Je lui racontai

les malices de la chèvre. Alors il la menaça du doigt en riant de

nouveau.

Ce fut Martine qui l'emmena le lendemain. Mais le deuxième jour, elle

déclara qu'elle aimait mieux quitter la ferme, que de continuer à

garder cette chèvre qui était possédée du diable.

La vieille Bibiche disait que les chèvres avaient besoin d'être

battues. Mais je me souvenais du seul coup de bâton que je lui avais

donné; ses côtes avaient rendu un son si étrange, que je n'avais jamais

osé recommencer.

On la laissa en liberté autour de la ferme, et elle disparut un jour

sans qu'on pût jamais savoir ce qu'elle était devenue.

La Saint-Jean approchait, et pour fêter l'anniversaire de mon arrivée à

la ferme, Eugène dit qu'il fallait m'emmener au village.

Pour ce jour de fête, la fermière me fit cadeau d'une robe jaune

qu'elle avait portée quand elle était jeune fille.

Le village s'appelait Sainte-Montagne. Il n'avait qu'une rue, au bout

de laquelle se trouvait l'église.

Martine m'entraîna vite à la messe déjà commencée. Elle me poussa sur

un banc, et elle-même alla s'asseoir sur celui qui était devant moi.

L'impression grave que j'avais eue en entrant dans l'église s'effaça

presque aussitôt. Deux femmes, derrière moi, ne cessèrent de parler du

marché de la veille, et des hommes qui se trouvaient près de la porte

ne se gênaient pas pour parler tout haut.

Il n'y eut de silence que lorsque le curé monta en chaire. Je crus

qu'il allait prêcher, mais il annonça seulement les mariages: à chaque

nom qu'il prononçait les femmes se penchaient à droite ou à gauche avec

des sourires.

L'idée de la prière ne me vint même pas. Je regardais prier Martine à

genoux. Ses mèches brunes et bouclées sortaient de dessous son bonnet

brodé. Elle avait les épaules larges, et son corsage blanc était serré

à la taille par un ruban noir. Toute sa personne faisait penser à une

chose fraîche et neuve.

Pourtant la supérieure m'avait dit que les bergères étaient des filles

malpropres.

Je revoyais Martine au milieu de ses brebis avec sa jupe courte à

rayures, ses bas bien tirés et ses sabots recouverts de cuir qu'elle

cirait comme des souliers. Cependant elle prenait grand soin de son

troupeau, et la fermière affirmait qu'elle connaissait chacune de ses

brebis.

A la sortie de la messe, elle me quitta pour courir vers une vieille

femme qu'elle embrassa tendrement. Puis je la perdis de vue et restai

toute seule, ne sachant où aller.

Pas très loin je voyais l'auberge du Cheval Blanc. Il en sortait un

grand bruit de voix et de vaisselle. Les gens y entraient par groupes,

et il n'y eut bientôt plus personne sur la place.

J'allais rentrer dans l'église en attendant que Martine vienne me

chercher, lorsque je vis accourir Eugène. Il me prit par la main et dit

tout en riant:

--Si ta robe n'avait pas été aussi jaune, je t'aurais sûrement oubliée.

Il me regardait d'un air moqueur et amusé.

Il me conduisit chez le maître d'école, en le priant de me faire

déjeuner et de me mener promener avec ses enfants.

Le maître d'école était habillé comme les messieurs de la ville,

tandis qu'Eugène avait une blouse bleue, et je fus bien étonnée de les

entendre se tutoyer.

En attendant le déjeuner, le maître d'école me prêta un livre de contes

de fées; et lorsque l'heure de la promenade arriva, j'aurais préféré

qu'on me laissât seule finir le livre.

Sur la place du village les garçons et les filles dansaient dans le

soleil et la poussière. Je trouvai leurs balancements exagérés et leur

gaieté trop bruyante.

Je sentais en moi comme une grande tristesse; et quand, à la nuit

tombante, la voiture nous ramena à la ferme, j'éprouvai un vrai

soulagement à me retrouver dans le silence et l'odeur des prés.

A quelques jours de là, en rentrant des champs, un mouton qui longeait

une haie fit un bond énorme. En m'approchant, je vis qu'il saignait

au nez. Je pensai qu'il s'était piqué à une grosse épine, et, après

l'avoir lavé, je n'y pensai plus. Le lendemain je fus terrifiée en le

retrouvant avec la tête presque aussi grosse que le corps. Au cri que

je poussai, Martine accourut, et le cri qu'elle poussa elle-même fit

accourir tout le monde.

J'expliquai ce qui était arrivé la veille, et le fermier assura que le

mouton avait dû être mordu par une vipère.

Il fallait lui faire des lavages, et le laisser à l'étable jusqu'à ce

que l'enflure soit partie.

Je ne demandais pas mieux que de soigner la pauvre bête; mais quand je

fus seule avec elle, une épouvante me prit.

Cette tête énorme qui se balançait sur ce petit corps me causait une

frayeur insensée. Les yeux démesurés, la bouche immense et les oreilles

qui se tenaient droites et raides, composaient un monstre difficile

à imaginer. Il restait constamment au milieu de l'étable, comme s'il

eût craint de se cogner au mur. J'essayai de m'approcher de lui, en me

disant que ce n'était qu'un mouton. Mais aussitôt qu'il se tournait

de mon côté, je filais comme une flèche vers la porte. Je ressentais

cependant une grande pitié pour lui. Par instants il me semblait

que cette face qui se balançait de droite à gauche me faisait des

reproches. Alors quelque chose chavirait dans ma tête, et je sentais

venir la folie. Je compris que j'étais capable de le laisser mourir de

faim.

Je racontai cela au vacher, qui voulut bien se charger de soigner

le mouton tant que durerait l'enflure. Il se moquait de moi: il ne

comprenait pas comment je pouvais avoir si grand'peur d'un mouton

malade.

J'eus l'occasion de lui rendre un service à mon tour, et j'en fus bien

contente.

En détachant le taureau un matin, il avait fait un faux pas, et était

tombé devant lui. Le taureau l'avait flairé en reniflant et soufflant.

C'était un jeune qu'on avait élevé à la ferme et qui commençait à faire

la mauvaise tête.

Le vacher craignait de le voir devenir furieux, et il était persuadé

que la bête se souviendrait de l'avoir vu à terre devant elle.

Marie-Claire · 第 4 / 8 段