regardait toujours ceux qui parlaient, et ses petits yeux avaient
souvent l'air de se moquer. Il avait trente ans, mais il n'en
paraissait pas beaucoup plus de vingt. Il savait toujours répondre à ce
qu'on lui demandait, et je ne sentais aucune gêne près de lui.
Il se serra près du mur pour me faire plus de place à table, et il
répondit seulement au fermier:
--Sois tranquille.
Maintenant que tous les champs étaient labourés, Martine menait ses
brebis très loin sur des pâturages qu'elle appelait «les Communs». Le
vacher et moi, menions nos bêtes le long des prés et dans les bois
où il y avait de la bruyère. Je souffrais beaucoup du froid, malgré
un grand manteau de laine qui me couvrait jusqu'aux pieds. Le vacher
allumait souvent du feu; il partageait avec moi les pommes de terre
et les châtaignes qu'il faisait cuire sur les charbons. Il m'apprenait
à connaître de quel côté venait le vent afin de profiter du plus petit
abri contre le froid, et tout en nous chauffant, il me chantait la
chanson de l'Eau et du Vin.
C'était une chanson qui avait au moins vingt couplets. L'eau et le vin
s'accusaient réciproquement de faire le malheur du genre humain, tout
en s'adressant à eux-mêmes les plus grands éloges. Moi, je trouvais
que c'était l'eau qui avait raison, mais le vacher disait que le vin
n'avait pas tort non plus. Nous restions de longues heures ensemble.
Il me parlait de son pays qui était très éloigné de la Sologne. Il me
raconta qu'il avait toujours été vacher, et qu'un taureau l'avait roulé
et blessé quand il était encore enfant. Il en était resté longtemps
malade, avec des douleurs qui le faisaient crier; puis les douleurs
avaient fini par s'en aller, mais il était devenu tout tordu comme je
le voyais. Il se souvenait du nom de toutes les fermes où il avait
été vacher. Les gens étaient méchants ou bons, mais jamais il n'avait
trouvé de si bons maîtres qu'à Villevieille. Il trouvait aussi que les
vaches de maître Sylvain ne ressemblaient pas à celles de son pays, qui
étaient petites, avec des cornes pointues comme des fuseaux. Celles-ci
étaient grandes et fortes, avec des cornes rugueuses et sans finesse.
Il les aimait et leur parlait en les nommant par leur nom. Sa préférée
était une belle vache blanche que maître Sylvain avait achetée au
printemps. A tout instant elle levait la tête et regardait au loin, et
tout d'un coup elle partait, le mufle tendu. Le vacher criait à pleine
voix:
--Arrête, la Blanche, arrête.
Le plus souvent elle s'arrêtait d'elle-même, mais il y avait des
moments où il fallait lui envoyer le chien. Il lui arrivait aussi de
lutter contre lui pour passer quand même, et c'était seulement quand il
la mordait au mufle qu'elle rentrait dans le troupeau.
Le vacher la plaignait et disait:
--On ne sait pas ce qu'elle regrette.
Au mois de décembre, les vaches restèrent tout à fait à l'étable. Je
croyais qu'il en serait de même des moutons. Mais le frère du fermier
m'expliqua que la Sologne était un pays très pauvre, et que les
fermiers ne récoltaient pas assez de fourrages pour nourrir toutes
leurs bêtes.
A présent je m'en allais seule le long des prés et dans les bois. Tous
les oiseaux étaient partis. Le brouillard s'étendait sur les terres
labourées, et les bois étaient pleins de silence. Il y avait des jours
où je me sentais si abandonnée que je croyais que la terre s'était
écroulée autour de moi, et quand un corbeau passait en criant dans le
ciel gris, sa voix forte et enrouée semblait m'annoncer les malheurs du
monde.
Les moutons eux-mêmes ne sautaient plus. Le marchand avait emmené tous
les mâles, et les petites femelles ne savaient plus jouer entre elles.
Elles marchaient serrées les unes contre les autres, et même quand
elles ne mangeaient pas, elles restaient la tête baissée.
Quelques-unes me faisaient penser à des petites filles que j'avais
connues. Je les caressais en les forçant de lever la tête: mais leurs
yeux restaient tournés en bas, et leurs prunelles fixes ressemblaient à
du verre sans reflet.
Un jour, je fus surprise par un brouillard si épais qu'il me fut
impossible de reconnaître mon chemin. Je me trouvai tout à coup auprès
d'un grand bois qui m'était inconnu. Le haut des arbres se perdait
complètement dans le brouillard, et les bruyères paraissaient toutes
enveloppées de laine. Des formes blanches descendaient des arbres et
glissaient sur les bruyères en longues traînées transparentes.
Je poussai les moutons vers le pré qui était à côté; mais ils se
tassèrent et refusèrent d'avancer. Je passai devant eux pour voir
ce qui les empêchait d'aller plus loin, et je reconnus la petite
rivière qui coulait au bas de la colline. C'est à peine si on voyait
l'eau; elle avait l'air de dormir sous une épaisse couverture de laine
blanche. Je restai un long moment à la regarder; puis je ramenai mes
moutons le long du bois. Pendant que je cherchais à reconnaître de
quel côté se trouvait la ferme, les moutons contournèrent le bois, et
ils se trouvèrent bientôt sur un chemin bordé de haies. Le brouillard
s'épaissit encore, et il me sembla que je marchais entre deux hautes
murailles. Je suivais les moutons sans savoir où ils me menaient. Ils
quittèrent brusquement le chemin pour tourner à droite, mais je les
arrêtai aussitôt: je venais d'apercevoir l'entrée d'une église. Les
portes en étaient grandes ouvertes, et de chaque côté on voyait deux
lumières rouges qui éclairaient la voûte grise. D'énormes piliers se
rangeaient en lignes droites, et tout au fond on devinait les fenêtres
à petits carreaux qu'une lumière éclairait faiblement. J'avais beaucoup
de mal à empêcher les moutons d'aller vers cette église, et tout en les
repoussant, je m'aperçus qu'ils étaient couverts de petites perles
blanches. Ils se secouaient à tout instant, et cela faisait comme
un léger bruit de cliquetis. Je ne savais que penser de tout cela;
puis une grande inquiétude me vint à l'idée que maître Sylvain devait
m'attendre avec impatience. Je me persuadai qu'en retournant sur mes
pas je retrouverais facilement la ferme, et en faisant le moins de
bruit possible, je repoussai les moutons sur le chemin qui m'avait
amenée. Comme j'entrais dans ce chemin, une voix d'homme s'éleva près
de moi. Elle disait:
--Laisse-les donc rentrer, ces pauvres bêtes.
Et en même temps, l'homme faisait retourner le troupeau vers l'église.
Je reconnus tout de suite Eugène, le frère du fermier. Il passa sa main
sur le dos d'un mouton en disant:
--Ils sont jolis avec leurs petites boules de givre, mais ce n'est pas
bon pour eux.
Je ne fus pas étonnée de le rencontrer là. Je lui montrai l'église en
demandant ce que c'était.
--C'était pour toi, me répondit-il. Je craignais que tu ne retrouves
pas l'allée des châtaigniers, et j'avais suspendu une lanterne de
chaque côté.
Quelque chose se brouilla dans ma tête; et ce ne fut qu'au bout d'un
instant que je compris que ces gros piliers noircis et délabrés par
le temps étaient tout simplement les troncs des châtaigniers. En même
temps je reconnus les fenêtres à petits carreaux de la grande salle que
le feu de la cheminée éclairait.
Eugène compta lui-même les moutons. Il m'aida à leur faire une chaude
litière de paille, et au moment où je sortais de la bergerie, il me
retint pour me demander si vraiment j'ignorais ce qu'étaient devenus
les deux agneaux perdus. Je fus prise d'une grande honte en pensant
qu'il pouvait croire que je mentais, et je ne pus m'empêcher de pleurer
en lui assurant qu'ils avaient disparu sans que je m'en fusse aperçue.
Alors il m'apprit qu'il les avait retrouvés noyés dans un trou d'eau.
Je crus qu'il allait me gronder pour ma négligence. Mais il me dit
doucement:
--Va vite te chauffer. Tu rapportes dans tes cheveux tout le givre de
la Sologne.
Je me promis d'aller voir le trou d'eau dès le lendemain. Mais, pendant
la nuit, la neige tomba si épaisse, qu'il ne fallut pas penser aller
aux champs. J'aidai la vieille Bibiche à raccommoder le linge, et
Martine se mit à filer son rouet en chantant des complaintes.
Le soir, pendant la veillée, les chiens ne cessèrent d'aboyer avec
fureur. Martine paraissait inquiète. Elle écouta les chiens, puis elle
dit en se tournant vers le fermier:
--J'ai bien peur que ce temps-là nous amène des loups.
Le fermier se leva pour parler aux chiens, et il s'en alla faire le
tour des étables avec sa lanterne.
Pendant les huit jours que dura la neige, il vint des centaines de
corbeaux dans la ferme. Ils avaient si faim que rien ne pouvait les
effrayer. Ils entraient dans les écuries et dans la grange, et ils
dévastaient les meules de blé. Le fermier en tua beaucoup. On en mit
cuire quelques-uns avec le lard et les choux. Tout le monde trouva que
c'était très bon; mais les chiens n'en voulurent jamais manger.
Le premier jour où l'on fit sortir les troupeaux, les sapins étaient
encore tout chargés de neige. La colline était toute blanche aussi;
elle paraissait s'être beaucoup rapprochée de la ferme. Tout ce blanc
m'éblouissait; je ne trouvais plus les choses à leur place, et à chaque
instant je craignais de ne plus apercevoir la fumée bleue qui montait
au-dessus des toits de la ferme.
Les moutons ne trouvaient rien à manger; ils couraient de tous côtés.
Je ne les laissais pas s'écarter; ils ressemblaient eux-mêmes à de la
neige qui aurait bougé, et j'étais obligée de faire bien attention pour
ne pas les perdre de vue. Je réussis à les rassembler le long d'un pré
qui bordait un grand bois. Tout le bois était occupé à se débarrasser
de la neige qui l'alourdissait: les grosses branches la rejetaient
d'un seul coup, pendant que d'autres, plus faibles, se balançaient pour
la faire glisser à terre.
Je n'étais jamais entrée dans ce bois. Je savais seulement qu'il était
très étendu et que Martine y menait parfois ses brebis. Les sapins y
étaient très grands et les bruyères très hautes.
Depuis un moment je regardais une grosse touffe de bruyère. Il m'avait
semblé la voir remuer, en même temps qu'il en sortait un bruit comme si
on avait cassé une brindille en marchant dessus.
J'eus tout de suite une inquiétude. Je pensai: «Il y a quelqu'un là.»
Puis le même bruit se répéta beaucoup plus près, sans que rien ne
bougeât. J'essayai de me rassurer en me disant que c'était un lièvre,
ou une autre petite bête, qui cherchait sa nourriture. Mais, malgré
toutes les bonnes raisons que je me donnais, je restais persuadée qu'il
y avait quelqu'un là.
J'en ressentais une gêne si grande que je me décidai à me rapprocher de
la ferme. Je fis deux pas vers mes moutons, mais au même moment ils se
resserrèrent précipitamment en s'éloignant du bois.
Je cherchai vivement à voir ce qui avait pu les effrayer ainsi, et à
deux pas de moi, au beau milieu du troupeau, je vis un chien jaune
qui emportait un mouton dans sa gueule. Je pensai tout d'abord que
Castille était devenue enragée, mais, dans le même instant, Castille se
jeta dans mes jupes en poussant des hurlements plaintifs. Aussitôt je
devinai que c'était un loup. Il emportait le mouton à pleine gueule,
par le milieu du corps. Il grimpa sans effort sur le talus et quand il
sauta le large fossé qui le séparait du bois, ses pattes de derrière
me firent penser à des ailes. A ce moment je n'aurais pas trouvé
extraordinaire qu'il se fût envolé par-dessus les arbres.
Je restai quelques instants sans savoir si j'avais eu peur. Puis
je sentis que je ne pouvais plus détourner mes yeux du fossé. Mes
paupières étaient devenues si raides qu'il me sembla que je ne pourrais
jamais plus les fermer. Je voulus crier pour qu'on m'entendît de la
ferme, mais ma voix ne voulut pas sortir. Je voulus courir aussi, mais
mes jambes tremblaient si fort que je fus forcée de m'asseoir sur la
terre mouillée.
Castille continuait de hurler comme si elle recevait des coups, et
les moutons restaient serrés en un tas. Quand je pus les ramener à la
ferme, je courus chercher maître Sylvain. En me voyant il devina tout
de suite ce qui était arrivé. Il appela son frère et il décrocha les
deux fusils, pendant que je tâchais de désigner l'endroit où le loup
avait disparu. Ils revinrent à la nuit sans l'avoir retrouvé.
On ne parla que de cela pendant la veillée. Eugène voulait savoir
comment était le loup, et la vieille Bibiche se fâcha, quand je dis
qu'il avait de longs poils jaunes comme Castille, mais qu'il était bien
plus beau qu'elle.
Le lendemain, ce fut le tour de Martine. Elle venait de faire sortir
ses brebis, et elle n'était pas encore au bout de l'allée des
châtaigniers, quand on l'entendit pousser des cris étouffés.
Tout le monde sortit de la maison en courant. J'arrivai la première
près de Martine. Elle était baissée, et elle tirait de toutes ses
forces sur une brebis qu'un loup venait d'étrangler, et qu'il cherchait
à emporter. Il tenait la brebis par le cou; et il tirait de son côté
aussi fort que la bergère.
Le chien de Martine le mordait férocement aux cuisses, mais il n'avait
pas l'air de le sentir, et quand maître Sylvain lui tira un coup de
fusil à bout portant, il roula en emportant dans sa gueule une partie
du cou de la brebis.
Les yeux de Martine s'étaient agrandis, et sa bouche était devenue
toute blanche. Son bonnet avait glissé de son chignon, et la raie
qui séparait ses cheveux me fit penser à un sentier où l'on pouvait
se promener sans danger. L'expression ferme de son visage s'était
changée en une petite grimace douloureuse, et ses mains s'ouvraient
et se fermaient d'un mouvement régulier. Elle cessa de s'appuyer au
châtaignier pour se rapprocher d'Eugène qui regardait le loup. Elle
resta un moment à le regarder aussi, et elle dit tout haut:
--Pauvre bête, comme il devait avoir faim!
Le fermier mit le loup et la brebis sur la même brouette, pour les
ramener à la ferme. Les chiens suivaient en flairant d'un air craintif.
Pendant plusieurs jours, le fermier et son frère chassèrent dans les
environs. Quand Eugène passait près de moi, il s'arrêtait toujours
pour me dire un mot affectueux. Il m'affirmait que les coups de fusil
éloignaient les loups, et qu'on en voyait rarement dans le pays. Malgré
cela, je n'osai plus retourner vers le grand bois. Je préférais aller
sur la colline qui était seulement recouverte de genêts et de bruyères.
Au commencement du printemps, la fermière m'apprit à traire les vaches
et à soigner les porcs. Elle disait qu'elle voulait faire de moi une
bonne fermière. Je ne pouvais m'empêcher de penser à la supérieure,
quand elle m'avait dit d'un ton méprisant:
--Vous trairez les vaches, et vous soignerez les porcs!
Elle avait l'air de m'infliger une punition en disant cela, et voilà
que je n'éprouvais que du contentement à m'occuper des bêtes. Pour me
donner de la force, j'appuyais mon front contre le flanc de la vache,
et bientôt mon seau s'emplissait. Il se formait au-dessus du lait une
écume qui prenait des teintes changeantes, et, quand le soleil passait
dessus, elle devenait si merveilleuse que je ne me lassais pas de la
regarder.
Je n'éprouvais aucun dégoût à soigner les porcs. Leur nourriture se
composait de pommes de terre cuites et de lait caillé. Je plongeais
mes mains dans le seau pour bien mélanger le tout, et j'avais un grand
plaisir à leur faire attendre un instant leur nourriture. Leurs cris
discordants, et les mouvements si vifs de leurs groins m'amusaient
toujours.
Au mois de mai, maître Sylvain ajouta une chèvre à mon troupeau. Il
l'avait achetée pour aider la fermière à nourrir le petit enfant
qu'elle venait d'avoir après dix ans de mariage.
Cette chèvre était plus difficile à garder que le troupeau tout entier.
Elle fut cause que mes moutons entrèrent dans l'avoine, qui était déjà
haute.
Le fermier s'en aperçut, et il me gronda; il m'accusait de m'endormir
dans quelque coin, pendant que le troupeau dévastait son champ.
J'étais forcée de passer chaque jour près d'un bois de jeunes sapins.
En trois bonds la chèvre l'atteignait, et c'était pendant que je la
cherchais que mes agneaux mangeaient l'avoine.
La première fois j'attendis longtemps qu'elle revînt d'elle-même.
Je faisais ma voix plus douce pour l'appeler. Enfin je me décidai à
l'aller chercher. Mais la sapinière était si serrée que je ne savais
pas comment faire pour y entrer.
Pourtant je ne pouvais pas m'en aller sans voir ce que la chèvre était
devenue. Je crus reconnaître l'endroit où elle avait disparu, et j'y
entrai en mettant mes mains devant ma figure pour éviter les piquants.
Je la vis presque tout de suite à travers mes doigts; elle était tout
près. J'avançai la main pour la saisir par une corne, mais elle recula
en déplaçant les branches qui revinrent me frapper avec force. Je
réussis cependant à la saisir, et je la ramenai au troupeau.
Chaque jour elle recommençait. Je poussais mes moutons le plus loin
possible de l'avoine et je me lançais à sa poursuite.
C'était une chèvre toute blanche, et j'avais tout de suite trouvé
qu'elle ressemblait à Madeleine. Elle avait comme elle les yeux très
éloignés l'un de l'autre. Lorsque je la forçais à sortir des sapins,
elle me regardait longtemps sans bouger les yeux.
Dans ces moments-là, je pensais que Madeleine s'était transformée en
chèvre. Il m'arrivait de la supplier de ne pas recommencer; et j'étais
sûre qu'elle me comprenait quand je lui faisais des reproches.
Comme je sortais un jour de la sapinière avec mes cheveux tout défaits,
je fis un mouvement de la tête qui les ramena en avant. Aussitôt la
chèvre fit un bond de côté en poussant un bêlement de peur. Elle
revint sur moi, les cornes basses; mais je baissai aussi la tête en
secouant mes cheveux qui traînaient jusqu'à terre; alors elle se sauva
en faisant des cabrioles impossibles à décrire. Chaque fois qu'elle
entrait dans la sapinière, je me vengeais en lui faisant peur avec mes
cheveux.
Maître Sylvain me surprit un matin où je me lançais sur elle. Il fut
pris d'un fou rire qui me remplit de confusion. Je m'arrêtai aussitôt
en tâchant de relever mes cheveux sur ma tête.
La chèvre était revenue près de moi. Elle me regardait en allongeant
le cou, et en tordant ses reins d'une façon comique, prête à repartir
au moindre geste. Le fermier n'en finissait plus de rire; il se tenait,
cassé en deux, et il riait à grands éclats. On ne voyait de lui que sa
blouse, sa barbe et son grand chapeau. Ses éclats de rire me donnaient
envie de pleurer, et il me semblait qu'il resterait toujours ainsi,
tordu et bruyant.
Quand enfin il fut calmé, il m'interrogea doucement. Je lui racontai
les malices de la chèvre. Alors il la menaça du doigt en riant de
nouveau.
Ce fut Martine qui l'emmena le lendemain. Mais le deuxième jour, elle
déclara qu'elle aimait mieux quitter la ferme, que de continuer à
garder cette chèvre qui était possédée du diable.
La vieille Bibiche disait que les chèvres avaient besoin d'être
battues. Mais je me souvenais du seul coup de bâton que je lui avais
donné; ses côtes avaient rendu un son si étrange, que je n'avais jamais
osé recommencer.
On la laissa en liberté autour de la ferme, et elle disparut un jour
sans qu'on pût jamais savoir ce qu'elle était devenue.
La Saint-Jean approchait, et pour fêter l'anniversaire de mon arrivée à
la ferme, Eugène dit qu'il fallait m'emmener au village.
Pour ce jour de fête, la fermière me fit cadeau d'une robe jaune
qu'elle avait portée quand elle était jeune fille.
Le village s'appelait Sainte-Montagne. Il n'avait qu'une rue, au bout
de laquelle se trouvait l'église.
Martine m'entraîna vite à la messe déjà commencée. Elle me poussa sur
un banc, et elle-même alla s'asseoir sur celui qui était devant moi.
L'impression grave que j'avais eue en entrant dans l'église s'effaça
presque aussitôt. Deux femmes, derrière moi, ne cessèrent de parler du
marché de la veille, et des hommes qui se trouvaient près de la porte
ne se gênaient pas pour parler tout haut.
Il n'y eut de silence que lorsque le curé monta en chaire. Je crus
qu'il allait prêcher, mais il annonça seulement les mariages: à chaque
nom qu'il prononçait les femmes se penchaient à droite ou à gauche avec
des sourires.
L'idée de la prière ne me vint même pas. Je regardais prier Martine à
genoux. Ses mèches brunes et bouclées sortaient de dessous son bonnet
brodé. Elle avait les épaules larges, et son corsage blanc était serré
à la taille par un ruban noir. Toute sa personne faisait penser à une
chose fraîche et neuve.
Pourtant la supérieure m'avait dit que les bergères étaient des filles
malpropres.
Je revoyais Martine au milieu de ses brebis avec sa jupe courte à
rayures, ses bas bien tirés et ses sabots recouverts de cuir qu'elle
cirait comme des souliers. Cependant elle prenait grand soin de son
troupeau, et la fermière affirmait qu'elle connaissait chacune de ses
brebis.
A la sortie de la messe, elle me quitta pour courir vers une vieille
femme qu'elle embrassa tendrement. Puis je la perdis de vue et restai
toute seule, ne sachant où aller.
Pas très loin je voyais l'auberge du Cheval Blanc. Il en sortait un
grand bruit de voix et de vaisselle. Les gens y entraient par groupes,
et il n'y eut bientôt plus personne sur la place.
J'allais rentrer dans l'église en attendant que Martine vienne me
chercher, lorsque je vis accourir Eugène. Il me prit par la main et dit
tout en riant:
--Si ta robe n'avait pas été aussi jaune, je t'aurais sûrement oubliée.
Il me regardait d'un air moqueur et amusé.
Il me conduisit chez le maître d'école, en le priant de me faire
déjeuner et de me mener promener avec ses enfants.
Le maître d'école était habillé comme les messieurs de la ville,
tandis qu'Eugène avait une blouse bleue, et je fus bien étonnée de les
entendre se tutoyer.
En attendant le déjeuner, le maître d'école me prêta un livre de contes
de fées; et lorsque l'heure de la promenade arriva, j'aurais préféré
qu'on me laissât seule finir le livre.
Sur la place du village les garçons et les filles dansaient dans le
soleil et la poussière. Je trouvai leurs balancements exagérés et leur
gaieté trop bruyante.
Je sentais en moi comme une grande tristesse; et quand, à la nuit
tombante, la voiture nous ramena à la ferme, j'éprouvai un vrai
soulagement à me retrouver dans le silence et l'odeur des prés.
A quelques jours de là, en rentrant des champs, un mouton qui longeait
une haie fit un bond énorme. En m'approchant, je vis qu'il saignait
au nez. Je pensai qu'il s'était piqué à une grosse épine, et, après
l'avoir lavé, je n'y pensai plus. Le lendemain je fus terrifiée en le
retrouvant avec la tête presque aussi grosse que le corps. Au cri que
je poussai, Martine accourut, et le cri qu'elle poussa elle-même fit
accourir tout le monde.
J'expliquai ce qui était arrivé la veille, et le fermier assura que le
mouton avait dû être mordu par une vipère.
Il fallait lui faire des lavages, et le laisser à l'étable jusqu'à ce
que l'enflure soit partie.
Je ne demandais pas mieux que de soigner la pauvre bête; mais quand je
fus seule avec elle, une épouvante me prit.
Cette tête énorme qui se balançait sur ce petit corps me causait une
frayeur insensée. Les yeux démesurés, la bouche immense et les oreilles
qui se tenaient droites et raides, composaient un monstre difficile
à imaginer. Il restait constamment au milieu de l'étable, comme s'il
eût craint de se cogner au mur. J'essayai de m'approcher de lui, en me
disant que ce n'était qu'un mouton. Mais aussitôt qu'il se tournait
de mon côté, je filais comme une flèche vers la porte. Je ressentais
cependant une grande pitié pour lui. Par instants il me semblait
que cette face qui se balançait de droite à gauche me faisait des
reproches. Alors quelque chose chavirait dans ma tête, et je sentais
venir la folie. Je compris que j'étais capable de le laisser mourir de
faim.
Je racontai cela au vacher, qui voulut bien se charger de soigner
le mouton tant que durerait l'enflure. Il se moquait de moi: il ne
comprenait pas comment je pouvais avoir si grand'peur d'un mouton
malade.
J'eus l'occasion de lui rendre un service à mon tour, et j'en fus bien
contente.
En détachant le taureau un matin, il avait fait un faux pas, et était
tombé devant lui. Le taureau l'avait flairé en reniflant et soufflant.
C'était un jeune qu'on avait élevé à la ferme et qui commençait à faire
la mauvaise tête.
Le vacher craignait de le voir devenir furieux, et il était persuadé
que la bête se souviendrait de l'avoir vu à terre devant elle.