qu'on allait le ramener pour le mettre dans son caveau de famille.
Le lendemain, sœur Marie-Aimée s'occupa de nous comme d'habitude. Elle
ne pleurait plus, mais elle ne souffrait pas qu'on lui parlât; elle
marchait en regardant la terre et paraissait m'avoir oubliée.
Cependant, je n'avais plus qu'un jour à rester ici. D'après ce que
m'avait dit la supérieure, la fermière viendrait me chercher demain,
puisque c'était après-demain le jour de la Saint-Jean.
Le soir, à la fin de la prière, lorsque sœur Marie-Aimée eut dit:
«Seigneur, prenez en pitié les exilés, et secourez les prisonniers»,
elle ajouta à voix très haute:
--Nous allons dire une prière pour une de vos compagnes qui s'en va
dans le monde.
Je compris tout de suite qu'il s'agissait de moi, et je me trouvai
aussi à plaindre que les exilés et les prisonniers.
Il me fut impossible de m'endormir ce soir-là. Je savais que je
partirais demain; mais je ne savais pas ce que c'était que la Sologne.
J'imaginais un pays très éloigné où il n'y avait que des plaines toutes
fleuries. Je me voyais la gardienne d'un troupeau de beaux moutons
blancs, et j'avais deux chiens à mes côtés qui n'attendaient qu'un
signe pour faire ranger les bêtes. Je n'aurais pas osé le dire à sœur
Marie-Aimée, mais en ce moment, je préférais être bergère plutôt que
demoiselle de magasin.
Ismérie, qui ronflait très fort à côté de moi, ramena ma pensée vers
mes compagnes.
La nuit était si claire que je voyais distinctement tous les lits.
Je les suivais un à un, et je m'arrêtais un peu près de celles que
j'aimais. Presque en face de moi je voyais les magnifiques cheveux de
ma camarade Sophie: ils s'éparpillaient sur l'oreiller, et faisaient
davantage de clarté sur son lit. Un peu plus loin, c'étaient les lits
de Chemineau l'Orgueilleuse, et de sa sœur jumelle Chemineau la Bête.
Chemineau l'Orgueilleuse avait un grand front blanc et lisse, et des
grands yeux doux. Elle ne se défendait jamais quand on l'accusait d'une
faute; elle haussait les épaules et regardait autour d'elle avec mépris.
Sœur Marie-Aimée disait que sa conscience était aussi blanche que son
front.
Chemineau la Bête était de moitié plus haute que sa sœur; ses cheveux
rudes rejoignaient presque ses sourcils; elle était carrée des épaules
et large des hanches; nous l'appelions le chien de garde de sa sœur.
Et tout là-bas, à l'autre bout du dortoir, il y avait Colette.
Elle croyait toujours que j'allais chez Mlle Maximilienne. Elle
était persuadée que je me marierais très jeune, et elle m'avait fait
promettre de venir la chercher aussitôt que je serais mariée.
Ma pensée tourna longtemps autour d'elle. Puis je regardai vers
la fenêtre: les ombres des tilleuls s'allongeaient de mon côté.
J'imaginais qu'ils venaient me dire adieu, et je leur souriais.
De l'autre côté des tilleuls, j'apercevais l'infirmerie; elle
paraissait se reculer, et ses petites fenêtres me faisaient penser à
des yeux malades.
Là aussi, je m'arrêtais à cause de la sœur Agathe. Elle était si gaie
et si bonne que les petites filles riaient toujours quand elle les
grondait.
C'était elle qui faisait les pansements.
Quand on venait la trouver pour un bobo au doigt, elle nous recevait
avec des mots drôles; et, selon qu'on était gourmande ou coquette, elle
promettait un gâteau ou un ruban qu'elle désignait d'un vague signe de
tête; et, pendant que le regard cherchait le gâteau ou le ruban, le
bobo se trouvait percé, lavé, et pansé.
Je me souvenais d'une engelure que j'avais eue au pied, et qui ne
voulait pas se guérir. Un matin, sœur Agathe m'avait dit d'un air grave:
--Écoute, je vais t'y mettre quelque chose de divin, et si ton pied
n'est pas guéri dans trois jours, on sera obligé de te le couper.
Et pendant trois jours, j'avais évité de marcher pour ne pas déranger
cette chose divine qui était sur mon pied. Je pensais à un bout de la
vraie croix ou à un morceau du voile de la Vierge.
Le troisième jour, mon pied était complètement guéri, et quand je
demandai le nom de ce remède merveilleux, sœur Agathe me répondit avec
un rire malicieux:
--Bête, c'était de l'onguent Arthur Divain.
La nuit était très avancée quand je m'endormis, et dès le matin
j'attendis la fermière. J'aurais voulu qu'elle vînt, et j'avais peur de
la voir venir.
Sœur Marie-Aimée relevait brusquement la tête chaque fois que quelqu'un
ouvrait la porte.
Comme nous finissions de dîner, la portière vint demander si j'étais
prête à partir.
Sœur Marie-Aimée la renvoya en disant que je serais prête dans un
instant.
Elle se leva en me faisant signe de la suivre. Elle m'aida à
m'habiller, me remit un petit paquet de linge, et dit tout à coup:
--C'est demain qu'on le ramène, et tu ne seras plus là.
Elle reprit en me regardant dans les yeux:
--Jure-moi que tu diras tous les soirs un _De Profundis_ pour lui.
Je jurai.
Alors, elle me serra avec violence sur sa poitrine, et elle se sauva
vers sa chambre.
Puis j'entendis qu'elle disait:
--Oh! c'est trop, mon Dieu, c'est trop!
Je traversai la cour toute seule, et la fermière, qui m'attendait,
m'emmena aussitôt.
DEUXIÈME PARTIE
Je me trouvai bientôt installée au milieu de paniers vides dans une
voiture couverte d'une bâche, et quand le cheval s'arrêta de lui-même
dans la cour de la ferme, il y avait déjà longtemps qu'il faisait nuit.
Le fermier sortit de la maison avec une lanterne qu'il balançait au
bout de son bras et qui n'éclairait que ses sabots; il s'approcha de
nous et m'aida à descendre de la voiture, puis il haussa sa lanterne
jusqu'à ma figure et il dit en se reculant:
--Quelle drôle de petite servante!
La fermière me conduisit dans une chambre où il y avait deux lits. Elle
me montra le mien et me dit que le lendemain je resterais seule avec le
vacher, parce que tout le monde irait à la fête de la Saint-Jean.
Dès que je fus levée, le lendemain, le vacher m'emmena dans les
étables, pour l'aider à donner le fourrage aux bêtes; il me montra la
bergerie et m'apprit que je serais bergère d'agneaux à la place de la
vieille Bibiche. Il m'expliqua que chaque année on séparait les agneaux
d'avec leur mère et qu'il fallait une deuxième bergère pour les garder.
Il m'apprit aussi que la ferme s'appelait Villevieille, et que personne
n'était malheureux ici parce que maître Sylvain et Pauline sa femme
étaient de braves gens.
Quand toutes les bêtes furent soignées, le vacher me fit asseoir près
de lui dans l'allée des Châtaigniers. De là on voyait le tournant du
chemin qui montait vers la route et tout l'intérieur de la ferme. Les
bâtiments formaient un carré, et l'énorme fumier qui était au milieu
dégageait une odeur chaude qui dominait l'odeur des foins à moitié
séchés.
Un grand silence s'étendait autour de la ferme, et de tous côtés on
ne voyait que des sapins et des champs de blé. Il me semblait que je
venais d'être transportée dans un pays perdu, et que je resterais
toujours seule avec le vacher et les bêtes que j'entendais remuer
dans les étables. Il faisait très chaud, j'étais comme engourdie par
une lourde envie de dormir; mais la peur de tout ce qui m'entourait
m'empêchait de céder au sommeil. Des mouches de toutes couleurs
tournaient autour de moi en ronflant. Le vacher tressait une corbeille
de jonc, et les chiens dormaient tranquillement.
Au coucher du soleil, la voiture qui ramenait les fermiers parut au
détour du chemin. Il y avait cinq personnes dans la voiture, deux
hommes et trois femmes. En passant devant moi la fermière me sourit et
les autres se penchèrent pour me voir. Peu après la ferme s'emplit de
bruit, et comme il était trop tard pour faire la soupe, tout le monde
dîna d'un morceau de pain et d'un bol de lait.
Dès le lendemain, la fermière me remit un manteau de grosse toile, et
je suivis la vieille Bibiche pour apprendre à garder les agneaux.
La vieille Bibiche et sa chienne Castille avaient une si grande
ressemblance que je pensais toujours qu'elles étaient de la même
famille. Elles paraissaient du même âge, et leurs yeux troubles étaient
de la même couleur. Quand les agneaux s'écartaient du chemin, Bibiche
disait: «Jappe, Castille, jappe.» Elle répétait cela très vite, comme
un seul mot, et même quand Castille ne jappait pas, les agneaux se
rangeaient, tant la voix de la vieille ressemblait à celle de sa
chienne.
Lorsqu'on commença la moisson, il me sembla que j'assistais à une chose
pleine de mystère. Des hommes s'approchaient du blé et le couchaient
par terre à grands coups réguliers pendant que d'autres le relevaient
en gerbes qui s'appuyaient les unes contre les autres... Les cris des
moissonneurs semblaient parfois venir d'en haut, et je ne pouvais
m'empêcher de lever la tête pour voir passer les chars de blé dans les
airs.
Le repas du soir réunissait tout le monde. Chacun se plaçait à sa guise
le long de la table, et la fermière remplissait les assiettes jusqu'au
bord. Les jeunes mordaient à pleines dents dans leur pain, tandis que
les vieux coupaient précieusement chaque bouchée. Tous mangeaient en
silence, et le pain bis paraissait plus blanc dans leurs mains noires.
A la fin du repas, les plus âgés parlaient des récoltes avec le
fermier, pendant que les jeunes causaient et riaient avec Martine
la grande bergère. C'était elle qui donnait le pain et versait le
vin. Elle répondait en riant à toutes les plaisanteries, mais quand
un garçon avançait la main vers elle, elle s'effaçait vivement et
ne se laissait jamais saisir. Personne ne faisait attention à moi;
je m'asseyais sur des bûches un peu à l'écart, et je regardais les
visages. Maître Sylvain avait de grands yeux noirs qui s'arrêtaient
tranquillement sur chacun; il parlait sans élever la voix, en appuyant
ses mains ouvertes sur la table. La fermière avait un visage sérieux et
préoccupé; on eût dit qu'elle redoutait toujours un malheur, et c'est à
peine si elle souriait quand les autres riaient aux éclats.
La vieille Bibiche croyait toujours que je m'endormais. Elle venait me
tirer par la manche pour m'emmener coucher. Son lit était à côté du
mien; elle chuchotait sa prière en se déshabillant, et elle soufflait
la lampe sans s'occuper de moi.
Aussitôt après la moisson, elle me laissa aller seule au champ avec
sa chienne. Castille s'ennuyait avec moi, elle me quittait à chaque
instant pour retourner à la ferme près de sa vieille maîtresse.
J'avais beaucoup de peine à rassembler mes agneaux, qui couraient de
tous côtés. Je me comparais à sœur Marie-Aimée quand elle disait que
son petit troupeau était difficile à gouverner; et cependant elle
nous rassemblait d'un coup de cloche, ou elle obtenait le silence en
grossissant un peu la voix; mais moi, j'avais beau grossir ma voix ou
faire claquer mon fouet, les agneaux ne comprenaient pas, et j'étais
obligée de courir comme un chien autour du troupeau.
Un soir, il se trouva qu'il m'en manquait deux. Chaque soir, je me
mettais en travers de la porte pour n'en laisser entrer qu'un à la
fois; ainsi je les comptais facilement.
J'entrai dans la bergerie et j'essayai de les compter encore; ce
n'était pas facile et je dus y renoncer, car j'en trouvais toujours
plus qu'il n'en fallait.
Je me persuadai que j'avais mal compté la première fois, et je n'en dis
rien à personne. Le lendemain, je les comptai en les faisant sortir de
la bergerie: il en manquait bien deux.
J'étais très inquiète; toute la journée, je les cherchai dans les
champs, et le soir, après m'être assurée qu'ils manquaient toujours,
j'en avertis la fermière. On fit des recherches pendant plusieurs
jours, mais les agneaux restèrent introuvables. Alors les fermiers me
prirent à part l'un après l'autre. Ils voulaient me faire avouer que
des hommes étaient venus prendre les agneaux, et ils m'assuraient que
je ne serais pas grondée si je disais la vérité. J'avais beau affirmer
que je ne savais pas ce qu'ils étaient devenus, je voyais bien qu'on ne
me croyait pas.
Maintenant, j'avais peur dans les champs, depuis que je savais que
des hommes pouvaient se cacher pour prendre les moutons; je croyais
toujours voir remuer quelqu'un derrière les buissons.
J'appris très vite à les compter des yeux; et qu'ils fussent dispersés
ou rapprochés les uns des autres, en une minute je savais si le compte
y était.
L'automne arriva et je m'ennuyais davantage. Je regrettais les caresses
de sœur Marie-Aimée. J'avais une si grande envie de la voir qu'il
m'arrivait de fermer les yeux en imaginant qu'elle venait dans le
sentier; j'entendais réellement ses pas et le bruissement de sa robe
sur l'herbe; lorsque je la sentais tout près de moi, j'ouvrais les yeux
et aussitôt tout s'effaçait.
Pendant longtemps j'eus l'idée de lui écrire, mais je n'osais pas
demander ce qu'il fallait pour cela. La fermière ne savait pas écrire,
et personne ne recevait de lettre à la ferme.
Je m'enhardis jusqu'à demander à maître Sylvain s'il voulait bien
m'emmener un jour à la ville. Il ne répondit pas tout de suite; il
fixa sur moi ses grands yeux tranquilles, et il dit qu'une bergère
ne devait jamais quitter son troupeau. Il voulait bien me conduire de
temps en temps à la messe du village, mais il ne fallait pas compter
qu'il m'emmènerait à la ville.
J'en restai tout étourdie. C'était comme si j'avais appris un grand
malheur; et chaque fois que j'y pensais, je voyais sœur Marie-Aimée
comme une chose très précieuse que le fermier aurait brisée par mégarde.
Le samedi d'après, je vis partir les fermiers dès le matin comme
d'habitude; mais, au lieu de rester jusqu'au soir, ils étaient de
retour dans l'après-midi avec un marchand qui venait acheter une partie
des agneaux.
Je n'avais jamais pensé qu'on pût aller à la ville en si peu de temps;
l'idée me vint de laisser un jour mes moutons dans le pré pour courir
embrasser sœur Marie-Aimée. Je trouvai bientôt que cela n'était pas
possible, et je décidai de m'en aller pendant la nuit. J'espérais que
je ne mettrais pas beaucoup plus de temps que le cheval du fermier,
et qu'en partant au milieu de la nuit je pourrais être de retour pour
mener les agneaux aux champs.
Je me couchai tout habillée ce soir-là, et quand la grosse horloge
sonna minuit, je sortis tout doucement avec mes souliers à la main. Je
laçai mes souliers à tâtons en m'appuyant contre une charrue, et je
m'éloignai très vite dans l'obscurité.
Aussitôt que j'eus dépassé les bâtiments de la ferme, je m'aperçus
que la nuit n'était pas très noire. Le vent soufflait furieusement et
de gros nuages roulaient sous la lune. La route était loin, et pour
y arriver il fallait passer sur un pont de bois à moitié démoli; les
premières pluies avaient grossi la petite rivière, et l'eau passait
par-dessus les planches.
La peur me prit, parce que l'eau et le vent faisaient un bruit que
je n'avais jamais entendu. Mais je ne voulais pas avoir peur, et je
traversai vivement les planches glissantes.
J'arrivai à la route plus vite que je ne pensais; je tournai à gauche
comme je l'avais vu faire au fermier quand il allait au marché de la
ville. Et voilà qu'un peu plus loin la route se séparait en deux. Je ne
savais plus laquelle prendre. Je m'engageai tantôt dans l'une, tantôt
dans l'autre. Celle de gauche m'attirait davantage; je la pris et je
marchai très vite pour rattraper le temps perdu.
Dans le lointain, j'apercevais une masse noire qui couvrait tout
le pays. Cela semblait s'avancer lentement vers moi, et pendant un
instant, j'eus envie de retourner sur mes pas. Un chien qui se mit à
aboyer me rendit un peu de confiance, et presque aussitôt je reconnus
que la masse noire était une forêt que la route allait traverser. En
y entrant, il me sembla que le vent était encore plus violent, il
soufflait par rafales, et les arbres, qui se heurtaient avec force,
faisaient entendre des plaintes en se penchant très bas. J'entendais
de longs sifflements, des craquements et des chutes de branches; puis
j'entendis marcher derrière moi, et je sentis qu'on me touchait à
l'épaule. Je me retournai vivement, mais je ne vis personne. Pourtant
j'étais sûre que quelqu'un m'avait touchée du doigt; puis les pas
continuaient comme si une personne invisible tournait autour de moi;
alors je me mis à courir avec une telle vitesse que je ne sentais
plus si mes pieds touchaient la terre. Les cailloux sautaient sous
mes souliers et retombaient derrière moi avec un bruit de grêle. Je
n'avais qu'une idée: courir jusqu'au bout de la forêt.
J'arrivai bientôt à une grande clairière. La lune l'éclairait de tout
son plein, et le vent qui faisait rage soulevait et rejetait les
paquets de feuilles qui roulaient et tournaient dans tous les sens.
Je voulais m'arrêter pour respirer un peu; mais les grands arbres se
balançaient avec un bruit assourdissant. Leurs ombres qui ressemblaient
à des bêtes noires s'allongeaient brusquement sur la route, puis
elles s'éloignaient en glissant pour se cacher derrière les arbres.
Quelques-unes de ces ombres avaient des formes que je reconnaissais.
Mais la plupart se balançaient et sautaient devant moi comme si elles
voulaient m'empêcher de passer. Il y en avait de si effrayantes que
je prenais mon élan pour sauter par-dessus, tant j'avais peur de les
sentir sous mes pieds.
Le vent s'apaisa, et la pluie se mit à tomber à larges gouttes. La
clairière finissait, et en passant devant un chemin qui entrait sous
bois, il me sembla voir un mur blanc tout au bout; je m'avançai un peu
et je reconnus que c'était une petite maison étroite et haute. Sans
plus réfléchir, je cognai à la porte; je voulais demander que l'on
me garde en attendant que la pluie ait cessé. Je cognai une seconde
fois, et aussitôt j'entendis remuer dans la maison. Je croyais qu'on
allait m'ouvrir la porte, mais ce fut la fenêtre du premier étage qui
s'ouvrit. Un homme qui avait un bonnet de coton demanda:
--Qui est là?
Je répondis:
--Une petite fille.
L'homme reprit d'une voix étonnée: «Une petite fille!» puis il me
demanda d'où je venais, où j'allais, et ce que je voulais.
Je n'avais pas prévu toutes ces questions, et je nommai la ferme que je
venais de quitter; mais je mentis en disant que j'allais retrouver ma
mère qui était malade, et je le priai de vouloir bien me faire entrer
dans sa maison pendant la pluie.
Il me dit d'attendre et je l'entendis causer avec une autre personne;
puis il revint à la fenêtre pour me demander si j'étais seule. Il
voulut aussi savoir mon âge, et quand je dis que j'avais treize ans, il
trouva que je n'étais pas peureuse d'avoir traversé le bois pendant la
nuit.
Il resta un moment penché comme s'il espérait voir mon visage que je
tenais levé vers lui; puis il tourna la tête à droite et à gauche en
cherchant à voir dans la profondeur du bois; et il me conseilla de
marcher encore un peu, en m'assurant qu'il y avait un village au bout
de la forêt, et que je trouverais des maisons où je pourrais me sécher.
Je m'en retournai dans la nuit. La lune s'était tout à fait cachée et
la pluie tombait maintenant très fine. Je marchai encore longtemps
avant d'arriver au village. Les maisons étaient toutes fermées, et
c'est à peine si on les distinguait dans l'obscurité. Il n'y avait que
le forgeron qui était levé. En passant devant sa maison, je montai ses
deux marches avec l'intention de me reposer chez lui. Il était occupé
à mettre une grosse barre de fer dans les charbons rouges; et quand
il leva le bras pour tirer le soufflet, il me parut aussi grand qu'un
géant.
A chaque coup de soufflet le charbon flambait et pétillait; cela
faisait une lueur qui éclairait les murs où pendaient des faux, des
scies et des lames de toutes sortes. L'homme avait le front plissé et
il regardait fixement le feu.
Je sentis que je n'oserais jamais lui parler, et je m'éloignai sans
faire de bruit.
Lorsqu'il fit tout à fait jour, je vis que je n'étais plus éloignée de
la ville. Je reconnaissais même les endroits où sœur Marie-Aimée nous
conduisait dans nos promenades. Je ne marchais plus que lentement, en
traînant les pieds qui me faisaient beaucoup souffrir. J'étais si lasse
que je fus obligée de me faire violence pour ne pas m'asseoir sur les
tas de cailloux de la route.
Le bruit d'une voiture allant à fond de train me fit retourner la
tête: aussitôt je restai immobile et le cœur battant; j'avais reconnu
la jument rouge et la barbe noire du fermier. Il arrêta sa bête tout
contre moi, et en se penchant un peu, il me saisit d'une seule main par
la ceinture de ma robe. Il me déposa à côté de lui sur le siège, et
après avoir tourné bride la voiture repartit à grand train.
En rentrant dans la forêt, maître Sylvain mit la jument au pas. Il se
retourna vers moi et dit en me regardant:
--C'est heureux pour toi que je t'ai rattrapée; sans cela on t'aurait
ramenée entre deux gendarmes.
Comme je ne répondais pas, il reprit:
--Tu ne sais peut-être pas qu'il y a des gendarmes pour ramener les
petites filles qui se sauvent?
Je répondis:
--Je veux aller voir sœur Marie-Aimée.
Il demanda:
--Tu es donc malheureuse chez nous?
Je répondis encore:
--Je veux aller voir sœur Marie-Aimée.
Il avait l'air de ne pas comprendre, et il continuait ses questions,
en nommant chaque personne de la ferme pour savoir de qui j'avais à me
plaindre. Et chaque fois je répondais la même chose.
A la fin il perdit patience, et se redressa en disant:
--Quelle entêtée!
Je levai les yeux sur lui pour dire que je me sauverais encore s'il
ne voulait pas me conduire vers sœur Marie-Aimée. Je continuai de
le regarder en attendant sa réponse, et je vis bien qu'il était
embarrassé. Il resta un long moment à réfléchir; puis, il me dit en
mettant sa main sur mon genou:
--Écoutez-moi, ma petite, et tâchez de comprendre ce que je vais vous
dire.
Et quand il eut fini de parler, je sus qu'il avait pris l'engagement
de me garder jusqu'à l'âge de dix-huit ans, sans jamais m'emmener à la
ville. Je sus aussi que la supérieure avait tous les droits sur moi,
et que, si je me sauvais encore, elle ne manquerait pas de me faire
enfermer sous prétexte que je courais les bois toute seule pendant la
nuit. Il termina en disant qu'il espérait que j'oublierais le couvent,
et que je me prendrais d'affection pour lui et sa femme, qui ne
voulaient que mon bien.
J'étais très troublée, et je retenais une grosse envie de pleurer.
--Allons, dit le fermier, en me tendant la main, soyons bons amis,
voulez-vous?
Je lui donnai ma main, et pendant qu'il la serrait un peu fort, je
répondis:
--Je veux bien.
Il fit claquer son fouet, et on eut bientôt dépassé la forêt.
La pluie tombait toujours, fine comme un brouillard, et les labours
paraissaient encore plus noirs.
Dans une pièce de terre qui touchait à la route, un homme venait vers
nous en faisant de grands gestes. Pendant un instant, je crus qu'il me
menaçait, mais quand il fut près, je vis qu'il serrait quelque chose
dans son bras gauche, pendant que le bras droit faisait le geste de
faucher à la hauteur de sa tête. J'étais si intriguée que je regardai
maître Sylvain. Au même instant, il dit comme s'il me répondait:
--C'est Gaboret qui fait ses semailles.
Quelques instants après, nous arrivions à la ferme.
La fermière nous attendait sur le pas de la porte. En m'apercevant,
elle ouvrit la bouche comme si elle était restée longtemps sans
respirer, et son visage sérieux perdit un moment son air inquiet. Je
passai devant elle pour prendre mon manteau, et j'allai droit à la
bergerie.
Les moutons sortirent en se bousculant. Ils auraient dû être aux champs
depuis longtemps déjà.
Tout le jour je pensai à ce que m'avait dit le fermier. Je ne
comprenais pas pourquoi la supérieure voulait m'empêcher de voir sœur
Marie-Aimée. Mais je comprenais que sœur Marie-Aimée ne pouvait plus
rien pour moi, et je me résignais en pensant qu'un jour viendrait où
personne ne pourrait m'empêcher de la rejoindre.
A l'heure du coucher, la fermière m'accompagna pour mettre une
couverture de plus sur mon lit; et après m'avoir souhaité le bonsoir,
elle me défendit de lui dire Madame: elle voulait que je l'appelle tout
simplement Pauline; puis elle s'en alla après m'avoir dit que j'étais
un peu l'enfant de la maison, et qu'elle ferait tout son possible pour
que je m'habitue à la ferme.
Le lendemain, maître Sylvain me fit asseoir à table à côté de son
frère. Il lui dit en riant qu'il ne fallait pas me laisser jeûner,
parce que j'avais bien besoin de grandir.