Mais quand j'eus fait plusieurs coiffes, et qu'il me fallut toujours
recommencer, ma paresse reprit vite le dessus. Je m'ennuyais, et je ne
pouvais me décider à travailler.
Je serais restée des heures et des heures sans bouger, à regarder
travailler les autres.
Marie Renaud cousait en silence; elle faisait des points si petits et
si serrés, qu'il fallait avoir de bons yeux pour les voir.
Ismérie cousait en chantonnant sans crainte des réprimandes.
Les unes cousaient le dos courbé, le front plissé, avec des doigts
mouillés qui faisaient crisser les aiguilles; d'autres cousaient
lentement, avec soin, sans fatigue, sans ennui, en comptant les points
tout bas.
J'aurais bien voulu être comme celles-là! Je me grondais en moi-même,
et pendant quelques minutes je les imitais.
Mais le moindre bruit me dérangeait, et je restais à écouter ou
regarder ce qui se passait autour de moi. Madeleine disait que j'avais
toujours le nez en l'air.
Je passais tout mon temps à imaginer des aiguilles qui auraient cousu
toutes seules.
Pendant longtemps, j'ai eu l'espoir qu'une gentille petite vieille,
visible pour moi seulement, sortirait de la grande cheminée et
viendrait coudre ma coiffe très vite.
Je finis par devenir insensible aux reproches. Sœur Marie-Aimée ne
savait plus que faire pour m'encourager ou me punir.
Un jour, elle décida que je ferais la lecture tout haut, deux fois par
jour. Ce fut une grande joie pour moi; je trouvais que l'heure de la
lecture n'arrivait jamais assez vite, et je fermais toujours le livre
avec regret.
Après la lecture, sœur Marie-Aimée faisait chanter Colette, l'infirme.
Elle chantait toujours les mêmes chansons, mais sa voix était si belle
qu'on ne se lassait pas de l'entendre. Elle chantait simplement, sans
quitter son ouvrage, en balançant seulement un peu la tête.
Bonne Justine, qui savait l'histoire de chacune, racontait que Colette
avait été apportée avec les deux jambes broyées, quand elle était
encore toute petite.
Maintenant, elle avait vingt ans: elle marchait péniblement avec deux
cannes, et ne voulait pas se servir de béquilles, de peur d'avoir l'air
d'une vieille.
Pendant les récréations, je la voyais toujours seule sur un banc. Elle
s'étirait sans cesse en se renversant en arrière. Ses yeux noirs
avaient la prunelle si large, qu'on ne voyait presque pas le blanc.
Je me sentais attirée vers elle; j'aurais voulu être son amie. Elle
paraissait très fière, et quand je lui rendais un petit service, elle
avait une façon de me dire: «Merci, petite», qui me renvoyait tout de
suite à mes douze ans.
Madeleine prit un air mystérieux pour me dire qu'il était bien défendu
de parler seule avec Colette; et quand je voulus savoir pourquoi, elle
s'embrouilla dans une histoire longue et compliquée qui ne m'apprit
rien du tout.
Je m'adressai à Bonne Justine, qui fit les mêmes simagrées pour me dire
qu'on disait beaucoup de mal de Colette, et qu'une petite fille comme
moi ne devait pas s'approcher d'elle.
Je ne pus jamais parvenir à comprendre pourquoi. A force de la
regarder, je m'aperçus que chaque fois qu'une grande lui donnait le
bras pour la promener un peu, il en venait tout de suite trois ou
quatre qui causaient et riaient avec elle.
Je pensai qu'elle n'avait pas d'amie. Une grande pitié s'ajouta au
sentiment qui m'attirait vers elle, et un jour que les grandes la
délaissaient, je lui offris mon bras pour faire le tour de la pelouse.
J'étais debout, devant elle, un peu intimidée. Je sentais qu'elle ne
refuserait pas.
Elle me fixa, puis elle dit:
--Tu sais que c'est défendu?
Je fis signe que oui.
Elle eut un mouvement de la tête pour me fixer davantage.
--Et tu n'as pas peur d'être punie?
Je fis signe que non.
J'avais une grande envie de pleurer qui me serrait la gorge. Je l'aidai
à se lever. Elle s'appuyait d'une main sur une canne, et malgré cela,
elle pesait sur moi de tout son poids.
Je compris combien la marche lui était pénible; elle ne me dit pas un
mot pendant la promenade, et, quand je l'eus ramenée à son banc, elle
dit en me regardant:
--Merci, Marie-Claire.
En me voyant avec Colette, Bonne Justine avait levé les bras au ciel,
et fait le signe de la croix.
A l'autre bout de la pelouse, Madeleine braillait en me montrant le
poing.
Le soir, je vis bien que sœur Marie-Aimée savait ce que j'avais fait,
mais elle ne m'en fit aucun reproche.
Pendant la récréation suivante, elle m'attira sur son petit banc,
elle prit ma tête dans ses deux mains, et se pencha sur moi. Elle ne
me disait rien, mais ses yeux plongeaient dans tout mon visage: il me
semblait que j'étais enveloppée dans ses yeux. J'en ressentais comme
une chaleur, et j'y étais à mon aise. Elle m'embrassa longuement au
front, puis elle me sourit et dit:
--Va, tu es mon beau lis blanc.
Je la trouvai si belle avec ses yeux qui avaient des rayons de
plusieurs couleurs que je lui dis:
--Vous aussi, ma Mère, vous êtes une belle fleur.
Elle prit un ton dégagé pour me dire:
--Oui, mais je ne compte plus dans les lis.
Puis elle me demanda brusquement:
--Tu n'aimes donc plus Ismérie?
--Si, ma Mère.
--Ah! eh bien, et Colette?
--Je l'aime bien aussi.
Elle me repoussa:
--Oh! toi, tu aimes tout le monde!
Presque chaque jour, j'offrais mon bras à Colette.
Elle me parlait seulement pour faire quelques remarques sur l'une ou
l'autre.
Quand je m'asseyais près d'elle, elle me regardait curieusement: elle
trouvait que j'avais une drôle de figure.
Un jour, elle me demanda si je la trouvais jolie. Aussitôt, je me
rappelai que sœur Marie-Aimée disait qu'elle était noire comme une
taupe.
Je vis pourtant qu'elle avait un grand front, de grands yeux, et le
reste du visage tout mince. En la regardant, je ne sais pourquoi je
pensais à un puits profond et noir qui aurait été plein d'eau chaude.
Non, je ne la trouvais pas jolie! Mais je n'osai pas le lui dire,
parce qu'elle était infirme, et je répondis qu'elle serait bien plus
jolie si elle avait la peau blanche.
Petit à petit, je devenais son amie.
Elle me confia qu'elle espérait s'en aller pour se marier, comme la
grande Nina, qui venait nous voir le dimanche, avec son enfant.
Elle me tapait sur le bras en me disant:
--Vois-tu, moi, il faut que je me marie.
Elle s'étirait longuement, en tendant tout son corps en avant.
Il y avait des jours où elle pleurait avec un chagrin si profond que je
ne trouvais rien à lui dire.
Elle regardait ses jambes toutes tortillées, et c'était comme un
gémissement quand elle disait:
--Il faudrait un miracle pour que je puisse sortir d'ici.
Il me vint tout d'un coup l'idée que la Vierge pourrait faire le
miracle.
Colette trouva la chose toute simple.
Elle était tout étonnée de n'y avoir pas encore songé: il était si
juste qu'elle eût des jambes comme les autres!
Elle voulut s'en occuper tout de suite.
Elle m'expliqua qu'il fallait être plusieurs jeunes filles pour faire
la neuvaine; que nous irions nous purifier par la communion; et que
pendant neuf jours nous ne cesserions pas de prier afin d'obtenir la
grâce.
Il fallait que cela fût dans le plus grand secret.
Il fut convenu que ma camarade Sophie serait des nôtres, à cause de sa
grande piété. Colette se chargeait d'en parler à quelques grandes qui
avaient bon cœur.
Deux jours après, tout fut réglé.
Colette devait jeûner et faire pénitence pendant les neuf jours. Le
dixième, qui serait un dimanche, elle irait communier comme d'habitude,
en se servant de sa canne, et du bras de l'une de nous; puis, l'hostie
dans son cœur, elle ferait le vœu d'élever ses enfants dans l'amour de
la Vierge; après cela, elle se lèverait toute droite et entonnerait de
sa voix magnifique le _Te Deum_, que nous reprendrions en chœur.
Pendant les neuf jours, je priai avec une ferveur que je n'avais jamais
connue. Les prières ordinaires me semblaient fades. Je récitais les
litanies de la Vierge; je cherchais les plus belles louanges, et les
répétais sans me lasser!
--Étoile du matin, guérissez Colette.
La première fois, je restai si longtemps à genoux que sœur Marie-Aimée
vint me gronder.
Personne ne remarqua les petits signes que nous échangions, et la
neuvaine se termina dans le plus grand secret.
Colette était bien pâle, quand elle vint à la messe: ses joues étaient
encore plus minces; elle se tenait les yeux baissés, et ses paupières
étaient toutes violettes.
Je pensai que c'était la fin de son martyre, et une joie profonde me
soulevait.
Tout près de moi, une Vierge vêtue d'une grande robe blanche souriait
en me regardant, et dans un élan de toute ma foi, ma pensée lui cria:
--Miroir de Justice, guérissez Colette!
Et, les tempes serrées par la volonté de ne pas distraire ma pensée, je
répétais:
--Miroir de Justice, guérissez Colette!
Maintenant, Colette s'en allait communier. Sa canne faisait un petit
bruit sec sur les dalles.
Quand elle se fut agenouillée, celle qui l'avait accompagnée revint
avec la canne, tant elle était sûre qu'elle serait inutile.
Ce fut lamentable.
Colette essaya de se mettre debout, et retomba sur les genoux. Sa main
tâtonna pour prendre sa canne, et, ne la trouvant pas, elle fit un
nouveau mouvement pour se lever.
Elle se cramponna à la Sainte Table, et s'accrocha au bras d'une sœur
qui communiait près d'elle; puis, ses épaules balancèrent, et elle
s'écroula en entraînant la sœur.
Deux des nôtres se précipitèrent, et traînèrent la pauvre Colette
jusqu'à son banc.
Pourtant, j'espérais encore, et, jusqu'à la fin de la messe, j'attendis
le _Te Deum_.
Aussitôt que cela me fut possible, je rejoignis Colette.
Elle était entourée des grandes, qui essayaient de la consoler en lui
conseillant de se donner à Dieu pour toujours. Elle pleurait doucement,
sans secousses, la tête un peu penchée, et ses larmes tombaient sur ses
mains, qu'elle tenait croisées l'une sur l'autre.
Je m'agenouillai devant elle, et, quand elle me regarda, je lui dis:
--Peut-être qu'on peut se marier malgré qu'on est infirme.
L'histoire de Colette fut bientôt connue de toute la maison; il y eut
une tristesse générale qui empêcha les jeux d'être bruyants. Ismérie
croyait m'apprendre une grande nouvelle en me racontant la chose.
Ma camarade Sophie me dit qu'il fallait se soumettre aux volontés de la
Vierge, parce qu'elle savait mieux que nous ce qui convenait au bonheur
de Colette.
J'aurais bien voulu savoir si sœur Marie-Aimée avait été avertie. Je ne
la vis que dans l'après-midi, à l'heure de la promenade. Elle n'avait
pas l'air triste; on aurait plutôt dit qu'elle était contente; jamais
elle ne m'avait paru aussi jolie. Tout son visage resplendissait.
Pendant la promenade, je remarquai qu'elle marchait comme si quelque
chose l'eût soulevée. Je ne me rappelais pas l'avoir jamais vue marcher
comme cela. Son voile s'envolait un peu aux épaules, et sa guimpe ne
cachait pas complètement son cou.
Elle ne faisait aucune attention à nous; elle ne regardait rien, et
on eût dit qu'elle voyait quelque chose. Par instants, elle souriait,
comme si quelqu'un lui eût parlé intérieurement.
Le soir, après dîner, je la retrouvai assise sur un vieux banc qui
touchait à un gros tilleul. M. le curé était assis près d'elle, le dos
appuyé contre l'arbre.
Ils avaient l'air grave.
Je croyais qu'ils parlaient de Colette, et je m'arrêtai à quelques pas
d'eux.
Sœur Marie-Aimée disait, comme si elle répondait à une question:
--Oui, à quinze ans.
Monsieur le curé dit:
--A quinze ans, on n'a pas la vocation.
Je n'entendis pas ce que répondit sœur Marie-Aimée, mais M. le curé
reprit:
--A quinze ans, on a toutes les vocations: il suffit d'un geste
affectueux ou indifférent, pour vous éloigner ou vous encourager dans
une voie.
Il fit une pause, et dit plus bas:
--Vos parents ont été bien coupables.
Sœur Marie-Aimée répondit:
--Je ne regrette rien.
Ils restèrent longtemps sans parler; puis sœur Marie-Aimée leva le
doigt comme pour une recommandation et dit:
--En tout lieu, malgré tout, et toujours.
Monsieur le curé étendit un peu la main en riant, et il dit aussi:
--En tout lieu, malgré tout, et toujours.
La cloche du coucher sonna tout à coup, et M. le curé disparut dans les
allées de tilleuls.
Pendant longtemps, je me répétai les mots que j'avais entendus; mais
jamais je ne pus les associer à l'histoire de Colette.
Colette ne comptait plus sur un miracle pour s'en aller; et pourtant,
elle ne pouvait se résigner à rester dans cette maison.
Quand elle vit partir une à une toutes celles qui avaient son âge,
elle commença de se révolter. Elle ne voulut plus aller à confesse, ni
communier; elle allait à la messe, parce qu'elle chantait et aimait la
musique.
Je restais souvent près d'elle pour la consoler.
Elle m'expliquait que le mariage, c'était l'amour.
Sœur Marie-Aimée, qui était souffrante depuis quelque temps, tomba tout
à fait malade.
Madeleine la soignait avec dévouement et nous dirigeait à tort et à
travers. Elle s'acharnait particulièrement sur moi; et quand elle me
voyait lasse de coudre, elle disait en essayant de prendre un air
hautain:
--Puisque Mademoiselle n'aime pas la couture, elle n'a qu'à prendre le
balai.
Elle s'avisa un dimanche de me faire nettoyer les escaliers, pendant
l'heure de la messe. Nous étions en janvier; un froid humide, venant
des couloirs, montait les marches et pénétrait sous ma robe.
Je balayais de toutes mes forces, pour me réchauffer.
Les sons de l'harmonium venaient de la chapelle jusqu'à moi; par
instants je reconnaissais les notes aigres et perçantes de Madeleine,
et les éclats saccadés de M. le curé.
Je suivais la messe d'après les chants. La voix de Colette monta tout
à coup; elle était forte et pure; elle s'élargit, couvrit les sons de
l'harmonium, domina tout, puis elle s'envola par-dessus les tilleuls,
par-dessus les maisons, plus haut que le clocher.
J'en ressentis un grand frisson, et quand la voix redescendit un peu
tremblante, quand elle fut rentrée dans l'église et étouffée par les
sons de l'harmonium, je me mis à pleurer avec des hoquets, comme une
toute petite fille. Puis la voix pointue de Madeleine perça de nouveau,
et je balayais à grands coups, comme si mon balai devait effacer cette
voix qui m'était si désagréable.
Ce jour-là, sœur Marie-Aimée me fit appeler près d'elle. Il y avait
bien deux mois qu'elle n'était pas sortie de sa chambre. Elle
commençait d'aller mieux, mais je remarquai que ses yeux ne brillaient
plus du tout. Ils me faisaient penser à un arc-en-ciel presque fondu.
Elle me fit raconter les petites histoires drôles qui s'étaient
passées; elle voulait sourire en m'écoutant, mais sa bouche ne se
relevait que d'un seul côté. Elle me demanda aussi si je l'avais
entendue crier.
Oh! oui, je l'avais entendue; c'était pendant sa maladie. Elle avait
poussé des cris si épouvantables au milieu de la nuit, que tout
le dortoir en avait été réveillé. Madeleine allait et venait. On
l'entendait remuer de l'eau; et comme je lui demandais ce qu'avait
sœur Marie-Aimée, elle m'avait répondu tout en courant:
--Des douleurs.
J'avais aussitôt pensé que Bonne Justine avait aussi des douleurs; mais
jamais elle n'avait crié comme cela, et j'imaginais les jambes de sœur
Marie-Aimée trois fois plus enflées que celles de Bonne Justine.
Les cris étaient devenus de plus en plus forts. Il y en avait eu un si
terrible, qu'il semblait lui sortir des entrailles. Ensuite on avait
entendu quelques plaintes. Puis, plus rien.
Au bout d'un moment, Madeleine était venue parler à Marie Renaud.
Aussitôt Marie Renaud avait mis sa robe, et je l'avais entendue
descendre.
Un instant après, elle était revenue avec M. le curé. Il était entré
précipitamment dans la chambre de sœur Marie-Aimée et Madeleine avait
vite refermé la porte sur lui.
Il n'était pas resté longtemps; mais il s'en était retourné bien moins
vite qu'il n'était venu. Il marchait en baissant la tête, et sa main
droite ramenait un pan de son manteau sur son bras gauche, comme s'il
voulait préserver une chose précieuse.
Je pensai qu'il remportait les Saintes Huiles, et je n'osai pas lui
demander si sœur Marie-Aimée était morte.
Je n'avais pas oublié non plus le coup de poing que j'avais reçu
de Madeleine, lorsque je m'étais accrochée à sa jupe. Elle m'avait
renversée, en disant très bas et très vite:
--Elle va mieux.
Le jour où sœur Marie-Aimée fut guérie, Madeleine perdit son arrogance,
et tout rentra dans l'ordre.
J'avais toujours la même répugnance pour la couture, et sœur
Marie-Aimée commençait à s'en inquiéter.
Elle en parla devant moi à la sœur de M. le curé. C'était une vieille
demoiselle qui avait une longue figure, et de grands yeux fanés. Elle
s'appelait Mlle Maximilienne.
Sœur Marie-Aimée disait combien elle était inquiète de mon avenir; elle
trouvait que j'apprenais les choses avec une grande facilité, mais
qu'aucun travail de couture ne m'intéressait.
Elle avait remarqué depuis longtemps que j'aimais l'étude. Alors, elle
s'était informée s'il ne me restait pas quelques parents éloignés, qui
auraient pu se charger de moi; mais il ne me restait qu'une vieille
parente, qui avait déjà adopté ma sœur, et refusait de s'occuper de
moi.
Mlle Maximilienne offrit de me prendre dans son magasin de modes, M. le
curé trouva que c'était une très bonne idée; il ajouta qu'il se ferait
même un plaisir de venir deux fois par semaine afin de m'instruire un
peu. Sœur Marie-Aimée paraissait vraiment heureuse; elle ne savait
comment exprimer sa reconnaissance.
Il fut convenu que j'entrerais chez Mlle Maximilienne aussitôt que M.
le curé serait de retour d'un voyage qu'il devait faire à Rome. Sœur
Marie-Aimée allait s'occuper de mon trousseau, et Mlle Maximilienne
irait trouver la supérieure pour obtenir la permission.
L'idée que la supérieure allait s'occuper de moi me causa un véritable
malaise. Je ne pouvais m'empêcher de penser au mauvais regard qu'elle
lançait de notre côté, quand elle passait près du vieux banc où venait
s'asseoir M. le curé.
Aussi, j'attendais avec impatience la réponse qu'elle donnerait à Mlle
Maximilienne.
M. le curé était parti depuis une semaine, et sœur Marie-Aimée
m'entretenait chaque jour de mon nouvel emploi. Elle me disait combien
elle serait contente de me voir le dimanche. Elle me faisait mille
recommandations, et me donnait toutes sortes de conseils au sujet de ma
santé.
Un matin, la supérieure me fit demander.
En entrant chez elle, je vis qu'elle était assise dans un grand
fauteuil rouge. Des histoires de revenants que j'avais entendu raconter
sur elle me revinrent à la mémoire; et à la voir, toute noire au milieu
de tout ce rouge, je la comparai à un monstrueux pavot qui aurait
poussé dans un souterrain.
Elle abaissa et releva plusieurs fois les paupières. Elle avait un
sourire qui ressemblait à une insulte. Je sentis que je rougissais très
fort et malgré cela je ne détournai pas les yeux.
Elle eut un petit ricanement, et dit:
--Vous savez pourquoi je vous ai fait appeler?
Je répondis que je pensais que c'était pour me parler de Mlle
Maximilienne.
Elle ricana encore.
--Ah oui, Mlle Maximilienne; eh bien! détrompez-vous. Nous avons décidé
de vous placer dans une ferme de la Sologne.
Elle ferma ses yeux à demi pour me dire:
--Vous serez bergère, mademoiselle!
Elle ajouta, en appuyant sur les mots:
--Vous garderez les moutons.
Je dis simplement:
--Bien, ma Mère.
Elle remonta des profondeurs de son fauteuil, et demanda:
--Vous savez ce que c'est que garder les moutons?
Je répondis que j'avais vu des bergères dans les champs.
Elle avança vers moi sa figure jaune, et reprit:
--Il vous faudra nettoyer les étables. Cela sent très mauvais; et les
bergères sont des filles malpropres. Puis, vous aiderez aux travaux de
la ferme, on vous apprendra à traire les vaches, et à soigner les porcs.
Elle parlait très fort, comme si elle craignait de n'être pas comprise.
Je répondis comme tout à l'heure:
--Bien, ma Mère.
Elle se haussa sur les bras de son fauteuil; et, en me fixant de ses
yeux luisants, elle dit encore:
--Vous n'êtes donc pas fière?
Je souris d'un air indifférent.
--Non, ma Mère.
Elle parut profondément étonnée; mais, comme je continuais de sourire
avec indifférence, sa voix devint moins dure pour me dire:
--Vraiment, mon enfant? J'avais toujours cru que vous étiez
orgueilleuse.
Elle se renfonça dans son fauteuil, cacha ses yeux sous ses paupières,
et se mit à parler d'une voix monotone, comme quand elle récitait les
prières. Elle disait: qu'on devait obéir à ses maîtres, ne jamais
manquer à ses devoirs de religion, et que la fermière viendrait me
chercher la veille du jour de la Saint-Jean.
Je sortis de chez elle avec des sentiments que je n'aurais pu exprimer.
Mais ce qui dominait en moi, c'était la crainte de faire de la peine à
sœur Marie-Aimée. Comment lui dire cela?
Je n'eus guère le temps de la réflexion. Elle m'attendait à l'entrée de
notre couloir; elle me saisit aux épaules, et en baissant son visage
vers le mien, elle dit:
--Eh bien?
Elle avait un regard inquiet qui commandait la réponse. Je dis tout de
suite:
--Elle ne veut pas, et je serai bergère.
Elle ne comprit pas. Elle fronça les sourcils.
--Comment cela, bergère?
Je repris très vite:
--Elle m'a trouvé une place dans une ferme, et puis je trairai les
vaches et je soignerai les porcs.
Sœur Marie-Aimée me repoussa si violemment que je me cognai au mur.
Elle s'élança vers la porte; je crus qu'elle courait chez la
supérieure, mais elle ne fit que quelques pas dehors; elle rentra,
et se mit à marcher à grands pas dans le couloir. Elle serrait les
poings et frappait du pied; elle tournait sur elle-même et respirait
fortement. Puis elle s'adossa contre le mur, laissa tomber ses bras
comme si elle était accablée, et, d'une voix qui semblait venir de
loin, elle dit:
--Elle se venge, ah oui, elle se venge!
Elle revint vers moi, me prit affectueusement les mains et demanda:
--Tu ne lui as donc pas dit que tu ne voulais pas? Tu ne l'as donc pas
suppliée de te laisser aller chez Mlle Maximilienne?
Je secouai la tête pour dire non; et je répétai tout à la file et avec
les mêmes mots tout ce que m'avait dit la supérieure.
Elle m'écouta sans m'interrompre. Puis elle me recommanda le silence
auprès de mes compagnes. Elle pensait que cela s'arrangerait aussitôt
que M. le curé serait de retour.
Le dimanche suivant, comme nous prenions nos rangs pour la messe,
Madeleine entra comme une folle dans la salle; elle leva les bras en
criant:
--Monsieur le curé est mort.
Et elle s'abattit en travers de la table qui était auprès d'elle.
Tous les bruits s'arrêtèrent, on courut à Madeleine qui poussait des
cris aigus. On voulait tout savoir. Mais elle se berçait sur la table
en disant d'une voix désolée:
--Il est mort, il est mort.
Je ne pensais à rien; je ne savais pas si j'avais de la peine, et,
pendant tout le temps de la messe, la voix de Madeleine sonna comme une
cloche à mes oreilles.
Il ne fut pas question de promenade ce jour-là; les plus petites même
restèrent silencieuses. Je me mis à la recherche de sœur Marie-Aimée.
Elle n'avait pas assisté aux offices, et je savais par Marie Renaud
qu'elle n'était pas malade.
Je la trouvai dans le réfectoire. Elle était assise sur son estrade, sa
tête était appuyée de côté sur la table, et ses bras pendaient le long
de sa chaise.
J'allai m'asseoir assez loin d'elle; et d'entendre sa plainte si
profonde, je me mis à sangloter aussi, en cachant ma figure dans mes
mains. Mais cela ne dura pas longtemps, et je sentis bien que je
n'avais pas de chagrin. Je fis même des efforts pour pleurer, mais il
me fut impossible de continuer à verser une seule larme. J'avais un peu
honte de moi parce que je croyais qu'on devait pleurer quand quelqu'un
mourait; et je n'osais pas découvrir mon visage dans la crainte que
sœur Marie-Aimée crût que j'avais mauvais cœur.
Maintenant, je l'écoutais pleurer. Ses longues plaintes me rappelaient
le vent d'hiver dans la grande cheminée. Cela montait et descendait
comme si elle eût voulu composer une sorte de chant; puis cela se
heurtait, se cassait, et finissait en notes basses et tremblées.
Un peu avant l'heure du dîner, Madeleine entra dans le réfectoire. Elle
emmena sœur Marie-Aimée en la soutenant avec précaution.