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MARIE-CLAIRE
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
_15 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._
MARGUERITE AUDOUX
MARIE-CLAIRE
ROMAN
_Préface d'OCTAVE MIRBEAU_
SOIXANTE-SIXIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1911
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation
réservés pour tous pays.
Copyright by EUGÈNE FASQUELLE, 1910.
PRÉFACE
_Francis Jourdain, un soir, me confia la vie douloureuse d'une femme
dont il était le grand ami._
_Couturière, toujours malade, très pauvre, quelquefois sans pain, elle
s'appelait Marguerite Audoux. Malgré tout son courage, ne pouvant plus
travailler, ni lire, car elle souffrait cruellement des yeux, elle
écrivait._
_Elle écrivait non avec l'espoir de publier ses œuvres, mais pour ne
point trop penser à sa misère, pour amuser sa solitude, et comme pour
lui tenir compagnie, et aussi, je pense, parce qu'elle aimait écrire._
_Il connaissait d'elle une œuvre,_ Marie-Claire, _qui lui paraissait
très belle. Il me demanda de la lire. J'aime le goût de Francis
Jourdain, et j'en fais grand cas. Sa tournure d'esprit, sa sensibilité
me contentent infiniment... En me remettant le manuscrit, il ajouta:_
_--Notre cher Philippe admirait beaucoup ça... Il eût bien voulu que
ce livre fût publié. Mais que pouvait-il pour les autres, lui qui ne
pouvait rien pour lui?..._
_Je suis convaincu que les bons livres ont une puissance
indestructible... De si loin qu'ils arrivent, ou si enfouis qu'ils
soient dans les misères ignorées d'une maison d'ouvrier, ils se
révèlent toujours... Certes, on les déteste... On les nie et on les
insulte... Qu'est-ce que cela fait? Ils sont plus forts que tout et que
tout le monde._
_Et la preuve c'est que_ Marie-Claire _paraît, aujourd'hui, en volume,
chez Fasquelle._
_Il m'est doux de parler de ce livre admirable, et je voudrais, dans la
foi de mon âme, y intéresser tous ceux qui aiment encore la lecture.
Comme moi-même, ils y goûteront des joies rares, ils y sentiront une
émotion nouvelle et très forte._
Marie-Claire _est une œuvre d'un grand goût. Sa simplicité, sa
vérité, son élégance d'esprit, sa profondeur, sa nouveauté sont
impressionnantes. Tout y est à sa place, les choses, les paysages,
les gens. Ils sont marqués, dessinés d'un trait, du trait qu'il faut
pour les rendre vivants et inoubliables. On n'en souhaite jamais un
autre, tant celui-ci est juste, pittoresque, coloré, à son plan. Ce qui
nous étonne surtout, ce qui nous subjugue, c'est la force de l'action
intérieure, et c'est toute la lumière douce et chantante qui se lève
sur ce livre, comme le soleil sur un beau matin d'été. Et l'on sent
bien souvent passer la phrase des grands écrivains: un son que nous
n'entendons plus, presque jamais plus, et où notre esprit s'émerveille._
_Et voilà le miracle:_
_Marguerite Audoux n'était pas une «déclassée intellectuelle», c'était
bien la petite couturière qui, tantôt, fait des journées bourgeoises,
pour gagner trois francs, tantôt travaille chez elle, dans une chambre
si exiguë qu'il faut déplacer le mannequin pour atteindre la machine à
coudre._
_Elle a raconté comment, lorsque en sa jeunesse elle gardait les
moutons dans une ferme de la Sologne, la découverte, dans un grenier,
d'un vieux bouquin lui révéla le monde des histoires. Depuis ce
jour-là, avec une passion grandissante, elle lut tout ce qui lui
tombait sous la main, feuilletons, vieux almanachs, etc. Et elle fut
prise du désir vague, informulé, d'écrire un jour, elle aussi, des
histoires. Et ce désir se réalisa, le jour où le médecin, consulté à
l'Hôtel-Dieu, lui interdit de coudre, sous peine de devenir aveugle._
_Des journalistes ont imaginé que Marguerite Audoux s'écria alors:
«Puisque je ne peux plus coudre un corsage, je vais faire un livre.»_
_Cette légende, capable de satisfaire, à la fois, le goût qu'ont
les bourgeois pour l'extraordinaire et le mépris qu'ils ont de la
littérature, est fausse et absurde._
_Chez l'auteur de_ Marie-Claire, _le goût de la littérature n'est pas
distinct de la curiosité supérieure de la vie, et ce qu'elle s'amusa
à noter, ce fut, tout simplement, le spectacle de la vie quotidienne,
mais encore plus ce qu'elle imaginait, ce qu'elle devinait de
l'existence des gens rencontrés. Déjà, ses dons d'intuition égalaient
ses facultés d'observation... Elle ne parlait jamais à quiconque de
cette «manie» de griffonner, et brûlait ses bouts de papier, qu'elle
croyait ne pouvoir intéresser personne._
_Il fallut que le hasard la conduisît dans un milieu où fréquentaient
quelques jeunes artistes, pour qu'elle se rendît compte combien les
séduisait, combien les empoignait son don du récit. Charles-Louis
Philippe l'encouragea particulièrement, mais jamais il ne lui donna de
conseils. Adressés à une femme dont la sensibilité était si éduquée
déjà, la volonté si arrêtée, le tempérament si affirmé, il les sentait
encore plus inutiles que dangereux._
_A notre époque, tous les gens cultivés, et ceux qui croient l'être,
se soucient fort de retour à la tradition et parlent de s'imposer une
forte discipline... N'est-il pas délicieux que ce soit une ouvrière,
ignorant l'orthographe, qui retrouve, ou plutôt qui invente ces grandes
qualités de sobriété, de goût, d'évocation, auxquelles l'expérience et
la volonté n'arrivent jamais seules?_
_La volonté, d'ailleurs, ne fait pas défaut à Marguerite Audoux, et
quant à l'expérience, ce qui lui en tient lieu, c'est ce sens inné de
la langue qui lui permet non pas d'écrire comme une somnambule, mais de
travailler sa phrase, de l'équilibrer, de la simplifier, en vue d'un
rythme dont elle n'a pas appris à connaître les lois, mais dont elle
a, dans son sûr génie, une merveilleuse et mystérieuse conscience._
_Elle est douée d'imagination, mais entendons-nous, d'une imagination
noble, ardente et magnifique, qui n'est pas celle des jeunes femmes
qui rêvent et des romanciers qui combinent. Elle n'est ni à côté ni au
delà de la vie; elle semble seulement prolonger les faits observés,
et les rendre plus clairs. Si j'étais critique, ou, à Dieu ne plaise,
psychologue, j'appellerais cette imagination une imagination déductive.
Mais je ne me hasarde pas sur ce terrain périlleux._
_Lisez_ Marie-Claire... _Et quand vous l'aurez lue, sans vouloir
blesser personne, vous vous demanderez quel est parmi nos écrivains--et
je parle des plus glorieux--celui qui eût pu écrire un tel livre, avec
cette mesure impeccable, cette pureté et cette grandeur rayonnantes._
OCTAVE MIRBEAU.
PREMIÈRE PARTIE
Un jour, il vint beaucoup de monde chez nous. Les hommes entraient
comme dans une église, et les femmes faisaient le signe de la croix en
sortant.
Je me glissai dans la chambre de mes parents, et je fus bien étonnée de
voir que ma mère avait une grande bougie allumée près de son lit. Mon
père se penchait sur le pied du lit, pour regarder ma mère, qui dormait
les mains croisées sur sa poitrine.
Notre voisine, la mère Colas, nous garda tout le jour chez elle. A
toutes les femmes qui sortaient de chez nous, elle disait:
--Vous savez, elle n'a pas voulu embrasser ses enfants.
Les femmes se mouchaient en nous regardant, et la mère Colas ajoutait:
--Ces maladies-là, ça rend méchant.
Les jours qui suivirent, nous avions des robes à larges carreaux blancs
et noirs.
La mère Colas nous donnait à manger et nous envoyait jouer dans les
champs. Ma sœur, qui était déjà grande, s'enfonçait dans les haies,
grimpait aux arbres, fouillait dans les mares et revenait le soir les
poches pleines de bêtes de toutes sortes qui me faisaient peur et
mettaient la mère Colas bien en colère.
J'avais surtout une grande répugnance pour les vers de terre. Cette
chose rouge et élastique me causait une horreur sans nom, et s'il
m'arrivait d'en écraser un par mégarde, j'en ressentais de longs
frissons de dégoût. Les jours où je souffrais de points de côté, la
mère Colas défendait à ma sœur de s'éloigner. Mais ma sœur s'ennuyait
et voulait quand même m'emmener. Alors, elle ramassait des vers,
qu'elle laissait grouiller dans ses mains, en les approchant de ma
figure. Aussitôt, je disais que je n'avais plus mal, et je me laissais
traîner dans les champs.
Une fois, elle m'en jeta une grosse poignée sur ma robe. Je reculai si
précipitamment que je tombai dans un chaudron d'eau chaude. La mère
Colas se lamentait en me déshabillant. Je n'avais pas grand mal; elle
promit une bonne fessée à ma sœur, et comme les ramoneurs passaient
devant chez nous, elle les appela pour l'emmener.
Ils entrèrent tous les trois avec leurs sacs et leurs cordes; ma sœur
criait et demandait pardon, et moi j'avais bien honte d'être toute nue.
Mon père nous emmenait souvent dans un endroit où il y avait des hommes
qui buvaient du vin; il me mettait debout entre les verres, pour me
faire chanter la complainte de Geneviève de Brabant. Tous ces hommes
riaient, m'embrassaient, et voulaient me faire boire du vin.
Il faisait toujours nuit quand nous revenions chez nous. Mon père
faisait de grands pas en se balançant; il manquait souvent de tomber;
parfois, il se mettait à pleurer tout haut en disant qu'on avait changé
sa maison. Alors, ma sœur poussait des cris, et, malgré la nuit,
c'était toujours elle qui finissait par retrouver notre maison.
Il arriva un matin que la mère Colas nous accabla de reproches, disant
que nous étions des enfants de malheur, qu'elle ne nous donnerait
plus à manger, et que nous pouvions bien aller retrouver notre père,
qui était parti on ne savait où. Quand sa colère fut passée, elle nous
donna à manger comme d'habitude; mais, quelques instants après, elle
nous fit monter dans la carriole du père Chicon. La carriole était
pleine de paille et de sacs de grains. J'étais placée derrière, dans
une sorte de niche, entre les sacs; la voiture penchait en arrière et
chaque secousse me faisait glisser sur la paille.
J'eus une très grande peur tout le long de la route; à chaque glissade,
je croyais que la carriole allait me perdre, ou bien que les sacs
allaient s'écrouler sur moi.
On s'arrêta devant une auberge. Une femme nous fit descendre, secoua la
paille de nos robes, et nous fit boire du lait. Tout en nous caressant,
elle disait au père Chicon:
--Alors, vous pensez que leur père les voudra?
Le père Chicon branla la tête en cognant sa pipe contre la table; il
fit une grimace avec sa grosse lèvre et il répondit:
--Il est peut-être parti encore plus loin. Le fils à Girard m'a dit
qu'il l'avait rencontré sur la route de Paris.
Le père Chicon nous mena ensuite dans une belle maison, où il y avait
un perron avec beaucoup de marches.
Il causa longtemps avec un monsieur qui faisait de grands gestes et qui
parlait de tour de France. Le monsieur mit sa main sur ma tête, et il
répéta plusieurs fois:
--Il ne m'avait pas dit qu'il avait des enfants.
Je compris qu'il parlait de mon père, et je demandai à le voir. Le
monsieur me regarda sans répondre, puis il demanda au père Chicon:
--Quel âge a donc celle-ci?
--Dans les cinq ans, dit le vieux.
Pendant ce temps, ma sœur jouait sur les marches avec un petit chat.
La carriole nous ramena chez la mère Colas, qui nous reçut en
bougonnant et en nous bousculant; quelques jours après, elle nous fit
monter en chemin de fer, et le soir même nous étions dans une grande
maison où il y avait beaucoup de petites filles.
Sœur Gabrielle nous sépara tout de suite. Elle dit que ma sœur était
assez grande pour aller aux moyennes, tandis que moi je resterais aux
petites.
Sœur Gabrielle était toute petite, vieille, maigre, et courbée; elle
dirigeait le dortoir et le réfectoire. Au dortoir, elle passait un bras
sec et dur entre notre chemise et le drap, pour s'assurer de notre
propreté, et elle fouettait à heure fixe, et avec des verges, celles
dont les draps étaient humides.
Au réfectoire, elle faisait la salade dans une immense terrine jaune.
Les manches retroussées jusqu'aux épaules, elle plongeait et
replongeait dans la salade ses deux bras noirs et noueux, qui sortaient
de là tout luisants et gouttelants, et qui me faisaient penser à des
branches mortes, les jours de pluie.
J'eus tout de suite une amie.
Je la vis venir vers moi en se dandinant, l'air effronté.
Elle n'était guère plus haute que le banc sur lequel j'étais assise.
Elle appuya ses coudes sans façon sur moi, et elle me dit:
--Pourquoi ne joues-tu pas?
Je répondis que j'avais mal au côté.
--Ah oui, reprit-elle; ta maman était poitrinaire, et sœur Gabrielle a
dit que tu mourrais bientôt.
Elle grimpa sur le banc, s'assit en faisant disparaître sous elle ses
petites jambes; puis elle me demanda mon nom, mon âge, m'apprit qu'elle
s'appelait Ismérie, qu'elle était plus vieille que moi, et que le
médecin disait qu'elle ne grandirait jamais. Elle m'apprit aussi que
la maîtresse de classe s'appelait sœur Marie-Aimée, qu'elle était très
méchante et punissait sévèrement les bavardes.
Elle sauta tout d'un coup sur ses pieds en criant:
Augustine!
Sa voix était comme celle d'un garçon, et ses jambes étaient un peu
tordues.
A la fin de la récréation, je l'aperçus sur le dos d'Augustine, qui la
balançait d'une épaule sur l'autre, comme pour la jeter à terre. En
passant devant moi, elle me cria de sa grosse voix:
--Tu me porteras aussi, dis?
Je fis bientôt la connaissance d'Augustine.
Un mal d'yeux que j'avais s'aggrava. La nuit, mes paupières se
collaient l'une contre l'autre, de sorte que j'étais complètement
aveugle, jusqu'à ce qu'on me les eût baignées. Ce fut elle qui fut
chargée de me conduire à l'infirmerie. Tous les matins, elle venait
me prendre au petit dortoir. Je l'entendais venir depuis la porte. Ce
n'était pas long; elle me saisissait la main, et m'entraînait du même
pas qu'elle était venue, sans s'occuper si je me cognais aux lits.
Nous traversions les couloirs comme le vent, et descendions les deux
étages comme une avalanche; mes pieds rencontraient une marche de temps
en temps; je descendais comme on tombe dans le vide; Augustine avait
une main ferme qui me tenait solidement.
Pour aller à l'infirmerie, il fallait passer derrière la chapelle, puis
devant une petite maison toute blanche; là, on redoublait de vitesse.
Un jour que, n'en pouvant plus, j'étais tombée sur les genoux, elle me
releva avec une tape sur la tête, en disant:
--Dépêche-toi donc, on est devant la maison des morts.
Tous les jours ensuite, dans la crainte que je tombe, elle
m'avertissait quand nous étions devant la maison des morts.
J'avais surtout peur de la peur d'Augustine. Puisqu'elle courait si
fort, c'est qu'il y avait du danger. J'arrivais à l'infirmerie en nage
et sans souffle; quelqu'un me poussait sur une petite chaise, et mon
point de côté était passé depuis longtemps quand on venait me laver les
yeux.
Ce fut encore Augustine qui me conduisit dans la classe de sœur
Marie-Aimée. Elle prit une voix timide pour dire:
--Ma Sœur, voilà la nouvelle.
Je m'attendais à une rebuffade, mais sœur Marie-Aimée me sourit,
m'embrassa plusieurs fois, et dit:
--Tu es trop petite pour être sur un banc. Je vais te mettre ici.
Et elle me fit asseoir sur un petit banc, dans le creux de son pupitre.
Comme il y faisait bon dans ce creux de pupitre! Comme la chaleur des
jupes de laine caressait mon corps tout meurtri par les escaliers de
bois et de pierres!
Souvent deux pieds se posaient de chaque côté de mon petit banc et
je me trouvais étroitement enclavée entre deux jambes nerveuses et
chaudes. Une main tâtonnante m'appuyait la tête sur les jupes entre
les genoux, et sous cette main douce, et sur cet oreiller chaud, je
m'endormais.
Quand je m'éveillais, l'oreiller se transformait en table. La même
main y déposait des débris de gâteaux, de menus morceaux de sucre, et
quelques bonbons.
Autour de moi, j'entendais vivre le monde.
Une voix pleurait:
--Non, ma Sœur, ce n'est pas moi.
Des voix criardes disaient:
--Si, ma Sœur, c'est elle.
Au-dessus de ma tête, une voix pleine et chaude imposait silence, en
s'accompagnant de coups de règle sur le pupitre, qui résonnaient et
faisaient dans mon creux un bruit énorme.
Parfois, il se faisait un grand mouvement. Les pieds se retiraient
de mon petit banc, les genoux se rapprochaient, la chaise remuait,
et je voyais se pencher vers mon nid une guimpe blanche, un menton
mince, des dents fines et pointues, et enfin deux yeux caressants qui
m'apportaient la confiance.
Aussitôt que mon mal d'yeux fut guéri, un alphabet s'ajouta aux
friandises. C'était un petit livre où il y avait des images à côté des
mots. Je regardais souvent une grosse fraise que j'imaginais au moins
aussi grosse qu'une brioche.
Quand il ne fit plus froid dans la classe, sœur Marie-Aimée me plaça
sur un banc entre Ismérie et Marie Renaud, qui étaient mes voisines de
lit. De temps en temps, elle me permettait de revenir à mon cher creux,
où je trouvais des livres avec des histoires qui me faisaient oublier
l'heure.
Un matin, Ismérie m'entraîna en grand mystère pour m'apprendre que sœur
Marie-Aimée ne ferait plus la classe, parce qu'elle allait prendre la
place de sœur Gabrielle pour le dortoir et le réfectoire. Elle ne me
dit pas où elle avait appris cela, mais elle en était toute chagrinée.
Elle aimait beaucoup sœur Gabrielle, qui la traitait toujours comme un
petit enfant; mais elle n'aimait pas cette sœur Aimée, ainsi qu'elle
l'appelait avec un air de mépris, quand elle savait n'être entendue que
de nous.
Elle disait aussi que sœur Marie-Aimée ne lui permettrait pas de nous
grimper sur le dos, et qu'on ne pourrait pas se moquer d'elle comme de
sœur Gabrielle, qui montait les marches tout de travers.
Le soir, après la prière, sœur Gabrielle nous annonça son départ. Elle
nous embrassa toutes, en commençant par les plus petites. La montée
au dortoir se fit en grand désordre: les grandes chuchotaient et se
révoltaient à l'avance contre cette sœur Marie-Aimée; les petites
pleurnichaient comme à l'approche d'un danger.
Ismérie, que je portais sur mon dos, pleurait bruyamment, ses petits
doigts m'étranglaient un peu, et ses larmes me tombaient dans le cou.
Personne ne pensait à rire de sœur Gabrielle, qui montait péniblement
en disant: «Chut! chut!» sans se lasser, et sans que le bruit diminuât.
La bonne du petit dortoir pleurait aussi: elle me secoua un peu en me
déshabillant; elle disait:
--Je suis sûre que tu es contente, toi, d'avoir ta sœur Marie-Aimée.
Nous l'appelions Bonne Esther.
Des trois bonnes que nous avions, c'était elle que je préférais. Elle
était un peu bourrue, mais elle nous aimait bien.
La nuit, elle réveillait celles qui avaient de mauvaises habitudes,
afin de leur épargner les verges du lendemain. Quand je toussais, elle
se levait et à tâtons me fourrait dans la bouche un morceau de sucre
mouillé. Bien des fois aussi, elle m'avait emporté de mon lit, où
j'étais glacée, pour me réchauffer dans le sien.
Le lendemain, on entra en grand silence au réfectoire. Les bonnes
nous ordonnèrent de rester debout; plusieurs grandes se tenaient très
droites avec un air fier; Bonne Justine restait humble et triste
au bout de la table, tandis que Bonne Néron, qui avait l'air d'un
gendarme, faisait les cent pas au milieu du réfectoire.
Elle regardait souvent la pendule en haussant dédaigneusement les
épaules.
Sœur Marie-Aimée entra en laissant la porte ouverte derrière elle; elle
me parut plus grande avec son tablier blanc et ses manches blanches.
Elle marchait lentement en regardant tout le monde; le chapelet qui
pendait à son côté faisait entendre un petit bruit, et sa jupe se
balançait un peu dans le bas. Elle monta les trois marches de son
estrade, et nous fit asseoir d'un geste de la main.
L'après-midi, elle nous mena dans la campagne.
Il faisait très chaud. J'allai m'asseoir près d'elle, sur une hauteur;
elle lisait un livre en surveillant d'un coup d'œil les petites filles,
qui jouaient dans un champ au-dessous de nous. Elle regarda longtemps
le soleil couchant en disant à chaque instant:
--Que c'est beau! que c'est beau!...
Le soir même, les verges disparurent du petit dortoir, et au réfectoire
la salade fut retournée avec de longues spatules. A part cela, rien
ne fut changé. Nous allions en classe de neuf heures à midi, et
l'après-midi nous épluchions des noix pour un marchand d'huiles.
Les plus grandes les cassaient avec un marteau, et les plus petites
les séparaient des coquilles. Il était bien défendu d'en manger, et
surtout ce n'était pas facile: il s'en trouvait toujours une pour vous
dénoncer, par jalousie de gourmandise.
C'était Bonne Esther qui nous regardait dans la bouche. Quelquefois,
elle s'attardait à une incorrigible gourmande. Alors, elle lui faisait
les gros yeux, puis elle lui disait en la renvoyant d'une taloche!
--J'ai l'œil sur toi.
Nous étions quelques-unes en qui elle avait grande confiance. Elle nous
faisait pivoter en faisant semblant de nous regarder, et elle disait en
riant:
--Ferme ton bec.
J'avais souvent envie d'en manger, mais les bons yeux de Bonne Esther
passaient devant moi, et je rougissais à l'idée de tromper sa confiance.
A la longue, l'envie devint si forte, que je ne pensais plus qu'à cela:
pendant des jours et des jours, je cherchai le moyen d'en manger sans
me faire prendre. J'essayai d'en cacher dans mes manches, mais j'étais
si maladroite que je les perdais aussitôt; et puis, j'avais envie d'en
manger beaucoup, beaucoup. Il me semblait que j'en aurais mangé un
plein sac.
Un jour enfin, je trouvai l'occasion. Bonne Esther, qui nous menait
coucher, glissa sur une coquille, et lâcha sa lanterne, qui s'éteignit.
Comme je me trouvais à côté d'une bassine pleine, j'en pris une grosse
poignée, que je fourrai dans ma poche.
Aussitôt que tout le monde fut couché, je sortis les noix de ma poche,
et, la tête sous les draps, j'en pris ma pleine bouche; mais aussitôt
il me sembla que tout le dortoir entendait le bruit que faisaient
mes mâchoires; j'avais beau croquer doucement et lentement, le bruit
cognait dans mes oreilles, comme des coups de maillet. Bonne Esther se
leva: elle alluma la lampe, regarda sous les lits en se baissant.
Quand elle fut près de moi, je la regardai épouvantée. Elle dit tout
bas:
--Tu ne dors donc pas?
Puis elle continua ses recherches. Elle alla jusqu'au bout du dortoir,
ouvrit et referma la porte, mais à peine était-elle recouchée et la
lampe éteinte, que le loquet de la porte tapa comme si on l'ouvrait.
Bonne Esther ralluma encore la lampe et dit:
--Ça, c'est trop fort; ce n'est pourtant pas la chatte qui ouvre la
porte toute seule.
Il me semblait qu'elle avait peur: je l'entendais remuer dans son lit,
et tout d'un coup elle se mit à crier:
--Mon Dieu! mon Dieu!
Ismérie lui demanda ce qu'elle avait. Elle nous dit qu'une main ouvrait
la porte à la chatte, et qu'elle venait de sentir un grand souffle sur
son visage.
Dans la demi-clarté, on voyait la porte entr'ouverte. J'étais très
effrayée. Je pensais que c'était le démon qui venait me chercher. Au
bout d'un long moment, on n'entendait plus rien. Bonne Esther demanda
si l'une de nous voulait bien se lever pour souffler la lampe, qui
n'était cependant pas très loin de son lit. Personne ne répondit. Alors
elle m'appela. Je me levai, pendant qu'elle disait:
--Toi qui es si sage, les revenants ne te feront rien.
Elle se tut en même temps que je soufflai la lampe, et tout de suite je
vis des milliers de points brillants, pendant que je sentais un grand
froid sur les joues. Je devinais sous les lits des dragons verts avec
des gueules tout enflammées. Je sentais leurs griffes sur mes pieds, et
des lumières sautaient de chaque côté de ma tête. J'éprouvais un grand
besoin de m'asseoir, et en arrivant à mon lit, je croyais fermement
qu'il me manquait les deux pieds. Quand j'osai m'en assurer, je les
trouvai bien froids, et je finis par m'endormir en les tenant dans mes
deux mains.
Au matin, Bonne Esther trouva la chatte sur un lit près de la porte.
Elle avait fait ses petits pendant la nuit.
On rapporta l'histoire à sœur Marie-Aimée. Elle répondit que c'était
sûrement la chatte qui avait ouvert la porte, en se dressant vers le
loquet. Mais la chose ne fut jamais bien éclaircie, et les petites en
causèrent longtemps tout bas.
La semaine suivante, toutes celles qui avaient huit ans descendirent au
grand dortoir.
J'eus un lit placé près d'une fenêtre, tout près de la chambre de sœur
Marie-Aimée.
Marie Renaud et Ismérie restèrent mes voisines. Souvent, quand nous
étions couchées, sœur Marie-Aimée venait s'asseoir près de ma fenêtre.
Elle me prenait une main qu'elle caressait, tout en regardant dehors.
Une nuit, il y eut un grand feu dans le voisinage. Tout le dortoir
était éclairé. Sœur Marie-Aimée ouvrit la fenêtre toute grande, puis
elle me secoua, en disant:
--Réveille-toi, viens voir le feu!
Elle me prit dans ses bras. Elle me passait la main sur le visage pour
me réveiller en me répétant:
--Viens voir le feu. Vois comme c'est beau!
J'avais si envie de dormir que je laissais tomber ma tête sur son
épaule. Alors, elle me donna une bonne gifle, en m'appelant petite
brute. Cette fois, j'étais réveillée, et je me mis à pleurer. Elle me
prit de nouveau dans ses bras; elle s'assit et me berça en me tenant
serrée contre elle.
Elle avançait la tête vers la croisée. Son visage était comme
transparent, et ses yeux étaient pleins de lumière.
Ismérie aurait bien voulu que sœur Marie-Aimée ne vînt jamais vers la
fenêtre; cela l'empêchait de bavarder; elle avait toujours quelque
chose à dire; sa voix était si forte, qu'on l'entendait à l'autre bout
du dortoir. Sœur Marie-Aimée disait:
--Voilà encore Ismérie qui parle.
Ismérie répondait:
--Voilà encore sœur Marie-Aimée qui gronde.
J'étais confondue de son audace. Je pensais que sœur Marie-Aimée
faisait semblant de ne pas l'entendre.
Pourtant, un jour, elle lui dit:
--Je vous défends de répondre, espèce de naine.
Ismérie cria:
--Mon gnouf!
C'était un mot dont nous nous servions entre nous et qui voulait dire:
«Regarde mon nez, si je t'écoute.»
Sœur Marie-Aimée s'élança vers le martinet. Je tremblai pour le petit
corps d'Ismérie, mais elle se jeta à plat ventre, en gigotant, et se
tordant avec des cris bizarres. Sœur Marie-Aimée la poussa du pied avec
dégoût; elle dit en lançant le martinet au loin:
--Quelle affreuse petite créature!
Dans la suite, elle évitait de la regarder et ne paraissait pas
entendre ses insolences. Toutefois, elle nous défendait sévèrement de
la porter sur notre dos. Cela n'empêchait pas Ismérie de grimper après
moi comme un singe. Je n'avais pas le courage de la repousser, et, en
me baissant un peu, je la laissais s'installer sur mon dos.
Cela se passait surtout en montant au dortoir. Elle avait une grande
difficulté à enjamber les marches, elle en riait elle-même, elle
disait qu'elle montait comme les poules.
Comme sœur Marie-Aimée était toujours en avant, je tâchais de me
trouver dans les dernières; il arrivait parfois qu'elle se retournait
brusquement; alors Ismérie glissait le long de moi avec une rapidité et
une adresse étonnantes.
Je restais toujours un peu gênée sous le regard de sœur Marie-Aimée, et
Ismérie ne manquait jamais de me dire:
--Tu vois comme tu es bête: tu t'es encore fait prendre.
Elle n'avait jamais pu grimper sur Marie Renaud, qui la repoussait
toujours, en disant qu'elle usait et salissait nos robes.
Si Ismérie était bavarde, par contre Marie Renaud ne causait jamais.
Chaque matin, elle m'aidait à faire mon lit; elle passait soigneusement
ses mains sur les draps, pour lisser les cassures; elle refusait
obstinément mon aide pour faire le sien, prétendant que je roulais les
draps n'importe comment. J'étais toujours stupéfaite de voir que son
lit n'avait aucun désordre à son lever.
Elle finit par me confier qu'elle épinglait ses draps et ses
couvertures après son matelas. Elle avait une quantité de petites
cachettes pleines de toutes sortes de choses. A table, elle mangeait
toujours un bout du dessert de la veille; celui du jour restait dans sa
poche; elle le caressait et en mangeait un petit morceau de temps en
temps. Je la trouvais souvent dans les coins en train de faire de la
dentelle avec une épingle.
Sa plus grande joie était de brosser, plier et ranger; aussi, grâce
à elle, mes souliers étaient toujours bien cirés, et ma robe des
dimanches soigneusement pliée.
Cela dura jusqu'au jour où il vint une nouvelle bonne, qui s'appelait
Madeleine. Elle ne fut pas longtemps à s'apercevoir que je n'étais pour
rien dans le bon arrangement de ma toilette; elle se mit à crier en me
traitant de mijaurée, de grande fainéante, disant que je me faisais
servir comme une demoiselle, et que c'était honteux de faire travailler
cette pauvre Marie Renaud qui n'avait pas deux liards de vie. Bonne
Néron se mit d'accord avec elle pour dire que j'étais une orgueilleuse,
que je me croyais au-dessus de tout le monde, que je ne faisais jamais
rien comme les autres, qu'elles n'avaient jamais vu une fille comme
moi, et que j'étais dépareillée.
Elles criaient toutes deux à la fois en se tenant penchées sur moi.
Je pensais à deux fées braillardes, une noire et une blanche: Bonne
Néron si haute et si noire, et Madeleine si blonde et si fraîche avec
de grosses lèvres ouvertes, ses dents si écartées et sa langue large et
épaisse qui remuait et poussait de la salive au coin de sa bouche.
Bonne Néron leva la main sur moi et dit:
--Voulez-vous baisser les yeux!
Elle ajouta en s'éloignant:
--C'est qu'elle vous fait honte quand elle vous regarde comme cela.
Je savais depuis longtemps que Bonne Néron ressemblait à un taureau,
mais il me fut impossible de trouver à quelle bête ressemblait
Madeleine. J'y pensais pendant plusieurs jours en repassant dans ma
tête le nom de toutes les bêtes que je connaissais, et je finis par y
renoncer.
Elle était grasse et elle marchait en fléchissant les reins; elle avait
une voix perçante qui surprenait tout le monde.
Elle demanda à chanter à la chapelle, mais comme elle ne savait pas
les cantiques, sœur Marie-Aimée me chargea de les lui apprendre.
Marie Renaud put recommencer de brosser et plier mes habits sans que
personne eût l'air de s'en apercevoir. Elle était si contente qu'elle
me fit cadeau d'une épingle double pour attacher mon mouchoir, que
je perdais toujours. Deux jours après, j'avais perdu l'épingle et le
mouchoir.
Oh, ce mouchoir! quel cauchemar épouvantable! maintenant encore,
quand j'y pense, une angoisse me prend. Pendant des années, je perdis
régulièrement un mouchoir par semaine.
Sœur Marie-Aimée nous remettait un mouchoir propre contre le sale que
nous jetions à terre devant elle. J'y pensais seulement à ce moment-là;
alors, je retournais toutes mes poches; je courais comme une folle
dans les dortoirs, dans les couloirs, jusqu'au grenier; je cherchais
partout. Mon Dieu! pourvu que je trouve un mouchoir!
En passant devant la Vierge, je joignais les mains avec ferveur: «Mère
admirable, faites que je trouve un mouchoir!»
Mais je n'en trouvais pas, et je redescendais, rouge, essoufflée,
penaude, n'osant pas prendre celui que me tendait sœur Marie-Aimée.
J'entendais d'avance le reproche si mérité. Les jours où je n'entendais
pas de reproches, je voyais un front plissé, des yeux courroucés qui
me suivaient longtemps sans se détourner; j'étais si écrasée de honte
que je pouvais à peine lever les pieds. Je marchais tout effacée, sans
remuer le corps; et, malgré cela, je perdais encore mon mouchoir.
Madeleine me regardait avec un air de fausse compassion, et elle ne
pouvait pas toujours s'empêcher de me dire que je méritais une sévère
punition.
Elle paraissait très attachée à sœur Marie-Aimée; elle la servait
attentivement, et fondait en larmes au moindre reproche.
Elle avait des crises de gros sanglots que sœur Marie-Aimée calmait en
lui caressant les joues. Alors, elle riait et pleurait tout à la fois.
Elle avait un mouvement des épaules qui laissait voir son cou blanc, et
qui faisait dire à Bonne Néron qu'elle avait l'air d'une chatte.
Bonne Néron s'en alla un jour après une scène, au milieu du déjeuner,
alors qu'il régnait un grand silence. Elle cria tout à coup:
--Oui, je veux m'en aller, et je m'en irai!
Comme sœur Marie-Aimée la regardait tout étonnée, elle lui fit face en
baissant la tête, qu'elle secouait et lançait en avant, criant plus
fort qu'elle ne souffrirait pas plus longtemps d'être commandée par une
morveuse, oui, une morveuse.
Elle était arrivée à reculons près de la porte; elle l'ouvrit tout
en donnant de furieux coups de tête, et avant de disparaître, elle
lança son grand bras dans la direction de sœur Marie-Aimée et, avec un
profond mépris, elle dit:
--Ça n'a pas seulement vingt-cinq ans!
Quelques petites filles étaient terrifiées; d'autres éclatèrent
de rire. Madeleine eut une véritable crise de nerfs; elle se jeta
aux genoux de sœur Marie-Aimée en lui enlaçant les jambes et en
embrassant sa robe. Elle lui prit les mains, qu'elle frotta contre sa
grosse bouche humide; tout cela, en poussant des cris, comme si une
catastrophe épouvantable était arrivée.
Sœur Marie-Aimée n'arrivait pas à se dégager; elle finit par se fâcher.
Alors, Madeleine s'évanouit en tombant sur le dos.
Tout en la dégrafant, sœur Marie-Aimée fit un signe de mon côté.
Croyant qu'elle avait besoin de mes services, j'accourus. Mais elle me
renvoya:
--Non, pas toi, Marie Renaud.
Elle lui remit ses clefs, et bien que Marie Renaud ne fût jamais entrée
dans la chambre de sœur Marie-Aimée, elle trouva tout de suite le
flacon demandé.
Madeleine se remit très vite, et en prenant la place de Bonne Néron,
elle prit de l'autorité. Elle restait timide et soumise devant sœur
Marie-Aimée; mais elle se rattrapait sur nous, en braillant à tout
propos: qu'elle était notre surveillante, et non pas notre bonne.
Le jour de son évanouissement, j'avais vu ses seins, qui m'avaient paru
si beaux, que je n'avais encore rien imaginé de pareil.
Mais je la trouvais bête, et ne faisais aucun cas de ses remontrances.
Cela la mettait en colère; elle me criblait de mots grossiers, et
finissait toujours par me traiter d'espèce de princesse.
Elle ne pouvait supporter l'affection que me montrait sœur Marie-Aimée;
et quand elle la voyait m'embrasser, elle rougissait de dépit.
Je commençais à grandir et j'étais assez bien portante. Sœur
Marie-Aimée disait qu'elle était fière de moi. Elle me serrait si fort
en m'embrassant qu'elle me faisait mal. Puis elle disait en posant
délicatement ses doigts sur mon front:
--Ma petite fille! mon petit enfant!
Pendant les récréations, je restais souvent près d'elle. Je l'écoutais
lire: elle lisait d'une voix profonde et mordante, et, quand les
personnages lui déplaisaient par trop, elle fermait violemment le livre
et se mêlait à nos jeux.
Elle eût voulu me voir sans défaut. Elle répétait souvent:
--Je veux que tu sois parfaite; entends-tu? parfaite.
Un jour, elle crut que j'avais menti.
Nous avions trois vaches qui paissaient quelquefois sur une pelouse au
milieu de laquelle se trouvait un énorme marronnier. La vache blanche
était méchante, et nous en avions peur, parce qu'elle avait déjà
piétiné une petite fille.
Ce jour-là, je vis les deux vaches rouges et, directement sous le
marronnier, une belle vache noire. Je dis à Ismérie:
--Tiens, on a changé la vache blanche, sans doute parce qu'elle était
méchante.
Ismérie, qui était de mauvaise humeur, se mit à crier, disant que je me
moquais toujours des autres, en voulant leur faire croire des choses
qui n'existaient pas.
Je lui montrai la vache: elle soutint que c'était la blanche; moi, je
soutenais que c'était une noire.
Sœur Marie-Aimée entendit. Elle paraissait outrée, quand elle dit:
--Comment peux-tu soutenir que cette vache est noire?
A ce moment, la vache se déplaça; elle paraissait maintenant noire et
blanche, et je compris que c'était l'ombre du marronnier qui m'avait
trompée. J'étais si stupéfaite que je ne trouvai rien à répondre; je ne
savais comment expliquer cela. Sœur Marie-Aimée me secoua violemment.
--Pourquoi as-tu menti? allons! réponds, pourquoi as-tu menti?
Je répondis que je ne savais pas.
Elle m'envoya en pénitence sous le hangar, en m'assurant que je
n'aurais comme nourriture que du pain et de l'eau.
Comme je n'avais pas menti, la pénitence me laissa indifférente.
Sous ce hangar, il n'y avait que de vieilles armoires, et des choses
servant au jardinage. Je grimpai d'une chose sur l'autre, et je me
trouvai bientôt assise sur la plus haute armoire.
J'avais dix ans, et c'était la première fois que je me trouvais seule.
J'en ressentis comme un contentement. Tout en balançant mes jambes,
j'imaginais tout un monde invisible: une vieille armoire à ferrures
rouillées devint l'entrée d'un palais magnifique. J'étais une petite
fille abandonnée sur une montagne; une belle dame vêtue comme une fée
m'avait aperçue et venait me chercher; des chiens merveilleux couraient
devant elle; ils étaient presque à mes pieds, lorsque je vis devant
l'armoire aux ferrures sœur Marie-Aimée, qui regardait de tous côtés.
Je ne savais pas que j'étais assise sur un meuble; je me croyais
encore sur la montagne, et j'étais seulement ennuyée que l'arrivée
de sœur Marie-Aimée eût fait disparaître le palais avec tous ses
personnages.
Elle me découvrit au balancement de mes jambes; et je m'aperçus en même
temps qu'elle que j'étais sur une armoire.
Elle resta un moment les yeux levés vers moi; puis, elle tira de la
poche de son tablier un morceau de pain, un bout de boudin, une petite
fiole de vin, me montra chaque chose l'une après l'autre, et, la voix
fâchée, elle dit:
--C'était pour toi; eh bien, voilà!
Elle remit le tout dans sa poche, et s'en alla.
Un instant après, Madeleine m'apporta du pain et de l'eau, et je restai
jusqu'au soir sous le hangar.
Depuis quelque temps, sœur Marie-Aimée devenait triste; elle ne
jouait plus avec nous; souvent, elle oubliait l'heure de notre dîner.
Madeleine m'envoyait la chercher à la chapelle, où je la trouvais à
genoux, le visage caché dans ses mains.
Il me fallait la tirer par sa robe pour me faire entendre. Il me sembla
plusieurs fois qu'elle avait pleuré; mais je n'osais pas la regarder
de peur de la fâcher. Elle paraissait tout absorbée, et, quand on lui
parlait, elle répondait par oui ou par non, d'un ton sec.
Pourtant, elle s'occupa activement d'une petite fête que nous faisions
tous les ans à Pâques. Elle fit apporter les gâteaux que l'on rangea
sur une table, en les recouvrant d'une nappe blanche, pour ne pas
donner trop de tentation aux gourmandes.
Le dîner s'était passé au milieu d'un babillage énorme, à cause de la
permission que nous avions de causer à table les jours de fête. Sœur
Marie-Aimée nous avait servies avec son bon sourire et une bonne parole
pour chacune. Elle se disposait à nous servir les gâteaux en se faisant
aider par Madeleine, pour enlever la nappe qui les recouvrait.
A ce moment, la chatte, qui était dessous, sauta à terre et se sauva.
Sœur Marie-Aimée et Madeleine poussèrent ensemble un «ah!» prolongé,
puis Madeleine cria:
--La sale bête, elle a mordu à tous les gâteaux!
Sœur Marie-Aimée n'aimait pas la chatte. Elle resta un moment immobile,
puis elle courut prendre un bâton et se lança après la bête.
Ce fut une course épouvantable: la chatte, affolée, sautait de tous
côtés, échappant au bâton, qui ne frappait que les bancs et les murs.
Toutes les petites filles, prises de peur, se sauvaient vers la porte.
Sœur Marie-Aimée les arrêta d'un mot: Que personne ne sorte!
Elle avait un visage que je ne connaissais pas: ses lèvres rentrées,
ses joues aussi blanches que sa cornette, et ses yeux qui faisaient du
feu, me semblèrent si effrayants que je cachai ma figure dans mon bras.
Malgré moi, je regardai de nouveau. La poursuite continuait: sœur
Marie-Aimée, le bâton haut, courait en silence; ses lèvres s'étaient
ouvertes et on voyait ses petites dents pointues; elle courait dans
tous les sens, sautant les bancs, montant sur les tables en relevant
rapidement ses jupes; au moment où elle allait l'atteindre, la chatte
fit un bond formidable et s'accrocha après un rideau, tout en haut
d'une fenêtre.
Madeleine, qui avait suivi sœur Marie-Aimée avec des mouvements de
jeune chien un peu lourd, voulut aller chercher un bâton plus long,
mais sœur Marie-Aimée l'arrêta d'un geste en disant:
--Elle a bien fait de s'échapper!
Bonne Justine, qui était près de moi, disait en se cachant les yeux:
--Oh! c'est honteux! c'est honteux!
Moi aussi, je trouvais que c'était honteux: une sorte de
déconsidération me venait pour sœur Marie-Aimée, que j'avais toujours
crue sans défaut. Je comparais cette scène avec une autre qui s'était
passée un jour de grand orage. Combien j'avais trouvé sœur Marie-Aimée
au-dessus de tout, ce jour-là! Je la revoyais, montée sur un banc: elle
fermait tranquillement les hautes fenêtres en élevant ses beaux bras
dont les larges manches se rabattaient sur ses épaules, et, pendant que
nous étions épouvantées par les éclairs et les coups de vent furieux,
elle disait d'une voix calme:
--Mais... c'est un ouragan!
Maintenant, sœur Marie-Aimée faisait reculer les petites filles au fond
de la salle. Elle ouvrait la porte toute grande à la chatte, qui sortit
en trois bonds.
L'après-midi, je fus bien étonnée de voir que ce n'était pas notre
vieux curé qui disait les vêpres.
Celui-ci était grand et fort. Il chantait d'une voix forte et saccadée.
Toute la soirée, on parla de lui. Madeleine disait que c'était un bel
homme, et sœur Marie-Aimée trouva qu'il avait la voix jeune, mais qu'il
prononçait les mots comme un vieillard. Elle dit aussi qu'il avait la
démarche jeune et distinguée.
Quand il vint nous faire visite deux ou trois jours après, je vis qu'il
avait des cheveux blancs qui bouclaient au-dessus de son cou, et que
ses yeux et ses sourcils étaient très noirs.
Il demanda à voir celles qui se préparaient au catéchisme, et voulut
savoir le nom de chacune. Sœur Marie-Aimée répondit pour moi. Elle dit
en mettant sa main sur ma tête:
--Celle-ci, c'est notre Marie-Claire.
Ismérie s'approcha à son tour. Il la regarda avec une grande curiosité,
la fit tourner le dos et marcher devant lui; il compara sa taille à
celle d'un bébé de trois ans, et comme il demandait à sœur Marie-Aimée
si elle était intelligente, Ismérie se retourna brusquement en disant
qu'elle était moins bête que les autres.
Il se mit à rire, et je vis que ses dents étaient très blanches. Quand
il parlait, il faisait un mouvement en avant, comme s'il voulait
rattraper ses mots, qui semblaient lui échapper malgré lui.
Sœur Marie-Aimée le reconduisit jusqu'à la porte de la grande cour. Les
autres fois, elle n'accompagnait les visiteurs que jusqu'à la porte de
la salle.
Elle reprit sa place sur son estrade et au bout d'un moment, elle dit,
sans regarder personne:
--C'est un homme vraiment très distingué.
Notre nouveau curé habitait dans une petite maisonnette, tout près
de la chapelle. Le soir, il se promenait dans les allées plantées de
tilleuls. Il passait très près du carré de pelouse où nous jouions, et
il saluait, en se courbant très bas, sœur Marie-Aimée.
Tous les jeudis après-midi, il venait nous rendre visite: il s'asseyait
en s'appuyant au dossier de sa chaise, et, après avoir croisé les
jambes l'une sur l'autre, il nous racontait des histoires. Il était
très gai, et sœur Marie-Aimée disait qu'il riait de bon cœur.
Il arrivait parfois que sœur Marie-Aimée était souffrante; alors, il
montait lui faire visite dans sa chambre.
On voyait passer Madeleine avec une théière et deux tasses; elle était
rouge et empressée.
Quand l'été fut fini, M. le curé vint nous voir le soir après dîner; il
passait la veillée avec nous.
A neuf heures sonnant, il nous quittait; et sœur Marie-Aimée
l'accompagnait toujours dans le couloir jusqu'à la grande porte.
Il y avait déjà un an qu'il était avec nous, et je n'avais pu encore
m'habituer à me confesser à lui. Souvent, il me regardait avec un rire
qui me faisait croire qu'il se souvenait de mes péchés.
Nous allions à confesse à jours fixes: chacune passait à son tour;
quand il n'en restait plus qu'une ou deux avant moi, je commençais à
trembler.
Mon cœur battait à toute volée, et j'avais des crampes d'estomac qui me
coupaient la respiration.
Puis, mon tour arrivé, je me levais, les jambes tremblantes, la tête
bourdonnante et les joues froides. Je tombais sur les genoux dans le
confessionnal, et tout aussitôt la voix marmottante et comme lointaine
de M. le curé me rendait un peu de confiance. Mais il fallait toujours
qu'il m'aidât à me rappeler mes péchés: sans cela, j'en aurais oublié
la moitié.
A la fin de la confession, il me demandait toujours mon nom. J'aurais
bien voulu en dire un autre, mais en même temps que j'y pensais, le
mien sortait précipitamment de ma bouche.
Le moment de la première communion approchait; elle devait avoir lieu
au mois de mai, et on commençait déjà les préparatifs.
Sœur Marie-Aimée composait des cantiques nouveaux; elle avait fait
aussi une sorte de cantique à la louange de M. le curé.
Quinze jours avant la cérémonie, on nous sépara des autres. Nous
passions tout notre temps en prières.
Madeleine devait surveiller notre recueillement; mais il lui arriva
plus d'une fois de le troubler, en se disputant avec l'une ou l'autre.
Ma camarade s'appelait Sophie.
Elle n'était pas bruyante, et nous nous éloignions toujours des
disputes. Nous causions de choses graves. Je lui avouai mon aversion
pour la confession, et combien j'avais peur de faire une mauvaise
communion.
Elle était très pieuse, et elle ne comprenait rien à mes appréhensions.
Elle trouvait que je manquais de piété, et elle avait remarqué que je
m'endormais pendant la prière.
Elle m'avoua à son tour qu'elle avait grand'peur de la mort; elle en
parlait d'un air craintif, en baissant la voix.
Ses yeux étaient presque verts, et ses cheveux si beaux que sœur
Marie-Aimée n'avait jamais voulu les lui couper, comme aux autres
petites filles.
Enfin, le grand jour arriva.
Ma confession générale n'avait pas été trop pénible: cela m'avait donné
à peu près la même impression qu'un bon bain. Je me sentais très propre.
Cependant, je tremblais si fort en recevant l'hostie, que mes dents en
gardèrent une partie. J'eus un éblouissement, et il me sembla qu'un
rideau noir descendait devant moi. Je crus reconnaître la voix de sœur
Marie-Aimée, qui demandait:
--Es-tu malade?
J'eus conscience qu'elle m'accompagnait jusqu'à mon prie-Dieu, qu'elle
me mettait mon cierge dans la main, en disant:
--Tiens-le bien.
J'avais la gorge si serrée qu'il m'était impossible d'avaler, et je
sentis qu'un liquide me coulait de la bouche.
Alors, une peur folle monta en moi, car Madeleine nous avait bien
averties, que s'il nous arrivait de mordre l'hostie, le sang de Jésus
coulerait de notre bouche sans que rien pût l'arrêter.
Sœur Marie-Aimée m'essuyait le visage, et disait tout bas:
--Fais donc attention, voyons; es-tu malade?
Ma gorge se desserra, et j'avalai brusquement l'hostie avec un flot de
salive.
J'osai alors regarder le sang qui était sur ma robe, mais je ne vis
qu'une petite tache pareille à celle qu'aurait pu faire une goutte
d'eau.
Je portai mon mouchoir à mes lèvres et j'essuyai ma langue: il n'y
avait pas non plus de sang sur mon mouchoir.
Je n'étais pas très sûre de tout cela, mais comme on nous faisait lever
pour chanter, j'essayai de chanter avec les autres.
Quand M. le curé vint nous voir dans la journée, sœur Marie-Aimée lui
dit que j'avais failli m'évanouir pendant la communion. Il me releva la
tête, et après m'avoir bien regardée dans les yeux, il se mit à rire,
et dit que j'étais une petite fille très sensible.
Aussitôt que nous avions fait notre première communion, nous n'allions
plus en classe. Bonne Justine nous apprenait à faire de la lingerie.
Nous faisions des coiffes pour les paysannes. Ce n'était pas très
difficile, et comme c'était quelque chose de nouveau, je travaillais
avec ardeur.
Bonne Justine déclara que je ferais une très bonne lingère. Sœur
Marie-Aimée dit en m'embrassant: