XIII

La journée qui se leva après la nuit funeste fut atroce pour la pauvre

Laurence, non qu'elle eût conscience de l'attentat dont elle avait été

victime, mais elle se sentait très fatiguée et comme endolorie, et le

rêve affreux qu'elle avait raconté à sa grand'mère avait laissé en elle

une impression de dégoût dont son être tout entier était imprégné, et

qu'elle ne pouvait pas secouer.

Madame de Frémilly sortie de sa chambre, elle sauta à terre et elle alla

regarder dans son berceau le petit Daly. Il dormait encore. Il était

joli et attendrissant avec ses pommettes rosées par le sommeil. Et comme

malgré elle Laurence se disait:

--C'est son fils! la chair de sa chair. Et il l'a abandonné. Il n'a pas

donc de coeur? Il ne m'aurait donc pas aimée, moi qui l'aimais tant, et

qui l'aime tant encore? Ce petit grandira sans son père, sans savoir

même de qui il tient la vie. Il sera malheureux, livré à tous les

hasards. Et l'autre, insouciant, vivra loin de lui sa vie heureuse, sans

plus se préoccuper du pauvre petit être que s'il n'avait jamais existé.

Etait-ce possible, cela! Et, était-ce Jacques qu'elle pouvait soupçonner

capable d'une telle indifférence, d'une telle cruauté? Si on était venu

lui dire, si on avait accusé devant elle Jacques d'un pareil forfait,

elle n'aurait pas hésité à le défendre, à crier: Ce n'est pas vrai! ce

n'est pas vrai! Mais la preuve était là, sous ses yeux, que Jacques,

comme tant d'autres hommes, pouvait abandonner une femme qu'il avait

aimée, un enfant qui était le sien!

Prise d'une sorte d'attendrissement devant le petit qui dormait

toujours, si doux et si calme, elle s'écria:

--Tu vivras sans affection, sans tendresse, isolé et seul, sans père,

sans mère, car te voilà privé maintenant même des soins et de l'amour de

ta mère, et cela par sa faute. Ah! je devrais le haïr!

En prononçant ces paroles, Laurence avait involontairement élevé la voix

et fait un geste violent qui avait imprimé au berceau une légère

secousse.

Réveillé en sursaut, l'enfant ouvrit les yeux.

Son premier sentiment fut un sentiment d'étonnement et de peur.

Son regard tombait sur des objets qu'il n'avait pas coutume de voir en

s'éveillant et qui lui paraissaient si beaux, puis sur un visage qu'il

ne se rappelait pas avoir jamais vu non plus, car la veille, c'est à

peine s'il avait, tant il était saisi, remarqué les personnes qui lui

parlaient.

Il eut un petit mouvement d'effroi et se mit à appeler sa mère.

Laurence vit une larme perler en ses yeux.

Tout de suite, elle le rassura.

--N'aie pas peur, mon petit! Tu es chez des amis. On ne te fera pas de

mal. On t'aimera bien.

--Je veux voir maman, dit l'enfant avec obstination.

--Tu la verras bientôt, mon mignon.

--Vous me mènerez près d'elle?

--Oui.

--Quand?

--Bientôt.

--Elle m'aime bien, maman!

--Elle t'aime bien?

--Oh! oui, madame.

--Pourquoi l'as-tu quittée?

--C'est le méchant homme qui m'a emmené.

--Le méchant homme ... celui qui était avec toi?

--Oui.

--Tu ne l'aimes pas?

--Oh! non, madame.

--Il était méchant? Il te battait?

--Souvent. Et il m'enfermait dans un cachot bien noir.

--Il t'enfermait?

--Toujours.

--Parce que tu n'étais pas sage?

--J'étais toujours sage.

--Pauvre petit! murmura Laurence.

Et elle sentit des larmes venir à ses yeux.

L'enfant reprit:

--Il faisait aussi pleurer maman souvent. Il la grondait. Il la

battait.

--Oh! le misérable! fit involontairement la jeune fille.

Et elle pensa que c'était la faute de Jacques si ce pauvre enfant, si

cette malheureuse femme, séduite peut-être par lui, et abandonnée

ensuite, étaient la proie d'un bandit comme celui qui les martyrisait.

Et elle sentit son estime pour Jacques diminuer encore et se désagréger

avec son radieux amour.

En même temps, une tendre pitié pour l'enfant abandonné, et pour la mère

délaissée, entra en son âme chaste.

Elle aurait voulu connaître cette femme, la consoler. Il n'y avait en

elle aucune jalousie, aucune rancune.

Elle s'accusait presque, en son innocence, croyant que c'était pour elle

que Jacques les avait quittés, du malheur de cette femme et de cet

enfant.

Elle ne résista pas à l'élan qui la portait vers le petit.

Elle le prit dans ses bras, l'embrassa affectueusement, et dit:

--Nous ne t'abandonnerons pas, non, cher petit! Tu seras ici comme notre

enfant. Ma mère et moi, nous t'aimerons.

--Je voudrais voir maman, répéta l'enfant.

--Tu la verras, mon mignon. Je te le promets. Si nous ne pouvons pas

aller vers elle, c'est elle qui viendra te voir. Je lui écrirai.

Et, en effet, Laurence songeait déjà à demander à l'homme qui avait

amené Daly l'adresse de la mère et à écrire à cette femme.

Elle tenait en ses bras l'enfant à demi nu, quand la baronne de Frémilly

ouvrit la porte.

Elle eut un geste de contentement en voyant sa fille s'occuper du petit.

«Cela, pensa-t-elle, la distraira de sa douleur et lui fera oublier

l'infidèle.»

Elle se félicita intérieurement d'avoir fait venir cet enfant et vit sa

fille bientôt guérie d'un amour qui, dans sa pensée, ne pouvait que lui

causer des chagrins et la désespérer.

Elle s'approcha, souriante, du groupe gracieux que formaient la jeune

fille et l'enfant, qui, rassuré maintenant, répondait à ses caresses

avec de jolis gestes enfantins. Et elle dit:

--Il est réveillé?

--Oui, grand'maman, il vient de s'éveiller.

--Et il est bien sage?

--Il est ravissant, le cher mignon. Son premier cri a été pour demander

sa maman. Nous la ferons venir, n'est-ce pas?

--Certainement, dit la baronne, qui ne pensait pas que sa fille parlait

sérieusement.

--Si tu savais, grand'mère, ajouta la jeune fille, comme il a été

malheureux! Comme ils ont été malheureux, plutôt, sa mère et lui, avec

cet homme....

--Quel homme?

--L'homme qui l'a amené.

--M. Doria? C'est donc?...

--Je ne sais pas ce qu'il est, quels droits il a sur cette femme et sur

son enfant. Il paraît qu'il l'injuriait, qu'il la battait, qu'il

enfermait l'enfant dans un cachot noir.

--Le misérable!

--Je ne le laisserai pas partir, dit Laurence, sans lui dire ce que je

pense.

--Il est parti, dit madame de Frémilly.

--Parti?

--Ce matin, à la première heure.

--Sans nous prévenir?

--Sans prévenir. Il a demandé à Auguste de le mener à Sanxay.

--Il s'est douté que l'enfant parlerait, et il n'a pas voulu s'exposer à

nos reproches.

--Peut-être. Les domestiques ont remarqué qu'il avait un air singulier.

Quelques-uns m'ont dit même qu'il avait l'air d'un homme qui avait fait

un mauvais coup. J'ai répondu qu'ils étaient fous, sans m'expliquer

pourtant les causes de ce départ précipité, qui a l'air d'une fuite. Je

le comprends maintenant. Il a eu peur que le petit ne nous dise qui il

est.

--Nous ne pouvons pas, dit Laurence, laisser cette malheureuse entre ses

mains.

--La mère?... C'est son affaire, cela, mon enfant. Nous n'avons pas le

droit d'intervenir. Nous ignorons quels liens l'attachent à cet homme.

Et nous ne pouvons pas nous immiscer....

--S'il la bat?

--Elle n'a qu'à le quitter, et si elle ne le quitte pas, c'est qu'elle

ne le veut pas, que d'autres intérêts la retiennent.

--Si elle ne le peut pas....

--Pourquoi?

--En tout cas, il faudra que je lui écrive pour lui donner au moins des

nouvelles de son enfant.

--Sais-tu son nom, son adresse?

--Non. Je voulais les demander à cet homme.

--Il est parti. Si elle veut des nouvelles de son fils, elle nous en

demandera. Peut-être est-elle heureuse d'en être débarrassée.

--Une mère!

--Est-ce qu'on sait? fit madame de Frémilly. On voit, dans la vie, ma

pauvre enfant, tant de choses faites pour surprendre un coeur simple et

droit comme le tien!

--Ce n'est pas beau, la vie, dit Laurence, qui, pour la première fois

peut-être, la voyait sous ses vilains côtés, avec ses trahisons, ses

brutalités et ses mensonges.

--Pas toujours, en effet, fit madame de Frémilly.

Puis elle dit:

--Il faudrait habiller le petit. Je vais sonner Agathe.

Elle alla à la cheminée, sonna, puis elle attisa le feu, qui commençait

à pâlir.

Laurence posa l'enfant dans son berceau et jeta un peignoir sur ses

épaules.

Puis elle alla à la fenêtre.

La campagne, encore pleine de brouillard, avec ses arbres dégouttants

d'eau, la boue, qui apparaissait entre les bandes de neige demeurées çà

et là dans les sillons des terres labourées, lui parut affreusement

triste.

Une grande amertume emplit son âme.

Elle voyait sa vie, qu'elle avait cru un moment si resplendissante,

vouée désormais à la solitude et au malheur.

Elle ne serait même pas mère. Elle n'aurait pas d'enfant, elle, pour la

consoler.

Car, n'étant pas à Jacques, elle ne serait jamais à personne.

Il lui semblait, en effet qu'elle ne pourrait aimer personne après

Jacques.

Elle ne pouvait, malgré tout, chasser entièrement de son coeur son

image.

Elle le jugeait indigne d'affection et sans sincérité, mauvais père, et

pourtant elle l'aimait, elle l'aimait toujours.

Et elle souffrait atrocement.

Son tendre coeur saignait par mille blessures.

Et pourtant elle n'avait rien senti encore.

Elle ignorait les nouveaux coups, cent fois plus cruels ceux-là, que le

destin tenait pour elle en réserve, et dont il allait bientôt la frapper

sans relâche, comme avec un impitoyable acharnement.

L'entrée d'Agathe dans la chambre interrompit les tristes réflexions de

la jeune fille.

C'était une grosse femme aux traits communs, l'air familier.

Elle avait vu la veille le petit Daly. C'était elle qui était venue

aider à le coucher.

Elle s'était demandé déjà quel pouvait être cet enfant, et elle avait

pensé tout d'abord que mademoiselle pouvait bien en être la mère; mais,

à la réflexion, ce soupçon s'était dissipé. Mademoiselle était bien

jeune pour avoir un enfant de près de quatre ans, et la bonne femme

était restée très intriguée. Elle ne s'était pas privée de se livrer,

avec les autres domestiques, à mille commentaires, à mille suppositions

plus absurdes les unes que les autres. Cet enfant, qui arrivait ainsi

de Paris sans qu'on fût prévenu, amené par un homme qui disparaissait

ensuite comme un voleur, il y avait là de quoi piquer la curiosité et

ouvrir le champ aux hypothèses.

Mais jamais Agathe n'aurait osé interroger ses maîtresses, qu'elle ne

connaissait pas assez et qui l'avaient tenue jusqu'ici dans une certaine

réserve.

Elle ne fit donc aucune réflexion, et se mit à sa besogne

silencieusement. Elle prit l'enfant, s'assit avec lui devant le feu et

se mit à l'habiller.

Madame de Frémilly alla vers sa petite-fille.

--A qui penses-tu? lui demanda-t-elle en la voyant si pâle et si triste,

à lui?...

Laurence ne répondit pas. Mais ce silence même était un aveu.

La baronne ne put contenir son irritation.

Et, montrant à sa petite-fille l'enfant que l'on habillait et qui, pour

elle et pour Laurence, était le fils infortuné de cet homme:

--Il ne mérite, s'écria-t-elle, ni une pensée, ni un regret!

Laurence resta muette.

Elle ne se sentait pas la force de l'accuser, et elle n'osait pas

pourtant le défendre.

Le lys noir · 第 18 / 53 题