XII

Son crime commis, Régulus on le sait, ne songea pas à dormir. Trop de

pensées se pressaient en son cerveau surexcité.

C'était d'abord le souvenir de son acte, de la joie ressentie à presser

entre ses bras cette vierge pure, ce lys immaculé, lui qui n'avait

possédé jusqu'alors que des femmes souillées par les caresses de tous.

Il avait eu là quelques minutes d'infâmes délices, qu'il ne se

rappellerait jamais sans transport.

Et pourtant ce qui dominait encore cette sensation, inexprimable,

c'était l'idée de la haine pleinement assouvie.

Il laissait dans ce château perdu une trace horrible de l'oeuvre de

vengeance depuis si longtemps rêvée.

S'il avait tué à Jacques sa fiancée, il lui aurait porté un coup moins

terrible qu'en la laissant avilie et souillée, portant peut-être en ses

flancs, et sans le savoir, la preuve du crime commis.

C'était monstrueux, ce qu'il avait fait là, et capable de faire dresser

d'horreur les cheveux des moins impressionnables.

Il livrait à la honte, à une éternelle douleur, cette jeune fille qui ne

lui avait fait aucun mal, qu'il avait trouvée pour lui, au contraire,

gracieuse et douce.

Il introduisait dans le coeur de la mère un inconsolable désespoir.

Mais en la frappant il frappait l'autre, et cela justifiait son attentat

à ses yeux et chassait de son esprit tout regret et tout remords.

Il ne se coucha pas.

Il ne songeait qu'à partir, et à partir le plus vite possible.

Dès que les portes du château seraient ouvertes, il sortirait.

Il avait peur que mademoiselle de Frémilly n'eût eu, malgré le sommeil

dans lequel elle était plongée, conscience de ce qui s'était passé et ne

dénonçât à sa grand'mère la félonie de leur hôte.

Il voulait être loin avant qu'elles fussent levées.

S'il n'avait pas de remords, il ne pouvait secouer une sorte de terreur

qui pesait sur lui. Cette terreur dont ne peut se défendre, son forfait

commis, le criminel le plus endurci, terreur instinctive et en quelque

sorte mystérieuse, faite à la fois de la crainte des châtiments humains

et des représailles célestes.

Pour tout dire, en ce château, tout chaud encore de son crime, il avait

peur!

Il ne retrouverait quelque tranquillité, du moins il le pensait, que

lorsqu'il serait loin de ces murs sombres, de ces tourelles noires qui

portaient leur deuil jusqu'au milieu de l'azur.

Quand le jour se leva, dissipant les brumes bleues qui traînaient, ainsi

que des nuages légers, sur la verdeur des prairies, Régulus était prêt à

partir.

Il entendit retentir dans la sonorité matinale le clairon des coqs, et

presque aussitôt, dans la cour, des bruits de sabots, de portes qu'on

ouvrait montèrent jusqu'à lui.

Le château s'éveillait. Les domestiques commençaient leurs besognes

habituelles. Il vit sortir des chevaux des écuries, d'autres animaux

qu'on menait dans les champs.

Les corbeaux, réveillés, promenaient dans l'air clair leurs sombres

circuits.

Régulus descendit.

La porte d'entrée du château était fermée encore.

Il fit signe à un domestique qui passait dans la cour et qui vint lui

ouvrir.

--Monsieur est levé de bien bonne heure! remarqua l'homme.

--Oui, dit Régulus, je pars. J'ai pris congé hier soir de madame de

Frémilly.

--Elle a donné des ordres pour conduire monsieur jusqu'au bourg?

--Non. Il était trop tard. Tout le monde était couché.

--Pourtant, monsieur ne va pas s'en aller à pied?

--Si, si j'y suis obligé.

--Les chemins sont très mauvais. Il dégèle depuis hier. Les ornières

sont défoncées. Si monsieur le désire, je puis atteler le tilbury,

Madame ne me grondera pas.

--Vous me rendrez service, dit Régulus.

--Monsieur est pressé?

--Un peu.

--C'est l'affaire de dix minutes.

Le domestique s'éloigna et Régulus descendit dans la cour. Il avait hâte

d'être hors du château. Les murailles semblaient peser sur lui de tout

leur poids.

Il se promenait de long en large, en attendant que la voiture fût prête,

devant la façade sombre, et il ne pouvait s'empêcher de lever les yeux

vers les fenêtres, bien qu'il redoutât de voir derrière les vitres ou le

visage de madame de Frémilly ou celui de sa petite-fille, qui pourrait

s'étonner de le voir dehors à cette heure, et qui peut-être lui poserait

d'embarrassantes questions.

Mais il avait déjà ses réponses prêtes.

Des affaires pressantes, qu'il avait oubliées, le rappelaient à Paris,

et il était obligé de partir sans retard.

Toutefois, il aurait préféré ne voir personne.

Le tilbury fut attelé sans qu'une persienne eût bougé. Madame de

Frémilly et mademoiselle dormaient toujours.

Il sauta dans la voiture et donna ses ordres au domestique qui avait

offert de le conduire, puis il se vit emporté bientôt dans un chemin

étroit, creusé d'ornières, bordé de chaque côté par de hautes haies

vives d'où l'eau tombait en gouttelettes.

A l'horizon, le soleil se levait, rouge, dans un ciel bas, couleur de

perle.

De temps en temps, des oiseaux traversaient le chemin, sans cris, et ne

faisaient d'autre bruit que le bruit doux de leurs ailes.

--Comme cela, dit le domestique, monsieur va prendre le premier train?

--Oui.

--Pour Paris?

--Pour Paris.

Régulus ne parla plus.

Cette conversation ne l'intéressait guère, et il était désireux de la

laisser tomber.

Il était tout à ses pensées, aux pensées dont nous avons indiqué la

nature, et qui continuaient à hanter son esprit.

Il jetait à peine de temps à autre un coup d'oeil distrait sur la

campagne où se voyaient encore çà et là de blanches taches de neige sur

lesquelles les rayons rouges du soleil mettaient d'éclatants rubis et

qui déroulait tout autour de lui, car on passait maintenant sur une

hauteur, un panorama splendide.

Il pensait à ce qu'il laissait derrière lui, cette mine inépuisable de

douleurs et de maux de tous genres.

C'était son oeuvre, cela, son oeuvre infernale et maudite!

Et maintenant qu'il était loin du château où reposaient ses victimes,

loin des terreurs qui l'avaient assailli là bas, il était presque tenté

de s'en enorgueillir.

Le lys noir · 第 17 / 53 题