Quand Régulus arriva à Paris, vers six heures du soir, personne ne
l'attendait à la gare. Il n'avait pas, en effet, prévenu sa maîtresse,
la pitoyable Noémie.
Il sauta dans un fiacre et se fit conduire chez lui directement. Il
trouva Noémie en larmes. Avec la nuit, la tristesse avait repris la
pauvre mère, qui ne pouvait pas se consoler d'être privée de son fils.
Régulus s'étonna.
--Qu'est-ce que tu as à pleurer, godiche? Ah! ce n'est plus l'enfant qui
pleure, lui. Il est là-bas, bien au chaud, dans un beau château!...
La mère essuya ses yeux.
--Il est bien?
Et une lueur de joie illumina sa face boursouflée.
--S'il est bien! fit Régulus. On l'adore déjà.
--Il est si mignon!
--Dans quelques jours, on ne pourra plus se passer de lui.
--Il faut bien que je m'en passe, moi, fit la triste mère.
--Est-ce que tu le regrettes encore?
--Je le regretterai toujours! fit la pauvre femme.
Et, de nouveau, les larmes ruisselèrent sur son visage.
Régulus eut un geste d'impatience.
--C'est bon, c'est bon, fit-il. En voilà assez! Tu ferais mieux de
servir le dîner.
--Mais je n'ai rien préparé.
--Comment ça?
--Je ne t'attendais pas.
--Et pour toi?
--Oh! pour moi!...
--Tu ne manges pas, peut-être, quand je ne suis pas là?
--Oh! si peu! Et surtout en ce moment!
--Mais moi, dit Régulus, je n'ai pas envie de me laisser mourir de faim.
Mets un chapeau vivement. Nous allons dîner chez quelque mastroquet.
Noémie obéit silencieusement.
Pendant le dîner, on lui parlerait de son fils. Elle ne se préoccupait
pas d'autre chose. Au bout de quelques minutes, elle fut prête à sortir.
Et elle descendit l'escalier derrière Régulus.
Pendant le dîner, qui eut lieu dans le cabinet d'un marchand de vin
voisin de leur demeure, il fallut que Régulus racontât à la mère de Daly
toutes les circonstances de son voyage, ce que le petit avait fait, ce
qu'il avait dit, l'accueil qu'il avait reçu des personnes chez
lesquelles on le conduisait, qu'il décrivît le château dans lequel il
allait vivre, le genre d'existence qu'il allait mener là-bas. Elle
voulait continuer à vivre en esprit avec son fils.
Régulus, assez obligeamment, se prêta à sa fantaisie.
Le voyage lui avait aiguisé l'appétit. Il mangeait et buvait beaucoup.
Quand arriva le dessert, il était déjà un peu gris.
Il restait de bonne humeur et se montrait charmant.
Il était enchanté de son expédition.
Et, comme le vin lui déliait la langue, il mit Noémie au courant de
l'aventure de la nuit, de l'aventure prodigieuse, dont il se
souviendrait toujours, qui l'avait fait fuir précipitamment le château
de Marconnay.
Il en était heureux et fier, de cette aventure, et des frissons de
plaisir traversaient tout son corps quand il en parlait et se la
rappelait.
Une sorte de bave lui venait aux lèvres et des ardeurs lui montaient aux
yeux.
Noémie n'avait pas compris tout d'abord.
Puis, quand elle eut saisi, elle eut un grand geste plein d'horreur.
--Tu as fait cela!
Il se rengorgeait.
--Certainement.
--Tu as souillé, perdu cette jeune fille?
--Mais oui. Qu'as-tu?
Noémie s'était levée.
Sa physionomie respirait l'indignation et l'épouvante.
Il ricana.
--Tu es jalouse?
--Ah! s'écria la femme, quel monstre tu es!
Il riait toujours.
--Un monstre?
--Le plus odieux, le plus infâme de tous les monstres!
Il la regarda, surpris. Il vit que sa réprobation était réelle. Il
s'étonna, puis il devint furieux.
--Ah çà! qu'est-ce qui te prend? Es-tu folle?
Elle avait saisi son chapeau.
Elle l'attachait sur ses cheveux.
--Où vas-tu?
--Je pars.
--Où?
--Je ne sais pas. Mais je ne demeurerai pas cinq minutes de plus avec un
monstre tel que toi. Donne-moi la clef.
--La clef?
--Que je prenne mes nippes. Tu ne veux pas me les garder, je suppose?
--Ah çà! fit-il, stupéfait, c'est donc sérieux?
--Tout ce qu'il y a de plus sérieux.
--Tu me lâches?
--Avec bonheur. Je ne t'aimais pas. Maintenant, tu me répugnes, tu me
dégoûtes. Je te hais. Et si je ne me retenais, je te cracherais à la
face!
Il ne l'avait jamais vue ainsi.
Elle était blême, mais ses yeux flambaient.
Une étrange énergie animait cette femme, qu'il avait toujours connue
soumise et tremblante.
Il lui avait pris son enfant et elle s'était à peine fâchée.
Et, pour une histoire rigolotte--c'est du moins ainsi qu'il la prenait,
lui--elle devenait enragée.
Il n'y comprenait plus rien.
Il ne comprenait pas que ce crime lâche et cynique, qu'il venait de
raconter comme une prouesse, avait achevé de révolter le coeur de cette
malheureuse, restée honnête au fond, et qui avait vu enfin à quel
misérable elle avait jusqu'ici associé sa vie.
Il y avait aussi la rancune amassée en le coeur de cette mère, depuis
qu'on lui avait pris son fils, qui débordait enfin.
Et elle était devenue si effrayante, que Régulus, quoique à demi ivre,
se sentit blêmir.
Mais il ne voulut pas avoir l'air d'être impressionné.
Il haussa ironiquement les épaules.
--C'est de la folie!
Mais Noémie, les dents serrées, impérieuse, tendit les mains.
--La clef!
Il n'osa pas la refuser.
--Voici.
Il ajouta:
--Mais retiens bien ceci: si tu franchis le seuil de la porte, ne
cherche plus à revenir.
Elle eut un grand geste.
--Revenir chez toi, près de toi! J'aimerais mieux m'étendre devant un
tramway, pour être écrasée vive, aller me jeter dans la Seine ou me
précipiter d'un sixième étage, que demeurer une heure sous le même toit
que toi!
--A ton aise, fit-il.
Et elle sortit.
Il demeura seul.
--Elle est folle! murmura-t-il.
Puis il pensa:
--C'est la jalousie. Elle est furieuse que j'aie possédé cette fille,
même malgré elle. Que les femmes sont bizarres!
Il appela le garçon et se fit servir du café et des liqueurs.
Noémie rentra chez elle, le coeur soulevé d'indignation.
Elle comprenait, elle, les conséquences que pouvait avoir pour cette
jeune fille, qui avait été bonne pour son fils, le crime brutal, sans
nom, dont s'était rendu coupable envers elle le misérable Régulus.
Ce crime pouvait avoir des suites, et c'était pour la pauvre enfant le
déshonneur, la honte, un avenir de douleur et de désespoir.
Qu'allait-elle faire?
Essayer de réparer. Et comment?
Elle ne pouvait pas révéler à cette enfant, encore ignorante peut-être,
vierge d'esprit et de pensée, si elle ne l'était plus de corps,
l'attentat monstrueux.
Mais elle voulait aller là-bas, savoir ce qui se passait, intervenir au
besoin; en tout cas, offrir sa vie, son sang, pour réparer un forfait
inexpiable.
Puis elle vivrait près de son fils.
Elle ferait la leçon au petit, lui dirait de ne pas la reconnaître.
Elle avait déjà pensé à cela: se faire la servante des gens qui allaient
élever son fils, car elle n'oserait pas le reprendre et aller vivre avec
lui.
N'aurait-elle pas à redouter pour lui la vengeance du misérable Régulus?
Elle était résolue maintenant. C'est cela qu'elle allait faire. Elle
était libre. Elle allait partir.
Elle porta la main à sa poche.
Il lui restait quelques sous à peine.
Elle ferait le voyage à pied, s'il le fallait, mais elle partirait.
Elle monta son escalier lentement, péniblement. Ses jambes avaient peine
à la porter.
L'horreur la faisait chanceler.
Arrivée devant sa porte, elle eut de la peine à ouvrir, tant sa main
tremblait. Puis, quand elle fut dans la chambre, elle fit un paquet à la
hâte de toutes ses hardes. Elle retrouvait, pendant ces recherches, des
objets ayant appartenu à son fils. Elle les prenait, les embrassait, les
arrosait de ses larmes. Mais cela l'attardait, et elle voulait être
partie avant le retour de l'autre....
Elle essuya ses pleurs, se remit à la besogne plus vivement.
De temps en temps, elle s'arrêtait pour écouter, tremblant d'entendre le
pas de son amant dans l'escalier.
Mais Régulus ne se montra pas.
Et elle était loin déjà quand il se décida à rentrer.
Il était tout à fait ivre.
Il vit la chambre en désordre et comprit que Noémie était partie.
Il fut pris d'un accès de fureur.
Et, avec un geste de menace lancé dans le vide:
--Je te rattraperai, cria-t-il, toi et ton _gosse_!
Puis il eut un hoquet, roula à terre et s'endormit.