se mettre au macquage du lin; pendant la canicule on avait étendu le
lin à rouir sur un champ. On l'avait ensuite mis dans la vieille étuve
et on avait chauffé le grand four pour le sécher; lorsqu'il serait
suffisamment sec, un jour on réunirait toutes les femmes du voisinage.
Elles s'installeraient dehors devant l'étuve et macqueraient le lin.
Puis elles le battraient avec des écangs pour retirer les fibres fines
et blanches des tiges. Les femmes seraient blanches de poussière, mais
cela n'arrêterait point la gaieté et le bavardage qui retentiraient
comme une tempête autour de l'étuve.
La préparation du lin achevée, on avait à assurer la cuisson du
pain dur pour l'hiver, la tonte des moutons et le changement des
domestiques. En novembre, viendraient les journées fatigantes où l'on
abattait le bétail et où l'on faisait les provisions de saucisses,
saucissons, petit salé, etc., et enfin, le coulage des chandelles.
La couturière qui faisait des robes avec l'étoffe tissée à la maison
viendrait; on avait toujours deux semaines charmantes où tout le monde
était réuni et occupé à la couture. Le cordonnier qui faisait les
chaussures de toute la maisonnée travaillait en même temps dans la
chambre des valets; on ne se lassait pas de le regarder couper le cuir,
poser des semelles et coudre.
Mais la grande hâte viendrait vers Noël; à la Sainte-Lucie, la femme
de chambre, vêtue de blanc, une couronne de verdure et de bougies sur
les cheveux, venait éveiller tout le monde à cinq heures du matin en
apportant du café; on inaugurait ainsi deux semaines de préparatifs
pendant lesquelles personne ne pouvait compter sur beaucoup de sommeil.
Il s'agissait de brasser la bière de Noël, de cuire le pain et les
gâteaux de Noël, de faire le grand nettoyage de Noël...
La voyageuse en était arrivée là, elle se voyait entourée de petits
fours sur le point d'être enfournés et de boucs de Noël en pain
d'épice, lorsque le cocher arrêta les chevaux au commencement de
l'allée de bouleaux, comme elle le lui avait demandé. Elle sursauta,
réveillée brusquement. C'était sinistre de se retrouver seule dans
la soirée déjà avancée après qu'on s'était vue en rêve entourée de
tous les siens. En descendant de la voiture pour monter à pied vers
son ancienne maison, la visiteuse fut si angoissée par la différence
entre le présent et le passé qu'elle aurait voulu retourner sur ses
pas. «A quoi bon revenir ici? Rien ne peut être comme autrefois», se
disait-elle.
Mais puisqu'elle y était, elle pourrait tout de même revoir le vieux
domaine; elle continua son chemin, quoique plus triste à chaque pas.
Elle avait entendu dire que le domaine était très délabré; il l'était
en effet. Mais le soir, on n'en voyait rien: tout lui semblait comme
par le passé. Voilà l'étang; dans sa jeunesse il était plein de
carassins que personne n'osait pêcher, son père désirant qu'on les
laissât tranquilles; devant le corps de logis, la cour était toujours
semblable à une chambre close sans échappée de vue d'aucun côté, comme
du temps de son père qui n'avait pas pu se décider à couper le moindre
buisson.
Elle s'était arrêtée à l'ombre du grand érable près de la grille
d'entrée, regardant tout. Et voilà, chose étrange, qu'un essaim de
pigeons vint s'abattre autour d'elle.
Elle put à peine se persuader que c'étaient de vrais oiseaux, car
les pigeons ne sont pas en mouvement après le coucher du soleil. Ce
devait être le beau clair de lune qui les avait éveillés. Croyant
qu'il faisait jour, ils avaient quitté le colombier, s'étaient sentis
étourdis, et voyant un être humain, avaient volé vers lui comme pour
chercher à se retrouver.
Or il y avait eu une foule de pigeons du temps de ses parents; les
pigeons étaient parmi les animaux que son père avait pris sous sa
protection particulière. Il était de mauvaise humeur dès qu'il
entendait parler de tuer un pigeon. Elle se sentit très heureuse
d'être ainsi reçue par ces beaux oiseaux dans son ancienne maison. Qui
lui disait que les pigeons n'étaient pas sortis dans la nuit à cause
d'elle? pour lui montrer qu'ils se souvenaient d'avoir jadis trouvé ici
un bon refuge? Ou peut-être son père lui envoyait-il ainsi un petit
signe pour qu'elle ne se sentît pas triste et angoissée en revoyant son
ancienne demeure?
A cette pensée un regret nostalgique des temps d'autrefois lui fit
monter les larmes aux yeux. La bonne vie qu'on avait menée dans cette
vieille maison! On avait eu des semaines de labeur, mais on avait eu
aussi des fêtes; on avait travaillé et peiné le jour, mais le soir on
s'était réuni autour de la lampe pour lire Tegner et Runeberg, Mme
Lenngren et Frederika Bremer. On avait cultivé du blé, mais aussi
des roses et des jasmins; on avait filé le lin, mais des chansons
populaires avaient accompagné le rouet. On avait bûché la grammaire et
l'histoire, mais on avait aussi joué du théâtre et composé des vers;
on s'était brûlé sur le fourneau en faisant la cuisine, mais on avait
appris à jouer du clavecin, de la flûte, de la guitare, du violon et
du piano. On avait planté des choux, des raves, des petits pois et
des haricots dans le potager derrière la maison, mais on avait eu un
autre jardin plein de pommes, de poires et de toutes sortes de fruits.
On avait vécu isolé, mais à cause de cela même on avait eu la mémoire
pleine de contes et de récits. On avait porté des vêtements tissés à la
maison, mais on avait pu vivre sans soucis et indépendant.
«Nulle part au monde on n'a su mener une existence aussi douce que
dans ces petits domaines seigneuriaux de mon enfance, pensa-t-elle. Il
y avait une juste mesure de travail et de plaisir, et c'était la joie
tous les jours. Comme j'aimerais y retourner! Depuis que j'ai revu mon
ancien foyer, il m'est pénible de le quitter.»
Puis s'adressant à l'essaim des pigeons: «Ne voulez-vous pas, dit-elle,
aller dire à mon père que j'ai la nostalgie de la maison? J'ai assez
longtemps été ballottée d'un endroit à un autre. Demandez-lui s'il ne
peut faire que je retourne bientôt à ma maison d'enfance.»
A peine eut-elle achevé ces mots que tout l'essaim des pigeons s'éleva
en l'air et s'envola. Elle essaya de le suivre des yeux, mais il
disparut très vite. On eût dit que toute la claire volée s'était
évaporée dans l'air scintillant.
Les pigeons venaient justement de s'enfuir, lorsqu'elle entendit dans
le jardin des cris perçants. Elle accourut, et vit quelque chose
d'extraordinaire: un petit, petit bonhomme guère plus haut qu'un
revers de main se débattait contre une chouette. Au premier abord sa
stupeur la cloua sur place, mais les cris du petit Poucet se faisant de
plus en plus plaintifs, elle intervint et sépara les combattants. La
chouette s'envola sur un arbre, mais le petit homme demeura devant elle.
--Je vous remercie de m'avoir secouru, dit-il. Mais vous avez eu tort
de laisser échapper la chouette, car elle me guette maintenant de la
branche là-haut et m'empêche de partir.
--Certainement j'ai été une étourdie de la laisser s'envoler,
avoua-t-elle. Mais ne pourrais-je pas t'accompagner jusqu'à l'endroit
où tu demeures?
Tout habituée qu'elle fût à composer des contes de fée, elle n'en était
pas moins assez étonnée de se trouver ainsi en conversation avec un
tomte. Cependant elle était peut-être moins surprise qu'on ne pourrait
le croire; ne s'était-elle pas attendue tout le temps à quelque
aventure extraordinaire en parcourant sous le clair de lune les allées
de son ancienne maison?
--C'est que j'avais l'intention de passer ici toute la nuit, dit le
petit homme. Si vous pouviez me montrer un abri sûr pour la nuit, je ne
retournerais dans la forêt qu'au lever du jour.
--Te montrer un abri? Tu n'habites donc pas ici?
--Je comprends que vous me prenez pour un tomte, dit le petit homme,
mais je suis un être humain comme vous; seulement j'ai été changé en
tomte.
--Voilà la chose la plus extraordinaire que j'aie jamais entendue! Ne
voudrais-tu pas me raconter comment cela t'est arrivé?
Le gamin n'était pas fâché de confier à quelqu'un ses aventures; à
mesure qu'il racontait, son interlocutrice était de plus en plus
ébahie, émerveillée et contente.
--Quelle chance étonnante de rencontrer quelqu'un qui a parcouru toute
la Suède sur le dos d'une oie! se disait-elle. Je n'ai qu'à écrire son
histoire pour faire ce livre qui m'a tant préoccupée. Comme j'ai bien
fait de revenir à la maison! J'ai été aidée dès mon retour.
En ce moment une idée lui traversa la tête, qu'elle osa à peine
formuler. Elle avait envoyé avec les pigeons un message à son père pour
lui dire qu'elle avait la nostalgie de la maison, et l'instant d'après
elle s'était vue aider pour une affaire qui lui avait donné tant de
souci. Serait-ce là une réponse de son père à ce qu'elle avait demandé?
XXXV
EN ROUTE VERS LA MER
_Vendredi, 7 octobre._
Depuis le commencement du voyage, les oies avaient volé droit vers le
Sud, mais en quittant la vallée du Fryken, elles prirent une autre
direction et, par le Vermland occidental et le Dalsland, elles se
dirigèrent vers le Bohuslän.
Ce fut un long voyage. Les oisons avaient eu assez d'exercice pour
ne plus se plaindre de la fatigue, et Nils reprenait un peu de son
ancienne bonne humeur. D'avoir parlé à un être humain, il se sentait
tout ragaillardi. La dame lui avait dit que sûrement, en continuant de
rendre service à tous ceux qu'il rencontrait, il n'était pas possible
que son aventure ne finît bien. Certes, elle ne pouvait lui prédire
comment il retrouverait sa vraie taille, mais elle lui avait rendu un
peu de confiance et de courage. Il ne songeait maintenant qu'au moyen
de dissuader le jars blanc de l'idée de retourner à Vemmenhög.
--Sais-tu, jars, dit-il une fois, pendant qu'ils nageaient dans l'air,
je crois que ce sera bien monotone pour nous de rester à la maison
tout l'hiver. Je suis en train de me dire que nous ne ferions peut-être
pas mal d'accompagner les oies sauvages à l'étranger.
--Tu ne parles pas sérieusement, je pense, s'écria le jars tout
effrayé, car, maintenant qu'il avait montré qu'il était capable de
suivre les oies jusqu'en Laponie, il ne demandait pas mieux que de
réintégrer son box dans l'étable du fermier Holger Nilsson.
Le gamin se tut, regardant le paysage où tous les bois de bouleaux, les
bouquets d'arbres et les jardins avaient arboré les couleurs rouges et
jaunes de l'automne et où les lacs s'allongeaient, bleu clair, entre
les rives jaunes.
--Je crois que je n'ai jamais vu la terre aussi jolie qu'aujourd'hui,
reprit-il après un moment de silence. Ne penses-tu pas que ce serait
dommage de s'enfermer à Vemmenhög, et de ne plus rien voir du monde?
--Je croyais que tu avais hâte de retrouver ton père et ta mère et de
leur montrer quel bon et brave garçon tu es devenu, dit le jars. Tout
l'été il n'avait fait que rêver du fier moment où il s'abattrait dans
la courette devant la maison de Holger Nilsson et où il montrerait
Finduvet et les six oisons aux oies domestiques, aux poules, aux
vaches, au chat et à la mère Nilsson elle-même; aussi la proposition de
Nils ne lui sourit-elle que médiocrement.
Les oies sauvages firent plusieurs fois halte. Partout elles trouvaient
de bons champs de chaume qu'elles ne quittaient qu'à regret. Ce ne fut
donc que vers le soir qu'elles se trouvèrent au-dessus du Dalsland. Ici
c'était presque plus beau qu'en Vermland. Les lacs étaient si nombreux
que la terre formait comme des bandes étroites et élevées entre eux.
Il n'y avait pas beaucoup de place pour des champs, mais les arbres
par contre y trouvaient un paradis, et les rives paraissaient de beaux
parcs. C'était comme si quelque chose dans l'air ou dans l'eau eût
retenu la lumière du soleil, alors que l'astre lui-même était descendu
derrière les collines. Des raies d'or jouaient sur les eaux sombres et
polies, et au-dessus de la terre tremblait une lueur claire, rose pâle,
d'où émergeaient des bouleaux d'un or léger, des trembles rouge vif et
des sorbiers jaune rouge.
--Mais ne trouves-tu donc pas, jars Martin, que ce sera triste de ne
plus voir de si belles choses? demanda-t-il.
--Je préfère de beaucoup les champs gras de notre plaine scanienne à
ces maigres collines pierreuses, répondit le jars. Mais tu comprends
bien que si tu tiens absolument à poursuivre le voyage, je ne
t'abandonnerai pas.
--J'espérais de toi cette bonne réponse, dit Nils; et le ton dont il
disait ces mots montrait qu'il se sentait soulagé d'un poids lourd.
Les oies sauvages passèrent au-dessus du Bohuslän avec la plus grande
rapidité possible; le jars blanc haletait en les suivant. Le soleil
était à l'horizon et disparaissait par moments derrière une colline.
Soudain on aperçut à l'ouest une raie lumineuse qui s'élargissait
à chaque coup d'ailes. C'était la mer qui s'étendait devant eux,
laiteuse, irisée tour à tour de reflets roses et de reflets azur, et
lorsqu'on eut doublé les rochers de la côte, on revit encore une fois
le soleil suspendu, énorme et rouge, au-dessus des flots où il allait
plonger.
En découvrant la mer libre et infinie et le soleil du soir, pourpre,
d'un éclat si doux qu'on pouvait le fixer, Nils sentit une grande paix
et une grande sécurité entrer dans son âme. «Pourquoi s'affliger, Nils
Holgersson, disait le soleil. Il est bon de vivre dans ce monde et pour
les grands et pour les petits. C'est aussi une belle chose que d'être
libre et sans soucis et d'avoir tout l'espace ouvert devant soi.»
*
* *
Les oies s'étaient posées pour dormir sur un petit écueil devant la
ville de Fjellbacka. Comme minuit approchait et que la lune était
montée très haut dans le ciel, la vieille Akka alla éveiller Yksi et
Kaksi, Kolme et Neljä, Viisi et Kuusi. Elle finit par pousser du bec
Poucet. «Qu'y a-t-il, mère Akka?» s'écria-t-il en sautant sur ses
pieds. Nils vit tout à côté de lui quelque chose qu'il prit d'abord
pour une haute pierre pointue; il comprit vite son erreur, et s'aperçut
que c'était un gros oiseau de proie; il reconnut Gorgo, l'aigle.
Évidemment lui et Akka s'étaient fixé un rendez-vous, car personne ne
manifesta la moindre surprise.
--Voilà ce qui s'appelle être exact, dit Akka en le saluant.
--J'arrive, répondit Gorgo, mais j'ai bien peur que seule mon
exactitude ne mérite vos éloges. J'ai très mal réussi la commission que
vous m'aviez confiée.
--Je suis bien sûre que tu as fait plus que tu ne dis.
--Je n'ai point eu de chance. J'ai eu vite fait certes de trouver la
ferme de Holger Nilsson: après avoir plané quelques heures au-dessus
de la maison, j'ai aperçu le tomte. Je fondis sur lui et l'emportai
dans un champ pour mieux causer avec lui. Je dis que je venais de la
part d'Akka de Kebnekaïse pour le prier de faire à Nils Holgersson des
conditions moins dures.
--Je le voudrais, répondit-il, car j'ai appris qu'il s'est fort bien
conduit en voyage. Mais ce n'est pas en mon pouvoir.
Je me suis fâché et je l'ai menacé de lui crever les yeux s'il ne se
rendait pas.
--Fais de moi ce que tu voudras, a-t-il repris, il n'en sera pas moins
pour Nils Holgersson comme je l'ai dit. Mais tu devrais l'avertir qu'il
ferait bien de revenir avec son jars, car les affaires vont mal ici.
Holger Nilsson s'était porté garant pour son frère et a dû payer une
grosse somme. Puis il a acheté un cheval avec de l'argent emprunté,
mais le cheval est tombé boiteux dès le premier jour, et depuis il n'en
tire aucun profit. Dis donc à Nils Holgersson que ses parents ont déjà
dû vendre leurs vaches, et qu'ils seront peut-être forcés de quitter la
ferme si personne ne leur vient en aide.
En entendant ce récit, Nils fronça les sourcils, et ses poings se
serrèrent si fort que les articulations des doigts en étaient blanches.
«Il a agi cruellement, le tomte, dit-il, en fixant une condition telle
qu'il m'est impossible de retourner aider mes parents. Mais il ne fera
pas de moi un traître, qui trompe son ami. Père et mère sont des gens
honnêtes, et je sais qu'ils aimeraient mieux se passer de mon secours
que de me voir revenir avec une mauvaise conscience.»
XXXVI
LE RETOUR A VEMMENHÖG
Akka conduisit les oies sauvages vers la plaine scanienne; à perte de
vue c'étaient de vastes champs de blé et de betteraves, des fermes
basses entourant de larges cours, une infinité de petites églises
blanches, de vilaines usines à sucre grises, des bourgs pareils à des
petites villes autour des gares. Il y avait des tourbières, des mines
de houille avec de hauts amoncellements de charbon, des routes qui
couraient entre des rangées de saules étêtés, des chemins de fer qui
se croisaient et formaient un réseau aux mailles serrées. Des petits
lacs entourés de bouquets de hêtres brillaient çà et là, flanqués de
châteaux.
--Regardez maintenant! Regardez bien! cria l'oie-guide. Voilà ce que
vous verrez à l'étranger, depuis la côte de la Baltique jusqu'aux
Alpes, que je n'ai jamais franchies.
Lorsque les oisons eurent regardé la plaine, Akka les mena à la côte
du Sund. De basses prairies y descendent doucement jusqu'à l'eau; de
longues bandes de varech noirci rejeté par les vagues forment une
bordure zigzaguante. A quelques endroits il y avait des collines et des
champs de sable mouvant. Les hameaux de pêcheurs rangeaient sur la rive
leurs maisonnettes de briques toutes pareilles, avec un petit phare au
bout d'une jetée, et partout des filets suspendus à sécher.
--Regardez en bas! cria Akka. Voilà comment sont les côtes de
l'étranger.
Enfin les oies passèrent au-dessus de quelques villes: une masse de
cheminées d'usine, des rues encaissées entre de hautes maisons noircies
de fumée, de grands et beaux jardins publics, des ports remplis de
navires, parfois d'anciennes fortifications, des châteaux et de
vieilles églises.
--Voilà comment sont les villes de l'étranger, bien que beaucoup plus
grandes, disait Akka. Mais celles-ci pourront bien un jour devenir
grandes aussi.
Après ces tours sur la plaine, Akka descendit avec sa bande dans un
marais du canton de Vemmenhög. Nils ne put s'empêcher de se demander
si ce jour-là elle n'avait pas fait tous ces coudes et ces cercles
au-dessus de la Scanie pour lui montrer que son pays pouvait se
comparer à n'importe quelle terre de l'étranger. Il se dit qu'elle
s'était donné cette peine bien gratuitement: il ne songeait pas à se
demander si son pays était riche ou pauvre: depuis qu'il avait aperçu
les premiers saules en bordure des routes, la première maison basse à
colombage, le mal du pays l'avait repris.
CHEZ HOLGER NILSSON
Le temps était gris et brumeux. Les oies sauvages faisaient la sieste,
quand tout à coup Akka vint à Nils:
--Le temps semble être au calme, dit-elle, et je pense que demain nous
traverserons la Baltique.
--Bon! dit Nils. Il ne put rien ajouter, tant sa gorge se serra. Il
avait espéré, malgré tout, qu'il serait délivré de l'enchantement,
pendant qu'on était encore en Scanie.
--Nous sommes assez près de Vemmenhög maintenant, poursuivit Akka.
J'ai pensé que tu aimerais peut-être faire une visite à ta maison en
passant. Ensuite tu ne verras pas de sitôt ta famille.
--Il vaut peut-être mieux que je n'y aille pas, répondit Nils; mais le
ton de sa voix disait combien la proposition lui souriait.
Akka répondit:
--Tu dois aller voir comment on va chez toi. Qui sait si tu ne pourras
pas les aider, si petit que tu sois.
--Vous avez raison, mère Akka. J'aurais dû y penser avant, répondit
Nils, très excité.
L'instant d'après, ils étaient, lui et Akka, en route pour la ferme de
Holger Nilsson. Ils descendirent à l'abri du mur en pierres sèches qui
entourait la ferme.
--C'est étrange comme tout ici est demeuré pareil, dit Nils en grimpant
sur le mur. Il me semble que c'est hier qu'assis ici je vous ai vues
venir.
--Sais-tu si ton père a un fusil? demanda tout à coup Akka.
--Mais oui, dit Nils. C'est à cause de ce fusil que j'ai voulu rester à
la maison ce dimanche-là.
--Alors je n'ose pas t'attendre ici. Il vaut mieux que tu viennes nous
rejoindre au cap de Smygehuk demain matin. Tu pourras passer la nuit
ici.
--Oh non! ne partez pas, mère Akka! s'écria Nils en sautant du mur. Il
ne savait pourquoi, mais il avait le sentiment que quelque chose leur
arriverait, à lui ou aux oies, et qu'ils ne se retrouveraient plus.
--Vous voyez bien que je suis triste de ne pas pouvoir retrouver ma
taille normale, continua-t-il; mais je veux que vous le sachiez, je ne
regrette pas de vous avoir suivies le printemps dernier. J'aimerais
mieux ne jamais redevenir un homme que de n'avoir pas fait ce voyage.
Akka aspira longuement l'air avant de répondre.
--Il y a une chose dont j'ai souvent voulu te parler, commença-t-elle.
Ça ne presse pas puisque tu ne reviens pas parmi les tiens pour y
rester, mais j'aime autant te le dire maintenant. Voici. Si vraiment
tu penses que tu as appris quelque chose de bon parmi nous, tu n'es
peut-être pas d'avis que les hommes doivent être seuls sur la terre?
Pense donc quel grand pays vous avez! Ne pourriez-vous pas nous laisser
quelques rochers nus sur la côte, quelques lacs qui ne sont pas
navigables et des marais, quelques fjells déserts et quelques forêts
éloignées où nous autres, pauvres bêtes, nous serions tranquilles?
Toute ma vie j'ai été chassée et poursuivie. Comme il serait bon de
savoir qu'il y a quelque part un refuge pour une créature comme moi!
--Certainement je serais content de pouvoir vous venir en aide, dit le
gamin, mais je n'aurai jamais beaucoup à dire parmi les hommes.
--Enfin! Mais voilà que nous restons là à bavarder comme si nous ne
devions jamais plus nous revoir, interrompit Akka. Et pourtant nous
nous reverrons demain. Au revoir donc!
Elle leva ses ailes pour partir, mais revint encore une fois, le
caressa doucement du bec et s'envola enfin.
C'était au milieu du jour, mais personne ne remuait dans la ferme. Nils
put donc aller où il voulait. Il courut rapidement à l'étable, sachant
que les vaches sauraient le mieux le renseigner. L'étable présentait
un triste aspect: au lieu des trois belles bêtes qui au printemps
l'avaient habitée, il n'y en avait plus qu'une. C'était Rose-de-Mai.
Regrettant ses camarades, elle penchait la tête, et ne touchait presque
pas à son fourrage.
--Bonjour, Rose-de-Mai! s'écria Nils, et il courut sans crainte jusqu'à
elle. Comment vont le père et la mère? Comment vont les oies et les
poules et le chat? Où sont donc tes camarades, Lis-d'Or et Étoile?
En reconnaissant la voix du gamin, la vache tressaillit, puis elle
baissa la tête comme pour lui porter un coup de corne. Mais l'âge avait
assagi ses mouvements, et elle se donna d'abord le temps de regarder
Nils Holgersson. Il était aussi petit qu'en partant, et il était
vêtu de la même façon, mais pourtant il semblait tout autre. Ce Nils
Holgersson, qui était parti au printemps, avait la démarche lourde et
traînante, et les yeux endormis; celui qui revenait était alerte et
souple, il parlait vivement; ses yeux brillaient et étincelaient. Il
avait la tenue si droite et si ferme qu'il inspirait du respect, tout
petit qu'il était.
--Meuh! mugit Rose-de-Mai. On m'avait bien dit qu'il était changé. Je
n'ai pas voulu le croire! Sois le bienvenu, Nils Holgersson, sois le
bienvenu à la maison. Voilà le premier moment de joie que j'aie depuis
je ne sais combien de temps.
--Je te remercie, Rose-de-Mai! dit Nils, le cœur réchauffé par cet
accueil. Donne-moi maintenant des nouvelles de mes parents!
--Ils n'ont eu que des chagrins depuis ton départ. La pire histoire est
celle du cheval qui a coûté tant d'argent et qui tout l'été a été là
sans pouvoir rien faire que manger. Ton père ne veut pas le tuer, mais
personne ne veut l'acheter. C'est à cause de lui qu'on a dû vendre mes
deux compagnes, Étoile et Lis-d'Or.
Il y avait autre chose que Nils brûlait du désir d'apprendre, mais il
était trop embarrassé pour en parler directement. Il demanda donc:
--Ma mère a été très ennuyée, je pense, en voyant que le jars blanc
s'était envolé?
--Je ne crois pas qu'elle aurait eu tant de chagrin à cause du jars, si
seulement elle avait su comment il avait disparu. Maintenant elle se
plaint surtout de ce que son propre fils, en se sauvant de la maison,
ait emporté le jars.
--Ah! elle croit que je l'ai volé? demanda Nils.
--Que veux-tu qu'elle croie?
--Père et mère s'imaginent donc que j'ai couru le pays comme un
mendiant cet été!