--Ils t'ont regretté avec la douleur qu'on ressent lorsqu'on perd ce

qu'on a de plus cher au monde.

Nils sortit vivement de l'étable. Il se rendit à l'écurie, qui était

toute petite, mais propre et bien tenue. On voyait que Holger Nilsson

l'avait bien installée pour que le nouveau venu s'y plût. Il y avait là

un grand et beau cheval qui luisait littéralement de santé.

--Bonjour! salua Nils. J'ai entendu dire qu'il y avait un cheval malade

par ici. Ce n'est pas possible que ce soit toi; tu as l'air si bien

portant?

Le cheval tourna la tête vers le gamin et le regarda longuement.

--Est-ce toi le fils de la maison? dit-il. J'ai entendu dire beaucoup

de mal de toi. Mais tu as l'air si gentil, je ne te prendrais jamais

pour Nils si je n'avais entendu dire qu'il a été changé en tomte.

--Je sais que j'ai laissé un mauvais souvenir derrière moi, dit Nils

Holgersson. Ma propre mère croit que je suis parti comme un voleur. Je

ne compte pas rester longtemps ici, mais j'ai voulu savoir ce que tu

avais.

--Quel dommage que tu ne restes pas, dit le cheval. Je sens que nous

serions devenus amis. Pour moi je souffre d'une bagatelle: une pointe

de couteau ou un autre objet pointu m'est entré dans le pied. Cette

pointe est si bien cachée que le docteur n'a pu la trouver, mais elle

me fait beaucoup de mal et m'empêche de marcher. Si tu pouvais avertir

Holger Nilsson de ce que j'ai, je crois bien qu'il pourrait me guérir.

Je serais content d'être utile. J'ai tout à fait honte de rester oisif.

--Tant mieux, je suis content que tu n'aies pas de vraie maladie!

répondit Nils. Nous tâcherons de te guérir; permets que je fasse

quelques marques sur ton sabot avec mon canif.

Nils en finissait à peine avec le cheval, lorsqu'il entendit des voix

dans la cour. C'étaient ses parents qui rentraient. On voyait qu'ils

étaient lourds de soucis. La mère avait beaucoup plus de rides, et les

cheveux du père avaient grisonné. La mère était en train de persuader

au père qu'il fallait emprunter de l'argent à son beau-frère.

--Non, non, je n'emprunterai plus d'argent, disait le père, en passant

devant la porte entre-bâillée de l'écurie. Rien n'est plus terrible

que d'être endetté. Il vaut mieux vendre la maison.

--Je ne dirais rien contre ce projet, répondit la mère, s'il n'y

avait pas le gamin. Que ferait-il, s'il revenait un jour, pauvre et

misérable, et qu'il ne nous trouvât pas ici?

--C'est triste certainement, répondit le père, mais il faudrait

demander à ceux qui achèteront la ferme de l'accueillir avec douceur et

de lui dire qu'il est toujours attendu et bienvenu chez nous. Car nous

ne lui dirons pas un mot de reproche. C'est entendu, n'est-ce pas?

--Certainement! Ah! si seulement il était là, et que je n'eusse pas à

me dire qu'il a faim et froid sur les routes!

Nils n'entendit pas davantage de leur conversation, car ils entrèrent

dans la maison. Il aurait voulu courir après eux, mais ne seraient-ils

pas encore plus chagrinés de le retrouver tel qu'il était?

Pendant qu'il hésitait encore, une voiture s'arrêta à la grille. Nils

faillit pousser un cri d'étonnement en voyant descendre deux personnes

qui ne pouvaient être qu'Asa et son père. Ils montèrent vers la maison

la main dans la main, graves et recueillis, avec une belle lumière de

bonheur dans les yeux. Arrivés à mi-chemin, Asa arrêta son père:

--C'est entendu, n'est-ce pas, père; nous ne dirons rien de ce tomte

qui ressemble tant à Nils, du petit sabot ni des oies.

--Certainement non! répondit Jon Assarsson. Je dirai seulement que leur

fils t'a aidée plusieurs fois pendant que tu me cherchais à travers le

pays, et que nous sommes venus leur demander si nous ne pouvions pas en

revanche leur rendre quelque service, maintenant que je suis un homme

aisé, riche même à cause de la mine que j'ai trouvée là-haut.

Ils entrèrent dans la maison, et Nils aurait donné beaucoup pour

entendre la conversation, mais il n'osait se montrer dans la cour.

Lorsque Asa et son père ressortirent, le père et la mère les

accompagnaient. Ils semblaient ranimés d'une nouvelle vie.

Lorsque les visiteurs furent partis, le père et la mère restèrent un

moment à la grille, regardant s'éloigner la voiture.

--Je ne veux plus être triste, père, puisque nous avons entendu dire

tant de bien de Nils, s'écria la mère.

--Ils n'ont pas dit beaucoup de choses en somme, dit le père songeur.

--Ça ne te suffit-il pas qu'ils soient venus ici exprès pour nous

proposer leurs services en remerciement de ceux que Nils leur a rendus?

Je trouve même que tu aurais pu accepter leur offre.

--Non, non, la mère! Nous n'accepterons de l'argent de personne ni en

prêt ni en cadeau. Je veux d'abord me débarrasser de mes dettes; nous

nous relèverons bien. Nous ne sommes pas encore décrépits, j'espère,

hein?

Le père rit en prononçant ces mots.

--On dirait que tu te réjouis de te défaire de cette terre où tu as mis

tant de travail, dit la mère d'un ton de reproche.

--Tu ne comprends donc pas pourquoi je ris? dit le père. C'est cette

idée que Nils était perdu qui m'a ôté les forces, vois-tu. Maintenant

que je sais qu'il vit, et qu'il promet de devenir un homme honnête, tu

verras que Holger Nilsson est encore capable de travailler.

La mère rentra dans la maison, et Nils dut rapidement se cacher dans un

coin, car le père se dirigeait vers l'écurie. Il alla auprès du cheval,

et s'empara encore une fois du pied boiteux pour chercher où était le

mal.

--Qu'est-ce qu'il y a donc là? s'écria-t-il en voyant quelques lettres

gravées sur le sabot.

--«Retire le fer du pied!» lut-il avec stupeur. Néanmoins il se mit à

examiner le sabot.

--Je crois, ma foi, qu'il y a là quelque chose de pointu, murmura-t-il.

Pendant que le père s'occupait du cheval, et que Nils restait immobile

dans son coin, une nouvelle visite arriva. Le jars blanc, se sachant si

près de son ancienne demeure, n'avait pu résister au désir de montrer

sa femme et ses enfants à ses anciens camarades, et il était parti avec

Finduvet et les six oisons.

Il n'y avait personne dans la cour, lorsqu'ils arrivèrent chez Holger

Nilsson. Le jars descendit tranquillement avec sa famille et montra à

Finduvet les splendeurs de son installation d'oie domestique. Après

avoir fait les honneurs de la cour, il s'aperçut que la porte de

l'étable était restée entr'ouverte.

--Venez voir! cria-t-il. Venez voir où je logeais jadis! C'est autre

chose que de séjourner dans les marais et les tourbières, comme nous

faisons maintenant!

Le jars se tenait sur le seuil de l'étable.

--Il n'y a personne ici, appela-t-il. Viens, Finduvet, viens voir le

box aux oies! N'aie pas peur! Il n'y a aucun danger.

Là-dessus le jars, Finduvet et les six oisons entrèrent dans le box aux

oies pour contempler le luxe au milieu duquel le grand jars blanc avait

vécu autrefois, avant de se joindre aux oies sauvages.

--Voilà comment c'était. Là était ma place et là était l'auge, toujours

remplie d'avoine et d'eau. Attendez donc, je crois qu'il y en a encore

un peu!

Le jars blanc se précipita et se mit à manger goulûment.

Cependant Finduvet s'inquiétait.

--Sortons vite! suppliait-elle.

--Encore quelques grains! dit le jars.

Au même moment il poussa un cri et se précipita vers la sortie. Trop

tard. La porte se refermait en claquant, et la maîtresse poussait le

verrou. Les voilà pris!

Le père venait de retirer un morceau de fer pointu du pied de son

cheval et caressait la bête avec bonheur, lorsque la mère arriva tout

essoufflée.

--Viens donc, père, viens voir la belle prise que j'ai faite!

cria-t-elle.

--Attends un moment, et regarde d'abord ici. J'ai découvert ce qui

blessait le cheval!

--Je crois que la chance va nous revenir, dit la mère. Figure-toi que

le grand jars qui disparut le printemps dernier, est revenu avec sept

oies sauvages. Il a dû suivre une bande d'oies sauvages. Ils sont allés

tout droit dans l'étable à leur place et je les ai enfermés.

--C'est étrange! dit Holger Nilsson. Ce qui me fait le plus de plaisir,

c'est que nous ne pouvons plus soupçonner Nils d'avoir emporté le jars

en partant.

--En effet. Mais j'ai bien peur que nous ne soyons obligés de les tuer

dès ce soir. C'est la Saint-Martin dans quelques jours; il faudra nous

dépêcher d'aller les vendre à la ville.

--Il serait bien dommage de tuer le jars puisqu'il est revenu en si

bonne compagnie, objecta Holger Nilsson.

--Si les temps étaient moins durs, on le laisserait bien vivre, mais

puisque nous ne resterons probablement pas ici, que ferions-nous des

oies?

--C'est vrai.

--Viens donc m'aider à les porter dans la cuisine! dit la mère.

Ils partirent; quelques instants plus tard, Nils vit son père sortir

de l'étable, le jars sous un bras et Finduvet sous l'autre. Le jars

criait comme toujours lorsqu'il était en danger: «Au secours, Poucet,

au secours!»

Nils l'entendit très bien; il ne bougea pourtant pas de la porte de

l'écurie. Ce n'est pas qu'il se dît un seul instant que ce serait très

bien pour lui si l'on tuait le jars blanc,--il ne se rappelait même

pas en ce moment la condition du tomte--; ce qui le retenait c'est

que, pour sauver le jars, il faudrait se montrer tel qu'il était à ses

parents; et cela lui répugnait beaucoup.

--Ils ne sont déjà pas bien heureux, se dit-il; faut-il que je leur

fasse encore ce chagrin?

Mais lorsque la porte se referma sur le jars, Nils oublia ses

hésitations. Il traversa la cour aussi vite qu'il put et entra dans le

vestibule. Il quitta ses sabots par vieille habitude, et s'approcha de

la porte. De nouveau il s'arrêta.

--C'est le jars blanc qui est en danger, se dit-il, lui qui a été ton

meilleur ami depuis que tu as quitté cette maison.

A cet instant il revit brusquement tous les dangers que lui et le jars

avaient affrontés ensemble sur les lacs gelés et la mer tempêtueuse,

et parmi les féroces bêtes de proie. Son cœur se gonfla de

reconnaissance et d'affection, et il frappa à la porte.

--Qui est là? demanda le père en ouvrant.

--Mère, mère, ne fais pas de mal au jars! cria Nils en entrant comme

une trombe.

Le jars et Finduvet, qui reposaient liés sur un banc, poussèrent un cri

de joie en entendant sa voix.

Mais celle qui poussa le cri de joie le plus fort, ce fut la mère. «Oh!

Nils, Nils! comme tu es devenu grand et beau!» cria-t-elle.

Le gamin s'était arrêté sur le seuil, comme incertain de l'accueil

qu'on lui ferait. «Dieu soit loué, qui t'a ramené auprès de moi! dit la

mère. Viens! viens!»

--Sois le bienvenu, fils, dit le père sans pouvoir proférer un mot de

plus.

Nils hésitait encore sur le seuil. Il ne comprenait pas leur joie. Mais

la mère s'était élancée vers lui, et lui avait jeté les bras autour du

cou. Alors Nils comprit ce qui était arrivé:

«Père, mère, je suis redevenu grand! je suis redevenu un homme!»

cria-t-il.

LES ADIEUX DE NILS AUX OIES SAUVAGES

_Mercredi, 9 novembre._

Nils se leva avant l'aube le lendemain matin et se rendit vers la côte.

Lorsque le jour commença à poindre, il était au rendez-vous fixé par

Akka, un peu à l'est du hameau de Smyge. Il était seul. Avant de

partir, il était entré dans l'étable chez le jars blanc pour essayer

de l'éveiller. Mais celui-ci n'avait pas dit un mot, avait de nouveau

fourré sa tête sous son aile et s'était rendormi.

Le jour promettait d'être très beau, presque aussi beau que ce jour de

printemps où les oies sauvages étaient venues. La mer s'étendait vaste

et immobile. L'air était calme, et Nils songeait au bon voyage que

feraient ses amies.

Il était encore dans une espèce de demi-rêve. Tantôt il se croyait

tomte, tantôt il était le vrai Nils Holgersson. Apercevant une clôture

sur son chemin, il avait peur de continuer avant de s'être persuadé

qu'il n'y avait pas d'animal dangereux caché derrière. Puis il riait,

heureux de se rappeler qu'il était grand et fort et n'avait pas besoin

d'avoir peur.

Arrivé au bord de la mer, il se posta sur la grève pour que les oies

le vissent bien. C'était un jour de migration. A chaque instant des

notes d'appel et de ralliement se faisaient entendre. Il sourit en se

disant que personne ne savait aussi bien que lui ce que les oiseaux se

criaient les uns aux autres.

Des bandes d'oies sauvages passaient. «Pourvu que ce ne soient pas les

miens qui s'envolent sans me dire adieu!» pensa-t-il. Il aurait tant

voulu leur raconter comment il était redevenu un homme!

Une bande s'approcha, volant plus vite et criant plus fort que les

autres. Quelque chose lui disait que c'était celle-là. Mais il ne la

reconnaissait pas aussi sûrement qu'il aurait fait la veille.

Les oies ralentirent leur vol et louvoyèrent au-dessus de la grève.

Nils comprit que c'étaient ses compagnons de voyage. Mais pourquoi ne

descendaient-ils pas? Ils ne pouvaient pas ne pas le voir.

Il essaya de lancer un appel, mais sa langue refusa d'obéir. Il ne put

articuler la note juste.

Il entendit Akka appeler dans l'air, mais il ne comprit pas ce qu'elle

criait. «C'est étrange, se dit-il. Les oies sauvages ont-elles donc

changé de langage?»

Il agita son bonnet en l'air et courut le long de la grève, criant: «Me

voici! où es-tu?»

Cela ne sembla avoir d'autre effet que d'effrayer les oies. Elles

s'élevèrent plus haut et s'éloignèrent de la côte. Alors enfin il

comprit: les oies ignoraient qu'il était redevenu homme. Elles ne le

reconnaissaient plus.

Il ne put les rappeler, car les hommes ne savent pas parler la langue

des oiseaux. Il ne savait plus ni la parler ni la comprendre.

Bien que Nils fût heureux d'être délivré de l'enchantement, il trouva

amer de se séparer ainsi de ses amies, les oies. Il s'assit sur le

sable et se couvrit le visage de ses mains. A quoi bon les regarder

partir?

Mais tout à coup il entendit un bruissement d'ailes: la vieille mère

Akka n'avait pu se résoudre à quitter ainsi son Poucet, et elle était

revenue en arrière. Maintenant que Nils se tenait immobile, elle osa

approcher. Sans doute avait-elle compris soudain qui c'était. Elle

descendit sur le cap près de lui.

Nils poussa un cri de joie et la serra dans ses bras. Les autres oies

s'approchèrent alors et le caressèrent du bec. Elles caquetaient et

bavardaient et le félicitaient. Nils aussi leur parla, les remerciant

du beau voyage qu'il avait fait avec elles.

Brusquement les oies sauvages se turent, le regardèrent d'un regard

étrange et s'écartèrent. Elles semblaient tout à coup avoir compris ce

qu'il y avait de changé et se dire: «Il est redevenu un homme! Il ne

nous comprend pas, et nous ne le comprenons pas non plus!»

Alors Nils se leva et alla à Akka. Il l'embrassa et la caressa. Puis

il alla à Yksi et Kaksi, Kolme et Neljä, Viisi et Kuusi, toutes les

vieilles oies de la bande, et les embrassa également. Ensuite il les

quitta vivement, en remontant la grève pour rentrer chez lui. Il savait

que le chagrin des oiseaux ne dure jamais longtemps, et il voulait se

séparer de ses amis pendant qu'ils regrettaient encore de le perdre.

Lorsqu'il fut arrivé en haut de la dune, il se retourna et regarda

tous les groupes d'oiseaux qui se préparaient à traverser la mer.

Tous criaient leurs appels; seule une bande d'oies sauvages volait en

silence, tant qu'il put la suivre des yeux.

Mais leur triangle était en ordre parfait, les intervalles étaient bien

respectés, la vitesse bonne et les coups d'ailes vigoureux et égaux.

Nils sentit un tel élan de regret qu'il eût presque souhaité redevenir

le Poucet qui pouvait voyager au-dessus de la terre et de la mer avec

une bande d'oies sauvages.

FIN

TABLE DES CHAPITRES

Pages

I. Nils Holgersson 1

II. Akka de Kebnekaïse 22

III. Avec les oies sauvages 43

IV. Glimmingehus 58

V. La grande danse des grues à Kullaberg 75

VI. Temps de pluie 87

VII. La vallée de la rivière de Ronneby 93

VIII. Karlskrona 102

IX. Voyage à Œland 114

X. La pointe méridionale d'Œland 120

XI. Le grand papillon 130

XII. La petite île Karl 135

XIII. Deux villes 150

XIV. La saga du Smâland 164

XV. Les corneilles 171

XVI. La vieille paysanne 192

XVII. Du Taberg à Huskvarna 205

XVIII. La prédiction 210

XIX. Le lé de bure 217

XX. La saga de Karr et de Poil-Gris 222

XXI. La débâcle des glaces 241

XXII. La Dalécarlie. Le soir de la Sainte-Valborg 246

XXIII. L'inondation 256

XXIV. La saga de l'Uppland 269

XXV. Finduvet 275

XXVI. Gorgo l'aigle 293

XXVII. A travers le Gestrikland 305

XXVIII. Une journée en Helsingland 311

XXIX. Le Vesterbotten et la Laponie 316

XXX. Asa, la gardeuse d'oies, et le petit Mats 327

XXXI. Chez les Lapons 344

XXXII. Vers le sud! vers le sud! 356

XXXIII. Légendes de Herjedalen 364

XXXIV. Un petit domaine 373

XXXV. En route vers la mer 386

XXXVI. Le retour à Vemmenhög 391

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Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède · 第 25 / 25 段