près de la rive orientale d'un grand lac. Ce lac était en ce moment
aussi rose que le ciel. Les rives étaient jaunes grâce aux petits bois
dorés par l'automne et aux chaumes des champs. Derrière cette bande
jaune, la forêt de sapins formait une large ceinture sombre au-dessus
de laquelle bleuissait à l'est une rangée de collines; le long de
l'horizon occidental courait en forme d'arc une chaîne de montagnes
étincelantes, pointues, dentelées, d'une couleur si douce et si tendre
qu'elle n'a pas de nom, et que Nils n'aurait pu la dire ni rouge, ni
blanche, ni bleue; il n'y avait pas de nom pour cette couleur. Tout
autour du lac, dans la bande jaune s'élevaient un peu partout des
églises blanches et des villages rouges, et juste à l'est, de l'autre
côté du détroit qui séparait l'île de la terre ferme, adossée à une
montagne protectrice, s'étendait sur la rive une ville, au milieu d'un
pays fertile et cultivé. «Voilà une ville qui a su se procurer une
belle et bonne situation, songea Nils. Je me demande quel est son nom.»
En ce moment il sursauta. Plongé dans la contemplation du pays, il
n'avait pas remarqué que des visiteurs s'étaient approchés de la tour.
Ils montaient les escaliers d'un pas si rapide qu'il eut à peine le
temps de trouver une cachette.
C'étaient des jeunes gens et des jeunes filles qui faisaient ensemble
une excursion à pied à travers le Jemtland. Ils se félicitaient d'être
arrivés à la ville d'Œstersund la veille au soir pour jouir le
matin de cette belle vue du Frösö, d'où l'on distinguait plus de vingt
milles à la ronde. Ils se montraient et se nommaient les églises et
les fjells. Les plus proches étaient les fjells d'Ovik, ils étaient
d'accord sur ce point; mais lequel de ces sommets était l'Areskutan?
Une jeune fille tira de son sac une carte qu'elle déploya sur ses
genoux, et ils s'assirent pour l'étudier. Nils fut inquiet de les voir
rester si longtemps. Le jars ne pourrait venir le chercher pendant
qu'ils étaient là, et il savait que les oies avaient hâte de continuer
leur voyage. Au milieu de la conversation des touristes, il crut un
moment entendre un caquetage d'oies et des coups d'ailes, mais il n'osa
sortir de sa cachette.
XXXIII
LÉGENDES DE HERJEDALEN
Lorsque les touristes furent partis et que Nils put regarder autour de
lui, il ne vit d'oies sauvages nulle part. Aucun jars blanc ne vint
le chercher. Il appela plusieurs fois, mais en vain. Il ne crut pas
un instant que les oies l'eussent abandonné, mais il eut peur qu'un
malheur ne leur fût arrivé, et il se creusait la tête pour trouver un
moyen de les rejoindre, quand Bataki, le corbeau, tout à coup s'abattit
près de lui.
Jamais Nils n'aurait cru qu'il saluerait Bataki aussi joyeusement:
--Mon cher Bataki, lui dit-il, quelle chance que tu sois venu ici!
Pourrais-tu me donner des nouvelles du jars blanc et des oies sauvages?
--Je viens de leur part, dit Bataki. Akka avait aperçu un chasseur et
elle n'a pas osé t'attendre. Elle m'a chargé de te ramener auprès de
tes amis. Monte donc sur mon dos, et nous les aurons vite rejoints.
Nils s'installa sur le dos du corbeau, qui l'emporta vers le sud. Ils
descendirent dans une large vallée. Le pays était très beau: de hautes
montagnes comme dans le Jemtland, mais très peu de terres cultivées,
très peu de villages. Bataki s'abattit dans un chaume, et fit descendre
Nils.
--Il y a eu ici de l'orge cet été, dit-il; tâche d'en trouver quelques
grains à manger.
Pendant que Nils cherchait des épis, en détachait les grains et
mangeait, Bataki causa avec lui.
--Tu vois ce grand et beau fjell qui s'élève là-bas droit au sud?
commença-t-il.
--Oui, je vois.
--Eh bien, il s'appelle le Sonfjell, continua le corbeau, et il y a eu
là énormément de loups jadis. Les gens qui habitaient la vallée de ce
fleuve ont eu souvent bien du mal à se tirer d'affaire.
--Ne peux-tu pas me raconter quelque belle histoire de loups? demanda
Nils.
--J'ai entendu raconter qu'il y a longtemps, les loups auraient attaqué
un homme qui vendait des fûts et des baquets de toute espèce, dit
Bataki. Il était de Hede, village situé à quelques milles en amont dans
cette vallée. C'était pendant l'hiver, et les loups le poursuivirent
sur la glace du fleuve Ljusnan sur lequel il voyageait. Ils étaient
environ une dizaine, et le cheval de l'homme de Hede était mauvais
coureur. Le péril était imminent.
Les rives étaient désertes, et il y avait bien deux milles jusqu'à la
prochaine ferme. L'homme fut comme paralysé de terreur.
En ce moment il vit quelque chose remuer entre les sapins plantés dans
la glace pour marquer le chemin. Quand il distingua ce que c'était sa
terreur s'accrut.
Ce n'étaient point des loups, mais une pauvre vieille femme qui courait
le pays en mendiant, et qu'on appelait Maline. Elle était bossue et
boitait d'une jambe; aussi la reconnut-il de loin.
La vieille femme marchait droit à la rencontre des loups. Elle ne les
avait sans doute pas encore aperçus, et l'habitant de Hede se rendit
compte tout de suite que s'il passait devant elle sans l'avertir, elle
tomberait entre la griffe des loups, tandis que lui-même échapperait.
D'autre part, s'il s'arrêtait et la faisait monter près de lui, elle ne
serait guère sauvée davantage. Il était presque certain qu'en ce cas
ils seraient tués tous les trois, lui, elle et le cheval. N'était-il
pas plus juste de sacrifier une vie pour en sauver deux autres?
En ce moment les loups poussèrent un hurlement sinistre. Le cheval
bondit, prit le mors aux dents, et dépassa la vieille femme. Elle aussi
avait entendu le hurlement et avait compris.
L'homme la vit lever les bras en l'air et ouvrir la bouche pour crier.
Elle était perdue, mais lui serait sauvé.
Il eut un premier mouvement de soulagement, mais suivi d'une douleur
aiguë dans la poitrine. Il n'avait jamais rien commis de déshonorant
jusqu'à ce jour. Depuis ce moment sa vie serait détruite.
D'un geste brusque il maîtrisa et arrêta le cheval.
--Viens vite, Maline, cria-t-il. Monte vite dans mon traîneau!
Il parlait durement, car il était fâché contre lui-même qui ne pouvait
laisser la vieille femme à son sort.
--Tu ferais mieux de rester chez toi, au lieu de courir les routes,
vieille sorcière, grommela-t-il. Voici que le Noir et moi perdrons la
vie à cause de toi.
La vieille femme se taisait toujours.
L'homme reprit:
--Le Noir a fait déjà plus de cinq milles aujourd'hui, et la charge ne
sera pas plus légère avec toi dans le traîneau.
Les patins du traîneau grinçaient contre la glace, mais on n'entendait
pas moins le halètement des loups.
--C'en est fait de nous, dit l'homme. Ça n'a pas servi à grand'chose,
ni à toi, ni à nous, de t'avoir ramassée, Maline.
La vieille femme qui jusqu'ici s'était tue, habituée à être toujours
malmenée en paroles, ouvrit enfin la bouche.
--Je ne comprends pas pourquoi tu ne débarrasses pas le traîneau des
fûts et des cuves. Tu pourrais revenir les ramasser demain.
L'homme comprit que le conseil était bon et s'étonna de n'y pas avoir
songé avant. Il remit les rênes à la vieille femme, détacha les cordes
qui retenaient les baquets et les fûts et les laissa rouler à terre.
Les loups effrayés, puis curieux, s'arrêtèrent pour examiner ce que
c'était; cela donna au traîneau un moment d'avance.
--Si cela ne suffit pas, je me jetterai aux loups moi-même, dit la
vieille femme. Peut-être alors échapperas-tu.
Pendant qu'elle parlait, l'homme était en train de dégager une énorme
cuve. Tout à coup il s'arrêta.
--Un homme et un cheval en bon état, pensait-il, sont-ils donc vraiment
forcés de laisser dévorer une vieille femme par les loups pour se
sauver? Certes, il doit y avoir un moyen de salut. Mais lequel?
Il reprit son travail. Il s'agissait maintenant de faire basculer
par-dessus les bords du traîneau la lourde cuve.
Tout à coup l'homme s'arrêta de nouveau et éclata de rire.
La vieille femme le regarda, le croyant fou. L'homme riait parce qu'il
avait trouvé le moyen de les sauver. Comment n'y avait-il pas pensé
plus tôt?
--Écoute, Maline, ce que je te dis! fit-il. Tu conduiras le traîneau au
plus vite jusqu'au village de Linsäll. Tu diras aux gens que je suis
seul sur la glace au milieu des loups et qu'ils viennent me secourir.
L'homme attendit jusqu'à ce que les loups fussent tout près du
traîneau. Alors il fit tomber l'énorme cuve, sauta lui-même en bas, et
se glissa sous la cuve.
Celle-ci, faite pour brasser la bière de Noël pour toute une grande
ferme, le contenait facilement. Les loups bondirent autour, essayant
en vain de la basculer et mordant les jables. La cuve était lourde et
solide. L'homme était hors de danger.
--Dorénavant, se dit-il gravement, après s'être d'abord moqué un moment
des efforts des loups, dorénavant, si jamais je me trouve dans ce qui
paraît une impasse, je songerai à cette cuve. Je me dirai qu'on n'a pas
besoin de se faire du tort, à soi-même ni à autrui. Il y a toujours une
troisième issue qu'il s'agit seulement de trouver.
Bataki acheva son histoire sur ces mots prononcés sentencieusement
comme avec une intention particulière. D'ailleurs Nils avait déjà
remarqué que c'était presque toujours le cas, lorsque le corbeau
racontait quelque chose.
--Que peut-il bien vouloir dire en me narrant cette histoire? se
dit-il.
Après avoir mangé, Bataki et le gamin continuèrent leur voyage, en
suivant le cours du Ljusnan. Arrivés près du village de Kolsatt, sur la
frontière de Helsingland, le corbeau se posa de nouveau à terre près
d'une cabane basse. Elle n'avait pas de fenêtres, rien qu'une petite
lucarne. De la cheminée s'échappait une fumée mêlée d'étincelles, et on
entendait à l'intérieur des coups de marteau.
--En voyant cette forge, je me rappelle qu'il y avait jadis dans ce
village des forgerons si habiles qu'ils n'avaient pas leurs pareils.
J'ai entendu raconter des histoires là-dessus.
--Raconte-m'en une, demanda Nils.
--Eh bien, reprit Bataki sans se faire prier, un forgeron invita une
fois deux autres maîtres forgerons, l'un de Dalécarlie, l'autre de
Vermland, à se mesurer avec lui dans la fabrication des clous. Le défi
fut accepté, et les trois forgerons se rencontrèrent ici, à Kolsatt.
Le Dalécarlien commença. Il forgea une douzaine de clous, si égaux,
si aigus et si polis que nul n'aurait fait mieux. Après lui vint le
Vermlandais. Il forgea lui aussi une douzaine de clous parfaits; en
outre il les fabriqua en moitié moins de temps que le Dalécarlien. Les
juges du concours déconseillèrent au forgeron de Herjedalen d'essayer,
car il ne pourrait faire ni mieux que l'un ni plus vite que l'autre.
--Je ne me rendrai pas, répondit-il. Il doit y avoir une troisième
manière de se distinguer.
Il mit le fer sur l'enclume sans le chauffer d'abord, le réchauffa en
le martelant, et forgea clou sur clou sans se servir ni de charbon ni
de soufflet. Personne n'avait vu manier plus habilement le marteau, et
le forgeron de Herjedalen fut déclaré le plus habile du pays.
Bataki se tut. Nils réfléchit un moment.
--Dis-moi quelle a été ton intention en me racontant cette histoire,
demanda-t-il enfin.
--Je me la suis rappelée en voyant cette vieille forge, répondit Bataki
évasivement.
Les deux voyageurs reprirent leur vol. Le corbeau porta Nils à travers
la partie du Herjedalen qui avoisine la Dalécarlie. Là il descendit se
poser sur une colline qui dominait un plateau.
--Sais-tu bien quel est ce monticule sous tes pieds? demanda Bataki.
Nils avoua ne pas le savoir.
--Eh bien, c'est un tombeau, un ancien tumulus, dit le corbeau. Il
a été élevé sur un homme appelé Herjulf, et qui fut le premier à
s'installer en Herjedalen et à cultiver le pays.
--Tu as peut-être une histoire à me raconter sur lui aussi? demanda
Nils.
--Je n'ai pas entendu rapporter grand'chose sur lui, mais je crois
qu'il était Norvégien. D'abord il était au service du roi de Norvège,
puis il se brouilla avec lui. Il se rendit près du roi suédois qui
habitait Upsal et entra à son service. Après quelque temps il demanda
en mariage la sœur du roi, et comme celui-ci la lui refusait il
l'enleva. Il s'était ainsi mis dans la situation de ne pouvoir ni
retourner en Norvège ni rester en Suède, et il ne voulut à aucun
prix se fixer à l'étranger. «Il doit bien y avoir une troisième
alternative», pensa-t-il, et il se retira avec ses serviteurs et
ses trésors vers le nord à travers la Dalécarlie, jusqu'à ce qu'il
atteignît les grands déserts qui s'étendaient au nord de cette
province. Il s'y arrêta, bâtit une maison, défricha la terre et devint
le premier habitant de ce pays.
En entendant cette dernière histoire, Nils fut plus intrigué que jamais.
--Ne veux-tu pas me dire quelle a été ton intention en me racontant
ceci? demanda-t-il.
Bataki ne répondit d'abord rien; il se contenta de tourner et de
retourner la tête en fermant les yeux.
--Puisque nous sommes seuls, dit-il enfin, il y a une chose que je
voudrais te demander. T'es-tu jamais bien renseigné sur la condition
imposée par le tomte qui t'a transformé, pour te faire redevenir un
homme?
--Voici la seule dont j'aie entendu parler: je dois conduire le jars
blanc en Laponie et le ramener sain et sauf en Scanie.
--C'est bien ce que je pensais! dit Bataki, car la dernière fois
que nous nous sommes vus, tu disais avec une si grande fierté qu'il
est laid de trahir un ami dont on a la confiance! Tu ferais bien de
demander la condition à Akka. Tu sais qu'elle s'était rendue elle-même
chez vous pour parler au tomte.
--Akka ne m'en a rien dit.
--C'est qu'elle pensait sans doute qu'il valait mieux pour toi ignorer
la teneur des paroles du tomte. Elle tient plus à toi qu'au jars blanc.
--C'est curieux, Bataki, dit Nils, comme tu as le don de me rendre
toujours triste et inquiet.
--Cela peut en effet paraître ainsi, dit le corbeau, mais cette fois je
crois que tu me seras reconnaissant de te répéter les paroles du tomte.
Il a dit que tu redeviendrais homme, si tu ramenais le jars blanc pour
que ta mère pût le tuer.
Nils se leva d'un bond.
--C'est une méchante invention que tu imagines là, Bataki!
s'écria-t-il.
--Tu vas pouvoir le demander toi-même à Akka, car la voici, je crois,
qui s'approche avec sa bande. Mais n'oublie pas les histoires que
je t'ai racontées aujourd'hui. Il y a un moyen de sortir de toutes
les difficultés, si seulement on le trouve. Je serai curieux de voir
comment tu réussiras.
XXXIV
UN PETIT DOMAINE
Le lendemain Nils profita, pendant un arrêt, d'un moment où Akka en
paissant s'était un peu éloignée des autres oies pour lui demander si
ce que lui avait raconté Bataki était vrai. Akka ne put le nier. Le
gamin fit alors promettre à la vieille oie de ne point laisser le jars
blanc soupçonner ce secret. Brave et généreux comme il était, il aurait
pu agir sans demander conseil à personne.
Après cette conversation Nils resta silencieux et renfrogné sur le dos
du jars sans s'intéresser à rien. Il entendit les oies crier aux oisons
qu'on entrait en Dalécarlie et qu'on pouvait distinguer le Städjan.
--Comme il est probable que je voyagerai toute ma vie avec les oies,
j'aurai le temps de voir ce pays plus que je ne le désirerai, grommela
Nils.
Il ne montra pas plus d'intérêt, lorsque les oies crièrent qu'on était
en Vermland, et que le fleuve qu'on suivait vers le sud, était le
Klarelf.
--J'ai déjà vu tant de fleuves, j'en ai assez, dit-il.
D'ailleurs, même s'il avait été curieux, il n'aurait pas trouvé
beaucoup de choses à voir, car le nord du Vermland est rempli de
grandes forêts monotones, à travers lesquelles serpente le Klarelf,
étroit et tout en rapides. Çà et là une meule de charbon, un
défrichement ou quelques maisons basses sans cheminées habitées par
des Finnois. L'étendue des forêts pourrait faire croire qu'on est en
Laponie.
Les oies sauvages suivirent le Klarelf jusqu'à la grande usine de
Munkfors. Puis elles obliquèrent vers l'ouest; elles n'avaient point
encore atteint le lac Fryken quand le soir tomba; elles descendirent
au milieu d'un grand marais sur une hauteur. C'était certes un bon
endroit pour des oies, mais le gamin aurait bien voulu trouver mieux
pour lui-même. Pendant qu'il était dans l'air, il avait aperçu quelques
maisons au pied de la hauteur; il résolut de les chercher.
Ce fut plus long qu'il n'aurait cru. Mais enfin la forêt s'éclaircit,
et il arriva sur une route. Un peu plus loin une belle allée de
bouleaux montait de cette route vers une ferme, et Nils s'y engagea
résolument.
Il entra d'abord dans une arrière-cour, grande comme le marché d'une
petite ville et entourée de longues maisons rouges et basses. Après
l'avoir traversée, il vit devant lui une seconde cour; là, s'élevait
le corps de logis, précédé d'une grande pelouse, flanqué d'une aile,
avec un jardin touffu derrière. Le corps de logis lui-même était petit
et modeste, mais la cour était bordée d'un cercle de sorbiers géants,
si serrés qu'ils formaient comme des murs. Le ciel semblait un plafond
bleu pâle, les sorbiers étaient jaunes, avec de belles grappes rouges.
La pelouse devait être verte encore, mais comme il faisait ce soir-là
un magnifique clair de lune, elle paraissait blanche et argentée.
Pas un être humain ne se montrait, et Nils put à son aise parcourir le
domaine. Entré dans le jardin, il vit quelque chose qui le mit presque
de bonne humeur. Il était monté dans un sorbier pour manger des baies,
lorsqu'il aperçut les grappes rouges d'un groseillier. Il se laissa
glisser le long du tronc. En regardant autour de lui, il remarqua que
le jardin était rempli de groseilliers rouges et noirs, de groseilliers
à maquereau, et de framboisiers. Il y avait des navets et des raves
dans le potager, des graines aux plantes, des épis à tous les brins
d'herbe. Et là, au milieu de l'allée--il ne se trompait pas--une belle
grosse pomme brillait sous les rayons de la lune.
Nils s'assit sur le bord d'une pelouse, la grosse pomme devant lui, et
se mit à en tailler des morceaux avec son couteau.
--Ce ne serait pas si dur d'être tomte, dit-il, si l'on pouvait partout
se nourrir aussi facilement!
Tout à coup il entendit un léger frémissement au-dessus de sa tête et
vit presque en même temps devant lui sur l'allée quelque chose qui
ressemblait à une petite souche de bouleau. La souche se tordait, et
deux points lumineux brillèrent comme deux charbons ardents au sommet.
Nils remarqua bientôt que la souche avait aussi un bec crochu, et deux
yeux ardents entourés de cercles de plumes. Alors il se calma.
--Cela fait plaisir de rencontrer enfin un être vivant! dit-il.
Peut-être, madame la chouette, voudriez-vous me dire comment s'appelle
ce domaine et qui l'habite?
La chouette était demeurée perchée, ce soir-là comme tous les autres,
sur un échelon de la grande échelle appuyée contre le toit de la
maison; de là elle inspectait les allées et les pelouses, en quête
de rats. A son grand étonnement aucune peau grise ne s'était encore
montrée. Mais elle avait aperçu quelque chose qui ressemblait à un
homme en miniature.
--Voilà, se dit-elle, ce qui effraie les rats. Qu'est-ce que cela peut
bien être?
--Ce n'est pas un écureuil, ni un petit chat, ni une belette; un
oiseau qui depuis si longtemps habite une maison de bourgeois devrait
connaître tout ce qu'il y a au monde. Mais ceci passe mon entendement.
Elle avait fixé l'étrange créature qui remuait sur le sol au point que
ses yeux semblaient lancer des flammes. Enfin la curiosité l'avait
emporté sur la prudence et elle était descendue voir ce que c'était.
Tandis que le gamin parlait, elle se pencha en avant pour mieux
l'examiner.
--Il n'a ni griffes ni piques, pensait-elle, mais qui me dira qu'il
ne possède pas un dard empoisonné ou une autre arme encore plus
dangereuse? Je ferai bien de me tenir sur mes gardes.
--Le domaine s'appelle Mârbacka, répondit-elle, et il a été jadis
habité par des bourgeois. Mais qui es-tu, toi?
--Je songe à venir m'installer ici, dit le gamin sans répondre à la
question de la chouette.
--Le domaine n'est pas grand'chose maintenant en comparaison de ce
qu'il a été autrefois, dit la chouette, mais on peut toujours trouver à
y vivre. Cela dépend surtout du genre de vie que tu veux mener et de
ce que tu manges. Comptes-tu t'adonner à la chasse aux rats?
--Dieu m'en garde, fit le gamin. Il y a plus de danger que les rats ne
me dévorent, moi. Je ne pourrais certes pas leur faire beaucoup de mal.
--Ce n'est pas possible qu'il soit aussi inoffensif qu'il veut bien le
faire croire, se dit la chouette. Essayons toujours!
Là-dessus elle s'éleva en l'air, puis fondit sur Nils Holgersson, et
lui enfonça ses griffes dans les épaules, en cherchant du bec à lui
crever les yeux. D'un bras, le gamin se couvrit le visage; de l'autre
il essaya de se dégager, en appelant au secours de toutes ses forces.
Il se rendait compte qu'il était en péril de mort.
*
* *
Or, précisément l'année où Nils Holgersson voyageait avec les oies
sauvages, il y avait une personne qui ne cessait de penser à un livre
qu'elle voulait écrire sur la Suède, un livre de lecture pour les
enfants des écoles. Elle y avait pensé de la Noël jusqu'à l'automne,
mais elle n'avait pas encore écrit une ligne, et finalement elle était
si lasse qu'elle se disait:
--Tu n'en es pas capable. Assieds-toi à ton bureau, fais des contes
et des histoires comme tu as l'habitude d'en faire, et laisse à un
autre le soin d'écrire un livre qui soit instructif et sérieux et où,
surtout, il n'y ait pas un mot qui ne soit vrai!
Il était presque entendu qu'elle abandonnerait l'entreprise, quoique
avec regret, car elle aurait beaucoup aimé à écrire de belles choses
sur la Suède. Elle eut un moment l'idée que son incapacité venait
peut-être de ce qu'elle vivait dans une ville et ne voyait autour
d'elle que des rues et des murs de maisons. Si elle s'installait à la
campagne où elle verrait des forêts et des champs, peut-être le travail
irait-il mieux.
Elle était du Vermland, et avait l'idée bien arrêtée de commencer son
livre par cette province, et d'abord de décrire l'endroit où elle avait
grandi. C'était un tout petit domaine, assez isolé du reste du monde,
et où l'on avait gardé beaucoup de coutumes et d'usages anciens. Les
enfants aimeraient peut-être à entendre raconter les travaux multiples
qui, en son enfance, s'y succédaient d'un bout à l'autre de l'année.
Elle voulait leur décrire comment on y avait célébré les fêtes: Noël,
le jour de l'an, Pâques, la Saint-Jean; comment étaient installés la
cuisine, les magasins à provision, l'étable et l'écurie, l'aire et
la maison de bain. Mais sa plume refusait d'obéir. Pourtant elle se
rappelait toutes ces choses aussi nettement que si elle vivait encore
dans le domaine. Mais si elle devait aller s'installer à la campagne,
pourquoi ne ferait-elle pas une visite à cette vieille maison avant
d'écrire? Elle n'y avait pas été depuis plusieurs années, et n'était
pas mécontente de trouver un prétexte pour y aller. Au fond, elle avait
la nostalgie de cette terre partout où elle était dans le monde. Elle
voyait bien d'autres endroits plus beaux, mais elle ne retrouvait nulle
part cette sécurité et ce bien-être qu'elle avait connus dans sa maison
d'enfance.
Cependant il n'était pas aussi facile d'y retourner qu'on pourrait
croire, car le domaine avait été vendu à des gens qu'elle ne
connaissait pas. Elle pensait certes qu'elle serait bien reçue par
eux, mais il lui répugnait d'y venir en étrangère et d'être forcée de
soutenir une conversation avec ces inconnus. Elle imagina donc d'y
arriver un soir lorsque tout le monde aurait fini son travail et se
tiendrait dans la maison.
Elle n'aurait pas cru que ce serait une sensation aussi étrange de
rentrer. Pendant que la voiture la portait vers la vieille maison,
elle se sentait rajeunir à chaque instant; bientôt elle n'était plus
une vieille femme aux cheveux déjà grisonnants, mais une gamine en
jupes courtes, avec, dans le dos, une longue natte de cheveux couleur
de lin. En reconnaissant chaque maison le long de la route, elle ne
pouvait admettre que là-bas, à la maison, tout ne fût pas comme dans le
passé. Père, mère, frères et sœurs l'attendaient sur le perron, la
vieille gouvernante accourrait à la fenêtre de la cuisine pour la voir,
Néron et Freya et deux ou trois autres chiens se précipiteraient et
gambaderaient autour d'elle.
Plus elle approchait, plus elle se sentait heureuse. On était en
automne, et voilà qu'allait s'ouvrir une période de besognes variées,
mais la multitude même de ces besognes était cause qu'on ne s'ennuyait
jamais. En route, elle avait vu les gens occupés à arracher les pommes
de terre; sans doute en était-il de même chez elle. Le premier travail
qui l'attendrait serait par conséquent de râper les pommes de terre
pour en fabriquer de la fécule. L'automne avait été très doux. Elle se
demandait si on avait tout récolté dans le jardin. Les choux n'étaient
sans doute pas encore coupés. Et le houblon, était-il ramassé? Les
pommes étaient-elles cueillies?
Peut-être aussi était-ce le grand remue-ménage du nettoyage de la
maison avant la foire d'automne, qui était une fête surtout pour les
domestiques. Quel plaisir, la veille de la foire, de venir dans la
cuisine, et de voir le plancher jonché de genévrier haché menu, les
murs reblanchis et les cuivres étincelants sous la corniche du plafond!