venant du côté de Kiruna, et accosta près du campement. Du bateau
descendirent un ouvrier et une fillette de treize ou quatorze ans.
Les chiens s'élancèrent en aboyant avec rage, et un des Lapons sortit
la tête de l'ouverture de la tente pour voir ce qui se passait. En
reconnaissant l'ouvrier il fut très content. C'était un ami des Lapons,
un homme affable et gai, et qui parlait leur langue.
--Tu viens à point, Söderberg, cria le Lapon. La cafetière est sur
le feu. On ne peut rien faire par cette pluie. Viens nous donner des
nouvelles.
On se serra en riant pour faire place dans l'étroite tente à l'ouvrier
et à la fillette. L'homme commença à causer vivement avec les
Lapons dans leur langue. La fillette, qui ne comprenait rien à la
conversation, regardait curieusement la marmite et la cafetière, le feu
et la fumée, les Lapons et les Laponnes, les enfants et les chiens, les
murs de toile et les peaux qui couvraient le sol, les pipes des hommes,
les vêtements bariolés et les ustensiles sculptés. Tout était nouveau
pour elle.
Tout à coup elle dut baisser les yeux, car tous les regards la
cherchaient. Söderberg avait sans doute parlé d'elle, car hommes et
femmes, retirant leur courte pipe des lèvres, la fixèrent. Celui
d'entre les Lapons qui était assis à côté d'elle, lui donna une petite
tape amicale sur l'épaule en disant en suédois: «Bien! Bien!» Une
Laponne lui versa une pleine tasse de café qu'on lui passa de mains en
mains, et un petit gamin, à peu près de son âge, se glissa jusqu'à elle
en rampant et en escaladant les gens assis, puis il s'étendit par terre
sans la quitter des yeux.
La fillette comprenait que Söderberg racontait son histoire et qu'elle
avait fait des obsèques solennelles à son frère le petit Mats. Elle
aurait voulu qu'il parlât moins d'elle et plus de son père. Elle avait
entendu dire qu'il vivait parmi les Lapons à l'ouest du Luossajaure, et
elle était venue avec le train de Gellivare à Kiruna. Là tout le monde
avait été très bon pour elle. Un ingénieur avait envoyé Söderberg, qui
parlait le lapon, avec elle jusqu'à l'autre rive du lac pour chercher
le père. Elle avait espéré le trouver dès son arrivée, et le cœur
battant elle avait parcouru du regard tous les visages en entrant sous
la tente. Son père n'y était pas.
Elle vit que Söderberg devenait de plus en plus grave en parlant avec
les Lapons. Ceux-ci hochaient la tête et se frappaient à plusieurs
reprises le front avec l'index comme en parlant d'un homme qui n'a pas
sa raison. A la fin, elle fut trop inquiète pour attendre, et demanda à
Söderberg ce que les Lapons disaient.
--Ils disent qu'il est allé à la pêche. Ils ne savent pas s'il
reviendra ici ce soir, mais dès qu'il fera un meilleur temps, on ira le
chercher.
Puis Söderberg se tourna vivement de nouveau vers les Lapons et reprit
la conversation. Il était évident qu'il évitait de parler de Jon
Assarsson.
*
* *
C'était le matin et le temps s'était remis au beau. Ola Serka lui-même,
le premier d'entre les Lapons, avait promis d'aller à la recherche de
Jon Assarsson, mais il ne se hâtait point. Accroupi devant la hutte,
il réfléchissait à la façon d'annoncer à ce père que sa fille était
venue. Il s'agissait de ne point l'inquiéter, car il était très étrange
et fuyait les enfants. Il disait lui-même qu'il ne pouvait les voir
sans être pris de pensées sombres.
Pendant qu'Ola réfléchissait, Asa la gardeuse d'oies, et Aslak, le
jeune Lapon qui la veille l'avait tant regardée, causaient. Aslak, qui
avait fréquenté l'école, parlait suédois. Il racontait à Asa des traits
de la vie du peuple lapon, les Sames, lui assurant que nul peuple
n'avait une existence plus heureuse. Asa déclara très franchement
qu'elle trouvait terrible de vivre à la façon laponne.
--Si je restais seulement une semaine ici, je serais étouffée par la
fumée!
--Ne dis pas ça, répondit Aslak. Tu ne sais rien de nous. Je vais te
raconter une histoire; tu verras que plus on reste parmi nous, plus on
s'y plaît.
Et Aslak raconta:
--C'était à l'époque où une maladie appelée la mort noire dévastait
la Suède. Je ne sais si elle s'était étendue jusqu'au pays de Same
proprement dit où nous nous trouvons maintenant, mais en Jemtland elle
fit des ravages si terribles que de tout le peuple de Same qui y vivait
dans les fjells et les forêts, il ne resta qu'un garçon de quinze ans;
et des Suédois qui habitaient les vallées des rivières, seule demeura
une fillette, âgée elle aussi de quinze ans.
Presque tout un hiver le garçon et la fillette, chacun de son côté,
avaient parcouru le pays désert pour chercher du monde, lorsque, vers
le printemps, ils se rencontrèrent; la jeune fille suédoise pria le
Lapon de l'accompagner vers le sud où elle espérait trouver des gens de
sa race.
--Je te conduirai où tu voudras, répondit le garçon, mais pas avant
l'hiver. C'est maintenant le printemps, et mes rennes montent vers les
fjells de l'ouest et tu sais que nous autres, gens du peuple same, nous
sommes forcés de suivre nos rennes.
La fillette suédoise était l'enfant de gens riches. Elle avait
l'habitude de demeurer dans une maison, de dormir dans un lit, de
manger à une table. Elle avait toujours méprisé le pauvre peuple des
fjells, mais elle avait peur de retourner chez elle, dans la ferme où
ne l'attendaient que des morts.
--Laisse-moi alors aller avec toi vers les fjells, dit-elle.
Le garçon accepta volontiers, et c'est ainsi que la fillette suivit les
rennes dans leurs pérégrinations. Le troupeau avait hâte de retrouver
le bon pâturage des hautes montagnes, et faisait tous les jours de
longues marches. On n'avait même pas le temps d'élever une tente, il
fallait se jeter sur la neige et dormir pendant les moments où les
rennes s'arrêtaient pour paître. Les bêtes sentaient le vent du sud
qui hérissait leurs poils et savaient qu'avant peu il balayerait la
neige des pentes. La jeune fille et le garçon durent courir après eux
à travers la neige fondante et parmi les glaces qui se crevassaient.
Arrivés à la hauteur où la forêt de pins cesse et où commence le règne
des bouleaux rabougris, ils purent camper et s'arrêter pendant quelques
semaines en attendant que la neige fondît sur les sommets. Puis ils y
montèrent. La jeune fille se plaignait souvent, mais ne pouvant rester
seule sans un être vivant, elle suivit pourtant les rennes et le Lapon.
Sur les hauts plateaux, le garçon dressa une tente pour la jeune
fille au flanc d'une petite pente verte qui dévalait doucement vers
un ruisseau. Le soir venu, il attrapait les rennes femelles avec un
lasso, les trayait et lui donnait le lait à boire. Il chercha de la
viande séchée et du fromage de rennes que son peuple avait cachés l'été
précédent. La jeune fille se plaignait toujours, mais le fils du peuple
des fjells riait seulement et continuait à la traiter avec bonté.
Peu à peu elle se mit à l'aider à traire les rennes et à faire du feu
sous la marmite, à porter de l'eau et à faire du fromage. Ils eurent un
temps très heureux. Il faisait chaud et la nourriture ne manquait pas.
Ils dressaient ensemble des pièges aux oiseaux, péchaient des truites
dans le torrent et cueillaient des mûres jaunes dans les marais.
L'été fini, ils redescendirent avec les rennes jusqu'à la limite entre
les sapins et les bouleaux pour y camper quelque temps. Le moment
était venu d'abattre une partie des rennes. Lorsque la neige tomba et
que les lacs gelèrent, ils descendirent encore davantage vers l'est
dans l'épaisse forêt de sapins. Le garçon enseigna à la jeune fille
les travaux d'hiver: il lui apprit à tordre du fil avec des tendons
de rennes, à préparer les peaux, à en faire des vêtements et des
chaussures, à fabriquer des peignes et des outils avec les cornes, à
courir en skis et à voyager dans un traîneau lapon attelé de rennes.
Quand le noir hiver se fut écoulé et que le soleil revint, le garçon
annonça à la jeune fille qu'il pouvait enfin l'accompagner vers le sud
pour trouver des gens de sa race. La jeune fille le regarda avec de
grands yeux:
--Pourquoi me renvoies-tu? dit-elle. Tu as donc hâte d'être seul avec
tes bêtes?
--J'ai cru que c'était toi qui avais hâte de retrouver ton peuple.
--J'ai vécu près d'un an de la vie du peuple same, dit-elle. Comment
pourrais-je retourner parmi mon peuple pour vivre dans des maisons
étroites et fermées après avoir si longtemps cheminé libre dans les
fjells et la forêt? Ne me chasse pas, laisse-moi ici! Votre manière de
vivre vaut mieux que la nôtre!
La jeune fille resta toute sa vie auprès du Lapon sans jamais avoir
la nostalgie des vallées. Tu vois donc, Asa, conclut Aslak, que si tu
restais seulement un mois ici, tu ne pourrais plus repartir.
Aslak se tut. Son père, Ola Serka, retira sa pipe de sa bouche et se
leva. Le vieil Ola entendait mieux le suédois qu'il ne jugeait bon
de l'avouer, et il avait compris ce que disait son fils. Il savait
maintenant comment il s'y prendrait pour dire à Jon Assarsson que sa
fille était venue le rejoindre.
*
* *
Ola Serka descendit jusqu'au lac et suivit les rives jusqu'à ce qu'il
rencontrât un homme, assis sur une pierre, une ligne à la main. Le
pêcheur avait les cheveux gris et la taille voûtée. Ses yeux avaient
un regard las, et toute sa personne donnait l'impression d'un être
désemparé et inerte. Il avait l'air d'une personne qui a fait un
trop grand effort pour soulever une charge trop lourde ou trouver
l'explication d'un problème trop difficile, et qui a été brisée et a
perdu tout courage.
--La pêche est bonne aujourd'hui, Jon, puisque tu n'as pas voulu
lâcher ta ligne de toute la nuit? dit le Lapon en le saluant.
Jon Assarsson tressaillit et leva la tête. Pas un seul poisson ne
gisait dans l'herbe, et sa ligne n'était pas amorcée. Il se hâta de la
retirer de l'eau et de garnir son hameçon. Le Lapon s'assit sur l'herbe
à côté de lui.
--Je voulais te demander un conseil, commença Ola. Tu sais que j'avais
une fille qui est morte l'année dernière et qui nous manque beaucoup.
--Je sais, interrompit le pêcheur, et un nuage passa sur son visage,
car il n'aimait pas à entendre parler d'un enfant mort. Il parlait
lapon très couramment.
--On ne peut pourtant pas perdre sa vie dans le chagrin; j'ai pensé à
adopter une petite fille; qu'en dis-tu?
--Cela dépend, répondit Jon évasivement.
--Je vais te raconter ce que je sais de la petite fille à laquelle j'ai
pensé, Jon, répondit Ola. Puis il raconta au pêcheur que deux enfants,
un garçon et une fille, étaient venus au Malmberg pour chercher leur
père, que le garçon avait été tué par accident et que la petite
fille avait voulu l'enterrer avec les honneurs réservés aux grandes
personnes. Ola raconta comment elle avait dû aller parler avec le
directeur lui-même.
--Et c'est cette fillette-là que tu voudrais adopter, Ola? demanda le
pêcheur.
--Oui, dit le Lapon. Lorsqu'on nous a raconté son histoire, nous
n'avons pu nous empêcher de pleurer tous, et nous nous sommes dit
qu'une aussi excellente sœur ferait certainement une fille très
bonne pour ses parents.
Jon Assarsson ne répondit rien: au bout d'un instant, pour ne pas
blesser son ami le Lapon par son indifférence, il demanda:
--Mais elle est de ton peuple, n'est-ce pas?
--Non, répondit le Lapon. Elle n'est pas du peuple same.
--C'est, sans doute, la fille d'un colon qui a l'habitude de la vie ici
dans le nord?
--Non, elle vient du sud, de très loin, répondit Ola d'un ton dégagé.
Le pêcheur sembla un peu plus intéressé.
--En ce cas, je ne crois pas prudent de la prendre chez vous, dit-il.
Elle ne supportera guère d'habiter une tente en hiver, si elle n'y a
pas été élevée.
--Mais elle aura chez nous de bons parents et de bons frères et
sœurs, dit Ola obstinément. Il est pire d'être seul et abandonné que
d'avoir froid.
Le pêcheur sembla répugner à l'idée qu'un enfant suédois fût recueilli
par les Lapons.
--N'as-tu pas dit, objecta-t-il, qu'elle avait son père au Malmberg?
--Il est mort, dit le Lapon d'un ton tranchant.
--Tu en es bien sûr, Ola?
--Naturellement j'en suis sûr! répondit le Lapon avec mépris. La
fillette et son frère auraient-ils eu besoin de parcourir seuls tout
le pays s'ils avaient eu un père en vie? Deux enfants de leur âge
auraient-ils eu besoin de gagner eux-mêmes leur vie, s'ils avaient
eu un père capable de travailler pour eux? La fillette aurait-elle
eu besoin d'aller seule parler avec le directeur si son père avait
vécu? Serait-elle seule, maintenant que tout le pays same parle de son
courage, si son père n'était mort? La fillette elle-même croit qu'il
vit, mais je dis, moi, qu'il faut qu'il soit mort.
L'homme aux yeux las se tourna vers Ola.
--Comment s'appelle-t-elle? demanda-t-il.
Le Lapon réfléchit.
--Je ne me le rappelle pas. Je le lui demanderai. Elle est là-haut dans
ma hutte.
--Comment, Ola? Tu l'as déjà fait venir chez toi avant de te renseigner
si son père qui n'est peut-être pas mort le permet.
--Est-ce que je me soucie du père? S'il n'est pas mort il se
désintéresse d'elle. Il devrait être content qu'un autre s'occupe de sa
fille.
Le pêcheur jeta sa ligne et se leva.
Le Lapon poursuivit:
--Je crois que le père est peut-être de ces gens que les idées noires
poursuivent et qui ne peuvent tenir en place et travailler. Quel bien
lui ferait un père pareil?
Le pêcheur s'était mis à remonter la berge.
--Où vas-tu? demanda le Lapon.
--Je voudrais voir ta fille adoptive, Ola.
--Bien, dit le Lapon. Viens. Je pense que tu diras que c'est une bonne
fille que je me suis procurée.
Le Suédois marchait très vite; bientôt Ola reprit: «Je me rappelle
maintenant son nom. Elle s'appelle Asa.» Jon hâta encore sa marche
sans rien dire. Ola Serka aurait ri de satisfaction. Lorsqu'ils furent
presque en vue des huttes, Ola ajouta:
--Elle est venue jusque chez le peuple same pour chercher son père,
mais si elle ne le trouve pas, je la garderai avec plaisir.
Le Suédois se mit presque à courir.
--Je savais bien qu'il aurait peur si je le menaçais d'adopter sa
fille dans le peuple same, se dit à lui-même le vieil Ola.
Lorsque l'homme de Kiruna qui la veille avait conduit Asa à travers le
lac jusqu'au campement lapon, s'en retourna dans la soirée, il emmena
deux personnes qui avaient pris place très près l'une de l'autre et qui
se tenaient la main dans la main, comme pour ne jamais plus se séparer.
C'étaient Jon Assarsson et sa fille. Tous les deux semblaient changés:
Jon Assarsson était moins voûté et paraissait moins las; ses yeux
avaient pris un regard lumineux et bon comme s'il avait enfin trouvé
la solution d'une question angoissante, et Asa, la gardeuse d'oies,
ne regardait pas autour d'elle avec cette attention et cette prudence
éveillée qui d'ordinaire la faisaient paraître plus vieille que son
âge. Elle avait trouvé quelqu'un sur qui s'appuyer et elle semblait en
voie de redevenir une enfant.
XXXII
VERS LE SUD! VERS LE SUD!
PREMIER JOUR DE VOYAGE
_Samedi, 1er octobre._
Nils, sur le dos du jars blanc, voyageait au-dessus des nuages. Trente
et une oies sauvages volaient rapidement vers le sud en un triangle
bien régulier. Les plumes bruissaient, toutes ces ailes fouettaient
l'air avec un sifflement; on ne pouvait entendre sa propre voix. Akka
de Kebnekaïse volait en tête, derrière elle, à droite et à gauche,
venaient Yksi et Kaksi, Kolme et Neljä, Viisi et Kuusi, le jars blanc
et Finduvet. Les six jeunes oies qui avaient accompagné la bande,
n'en faisaient plus partie. A leur place les vieilles oies emmenaient
vingt-deux oisons, élevés cet été dans la vallée laponne. Onze volaient
à droite et onze à gauche, et ils faisaient de leur mieux pour garder
entre eux des intervalles aussi réguliers que les vieilles oies.
Les pauvres oisons, qui n'avaient pas encore fait de voyage, eurent
d'abord beaucoup de mal à suivre le vol rapide.
--Akka de Kebnekaïse! Akka de Kebnekaïse! criaient-ils d'un ton piteux.
--Qu'y a-t-il? demandait l'oie-guide.
--Nos ailes sont lasses de se mouvoir! Nos ailes sont lasses de se
mouvoir!
--Ça ira mieux en continuant, répondait Akka sans ralentir son vol
le moins du monde. Et on aurait dit qu'elle avait raison: après deux
heures de vol, les oisons ne se plaignaient plus de la fatigue. Mais
alors ce fut autre chose. Dans leur vallée, ils avaient mangé toute la
journée durant; bientôt ils commencèrent à gémir de faim.
--Akka, Akka, Akka de Kebnekaïse! criaient les oisons d'un ton piteux.
--Qu'y a-t-il maintenant?
--Nous avons si faim que nous ne pouvons voler plus loin. Nous avons si
faim!
--Une oie sauvage doit savoir se nourrir d'air et boire le vent,
répondait impitoyablement Akka, en continuant toujours son vol.
Il semblait presque que les oisons apprissent à se nourrir d'air et de
vent, car bientôt ils ne se plaignirent plus. La bande des oies était
encore dans les fjells et les vieilles oies criaient le nom de tous
les sommets qu'on dépassait pour les apprendre aux jeunes. Mais comme
elles ne cessaient d'annoncer: «Celui-là c'est le Porsotjokko, et voici
le Sarjektjokko, et voilà le Sulitelma», les jeunes recommencèrent à
s'impatienter.
--Akka, Akka, Akka! criaient-ils d'une voix déchirante.
--Qu'est-ce qu'il y a de nouveau?
--Il n'y a pas de place pour tant de noms dans nos têtes, criaient les
oisons. Il n'y a pas de place pour tant de noms.
--Plus il entre de choses dans une tête, plus il y a de la place,
répondit Akka sans s'émouvoir.
Nils pensait en lui-même qu'il était vraiment grand temps de se mettre
en route pour le sud, car il était tombé beaucoup de neige, et le sol
à perte de vue était blanc. Et il n'y avait pas à dire: on était bien
mal à l'aise, les derniers temps, là-haut dans la vallée des fjells.
La pluie, la tempête, les brouillards s'étaient succédé sans répit, et
si une seule fois le temps s'était éclairci, on avait immédiatement eu
de la gelée. Les baies et les champignons dont Nils s'était nourri en
été, avaient gelé ou s'étaient gâtés; à la fin il avait fallu manger
du poisson cru, qu'il n'aimait guère. Les jours étaient devenus très
courts, les soirées longues, et les matins étaient terriblement lents
à venir pour quiconque ne pouvait dormir aussi longtemps que le soleil
restait absent.
Mais enfin, les ailes des oisons s'étaient fortifiées, et le voyage
vers le sud avait pu commencer. Nils était si ravi qu'il chantait
et riait alternativement. Ce n'était d'ailleurs pas seulement parce
qu'il faisait sombre et froid et que la nourriture devenait rare
qu'il souhaitait quitter la Laponie; il y avait autre chose aussi qui
l'attirait vers la Scanie.
Les premières semaines il n'avait pas du tout eu le mal du pays.
Il avait tant de plaisir à voir la Laponie. Son seul souci avait
été d'empêcher tous ces essaims de moustiques qui y pullulent de le
dévorer. Avec Akka ou Gorgo il avait fait de longs tours. Du haut du
Kebnekaïse neigeux il avait regardé les glaciers qui entourent le pied
du cône blanc et escarpé. Akka lui avait fait visiter des vallées bien
cachées et plonger les yeux dans des cavernes où les louves allaitent
leurs petits. Il avait fait connaissance avec les rennes qui paissaient
en grands troupeaux aux bords du beau lac de Torne, et il avait poussé
une pointe jusqu'aux grandes cascades de Sjöfallet pour saluer les ours
qui y demeuraient. Partout il avait trouvé un pays superbe. Il était
bien content de l'avoir vu, mais il n'aurait point voulu l'habiter.
Akka avait bien raison de dire que les colons feraient mieux de le
laisser aux ours, aux loups, aux rennes, aux oies sauvages, aux
chouettes blanches, aux lemmings, et aux Lapons qui semblaient créés
pour y vivre.
Ah! oui, il était heureux d'être en route pour la Scanie! Il agita sa
casquette en voyant la première forêt de sapins; il salua d'un hourrah
les premières maisonnettes grises de colons, les premières chèvres, le
premier chat, les premières poules. Il passait au-dessus de superbes
cascades et voyait à sa droite de hauts pics de fjells, mais à peine
les regarda-t-il. Ce fut autre chose lorsqu'il aperçut la chapelle de
Kvickjock avec le petit presbytère et le petit village autour de la
chapelle. Cette vue lui parut si belle qu'il eut les larmes aux yeux.
A chaque instant on croisait des oiseaux de passage en groupes plus
nombreux qu'au printemps. «Où allez-vous, oies sauvages? demandaient
les oiseaux. Où allez-vous?»
--Nous allons à l'étranger comme vous, répondaient les oies. Nous
allons à l'étranger.
--Mais vos petits ne sont pas assez forts, criaient les autres. Jamais
ils ne franchiront la mer avec des ailes aussi faibles.
Les rennes et les Lapons étaient eux aussi en train de quitter les
fjells. Ils descendaient en bon ordre: un Lapon ouvrait la marche, puis
venait le troupeau, les grands taureaux en tête, puis une rangée de
rennes de somme chargés des tentes et des bagages, et enfin, sept ou
huit personnes fermaient le cortège. Les oies sauvages s'abaissaient un
peu en voyant les rennes pour leur crier: «Au revoir! A l'été prochain!
A l'été prochain!»
--Bon voyage et bon retour parmi nous, répondaient les rennes.
Mais les ours, en voyant les oies, les montraient aux oursons en
grognant: «Voyez-vous ces peureuses qui craignent un peu de froid,
et qui n'osent pas rester chez elles en hiver!» Les vieilles oies ne
restaient pas à court de réponse: «Voyez-vous ces fainéants qui aiment
mieux dormir la moitié de l'année que de se donner la peine d'émigrer!»
Dans les forêts de sapins les jeunes coqs de bruyères se blottissaient
les uns contre les autres, hérissés et transis, regardant avec envie
toutes ces bandes d'oiseaux qui avec des cris d'allégresse se rendaient
vers le sud. «Quand sera-ce notre tour? demandaient-ils à leur mère.
Quand sera-ce notre tour?»
--Vous resterez ici auprès de votre père et de votre mère, répondait la
poule. Vous resterez ici chez père et mère.
LE MONT ŒSTBERG
Tant que les oies étaient encore en Laponie elles eurent un très beau
temps; mais à peine entrées dans le Jemtland d'épais brouillards
les enveloppèrent; elles descendirent au sommet d'une colline. Nils
croyait bien être dans un pays habité, car il s'imaginait entendre des
voix d'hommes et des grincements de voitures. Il aurait bien voulu
chercher abri dans une ferme, mais par cet épais brouillard il avait
peur de s'égarer. Tout ruisselait d'eau et d'humidité. Des gouttelettes
pendaient au bout de chaque brin d'herbe et au moindre mouvement il
recevait de véritables douches.
Il fit quelques pas pour chercher un refuge, lorsqu'il aperçut devant
lui un édifice très haut, mais pas très grand. La porte était fermée
et l'édifice inhabité. Nils comprit que ce ne pouvait être qu'une tour
élevée là pour permettre de mieux voir le paysage. Il retourna près des
oies.
--Mon bon jars, appela-t-il, prends-moi sur ton dos et porte-moi au
sommet de cette tour là-bas. J'y trouverai peut-être une petite place
sèche pour dormir.
Le jars obéit et le déposa sur la plate-forme de la tour, le gamin s'y
coucha, s'endormit et ne se réveilla que lorsque le soleil du matin lui
frappa le visage. En ouvrant les yeux, il eut d'abord du mal à savoir
où il était. Habitué aux déserts de la Laponie, il prit d'abord pour
un tableau cette contrée si habitée et si cultivée. En outre le soleil
levant donnait à tout des couleurs extraordinaires.