devaient se rappeler qu'elle n'avait jamais regretté d'avoir accueilli
la pauvre malade. Il n'était pas difficile de mourir, disait-elle,
lorsqu'on avait fait son devoir; tout le monde devait mourir tôt ou
tard, personne n'échappait. A chacun de choisir s'il voulait s'en aller
la conscience nette ou la conscience chargée.
Avant de mourir, elle avait essayé d'arranger un peu l'avenir des
enfants. Elle avait obtenu qu'on les laisserait dans la chambre où
ils avaient habité ensemble tous les trois. Si seulement les enfants
étaient logés, ils ne seraient à la charge de personne. Elle savait
qu'ils gagneraient leur vie.
Il fut convenu en effet que le frère et la sœur, comme prix de la
chambre, garderaient les oies pendant l'été. La mère ne s'était pas
trompée: ils réussirent à se tirer d'affaire. La petite Asa faisait des
bonbons, et le frère fabriquait des objets de bois qu'ils vendaient
ensuite dans les fermes. En outre ils faisaient des commissions: on
pouvait leur confier n'importe quoi. La fillette était l'aînée; à
treize ans, elle était déjà raisonnable comme une grande personne. Elle
était grave et silencieuse; son petit frère était gai et bavard à un
tel degré que, disait-elle, lui et les oies caquetaient à l'envi dans
les champs.
Les enfants étaient depuis environ deux ans à Jordberga; il y eut
un soir une conférence populaire dans la salle de l'école. Les deux
enfants étaient parmi l'auditoire, bien que ce fût une conférence pour
les grandes personnes, mais ils n'avaient pas l'habitude de se compter
parmi les enfants. Le conférencier parla de cette terrible maladie, la
tuberculose, qui tous les ans tue tant de monde en Suède. Il parla très
simplement, et les enfants comprirent chaque mot.
Après la conférence ils attendirent le conférencier à la sortie; quand
il parut ils se prirent par la main et, gravement, demandèrent à lui
parler. Malgré leurs minois ronds et roses, ils parlèrent avec une
gravité de grandes personnes. Ils contèrent ce qui était arrivé chez
eux, lui demandant s'il ne croyait pas que la mère et les frères et
sœurs étaient morts de cette maladie qu'il venait de décrire. Cela
ne lui parut pas improbable. Ce ne pouvait guère être que ça.
Ainsi donc, si le père et la mère avaient su ce que les enfants avaient
appris ce soir, ils auraient pu se garder; s'ils avaient brûlé les
vêtements de la pauvre vagabonde, s'ils avaient fait un grand nettoyage
dans la cabane et n'avaient pas employé la literie, ils auraient
pu vivre encore, tous ceux que les enfants pleuraient maintenant?
Le conférencier répondit que personne ne pourrait l'affirmer
avec certitude, mais il ne croyait pas que ces personnes eussent
nécessairement attrapé la maladie, si elles avaient su se garder de la
contagion.
Les enfants semblaient avoir encore quelque chose à demander, mais
il était évident qu'ils hésitaient avant de poser cette nouvelle
question. Enfin ils se décidèrent: il n'était donc pas vrai que la
vieille tsigane leur avait envoyé le malheur pour se venger du secours
donné à celle qu'elle haïssait? Ce qui leur arrivait n'avait donc rien
d'extraordinaire?
--Certainement non. Le conférencier pouvait leur assurer que personne
au monde n'a le pouvoir d'envoyer ainsi des maladies.
Les enfants le remercièrent et retournèrent chez eux. Ce soir-là ils
causèrent longuement ensemble.
Le lendemain ils vinrent donner congé: ils ne pouvaient garder les oies
cet été, car ils étaient forcés de partir.
--Où allaient-ils donc?
--Ils allaient à la recherche de leur père. Ils voulaient lui faire
savoir que la mère et les frères et sœurs étaient morts d'une
maladie naturelle et non pas par des maléfices d'une mauvaise femme. Le
père se creusait peut-être la tête encore aujourd'hui à cause de cette
énigme.
Les enfants se rendirent d'abord à leur petite maison de la lande;
à leur grande terreur ils la trouvèrent en feu. Ils repartirent
immédiatement, et se rendirent d'abord au presbytère; on leur dit qu'un
homme qui avait été ouvrier au chemin de fer avait vu leur père à
Malmberg en Laponie où il travaillait à la mine; peut-être y était-il
encore. Apprenant que les enfants voulaient rejoindre leur père, le
pasteur ouvrit un atlas pour leur montrer combien ce voyage était
long, mais les enfants ne s'étaient point laissés effrayer.
Ils avaient réuni un petit pécule grâce à leur commerce, mais ils ne
voulurent pas le dépenser en chemin de fer et résolurent de faire à
pied le long trajet. Et ils n'eurent point à s'en repentir. Ils firent
un voyage merveilleux. Voici comment.
Avant même d'avoir quitté le Smâland, ils étaient entrés un jour dans
une ferme pour acheter quelque chose à manger. La fermière était gaie
et causante. Elle leur demanda d'où ils venaient, qui ils étaient; ils
avaient raconté toute leur histoire. La brave paysanne n'en revenait
pas. Elle les régala de son mieux sans vouloir rien accepter en
payement, et lorsqu'enfin ils se levèrent pour partir, elle leur donna
l'adresse de son frère qui habitait la commune voisine. «Vous irez lui
donner de mes nouvelles, dit-elle, et vous lui raconterez aussi votre
histoire.»
Les enfants suivirent avec plaisir ce conseil, et furent aussi bien
accueillis chez le frère que chez la sœur. Il les conduisit même en
voiture à une ferme de la commune voisine où il avait des amis. Par
la suite, chaque fois qu'ils quittaient une maison, ils entendaient
toujours la même exhortation: «Vous feriez bien d'entrer dans telle
ou telle maison si vous passez par là, et de raconter ce qui vous est
arrivé.»
Presque toujours, dans les fermes où on les envoyait ainsi, il y avait
un poitrinaire. Et sans le savoir les deux enfants, parcourant le
pays, mettaient les gens en garde contre la terrible maladie, en leur
apprenant le moyen de la combattre.
Il y a longtemps, longtemps, des siècles, lorsque la terrible peste,
appelée la peste noire, ravageait le pays, on prétendait avoir vu un
garçon et une fille qui allaient de ferme en ferme, de maison en
maison. Le garçon portait un râteau, et s'il ratissait devant une
maison c'était signe que beaucoup de personnes allaient mourir dans
cette maison, mais pas tous, car le râteau a des dents espacées et
n'enlève pas tout. La fillette avait un balai, et là où elle balayait
devant une porte, c'était signe que tous les habitants de la maison
allaient mourir, car le balai fait maison nette.
Les deux enfants qui de nos jours parcouraient le pays, cette fois
encore à cause d'une maladie terrible, n'effrayaient pas les gens avec
le râteau et le balai; au contraire ils leur disaient: «Nous ne nous
contenterons pas de ratisser la cour et de balayer les parquets. Nous
prendrons aussi l'eau et la lessive et les brosses et le savon. Nous
tiendrons propre le devant de notre porte, propre notre maison, propre
notre corps. De cette façon nous finirons par nous rendre maîtres de la
maladie.»
L'ENTERREMENT DU PETIT MATS
Le petit Mats était mort. Cela paraissait incroyable à tous ceux qui
l'avaient vu, gai et bien portant, il y avait seulement quelques
heures. C'était pourtant vrai: le petit Mats était mort et allait être
enterré.
Le petit Mats était mort un matin de très bonne heure; seule sa sœur
Asa avait été présente et l'avait vu mourir. «Ne va chercher personne!»
avait dit le petit Mats, quand sa fin approchait, et la sœur
avait obéi. «Je suis heureux de ne pas mourir de la «maladie», Asa,
continua-t-il. Toi aussi, n'est-ce pas?» Comme Asa ne répondait pas:
«Je trouve, continua-t-il, que ça ne fait rien de mourir, du moment que
je ne meurs pas comme la mère et les frères et sœurs, car en ce cas
je suis sûr que tu n'aurais jamais pu persuader à père qu'une maladie
ordinaire les a emportés, mais maintenant tu vas voir que tu réussiras.»
Lorsque tout fut fini, Asa resta une grande heure à réfléchir à tout ce
que le petit Mats avait enduré dans la vie. Elle se disait qu'il avait
supporté tous les malheurs avec le même courage qu'une grande personne.
Elle pensait à ses derniers mots: toujours le même courage. Il lui
sembla qu'une chose s'imposait: il fallait qu'on enterrât le petit Mats
avec les mêmes honneurs qu'une grande personne.
Asa, la petite gardeuse d'oies, se trouvait à ce moment très loin dans
le nord, aux grandes mines de Malmberg. C'était un endroit étrange,
mais pour obtenir ce qu'elle voulait, peut-être cela valait-il mieux.
Le petit Mats et elle avaient traversé des bois sans fin. Pendant
nombre de jours ils n'avaient vu ni champs ni fermes, rien que de
pauvres postes de relais; enfin ils s'étaient trouvés tout à coup
devant le grand village de Gellivare, qui, avec son église, sa gare,
son tribunal, sa banque, sa pharmacie, son hôtel, s'élevait au pied
d'une montagne, zébrée de neige encore à la Saint-Jean. Presque toutes
les maisons de Gellivare étaient neuves et bien construites. Si l'on
n'avait pas vu la neige au flanc de la montagne et les bouleaux
encore sans feuilles, les enfants ne se seraient pas crus en Laponie.
D'ailleurs ce n'était pas à Gellivare même que les enfants devaient
chercher leur père, mais au Malmberg, au nord du village, et le
Malmberg n'avait pas le même aspect de société bien organisée.
La raison en est la suivante: bien que les hommes aient su depuis très
longtemps qu'il y avait de grandes mines de fer près de Gellivare,
l'exploitation n'a commencé sérieusement qu'il y a peu d'années,
lorsque le chemin de fer eut été achevé. Alors plusieurs milliers de
gens y affluèrent. Le travail suffisait pour tous, mais les habitations
manquaient. Il avait fallu que chacun se tirât d'affaire comme il
pouvait. Quelques-uns avaient élevé des cabanes de troncs non écorcés,
d'autres avaient tout simplement bâti des espèces de huttes, se servant
de vieilles caisses à dynamite vides, empilées comme des briques.
Maintenant il y avait certes des groupes de jolies maisonnettes, mais
partout on retrouvait le sol inculte avec ses souches et ses pierres.
Les belles villas du directeur et des ingénieurs voisinaient avec les
huttes des premiers temps. Il y avait un chemin de fer, de la lumière
électrique partout, et de grandes usines, et l'on pouvait pénétrer en
tramways très loin dans la montagne par un tunnel éclairé d'ampoules
électriques. Partout une animation extraordinaire. Et tout autour
s'étendait le grand désert sauvage sans champs labourés ni maisons, où
vivent seuls les Lapons avec leurs rennes.
Lorsque les enfants étaient arrivés au Malmberg, ils avaient demandé
un peu partout si l'on connaissait un ouvrier nommé Jon Assarsson;
il avait des sourcils qui se rejoignaient sur le nez. Ces sourcils
étaient une chose qui sautait aux yeux; les enfants apprirent bientôt
que leur père avait travaillé au Malmberg pendant plusieurs années,
mais il était parti. On avait l'habitude de le voir disparaître ainsi
parfois pour quelque temps lorsque l'inquiétude le reprenait. Personne
ne savait où il se trouvait, mais on était persuadé qu'on le verrait
revenir un jour. Puisqu'ils étaient les enfants de Jon Assarsson, ils
pouvaient bien, en l'attendant, habiter la masure où il logeait. Une
femme avait retiré la clef de la porte de dessous le seuil et fait
entrer les enfants. Personne ne semblait s'étonner ni de les voir
arriver ni des absences fréquentes du père. Tout le monde ici semblait
faire à sa tête.
Asa savait parfaitement comment elle désirait les funérailles de son
frère. Un contremaître avait été enterré le dimanche précédent. Le
corbillard avait été tiré à l'église par les chevaux du directeur
lui-même, et un long cortège d'ouvriers avait suivi. Autour du tombeau
une société avait joué et un orphéon avait chanté. Enfin, après
l'inhumation, tous ceux qui avaient assisté au service funèbre, avaient
été invités à prendre une tasse de café dans la salle d'école. C'était
quelque chose comme cela qu'Asa aurait voulu pour son frère, le petit
Mats.
Mais comment y arriver? Ce n'était pas la dépense qui l'effrayait.
Elle et son frère avaient assez économisé pour qu'elle pût lui faire
un enterrement superbe. La difficulté était ailleurs. Comment faire
prévaloir sa volonté quand on n'est qu'un enfant? Elle n'avait qu'un an
de plus que le petit Mats qui était couché devant elle, si petit et si
fluet. Peut-être les grandes personnes s'opposeraient-elles à son désir.
La première personne à qui elle le confia fut l'infirmière. Sœur
Hilma arriva à la cabane un moment après la mort du petit Mats. Elle
pensait bien, en venant, ne plus le trouver en vie, car elle savait
que la veille le petit Mats, s'étant approché d'un puits de mine au
moment où partaient des coups de dynamite, avait été atteint par
quelques pierres. Seul, il était resté longtemps évanoui par terre; on
l'avait enfin trouvé, pansé et porté chez lui; mais il avait perdu trop
de sang pour pouvoir vivre.
En venant l'infirmière pensait plus à la sœur qu'au petit Mats.
En voyant que la petite Asa ne pleurait ni ne gémissait, mais
tranquillement l'aidait à tout ce qu'il y avait à faire, elle fut très
surprise. Elle comprit, lorsqu'Asa se mit à parler de l'enterrement.
--Quand on a eu affaire à quelqu'un comme le petit Mats,
commença-t-elle solennellement, car elle avait l'habitude de parler en
choisissant les mots comme une vieille personne, il faut d'abord songer
à l'honorer pendant qu'il est temps encore. Plus tard on a le temps de
pleurer.
Puis elle demanda à la sœur de l'aider à procurer un enterrement
honnête au petit Mats.
Aux yeux de l'infirmière c'était un bonheur que la pauvre enfant pût
trouver une consolation à penser à l'enterrement. Aussi promit-elle de
l'aider à réaliser ses projets. Asa se dit que, du moment que sœur
Hilma l'appuierait, le but était presque atteint, car sœur Hilma
était très puissante. Dans ce pays minier où les coups de dynamite
tonnent tous les jours, les ouvriers ne sont jamais sûrs de ne pas
être frappés à un moment donné par une pierre perdue ou écrasés par
un glissement de la montagne; aussi tiennent-ils à être bien avec
l'infirmière.
Voilà pourquoi le lendemain, quand sœur Hilma accompagna Asa pour
prier les ouvriers d'assister le dimanche suivant à l'enterrement
du petit Mats, il n'y en eut pas beaucoup qui refusèrent. La
sœur réussit également à obtenir que la musique jouât et que le
petit orphéon chantât devant la tombe. Comme le beau temps semblait
encore devoir durer, il fut décidé qu'après le service, les invités
prendraient le café dehors. On emprunterait des bancs et des tables
à la salle de réunion de la Société de Tempérance; les magasins
promettaient de prêter des tasses. Plusieurs femmes de mineurs
ouvraient même leurs armoires pour en sortir des nappes blanches.
Tous ces préparatifs eurent un énorme retentissement. Dans tout le
Malmberg on ne parla que de l'enterrement du petit Mats. A la fin la
nouvelle arriva jusqu'aux oreilles du directeur de la mine.
En apprenant que plus de cinquante ouvriers allaient suivre le convoi
d'un gamin de douze ans qui, par-dessus le marché, n'était après tout
qu'un petit vagabond, le directeur trouva l'idée folle. Et du chant et
de la musique, et du café après l'enterrement, et des bonbons fondants
commandés à Luleâ! Il envoya chercher l'infirmière pour qu'elle
déconseillât cette folie.
--On aurait tort de laisser la pauvre fille gaspiller son argent de la
sorte, disait-il. Il ne faut pas se plier aux caprices d'une enfant.
Le directeur parlait très posément, et la garde-malade ne trouva
rien à répliquer, tant par respect que parce qu'elle ne pouvait que
reconnaître que le directeur avait raison. En l'entendant parler elle
dut s'avouer qu'elle avait laissé sa pitié pour la pauvre fillette
l'emporter sur la raison.
De chez le directeur, l'infirmière se rendit chez Asa pour lui annoncer
qu'il fallait renoncer à des projets de funérailles grandioses. Ce
n'était pas le cœur léger qu'elle faisait cette démarche, car elle
savait mieux que personne ce que cet enterrement représentait pour
la pauvre enfant. En route elle croisa quelques femmes d'ouvriers et
leur confia son ennui. Les femmes répondirent immédiatement qu'elles
trouvaient que le directeur avait raison. Ces obsèques solennelles d'un
gamin de douze ans étaient une folie.
Les femmes portèrent la nouvelle à d'autres, et bientôt il fut connu
depuis «la ville des bicoques» jusqu'aux mines qu'il n'y aurait pas de
grand enterrement pour le petit Mats. Et tout le monde, d'un commun
accord, approuvait le directeur.
Il n'y eut probablement dans tout le Malmberg qu'une seule personne qui
fût d'un autre avis; c'était Asa, la gardeuse d'oies.
--Alors il faut que j'aille parler au directeur, dit-elle. On voit
qu'il ne sait rien du petit Mats.
Sans hésiter, elle se disposa à aller voir le directeur, l'homme le
plus puissant du Malmberg. L'infirmière et plusieurs autres femmes
la suivirent à quelque distance, curieuses de voir si elle aurait le
courage d'aller jusqu'au bout de son audacieuse entreprise.
Elle marchait au milieu de la route, grave et recueillie comme une
jeune fille qui s'achemine à l'église pour sa première communion. Sur
sa tête elle avait mis un fichu noir, hérité de sa mère; d'une main
elle tenait un mouchoir bien plié, de l'autre un panier de petits
objets de bois fabriqués par le petit Mats.
Lorsque les enfants qui jouaient sur la route l'aperçurent, ils
accoururent, criant:
--Où vas-tu, Asa? Où vas-tu?
Asa ne les entendit même pas. Les femmes les écartèrent en leur disant:
--Laissez-la donc! Elle va chez le directeur pour qu'il lui permette de
faire un bel enterrement à son frère, le petit Mats.
Impressionnés par la hardiesse d'Asa, une foule d'enfants se mirent à
la suivre.
C'était vers six heures du soir; et des centaines d'ouvriers revenaient
du travail des mines. D'ordinaire ils marchaient à grands pas, ne
regardant ni à droite ni à gauche, mais voyant Asa suivie de tant de
monde, plusieurs s'arrêtèrent, comprenant qu'il se passait quelque
chose d'extraordinaire. En apprenant ce qu'il y avait, plusieurs des
ouvriers trouvèrent si courageuse la démarche de la petite fille qu'ils
se joignirent aux femmes et aux enfants pour voir l'issue de l'affaire.
Asa monta aux bureaux où le directeur se tenait d'ordinaire jusqu'à la
fin du travail. Au moment où elle entra dans le vestibule, la porte
s'ouvrit; le directeur sortait, son chapeau sur la tête et la canne à
la main, pour rentrer dîner chez lui.
--A qui désires-tu parler? demanda-t-il en voyant la petite fille qui
venait si solennelle.
--Au directeur lui-même, répondit Asa.
--Eh bien, c'est moi. Entre alors! dit le directeur en revenant à son
bureau.
Asa le suivit. Elle se redressa, repoussa son fichu en arrière et leva
vers le directeur ses yeux ronds d'enfant dont le regard grave était
impressionnant.
--C'est que le petit Mats est mort, commença-t-elle. Sa voix tremblait
tant qu'elle dut s'interrompre. Le directeur comprit cependant à qui il
avait affaire.
--Ah! tu es la petite fille qui voulait arranger ce grand enterrement,
dit-il avec bonté. Il ne faut pas le faire, mon enfant. Cela te coûtera
trop cher. Si j'avais entendu parler de ce projet plus tôt, je t'aurais
déconseillé...
Les traits de la fillette se contractèrent, et le directeur s'attendit
à la voir fondre en larmes, mais elle se domina et dit:
--J'aurais voulu raconter à Monsieur le Directeur quelques petites
choses sur le petit Mats.
--J'ai déjà entendu votre histoire, dit le directeur doucement. Il ne
faut pas que tu croies que je ne te plains pas. J'agis pour ton bien.
Asa, la gardeuse d'oies, se redressa encore davantage, et dit d'une
voix claire et nette:
--Depuis que le petit Mats a eu neuf ans, il n'a eu ni père ni mère,
et a été forcé de gagner sa vie comme une grande personne. Jamais il
n'aurait voulu mendier même un repas. Il disait toujours qu'il est
indigne d'un homme de demander l'aumône. Il a parcouru le pays en
achetant aux paysans des œufs et du beurre qu'il revendait ensuite,
et il a fait ses affaires avec autant d'ordre qu'un vieux marchand.
L'été, en gardant les oies, il apportait un petit travail aux champs.
Les paysans de Scanie confiaient parfois au petit Mats, quand il allait
de ferme en ferme, de grosses sommes d'argent, car ils savaient qu'ils
pouvaient avoir confiance en lui; on n'a donc pas le droit de dire que
le petit Mats n'était qu'un enfant, il n'y a pas beaucoup de grandes
personnes qui...
Le directeur avait les yeux fixés au parquet et pas un muscle de son
visage ne bougeait. Asa la gardeuse d'oies s'arrêta, croyant inutile de
continuer. Comme une dernière protestation elle ajouta:
--Et puisque je payerai moi-même tous les frais de l'enterrement,
j'espérais... Elle s'interrompit de nouveau.
Le directeur leva alors les yeux et regarda Asa, la petite gardeuse
d'oies, jusqu'au fond des yeux. Il la mesura et la pesa pour ainsi dire
avec le regard presque professionnel d'un homme qui a beaucoup de monde
sous ses ordres. Il se dit qu'elle avait perdu foyer, parents, frères
et sœurs, et n'était pas encore brisée. Quelle brave femme elle
serait un jour! Mais oserait-il ajouter encore au fardeau qui pesait
sur ses frêles épaules? Ne serait-ce pas le brin de paille qui la
ferait tomber sous une charge trop lourde? Il comprenait ce qu'il avait
dû en coûter à Asa de venir chez lui pour parler de son petit frère.
Elle l'avait sans doute aimé plus que tout au monde, ce frère. Comment
oserait-on opposer un refus à cet amour?
--Fais comme tu voudras, ma petite fille, prononça enfin le directeur.
XXXI
CHEZ LES LAPONS
Sur la rive occidentale du Luossajaure, petit lac situé à plusieurs
milles au nord du Malmberg, il y avait un camp lapon. A la pointe
sud du lac s'élève une montagne isolée toute ronde, appelée en lapon
Kirunavara et qui, paraît-il, se compose presque exclusivement de
minerai de fer. Au nord-est se trouve une autre montagne, appelée
Luossavara, riche aussi en fer. On était en train de construire
un chemin de fer entre Gellivare et ces montagnes, et au pied de
Kirunavara s'élevaient une gare, un hôtel de voyageurs et des
habitations pour les ouvriers et les ingénieurs. Toute une petite ville
avec des maisons coquettes et gaies surgissait dans cette contrée
si septentrionale que les petits bouleaux rabougris dont le sol est
couvert ne déploient leurs bourgeons qu'après la Saint-Jean.
A l'ouest du lac le terrain était découvert; quelques familles de la
peuplade des Lapons s'y étaient installées. Les Lapons étaient là
depuis seulement un ou deux mois, mais il ne leur avait pas fallu
beaucoup de temps pour arranger leur installation. Ils n'avaient
point creusé la terre, ni fait sauter des rochers, ni établi sur une
solide maçonnerie les fondations de leur demeure: après avoir choisi un
emplacement sec et agréable à proximité du lac, ils s'étaient contentés
de couper quelques buissons d'osier et d'égaliser quelques tertres.
Ils n'avaient point charpenté ni cloué des journées durant pour élever
des murs de bois solides, ils ne s'étaient soucié ni de faîtage, ni de
toitures, ni de revêtement de planches, ni de fenêtres, ni de portes et
de serrures. Ils avaient solidement enfoncé en terre les pieux de leurs
tentes, y avaient accroché la toile, et voilà leur demeure construite.
Point de frais d'installation ni d'ameublement: une couche de branches
de sapin et de peaux de rennes par terre, une crémaillère retenue par
des chaînes au faîte de la tente pour suspendre la grande marmite où
ils font cuire leur viande de renne.
Les colons de la rive orientale du lac, qui besognaient pour achever
leurs maisons avant l'arrivée du rude hiver, s'étonnaient des mœurs
des Lapons qui habitent depuis des siècles le haut nord, et n'ont pas
eu l'idée d'élever contre le froid et les tempêtes un abri plus solide
que la toile des tentes. Et les Lapons ne comprenaient pas les colons
qui se donnaient tant de mal, lorsque pour vivre il suffit de quelques
rennes et d'une tente.
Un après-midi de juillet il pleuvait à verse, et les Lapons, qui
d'ordinaire en cette saison ne restent guère sous les tentes, s'étaient
réunis presque tous autour du feu dans une des tentes et prenaient du
café.