étable basse et deux ou trois cabanes grises. A leur entrée dans
l'étroit enclos, les vaches mugissaient gaiement en reconnaissant
leur pâturage d'été; et elles se mettaient aussitôt à brouter l'herbe
savoureuse et tendre. Les gens transportaient dans une des cabanes les
objets dont on avait chargé la charrette, de l'eau et du bois. Bientôt
la fumée montait de la cheminée, et les jeunes filles, le petit berger
et les hommes s'installaient pour manger autour d'une pierre plate.
Gorgo, l'aigle, était sûr qu'on trouverait le petit ménétrier parmi
ces gens qui montaient aux chalets. Mais les heures se passaient sans
qu'on le découvrît. Après avoir plané au-dessus du pays dans tous les
sens, l'aigle parvint, au soir tombant, à un chalet isolé au haut de
la montagne. Les gens et le bétail venaient d'y arriver. Les hommes
coupaient du bois, les filles de ferme étaient occupées à traire les
vaches.
--Regarde là-bas! dit Gorgo. Je crois bien que le voici.
Il descendit très bas, et Nils reconnut, non sans étonnement, qu'il
avait raison. En effet le petit Klement Larsson fendait du bois dans
l'enclos du chalet.
Gorgo s'abattit sur un arbre un peu éloigné des maisons.
--J'ai accompli ce que j'avais promis, dit-il. Tâche maintenant de
t'arranger avec cet homme. Je t'attendrai ici au sommet de ce pin
touffu.
Dans le chalet le travail du jour était fini, le souper mangé et les
gens causaient. Il y avait longtemps déjà qu'on n'avait passé une nuit
d'été dans la forêt, aussi n'avait-on nulle envie de se coucher. Il
faisait d'ailleurs plein jour. Les jeunes filles laissaient par moment
tomber leur ouvrage, regardaient vers les bois, et se souriaient à
elles-mêmes.
«Nous voici encore une fois ici!» disaient-elles en soupirant d'aise.
L'agitation du village s'effaçait de leurs esprits et la forêt les
enveloppait de sa paix profonde. Quand à la maison elles avaient
pensé qu'elles passeraient tout l'été seules dans la forêt, elles
comprenaient difficilement comment elles feraient pour supporter cette
solitude, mais à peine aux chalets, elles sentaient que c'était ici le
temps le plus heureux de leur vie.
Tout à coup l'aînée des gardeuses leva la tête et dit gaiement:
--Il me semble que nous ne devons pas demeurer en silence ce soir
lorsque nous avons parmi nous un conteur comme Klement Larsson. S'il
nous raconte une belle histoire, je lui donnerai le cache-nez que je
suis en train de tricoter.
Cette proposition fut accueillie avec acclamation, et Klement ne se fit
pas prier.
--C'était à Stockholm, pendant que j'étais au Skansen, un jour que
j'avais le mal du pays, commença-t-il, et il raconta l'histoire du
tomte qu'il avait racheté pour le sauver de la captivité, l'arracher
à l'humiliation d'être mis en cage et contemplé par tous les badauds.
Puis il raconta comment sa bonne action avait été immédiatement
récompensée. L'auditoire suivit son récit avec une stupeur toujours
croissante, et lorsqu'il arriva au moment où le laquais royal lui
avait apporté de la part du roi le beau livre, les jeunes filles
avaient toutes laissé tomber leur ouvrage et regardaient immobiles,
ébahies, celui à qui des choses aussi extraordinaires étaient advenues.
Tout le monde conçut pour Klement une tout autre considération: songez
donc! il avait parlé au roi! Tout à coup quelqu'un lui demanda ce qu'il
avait fait du tomte.
--Je n'ai pas eu le temps moi-même d'acheter un bol bleu, répondit-il.
Mais j'en ai chargé le vieux Lapon. Je ne sais pas du tout ce qu'il est
devenu.
A peine Klement eut-il dit ces mots, qu'une petite pomme de pin vint
lui frapper le bout du nez. Personne ne l'avait jetée.
--Aïe, aïe, Klement! dit la vachère. On dirait que «le peuple des
petits» écoute ce que nous disons. Tu n'aurais pas dû laisser à un
autre le soin de préparer le bol bleu du tomte.
XXIX
LE VESTERBOTTEN ET LA LAPONIE
LE PAYS EN MARCHE
_Samedi, 18 juin._
L'aigle avait dit à Nils que la large bande de côte qui s'étendait sous
leurs yeux était le Vesterbotten, et que les crêtes de montagnes qui
bleuissaient très loin à l'ouest se trouvaient en Laponie.
Le voyage sur le dos de l'aigle allait si vite qu'on avait souvent
l'impression de rester immobile, surtout depuis que le vent qui le
matin venait du nord avait changé de direction. La terre au contraire
semblait reculer vers le sud. Les forêts, les maisons, les prés, les
clôtures, les îles, les nombreuses scieries de la côte, tout était en
marche. On eût dit que lassés de demeurer si haut dans le nord ils
déménageaient vers le sud.
Cette idée amusa Nils. Songez donc, si ce champ de blé qui semblait
nouvellement ensemencé arrivait en Scanie où le seigle à cette époque
de l'année était déjà en épis!
Et ce jardin qu'en ce moment il apercevait! Il y avait de beaux
arbres, mais point d'arbres fruitiers, point de nobles tilleuls ni de
marronniers; rien que des sorbiers et des bouleaux! Il y avait de jolis
buissons, mais point de sureaux, ni de cytises, seulement des putiets,
des lilas. Il y avait un jardin potager, mais il n'était encore ni
bêché ni planté. Si un jardinet pareil venait se placer à côté du
jardin d'un grand domaine de Sudermanie! Il se sentirait pareil à un
désert.
La gloire du pays, c'étaient les puissants fleuves sombres entourés de
leurs vallées habitées, remplis de bois flottant, avec leurs scieries,
leurs villes, leurs embouchures encombrées de bateaux. Si l'un de ces
fleuves se montrait au sud du Dalelf, les fleuves et rivières là-bas
s'enfonceraient sous terre, de honte.
Et pensez donc, si une plaine pareille aussi immense, aussi facile à
cultiver et aussi bien située passait sous les yeux des paysans de
Smâland! Ils abandonneraient pour la labourer, en hâte, leurs maigres
lopins de terre et leurs champs pierreux!
Une chose que ce pays possédait en abondance, c'était la lumière. Dans
les marais les grues dormaient debout. La nuit devait être venue, mais
la lumière demeurait. Le soleil, lui, n'avait pas tiré vers le sud.
Au contraire, il était monté très haut vers le nord, et ses rayons
frappaient maintenant le visage de Nils. Il ne manifestait encore
aucune envie de se coucher. Pensez, si cette lumière, si ce soleil eût
éclairé Vemmenhög! Voilà qui ferait l'affaire de Holger Nilsson et de
sa femme: un jour de travail de vingt-quatre heures!
LE RÊVE
_Dimanche, 19 juin._
Nils leva la tête et regarda autour de lui, encore mal éveillé. Il
était couché à un endroit qu'il ne reconnaissait pas. Jamais il n'avait
vu cette vallée, ni les montagnes qui l'enfermaient de tous côtés. Il
n'avait pas vu ce lac rond qui occupait le milieu de la vallée, il
n'avait jamais vu de bouleaux aussi misérables, aussi rabougris que
ceux au-dessous desquels il était étendu.
Et où était l'aigle? Il ne l'apercevait nulle part. Quelle aventure!
Nils se recoucha et ferma les yeux, puis il essaya de se rappeler ce
qui était arrivé au moment où il s'était endormi.
Il se souvint que Gorgo avait changé de direction et que le vent avait
frappé de côté. Il s'était rendu compte que l'aigle l'emportait d'un
vol puissant.
--Maintenant nous entrons en Laponie! avait dit Gorgo tout à coup, et
Nils s'était senti très déçu en ne voyant que des marais infinis et des
bois ininterrompus. La monotonie du paysage avait fini par l'assoupir.
Alors il avait dit à Gorgo qu'il n'en pouvait plus, qu'il avait besoin
de dormir.
Gorgo était descendu à terre, et Nils s'était jeté sur la mousse, mais
l'aigle l'avait saisi dans ses serres et était remonté.
--Dors, Poucet! avait-il crié. Le soleil me tient éveillé et j'ai envie
de continuer le voyage.
Et en dépit de l'incommodité de sa position, il s'était en effet
endormi et il avait rêvé.
Il marchait sur une large route au sud de la Suède, aussi vite que
pouvaient le porter ses petites jambes. Il n'était pas seul: à côté de
lui marchaient des brins de seigle aux épis lourds, des bluets et de
jaunes chrysanthèmes; des pommiers cheminaient, ployant sous le fardeau
de leurs belles pommes, suivis de haricots grimpants pleins de cosses,
et de véritables fourrés de groseilliers. De superbes arbres, hêtres,
chênes, tilleuls, s'avançaient lentement: ils tenaient le milieu du
chemin, ne s'écartaient devant personne, et faisaient bruire fièrement
leur feuillage. Entre les pieds de Nils couraient des fleurs et des
simples: fraisiers, anémones, trèfle et myosotis. En regardant mieux,
Nils découvrit que des hommes et des animaux faisaient aussi partie
du cortège. Des insectes voletaient parmi les plantes; des poissons
dans les fossés de la route nageaient; des oiseaux chantaient dans les
arbres en marche; des animaux domestiques et sauvages luttaient de
vitesse, et, au milieu de tout ce fourmillement de bêtes et de plantes,
marchaient des hommes, quelques-uns munis de bêches et de faux,
d'autres de haches, d'autres de fusils de chasse, et d'autres encore de
filets de pêche.
Le cortège s'avançait allégrement, et Nils ne s'en étonnait point
depuis qu'il avait vu qui était en tête. Ce n'était ni plus ni moins
que le soleil lui-même. Il roulait sur le chemin comme une grande tête
rayonnante de gaîté et de bonté, avec une chevelure formée de rayons
multicolores. «En avant! criait-il à chaque instant. Personne n'a
besoin d'être inquiet tant que je suis là. En avant! En avant!»
--Je me demande où le soleil veut nous mener, murmura Nils. Un brin de
seigle qui marchait à côté de lui avait entendu ces paroles et répondit:
--Il veut nous mener en Laponie pour faire la guerre au roi du grand
engourdissement.
Nils s'aperçut, au bout d'un moment, que plusieurs des marcheurs
semblaient devenir hésitants, qu'ils ralentissaient le pas, qu'enfin
ils s'arrêtaient. Il vit ainsi rester en arrière le superbe hêtre; le
chevreuil et le froment suspendaient en même temps leur marche, et
aussi les ronces du mûrier sauvage, les marronniers et les perdrix.
Surpris, Nils regarda autour de lui. Il découvrit alors qu'on ne se
trouvait plus au midi de la Suède: la marche avait été si rapide qu'on
était déjà en Svealand.
En ce moment le chêne commençait à avoir l'air soucieux. Il s'arrêtait,
faisait quelques pas, puis de nouveau s'arrêtait net.
--Pourquoi le chêne ne nous accompagne-t-il pas plus loin? demanda Nils.
--Il a peur du roi du grand engourdissement, répondit un jeune et blond
bouleau qui avançait, crâne et gai.
Bien qu'on eût laissé beaucoup de monde en arrière, la marche n'en
continuait pas moins courageusement. Le soleil roulait toujours en
tête, et répétait avec un grand sourire épanoui:
--En avant! En avant! Personne n'a besoin d'être inquiet, tant que je
suis là.
Bientôt on se trouva en Norrland, et le soleil eut beau appeler et
sourire: le pommier s'arrêta, le cerisier s'arrêta, l'avoine s'arrêta.
Le gamin se tourna vers eux:
--Pourquoi ne venez-vous pas? Pourquoi trahissez-vous le soleil?
--Nous n'osons pas. Nous craignons le grand engourdisseur qui demeure
là-haut en Laponie, répondaient-ils.
Nils crut reconnaître bientôt qu'on avait pénétré en Laponie. Les rangs
s'étaient singulièrement éclaircis. Le seigle, l'orge, le fraisier,
les myrtilles, les petits pois, le groseillier étaient restés fidèles
jusqu'ici. L'élan et la vache avaient marché côte à côte. Maintenant
ils s'arrêtaient tous. Les hommes suivirent encore un bout de chemin,
puis la plupart s'arrêtèrent. Le soleil aurait été presque abandonné si
d'autres compagnons ne s'étaient pas joints au cortège: des buissons
d'osier et une foule de petites plantes montagnardes, puis des Lapons
et des rennes, des chouettes blanches, des lagopèdes alpins et des
renards bleus.
Le gamin entendit tout à coup quelque chose qui avec fracas courait
au-devant d'eux. C'étaient des fleuves et des ruisseaux qui
s'échappaient en torrents.
--Qu'ont-ils donc à se sauver si précipitamment? demanda-t-il.
--Ils fuient devant le grand sorcier engourdisseur qui habite les
fjells, expliqua un lagopède femelle.
Soudain Nils vit se dresser devant eux une haute paroi sombre, au
sommet crénelé. A la vue de ce rempart, tous reculèrent effrayés.
Mais le soleil tourna vers le mur son visage radieux. Il apparut
alors que ce n'était point un rempart, qui leur barrait la route,
mais une montagne magnifiquement belle, dont les pics s'élevaient les
uns derrière les autres, rougissant au soleil, tandis que les pentes
étaient bleu pâle avec des reflets d'or. Le soleil les exhortait,
roulant vers le sommet:
--En avant! En avant! Pas de danger tant que je suis là, leur disait-il.
Mais pendant la montée, il fut abandonné par le jeune et hardi bouleau,
le pin vigoureux et le sapin têtu. Puis le renne, le Lapon et l'osier
l'abandonnèrent à leur tour. Enfin, lorsqu'on fut arrivé au haut de la
montagne, seul le petit Nils Holgersson avait suivi le soleil.
Le soleil roula vers une crevasse dont les parois étaient tapissées de
frimas. Nils aurait voulu le suivre encore, mais un spectacle terrible
le cloua sur place. Au fond de la crevasse était assis un vieux troll.
Son corps était de glace, ses cheveux de glaçons, son manteau de neige.
A ses pieds étaient couchés trois loups noirs qui se levèrent et
ouvrirent la gueule lorsque le soleil se montra. De la gueule de l'un
d'eux sortit un froid pénétrant; de la gueule du second, un vent du
nord mordant; et la gueule du troisième vomit de noires ténèbres.
--Voilà, sans doute le grand engourdisseur et sa suite, pensa Nils.
Curieux de voir comment se passerait la rencontre du troll et du
soleil, Nils demeura au seuil de la caverne.
Le troll ne bougea pas. Son sinistre visage de glace était fixé sur
le soleil. Celui-ci, également immobile, ne faisait que sourire et
rayonner. Un assez long moment se passa ainsi. Puis Nils crut voir
que le troll commençait à s'agiter et à soupirer; il laissa glisser
son manteau de neige, et les trois loups terribles hurlèrent un peu
moins violemment. Mais soudain le soleil poussa un cri: «Mon temps est
écoulé», et roula en arrière hors de la caverne. Le troll lâcha ses
loups; la bise, le froid et les ténèbres se jetèrent à la poursuite du
soleil.
--Chassez-le! Repoussez-le! criait le troll. Poursuivez-le pour qu'il
ne revienne plus jamais! Apprenez-lui que la Laponie est à moi!
Nils Holgersson avait été saisi d'un tel effroi à l'idée que le soleil
serait chassé de Laponie qu'il s'était réveillé en criant.
Lorsqu'il se fut ressaisi, il vit qu'il était couché au fond d'une
vallée de montagnes. Mais où donc était Gorgo?
Il se redressa de nouveau et regarda autour de lui. Ses regards
tombèrent sur un curieux édifice de rameaux de pin élevé sur un gradin
de la montagne.
--Ce doit être une aire, comme celles que Gorgo m'a décrites.
Il n'acheva pas sa pensée. Il arracha son bonnet de sa tête, et
l'agita en l'air joyeusement. Il venait de comprendre où Gorgo l'avait
porté: c'était cette région où les aigles avaient habité le haut de
la montagne, les oies sauvages le fond de la vallée. Il était arrivé!
Dans quelques instants il reverrait le jars blanc et Akka et tous ses
compagnons de voyage.
L'ARRIVÉE
Nils alla doucement à la recherche de ses amis. Toute la vallée
dormait. Le soleil n'avait pas encore paru, et Nils comprit qu'il
était encore de trop bonne heure pour que les oies fussent éveillées.
Aux premiers pas qu'il fit, il découvrit quelque chose de très joli:
c'était une oie sauvage qui dormait dans un nid posé par terre; à côté
d'elle se tenait le jars. Il dormait également, mais il s'était posté
de manière à être présent au moindre danger.
Nils ne les dérangea pas et continua d'explorer les petites touffes
d'osier qui couvraient le sol. Bientôt il aperçut un nouveau couple.
Il n'appartenait pas non plus à sa bande, mais Nils n'en fut pas moins
content de les voir. C'étaient des oies sauvages. Il se mit à fredonner
de plaisir.
Il regarda ailleurs, et sous une autre touffe d'osier, il reconnut
Neljä qui couvait ses œufs; le jars à côté d'elle ne pouvait être
que Kolme. Il n'y avait pas à se tromper. Nils eut bien envie de les
éveiller, mais il se retint.
A un autre endroit il trouva Viisi et Kuusi et non loin d'eux Yksi et
Kaksi. Ils dormaient tous les quatre.
Mais qu'est-ce qu'il y avait donc là-bas de blanc? Nils sentit son
cœur battre de joie, il courut. Au milieu de l'osier nain Finduvet,
petite et mignonne, couvait des œufs, et à côté d'elle se tenait le
jars blanc. Il avait beau dormir, même dans le sommeil il semblait fier
de garder sa femme dans les fjells de Laponie.
Nils résista à l'envie de tirer de son sommeil même le jars et continua
son chemin.
Il eut à chercher assez longtemps avant de trouver d'autres oies. Mais
tout à coup, il remarqua sur une légère éminence quelque chose qui
ressemblait à un petit tertre gris. Arrivé au pied du monticule, il
reconnut Akka de Kebnekaïse, qui, bien éveillée, contemplait la vallée
comme si elle était chargée de la surveiller tout entière.
--Bonjour, mère Akka! cria Nils. Que je suis donc content de vous
trouver éveillée. N'éveillez pas les autres. Je pourrai ainsi causer
seul avec vous un moment.
La vieille oie-guide courut vers Nils. D'abord elle le saisit et le
secoua, puis elle le caressa du bec du haut en bas, puis le secoua
encore une fois. Toutefois elle ne dit rien puisque Nils lui avait
demandé de laisser reposer les autres.
Poucet embrassa la vieille mère Akka sur les deux joues. Puis il se mit
à lui raconter ses aventures au Skansen.
--Savez-vous qui j'ai trouvé captif là-bas? Smirre, le renard, à
l'oreille entamée. Bien qu'il ait été mauvais pour nous, je n'ai pu
m'empêcher de le plaindre. Il languissait sans la liberté. J'avais
beaucoup d'amis là-bas, et un jour j'appris par le chien lapon qu'un
homme était venu au Skansen demander à acheter des renards. Il était
d'une île éloignée de l'archipel de Stockholm. Là-bas dans son île on
avait exterminé tous les renards, et voilà que les rats s'étaient tant
multipliés qu'on regrettait les renards. Dès que j'eus appris cette
nouvelle, je courus à Smirre et lui dis:
--Demain, Smirre, il viendra des hommes chercher un couple de renards.
Ne te cache pas alors, mais laisse-toi prendre. Tu retrouveras ainsi la
liberté.--Il a obéi à mon conseil et en ce moment-ci il doit être libre
de nouveau et courir dans l'île. Qu'est-ce que vous en dites, mère
Akka? Ai-je bien fait?
--C'est ce que j'aurais voulu faire moi-même, approuva l'oie.
--Je suis bien aise que vous m'approuviez, continua Nils. Il y a encore
une chose que je voulais vous demander. J'ai vu un jour apporter au
Skansen Gorgo, l'aigle. Il avait l'air piteux, et j'ai songé à limer
quelques fils de fer de sa volière pour le laisser sortir. Puis je me
suis dit que c'était un dangereux brigand, un mangeur d'oiseaux. Je ne
savais si j'avais le droit de le relâcher, et j'ai pensé qu'il valait
peut-être mieux le laisser où il était. Qu'en pensez-vous, mère Akka?
Je n'ai pas eu tort, n'est-ce pas, de raisonner ainsi?
--Tu as eu tort, répondit Akka sans hésiter. Quoi qu'on dise des
aigles, ce sont des oiseaux fiers et qui aiment la liberté plus que
tous les autres animaux, et l'on ne doit pas les retenir captifs.
Sais-tu ce que je te proposerai? Dès que tu seras reposé, nous deux
nous ferons un voyage jusqu'à cette grande prison d'oiseaux pour que tu
délivres Gorgo.
--J'attendais de vous ce mot-là, mère Akka, dit le gamin. On dit que
vous n'avez plus d'affection pour celui que vous avez élevé avec tant
de peine, parce qu'il vit comme sont forcés de vivre les aigles. Je
vois bien qu'on se trompe. J'irai maintenant voir si le jars blanc est
enfin éveillé; si, pendant ce temps vous vouliez remercier d'un mot
celui qui m'a rapporté parmi vous, vous le trouverez, là-haut, sur le
gradin où vous avez une fois trouvé un petit aiglon abandonné.
XXX
ASA, LA GARDEUSE D'OIES, ET LE PETIT MATS
LA MALADIE
L'année du voyage de Nils Holgersson, on parlait beaucoup de deux
enfants, un garçon et une fille, qui traversaient tout le pays à la
recherche de leur père. Ils étaient de Smâland, du canton de Sunnerbo;
ils y avaient habité avec leurs parents et quatre frères et sœurs
une petite cabane au bord d'une immense lande. Lorsque les deux enfants
étaient encore petits, un soir, une pauvre vagabonde avait frappé à
leur porte et avait demandé un gîte pour la nuit. Bien que la cabane
fût toute petite et déjà comble, la mère lui avait arrangé un lit par
terre. Pendant la nuit elle avait toussé à rendre l'âme, et le matin
elle s'était trouvée trop malade pour continuer sa marche.
Les parents des enfants avaient été aussi bons pour elle que possible.
Ils lui avaient cédé leur propre lit, et le père était allé jusque chez
le pharmacien pour chercher de la médecine. Les premiers jours, la
malade avait été très exigeante et ingrate, mais peu à peu elle s'était
adoucie; elle ne cessait de supplier qu'on la portât dehors sur la
bruyère et qu'on la laissât mourir. Elle avait rôdé, raconta-t-elle,
avec des tsiganes. Elle n'était pas elle-même d'origine tsigane:
fille d'un paysan, elle s'était enfuie de chez elle pour suivre le
peuple nomade. Une vieille femme de la bande, qui la détestait, lui
avait envoyé cette maladie. Et, dans sa colère, cette femme lui avait
aussi prédit que quiconque serait bon pour elle et l'hébergerait sous
son toit aurait le même sort qu'elle. La pauvre malade croyait à ce
maléfice de la tsigane et craignait maintenant de porter malheur à
ses hôtes. Ceux-ci furent très impressionnés par ce récit, mais ils
n'étaient pas gens à jeter à la porte une mourante.
Peu de temps après la malade était morte, et les malheurs avaient
commencé. Auparavant on avait été très gai dans la maison. On avait été
pauvre, mais on n'avait pas connu la misère. Le père fabriquait des
peignes de tisserand; la mère et les enfants l'aidaient au travail. Le
père préparait les cadres des peignes, les enfants coupaient les dents
et les limaient, tandis que la mère et la grande sœur les inséraient
dans les cadres. On travaillait du matin au soir en plaisantant et en
s'amusant, surtout lorsque le père racontait des histoires du temps où
il avait parcouru des pays étrangers pour vendre ses peignes. Il était
d'une humeur enjouée, le père, et l'on riait aux éclats à écouter ses
histoires.
Le temps qui suivit la mort de la pauvre vagabonde fit aux enfants
l'effet d'un mauvais rêve. Ils ne se rappelaient pas combien de
temps il avait duré, mais il leur semblait une suite ininterrompue
d'enterrements; leurs frères et sœurs moururent les uns après les
autres. Ils n'avaient eu que quatre frères et sœurs et il n'avait
pu y avoir que quatre enterrements, mais aux enfants qui restaient ils
avaient paru plus nombreux. Il s'était fait un silence morne dans la
cabane.
La mère ne s'était pas laissée abattre, mais le père fut très changé.
Il ne plaisantait ni ne travaillait plus. Du matin au soir, il restait
la tête dans les mains à réfléchir.
Une fois--c'était après le troisième enterrement--il avait éclaté en
paroles égarées, qui avaient effrayé les enfants. Il ne comprenait pas,
disait-il, pourquoi ces malheurs les frappaient. N'avaient-ils pas
fait une bonne action en recueillant la malade? Le mal était-il plus
puissant que le bien? Comment Dieu avait-il pu admettre qu'une femme
méchante causât tant de malheurs? La mère avait essayé de le calmer,
mais il ne l'écoutait pas.
Deux jours après les enfants perdirent leur père. Il n'était pas mort,
il partit, abandonnant tout. Ce fut lorsque la sœur aînée des
enfants fut à son tour tombée malade. Le père l'avait aimée plus que
tous les autres; en la voyant mourir, il avait perdu la tête et s'était
sauvé. La mère ne se plaignit pas de cet abandon, elle avait eu peur de
le voir devenir fou.
Après le départ du père, ils étaient devenus très pauvres. Au début,
il leur avait envoyé de l'argent, mais les envois cessèrent vite. Et
le jour même où l'on enterra la sœur aînée, la mère avait fermé la
maison et était partie avec les deux enfants qui lui restaient. Elle
s'était rendue en Scanie pour travailler aux champs de betteraves, et
avait trouvé à se placer à la raffinerie de Jordberga. C'était une
bonne ouvrière aux manières franches et gaies. Tout le monde l'aimait.
On s'étonnait de la voir si calme après tous ses malheurs, mais la mère
était une personne très patiente, très forte et résistante. Si on lui
parlait des deux enfants qu'elle avait auprès d'elle, elle répondait
seulement:
--Ils ne vivront pas non plus!
Elle s'était habituée à ne rien espérer, et elle le disait sans une
larme.
Cependant elle se trompait. Ce fut elle au contraire que la maladie
emporta. Ce fut même plus rapide que pour les frères et sœurs. Elle
était arrivée en Scanie au printemps; à l'automne elle laissa les
enfants orphelins.