--Ecoute bien ce que je te dis, fit la vieille oie; si tu veux que je

t'apporte à manger, tu te contenteras de ce que je te donnerai. Ton

père et ta mère sont morts et ne pourront par conséquent plus rien

pour toi. Si tu veux mourir de faim en attendant des lagopèdes et des

lemmings, je ne t'en empêcherai pas.

Là-dessus elle s'envola et ne reparut dans l'aire qu'après une bonne

heure. L'aiglon avait dévoré le poisson, et lorsqu'elle déposa devant

lui une autre truite, il l'avala sans dire un mot, bien qu'il parût la

trouver peu appétissante.

Akka eut un rude travail. Les vieux aigles ne revinrent point, et elle

dut à elle seule nourrir l'aiglon. Elle lui apporta des poissons et des

grenouilles; l'aiglon ne sembla point se trouver mal de ce régime: il

devenait grand et vigoureux. Il oublia vite ses parents, les aigles, et

prenait Akka pour sa véritable mère. Akka de son côté l'aimait comme

son propre enfant. Elle s'efforça de lui donner une bonne éducation et

de le déshabituer de sa férocité naturelle et de son arrogance.

Deux ou trois semaines plus tard, Akka s'aperçut que le temps

approchait où elle allait muer et devenir pendant quelque temps

incapable de voler. Pendant toute une lunaison elle ne pourrait

apporter à manger à l'aiglon.

--Voilà, Gorgo, lui dit Akka, je ne pourrai plus t'apporter du poisson.

Il s'agit de savoir si tu pourras te transporter dans la vallée. Il

faut choisir: ou mourir de faim ici ou te jeter en bas, ce qui pourra

également te coûter la vie.

Sans répliquer, et sans l'ombre d'une hésitation, l'aiglon grimpa sur

le bord du nid; il ne daigna même pas mesurer la distance des yeux,

étendit ses bouts d'ailes et s'élança. Il pirouetta plusieurs fois en

l'air, mais sut pourtant tirer parti de ses ailes assez pour arriver en

bas à peu près indemne.

Dans la vallée, Gorgo passa ensuite l'été en compagnie des oisons.

Il se considérait comme un des leurs, et tenta de vivre comme eux;

lorsqu'ils se jetaient à la nage, il les suivait et manqua se noyer. Il

était très humilié de ne pas pouvoir apprendre à nager et s'en plaignit

à Akka.

--Pourquoi ne puis-je nager comme les autres?

--Tes serres sont devenues trop crochues pendant que tu restais là-haut

sur la montagne, dit Akka. Mais ne te désole pas! Tu seras un brave

oiseau quand même.

Les ailes de l'aiglon grandissaient vite, mais il n'eut pas l'idée de

s'en servir pour voler avant l'automne, époque où les oisons apprirent

à voler. Ce fut pour lui un fier moment, car dans ce sport il fut vite

le premier. Ses camarades ne restaient jamais longtemps dans l'air, il

y passa bientôt tout son temps. Il ne s'était pas encore rendu compte

qu'il était d'une autre espèce que les oies, mais il remarqua une foule

de choses sur lesquelles il questionna Akka.

--Pourquoi les lagopèdes et les lemmings se sauvent-ils lorsque mon

ombre tombe sur le fjell? Ils ne montrent pas cette terreur devant les

oisons?

--C'est que tes ailes ont trop poussé pendant que tu étais là-haut sur

le gradin, dit Akka. Cela les effraie. Mais ne te désole pas. Tu n'en

seras pas moins un brave oiseau.

Quand les oies sauvages partirent en automne pour leur migration,

Gorgo les suivit. Il se considérait toujours comme des leurs. Or l'air

était rempli d'oiseaux en route pour les pays chauds, et ce fut un

beau tapage, lorsqu'ils aperçurent dans la suite d'Akka un aigle. Des

essaims de badauds entouraient toujours le triangle des oies. Akka les

suppliait de se taire, mais comment lier tant de langues bavardes?

--Pourquoi m'appellent-ils l'aigle? demandait sans cesse Gorgo,

toujours plus agacé. Ne voient-ils pas que je suis des vôtres? Je ne

suis pas de ces mangeurs d'oiseaux qui dévorent leurs pareils.

Un jour, ils passaient au-dessus d'une ferme où des poules picoraient

dans la basse-cour.

--Un aigle! Un aigle! crièrent les poules en se sauvant éperdument.

Mais Gorgo, qui avait toujours entendu nommer les aigles comme de

terribles malfaiteurs, ne put maîtriser sa colère. Il abaissa ses

ailes, fonça droit sur une poule et lui enfonça ses serres dans le

corps.

--Je t'apprendrai, moi, que je ne suis point un aigle, criait-il,

furieux, en lui donnant des coups de bec.

A ce moment il entendit la voix d'Akka qui l'appelait. Obéissant, il

remonta. L'oie sauvage vola au-devant de lui pour le châtier.

--Qu'est-ce qui te prend? dit-elle en lui donnant un coup de bec.

Était-ce ton intention de tuer la pauvre poule? Tu n'as pas honte?

Comme l'aigle se laissait morigéner sans résistance par l'oie sauvage,

une tempête de cris et de risées se déchaîna dans la foule des oiseaux.

L'aigle entendit les rires et se tourna vers Akka avec des regards

courroucés comme s'il voulait l'attaquer. Puis tout à coup, il vira

brusquement, s'élança vers le ciel à grands coups d'ailes vigoureux,

monta si haut qu'aucun cri ne pouvait lui arriver, et ne cessa de

planer tant que les oies purent l'apercevoir.

Trois jours plus tard il apparut de nouveau parmi les oies sauvages.

--Je sais maintenant qui je suis, dit-il à Akka. Puisque je suis un

aigle, il faut bien que je vive comme vivent les aigles, mais il

me semble que nous n'en pourrions pas moins être amis. Jamais je

n'attaquerai ni toi ni personne de ta race.

Akka s'était fait un point d'honneur d'élever un aigle en faisant de

lui un oiseau doux et inoffensif; elle ne voulut pas admettre que

Gorgo allât vivre à sa guise. «Crois-tu donc que je serai l'amie d'un

mangeur d'oiseaux? dit-elle. Vis comme je t'ai appris à vivre et je te

permettrai de suivre la bande.»

Tous les deux étaient fiers et indomptables, tous les deux incapables

de céder. Akka finit par défendre à l'aigle de se montrer devant elle,

et sa colère fut si forte que nul n'osa plus prononcer le nom de Gorgo.

Depuis ce jour, Gorgo erra dans le pays, solitaire et haï de tous,

brigand redoutable. Il était souvent d'humeur sombre, et souvent sans

doute il regrettait le temps où il croyait être une oie sauvage et

jouait avec les oisons. Parmi les animaux il avait acquis une grande

renommée de hardiesse. On disait qu'il ne craignait au monde qu'un seul

être, Akka, sa mère adoptive. On racontait en outre qu'il n'attaquait

jamais une oie.

EN CAPTIVITÉ

Gorgo n'avait que trois ans; il n'avait point encore songé à chercher

une compagne et à se fixer, lorsqu'il fut pris par un chasseur et vendu

au Skansen. Il y avait déjà là quelques aigles. Ils étaient enfermés

dans une volière de barres et de fils de fer, élevée en plein air et

assez vaste pour contenir un assez gros tas de pierres et deux arbres.

Pourtant les oiseaux y languissaient. Ils demeuraient presque toute la

journée immobiles à la même place. Leur beau plumage perdait son lustre

et se hérissait, et leurs yeux plongeaient dans l'espace avec une

fixité désespérée.

Pendant la première semaine de sa captivité, Gorgo était encore vif

et éveillé, mais peu à peu un lourd engourdissement l'assoupit. Comme

ses camarades, il commença à rester immobile des heures durant, sans

compter les jours.

Un matin qu'il sommeillait selon son habitude, il s'entendit appeler

d'en bas. Il eut peine à secouer sa torpeur pour baisser les yeux vers

le sol et demander:

--Qui est-ce qui m'appelle?

--Mais Gorgo, tu ne me reconnais donc plus? C'est Poucet, qui suivait

les oies sauvages.

--Akka est-elle aussi prisonnière? demanda Gorgo, en faisant un effort

pour réunir ses pensées, comme après un long sommeil.

--Non, Akka et le jars blanc et les autres oies sont sans doute

en Laponie à cette heure-ci, répondit le gamin. Moi seul je suis

prisonnier.

Nils parlait encore quand il vit le regard de l'aigle s'éteindre et

reprendre sa fixité.

--Aigle royal! cria le gamin. Dis-moi, si je puis te rendre service.

Gorgo le regarda à peine.

--Ne me dérange pas, Poucet! dit-il. Je rêve. Je plane là-haut dans les

airs. Je ne veux pas être réveillé.

--Il faut te remuer et t'intéresser à ce qui arrive autour de toi,

exhorta Nils. Sinon tu auras bientôt l'air aussi piteux que les autres

aigles.

--Je voudrais être comme eux. Ils sont si bien partis dans leurs rêves

que rien ne saurait plus les émouvoir, répondit Gorgo.

La nuit venue, tandis que les aigles dormaient, un léger bruit se

fit entendre sur le toit de la volière. Les deux vieux aigles ne se

dérangèrent nullement, mais Gorgo s'éveilla.

--Qui est là sur le toit? demanda-t-il.

--C'est Poucet, Gorgo. Je suis en train de limer quelques fils de fer

pour que tu puisses t'envoler.

L'aigle leva la tête et dans la nuit claire il aperçut le gamin. Il eut

un mouvement d'espoir, auquel succéda vite l'abattement.

--Je suis un grand oiseau, Poucet, dit-il. Comment veux-tu limer assez

de fils pour me laisser passer? Il vaut mieux ne pas te fatiguer et me

laisser où je suis.

--Dors! et ne t'occupe pas de moi! dit le gamin sans se laisser

décourager. Je te délivrerai avant que tu ne sois tout à fait abîmé.

Gorgo se replongea dans le sommeil; quand il se réveilla, il vit que

plusieurs fils étaient limés. Ce jour-là il fut moins assoupi que les

jours précédents. Il exerça un peu ses ailes en voletant entre les

branches pour secouer la rigidité de ses membres.

Un matin, au moment où la première lueur de l'aube s'allumait sous le

ciel, Poucet l'éveilla.

--Essaie maintenant, Gorgo!

L'aigle leva la tête. Le gamin avait fait un assez grand trou dans le

filet. Gorgo remua les ailes et y monta. Deux ou trois fois il échoua,

et retomba dans la volière, mais finalement il se dégagea et sortit.

D'un vol fier il monta jusqu'aux nuages. Le petit Poucet le regardait

avec mélancolie, souhaitant que quelqu'un lui rendît la liberté à

lui aussi. «Si je n'étais pas lié par ma promesse, pensait-il, je

trouverais bien un oiseau qui me ramènerait parmi les oies.»

On s'étonnera peut-être que Klement Larsson n'eût pas rendu la liberté

au tomte, mais il faut se rappeler combien le petit ménétrier avait la

tête tournée en quittant le Skansen. Le matin de son départ il avait

pourtant songé au tomte; malheureusement il ne trouva pas de bol bleu.

Et tous les gens du Skansen, Lapons, Dalécarliennes, jardiniers et

ouvriers, tous venaient prendre congé de lui. Au moment du départ,

n'ayant toujours pas pu mettre la main sur un bol bleu, il eut recours

aux services d'un vieux Lapon: «Il y a ici au Skansen un tomte, lui

confia-t-il. Je lui donne à manger tous les matins. Prends ces quelques

sous; tu achèteras un bol bleu; tu y mettras demain matin un peu de

nourriture et le placeras sous le perron de la cabane de Bollnäs.» Le

Lapon eut l'air très étonné, mais Klement n'avait pas le temps de lui

fournir de longues explications, car il était temps de se rendre à la

gare.

Or, le Lapon était en effet descendu dans la ville pour exécuter sa

promesse, mais, ne trouvant pas de bol bleu qui fît son affaire, il

en acheta un blanc que par la suite il remplit régulièrement tous les

matins et plaça à l'endroit indiqué.

Voilà comment, Klement étant parti, Nils demeura retenu au Skansen par

sa promesse.

Cette nuit-là le gamin soupirait plus que jamais après la liberté, car

le printemps et l'été étaient venus pour tout de bon. Le sol était

vert, les bouleaux et les peupliers arboraient des feuilles soyeuses,

les cerisiers et beaucoup d'autres arbres étaient en fleurs, les chênes

dépliaient prudemment leurs petites feuilles, les pois, les haricots

et les choux poussaient dans les plates-bandes du Skansen. «Comme il

serait bon de naviguer dans l'air tiède sur le dos du jars par une

belle journée et de regarder la terre parée et ornée d'herbe verte et

de belles fleurs!»

Assis sur le toit de la volière, il réfléchissait à ces choses, quand

l'aigle descendit subitement comme une flèche, et se posa à côté de lui.

--J'ai seulement voulu vérifier si mes ailes ont encore de la force,

expliqua-t-il. Tu n'as pas cru, j'espère, que je t'abandonnais dans

la captivité? Monte sur mon dos, et je te conduirai auprès de tes

camarades de voyage.

--Impossible, soupira Nils. J'ai donné ma parole de rester ici, jusqu'à

ce qu'on me rende ma liberté.

--Qu'est-ce que tu racontes? fit Gorgo. On t'a amené ici de vive force,

puis on t'a contraint de donner ta promesse, et tu te prétends lié par

une promesse ainsi extorquée?

--Je te remercie de ta bienveillance, mais il faut que je la tienne,

cette parole. Tu ne peux rien pour moi.

--Je ne peux rien? Nous verrons bien, dit Gorgo.

Au même moment il saisit Nils Holgersson entre ses fortes serres,

s'éleva avec lui jusque dans les nuages, et disparut dans la direction

du nord.

XXVII

A TRAVERS LE GESTRIKLAND

_Mercredi, 15 juin._

L'aigle ne s'arrêta que loin, au nord de Stockholm; il descendit sur

une colline et rouvrit ses serres; aussitôt libre, Nils détala de

toutes ses forces pour retourner au Skansen.

L'aigle fit un bond, le rattrapa et mit la patte sur lui.

--Comprends maintenant, Poucet, dit-il, pourquoi je veux te reconduire

parmi les oies sauvages. J'ai entendu dire que tu es très en faveur

auprès d'Akka; je voudrais que tu intercèdes pour moi.

--Je voudrais bien t'être utile, Gorgo, dit Nils, mais je suis tenu par

ma parole.

Puis, à son tour, il raconta comment Klement Larsson l'avait racheté au

pêcheur et était parti sans le délier de sa promesse.

Mais l'aigle ne voulut point renoncer à son projet:

--Écoute-moi bien, Poucet! dit-il. Mes ailes peuvent te transporter

n'importe où, et mes yeux voient tout. Je saurai bien retrouver

Klement; tu t'arrangeras avec lui. Ce sera ton affaire.

Nils approuva fort cette proposition.

--Je vois bien, Gorgo, que tu as eu une mère adoptive sage comme la

vieille Akka de Kebnekaïse. Puis il ajouta qu'il avait entendu dire que

Klement était de Helsingland.

--Alors nous chercherons dans tout le Helsingland, depuis Lingbo

jusqu'à Mellansjö. Et demain soir je pense bien que tu pourras

t'entendre avec cet homme, dit Gorgo.

Ils se remirent en route, en bons amis cette fois. Nils prit place sur

le dos de l'aigle qui le porta rapidement à travers tout le Gestrikland.

Après avoir atteint la contrée forestière du nord de la province, Gorgo

descendit, se posa sur le sommet d'une montagne dénudée, et, quand le

gamin eut mis pied à terre, il lui dit:

--Il y a du gibier ici, et je ne me croirai vraiment libre que lorsque

j'aurai fait une partie de chasse. Occupe-toi comme tu voudras pendant

ce temps, mais trouve-toi ici au coucher du soleil.

Seul là-haut, le gamin se sentit assez désemparé. Il s'assit sur une

pierre et regarda la montagne nue et les grandes forêts d'en bas.

Il n'y était pas depuis longtemps, quand il entendit chanter dans

les bois, et vit quelque chose de clair monter entre les arbres. Il

reconnut bientôt un drapeau bleu et jaune, et comprit, par le chant et

le gai brouhaha, que le drapeau précédait un cortège qu'il ne pouvait

encore distinguer. Le drapeau montait le long des sentiers zigzaguants.

Où allait-il? Montait-il par hasard au vilain plateau nu où Nils était

assis? Cependant le drapeau débouchait à la lisière de la forêt, suivi

par tous ceux à qui il montrait la route. Il y eut un fourmillement de

têtes et tant d'animation, que Nils n'eut pas le temps de s'ennuyer un

seul instant.

LE JOUR DE LA FORÊT

Sur le large dos de la montagne où Gorgo avait laissé Poucet, un

incendie avait passé, une dizaine d'années auparavant. Les arbres

carbonisés avaient été abattus et enlevés. La hauteur s'élevait, nue et

terriblement déserte. Des souches noires entre les pierres témoignaient

que jadis il y avait eu là des bois, mais on ne voyait nulle part les

jeunes pousses sortir de la terre.

Les gens s'étonnaient que la montagne ne se reboisât pas, mais on

oubliait que lors du grand incendie le sol avait souffert d'une longue

sécheresse. Aussi non seulement les arbres avaient tous brûlé ainsi

que la bruyère et la mousse, le myrte bâtard et l'airelle, toute la

végétation; mais le terreau même, peu profond sur le rocher, était

devenu sec et friable comme de la cendre. Au moindre souffle il

tourbillonnait, et la hauteur, balayée par tous les vents, découvrit

bientôt son ossature de roc. L'eau des pluies contribuait encore à

emporter la terre, et depuis dix ans que le vent et l'eau s'étaient

conjurés pour nettoyer la montagne, elle était devenue si dénudée et si

chauve qu'on pouvait croire qu'elle resterait ainsi jusqu'à la fin du

monde.

Mais voici qu'un jour, on avait convoqué tous les enfants de la commune

devant une des écoles, chacun d'eux portant sur une épaule une pioche

ou une bêche, et à la main un panier de provisions. La petite armée se

mit en route vers la montagne, drapeau en tête, escortée des maîtres et

des maîtresses d'écoles, et suivie de deux gardes forestiers et d'un

cheval qui traînait une charretée de plants de pin et de graines de

sapin.

Cette longue procession suivit les vieux petits chemins des chalets

d'été; les renards étonnés sortaient le museau de leurs tanières et

se demandaient quels étaient ces gardeurs de bestiaux sans bêtes.

Elle traversa les clairières des anciennes meules de charbon; et les

becs-croisés se disaient en eux-mêmes: «Quels sont donc ces nouveaux

charbonniers?»

Enfin le cortège arriva sur la hauteur incendiée. Les pierres s'y

étalaient nues, sans ce revêtement de fines guirlandes de linnées

qu'elles avaient jadis; les roches s'étaient dépouillées de la belle

mousse argentée et du lichen que broutent les rennes. L'eau noire

qui stagnait aux creux des rochers n'était bordée ni de feuilles de

calla ni de surelles. Les petits coins de terre qui restaient dans les

crevasses ne portaient ni fougères, ni pyroles blanches, ni rien de

toutes ces choses vertes, rouges, légères, délicates, gracieuses qui

d'ordinaire tapissent le fond des forêts.

On eût dit qu'un rayon de soleil illuminait la montagne grise, lorsque

les enfants de la commune s'y répandirent. On y revoyait donc quelque

chose de fin, de gai, de frais, de rose, quelque chose de jeune et de

vivant!

Lorsque les enfants se furent reposés et que leurs paniers de

provisions leur eurent rendu des forces, ils saisirent leurs pioches

et leurs bêches. Le garde forestier leur montra comment s'y prendre

pour planter les petits pins partout où ils pouvaient trouver un peu de

terreau.

Tout en jardinant les enfants s'entretenaient, d'un air grave et

capable, de l'importance de leur travail. Les petits plants de pin

lieraient le terreau et empêcheraient le vent de l'emporter. Puis

il se formerait du terreau nouveau sous les arbres, des graines y

tomberaient, et dans quelques années, on cueillerait des framboises

et des myrtilles là où aujourd'hui il n'y avait que le roc nu. Et les

petits plants deviendraient de grands arbres. On en bâtirait peut-être

un jour des maisons et de beaux navires.

--Il est heureux que nous soyons venus maintenant, pendant qu'il reste

encore un peu de terre dans les creux, disaient les enfants. Une

minute de plus: il eût été trop tard. Et ils sentaient vivement leur

importance.

Pendant que les enfants travaillaient, père et mère se demandaient

curieusement s'ils réussiraient. Ce n'était évidemment qu'une

plaisanterie que de faire planter des bois à des mioches pareils, mais

ce serait drôle de les voir à l'œuvre. Et voilà le père et la mère

en route pour la montagne. Dans la forêt ils rencontraient d'autres

parents.

--Vous allez là-haut?

--Mais oui.

--Pour voir les enfants?

--Nous aussi.

--Ils ne feront que s'amuser bien certainement.

--Oh! ils seront las avant d'avoir planté beaucoup d'arbres!

Et voilà père et mère arrivés là-haut. Ils se contentèrent d'abord

de regarder avec plaisir tous les petits minois roses entre les

pierres grises. Puis ils s'intéressèrent à leur travail; pendant que

quelques-uns plantaient de petits arbres, d'autres traçaient des

sillons et semaient des graines, d'autres arrachaient la bruyère qui

étoufferait les plants. Les enfants se donnaient à l'ouvrage de tout

leur cœur.

Après avoir regardé un moment, père se mit à donner un coup de main

pour arracher la bruyère. Et bientôt toutes les grandes personnes que

la curiosité avait attirées prirent part au travail. Le plaisir pour

les enfants en était doublé. Et toute la commune fut bientôt réunie

là-haut et besognait ferme. Certes, c'est un plaisir que d'ensemencer

son champ au printemps, en songeant aux belles gerbes de blé qui

pousseront de la terre, mais comme ce travail était plus captivant

encore!

Ce ne seraient pas de faibles tiges vertes qui monteraient de ces

semailles, mais des arbres aux troncs vigoureux et aux puissants

rameaux. Ces semailles ne produiraient pas une récolte d'un été, mais

la végétation de plusieurs années. Elles réveilleraient sur la montagne

le bourdonnement des insectes, le chant des merles, le jeu des coqs

de bruyères, toute l'animation de la vie sur le plateau désert. Et

elles seraient comme un monument élevé pour les générations futures:

on aurait pu leur laisser une hauteur dénudée et morne, et voilà

qu'elles hériteraient d'une belle forêt fière. Les descendants, en y

réfléchissant, comprendraient que leurs ancêtres avaient été des gens

sages et bons, et penseraient à eux avec des sentiments de respect et

de reconnaissance.

XXVIII

UNE JOURNÉE EN HELSINGLAND

_Jeudi, 16 juin._

Le lendemain Nils traversait le Helsingland. Le pays s'étendait,

printanier, sous ses yeux; les pins et les sapins avaient arboré des

pousses vert clair, les bouleaux des petits bois de tendres feuilles,

l'herbe des prés une verdure nouvelle, et les champs un tapis de jeune

blé. C'était un pays accidenté et boisé, mais traversé par une vallée

qui s'étendait toute claire, d'où partaient d'autres vallées, les unes

étroites et courtes, les autres larges et longues.

«Ce pays, pensa Nils, est vert comme une feuille, et les vallées se

ramifient à peu près comme les veines d'une feuille.»

Au milieu de la vallée centrale coulait un fleuve qui à plusieurs

endroits s'élargissait en lacs. Sur les rives du fleuve il y avait des

prairies, auxquelles succédaient, un peu plus haut, des champs; et

enfin, devant la lisière de la forêt, s'élevaient les fermes. Elles

étaient grandes et bien bâties et se suivaient sans interruption. Les

églises se dressaient au bord du fleuve et autour d'elles des villages

s'étaient groupés.

C'était un beau pays. Le gamin put le voir tout à son aise, car l'aigle

remontait les vallées l'une après l'autre, en quête du petit ménétrier

Klement Larsson.

Comme le matin avançait, il y avait une animation extraordinaire dans

beaucoup de fermes. Les portes des étables s'ouvraient à deux battants

et l'on faisait sortir le bétail. C'étaient de belles vaches claires,

de petite taille, agiles, à la démarche sûre, gaies et cabriolantes.

Puis ce fut le tour des veaux et des moutons, et leur joie de sortir

après le long hiver se manifestait par des bonds et des gambades.

Des jeunes filles, sac au dos, couraient entre les bêtes. Un gamin,

muni d'une longue gaule, s'efforçait d'empêcher les moutons de se

débander. Un chien se démenait parmi les vaches, aboyant et jappant. Le

fermier attelait un cheval à une charrette chargée de tinettes à beurre

vides, de clayons à fromage, et de provisions. Tout le monde riait et

fredonnait; les gens étaient aussi heureux que les bêtes.

Enfin, on se mit en route pour la forêt. Une jeune fille, marchant

en tête, lançait de temps en temps des appels sonores. Le bétail la

suivait. Le berger et le chien couraient de tous côtés pour s'assurer

qu'aucun animal ne restait en arrière. Le paysan et le valet fermaient

le cortège, retenant chacun d'un côté la charrette qui tressautait sur

l'étroit sentier caillouteux.

C'était décidément le jour où, selon la coutume, les fermiers du

Helsingland envoyaient leurs troupeaux passer l'été dans la montagne,

car de chaque vallée on voyait monter et pénétrer dans les bois de

joyeux cortèges. Du fond sombre de la forêt montaient toute la journée

les appels des gardeuses et le tintement des grelots.

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède · 第 19 / 25 段