--Non, non. Il est sain et sauf. En tombant il ne savait pas d'abord où
il était et je lui ai attaché les pieds et les mains avec un bout de
ficelle pour qu'il ne se sauve pas. Je me suis dit tout de suite que
c'était quelque chose pour le Skansen.
Klement se sentit l'âme oppressée. Tout ce qu'il avait entendu raconter
dans son enfance sur les gens du «petit peuple», leur esprit vindicatif
et leur promptitude à secourir leurs amis, lui revint en mémoire.
Jamais ils n'avaient eu de chance, ceux qui avaient essayé de retenir
un tomte prisonnier.
--Ne dit-il rien? demanda Klement.
--Si, au début il essaya d'appeler les oiseaux, mais je l'ai bâillonné
pour l'en empêcher.
--Mais, Asbjörn! à quoi penses-tu? s'écria Klement effrayé. Ne
comprends-tu pas que c'est un être surnaturel?
--Je ne sais ce que c'est, répliqua Asbjörn impassible. Que d'autres
en décident. Je serai content si seulement on me l'achète. Dis-moi
maintenant ce que tu penses que le directeur m'en donnera.
Klement garda un moment le silence. Une véritable angoisse lui
étreignait le cœur. Il lui semblait que sa vieille mère était à côté
de lui, le suppliant d'être bon pour le «peuple des petits».
--Je ne sais ce que le directeur t'en donnerait, Asbjörn, dit-il, mais
moi je t'offre vingt couronnes si tu veux me le laisser.
Ébahi, le pêcheur regarda Klement, en s'entendant offrir cette grosse
somme. Il se dit que Klement croyait sans doute le tomte doué d'un
pouvoir secret et qu'il pourrait lui être utile. En outre il avait
vaguement l'impression que le directeur serait moins généreux; il
accepta.
Le ménétrier fourra le tomte dans une de ses larges poches, retourna
au Skansen, et entra dans une des cabanes où il n'y avait ni visiteurs
ni gardien. Puis, ayant refermé soigneusement la porte, il saisit son
prisonnier qui avait encore les pieds et les mains liés et la bouche
bâillonnée, et le posa sur une table.
--Et maintenant écoute bien ce que je te propose! dit Klement. Je sais
que les êtres de ton espèce n'aiment pas à être vus des hommes, et
qu'ils veulent besogner et travailler seuls. J'ai donc pensé te rendre
la liberté, mais à la condition expresse que tu restes ici dans le
jardin jusqu'à ce que je te permette d'en sortir. Si tu acceptes, tu
hocheras la tête trois fois.
Klement regardait avec espoir le tomte, mais celui-ci demeura immobile.
--Tu ne seras pas mal ici, reprit Klement. Je te préparerai tous les
jours un bol de nourriture et tu auras tant à faire que le temps ne te
paraîtra pas long. Mais tu ne partiras que lorsque je te le permettrai.
Nous conviendrons d'un signe. Tant que je mettrai ta nourriture dans
un bol blanc, tu resteras. Quand je la mettrai dans un bol bleu, tu
pourras t'en aller.
Klement se tut de nouveau, attendant que le petit bonhomme lui fît les
signes de tête, mais l'autre ne bougea pas.
--Eh bien alors, dit Klement, il ne me reste qu'à te livrer au maître
de ce jardin. Il te mettra en cage, et toute la grande ville de
Stockholm viendra te regarder.
Cette perspective sembla effrayer le tomte, car il hocha instantanément
la tête trois fois.
--Voilà qui va bien, fit Klement en prenant son couteau pour couper
la ficelle qui emprisonnait les mains du petit bonhomme. Puis il se
dirigea vers la porte.
Le gamin détacha lui-même les liens de ses chevilles et ôta son
bâillon. Quand il se retourna pour remercier Klement Larsson, celui-ci
était parti.
*
* *
Dehors Klement croisa un vieux monsieur, grand et beau, qui semblait
vouloir se rendre à un endroit voisin, d'où la vue était très belle.
Klement ne se rappelait pas l'avoir jamais rencontré, mais le grand
monsieur avait dû remarquer Klement auparavant, car il s'arrêta et lui
adressa la parole.
--Bonjour, Klement! Comment vas-tu? J'espère que tu n'es pas malade? Il
me semble que tu as maigri.
Les manières du vieux monsieur étaient si aimables et si engageantes
que Klement s'enhardit; il raconta combien il était tourmenté par le
mal du pays.
--Comment? fit le beau vieux monsieur. Tu t'ennuies, quand tu es à
Stockholm? Est-ce possible?
Le vieux monsieur eut un air presque blessé. Puis, se ravisant, il se
dit qu'il avait affaire à un pauvre paysan du Helsingland; il reprit sa
mine bienveillante.
--Tu n'as sans doute jamais entendu raconter comment a été fondée la
ville de Stockholm? Sinon tu comprendrais que ta nostalgie n'est que
chimères. Viens jusqu'à ce banc là-bas; je te parlerai de Stockholm!
Le vieux monsieur s'assit et considéra pendant quelques instants
Stockholm qui s'étendait splendide à ses pieds; il respira
profondément, comme pour aspirer toute la beauté du paysage. Puis il se
tourna vers le ménétrier.
--Regarde, Klement! dit-il en dessinant une petite carte sur le sable.
Voici l'Uppland qui pousse vers le sud une pointe déchiquetée de baies.
Et voilà la Sudermanie qui vient à sa rencontre avec une autre pointe
également déchiquetée; un lac vient de l'ouest, rempli d'îles: c'est le
Mälar; de l'est accourt une autre eau qui ne réussit qu'à grand'peine à
se frayer un chemin entre des îles et des écueils: c'est la Baltique.
Ici même, Klement, au lieu où l'Uppland rencontre la Sudermanie et le
Mälar la Baltique, il y a un petit fleuve très court qui réunit les
deux eaux, et dans ce fleuve il y avait jadis quatre îles, le divisant
en plusieurs bras. L'un de ces bras s'appelle maintenant le Norrström.
Ces îles n'étaient au début que des îlots boisés ordinaires, tels qu'il
y en a tant dans le Mälar; pendant très longtemps elles sont restées
inhabitées. Personne ne remarquait leur situation favorable entre deux
provinces et deux grandes eaux. Les années passaient. Des gens vinrent
habiter les îles du Mälar et celles de la Baltique, mais les îles du
fleuve n'avaient toujours pas d'habitants. Parfois il arrivait qu'un
navigateur y abordait et y dressait sa tente pour une nuit. C'était
tout.
Or, un jour, un pêcheur s'était attardé à la pêche dans le Mälar.
Rentrant chez lui, il fut surpris dans la Baltique par l'obscurité. Il
résolut d'aborder dans l'un des quatre îlots pour y attendre que la
lune se levât.
C'était à la fin de l'été; il faisait encore chaud et beau, bien que
les soirs fussent déjà sombres. Le pêcheur s'étendit dans l'herbe, la
tête contre une pierre, et s'endormit. Quand il se réveilla, la lune
était levée depuis longtemps. Elle éclairait si magnifiquement la terre
qu'on se serait cru en plein jour.
Il sauta sur ses pieds, et se prépara à remettre son bateau à flot;
tout à coup il aperçut au loin des points noirs qui remuaient. C'était
une bande de phoques qui se dirigeait droit vers l'île. Au moment
où les phoques allaient grimper à terre, le pêcheur se baissa pour
chercher l'épieu qu'il emportait toujours dans son bateau. Quand il se
redressa, les phoques avaient disparu: à leur place il y avait sur la
rive les plus belles jeunes filles, vêtues de longues robes traînantes
de soie verte et couronnées de perles. Le pêcheur comprit: c'étaient
des ondines qui demeuraient loin dans la mer, et qui avaient pris
l'apparence de phoques pour venir à terre s'amuser au clair de lune sur
les îles vertes.
Après les avoir regardées danser un moment sous les arbres, il se
glissa vers la rive, saisit une des peaux de phoque que les ondines
y avaient laissées et la cacha sous une pierre. Puis il regagna son
bateau, s'y coucha et fit semblant de dormir.
Bientôt il vit les jeunes vierges redescendre vers la rive pour revêtir
de nouveau les peaux de phoques. Elles s'habillaient avec de joyeux
rires et mille jeux; mais bientôt ce furent des plaintes et des cris:
l'une d'elles ne pouvait retrouver son vêtement. Elles couraient toutes
sur la rive en cherchant, mais en vain. Tout à coup elles s'aperçurent
que le ciel pâlissait et que le jour approchait. Elles n'osèrent plus
rester à terre, et se sauvèrent en nageant, toutes sauf une, celle qui
n'avait pu retrouver sa peau de phoque. Elle demeura au bord de l'eau à
sangloter.
Le pêcheur avait certes pitié d'elle, mais il se domina et resta caché
jusqu'au jour. Alors il se leva, poussa à l'eau son bateau et, comme
s'il l'apercevait tout à coup, il lui dit, après avoir démarré:
--Qui es-tu? Es-tu une naufragée?
L'ondine, en le voyant, courut vers lui, et dans sa détresse lui
demanda s'il avait vu sa peau de phoque. Le pêcheur fit l'étonné, comme
s'il ne comprenait même pas ce qu'elle voulait dire. Alors elle s'assit
sur une pierre et pleura. Le pêcheur lui proposa de venir chez lui où
sa mère la soignerait.
--Tu ne peux rester toute la nuit ici, où tu n'as ni lit ni rien à
manger.
Il parlait doucement et la persuada de l'accompagner.
Le pêcheur et sa mère furent très bons envers la pauvre ondine; elle
sembla se plaire parmi eux. Tous les jours elle devenait plus gaie,
aidant la vieille femme dans le ménage, et parfaitement semblable à
une jeune fille des îles, sauf qu'elle était plus belle que toutes les
autres. Un jour le pêcheur lui demanda si elle voulait être sa femme;
elle répondit oui sans hésiter.
On prépara le mariage; à cette occasion la fiancée revêtit la robe
verte et flottante et la couronne de perles scintillantes qu'elle
portait lorsque le pêcheur l'avait vue pour la première fois. Puis les
fiancés et le cortège de noce prirent place dans les bateaux pour aller
à l'église dans le Mälar.
Le pêcheur conduisait sa fiancée et sa mère; il manœuvra sa barque
si habilement qu'il laissa derrière lui tous les autres. Arrivé devant
l'île où il avait trouvé l'ondine, qui maintenant, fière et parée,
était assise à côté de lui, il ne put réprimer un sourire.
--De quoi ris-tu? demanda-t-elle.
--Je pense à la nuit où j'ai caché ta peau de phoque, répondit le
pêcheur; il se sentait si sûr d'elle qu'il ne croyait plus avoir besoin
de rien lui cacher.
--Qu'est-ce que tu dis? demanda la fiancée. Ma peau de phoque?
Elle semblait avoir tout oublié.
--Tu ne te rappelles donc plus comme tu dansais avec les ondines?
demanda-t-il.
--Je ne sais ce que tu veux dire. Je crois que tu as fait un rêve
étrange cette nuit.
--Et si je te montrais la peau, me croirais-tu? dit le pêcheur en
dirigeant la barque vers l'île. Ils débarquèrent. Le pêcheur chercha la
peau qui était restée sous la pierre où il l'avait cachée.
Dès qu'elle l'aperçut, l'épousée la lui arracha des mains, la jeta sur
ses épaules où elle s'adapta, comme vivante, et se jeta dans le fleuve.
Le marié la vit s'éloigner rapidement. Il essaya en vain de se
précipiter à sa poursuite. Désespéré, il saisit alors son épieu et le
lança. Il réussit mieux qu'il n'eût certes voulu; la pauvre ondine
poussa un cri déchirant et disparut dans les profondeurs.
Le pêcheur demeurait sur la rive, s'attendant à la voir reparaître;
tout à coup il vit l'eau briller d'un doux éclat et comme s'animer
d'une beauté nouvelle. Elle miroitait et scintillait et répandait un
éclat rose et blanc pareil à celui qui joue à l'intérieur des coquilles.
Lorsque cette eau miroitante vint battre les rives, elles semblèrent
aussi se métamorphoser. Elles embaumèrent plus fort. Une tendre lueur
les éclaira et leur donna une douceur insoupçonnée. Le pêcheur comprit
ce qui se passait: les ondines ont en elles quelque chose qui les fait
paraître plus belles que toutes les autres femmes. Le sang de l'une
d'entre elles s'étant mêlé aux vagues, sa beauté illuminait le paysage:
désormais ces rives héritaient du pouvoir d'inspirer de l'amour à
tous ceux qui les contempleraient et de les attirer par une sorte de
nostalgie.
Le vieux monsieur se tourna vers Klement, qui répondit d'un signe de
tête, gravement, sans rien dire pour ne pas interrompre le récit.
--Or, remarque bien, Klement, continua le narrateur avec un petit éclat
espiègle dans les yeux, que depuis ce moment les gens ont commencé
à s'installer dans ces îles. Ce ne furent d'abord que des pêcheurs
et des paysans; mais un beau jour le roi et son jarl remontèrent le
courant. Ils remarquèrent ces îles situées de telle façon que nul
navire entrant dans le Mälar ne peut les éviter. Et le jarl proposa
qu'on fermât à clef ce passage pour l'ouvrir ou le défendre à volonté,
l'ouvrir aux navires marchands, le fermer aux flottes de pillards.
Cela fut fait, continua le vieux monsieur. Et ici--il s'était levé et
se remettait à dessiner dans le sable--sur la plus grande des îles, le
jarl éleva un fort donjon. Autour de l'île les habitants construisirent
des murs. Ils relièrent par des ponts les quatre îles et les munirent
toutes de tours. Et dans l'eau, tout autour, ils enfoncèrent un cercle
de pieux avec des barrières par où les navires étaient forcés de passer.
Tu vois donc, Klement, que les quatre îlots si longtemps inhabités
étaient devenus de vraies forteresses. Or, ces rives et ces détroits
attirèrent fortement les hommes; on accourut de tous côtés pour
s'installer ici. Bientôt les habitants commencèrent à bâtir une
église, qui par la suite fut appelée la Grande Eglise. Elle était
située tout contre le donjon; à l'intérieur des murs s'abritaient les
petites cabanes que les habitants s'étaient bâties. Elles étaient peu
considérables, mais il n'en fallait pas davantage à cette époque-là
pour mériter le nom de ville. Et la ville fut appelée Stockholm, et
s'appelle ainsi encore aujourd'hui.
Un jour, le jarl qui avait mis ce travail en train ferma les yeux pour
toujours, mais Stockholm ne manqua pourtant pas de constructeurs. Des
moines appelés Frères Gris vinrent s'établir en Suède; ils demandèrent
au roi l'autorisation de bâtir ici un couvent. Le roi leur donna un
petit îlot. Puis vinrent d'autres moines, appelés Frères Noirs. Ils
construisirent leur couvent près de la porte méridionale de l'île
de la Cité. Sur un autre îlot, au nord, fut élevé un Hôtel-Dieu ou
hôpital. Ailleurs des hommes industrieux établirent un moulin; dans les
eaux environnantes les moines pêchaient.
Les petites îles furent vite couvertes de maisons. Aussi, lorsque des
femmes pieuses de l'ordre de Sainte-Claire vinrent demander du terrain,
on ne put leur offrir que la rive au nord des îles. Elles n'en furent
certes pas très satisfaites, car il y avait là une hauteur où la ville
avait installé son gibet. Elles n'en bâtirent pas moins au pied de la
colline un couvent et une église, et leur voisinage attira d'autres
gens. Tout en haut, un hôpital s'éleva bientôt, ainsi qu'une église
placée sous l'invocation de saint Georges.
Outre les religieux et les religieuses, il vint beaucoup d'autres gens,
et d'abord une foule de commerçants et d'artisans allemands. Plus
habiles que leurs confrères suédois, ils furent très bien accueillis.
Ils s'établirent dans la cité même, en dedans des murs, rasèrent les
petites vieilles cabanes et bâtirent de superbes maisons de pierre.
Comme la place était très restreinte, ils durent serrer les maisons les
unes contre les autres et tourner les pignons vers les ruelles étroites.
Tu vois donc, Klement, que Stockholm avait le pouvoir d'attirer les
hommes.
A ce moment un autre monsieur s'avança dans l'allée. Mais celui qui
causait avec Klement fit un signe de la main, et l'autre demeura à
distance.
--Et maintenant, Klement, tu vas me faire un plaisir, poursuivit le
vieux monsieur. Je n'ai plus le temps de causer avec toi, mais je
t'enverrai un livre sur Stockholm, que tu liras. Je t'ai pour ainsi
dire fait assister à la fondation de Stockholm. Tu étudieras toi-même
comment la ville s'est développée, comment l'étroite petite cité,
ceinte de remparts, s'est transformée en cette vaste mer de maisons
que nous voyons à nos pieds! Lis dans le livre comment le lourd donjon
a cédé la place au beau et clair château en face de nous, comment
l'église des Frères Gris est devenue la sépulture des rois de Suède.
Lis dans le livre comment les jardins des maraîchers au sud et au nord
de la ville sont devenus de beaux jardins et des quartiers habités,
comment les détroits ont été comblés et les collines aplanies. Lis
dans le livre comment le parc des rois a été transformé en un lieu
de plaisance aimé du peuple. Tu dois te familiariser avec la ville,
Klement! Car cette ville n'appartient pas aux seuls Stockholmiens. Elle
t'appartient à toi et à toute la Suède.
Rappelle-toi, Klement, en lisant l'histoire de Stockholm, ce que je
t'ai dit: Stockholm a le pouvoir d'attirer tout le monde. D'abord le
roi s'est installé ici, puis les hauts seigneurs y bâtirent leurs
palais! Et maintenant Stockholm ne s'appartient point seulement à
lui-même non plus qu'à la région environnante, il appartient à tout le
royaume.
Et lorsque tu entendras parler dans ton livre de toutes les choses qui
sont réunies à Stockholm, Klement, pense aussi à ce qu'on a rassemblé
ici au Skansen! Voici de vieilles maisons. On danse ici les danses
anciennes; voici de vieux costumes, de vieux ustensiles de ménage. Ici
vivent des ménétriers et des conteurs de sagas et de contes de fées.
Toutes les choses bonnes et vieilles, Stockholm les a attirées au
Skansen pour les glorifier et les remettre en honneur parmi le peuple.
Mais surtout, Klement, pour lire ton livre, il faut t'asseoir ici sur
la hauteur! Il faut que tu voies l'allégresse des vagues joueuses,
et la beauté de ces rives étincelantes. Il faut être sous le charme,
Klement!
Le beau vieux monsieur avait élevé le ton; sa voix résonnait, forte
et impérieuse, et ses yeux jetaient des éclairs. Il se dressa et
quitta Klement avec un petit signe de la main. Et Klement comprit que
celui qui lui avait parlé était un très grand seigneur. Il s'inclina
profondément.
*
* *
Le lendemain un laquais royal apporta à Klement un gros livre rouge et
une lettre. Et la lettre disait que le livre venait du roi.
Après cet événement le petit Klement Larsson eut pendant plusieurs
jours la tête à l'envers. Au bout d'une semaine, il alla donner sa
démission au directeur. Il était forcé de retourner dans son pays.
--Et pourquoi? demanda le directeur. Tu ne te plais donc pas ici?
--Bien sûr que je m'y plais maintenant, mais il faut que je rentre.
En réalité Klement était dans un grand embarras: le roi lui avait
ordonné d'apprendre à connaître Stockholm et à s'y plaire, mais comment
Klement pourrait-il renoncer au bonheur de raconter dans son pays que
le roi en personne lui avait donné cet ordre? Il avait besoin de réunir
du monde autour de lui le dimanche, à la sortie de l'église du pays,
et de raconter que le roi avait été bon pour lui, s'était assis à son
côté sur un banc, et s'était donné le temps de parler avec lui, un
pauvre vieux ménétrier de la campagne, pour le guérir de la nostalgie.
C'était déjà beau de raconter cela aux vieux Lapons et aux petites
Dalécarliennes du Skansen. Que serait-ce au pays?
Même s'il échouait à l'asile des pauvres, Klement ne serait plus
malheureux. Il était devenu un tout autre homme, et allait jouir d'une
considération nouvelle.
Et ce désir était invincible. Le directeur dut le laisser partir.
XXVI
GORGO, L'AIGLE
LA VALLÉE ALPESTRE
Très loin au nord, entre les fjells de Laponie, il y avait un vieux nid
d'aigle perché sur une saillie d'une abrupte paroi de rocher. L'aire
était construite avec des branches de pin. Au cours des années elle
avait été augmentée et renforcée; à présent elle s'étalait sur près de
deux mètres de largeur et s'élevait presque à la hauteur d'une tente de
Lapon.
La muraille de pierre dominait une assez grande vallée, habitée en
été par une bande d'oies sauvages. Dissimulée entre les montagnes
et presque ignorée des hommes, même des Lapons, la vallée était un
refuge excellent. Au centre s'arrondissait un petit lac où il y avait
abondance de nourriture pour les oisons, et les rives, couvertes de
hautes touffes d'osiers nains et de petits bouleaux chétifs, offraient
aux oies des cachettes excellentes pour couver leurs œufs.
De tout temps, des aigles avaient habité le rocher et des oies
sauvages le fond de la vallée. Tous les ans les aigles en ravissaient
quelques-unes en ayant soin toutefois de ne pas en prendre tant
que les oies ne revinssent plus. Les oies sauvages, de leur côté,
profitaient malgré cela de la présence des aigles. Ils étaient des
brigands, mais ils tenaient éloignés les autres brigands.
Trois ans environ avant l'époque où Nils Holgersson voyageait avec les
oies sauvages, la vieille oie-guide Akka de Kebnekaïse regardait un
matin, du fond de la vallée, l'aire des aigles. Les aigles partaient
pour la chasse peu après le lever du soleil. Les étés précédents, Akka
avait tous les matins guetté leur départ afin de s'assurer qu'ils ne
choisissaient pas la vallée comme terrain de chasse.
Elle n'attendit pas longtemps. Beaux, mais redoutables, les deux
oiseaux s'élancèrent bientôt dans l'air. Ils se dirigèrent vers la
plaine cultivée; Akka poussa un soupir de soulagement.
La vieille oie avait cessé de pondre des œufs et d'élever des
petits; en été elle passait son temps à aller de l'un à l'autre entre
les nids et à donner de bons conseils sur la façon de couver et de
soigner les petits. En outre elle guettait non seulement les aigles,
mais aussi les renards alpins, les hiboux et tous les autres ennemis
qui menaçaient les oies et leurs couvées.
Vers midi Akka se mit à épier le retour des aigles, comme elle l'avait
fait depuis des années. Elle voyait à leur vol s'ils avaient fait une
bonne chasse, auquel cas elle se sentait tranquille pour les siens.
Mais ce jour-là elle ne les vit point revenir.
--Décidément je me fais vieille, pensa-t-elle après avoir attendu un
bon moment. Les aigles ont dû rentrer depuis longtemps.
Au cours de l'après-midi elle ne cessa pas de surveiller la montagne,
s'attendant à voir les aigles sur le gradin, où ils prenaient
ordinairement leur repos du soir; le soir elle les attendit encore
à l'heure où ils se baignaient dans le lac. Et de nouveau elle se
plaignit d'être devenue vieille. Elle ne pouvait admettre que les
aigles ne fussent pas revenus.
Le lendemain Akka s'éveilla de bonne heure pour tâcher de voir les
aigles. Mais ce fut encore en vain. En revanche elle entendit dans le
calme du matin un cri à la fois furieux et pitoyable, et qui semblait
provenir de l'aire. Elle s'enleva rapidement et monta assez haut pour
pouvoir plonger le regard dans le nid des aigles.
Elle n'y découvrit ni l'aigle mâle ni l'aigle femelle. Dans le grand
nid, il n'y avait qu'un aiglon à demi nu, qui criait de faim.
Lentement, comme hésitante, Akka descendit vers l'aire. C'était un
endroit lugubre. On voyait bien qu'on était chez des brigands. L'aire
et le gradin de la montagne étaient jonchés d'os blanchis, de plumes
et de lambeaux de peaux ensanglantées, de têtes de lièvres, de becs
d'oiseaux et de pattes de lagopèdes couvertes de plumes. L'aiglon
lui-même, qui reposait au milieu de tous ces détritus, était affreux à
voir avec son gros bec ouvert, son corps lourd à peine duveté, et ses
ailes rudimentaires où les pennes futures perçaient comme des épines.
Akka finit par vaincre son dégoût et vint se poser au bord de l'aire,
regardant avec inquiétude autour d'elle, car à chaque instant elle
s'attendait à voir revenir les aigles.
--Ce n'est pas trop tôt qu'on vienne enfin à mon aide! cria l'aiglon.
Apporte-moi tout de suite à manger.
--Pas si vite! dit Akka. Dis-moi d'abord où sont tes père et mère?
--Est-ce que je sais? Ils sont partis hier matin en me laissant un
méchant lemming pour toute nourriture. Tu comprends bien qu'il est fini
il y a longtemps. C'est honteux de me laisser ainsi mourir de faim.
Akka commença décidément à croire que les vieux aigles avaient été
tués; elle se dit que, si elle laissait l'aiglon mourir de faim, on
serait débarrassé à l'avenir de toute cette famille de brigands.
Pourtant il lui répugnait trop de ne pas secourir un petit sans défense.
--Qu'est-ce que tu attends? cria l'aiglon avec impatience. N'as-tu pas
entendu que je veux quelque chose à manger?
Akka ouvrit les ailes et se laissa tomber jusqu'au petit lac du fond de
la vallée, et bientôt elle remonta avec une truite dans le bec.
L'aiglon éclata de colère en voyant le poisson.
--Tu crois que je veux manger ça? siffla-t-il en repoussant la truite
de la patte. Apporte-moi sur-le-champ un lagopède ou un lemming, tu
entends.
Akka allongea le cou et pinça fortement l'aiglon à la nuque.