Les cris se croisaient; le grand jars blanc, se rappelant l'ordre
d'Akka, faisait la sourde oreille, et nageait aussi rapidement qu'il
pouvait. Les cygnes, de plus en plus exaspérés, devinrent agressifs.
--Quelle est cette grenouille qu'il porte sur le dos? fit l'un. Les
oies croient sans doute que nous ne reconnaîtrons pas une grenouille
habillée en homme.
Les cygnes, naguère si bien rangés pour laisser passer les oies,
s'agitaient et nageaient en tous sens, se bousculant pour voir le jars
blanc.
Akka était justement arrivée en face du roi des cygnes, et allait
s'enquérir du genre de secours qu'on attendait d'elle, lorsque le roi
remarqua l'agitation des siens.
--Qu'y a-t-il? N'ai-je pas donné l'ordre qu'on soit poli envers les
oies? dit-il d'un air mécontent.
La reine partit pour apaiser son peuple, et Lumière-du-Jour se tourna
de nouveau vers Akka. Mais la reine revint aussitôt, ayant l'air
suffoquée.
--Il y a une oie blanche là-bas, cria-t-elle. C'est honteux. Je ne
m'étonne pas qu'on se révolte.
--Une oie sauvage blanche! s'écria le roi. Quelle folie! Il n'y en a
point. Tu as dû te tromper.
Autour du jars la bousculade était à son comble. Akka et les autres
oies essayaient en vain de nager vers lui. Alors le vieux roi, qui
était plus fort que tous les autres, s'élança, écartant les cygnes
et se frayant un chemin jusqu'au jars. Mais quand il vit le grand
blanc, il se mit en colère comme les autres. Sifflant de fureur, il
se précipita sur le jars et lui arracha deux plumes. «Ça t'apprendra,
jars, à venir parmi les cygnes ainsi attifé», cria-t-il.
--Envole-toi, jars, vole, vole! lui jeta Akka, car elle comprit que les
cygnes lui arracheraient jusqu'à la dernière plume blanche.
--Envole-toi! envole-toi! cria aussi Poucet. Mais le jars, serré entre
les cygnes, n'avait pas assez de place pour lever ses ailes. De tous
côtés les cygnes tendaient leurs becs vigoureux pour le plumer.
Il se défendait de son mieux, donnant des coups de bec de tous côtés.
Les autres oies attaquèrent aussi les cygnes. Mais l'issue du combat
n'eût point été douteuse, si tout à coup les oies n'avaient reçu un
renfort inattendu.
Une fauvette avait observé ce qui se passait. Elle lança l'appel aigu
dont se servent les petits oiseaux pour se rallier afin de chasser un
épervier ou un faucon. A peine l'appel eut-il retenti trois fois que
tous les petits oiseaux de la contrée accoururent à tire d'ailes et se
précipitèrent en un essaim bruyant vers la baie de Hjelsta.
Ces petits êtres faibles se jetèrent sur les cygnes. Ils piaillaient à
leurs oreilles, les aveuglaient avec leurs ailes, leur faisaient perdre
la tête en criant: «Honte, honte, cygnes! Honte, honte, cygnes!»
L'assaut des petits oiseaux fut de courte durée, mais lorsqu'ils
furent partis et que les cygnes se furent ressaisis, les oies sauvages
s'étaient envolées vers l'autre rive.
LE NOUVEAU CHIEN DE GARDE
Heureusement les cygnes étaient trop fiers pour poursuivre les oies.
Elles purent en toute tranquillité s'endormir sur un banc de roseaux.
Quant à Nils Holgersson, il avait si faim qu'il ne put fermer l'œil.
«Il faut que je trouve quelque chose à manger», s'écria-t-il.
Par ce temps d'inondation il n'était pas difficile de trouver une
embarcation pour gagner la terre. Le gamin sauta sur un bout de planche
que les vagues avaient poussé dans les roseaux, repêcha un petit bâton,
et s'en servit pour naviguer à la perche vers la rive.
Il abordait quand il entendit un clapotement à côté de lui. Il se tint
un moment aux aguets et aperçut bientôt un cygne femelle qui dormait
dans son grand nid à quelques mètres. Il vit aussi un renard qui avait
déjà fait quelques pas dans l'eau pour le surprendre. «Holà, holà!
Debout! Debout!» cria Nils, et il battit l'eau de sa perche. Le cygne
s'enleva, mais le renard aurait parfaitement eu le temps de se jeter
sur lui, s'il n'avait préféré s'élancer vers le gamin.
Nils vit venir le renard et prit ses jambes à son cou. Des prés unis et
découverts s'étendaient devant lui. Nul arbre où grimper, aucun trou où
se fourrer, il n'y avait qu'à détaler.
Heureusement il y avait à une courte distance deux petites cabanes dont
les fenêtres étaient éclairées. Nils courut vers la lumière, tout en se
disant que le renard aurait le temps de l'attraper plusieurs fois en
route. Le renard faillit en effet le saisir, mais Nils fit un brusque
écart. Le renard perdit ainsi un peu de temps et par bonheur Nils
aperçut en ce moment deux hommes qui rentraient du travail.
Les hommes semblaient fatigués. Ils n'avaient remarqué ni le renard ni
le gamin, bien que ceux-ci eussent passé sous leur nez. Nils ne jugea
pas nécessaire de leur demander secours. Il se contenta de les suivre
de très près, espérant bien que le renard n'oserait pas s'approcher des
hommes.
Ils atteignirent ainsi les cabanes et entrèrent ensemble dans l'une
d'elles. Nils avait pensé se faufiler sur leurs pas, mais arrivé sur le
perron, il aperçut un grand et fort chien de garde à longs poils qui se
précipitait au-devant de son maître. Cela le fit changer d'idée.
--Écoute, chien de garde! fit-il à voix basse, dès que les hommes
eurent fermé la porte. Veux-tu m'aider à attraper un renard?
Le chien de garde avait la vue faible; il était devenu hargneux et
méchant à force de demeurer attaché; il répondit par un aboiement
furieux:
--Attraper un renard? Qui es-tu, toi qui viens me bafouer? Approche un
peu plus près et je t'apprendrai à te moquer de moi.
--Je n'ai pas peur de venir près de toi, répondit Nils en accourant. Le
chien, en l'apercevant, fut si stupéfait qu'il ne trouva pas un mot à
dire.
--C'est moi qu'on appelle Poucet, et qui accompagne les oies sauvages.
N'as-tu pas entendu parler de moi?
--Je crois en effet que les pierrots ont gazouillé quelque chose sur
toi, dit le chien. Il paraît que tu as fait de grandes choses.
--J'ai vraiment eu beaucoup de chance jusqu'ici, répondit le gamin,
mais cette fois je suis mort si tu ne me sauves. Un renard me poursuit.
Il s'est caché derrière le coin de la maison.
--En vérité, je le flaire, répondit le chien. Mais tu en seras vite
débarrassé.
Le chien s'élança en aboyant et en jappant aussi loin que lui
permettait sa chaîne.
--Il ne se montrera plus de la nuit, dit-il, content de lui-même en
revenant près de Nils.
--Il faut autre chose qu'un aboiement pour chasser ce renard-là, dit
Nils. Il va revenir, et je me suis promis que tu le feras prisonnier.
--Tu te moques de moi, fit le chien.
--Viens dans ta niche et je te raconterai mon projet.
Le gamin et le chien entrèrent dans la niche. Un moment se passa,
pendant lequel on put les entendre chuchoter ensemble.
Quelques minutes plus tard le renard avança de nouveau le museau
derrière le coin de la maison; comme tout était calme, il se glissa
dans la cour. Il flaira le gamin jusqu'auprès de la niche, s'assit sur
son derrière à une distance prudente, et commença à réfléchir au moyen
de faire sortir Nils. Soudain le chien avança la tête et grogna:
--Va-t-en! Sinon je te mords!
--Je resterai ici tant que je voudrai. Ce n'est pas toi qui me feras
déguerpir, répondit le renard.
--Va-t-en! grogna le chien encore une fois. Sinon tu auras chassé cette
nuit pour la dernière fois.
Mais le renard ne fit que ricaner et ne bougea pas.
--Je sais très bien jusqu'où va ta chaîne, dit-il.
--Je t'ai averti trois fois, hurla le chien en sortant de sa niche.
Maintenant tant pis pour toi!
Sur ces mots il fit un bond et atteignit le renard sans difficulté, car
il était libre. Le gamin avait défait sa chaîne.
Il y eut quelques instants de lutte, mais la victoire resta au chien;
le renard gisait par terre, n'osant bouger:
--Tiens-toi bien tranquille, grogna le chien, sinon je mords. Il saisit
le renard par la peau du cou, le traîna vers sa niche. Le gamin vint au
devant d'eux avec la chaîne, la mit au cou du renard, la boucla bien.
Le renard n'osa bouger.
--Maintenant j'espère, Smirre, que tu feras un bon chien de garde, dit
Nils en guise d'adieu.
XXIV
LA SAGA DE L'UPPLAND
_Jeudi, 5 mai._
Le lendemain la pluie avait cessé, mais la tempête continuait et
l'inondation s'étendait toujours. Un peu après midi il y eut un brusque
changement et le temps devint superbe: il faisait chaud, calme et doux.
Commodément étendu sur le dos au milieu d'une grosse touffe de soucis
d'eau en pleine floraison, Nils contemplait le ciel; deux petits
écoliers chargés de leurs livres et de leurs paniers de provisions
passèrent sur un petit sentier le long de la rive. Ils allaient
lentement et avaient l'air tristes et inquiets. Arrivés tout près de
Nils, ils s'assirent sur des pierres pour parler de leur malheur.
--La mère sera bien fâchée en apprenant que nous n'avons pas su notre
leçon aujourd'hui non plus, dit l'un des enfants.
--Et le père donc! dit l'autre tristement.
Là-dessus ils se prirent à pleurer tous les deux.
Nils réfléchissait au moyen de les consoler lorsqu'une petite vieille
qui marchait toute courbée et qui avait un visage bon et doux,
s'approcha dans le sentier et s'arrêta en face d'eux.
--Pourquoi donc est-ce qu'on pleure, les petits? demanda-t-elle.
Les enfants lui racontèrent qu'ils n'avaient pas su leur leçon à
l'école, et qu'ils avaient trop honte pour rentrer chez eux.
--Quelle était donc cette leçon si difficile? Les enfants répondirent
qu'ils avaient eu tout l'Uppland en leçon.
--Ce n'est peut-être pas si facile d'apprendre d'après des livres,
dit la vieille femme, mais je vais vous raconter ce que ma mère à moi
m'a appris sur ce pays. Je n'ai pas été à l'école, moi, et je ne suis
jamais devenue savante, mais je me suis toujours rappelée ce que ma
mère m'avait appris.
--Eh bien, commença la vieille femme en s'asseyant sur une pierre, ma
mère disait qu'il y a longtemps l'Uppland était la plus pauvre et la
plus humble de toutes les provinces de Suède. Il se composait seulement
de tristes champs d'argile et de petites collines pierreuses et
basses, comme il y en a encore à plusieurs endroits bien que nous, qui
demeurons ici près du Mälar, n'en voyions guère.
«Enfin, toujours est-il que c'était un pays pauvre et misérable.
L'Uppland se sentait méprisé des autres provinces; un jour il en eut
assez: il prit une besace sur son dos et un bâton à la main et partit
pour demander l'aumône auprès de ceux qui étaient plus riches.
«L'Uppland alla d'abord vers le sud jusqu'en Scanie. Il se plaignit de
sa pauvreté et demanda un petit morceau de terre. «On ne sait vraiment
que donner à tous ces mendiants, répondit la Scanie. Mais attends
donc. Je viens de creuser quelques marnières. Tu peux prendre la terre
que j'en ai retirée et que j'ai laissée sur les bords, si tu en as
l'emploi.»
«L'Uppland remercia, accepta et reprit sa marche. Il monta jusqu'à
la Vestrogothie. Là encore il cria sa misère. «Je ne puis te donner
de terre, dit la Vestrogothie. Je ne fais pas cadeau de mes grasses
campagnes à des mendiants. Mais si tu veux une de ces petites rivières
qui serpentent dans ma grande plaine, tu peux la prendre.»
«L'Uppland remercia, accepta et s'en fut dans le Halland. «Je ne
suis guère plus riche que toi en terre, dit le Halland, mais si tu
estimes qu'ils en valent la peine, tu pourras détacher du sol quelques
monticules pierreux.»
«L'Uppland, ployant sous sa besace, alla voir le Bohuslän. Là il eut
la permission de ramasser autant de petits îlots nus et d'écueils
qu'il voulait. «Ça ne paye pas de mine, dit le Bohuslän, mais ils sont
bons comme abris contre le vent. Ils pourront t'être utiles puisque tu
demeures comme moi sur la côte.»
«L'Uppland se montrait reconnaissant de toutes ces aumônes; il ne
refusait rien, bien qu'on lui donnât partout les choses auxquelles on
ne tenait point. Le Vermland lui donna un peu de son sol de granit,
le Vestmanland une partie des longues crêtes qui le traversent.
L'Ostrogothie lui fit cadeau d'un coin de sa sauvage forêt de
Kolmârden, et le Smâland lui remplit presque son sac de marais, de
morceaux de pierres, et de bouts de bruyères.
«La Sudermanie ne voulut se défaire que de quelques baies du Mälar; la
Dalécarlie tenait aussi trop à ses terres pour les donner; elle offrit
en revanche une portion du Dalelf.
«Finalement l'Uppland reçut du Nerke quelques-uns des nombreux prés
marécageux des rives du Hjälmar. Son sac était si plein qu'il s'en
retourna chez lui.
«Il vida sa besace et fit l'inventaire de ce qu'il avait rapporté. Il
ne put s'empêcher de penser que c'était une terrible collection de
choses de rebut; il se demandait en soupirant comment il allait pouvoir
en tirer parti.
«Du temps passa. L'Uppland restait chez lui, s'occupant à ranger et
ordonner ses affaires.
«Or, voilà qu'on commença à discuter pour savoir où habiterait le roi,
et où serait située la capitale de la Suède. Toutes les provinces se
réunirent pour délibérer. Bien entendu, toutes voulaient accaparer
le roi, et l'on disputa ferme. «M'est avis que le roi doit élire
domicile dans la province qui est la plus capable et la plus sage»,
dit l'Uppland. Tout le monde fut d'accord pour trouver bonne cette
proposition. Il fut donc décidé que la province qui manifesterait le
plus d'intelligence et de sagesse, logerait le roi et la capitale.
«A peine rentrées chez elles, les provinces reçurent une invitation de
l'Uppland à un banquet. «Qu'est-ce que ce pauvre gueux peut bien avoir
à offrir?» dirent-elles dédaigneusement. Cependant elles acceptèrent
l'invitation.
«Arrivées en Uppland, elles n'en revenaient pas de ce qu'on leur
montra. Elles trouvèrent la province bâtie: à l'intérieur se dressaient
des fermes superbes, les côtes étaient garnies de villes, les eaux
remplies de navires.
«--C'est honteux de mendier lorsqu'on est si à son aise,
murmuraient-elles.
«--Je vous ai invitées ici pour vous remercier de vos cadeaux, dit
l'Uppland; car c'est grâce à vous que je me tire si bien d'affaire à
présent.
«--Dès mon retour, je commençai par amener le Dalelf dans mon domaine.
Je me suis arrangé pour avoir deux chutes d'eaux magnifiques: l'une à
Söderfors, l'autre à Elfkarleby. Au sud du fleuve, à Dannemora, j'ai
placé le sol de granit que m'avait donné le Vermland. Je suppose même
que le Vermland n'a pas bien regardé ce qu'il m'a donné, car ce granit
n'était autre que du superbe minerai de fer. Là tout autour j'ai planté
la forêt que j'ai reçue de l'Ostrogothie. Lorsque, de cette façon, il
y eut au même endroit du minerai, des chutes d'eau, une forêt pour
fournir du charbon de bois, il fut évident que j'aurais une riche
contrée minière.
«Après avoir aussi bien arrangé le nord, j'ai étendu les crêtes du
Vestmanland jusqu'au Mälar en y formant des promontoires, des caps et
des îles qui se sont couverts de verdure et sont devenus beaux comme
des jardins. Les baies que m'avait abandonnées la Sudermanie, je les ai
fait entrer comme des fjords très profondément dans le pays que j'ai
ainsi ouvert à la navigation et au commerce du monde.
«Le nord et le sud achevés, je me suis occupé de la côte de l'est, et
là j'ai tiré grand profit des écueils, des monceaux de pierres, des
bruyères et des landes que vous m'aviez donnés, et je les ai lancés
dans la mer. De là toutes mes îles et mes îlots qui m'ont été si utiles
pour la pêche et la navigation que je les compte comme mon bien le plus
précieux.
«Cela fait il ne me restait plus de tous vos cadeaux que les tertres
de marne que j'avais reçus de la Scanie. Je les ai étendus au beau
milieu des terres: ils forment maintenant la fertile plaine de Vaksala.
La petite rivière paresseuse que l'Ostrogothie m'avait donnée, je
lui ai tracé un chemin à travers cette plaine pour établir une
communication commode avec le Mälar.»
«Les autres provinces comprirent alors comment les choses s'étaient
passées; un peu dépitées, elles durent reconnaître que l'Uppland avait
bien su conduire ses affaires. «Tu as fait de grandes choses avec de
petits moyens, dirent-elles. De nous toutes, c'est toi qui as fait
preuve de la plus grande capacité et de la plus grande sagesse.»
«--Voilà une bonne parole! dit l'Uppland. Puisque vous parlez ainsi, je
vous prends au mot; c'est moi qui logerai le roi et la capitale.
«De nouveau les autres provinces étaient furieuses, mais elles ne
purent se dédire de ce qui avait été une fois décidé.
«Et l'Uppland eut le roi et la capitale et devint la principale des
provinces. Et ce ne fut que justice, car l'intelligence et la sagesse
sont les qualités qui aujourd'hui encore font des mendiants des
princes.»
XXV
FINDUVET
LA VILLE-QUI-NAGE-SUR-L'EAU
_Vendredi, 6 mai._
Personne n'était plus doux ni doué d'un meilleur cœur que la petite
oie cendrée Finduvet.
Toutes les oies sauvages l'aimaient beaucoup, et le jars blanc se
serait jeté au feu pour elle. Lorsque Finduvet demandait quelque chose,
Akka elle-même ne pouvait rien lui refuser.
Dès que l'on arriva au lac Mälar, elle reconnut le paysage. Au delà
du lac s'étendait la mer où ses parents et ses sœurs habitaient
un petit îlot. Elle pria les oies sauvages de faire un détour pour y
passer avant de se rendre dans le nord. Sa famille aurait tant de joie
à la savoir vivante. Elle pria si longtemps qu'on finit par céder à
sa prière, bien que les oies sauvages fussent déjà en retard, mais ce
détour n'allongerait guère le voyage que d'un seul jour.
On se mit en route un matin après un bon repas et l'on vola vers
l'est au-dessus du Mälar. Nils remarqua que plus on avançait, plus les
rives étaient habitées et plus il y avait d'animation sur le lac. Des
chalands et des voiliers, des goélettes et des barques de pêcheurs se
suivaient dans la même direction; une multitude de jolis vapeurs blancs
les croisaient ou les dépassaient. Sur les rives, des chemins de fer et
des routes couraient vers le même but. Il y avait manifestement là-bas
à l'est un endroit où tout le monde était pressé d'arriver.
Sur une des îles il aperçut un grand château blanc; un peu plus loin
les rives se couvraient de villas, d'abord espacées, puis de plus en
plus serrées, et qui enfin se touchaient et s'alignaient en rangées
ininterrompues. Il y en avait de toutes sortes. Certaines étaient
pareilles à des châteaux et d'autres à d'humbles fermes. Quelques-unes
étaient entourées de jardins; d'autres, c'était le plus grand nombre,
étaient construites dans le bois qui bordait le lac. Toutes ces villas,
si dissemblables qu'elles fussent, n'en avaient pas moins un trait
commun: ce n'étaient point des maisons simples et graves, elles étaient
toutes peintes en couleurs vives, en vert, en bleu, en blanc, en rouge,
comme des maisons de poupées.
Tout à coup, Finduvet poussa un cri: «Voilà! je reconnais la
Ville-qui-nage-sur-l'eau!»
Nils regarda devant lui, mais n'aperçut d'abord que des brumes et
de légers brouillards qui roulaient sur le lac. Puis il entrevit
des flèches pointues et quelques maisons avec de longues rangées de
fenêtres. Elles surgissaient et disparaissaient à chaque instant parmi
les brumes mouvantes. Aucune bande de terre n'était visible. Tout
semblait reposer sur l'eau.
Et maintenant les villas des rives disparaissaient: on n'apercevait
plus que de sombres fabriques. Des dépôts de bois et de charbons se
cachaient derrière de hautes clôtures; de lourds vapeurs étaient
amarrés devant des embarcadères noirs et poussiéreux. Mais un léger
brouillard transparent baignait tout cela, transformait, élargissait
étrangement ce paysage et lui communiquait une sorte de splendeur.
Les oies sauvages laissèrent derrière elles les usines et les
transports, et s'approchèrent des flèches brumeuses. Tout à coup elles
virent tomber les brouillards; quelques lambeaux légers flottaient
encore au-dessus de leurs têtes, délicatement colorés de rose et de
bleu tendre; la masse principale moutonnait sur la terre et les eaux,
cachant la base des maisons dont on n'apercevait plus que les toits,
les tours, les pignons et les frontons élevés.
Nils comprenait qu'ils volaient au-dessus d'une grande ville. Parfois,
un interstice s'ouvrait dans l'amoncellement des brouillards, il
apercevait un fleuve rapide et bruissant, mais point de terre.
Au delà de la ville, Nils découvrit de nouveau, à travers un brouillard
moins dense, des rives, de l'eau et des îles. Il se retourna, espérant
mieux voir la ville, mais ce fut en vain; le spectacle était encore
plus fantastique. Vivement colorés par le soleil, les brouillards
voguaient, roses, azurés, orangés. Les maisons étaient blanches, si
fortement illuminées par le soleil qu'on les eût dites bâties de
lumière. Les vitres et les flèches brillaient comme incendiées. Et
toujours la ville flottait sur l'eau.
Les oies sauvages volaient droit vers l'est. D'abord le paysage
ressemblait à celui du Mälar, mais bientôt les nappes d'eau furent plus
vastes, les îles plus grandes. La végétation devenait plus pauvre, les
arbres à feuilles, plus rares, cédaient la place aux pins. Les villas
disparaissaient; il n'y avait plus que des fermes et des cabanes de
pêcheurs.
Plus loin encore, on n'apercevait aucune grande île habitée; l'eau
était semée d'une infinité de petits îlots et d'écueils; la mer
s'étendait devant les voyageurs, vaste et illimitée.
Les oies s'abattirent sur un rocher, et Nils se tourna vers Finduvet:
--Quelle est cette ville que nous avons traversée? demanda-t-il.
--Je ne connais pas son nom parmi les hommes, répondit la
petite oie cendrée, mais nous autres oies, nous l'appelons la
_Ville-qui-nage-sur-l'eau_.
STOCKHOLM
_Samedi, 7 mai._
Il y a quelques années, vivait au Skansen, ce grand jardin de Stockholm
où l'on a réuni tant de choses curieuses d'autrefois, un petit
bonhomme, nommé Klement Larsson. Il était du Helsingland, et était
venu au Skansen pour jouer des rondes populaires et de vieux airs sur
son violon. C'était surtout les après-midi qu'il exerçait son art de
ménétrier. Pendant la matinée il gardait l'une des curieuses vieilles
maisons de paysan que l'on a transportées au Skansen de toutes les
parties de la Suède.
Les premiers temps, Klement s'estimait très heureux de pouvoir
passer ainsi sa vieillesse, mais bientôt il commença à s'ennuyer
terriblement, surtout aux heures de garde. Passe encore lorsqu'il
venait du monde pour visiter la vieille maison, mais parfois Klement
était seul des heures durant. Alors il souffrait si fort du mal du pays
qu'il craignait d'être obligé de renoncer à sa place. Klement était
très pauvre; il savait que, rentré dans son pays, il tomberait à la
charge de l'assistance publique. Aussi s'efforçait-il de tenir le plus
longtemps possible, mais il se sentait tous les jours plus malheureux.
Un bel après-midi, au commencement de mai, Klement, ayant obtenu
quelques heures de liberté, descendait la pente raide du Skansen; il
rencontra un pêcheur qui rentrait, un filet sur le dos. C'était un
vigoureux jeune homme; il venait fréquemment au Skansen offrir des
oiseaux de mer qu'il avait capturés vivants: Klement l'avait vu souvent.
Le pêcheur arrêta Klement pour lui demander si le directeur du jardin
était là, et Klement à son tour s'enquit de ce qu'il avait à vendre.
«Je veux bien te montrer ce que j'apporte, dit le pêcheur; en revanche,
conseille-moi sur le prix que je puis demander.»
Il tendit son filet. Klement jeta un coup d'œil et recula effaré.
«Qu'est-ce que c'est que ça? Asbjörn! balbutia-t-il, où as-tu pris
celui-là?»
Il se rappelait que, tout enfant, il avait entendu sa mère parler du
peuple des tomtes, qui demeurait sous le plancher et se fâchait lorsque
les enfants criaient trop ou n'étaient pas sages. Devenu grand, il
avait cru que la mère avait inventé cette histoire des tomtes pour le
faire tenir tranquille. Or voilà que dans le cabas d'Asbjörn il en
voyait un!
Klement n'avait pu se débarrasser complètement de ces terreurs
enfantines; un petit frisson lui courut le long du dos. Asbjörn s'en
aperçut et se mit à rire. «Je ne l'ai pas guetté, tu sais, dit-il.
C'est lui qui est venu à moi. J'étais allé en mer de très bonne heure
ce matin. A peine avais-je quitté la terre qu'une bande d'oies sauvages
est passée en criant. Je leur ai envoyé un coup de fusil, je les ai
manquées; mais ce petit bonhomme a dégringolé; il est tombé à l'eau si
près de mon bateau que je n'ai eu qu'à étendre le bras pour le prendre.»