passèrent au-dessus des vastes mines de Grängesberg, des grands
établissements de Ludvika, et continuèrent jusqu'aux plaines de Stora
Tuna et au Dalelf. Tout d'abord, tant que Nils vit des cheminées
d'usine pointer derrière chaque crête de montagne, il put se croire
encore en Vestmanland, mais, arrivé près du grand fleuve, un spectacle
nouveau lui apparut. C'était le premier vrai fleuve que Nils eût
encore aperçu; il fut stupéfait de voir cette large nappe d'eau couler
doucement à travers le pays.
Lorsque les oies eurent atteint le pont flottant de Torsang, elles
retournèrent vers le nord-ouest en suivant le fleuve, qui semblait leur
servir de guide. Nils eut le loisir de contempler les rives du Dalelf,
souvent bordées de maisons sur de longs espaces. Il vit les grandes
chutes de Domnarvet et de Kvarnsveden et les vastes usines qu'elles
font marcher. Il vit les ponts flottants qui reposent sur l'eau du
fleuve, les bacs qu'il porte, les trains de bois qu'il charrie, les
chemins de fer qui le suivent et le traversent, et il comprit que
c'était un grand et merveilleux cours d'eau.
*
* *
Il est un jour presque aussi impatiemment attendu par tous les enfants
de la Dalécarlie que la veille de Noël, et c'est le soir de la
Sainte-Valborg, où ils peuvent allumer des feux dans la campagne.
Plusieurs semaines à l'avance, garçons et filles ne songent qu'à
amasser du bois pour leur feu de Sainte-Valborg. Ils vont dans la
forêt ramasser des fagots et des pommes de pins, ils vont chercher
des copeaux chez le menuisier, des bouts d'écorce et des bûches trop
noueuses pour être fendues chez les bûcherons. Tous les jours ils
assaillent l'épicier de demandes de vieilles caisses; si quelqu'un a pu
se procurer un tonneau à goudron vide, il le garde comme un précieux
trésor et ne le montre qu'à la minute où il s'agit d'allumer le bûcher.
Les rames qui supportent les petits pois et les haricots sont en danger
ainsi que les clôtures renversées par le vent, les outils brisés, et
les séchoirs à foin oubliés dans les champs.
Lorsqu'arrive le grand jour, les enfants de chaque village ont
construit sur une colline ou au bord d'un lac un vrai bûcher de vieux
arbres de Noël, de rameaux secs et de toutes sortes de combustibles.
Parfois même un village a deux ou trois feux, les enfants n'ayant pu se
mettre d'accord.
Les bûchers sont généralement prêts de bonne heure l'après-midi;
tous les enfants se promènent, des boîtes d'allumettes dans les
poches, attendant l'obscurité. Il fait clair terriblement longtemps
en Dalécarlie à cette époque de l'année. A huit heures du soir le
crépuscule commence à peine. On est transi et très mal à l'aise à se
promener dehors par ces premières journées de printemps. La neige a
fondu dans les champs et les terres découvertes, et au milieu du jour,
lorsque le soleil donne, on trouve qu'il fait presque chaud; mais la
forêt cache encore de hauts monceaux de neige, la glace couvre les
lacs, et vers la nuit il fait plusieurs degrés au-dessous de zéro.
Aussi arrive-t-il que çà et là un feu s'allume avant l'heure. Mais
seuls les plus petits et les plus impatients des enfants se hâtent
ainsi. Les autres attendent la nuit pour que les bûchers fassent bien.
Le moment arrive enfin. Quiconque a apporté le moindre rameau au bûcher
est présent, et l'aîné des garçons allume un brandon de paille qu'il
enfonce sous le tas. Les flammes jaillissent; on entend crépiter et
craquer les rameaux; les fines brindilles deviennent rouges, comme
transparentes, la fumée se précipite et roule en grosses volutes
noires. Enfin la flamme s'élance du sommet, haute et claire, bondit à
plusieurs mètres en l'air, on la voit de tout le pays.
Alors seulement les enfants ont le temps de regarder autour d'eux.
Voilà un feu! en voilà un autre! On en allume un sur la colline là-bas
et un tout au sommet de la montagne! Tous espèrent que leur feu est
le plus grand et le plus beau; ils ont peur qu'il ne dépasse pas tous
les autres et courent à la dernière minute à la maison implorer encore
quelques bûches ou bouts de planches.
Lorsque le feu est bien en train, les grandes personnes, les vieilles
même, viennent le regarder. Le feu n'est pas seulement beau à voir,
il répand aussi une bonne chaleur dans la soirée fraîche, et l'on
s'installe tout autour sur les pierres. On reste là les yeux dans
le feu, jusqu'à ce que quelqu'un ait l'idée de faire un peu de café
puisqu'on a un si bon feu. Et souvent, pendant que l'eau du café bout,
quelqu'un raconte une histoire; quand il a fini, un autre reprend.
Les grandes personnes songent davantage au café et aux histoires, les
enfants ne pensent qu'à faire flamber bien haut leur feu et à le faire
durer longtemps. Le printemps a été si lent à venir avec la débâcle et
la fonte des neiges! Les enfants voudraient l'aider de leur feu. Sinon
il semble qu'il ne pourra jamais faire éclore les bourgeons et les
feuilles.
*
* *
Les oies sauvages s'étaient posées sur la glace du lac Siljan pour
dormir et, comme le vent qui venait du nord le long du lac était
glacial, Nils s'était glissé sous l'aile du jars. A peine endormi, il
fut réveillé par un coup de fusil. Il sortit vivement de dessous l'aile
et regarda autour de lui, très effrayé.
Sur la glace tout était calme. Il eut beau guetter, il ne vit point de
chasseur. Mais, jetant les yeux sur les rives du lac, il demeura ébahi
et crut à une vision fantastique comme à Vineta.
Dans l'après-midi les oies avaient plusieurs fois traversé le lac avant
de se poser. En route elles lui avaient montré de grandes églises et
des villages situés sur les bords du Siljan. Il avait vu Leksand,
Rättvik, Mora, l'île Sollerö. Toute la contrée lui avait paru douce
et souriante, beaucoup plus qu'il n'aurait cru. Il n'avait rien vu de
sinistre ni d'effrayant.
Or, voici que dans la nuit, sur ces mêmes rives, flambait une couronne
de feux. Il les voyait brûler à Mora au nord du lac, sur les rives de
l'île Sollerö, dans Vikarbyn, sur les hauteurs au-dessus du village de
Sjurberg, sur la pointe de terre où se dresse l'église de Rättvik, sur
la montagne de Lerdalen, sur toutes les collines et les caps jusqu'à
Leksand. Il compta plus de cent feux, et il ne comprit pas ce que cela
voulait dire.
Les oies sauvages aussi avaient été réveillées par la détonation, mais
tout aussitôt Akka, ayant vu ce qui se passait, s'écria: «Ce sont les
enfants des hommes qui s'amusent.» Et toutes les oies n'avaient pas
tardé à se rendormir, la tête sous l'aile.
Nils resta longtemps à considérer les feux qui ornaient la rive comme
une longue chaîne de bijoux d'or. Il était attiré par la lumière et
la chaleur tel un moustique, et il aurait bien voulu s'approcher des
bûchers. Il entendit tirer coups sur coups; comprenant qu'il n'y avait
aucun danger, cela aussi l'attirait. Les gens là-bas autour des feux
semblaient si joyeux qu'il ne leur suffisait pas de crier et d'appeler,
ils avaient encore recours à leurs fusils. Et voilà qu'autour d'un
bûcher qui flambait tout en haut d'une montagne, on lançait des fusées.
On avait déjà un grand et beau feu, et qui montait très haut, mais ils
voulaient plus encore; leur joie avait besoin de s'élancer vers le ciel.
Nils s'était peu à peu approché de la rive; tout à coup les notes d'un
chant lui parvinrent. Alors il se mit à courir vers la terre.
Au fond du golfe de Rättvik, un long embarcadère s'avance dans
l'eau; tout au bout, se tenaient un groupe de chanteurs; leurs voix
retentissaient dans la paix nocturne du lac. On eût dit que le
printemps leur paraissait dormir comme les oies sauvages sur la glace
du Siljan et qu'ils voulaient l'éveiller.
Ils avaient commencé par «Je connais un pays très loin dans le Nord»,
et ils finissaient par «En Dalécarlie demeurait, en Dalécarlie
demeure encore...» Sur l'embarcadère il n'y avait point de feu, et
les chanteurs ne pouvaient pas voir loin. Mais avec les notes montait
devant eux et devant tous l'image de leur pays, plus lumineuse et plus
douce qu'à la pleine lumière du jour. Ils semblaient vouloir fléchir
le printemps! «Regarde le pays qui t'attend! Ne nous viendras-tu pas
en aide? Laisseras-tu encore longtemps l'hiver opprimer un aussi beau
pays?»
Tant que dura le chant, Nils Holgersson écouta; ensuite, il se remit à
courir vers la terre. Un feu brûlait sur la grève même. Il s'approcha
si près qu'il pouvait voir les hommes assis ou debout autour du bûcher.
De nouveau il se demanda si ce n'était pas un mirage. Jamais il n'avait
vu de gens ainsi vêtus. Les femmes portaient des coiffes noires et
pointues comme des cornets, de courtes jaquettes de cuir blanches, des
fichus à ramages autour du cou, des corsages de soie verts et des jupes
noires dont le devant était orné de rayures blanches, rouges, vertes et
noires. Les hommes étaient coiffés de chapeaux ronds et bas, et vêtus
d'habits bleus très longs, dont les coutures étaient bordées de rouge,
de culottes de cuir jaunes retenues aux genoux par des jarretières
rouges ornées de boules de laine pendantes. Était-ce à cause de ces
costumes? il parut à Nils que ces gens-là ne ressemblaient pas aux
habitants des autres provinces; ils avaient l'air plus grands et plus
nobles. Nils se rappela les anciens costumes que sa mère gardait au
fond de son grand coffre et que personne en Scanie ne portait plus
depuis longtemps. Lui était-il donc donné de voir des gens d'autrefois,
qui avaient vécu il y a cent ans?
Ce ne fut qu'une idée qui lui passa par la tête; il avait devant
lui des hommes et des femmes bien vivants; mais les habitants de la
Dalécarlie ont tant gardé du passé, dans leur langage, leurs mœurs
et leurs costumes, qu'il ne faut pas s'étonner de sa brève illusion.
AUTOUR DES ÉGLISES
_Dimanche, 1er mai._
Quand il s'éveilla le lendemain matin et se laissa glisser sur la
glace, Nils ne put s'empêcher de rire. Il était tombé une grande
quantité de neige pendant la nuit, et il neigeait encore; l'air était
plein du tourbillonnement d'énormes flocons; on eût dit les ailes de
papillons tués par le froid et qui tombaient. Sur le lac Siljan la
neige formait une couche épaisse de plusieurs centimètres; les rives
en étaient couvertes; les oies sauvages en avaient tant sur le dos
qu'elles avaient l'aspect de petits tas neigeux.
De temps en temps Akka ou Yksi ou Kaksi bougeait un peu, mais, voyant
que la neige ne cessait de tomber, elles renfonçaient leur tête sous
leur aile. Elles étaient évidemment d'avis que par un temps pareil
on n'avait rien de mieux à faire qu'à dormir, et Nils ne leur donnait
point tort.
Quelques heures plus tard il se réveilla; les cloches de Rättvik
appelaient au service divin. La neige avait cessé de tomber, mais le
vent du nord soufflait très fort, et sur le lac il faisait terriblement
froid. Nils fut content de voir les oies se secouer et de les
accompagner vers la terre où elles allaient chercher à paître.
C'était le jour de la première communion à l'église de Rättvik, et
les communiants, arrivés de bonne heure, formaient de petits groupes
bavards devant l'église. Tous portaient le costume du pays, et leurs
habits resplendissaient de couleurs. «Chère mère Akka, vole un peu plus
lentement pour que je voie la jeunesse», supplia Nils. L'oie-guide
jugea cette demande raisonnable: elle s'abaissa aussi bas qu'elle osa,
et fit trois fois le tour de l'église. Il n'est pas facile de dire
comment ils étaient, vus de près, mais vus ainsi d'en haut, jeunes
gens et jeunes filles semblaient à Nils la plus magnifique jeunesse
qu'il eût jamais rencontrée. «Je ne crois pas qu'il y ait de plus beaux
princes ni de plus belles princesses au palais du roi», s'écria-t-il.
A Rättvik la neige couvrait tous les champs; Akka ne put trouver
d'endroit où se poser; elle n'hésita pas longtemps, et se dirigea vers
le sud, du côté de Leksand.
A Leksand la jeunesse était partie comme d'habitude au printemps pour
chercher du travail. Il n'y avait guère que les vieilles gens qui
étaient restés à la maison; lorsque les oies sauvages passèrent, une
longue file de vieilles femmes s'acheminaient par la superbe allée de
bouleaux vers l'église. Elles avançaient sur le sol blanc, vêtues de
leurs courtes jaquettes de peau de mouton d'une blancheur éblouissante,
de jupes de cuir blanches, de tabliers jaunes ou rayés de blanc et de
noir, et de coiffes blanches encadrant leurs cheveux blancs.
«Chère mère Akka, vole lentement pour que je voie ces vieilles gens»,
pria Nils. L'oie-guide jugea ce désir raisonnable; elle s'abaissa aussi
bas qu'elle osa, et fit trois fois le tour de l'allée de bouleaux. Il
n'est pas facile de dire comment elles étaient, vues de près, mais vues
ainsi d'en haut, les vieilles femmes paraissaient étrangement dignes et
imposantes. «On dirait qu'elles ont pour fils et filles des rois et des
reines», pensa Nils.
A Leksand il y avait autant de neige qu'à Rättvik. Akka résolut de
pousser encore davantage vers le sud, du côté de Floda.
A Floda les gens étaient à l'église quand arrivèrent les oies, mais
comme il devait y avoir un mariage après le service divin, le cortège
de la noce était réuni devant le temple. La mariée portait une couronne
d'or sur ses cheveux dénoués; elle était couverte de bijoux, de fleurs
et de rubans bariolés, le tout si éblouissant que cela faisait mal aux
yeux. Le marié portait un long habit bleu, des culottes courtes et un
bonnet rouge. On distinguait les demoiselles d'honneur aux guirlandes
de roses et de tulipes brodées autour de leur taille et au bas de leurs
jupes. Parents et voisins formaient la queue du cortège, vêtus eux
aussi du costume multicolore de la paroisse.
«Chère mère Akka, vole lentement pour que je voie les jeunes mariés»,
pria Nils.
L'oie-guide s'abaissa aussi bas qu'elle osa, et fit trois fois le tour
de l'enceinte du temple. Il est difficile de dire comment ils étaient,
vus de près, mais vus d'en haut jamais mariée ne fut plus douce, époux
plus fier ni cortège de noce plus magnifique. «Je me demande si le roi
et la reine portent de plus beaux habits dans leur château», se demanda
Nils.
A Floda, les oies trouvèrent enfin des champs découverts, et purent
faire halte pour manger.
XXIII
L'INONDATION
_1er-4 mai._
Pendant plusieurs jours il avait fait un temps épouvantable au nord du
lac Mälar. Le ciel était uniformément gris, le vent sifflait, la pluie
battait le sol. Hommes et animaux savaient qu'on n'a pas le printemps à
moins, mais ce temps n'en éprouvait pas moins leur patience.
La neige entassée dans les forêts de sapins commença à fondre pour
de bon; les petits ruisseaux du printemps précipitèrent leurs cours.
Partout l'eau prisonnière des flaques des chemins, l'eau lente des
fossés, l'eau qui sourdait entre les tertres des marais et des
fondrières, partout l'eau se mettait en mouvement, et cherchait à
rejoindre les ruisseaux pour être emportée vers la mer.
Les ruisseaux couraient vers les rivières du Mälar: les rivières
faisaient de leur mieux pour conduire ces masses d'eau jusqu'au lac.
Mais tout à coup, en une nuit, les nombreux petits lacs de l'Uppland
et du Bergslag rejetèrent leurs couvertures de glace; les rivières
obstruées montèrent subitement: sous cet afflux, le Mälar se pressa
vers son embouchure. Or, le Norrström qui le déverse est un passage
étroit; il ne peut en pareil cas assurer un écoulement assez rapide.
Pour comble de malchance, un fort vent d'est soufflait, qui rejetait
l'eau de la mer vers la terre et barrait le Norrström. Le grand lac
déborda.
Il monta très lentement, comme à contre-cœur, ennuyé d'endommager
ses belles rives; celles-ci en général sont basses, l'eau eut vite fait
de gagner du terrain. Il n'en faut pas davantage pour causer le plus
grand désordre.
Le Mälar est un lac un peu à part. Il se compose de nappes d'eau
resserrées, de golfes et de détroits. Nulle part de grandes étendues
fouettées par les vents. Il semble créé pour les excursions, les
promenades à voile et les joyeuses parties de pêche.
Il possède tant d'îles, d'îlots et de promontoires délicieux, couverts
d'arbres! Nulle part de rivages rocheux et nus. Il semble n'avoir
jamais rêvé que ses rives dussent porter autre chose que des châteaux,
des villas d'été, de jolies résidences et des lieux de récréations.
C'est même peut-être à cause de son aspect si aimable et doux, qu'on
s'émeut tant lorsque parfois, au printemps, il devient menaçant.
Cette fois, devant l'imminence de l'inondation, les bateaux et les
bachots qui pendant l'hiver avaient été mis à l'abri à terre, furent
préparés en hâte; on boucha les voies d'eau, on goudronna les coques.
En même temps on tirait les lavoirs sur le rivage; on renforçait les
ponts. Les garde-voies chargés de la surveillance du chemin de fer le
long de la rive, allaient et venaient sans oser dormir ni nuit ni jour.
Les paysans qui avaient du foin dans les petites granges des îlots
s'empressaient de l'apporter à terre. Les pêcheurs sauvaient leurs
filets et leurs nasses. Les bacs étaient envahis par des voyageurs
désireux de rentrer chez eux ou de partir avant que l'inondation ne les
arrêtât.
Les hommes n'étaient pas seuls à s'alarmer. Les canards qui avaient
leurs œufs parmi les buissons de la rive, les campagnols et les
musaraignes qui demeuraient le long des bords et qui avaient des petits
au nid furent saisis de la plus grande inquiétude. Tous, jusqu'aux
cygnes orgueilleux, commençaient à redouter l'anéantissement de leurs
nids et de leurs couvées.
Leurs craintes d'ailleurs étaient fondées; la crue du Mälar s'étendait
toujours. Les prés bas autour de Gripsholm furent inondés; le vieux
château fut séparé de la terre par de larges bras d'eau recouvrant
l'étroit fossé ordinaire. A Strängnäs la belle promenade de la rive fut
transformée en torrent; à Vesterâs on se préparait à aller en bateau
dans les rues. Deux élans qui avaient passé l'hiver dans une île du
Mälar, virent leur refuge sous l'eau et durent se jeter à la nage
pour atteindre la terre. Des dépôts de bois entiers, une quantité de
planches, de cuves, de seaux flottaient à la dérive, et partout les
hommes travaillaient à sauver leurs biens.
Vers cette époque, Smirre le renard se promenait un jour dans un petit
bois de bouleaux au nord du Mälar. Il pensait toujours aux oies et au
Poucet; il avait perdu leurs traces, et se demandait comment il les
rattraperait.
Or, dans son abattement il aperçut Agar, le pigeon voyageur, posé sur
une branche.
--Enchanté de te voir, Agar, dit Smirre. Tu pourras peut-être me dire
où se trouvent en ce moment Akka de Kebnekaïse et sa bande.
--Il est possible que je le sache, répondit Agar, mais sois sûr que je
ne te le dirai point.
--Peu importe, répondit avec indifférence Smirre, si seulement tu
acceptes de lui transmettre un message qu'on m'a confié. Tu sais
dans quel état déplorable sont les rives du Mälar. Il y a une
grande inondation, et le nombreux peuple des cygnes qui habite la
baie de Hjelsta est sur le point de perdre ses nids et ses œufs.
Lumière-du-Jour, le roi des cygnes, a entendu parler du petit bonhomme
qui accompagne les oies et connaît le remède à toutes sortes de maux;
il m'a chargé de prier Akka de venir avec Poucet à la baie de Hjelsta.
--Je puis bien transmettre le message, dit Agar, mais je ne vois pas
comment ce petit bout d'homme pourrait secourir les cygnes.
--Moi non plus, dit Smirre. Mais on dit qu'il vient à bout de toutes
les difficultés.
--Je m'étonne aussi que le roi des cygnes envoie ses messages par un
renard, objecta Agar.
--Nous sommes en effet ennemis en temps ordinaires, avoua Smirre, d'une
voix très douce, mais dans les grands désastres, il faut bien qu'on
s'entr'aide. En tout cas, tu feras peut-être mieux de ne pas dire à
Akka que tu tiens le message d'un renard, car elle ne laisse pas d'être
assez soupçonneuse.
LES CYGNES DE LA BAIE DE HJELSTA
Le refuge le plus sûr pour tous les oiseaux aquatiques qui séjournent
dans le Mälar, est la baie de Hjelsta; on appelle ainsi la partie la
plus reculée du golfe d'Ekolsund, prolongement de la nappe d'eau de
Björkö, qui est la deuxième en grandeur des longues sinuosités par
lesquelles le Mälar s'enfonce dans l'Uppland.
La baie de Hjelsta a des rives très basses; l'eau peu profonde est
envahie par les bancs de roseaux. Elle offre une résidence excellente
aux oiseaux qui y vivent en paix. Il y a là un peuple nombreux de
cygnes; le propriétaire de l'ancien domaine royal d'Ekolsund, situé
tout auprès, a interdit la chasse dans la baie afin de ne pas les
inquiéter.
Akka, dès que le message lui fut parvenu, se rendit à la baie de
Hjelsta. Elle y arriva avec sa bande un soir, et vit tout de suite
l'étendue du désastre. Les grands nids des cygnes, arrachés de leur
attaches, flottaient au gré du vent. Quelques-uns s'étaient déjà
désagrégés, deux ou trois avaient chaviré, et les œufs qu'ils
avaient contenus, brillaient au fond de l'eau.
Les cygnes étaient réunis dans le coin de l'est où ils étaient le
mieux à l'abri du vent. Bien qu'ils eussent beaucoup souffert de
l'inondation, ils étaient trop fiers pour montrer leur chagrin.
--Bien la peine de gémir, disaient-ils; les fibres et les brins
d'herbes ne manquent pas. Nous referons nos nids, voilà tout.
Aucun d'eux n'avait eu l'idée d'envoyer chercher du secours, et ils ne
soupçonnaient point le message que Smirre venait d'envoyer par Agar aux
oies sauvages.
Ils étaient plusieurs centaines et s'étaient placés par rang d'âge: les
jeunes à la périphérie, les aînés et les plus sages au centre, autour
de Lumière-du-Jour, le roi et de Neige-Sereine, la reine, qui étaient
les plus âgés de tous, et comptaient la plupart des cygnes parmi leurs
descendants.
Lumière-du-Jour et Neige-Sereine pouvaient presque se rappeler les
jours où les cygnes de leur race ne vivaient nulle part en Suède à
l'état sauvage; on les trouvait domestiqués dans les fossés et les
pièces d'eau des châteaux. Mais un jour un couple de cygnes s'évada
et s'installa dans la baie de Hjelsta. Ils donnèrent naissance à tous
ceux qui y vécurent ensuite. Maintenant il y avait des cygnes de leur
famille dans plusieurs des golfes du Mälar, comme aussi dans le Tâkern
et dans le lac de Hornborg. Les cygnes de la baie de Hjelsta étaient
très fiers de voir ainsi leur famille se propager de lac en lac.
Les oies sauvages étaient descendues à l'ouest de la baie; Akka nagea
tout de suite vers les cygnes. Elle était fort surprise du message
qu'elle avait reçu, mais elle le tenait pour un grand honneur, et ne
voulait à aucun prix leur refuser son aide.
Arrivée près des cygnes, elle regarda derrière elle pour voir si les
oies qui la suivaient nageaient à intervalles égaux et en ligne bien
droite.
--Et maintenant nagez vivement et bien! dit-elle. Ne fixez pas les
cygnes comme si vous n'aviez jamais vu rien de plus beau, et ne vous
occupez pas de ce qu'ils vous diront.
Ce n'était pas la première fois qu'elle faisait une visite au vieux
roi et à la reine des cygnes. Ils l'avaient toujours reçue avec la
distinction à laquelle avait droit un oiseau aussi notoire et qui avait
tant voyagé. Cependant elle n'aimait pas à passer entre tous les cygnes
qui formaient leur entourage. Jamais elle ne se sentait aussi petite et
grise et humble que parmi eux, et sur son passage elle avait plus d'une
fois saisi les mots «gueux» et «rustres». Elle ne les avait jamais
relevés, faisant semblant de ne rien entendre.
Cette fois tout semblait marcher à souhait. Les cygnes s'écartaient
poliment, et les oies sauvages nageaient comme dans une allée où les
grands oiseaux, blancs et soyeux, formaient la haie. Ils étaient
très beaux lorsqu'ils gonflaient leur ailes comme des voiles pour en
imposer aux visiteuses. Ils ne firent pas de remarques malsonnantes et
étonnèrent Akka par leur bonne tenue.
«Le roi a dû se rendre compte de leurs mauvaises manières et leur
enjoindre de se conduire poliment», pensa-t-elle.
Mais tout à coup les cygnes aperçurent le jars blanc qui nageait le
dernier de la longue file d'oies. Un murmure de surprise et de dépit
parcourut les rangs, et c'en fut fait des belles manières des cygnes.
--Comment? s'écria l'un d'eux, les oies sauvages comptent donc porter
des plumes blanches?
--Elles ne vont pas s'imaginer qu'elles seront des cygnes pour cela!
renchérit un autre.
Et tous de crier à qui mieux mieux de leurs voix fortes et sonores.
Impossible de leur faire comprendre qu'un jars domestique accompagnait
les oies.
--Ce doit être le roi des oies en personne.
--Quelle insolence!