--J'aurais volontiers vu la forêt, mais je ne puis sortir de l'enclos,
dit-il avec son indolence coutumière.
--En effet, c'est impossible quand on a les pattes aussi courtes, dit
Karr.
L'élan le regarda sous cape: Karr, tout petit qu'il était, sautait la
palissade plusieurs fois par jour. Poil-Gris s'approcha de la clôture,
fit un bond et sans bien savoir comment c'était arrivé, se trouva libre.
Karr et Poil-Gris s'acheminèrent vers la forêt. C'était une belle nuit
de clair de lune à la fin de l'été, mais sous bois il faisait assez
sombre; l'élan marchait très lentement.
--Peut-être vaut-il mieux revenir, dit Karr, tu n'as pas l'habitude de
la forêt et tu pourrais te casser les pattes.
L'élan fit semblant de ne pas entendre, mais il accéléra sa marche et
redressa la tête.
Karr mena l'élan dans une partie de la forêt où poussaient d'énormes
sapins si serrés que le vent ne pouvait les pénétrer.
--C'est ici que les membres de ta famille s'abritent de la tempête et
du froid, dit Karr. Ils passent l'hiver en plein air. Tu seras mieux
logé. On te mettra dans une étable comme un bœuf.
Poil-Gris ne répondit rien; il s'était arrêté et humait avec délice la
forte senteur résineuse des aiguilles de pin.
--As-tu encore quelque chose à me montrer, dit-il enfin, ou avons-nous
tout vu?
Karr le conduisit à un grand marais, et lui en montra les tertres et
les fondrières.
--C'est à travers ce marais que les élans se sauvent, lorsqu'ils sont
pourchassés, dit Karr. Je ne sais comment ils font, si grands et si
lourds, mais ils ne s'enlisent pas. Tu ne pourrais pas marcher sur
un terrain aussi dangereux, mais heureusement tu n'auras pas besoin
d'essayer, car tu ne seras jamais poursuivi par des chasseurs.
Poil-Gris ne riposta pas, mais d'un bond il s'élança vers le marais. Il
fut heureux de sentir trembler sous lui les tertres, et courut en tous
sens parmi les fondrières, puis revint auprès de Karr.
--Avons-nous vu toute la forêt? fit-il.
--Non, pas encore, répondit Karr.
Il conduisit l'élan vers la lisière où poussaient de beaux arbres
feuillus: chênes, trembles, tilleuls.
--C'est ici que ceux de ta race viennent manger des feuilles et de
l'écorce, dit Karr. Ils considèrent cela comme un régal, mais tu auras
à l'étranger une bien meilleure nourriture.
L'élan regarda avec admiration les arbres qui tendaient au-dessus de
lui leurs dômes verts. Il goûta les feuilles des chênes et l'écorce des
trembles.
--C'est bon et amer, dit-il. Ça vaut mieux que le trèfle.
--Au moins tu en auras goûté une fois, dit le chien.
Là-dessus il mena l'élan à un petit lac, dont l'eau dormante reflétait
des rives enveloppées de légers brouillards vaporeux. Poil-Gris
s'arrêta net.
--Qu'est-ce que c'est? s'écria-t-il. Il n'avait jamais vu de lac.
--C'est une grande eau, répondit Karr. Ton peuple a l'habitude de la
traverser à la nage de rive en rive. Tu ne saurais probablement pas le
faire, mais tu pourrais bien prendre un bain.
Ce disant, Karr se jeta à l'eau et se mit à nager. Poil-Gris resta
à terre un bon moment, mais finit par suivre le chien. Quand l'eau
fraîche enveloppa mollement son corps, il ressentit une volupté qui le
fit haleter; il voulut plonger son dos dans le lac, et s'éloigna de
plus en plus de la rive, s'aperçut que l'eau le portait, et se jeta à
la nage. Il nageait tout autour de Karr et semblait dans son élément.
Lorsqu'ils furent remontés sur la rive, Karr lui proposa de rentrer.
--Nous sommes loin du matin, objecta l'élan. Faisons encore un tour
dans la forêt.
Ils s'enfoncèrent de nouveau dans la forêt. Bientôt ils arrivèrent
à une petite clairière éclairée par la lune; l'herbe et les fleurs
scintillaient de rosée; là paissaient quelques grands animaux.
C'étaient un élan mâle, quelques femelles, de jeunes élans et d'autres
tout petits. En les apercevant Poil-Gris s'arrêta net. Il donna à peine
un regard aux femelles et aux jeunes: il semblait fasciné par la vue du
vieil élan, chef de la tribu, qui portait un bois superbe composé de
larges palettes aux nombreux andouillers, et une haute bosse entre les
épaules; un fanon recouvert de longs poils pendait sous sa gorge.
--Quel est celui-là? demanda Poil-Gris; sa voix tremblait d'émotion.
--Il s'appelle le Couronné, dit Karr, et c'est ton parent. Toi aussi,
tu auras un jour, comme lui, de larges bois et une crinière, et si
tu étais resté dans la forêt, tu aurais eu plus tard un troupeau à
conduire.
--S'il est de ma famille, je veux le voir de plus près, dit Poil-Gris.
Je n'aurais jamais imaginé un animal aussi superbe.
Il s'approcha du troupeau, mais revint très vite auprès de Karr qui
l'avait attendu sous bois.
--Je crois qu'on ne t'a pas reçu? dit Karr.
--Je lui ai dit que c'était la première fois que je voyais des parents,
mais il m'a menacé de ses cornes.
--Tu as bien fait de te retirer, dit Karr. Un jeune comme toi, qui n'a
encore que ses premiers andouillers, fait bien de ne pas se mesurer
avec les vieux élans. Un autre serait devenu la chanson de la forêt
entière s'il avait cédé sans résistance; que t'importe, à toi qui ne
resteras pas ici, mais qui iras habiter l'étranger!
Karr avait à peine achevé, que Poil-Gris lui tournait le dos et
retournait vers la clairière. Le vieil élan se porta au-devant de lui,
et la lutte commença. Ils croisaient leurs bois et poussaient de toutes
leurs forces; Poil-Gris dut reculer à travers toute la clairière.
Il ne semblait pas savoir se servir de sa force, mais arrivé à la
lisière du bois, il enfonça plus fermement ses pieds dans le sol, s'y
arc-bouta, donna un effort vigoureux, et réussit à son tour à repousser
l'adversaire. Il luttait en silence, mais le vieil élan soufflait et
reniflait. Tout à coup un craquement se fit entendre. C'était un
andouiller qui se cassait dans le bois du vieil élan. Il se dégagea
brusquement et se sauva dans la forêt.
Karr attendait son ami sous les arbres.
--Maintenant tu as vu ce qu'il y a dans la forêt, dit-il, quand
Poil-Gris reparut. Veux-tu que nous rentrions?
--Oui, rentrons, il est l'heure, répondit l'élan.
Ils cheminèrent en silence. Karr soupira plusieurs fois comme s'il
était déçu; Poil-Gris marchait la tête haute, content de son aventure.
Il avança sans hésitation jusqu'à l'enclos, mais là il s'arrêta.
Il parcourut des yeux l'étroit espace où il avait vécu, vit le sol
piétiné, le foin fané, la petite auge où il avait bu et le sombre
hangar où il avait dormi. «Les élans et la forêt font un», cria-t-il,
puis il rejeta la tête en arrière et s'enfuit précipitamment vers la
forêt.
LA MORT DE POIL-GRIS
Un après-midi Akka de Kebnekaïse et sa bande vinrent s'abattre sur la
rive d'un lac dans la forêt. Elles étaient encore dans le Kolmârden,
mais en Sudermanie.
Le printemps était en retard, comme toujours dans les montagnes; la
glace couvrait encore le lac, sauf une mince bande d'eau libre le long
de la terre. Les oies se précipitèrent dans l'eau pour se baigner et
pour chercher de la nourriture; Nils Holgersson, qui le matin avait
perdu un sabot, courut entre les aulnes et les bouleaux de la rive,
cherchant quelque chose à rouler autour de son pied.
Il dut aller assez loin pour trouver ce qu'il cherchait. Enfin il
aperçut un lambeau d'écorce de bouleau; il l'ajustait autour de son
pied, quand il entendit derrière lui un froissement de feuilles sèches.
Il se retourna et aperçut un serpent qui venait droit sur lui. Il était
très long et très gros, mais Nils vit qu'il avait une tache claire sur
chaque joue et resta immobile: «Ce n'est qu'une couleuvre, pensa-t-il.
Elle ne saurait me faire du mal.»
Mais la couleuvre lui porta à la poitrine un coup violent qui le
renversa. Nils sauta sur ses pieds et se sauva, la couleuvre le
poursuivit. Le sol était pierreux et broussailleux, et le gamin
n'avançait pas vite. Aussi, apercevant un roc escarpé se mit-il à
l'escalader. Une fois en haut, il se retourna et vit que l'animal
essayait de le suivre.
A côté du gamin, au sommet du roc, il y avait une pierre, presque
ronde, grosse comme une tête d'homme, posée tout au bord de la pente,
et qui semblait branlante. En voyant s'approcher la couleuvre, Nils
courut derrière cette pierre et la poussa. La pierre roula droit sur la
couleuvre, l'entraîna et resta sur la tête de l'animal.
«Me voilà sauvé, pensa Nils en poussant un soupir, lorsqu'il vit le
serpent faire quelques mouvements brusques puis demeurer immobile. Je
crois que je n'ai pas couru de pire danger pendant mon voyage.»
A peine s'était-il ressaisi, qu'il entendit un bruissement d'ailes et
vit un oiseau descendre se poser près de la couleuvre. Cet oiseau avait
la taille et l'allure d'une corneille, mais il avait une robe toute
noire d'un éclat métallique. Le gamin se cacha prudemment dans une
crevasse. Il gardait encore le souvenir très vif de son aventure avec
les corneilles.
L'oiseau noir fit à longues enjambées le tour du cadavre et le poussa
un peu du bec. Enfin il battit deux ou trois fois des ailes et cria
d'une voix suraiguë: «C'est Sans-Défense, la couleuvre, que je trouve
morte ici!» Encore une fois il en fit le tour, puis il s'arrêta et
sembla réfléchir profondément en se grattant la nuque avec la patte:
«Ce n'est pas possible qu'il y ait dans la forêt deux serpents de cette
taille, dit-il enfin. Ce ne peut être qu'elle.»
Il sembla sur le point d'enfoncer son bec dans le corps du serpent,
mais tout à coup il s'arrêta. «Ne fais pas la bête, Bataki,
murmura-t-il. Comment peux-tu songer à manger la couleuvre avant
d'avoir appelé ici Karr? Il ne voudra pas croire que Sans-Défense, son
ennemie, soit morte s'il ne l'a de ses yeux vue.»
Nils s'efforçait de garder son sérieux, mais l'oiseau était si
ridiculement solennel, allant et venant et se parlant à lui-même, que
le gamin ne put s'empêcher d'éclater de rire.
L'oiseau l'entendit; d'un coup d'aile il fut sur le rocher. Nils se
leva et alla au-devant de lui.
--N'est-ce pas toi qui t'appelles Bataki, le corbeau, et qui es l'ami
d'Akka de Kebnekaïse? demanda-t-il?
L'oiseau le fixa, puis hocha trois fois la tête.
--Serait-ce toi qui voles en compagnie des oies sauvages et qu'on
appelle Poucet?
--C'est bien moi, acquiesça Nils.
--Quelle chance de t'avoir rencontré! Tu pourras peut-être me dire qui
a tué cette couleuvre?
--C'est la pierre que j'ai fait rouler sur elle qui l'a écrasée, dit
Nils, et il raconta ce qui était arrivé.
--C'est très bien, pour un petit bonhomme comme toi, dit le corbeau.
J'ai un ami par ici qui sera bien heureux d'apprendre la mort de cette
couleuvre, et je serais content de pouvoir à mon tour te rendre service.
Bataki avait détourné la tête et prêtait l'oreille.
--Écoute! dit-il, Karr n'est pas loin. Comme il sera heureux!
Nils écouta à son tour.
--Il cause avec les oies sauvages.
--Il se sera traîné sur la rive pour avoir des nouvelles de Poil-gris.
Le gamin et le corbeau se dirigèrent en hâte vers la rive. Toutes les
oies étaient sorties de l'eau et avaient engagé conversation avec un
vieux chien si cassé et si débile qu'on s'attendait à chaque instant à
le voir tomber mort.
--Voilà Karr, dit Bataki à Nils. Laisse-le d'abord entendre le récit
des oies. Ensuite nous lui dirons que la couleuvre est morte.
Akka parlait. «C'était, comme je dis, lorsque nous faisions notre
dernier voyage de printemps. Nous étions parties, Yksi, Kaksi et moi,
un matin, du lac Siljan en Dalécarlie, et nous traversions les grandes
forêts de la frontière entre la Dalécarlie et le Helsingland. Nous ne
voyions au-dessous de nous que les arbres d'un vert sombre. La neige
était encore épaisse, les rivières gelées avec quelques trous noirs
par-ci par-là; le long des rives la neige avait fondu. Tout à coup
nous avons aperçu trois chasseurs qui s'avançaient par la forêt. Ils
glissaient sur des skis, menaient des chiens en laisse, mais n'avaient
pas de fusil. La surface de la neige était très dure et ferme, aussi ne
suivaient-ils pas les chemins tortueux, mais allaient droit devant eux.
Ils paraissaient bien savoir où ils allaient.
«Nous volions très haut, et nous découvrions toute la forêt. Ayant vu
les chasseurs, nous eûmes envie de voir le gibier. Nous fîmes quelques
tours au-dessus de la forêt en regardant bien entre les arbres. Tout
à coup, dans un épais fourré, nous avons aperçu quelque chose qui
ressemblait à de grosses pierres moussues.
«Ce ne pouvait être des pierres, puisqu'il n'y avait pas de neige
dessus.
«Nous nous sommes laissées tomber au milieu du fourré! Les trois blocs
de pierre remuèrent. C'était trois élans, un mâle et deux femelles. Le
mâle se redressa à notre approche. Je n'ai jamais vu de plus grand ni
de plus bel animal; constatant que ce n'étaient que trois pauvres oies
sauvages qui l'avaient éveillé, il se recoucha.
--Non, non, vieux père, ne vous rendormez pas! lui dis-je. Sauvez-vous
au plus vite, il y a des chasseurs dans la forêt, et ils se dirigent
droit par ici.
--Je vous remercie, mère l'oie, mais vous savez bien que la chasse à
l'élan est défendue à cette époque. Ces chasseurs-là sont sortis pour
traquer le renard.
--Il y avait partout des traces de renard, mais les chasseurs n'y ont
point fait attention. Croyez-moi! Ils savent où vous vous tenez. Et ils
viennent pour vous tuer. Ils sont partis sans fusils, armés de couteaux
et d'épieux, parce qu'ils n'osent pas tirer de coup de fusil à cette
époque de l'année.
«L'élan demeura calme, mais les deux femelles commencèrent à
s'inquiéter.
--Les oies ont peut-être raison, hasardèrent-elles en se levant à
moitié.
--Restez donc tranquilles! dit le mâle; il ne viendra pas de chasseurs
par ici. Vous pouvez en être sûres.
«Il n'y avait rien à faire. Nous nous envolâmes, mais sans nous
éloigner de cet endroit. D'ailleurs nous étions à peine arrivées à
notre hauteur ordinaire, que nous vîmes l'élan mâle sortir du fourré.
Il flairait autour de lui, puis alla droit vers les chasseurs. En
marchant, il piétinait des branches sèches qui se brisaient en
craquant. Un grand marais découvert se trouva sur son chemin. Il alla
s'y poster bien en vue, tout au milieu.
«Il y resta jusqu'au moment où les chasseurs débouchèrent de la forêt.
Alors il bondit et se sauva, mais non dans la direction d'où il était
venu. Les chasseurs lâchèrent les chiens et coururent rapidement après
lui sur leurs skis.
«L'élan, la tête renversée sur son dos, courait à toute vitesse;
la neige volait en tourbillons autour de lui. Chiens et chasseurs
restèrent bien loin en arrière. Alors il s'arrêta comme pour les
attendre, puis, lorsqu'ils furent en vue, il reprit sa course. Nous
avons compris qu'il voulait entraîner les chasseurs loin de l'endroit
où étaient les femelles.
«La chasse dura ainsi deux ou trois heures. Nous nous étonnions de voir
les chasseurs s'obstiner à poursuivre un pareil coureur, puisqu'ils
n'avaient pas de fusils. Croyaient-ils donc pouvoir le lasser?
«Mais alors nous avons remarqué que l'élan ne fuyait plus aussi
vite. Il posait les pieds plus prudemment sur la neige; quand il les
relevait, il laissait des traces de sang.
«Et nous avons compris pourquoi les chasseurs ne se décourageaient
pas. Ils comptaient sur la neige. L'élan était lourd; à chaque pas il
s'enfonçait. Et la surface durcie de la neige lui frottait les jambes,
enlevant les poils et la peau.
«Les chasseurs sur leurs skis, et les chiens qui étaient assez légers
pour courir sur la surface glacée, le poursuivaient toujours. L'élan
fuyait, fuyait. Mais ses pas se firent plus incertains; il trébuchait
et soufflait violemment. Il souffrait cruellement et s'épuisait de
fatigue dans la neige épaisse.
«Enfin il perdit patience. Il s'arrêta pour laisser les chiens et les
chasseurs s'approcher et pour lutter avec eux. Tout en attendant, il
jeta un regard vers le ciel et nous aperçut:
--Attendez-donc la fin, oies sauvages! cria-t-il. Quand vous
traverserez la forêt de Kolmârden, cherchez Karr, le chien, dites-lui
que son vieil ami Poil-Gris a eu une belle mort!»
A ce moment du récit, le vieux chien se leva et alla près d'Akka:
--Poil-Gris a mené une bonne vie, dit-il. Il me connaît. Il sait que je
suis un chien brave, et que j'aimerais apprendre qu'il a eu une belle
mort. Raconte-moi maintenant...
Il redressa sa queue et leva la tête pour se donner un maintien fier et
courageux, mais s'affaissa vite.
--Karr, Karr, appela en ce moment une voix humaine dans la forêt.
Le vieux chien se releva de nouveau.
--C'est mon maître qui m'appelle, dit-il, et je ne veux pas tarder.
Je l'ai vu tout à l'heure charger son fusil. Nous allons une dernière
fois dans la forêt, lui et moi. Je te remercie, oie sauvage. Je sais
maintenant tout ce que j'ai besoin de savoir pour m'en aller satisfait
vers la mort.
XXI
LA DÉBACLE DES GLACES
_Jeudi, 28 avril._
C'était le matin de très bonne heure. Les deux petits Smâlandais, Asa
la gardeuse d'oies et le petit Mats, cheminaient sur la route qui de
Sudermanie mène en Nerke. Cette route court le long de la rive sud du
lac Hjelmar, et les enfants regardaient la glace qui couvrait encore
la plus grande partie du lac. Le soleil du matin y répandait sa claire
lumière et la glace n'avait point l'aspect sombre et traître qu'on lui
voit souvent au printemps, mais luisait, blanche et attirante. Aussi
loin qu'on pouvait voir, elle paraissait ferme et sèche. La pluie, qui
était tombée abondamment la veille, s'était écoulée dans les fentes et
les crevasses ou avait été absorbée par la glace même. Les enfants ne
voyaient qu'une surface splendide.
Asa la gardeuse d'oies et le petit Mats étaient en route vers le nord;
ils songeaient à tous les pas qu'ils s'épargneraient s'ils pouvaient
traverser le grand lac au lieu d'en faire le tour. Ils n'ignoraient
pas qu'il est dangereux de se fier à la glace du printemps, mais
celle-ci paraissait parfaitement solide. On voyait qu'elle avait près
de la rive plusieurs pouces d'épaisseur. On y voyait aussi un chemin,
et l'autre bord du lac semblait si proche qu'une heure devait suffire
pour l'atteindre.
--Essayons, proposa le petit Mats. Si seulement nous faisons attention
à ne pas nous jeter dans un trou, je crois que ça ira très bien.
Ils s'engagèrent sur le lac. La glace n'était pas très glissante,
mais agréable aux pieds. Il y avait pourtant un peu plus d'eau qu'ils
n'avaient cru; par endroits la glace était poreuse, et laissait passer
l'eau avec un glouglou. C'étaient des endroits à éviter, mais rien
n'était plus facile en plein jour par ce beau soleil.
Les enfants avançaient vite, sans fatigue, en se félicitant de leur
bonne idée qui leur permettait d'éviter le grand détour par des chemins
détrempés.
Ils arrivèrent près de l'île Vinöd. Une vieille femme les aperçut de
sa fenêtre. Elle sortit en hâte, leur fit des signes désespérés des
deux bras, et leur cria quelque chose qu'ils n'entendirent pas. Ils
comprirent pourtant qu'elle les avertissait de ne pas continuer leur
promenade. Mais eux qui étaient sur la glace voyaient bien qu'il n'y
avait pas de danger. Ç'aurait été stupide de quitter la glace lorsqu'on
était en si bon chemin.
Ils dépassèrent donc l'île et trouvèrent devant eux une vaste étendue
large d'au moins deux ou trois lieues; il y avait là des flaques d'eau
si grandes qu'il fallait les contourner; ils s'en amusèrent. C'était à
qui trouverait les meilleurs passages. Ils ne sentaient ni la faim ni
la fatigue. Parfois, en regardant l'autre rive, ils s'étonnaient de
la voir encore si éloignée bien qu'ils eussent déjà marché une bonne
heure. «Je crois que la rive recule», dit le petit Mats.
Rien sur cette grande plaine de glace ne les abritait plus du vent
d'ouest qui, à chaque minute augmentait de violence, et plaquait leurs
vêtements contre leur corps de façon à rendre assez pénible la marche.
Ce vent froid et pénétrant était le premier désagrément qu'ils eussent
rencontré.
Une chose les étonnait beaucoup: le vent arrivait avec un grand bruit,
comme s'il avait apporté le vacarme d'un vaste moulin ou d'une usine.
D'où ce fracas pouvait-il bien venir?
Ils avaient passé à gauche d'une grande île, et il leur semblait qu'ils
approchaient enfin de la côte septentrionale. Mais en même temps le
vent devenait plus gênant, et le grand bruit augmentait.
Tout à coup ils crurent comprendre que ce vacarme était produit par des
vagues courant se briser parmi l'écume contre un rivage; mais comment
était-ce possible, puisque le lac était encore couvert de glace?
Ils s'arrêtèrent cependant et regardèrent autour d'eux. Alors ils
aperçurent, très loin à l'ouest, une basse muraille blanche qui coupait
le lac de part en part. Au premier abord ils la prirent pour un
amoncellement de neige bordant un chemin, mais ils comprirent vite que
c'était l'écume des vagues lancées contre la glace.
A cette vue, ils se prirent par la main et commencèrent à courir sans
mot dire. Le lac était ouvert là-bas à l'ouest, et ils avaient cru
voir que la ligne blanche avançait rapidement vers l'est. La glace
allait-elle se rompre partout? Ils se sentaient en danger.
Tout à coup la glace leur sembla se soulever juste à l'endroit où ils
couraient: elle se soulevait, puis retombait, comme poussée par en
dessous. En même temps ils entendirent un coup sourd qui partait de la
glace, et des craquelures rayonnèrent en tous sens. Ils pouvaient les
voir parcourir la surface.
Un moment de calme suivit; puis de nouveau ce soulèvement et cette
chute lente. Les craquelures s'élargirent en fentes à travers
lesquelles l'eau sourdait. Puis les fentes devinrent des crevasses, et
la glace se divisa en grands bancs flottants.
--Asa, dit le petit Mats, c'est la débâcle.
--Oui, c'est la débâcle, mais nous pouvons encore atteindre la terre.
Courons vite.
En effet, les vagues et le vent avaient encore fort à faire pour
débarrasser le lac de la glace. Le plus difficile était fait, quand
la couche de glace avait éclaté, mais tous les grands bancs devaient
aussi être brisés en morceaux, les morceaux devaient être émiettés,
pulvérisés, fondus. Il y avait encore de grands champs de glace épaisse
et ferme.
Ce qui augmentait le péril pour les enfants, c'est qu'ils ne
découvraient pas un vaste horizon: ils ne pouvaient pas voir où
les crevasses les empêcheraient de passer. Ils erraient au hasard,
et s'éloignaient de la terre au lieu de s'en rapprocher. Égarés,
épouvantés devant la glace qui se craquelait et se fendait, ils
s'arrêtèrent enfin et se mirent à pleurer.
A ce moment un triangle d'oies sauvages passait en un vol qui
ressemblait à un sifflement. Elles criaient et caquetaient; les enfants
crurent entendre au milieu de ce caquetage les mots: «Allez à droite, à
droite, à droite.»
Ils suivirent le conseil, mais bientôt ils durent de nouveau
s'arrêter, interdits, devant une large crevasse.
De nouveau ils entendirent crier les oies, et ils distinguèrent les
mots: «Attendez où vous êtes. Attendez où vous êtes!»
Les enfants n'échangèrent pas un mot, mais obéirent. Bientôt les bancs
de glace se rejoignirent, de sorte qu'ils purent franchir la crevasse.
De nouveau ils se donnèrent la main pour courir. Cet étrange secours ne
les effrayait pas moins que le danger.
Dès qu'ils hésitèrent de nouveau, la voix se fit entendre: «Droit
devant vous. Droit devant vous.»
Cela continua pendant une demi-heure. Enfin ils atteignirent la pointe
de Lunger, et purent quitter la glace et gagner la terre à travers
l'eau peu profonde. Arrivés sur le sol ferme, ils ne s'arrêtèrent même
pas, tant la peur les harcelait, pour regarder le lac où les vagues
commençaient à culbuter les blocs de glace. Ce ne fut qu'après un
moment qu'Asa s'arrêta. «Attends un peu ici, petit Mats, dit-elle. J'ai
oublié quelque chose.»
Elle courut vers la rive, se mit à fouiller dans son sac, et en retira
un petit sabot qu'elle posa sur une pierre bien en évidence. Puis elle
rejoignit vite son frère.
A peine eut-elle tourné le dos qu'une grande oie blanche piqua droit
sur la pierre, s'empara du sabot et remonta aussi rapidement.
XXII
LA DALÉCARLIE. LE SOIR DE LA SAINTE-VALBORG
_Vendredi, 29, et samedi, 30 avril._