--Pourquoi ne serait-ce pas possible? dit la dame d'Ulvâsa. Ne sais-tu

donc pas que l'Ostrogothie est déjà une province célèbre? Crois-tu

qu'il y ait en Suède une autre province qui puisse se vanter de

posséder deux monastères comme ceux d'Alvastra et de Vreta et une

cathédrale comme celle de Linköping?

--C'est bien vrai, acquiesça le paysan, mais je suis un vieillard: je

sais que l'esprit des hommes est changeant. Je crains qu'il ne vienne

un temps où nous ne tirerons plus gloire ni d'Alvastra, ni de Vreta, ni

même de notre cathédrale.

--Il y a du vrai dans ce que tu dis, confessa la dame d'Ulvâsa, mais

tu n'as pas besoin pour cela de mettre en doute ma prédiction. Je vais

bâtir un nouveau monastère sur le domaine de Vadstena, il sera le plus

renommé du Nord. Nobles et vilains y viendront en pèlerinage, et tous

féliciteront la province de posséder entre ses frontières un lieu aussi

saint.

Le paysan se dit heureux d'apprendre cette bonne nouvelle. Mais comme

tout est périssable en ce monde, il aurait aimé à savoir comment se

soutiendrait le renom de la province si le monastère de Vadstena

tombait en décadence.

--Tu n'es pas facile à contenter, dit la dame d'Ulvâsa, mais je puis

mystérieusement voir assez loin dans les temps pour te dire qu'avant

même que le monastère de Vadstena ait perdu son prestige, un château

s'élèvera dans son voisinage; ce château, qui sera le plus magnifique

de l'époque, rois et princes le visiteront, et ce sera un grand honneur

pour la province de posséder un pareil joyau.

--J'en suis certes fort aise, répéta une fois encore le paysan. Mais

je suis vieux, et je sais la vanité des splendeurs de ce monde. Et si

le château un jour se délabre, qu'est-ce qui pourra alors attirer les

regards des hommes sur cette province?

--Tu es bien curieux, dit la dame d'Ulvâsa, mais je vois assez loin

pour apercevoir une merveilleuse animation dans les forêts autour de

Finspâng. J'y vois construire des hauts fourneaux et des forges, et je

crois que la province sera très considérée pour son art de travailler

le fer.

Le paysan ne nia pas que cela le réjouissait fort. Mais si jamais la

gloire des usines de Finspâng déclinait, y aurait-il encore quelque

chose dont la province pût être fière?

--Tu es bien difficile à satisfaire, dit la dame d'Ulvâsa, mais je

vois encore assez loin pour te dire que des demeures vastes comme

des châteaux surgiront sur les rives des lacs, bâties par des grands

seigneurs qui auront fait la guerre à l'étranger. Je crois que ces

châteaux orneront grandement la province.

--C'est bel et bien, mais s'il vient un temps où les châteaux tombent

en ruine! objecta le paysan.

--Ne te fais pas de soucis, dit la dame d'Ulvâsa. Je vois sourdre des

sources d'eau minérale dans les prés de Medevi, non loin du Vettern. Je

crois que ces sources procureront à notre province toute la célébrité

que tu peux désirer.

--C'est bon à savoir, mais, poursuivit le paysan avec entêtement, s'il

vient un temps où les gens demandent la guérison à d'autres sources?

--Ne t'en inquiète pas, répondit la dame, je vois un fourmillement

d'hommes entre Motala et Mem. Ils creusent un canal de communication à

travers le pays, et lorsqu'il sera achevé, le nom de l'Ostrogothie sera

sur toutes les lèvres.

Le paysan avait toujours son air soucieux.

--Je vois que les chutes d'eau de Motala font tourner des roues,

continua la dame d'Ulvâsa,--deux flammes rouges lui étaient montées aux

joues, car elle commençait à perdre patience.--J'entends les marteaux

tonner à Motala et les métiers à tisser résonner à Norrköping.

--C'est une heureuse nouvelle, dit le paysan, mais je pense que tout

passe et j'ai bien peur que cela ne soit oublié un jour.

Alors la patience de la dame d'Ulvâsa prit fin.

--Tu dis que tout passe, dit-elle. Eh bien! je te révélerai, moi,

quelque chose qui ne changera pas. Il y aura toujours jusqu'à la fin du

monde en ce pays des paysans têtus et orgueilleux comme toi.

Mais alors le paysan se leva, joyeux et satisfait, et la remercia

chaleureusement. Il partait enfin heureux, dit-il.

--En vérité, je ne comprends pas ta pensée, dit la dame d'Ulvâsa.

--Eh bien! je pense, ma chère dame, expliqua le paysan, que tout

ce que les rois et les gens des monastères et les seigneurs et les

citadins pourront fonder et construire ne durera que quelques années,

mais vous me dites que l'Ostrogothie aura toujours des paysans honnêtes

et résistants. Alors, je sais que le pays gardera son vieil honneur.

Car seuls ceux qui se penchent sur l'éternel labeur de la terre

pourront maintenir de siècle en siècle la prospérité et la gloire de ma

province.

XIX

LE LÉ DE BURE

_Samedi, 23 avril._

Nils volait très haut dans l'air; au-dessous de lui s'étendait la

grande plaine de l'Ostrogothie. Il s'amusait à compter les églises

blanches dont les flèches surgissaient d'entre les bouquets d'arbres.

Il eut vite fait d'en compter cinquante. Puis il s'embrouilla et ne

continua pas.

La plupart des fermes étaient de grandes maisons blanches à deux

étages, d'aspect si superbe que Nils n'en revenait pas. «Il faut croire

qu'il n'y a pas de paysans dans ce pays-ci, pensait-il, puisqu'il n'y a

pas de fermes de paysans.»

Tout à coup les oies sauvages se mirent à crier: «Ici les paysans

vivent comme des seigneurs. Ici les paysans vivent comme des seigneurs.»

Dans la plaine la neige et la glace avaient disparu; les travaux du

printemps avaient commencé.

--Quelles sont ces écrevisses qui se traînent à travers champs?

demanda-t-il.

--Des charrues et des bœufs. Des charrues et des bœufs,

répondirent les oies à l'unisson.

Les bœufs avançaient si lentement qu'on les voyait à peine se

mouvoir; les oies leur crièrent:

--Vous n'arriverez que l'année prochaine. Vous n'arriverez que l'année

prochaine.

Les bœufs ne restèrent pas à court de réponse. Ils levèrent leurs

mufles en l'air et beuglèrent:

--Nous faisons plus de travail utile en une heure que vous dans toute

votre vie.

Çà et là c'étaient des chevaux qui tiraient la charrue. Ils avançaient

bien plus vite que les bœufs, mais les oies ne résistèrent pas au

désir de les taquiner:

--Vous n'avez donc pas honte de faire une besogne de bœufs?

Et les chevaux hennissaient:

--Vous n'avez pas honte, vous-mêmes, de faire une besogne de fainéants?

Tandis que les chevaux et les bœufs étaient au labourage, le bélier

restait à la maison et se promenait dans la cour. Il était nouvellement

tondu et, agile, s'amusait à culbuter les gamins, à faire rentrer le

chien de garde dans sa niche et se pavanait ensuite fier comme s'il

avait été le maître du lieu.

--Bélier, bélier, qu'as-tu fait de ta laine? criaient les oies sauvages

en passant.

--Je l'ai envoyée aux fabriques de Drag à Norrköping, répondait le

bélier avec un long bêlement.

--Bélier, bélier, qu'as-tu fait de tes cornes?

Or, à son gros chagrin, le bélier n'en avait jamais eu, et l'on ne

pouvait lui faire pire affront que de lui en demander des nouvelles. Il

fut si furieux qu'il courut éperdument un long moment tout autour de la

cour, en donnant des coups de tête en l'air.

Sur la route un homme cheminait; il poussait devant lui un petit

troupeau de cochons de lait de Scanie qui n'avaient encore que quelques

semaines et qu'il comptait vendre dans le nord. Les petits cochons

trottinaient bravement, tout petits qu'ils étaient, et se serraient les

uns contre les autres pour se protéger:

--Nœuf! nœuf! nœuf! on nous a séparés trop tôt de père et de

mère! Nœuf, nœuf, nœuf! que deviendrons-nous, pauvres enfants?

criaient-ils d'une voix aiguë.

Les oies sauvages elles-mêmes n'eurent pas le cœur de narguer ces

pauvres petits.

--Vous verrez que tout ira bien pour vous, crièrent-elles pour les

consoler.

Tandis qu'il traversait cette grande plaine, Nils pensa tout à coup à

un récit qu'il avait lu jadis dans son histoire de Suède, et qu'il se

rappelait vaguement. Il s'agissait d'une jupe de velours tissée d'or,

mais dont un lé était de bure grise. Quelqu'un avait couvert le lé de

bure de tant de perles et de pierres précieuses qu'il brillait, plus

beau et plus riche que le velours broché d'or.

Il lui souvint de ce lé de bure en regardant de haut l'Ostrogothie,

car cette province se compose d'une grande plaine, resserrée entre des

régions montagneuses et boisées, qui s'étendent au nord et au sud. Ces

hauteurs, d'un bleu magnifique, resplendissaient dans la clarté du

matin sous de légers voiles d'or; la plaine, qui déroulait à l'infini

ses champs dénudés, n'était guère plus belle à regarder que le lé de

bure.

Pourtant les hommes s'étaient évidemment trouvés bien dans la plaine,

qui était généreuse et bonne, et ils l'avaient ornée de leur mieux. A

Nils qui planait très haut il semblait que les villes et les fermes,

les églises et les usines, les châteaux et les gares de chemin de fer

dont elle était criblée fussent autant de bijoux. Les toits de tuile

brillaient et les vitres des fenêtres scintillaient comme des pierres

précieuses. Des routes jaunes, des rails luisants et des canaux bleus

couraient comme un lacis de soie. Linköping enchâssait sa cathédrale

comme des perles entourant un diamant, et les fermes dans la campagne

semblaient de petites broches et des boutons précieux. Le dessin

n'était pas très régulier, mais c'était une splendeur dont on ne se

lassait pas.

Les oies avaient quitté la contrée de l'Omberg et remontaient vers

l'est le canal de Göta. Le canal aussi faisait sa toilette d'été. Des

ouvriers travaillaient à réparer les talus des rives et à goudronner

les grandes portes des écluses.

Partout on travaillait pour recevoir dignement le printemps, même

dans les villes. Là, les peintres et les maçons, debout sur des

échafaudages, s'occupaient des murs extérieurs; les bonnes, montées

sur les rebords des fenêtres ouvertes, lavaient les carreaux. Dans les

ports, on réparait et on peignait les voiliers et les vapeurs.

A Norrköping les oies sauvages quittèrent la plaine et obliquèrent vers

les forêts de Kolmârden. Elles suivaient depuis un instant un vieux

chemin communal défoncé qui serpentait le long des crevasses au pied

des pentes abruptes lorsque Nils, tout à coup, poussa une exclamation.

Il s'était amusé à balancer le pied et un de ses sabots venait de

tomber.

--Jars, jars, j'ai perdu mon sabot! cria-t-il.

Le jars revint en arrière et s'abaissa vers le sol, mais Nils s'aperçut

que deux enfants qui cheminaient sur la route, avaient ramassé le

sabot.

--Jars, jars, s'écria-t-il. Remonte vite! C'est trop tard. Quelqu'un

l'a trouvé.

Mais en bas, sur la route, Asa, la gardeuse d'oies, et son frère, le

petit Mats, regardaient curieusement un petit sabot qui était tombé du

ciel.

--Ce sont les oies sauvages qui l'ont perdu, dit le petit Mats.

Asa, la gardeuse d'oies, resta un long moment silencieuse à le

contempler. Enfin elle dit lentement d'un ton réfléchi:

--Te rappelles-tu, petit Mats, en passant à Œvedskloster dans une

ferme, nous avons entendu parler de gens qui avaient vu un tomte,

habillé de culottes de cuir et portant des sabots comme un simple

ouvrier? Plus loin, une fillette avait vu un lutin en sabots, qui

chevauchait une oie. Et quand nous sommes arrivés chez nous, à notre

maison, petit Mats, nous avons bien vu un petit homme, habillé de

cette façon, et qui lui aussi s'envola sur le dos d'un jars. Peut-être

était-ce le même qui passait là-haut et qui a perdu son sabot.

--Ça doit être lui, dit le petit Mats.

Les deux enfants tournaient et retournaient le sabot, l'examinant

minutieusement, car on ne trouve pas tous les jours le sabot d'un tomte

sur la route.

--Attends donc, petit Mats! s'écria tout à coup Asa la gardeuse d'oies.

Il y a quelque chose d'écrit ici sur le côté!

--Oui, c'est vrai. Mais les lettres sont tellement fines.

--Laisse-moi voir! Il y a... il y a écrit: Nils Holgersson de Vestra

Vemmenhög.

--Je n'ai jamais rien vu de plus extraordinaire! dit le petit Mats.

XX

LA SAGA DE KARR ET DE POIL-GRIS

LE KOLMÂRDEN

Au nord du golfe de Brâviken, à la frontière de l'Ostrogothie et de la

Sudermanie, s'élève une montagne longue de plusieurs milles et large

d'un mille. Si elle était haute en proportion, ce serait une des plus

belles montagnes qu'on puisse voir, mais tel n'est point le cas.

On rencontre parfois un bâtiment commencé sur une échelle si vaste

que le constructeur n'a jamais pu l'achever: on voit des fondations

solides, de fortes voûtes, mais point de murs ni de toits: la

construction ne s'élève qu'à quelques pieds du sol. Rien ne donne mieux

une idée de cette montagne frontière; on dirait les fondations d'une

montagne plutôt qu'une montagne achevée. Elle surgit de la plaine en

parois escarpées; partout de fières masses de rochers s'échafaudent,

qui semblent destinées à supporter de hautes salles immenses. Tout est

puissant et de grandiose proportion, mais cela manque de hauteur. Le

constructeur s'est lassé et a abandonné son travail avant d'avoir bâti

ces longues pentes, ces pointes et ces crêtes qui forment les murailles

et la toiture des montagnes ordinaires.

En compensation, la grande montagne est revêtue d'arbres puissants.

De tout temps les chênes et les tilleuls ont poussé dans les vallons,

les bouleaux et les aulnes sur les rives des lacs, les pins sur les

escarpements, et les sapins partout où il y avait une pincée d'humus.

Tous ces arbres forment la grande forêt de Kolmârden, jadis si redoutée

que quiconque était forcé de la traverser se recommandait à Dieu et se

préparait à sa dernière heure.

Elle était un repaire merveilleux pour les animaux sauvages et les

brigands qui savaient grimper, ramper, se glisser à travers les

broussailles. Pour les honnêtes gens elle n'était pas attirante: sombre

et sinistre, inexplorée et trompeuse, piquante et inextricable, elle

avait de vieux arbres qui ressemblaient à des trolls avec leurs troncs

moussus et leurs branches couvertes de longues barbes de lichens...

Les hommes jetaient des regards sombres sur la forêt qui, dans sa

vigueur luxuriante, semblait narguer leur pauvreté. Ils finirent

cependant par s'aviser qu'ils pourraient peut-être en tirer quelque

profit. Ils se mirent à l'exploiter, à en extraire du bois, des

planches et des poutres et les vendirent aux gens de la plaine qui,

eux, avaient déjà abattu leurs arbres. Ils découvrirent que la forêt

pouvait les nourrir aussi bien que les champs. Ils furent ainsi

amenés à la regarder d'un autre œil. Ils apprirent à la soigner et

à l'aimer. Ils oublièrent tout à fait leur vieille hostilité et en

arrivèrent à considérer la forêt comme leur meilleure amie.

KARR

Environ douze ans avant le grand voyage de Nils Holgersson, il arriva

qu'un propriétaire du Kolmârden voulut se défaire d'un de ses chiens de

chasse. Il envoya chercher son garde, et lui déclara qu'il ne pouvait

plus garder le chien: celui-ci ne cessait de chasser les moutons et les

poules; il devait en conséquence être emmené dans la forêt et fusillé.

Le garde prit le chien en laisse et se rendit à l'endroit où l'on tuait

et enfouissait les chiens hors de service. Ce n'était pas un méchant

homme, mais il était plutôt content de se débarrasser du chien, car il

savait que l'animal ne chassait pas seulement les moutons et les poules

et s'échappait souvent dans la forêt pour attraper un lièvre ou un

jeune coq des bois.

Le chien, petit et noir, avait le poitrail et les pattes de devant

jaunes. Il s'appelait Karr, et était si intelligent qu'il comprenait

tout ce que disaient les hommes. Lorsque le garde l'emmena à travers

la forêt, il se rendit très bien compte de ce qui l'attendait. Mais il

n'en laissa rien voir. Il ne penchait la tête ni ne mettait la queue

entre les jambes; il paraissait aussi insoucieux que d'ordinaire. Ne

traversait-on pas la forêt où il avait été l'épouvante de tous les

petits animaux qui y demeurent? «On serait content partout dans la

broussaille, se disait-il, si l'on savait ce qui m'attend.» Il se mit

à agiter la queue et à pousser un aboiement joyeux pour qu'on ne se

doutât de rien.

Mais soudain il changea d'allure: il tendit le cou et leva la tête

comme pour hurler. Et au lieu de trotter à côté du garde, il resta en

arrière; on voyait qu'une idée désagréable l'avait frappé.

L'été commençait à peine. Les élans venaient de mettre au monde leurs

petits, et la veille au soir Karr avait réussi à séparer de sa mère, un

jeune élan qui ne pouvait avoir que cinq jours, et à le chasser vers

un marais. Là il l'avait poursuivi de tertre en tertre, non pour s'en

emparer, mais simplement pour le plaisir de voir sa frayeur. La mère

qui savait qu'à cette époque de l'année, peu de temps après le dégel

du sol, le marais était sans fond et ne pouvait porter un grand animal

comme elle, resta aussi longtemps que possible sur la terre ferme.

Mais comme son petit s'éloignait de plus en plus, elle se risqua tout

à coup dans le marais, chassa à son tour le chien, rappela son petit

et retourna vers la terre. Les élans sont plus habiles que tous les

autres animaux à avancer dans les marais et à éviter l'enlisement; les

deux bêtes semblaient sur le point de se tirer d'affaire. Mais arrivées

près de la rive, un tertre sur lequel l'élan femelle venait de poser

le pied s'enfonça dans la vase et elle le suivit. Elle essaya en vain

de reprendre pied et s'embourba de plus en plus. Karr regardait sans

oser respirer; voyant que l'élan était perdu, il se sauva au plus vite.

Il comprenait qu'une raclée terrible l'attendait si on découvrait

qu'il avait causé la mort d'un élan. Il eut tellement peur qu'il n'osa

s'arrêter de courir qu'à la maison.

Telle est l'aventure que Karr venait de se rappeler; aucun de ses

anciens méfaits ne l'avait ainsi affligé. Il n'avait voulu de mal ni à

l'élan femelle ni à son petit, mais il était cause de leur mort.

«Peut-être d'ailleurs ne sont-ils pas morts, songea-t-il tout à coup.

Ils se sont peut-être sauvés.»

Il eut un désir violent de savoir. Le garde ne tenait pas la laisse

très fort; Karr fit un brusque écart, la laisse tomba. Karr se sauva à

travers la forêt dans la direction du marais; il était loin quand le

garde voulut le mettre en joue.

Le garde courut derrière lui; il le rejoignit dans le marais, debout

sur un tertre, à quelques mètres de la terre ferme, hurlant de toutes

ses forces. Curieux d'apprendre ce qui se passait, il s'avança en

rampant à quatre pattes sur la glace. Bientôt il découvrit un élan

femelle étouffé dans la vase. Tout auprès son veau était couché. Il

vivait encore, mais ne pouvait bouger tant il paraissait épuisé. Karr

se penchait sur lui et tantôt hurlait pour appeler du secours, tantôt

le léchait.

Le garde tira à terre le petit animal. Le chien était comme fou de

bonheur. Il sautait autour du garde en jappant, et lui léchait les

mains.

Le garde emporta le petit veau et l'enferma dans son étable. Il dut

ensuite appeler du monde pour retirer le grand élan du marais; il ne

se rappela que plus tard qu'il devait fusiller Karr. Il l'appela et se

dirigea de nouveau vers la forêt. En route il sembla cependant changer

d'avis, car tout à coup il rebroussa chemin et s'achemina vers le

château.

Karr l'avait suivi tranquillement, mais voyant qu'on le reconduisait à

la maison du maître, il s'inquiéta. Sans doute le garde avait compris

que lui, Karr, était cause de la mort de l'élan, et maintenant on le

fouetterait avant de le tuer.

Or, être fouetté semblait à Karr la pire des choses. Il perdit

courage; la tête pendante il fit semblant de ne reconnaître personne.

Le maître était sur le perron. Karr se fit tout petit et se blottit

derrière les jambes du garde, lorsque celui-ci commença à parler des

élans. Mais le garde ne présenta point l'histoire de la manière que

redoutait le chien. Il fit l'éloge de Karr. Karr avait su que les élans

étaient en danger et avait voulu les sauver.

--Que monsieur me pardonne, termina-t-il, mais je ne puis tuer ce chien!

Karr redressa les oreilles. Avait-il bien entendu? Bien qu'il ne voulût

point montrer son inquiétude, il ne put s'empêcher de pousser un petit

jappement plaintif. Etait-il possible que le simple fait d'avoir voulu

sauver les élans, lui valût la vie sauve?

Le maître fut aussi d'avis que Karr s'était bien conduit, mais comme il

ne voulait pas le garder, il hésita sur le parti à prendre.

--Si vous voulez vous en charger et me garantir qu'il ne fera plus de

sottises, je veux bien lui laisser la vie, dit-il enfin.

Le garde accepta, et voilà comment Karr vint habiter la maison

forestière.

LA FUITE DE POIL-GRIS

Dès lors Karr cessa complètement de braconner; beaucoup moins par peur

que par désir de ne pas fâcher le garde, qui lui avait sauvé la vie,

et à qui il s'était tout de suite attaché. Il le suivait partout:

lorsque le garde faisait un tour, Karr le précédait pour surveiller la

route, et lorsqu'il restait à la maison, Karr, couché devant la porte,

inspectait tous ceux qui allaient et venaient.

Lorsque tout était calme, que nul pas ne retentissait sur la route et

que le garde s'occupait de sa pépinière et de ses carrés de légumes,

Karr allait jouer avec le petit élan.

Au début Karr n'avait point eu envie de s'occuper de lui, mais comme

il suivait son maître partout, il l'accompagnait aussi à l'étable aux

heures où l'on apportait du lait au petit. Karr s'asseyait devant le

box et regardait boire l'élan. Le garde lui avait donné le nom de

Poil-Gris, car il ne trouvait pas que l'élan méritât un plus beau nom,

et Karr était parfaitement de cet avis. Chaque fois qu'il le voyait,

il pensait qu'il n'avait jamais rien vu de plus laid et de plus mal

bâti. Le petit élan avait de longues pattes dégingandées, si mal

attachées qu'on l'eût dit monté sur des échasses. La tête était énorme,

vieille et ridée, et penchait toujours d'un côté ou de l'autre. La

peau, trop lâche, formait des plis et des bourrelets comme une pelisse

trop grande. Il avait toujours l'air triste et découragé, mais, chose

étrange, dès qu'il apercevait Karr, il se levait rapidement, comme

content de le voir.

Le petit animal semblait mal à l'aise, il ne grandissait pas et son

état empirait tous les jours; à la fin il ne se levait plus, même

en voyant venir Karr. Le chien sauta alors dans le box; une petite

étincelle s'alluma dans les yeux de la pauvre bête. Désormais Karr fit

tous les jours une visite à l'élan; il passait des heures auprès de

lui, le léchant, jouant et s'ébattant avec lui, et lui enseignant ce

qu'il faut que sache un animal de la forêt.

Or il arriva ceci de remarquable que l'élan se mit bientôt à prospérer

et à grandir. Il grandit si vite qu'au bout de deux semaines il ne

pouvait plus entrer dans le box des veaux, et qu'on dut le transporter

dans un petit pâturage fermé. Deux mois plus tard il avait des pattes

si hautes qu'il pouvait sans difficulté escalader l'enclos. Le garde

eut alors l'autorisation de lui construire une haute palissade autour

d'un petit bois où l'élan vécut plusieurs années et devint un animal

superbe. Karr lui tenait fréquemment compagnie, non plus par pitié,

mais par affection. L'élan restait toujours mélancolique et semblait

indolent et inerte; seul, Karr savait l'amuser et le faire jouer.

Poil-Gris était depuis cinq ans chez le garde forestier, lorsque le

propriétaire du domaine reçut une lettre d'un jardin zoologique de

l'étranger qui demandait à acheter l'animal. Le garde en fut désolé,

mais il n'avait point voix au chapitre; la vente de l'élan fut résolue.

Karr apprit vite ce qui se préparait et courut en instruire son ami. Le

chien s'affligeait à l'idée de le perdre, mais l'élan accepta son sort

avec calme et ne sembla ni content ni mécontent.

--Et tu penses te laisser emmener sans résistance? demanda Karr.

--A quoi bon résister? répliqua l'élan. Il est certain que j'aimerais

mieux rester où je suis, mais si je suis vendu, on m'emmènera quand

même.

Karr regarda longuement l'élan, le mesurant des yeux. On voyait qu'il

n'avait pas encore atteint toute sa taille: il n'avait pas les bois

aussi larges, la bosse aussi haute ni la crinière aussi drue que les

élans mâles adultes, mais il n'en était pas moins assez fort pour

défendre sa liberté. «On voit qu'il a vécu toute sa vie en captivité»,

pensa Karr, mais il ne dit rien.

Karr ne retourna voir l'élan qu'après minuit, à l'heure où il savait

que Poil-Gris, après un bon somme, prenait son premier repas.

--Tu as raison, Poil-Gris, de te laisser emmener, dit-il. Tu seras

gardé dans un grand jardin, et tu auras une vie sans soucis. Il est

seulement dommage que tu quittes le pays sans avoir vu la forêt. Tu

sais la devise de ta famille: «Les élans et la forêt font un», et toi,

tu n'as pas même vu la forêt.

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède · 第 14 / 25 段