pas que je puisse t'aider.
--Tu ne me feras pas croire que tu es faible, bien que tu sois petit,
répliqua la vache. Tous les tomtes dont j'ai entendu parler étaient si
forts qu'ils traînaient tout seuls un chariot de foin et tuaient un
bœuf d'un coup de poing.
Nils ne put s'empêcher de rire.
--C'étaient des lutins d'une autre espèce que moi, dit-il. Tout ce
que je puis faire, c'est détacher ta chaîne et t'ouvrir la porte de
l'étable. Tu pourras ainsi sortir boire dans la cour. En attendant je
grimperai dans le fenil et j'essaierai de jeter un peu de foin dans ta
crèche.
--Ce serait toujours ça, dit la vache.
Nils fit ce qu'il avait dit, et quand la vache fut réinstallée devant
sa mangeoire pleine, il pensa pouvoir enfin dormir. Mais à peine se
fut-il enfoncé dans la paille que la vache recommença à lui parler.
--Je t'ennuie probablement, si je te demande encore une chose, fit-elle.
--Non, si je puis te satisfaire.
--Je voudrais te prier d'entrer dans la maison en face pour voir
comment va la maîtresse. J'ai peur qu'il ne lui soit arrivé malheur.
--C'est impossible, répondit le gamin. Je n'ose me montrer aux hommes.
--Tu n'as pourtant pas peur d'une vieille femme malade? dit la vache.
D'ailleurs, tu n'as pas besoin d'entrer, tu n'as qu'à regarder par la
fente de la porte.
--Si ce n'est que ça, je ne puis te refuser, consentit enfin le gamin.
Il se releva et sortit dans la cour. La nuit était effrayante, sans
lune ni étoiles, avec le vent qui sifflait et hurlait, et la pluie qui
ruisselait. Le plus terrible était que huit hiboux s'alignaient l'un à
côté de l'autre sur le faîte de la maison. Leurs hululements et leurs
lamentations sur le temps étaient sinistres, et Nils se disait que c'en
était fait de lui si un seul d'entre eux le découvrait.
--Malheur à qui est petit! soupira le gamin en se risquant dehors.
Il ne se trompait pas. Deux fois le vent le renversa avant qu'il
n'atteignît la maison, et il fut précipité dans une flaque d'eau si
profonde qu'il manqua se noyer. Il arriva pourtant au but.
Il grimpa quelques marches, escalada péniblement le seuil et entra dans
le vestibule. La porte de la cuisine était close, mais un coin du bas
était percé d'un trou pour donner passage au chat de la maison. Nils
n'eut donc aucune peine à regarder dans la pièce.
A peine y eut-il jeté un coup d'œil, qu'il tressaillit et retira
brusquement la tête. Une vieille femme en cheveux gris était étendue
par terre. Elle ne bougeait ni ne gémissait; son visage luisait,
étrangement blanc. On l'eût dit éclairé par la pâle lueur d'une lune
invisible.
Nils se rappela que son grand-père quand il était mort avait le visage
de cette blancheur étrange; et il comprit que la vieille femme étendue
là sur le plancher était morte. La mort avait dû la surprendre avant
qu'elle n'eût eu le temps de se coucher dans son lit.
Il eut terriblement peur à l'idée de se trouver seul dans la nuit avec
une morte. Il descendit précipitamment le perron et retourna à la
grange en courant éperdument.
Il raconta à la vache ce qu'il avait vu dans la maison; elle cessa de
manger.
--Ah! elle est morte, la maîtresse, soupira-t-elle. Alors ce sera
bientôt mon tour.
--Il y aura toujours quelqu'un qui s'occupera de toi, dit Nils en
essayant de la consoler.
--Tu ne sais pas, répliqua la vache, que j'ai déjà deux fois l'âge des
vaches que l'on abat. D'ailleurs je ne tiens plus à la vie, maintenant
que ma vieille maîtresse ne viendra plus me soigner.
Elle se tut un instant, mais Nils s'aperçut qu'elle ne dormait ni ne
mangeait. Elle ne tarda pas à reprendre la conversation.
--Elle est couchée sur le plancher nu, dis-tu?
--Oui, répondit Nils.
--Elle avait l'habitude de venir souvent ici dans l'étable me parler
de ce qui la chagrinait; je comprenais bien ce qu'elle disait quoique
je ne fusse pas capable de lui répondre. Ces jours-ci elle parlait de
sa peur d'être seule quand elle mourrait. Elle redoutait que personne
ne vînt lui fermer les yeux ni croiser ses mains sur sa poitrine
lorsqu'elle serait morte. Peut-être voudras-tu le faire?
Nils hésita: quand son grand-père était mort, il se rappelait que
la mère avait eu grand soin de le placer convenablement. Il savait
que c'était une chose qu'il fallait faire. Toutefois il se sentait
incapable d'entrer de nouveau près de la morte. Il ne dit donc ni oui
ni non, mais ne fit pas un seul pas vers la porte.
Un moment la vieille vache demeura silencieuse, comme attendant une
réponse. N'entendant rien, elle ne répéta pas sa demande, mais commença
à parler de sa maîtresse.
Elle avait beaucoup à dire. D'abord elle parla de tous les enfants que
la morte avait élevés. Ils venaient dans l'étable tous les jours et
en été menaient paître le bétail dans le marais et les pâturages, de
sorte que la vieille vache les connaissait bien. Ils avaient été très
bien tous, et gais et travailleurs. Une vache sait ce que valent ses
gardiens.
Elle avait aussi une foule de choses à raconter concernant la ferme.
Le domaine n'avait pas toujours été aussi pauvre qu'à présent. Il
possédait des terres vastes; la plupart se composaient de marais,
de bois et de prés pierreux. Il n'y avait pas beaucoup de champs où
cultiver le blé, mais partout de bons pâturages. Elle avait connu
un temps où aucune crèche n'était vide, et où l'étable à bœufs,
maintenant abandonnée, avait été remplie de bêtes magnifiques. La gaîté
et l'entrain régnaient partout. Lorsque la maîtresse venait à l'étable,
elle fredonnait et chantait, et toutes les vaches beuglaient de joie en
l'entendant venir.
Mais le maître mourut, pendant que les enfants étaient encore petits
et ne pouvaient être utiles à rien, et la brave femme avait dû se
charger de la ferme, de toute la besogne, et de tous les soucis. Elle
avait été forte comme un homme, et avait labouré et moissonné. Le soir,
en venant traire les vaches, elle était parfois si fatiguée qu'elle
pleurait. Mais il lui suffisait de penser à ses enfants pour reprendre
courage. D'un mouvement brusque et insouciant elle essuyait ses larmes,
secouait le sommeil et murmurait: «Tant pis. J'aurai du bon temps, moi
aussi, quand les enfants seront grands. Ah! quand ils seront grands...!»
Mais quand les enfants eurent grandi, voilà qu'une étrange nostalgie
s'empara d'eux: ils ne voulaient pas rester à la maison, ils voulaient
aller à l'étranger. Leur mère ne reçut jamais d'eux aucun secours.
Quelques-uns des enfants s'étaient mariés avant de partir; ils
laissaient leurs bébés à la maison. C'étaient maintenant ces enfants-là
qui suivaient notre maîtresse dans l'étable comme jadis ses propres
enfants. Ils menaient paître les vaches et devinrent eux aussi des
gens braves et capables. Et le soir, en s'endormant presque de fatigue
pendant quelle trayait les vaches, notre maîtresse reprenait des forces
en pensant à eux: «J'aurai du bon temps, moi aussi, disait-elle en se
secouant, lorsqu'ils seront grands.»
Mais voilà que ces enfants, une fois grands, rejoignirent leurs parents
dans le pays étranger. Personne ne revint, personne ne resta. La
vieille maîtresse demeura seule à la ferme.
Elle n'avait jamais prié aucun d'entre eux de rester à la maison.
«Penses-tu, la Rousse, que je leur demanderais de demeurer près de
moi, quand ils peuvent faire leur chemin là-bas? disait-elle à la
vieille vache. Ici, en Smâland, ils ne peuvent espérer que la pauvreté.»
Mais lorsque le dernier de ses petits-enfants fut parti, notre
maîtresse s'affaissa. Elle parut tout d'un coup voûtée et blanchie;
elle chancelait comme si elle ne pouvait plus marcher. Et elle cessa de
travailler. Elle ne soignait plus la ferme, elle laissait les maisons
se délabrer, elle vendait le bétail, ne gardant que sa plus vieille
vache. Elle la laissait vivre parce que tous ses enfants l'avaient tour
à tour menée paître.
Elle aurait pu prendre à son service des valets et des filles de ferme,
mais elle ne souffrait pas de voir des étrangers autour d'elle lorsque
les siens l'avaient abandonnée. Qu'importait que la ferme tombât en
ruine puisqu'aucun des enfants ne la prendrait après elle.
Les enfants écrivaient souvent et la suppliaient de venir les
rejoindre, mais elle ne voulait pas. Elle ne voulait pas voir le pays
qui les lui avait pris.
Elle ne pensait qu'aux enfants et qu'ils avaient dû partir pour trouver
à gagner leur pain. Quand l'été venait, elle conduisait la vache au
pâturage dans le grand marais. Elle restait elle-même assise toute la
journée au bord du marais, les mains croisées sur ses genoux et en
rentrant elle résumait ainsi ses pensées:
«Vois-tu, la Rousse, s'il y avait eu ici des champs fertiles à la place
de ce grand marais qu'on ne peut cultiver, ils n'auraient pas eu besoin
de partir.»
Elle était en colère contre le marais qui s'étendait si loin et qui ne
servait à rien. Elle murmurait contre lui, l'accusant d'être cause que
les enfants l'avaient abandonnée.
Ce dernier soir elle avait paru plus tremblante et plus faible que
jamais. Elle n'avait même pas pu achever de traire la Rousse. Un
moment elle était restée appuyée contre la crèche et avait parlé de
deux paysans qui étaient venus la voir pour demander à acheter le
marais. Ils pensaient le dessécher, y semer et y faire des récoltes.
«Tu entends, la Rousse, tu entends: ils ont dit qu'il peut pousser du
seigle sur le marais. Je vais écrire sur-le-champ aux enfants pour
qu'ils reviennent. Ils n'ont plus besoin de rester à l'étranger, ils
trouveront leur pain ici à la maison.»
C'est pour écrire qu'elle était rentrée dans la maison...
Le gamin n'écoutait plus ce que racontait la vieille vache. Il avait
ouvert la porte de l'étable et s'était rendu dans la maison près de la
morte.
Il resta d'abord un moment sur le seuil à tout considérer.
La maison n'était pas aussi pauvre qu'il l'avait cru. Il y avait un
grand nombre de ces objets qu'on trouve en général chez ceux qui ont
des parents en Amérique. Dans un coin il y avait un rocking-chair
américain; la table devant la fenêtre était couverte d'un tapis de
peluche; une belle courte-pointe était jetée sur le lit; aux murs
pendaient les photographies des enfants et des petits-enfants en de
beaux cadres dorés; sur le coffre s'étalaient de grands vases et une
paire de flambeaux avec de grosses bougies de couleur.
Nils chercha une allumette et alluma ces bougies, non parce qu'il n'y
voyait pas, mais parce que cela lui sembla une manière d'honorer la
morte.
Puis il s'approcha d'elle, lui ferma les paupières, lui croisa les
bras sur la poitrine et écarta de son front les mèches clairsemées de
cheveux blancs.
Il ne pensait même pas à avoir peur d'elle. L'idée qu'elle avait vécu
une vieillesse solitaire et triste l'affligeait profondément. Il
veillerait du moins auprès du corps cette nuit.
Il trouva le psautier, s'assit et se mit à lire à mi-voix. Mais au
milieu de sa lecture il s'arrêta, car il lui arriva tout-à-coup de
penser à son père et à sa mère.
Les parents peuvent donc soupirer tant que cela après leurs enfants!
La vie peut donc leur sembler finie lorsque les enfants sont partis!
Si, chez lui, son père et sa mère le regrettaient autant que cette
vieille femme avait regretté ses enfants à elle! Cette pensée le rendit
heureux, mais il n'osa s'y attarder. Il ne s'était point conduit de
façon à être regretté de qui que ce fût.
Mais ce qu'il n'avait pas été, il pouvait peut-être le devenir.
Tout autour de lui il voyait les portraits des absents. C'étaient de
grands hommes vigoureux et des femmes aux visages graves. C'étaient
des mariées en longs voiles et des messieurs en habits de ville, et
c'étaient des enfants aux cheveux frisés, en belles robes blanches. Et
il semblait à Nils que tous ils regardaient fixement dans l'air avec
des yeux aveugles qui ne voulaient pas voir.
«Pauvres gens! dit Nils aux portraits. Votre mère est morte. Vous ne
pouvez vous racheter d'être partis loin d'elle. Mais ma mère à moi,
elle vit!»
Il s'interrompit, hocha la tête et sourit. «Ma mère vit, répéta-t-il.
Mon père et ma mère vivent tous les deux.»
XVII
DU TABERG A HUSKVARNA
_Vendredi, 15 avril._
Le gamin demeura éveillé toute la nuit; mais vers le matin il
s'endormit et rêva de ses parents. Il pouvait à peine les reconnaître.
Tous deux avaient des cheveux gris et de vieux visages ridés. Ils lui
disaient qu'ils avaient ainsi vieilli, parce qu'ils l'avaient tant
regretté. Il était ému et surpris, car il avait toujours cru qu'ils
seraient contents d'être débarrassés de lui.
Lorsque Nils s'éveilla, le matin était beau et clair. Il mangea un
morceau de pain qu'il trouva dans la cuisine, donna ensuite du fourrage
à la vache et aux oies et ouvrit enfin la porte de l'étable pour que la
vache pût se rendre dans la ferme à côté. Les voisins comprendraient
à la voir que quelque chose devait être arrivé à sa maîtresse. Ils
accourraient, trouveraient son corps mort et l'enterreraient.
Les oies et le gamin s'élevèrent dans les airs; ils aperçurent bientôt
une haute montagne aux flancs presque verticaux et au sommet comme
tronqué; ils comprirent que ce devait être le Taberg. Au sommet, Akka
avec Yksi et Kaksi, Kolme et Neljä, Viisi et Kuusi et les six jeunes
oisons, les attendaient. Ce furent une joie, des gloussements, des cris
et des battements d'ailes indescriptibles, lorsqu'on vit que le jars et
Finduvet ramenaient Poucet.
La forêt montait assez haut sur les flancs du Taberg, mais le sommet
était nu et l'on avait une vue très vaste. A l'est, au sud et à
l'ouest, on ne voyait guère qu'un plateau assez pauvre aux sombres
forêts de sapins, aux tourbières brunes, avec des lacs encore glacés
et des crêtes de montagnes bleuissantes. Cela révélait bien un travail
hâtif où le créateur ne s'était guère appliqué. Mais si l'on regardait
vers le nord, c'était autre chose. Là le pays paraissait ordonné
amoureusement et avec le plus grand soin. Partout de belles montagnes,
de douces vallées et des rivières serpentantes jusqu'au grand lac
Vettern qui, libre de glace et brillant de clarté, semblait rempli non
pas d'eau, mais de lumière bleue.
Le lac Vettern embellissait tout le nord; on eût dit qu'un reflet azuré
en surgissait et se répandait sur la terre. Les bouquets d'arbres, les
hauteurs, les toitures, les flèches, la ville de Jönköping baignaient
dans une clarté bleu tendre qui était une caresse pour l'œil.
Le lendemain, en continuant leur voyage, les oies remontèrent la vallée
bleue. Elles étaient de la meilleure humeur, et criaient tant que
personne ayant des oreilles n'aurait pu se dispenser de les entendre.
Or, c'était dans cette région la première belle journée de printemps.
Jusque-là, le printemps avait entrepris sa tâche à l'aide de pluies et
de tempêtes; par ce beau temps, la nostalgie de l'été, de la chaleur
et des forêts vertes s'empara des hommes et leur rendit très pénible
le travail journalier. Lorsque les oies sauvages passaient, libres
et allègres, là-haut, très haut au-dessus de la terre, il n'y avait
personne qui ne quittât son ouvrage pour les suivre des yeux.
Les premiers qui aperçurent les oies ce jour-là furent les mineurs du
Taberg, occupés à arracher le minerai à fleur de terre. Entendant crier
les oies, ils cessèrent de creuser leurs trous de mines, et l'un d'eux
cria:
--Où allez-vous? Où allez-vous?
Les oies ne comprenaient pas ces paroles, mais le gamin se pencha et
cria:
--Là où il n'y a ni pioche ni marteau.
A ces mots, les mineurs crurent que c'était leur propre nostalgie qui
leur faisait entendre les cris des oies comme une voix humaine:
--Laissez-nous venir avec vous! Laissez-nous venir avec vous!
appelaient-ils.
--Pas cette année, cria Nils. Pas cette année.
Les oies sauvages, toujours aussi bruyantes, suivaient la rivière de
Taberg vers le Munksjö. Sur l'étroite langue de terre entre le Munksjö
et le Vettern s'élève la ville de Jönköping avec ses grandes usines.
Les oies passèrent d'abord au-dessus de la fabrique de papier de
Munksjö. C'était justement l'heure de la rentrée après le déjeuner, et
des groupes d'ouvriers se dirigeaient vers la porte de la fabrique. En
entendant les oies sauvages, ils s'arrêtèrent un moment pour écouter:
--Où allez-vous? Où allez-vous? lança un ouvrier.
Les oies sauvages ne comprirent pas, mais le gamin répondit:
--Là où il n'y a ni machines ni chaudières.
Les ouvriers crurent entendre la voix de leur propre nostalgie.
--Laissez-nous venir avec vous! crièrent plusieurs d'entre eux.
Laissez-nous venir avec vous!
--Pas cette année, fit Nils, pas cette année!
Les oies passèrent au-dessus de la célèbre fabrique d'allumettes située
au bord du Vettern et qui, grande comme une forteresse, tend vers le
ciel ses hautes cheminées. Personne ne remuait dans la cour, mais dans
une grande salle, de jeunes ouvrières s'occupaient à remplir des boîtes
d'allumettes. Elles avaient ouvert une fenêtre à cause du beau temps,
et par cette fenêtre les cris des oies pénétraient jusqu'à elles. Une
jeune fille se pencha dehors, une boîte à la main et cria:
--Où allez-vous? Où allez-vous?
--Au pays où l'on n'a besoin ni de lumière ni d'allumettes! cria Nils.
La jeune fille pensait bien avoir entendu le gloussement des oies, mais
comme elle avait cru distinguer quelques mots, elle répondit cependant:
--Laissez-moi venir avec vous! Laissez-moi venir avec vous!
--Pas cette année, pas cette année, cria Nils.
A l'est des fabriques, Jönköping s'élève dans le plus beau site que
puisse souhaiter une ville. L'étroit lac Vettern a des rives hautes
et escarpées à l'est comme à l'ouest, mais à la pointe sud, les
remparts de sable semblent démolis comme pour offrir une grande porte
par laquelle on arrive à la berge. Au milieu de la porte, entre des
montagnes à l'est et des montagnes à l'ouest, avec le lac de Munksjö
derrière et le Vettern devant elle s'étend la ville.
Les oies, en passant au-dessus de Jönköping menaient toujours le même
bruit, mais, dans la ville, personne ne fit attention à elles. Il ne
faut pas s'attendre à ce que les citadins s'arrêtent en pleine rue pour
lancer des appels aux oies sauvages.
Le voyage continua le long du Vettern; les oies arrivèrent au-dessus du
sanatorium de Sanna. Quelques malades étaient sortis sur une véranda
pour jouir de l'air printanier; ils entendirent les oies:
--Où allez-vous? Où allez-vous? demanda l'un d'eux d'une voix si faible
qu'on l'entendait à peine.
--Au pays où il n'y a ni douleur ni souffrance, répondit le gamin.
--Laissez-nous venir avec vous!
--Pas cette année, répondit Nils. Pas cette année.
Un peu plus loin, les oies arrivèrent à Huskvarna. Huskvarna est située
au fond d'une vallée. De belles montagnes escarpées l'entourent. Un
cours d'eau se précipite en une série de longues et étroites cascades.
De grandes usines et des fabriques s'accotent aux flancs des montagnes;
dans la vallée se dressent les demeures des ouvriers, entourées de
jardinets avec, au centre, les maisons d'école. Au moment où les oies
sauvages arrivaient une cloche sonna; une foule d'enfants sortirent de
l'école, en rangs. Ils étaient si nombreux que la cour de récréation en
fut bientôt remplie.
--Où allez-vous? Où allez-vous? crièrent les enfants en entendant les
oies sauvages.
--Là où il n'y a ni livres, ni leçons, répondit le gamin.
--Emmenez-nous! Emmenez-nous!
--Pas cette année; une autre année! répondit Nils. Pas cette année, une
autre année!
XVIII
LA PRÉDICTION
_Vendredi, 22 avril._
Nils dormait une nuit sur un îlot du lac Tâkern quand il fut réveillé
par des coups de rames. A peine eut-il ouvert les yeux qu'une lumière
éblouissante le fit cligner des paupières. Il ne comprit pas d'abord
d'où venait cette clarté sur le lac; mais bientôt il vit un bachot
rangé contre la bordure de roseaux; à l'arrière une grande torche
goudronnée flambait, attachée à un piton de fer. Le feu rouge de
la torche se reflétait dans l'eau nocturne du lac, et cette belle
lueur attirait sans doute les poissons, car tout autour remuaient et
s'agitaient une foule de traits noirs.
Deux vieillards se tenaient dans le bachot. L'un était assis aux rames,
l'autre, debout sur le banc d'arrière, tenait à la main un harpon assez
court, grossièrement barbelé. Le rameur paraissait être un pauvre
pêcheur. Il était petit, sec et hâlé et portait un veston mince et usé.
On voyait qu'il avait l'habitude de sortir par tous les temps, et qu'il
ne craignait pas le froid. L'autre, bien habillé et bien nourri, avait
l'air autoritaire et important d'un paysan.
--Arrête maintenant! dit le paysan lorsqu'ils arrivèrent juste en face
de l'îlot où était couché le gamin. D'un mouvement rapide il lança le
harpon dans l'eau. Quand il le retira une grosse anguille se tordait au
bout.
--Voilà, fit-il en détachant l'anguille. En voilà une qui n'est pas
petite. Je crois que nous en avons assez pris pour cette nuit et que
nous pouvons rentrer.
Le camarade ne leva pas les rames; songeur il regardait autour de lui.
--C'est beau sur le lac ce soir, dit-il.
Et c'était bien vrai. Tout était calme; l'eau s'étendait immobile, sauf
dans le sillage du bateau, où la lueur de la torche faisait resplendir
comme un chemin d'or. Le ciel était limpide et bleu, étincelant de
milliers d'étoiles. Les rives disparaissaient derrière les îlots de
roseaux, sauf à l'ouest. De ce côté s'élevait l'Omberg; sombre et haut,
plus puissant que dans le jour, il cachait un grand pan triangulaire du
ciel.
L'autre tourna la tête pour n'être pas aveuglé par la torche, et
regarda autour de lui.
--Oui, c'est un beau pays, dit-il enfin, mais la beauté n'est pourtant
pas le meilleur trait de notre Ostrogothie.
--Que possède-t-elle donc de plus précieux? demanda le rameur.
--L'Ostrogothie a toujours été une province estimée et honorée.
--C'est peut-être bien vrai, acquiesça l'autre.
--Et puis aussi il en sera toujours ainsi.
--Qu'en sait-on? fit le rameur.
Le paysan se redressa.
--Il y a là-dessus une vieille histoire qu'on se lègue dans notre
famille de père en fils. Nous ne la racontons pas à quiconque, mais à
un vieux camarade comme toi je puis bien la confier.
A Ulvâsa, ici, en Ostrogothie, commença-t-il du ton dont on récite une
vieille histoire qu'on sait presque par cœur, à Ulvâsa vivait, il y
a bien longtemps, une dame qui avait le don de prévoir l'avenir et de
dire aux gens ce qui allait arriver aussi sûrement que s'il s'agissait
d'événements accomplis. Elle était très célèbre, et l'on venait de très
loin la consulter.
Un jour la dame d'Ulvâsa filait dans sa grande salle selon la coutume
de jadis; un paysan entra et s'assit tout au fond, près de la porte.
--Je voudrais bien savoir à quoi vous pensez, ma chère dame, dit-il
après un instant de silence.
--Je pense à des choses hautes et saintes, répondit-elle.
--Il serait donc indiscret de vous poser une question qui me tient au
cœur.
--Tu veux sans doute savoir si ton champ te donnera beaucoup de blé...
Mais moi, je reçois des requêtes de l'empereur, inquiet du sort de sa
couronne, et du pape, soucieux de l'avenir de ses clefs.
--Il est certain que ce sont questions auxquelles il est malaisé de
répondre, dit le paysan. Aussi bien, ai-je entendu dire qu'on part
toujours d'ici mécontent de ce qu'on a appris.
A ces mots, la dame d'Ulvâsa se mordit la lèvre et se raffermit sur son
siège:
--Ah! tu as entendu dire cela! Eh bien! essaie de m'interroger; nous
verrons si je ne sais pas répondre de façon à te contenter.
Le paysan déclara qu'il était venu dans l'espoir de connaître l'avenir
de l'Ostrogothie. Il n'aimait rien au monde autant que son pays, et se
sentirait heureux jusqu'à son dernier souffle s'il emportait une bonne
réponse.
--Si tu ne désires pas autre chose, répondit la sage dame d'Ulvâsa, je
crois que tu seras content. Car je puis te dire ici, sans me déranger,
que l'Ostrogothie possédera toujours quelque chose dont elle pourra se
vanter auprès des autres provinces.
--Voilà une bonne réponse, ma chère dame, dit le paysan, et je serais
complètement satisfait si seulement je savais comment cela est possible!