On volait le plus souvent au-dessus de forêts et de petits bois, mais

parfois on passait au-dessus de villages, d'églises et de petites

maisons bâties à la lisière d'un bois. On aperçut un beau vieux

domaine. La maison, adossée à la forêt et précédée d'un lac, était

peinte en rouge; elle avait un toit à pans coupés; d'énormes érables

entouraient la cour, et le jardin était rempli de groseilliers touffus.

Un sansonnet s'était perché sur la girouette même, et chantait de

toutes ses forces pour que la femelle qui couvait ses œufs dans un

poirier pût entendre chaque note: «Nous avons de beaux petits œufs,

chantait le sansonnet. Nous avons quatre beaux petits œufs ronds.

Nous avons plein le nid de superbes œufs.»

Le sansonnet répétait sa chanson pour la millième fois quand les

corneilles passèrent. Nils mit ses mains en cornet devant sa bouche et

cria:

--La pie les prendra. La pie les prendra.

--Qui est-ce qui veut m'effrayer? demanda le sansonnet en battant des

ailes avec inquiétude.

--C'est Ravi-par-les-corneilles, qui t'effraie, cria le gamin.

Cette fois le chef des corneilles n'essaya plus de le faire taire.

Au contraire. Lui et toute la bande croassaient de plaisir, tant ils

étaient amusés.

Plus ils pénétraient dans l'intérieur du pays, plus les lacs devenaient

grands et riches en îles et en caps. Sur une grève, le canard faisait

des grâces devant la cane:

--Je te serai fidèle toute ma vie, je te serai fidèle toute ma vie.

--Pas même jusqu'à la fin de l'été, cria le gamin en passant.

--Qui es-tu, toi? demanda le canard.

--Je m'appelle Prisonnier-des-corneilles, cria Nils.

Vers midi les corneilles s'abattirent dans un pâturage, pour manger.

Aucune d'elles ne songea à rien donner au gamin. Tout à coup

Fumle-Drumle s'approcha du chef et lui présenta une branche d'églantine

où restaient encore quelques baies rouges.

--C'est pour toi, la Rafale, dit-il.

La Rafale renifla avec mépris.

--Tu crois que je veux manger de vieux fruits secs? dit-il.

--Je pensais t'être agréable! répartit Fumle-Drumle désappointé en

jetant la branche.

Elle tomba droit devant Nils, qui s'en empara pour se rassasier.

Quand les corneilles eurent mangé suffisamment, elles se mirent à

bavarder.

--A quoi penses-tu, la Rafale? Tu es muet aujourd'hui, dit l'une.

--Je pense à une poule qui vécut jadis dans cette contrée; elle aimait

beaucoup sa maîtresse, et pour lui faire plaisir, pondit une couvée

d'œufs qu'elle cacha sous le plancher de la grange. La maîtresse

s'étonnait naturellement de l'absence de la poule. Elle la cherchait

en vain. Peux-tu deviner, Long-Bec, qui la trouva, elle et les œufs?

--Je pense que oui, la Rafale. D'ailleurs j'ai une histoire assez

analogue à vous raconter à mon tour. Vous rappelez-vous la grosse

chatte noire du presbytère de Hinneryd? Elle était mécontente de ses

maîtres qui lui enlevaient toujours ses petits nouveau-nés et les

noyaient. Une fois elle réussit à les cacher. C'était dans une meule

de foin en plein champ. Elle était enchantée de ces petits-là, mais je

crois que j'en eus plus d'agrément qu'elle.

Toutes les corneilles avaient des histoires à raconter. Elles

s'excitaient et parlaient toutes à la fois.

--Voler des œufs et des petits, il n'y a pas là de quoi se vanter.

Ce n'est pas malin, dit l'une. Moi, j'ai une fois chassé un levraut qui

était presque un lièvre. Je le poursuivais de buisson en buisson.

Une autre corneille lui coupa la parole.

--C'est amusant de faire enrager les poules et les chattes, mais il est

plus admirable qu'une corneille puisse donner du souci à un homme. J'ai

une fois volé une cuiller d'argent...

Nils les interrompit tout à coup, indigné. Il en avait assez entendu.

--Taisez-vous, corneilles, s'écria-t-il, vous n'avez pas honte? J'ai

vécu pendant trois semaines parmi les oies sauvages et je n'y ai vu

faire et entendu dire que du bien. Vous devez avoir un mauvais chef,

s'il vous permet de piller et de tuer ainsi. D'ailleurs vous feriez

mieux de commencer une nouvelle vie, car je puis vous dire que les

hommes, las de vos méfaits, vont essayer par tous les moyens de vous

exterminer.

A ces mots, la Rafale et ses compagnons entrèrent dans une telle

rage qu'ils allaient se jeter sur le gamin et le déchirer. Mais

Fumle-Drumle, riant et croassant, se posa devant lui.

--Non, non, non! cria-t-il, comme épouvanté. Que dirait la Bourrasque

si vous tuez Poucet avant qu'il nous ait rendu service?

--Il n'y a que toi, Fumle-Drumle, pour avoir peur des femmes, répondit

la Rafale, mais il laissa pourtant Poucet tranquille.

Bientôt après les corneilles se remirent en route. Jusqu'ici il avait

semblé à Nils que le Smâland n'était point le pays désert et pauvre

qu'il avait entendu décrire. Il y avait certes beaucoup de forêts et de

crêtes de montagnes, mais autour des rivières et des lacs s'étendaient

des champs cultivés; jusqu'ici le pays n'était pas désert. Mais

maintenant les villages et les maisons devenaient plus rares; bientôt

il ne vit que des marais, des landes et des collines couvertes de

genévriers.

Le soleil s'était couché, mais il faisait encore grand jour, lorsque

les corneilles atteignirent leur grande lande. La Rafale expédia en

avant une corneille pour annoncer le succès de l'entreprise, et dès

que la nouvelle fut connue la Bourrasque et plusieurs centaines de

corneilles volèrent au-devant de Poucet. Au milieu des croassements

assourdissants que faisaient entendre les deux bandes, Fumle-Drumle

glissa à Nils:

--Tu as été si gai et si courageux pendant ce voyage que je t'aime

bien. Aussi te donnerai-je un conseil: dès que nous arriverons, on te

priera d'exécuter un travail qui peut-être te sera facile. Mais n'aie

garde de le faire!

Quelques minutes plus tard, Fumle-Drumle déposa Nils au fond du grand

trou. Le gamin se laissa tomber par terre comme épuisé de fatigue.

Un si grand nombre de corneilles voletait autour de lui que l'air

bruissait comme une tempête, mais Nils ne leva pas la tête.

--Poucet, dit la Rafale, lève-toi. Tu vas nous aider à faire quelque

chose qui te sera très facile.

Mais Nils ne bougea pas. Il fit semblant de dormir. Alors la Rafale le

saisit par le bras et le traîna sur le sable vers une cruche de terre

de modèle ancien placée au milieu du trou.

--Lève-toi, Poucet, dit-il, et ouvre cette cruche.

--Laisse-moi dormir, répondit le gamin. Je suis trop fatigué pour rien

faire ce soir. Attends à demain.

--Ouvre la cruche! cria la Rafale en le secouant.

Le gamin se leva et examina la cruche.

--Comment moi, pauvre enfant, pourrai-je ouvrir une cruche pareille?

dit-il. Elle est plus grande que moi.

--Ouvre-la! ordonna encore une fois la Rafale, ouvre-la, si tu tiens à

la vie.

Le gamin se leva, s'approcha comme en chancelant de la cruche, tâta le

couvercle, et laissa tomber ses bras.

--D'habitude je ne suis pas aussi faible, dit-il. Si vous me laissiez

dormir jusqu'à demain, je crois bien que j'en viendrai à bout.

Mais la Rafale était impatient: il s'élança vers le gamin et lui donna

un coup de bec à la jambe. Souffrir un pareil traitement de la part

d'une corneille, c'en était trop: le gamin se dégagea brusquement,

bondit à quelques pas en arrière, tira son couteau et le tint droit

devant lui.

--Prends garde! cria-t-il à la Rafale.

Celui-ci était si aveuglé par la colère qu'il ne fit point attention

au couteau; il se jeta sur la pointe, qui lui entra dans l'œil et

pénétra jusqu'au cerveau. Nils retira rapidement son arme, mais la

Rafale battit des ailes et tomba mort.

«La Rafale est mort! L'étranger a tué notre chef!» s'exclamèrent

les corneilles, et un vacarme terrible s'ensuivit. Quelques-unes

gémissaient, d'autres criaient vengeance. Toutes coururent et

voletèrent vers le gamin, Fumle-Drumle en tête. Mais comme toujours

celui-ci fut gauche et maladroit. Il volait au-dessus du gamin en

battant des ailes et ne faisait qu'empêcher les autres d'approcher et

de le tuer à coups de bec.

Nils comprit le danger et regarda désespérément autour de lui pour

trouver un refuge. Il lui paraissait impossible d'échapper aux

corneilles, lorsque tout à coup il aperçut la cruche. Il saisit

violemment le couvercle, le releva et sauta dans la cruche pour s'y

cacher. C'était une mauvaise cachette, car elle était remplie jusqu'au

bord de petites monnaies d'argent. Pas moyen de s'y enfoncer. Nils se

baissa et se mit à jeter l'argent.

Les corneilles l'avaient entouré en un essaim épais, mais lorsqu'il

commença à jeter l'argent, elles oublièrent leur soif de vengeance pour

ramasser les petites pièces. Le gamin lançait l'argent par poignées

et toutes les corneilles, la Bourrasque elle-même, se battaient pour

les attraper. Dès qu'une corneille s'était emparée d'une monnaie, elle

s'envolait en toute hâte pour cacher son trésor.

Nils n'osa lever la tête que lorsqu'il eut jeté toutes les pièces

d'argent; il n'y avait plus dans le trou qu'une seule corneille.

C'était Fumle-Drumle avec sa plume blanche à l'aile, celui qui avait

porté Poucet.

--Tu m'as rendu un service plus grand que tu ne peux croire, Poucet,

dit-il d'une voix toute changée; je te sauverai la vie. Grimpe sur

mon dos, et je te conduirai dans une cachette où tu seras en sécurité

pour cette nuit. Demain je m'arrangerai pour te ramener parmi les oies

sauvages.

LA CABANE

_Jeudi, 14 avril._

Le lendemain matin le gamin s'éveilla couché sur un lit; se trouvant

entre quatre murs, sous un toit, il crut d'abord qu'il était à la

maison. «Je me demande si mère ne viendra pas bientôt m'apporter le

café», murmura-t-il. Puis, tout à coup, il se rappela qu'il était dans

une maison abandonnée, où Fumle-Drumle à la plume blanche l'avait

transporté la veille au soir.

Comme il était encore tout meurtri, il trouva délicieux de se reposer

encore un peu, en attendant Fumle-Drumle qui avait promis de venir le

retrouver.

Devant le lit pendaient des rideaux de cotonnade à carreaux; il les

écarta pour regarder la pièce. Il se rendit immédiatement compte qu'il

n'avait jamais vu de maison construite comme celle-là. Les murs se

composaient de quelques rangées de poutres, puis commençait le toit. Il

n'y avait point de plafond dans la pièce, et on pouvait voir jusqu'au

faîte. Toute la maison était si petite qu'elle semblait faite pour des

êtres comme lui, plutôt que pour des hommes. Seuls l'âtre et le four

étaient grands, les plus grands que Nils eût jamais vus. Il n'y avait

presque pas de meubles mobiles dans la cabane: la banquette sur un des

longs côtés et la table sous la fenêtre tenaient au mur; de même le lit

où il était couché et le placard peint en couleurs vives.

Nils se demandait qui était le propriétaire de la maison et pourquoi

elle était abandonnée. Il semblait d'ailleurs que les gens qui

l'avaient habitée avaient pensé revenir. La cafetière et la marmite

étaient restées sur l'âtre, et dans le coin il y avait du petit bois.

Le fourgon et la pelle à enfourner le pain se dressaient dans un autre

coin; le rouet était posé sur un banc; au-dessus de la fenêtre, sur la

petite étagère se trouvaient des paquets de lin et d'étoupe, quelques

écheveaux de laine, une chandelle et un paquet d'allumettes.

Certes les gens avaient pensé y revenir. Ils avaient laissé de la

literie dans le lit, et autour des murs couraient de longues bandes

d'étoffe où étaient peints trois hommes à cheval, nommés Gaspard,

Melchior et Balthazar. Le groupe des trois hommes se répétait tout le

long de la bande. Ils chevauchaient autour de toute la pièce, et leur

cavalcade se poursuivait même jusque sur les poutres du toit.

Mais là-haut le gamin aperçut tout à coup quelque chose qui le fit

bondir hors du lit. C'étaient quelques galettes de pain sec qui étaient

restées enfilées sur le bâton posé à cet effet entre les poutres. Elles

avaient certes l'air bien vieilles et moisies, mais du pain, c'est

toujours du pain. Il les frappa avec le fourgon, et réussit à faire

tomber quelques morceaux. Il mangea et remplit même son sac. C'est

incroyable comme le pain est bon!

Il chercha encore s'il n'y avait pas d'autres choses qui pourraient

lui être utiles. «Je peux bien prendre ce dont j'ai besoin, puisque

personne ne semble en vouloir», se dit-il. Mais il n'y avait pas

beaucoup de choses à prendre: la plupart des objets étaient trop

gros et trop lourds à emporter. Il ne put s'emparer que de quelques

allumettes.

Il grimpa sur la table et de là, à l'aide du rideau, sur le rayon

au-dessus de la fenêtre. Pendant qu'il était en train de mettre les

allumettes dans son sac, la corneille à la plume blanche entra par la

fenêtre.

--Me voici enfin! dit-elle en se posant sur la table. Je n'ai pu venir

plus tôt, car on a aujourd'hui élu un chef pour succéder à la Rafale.

--Qui a-t-on élu? demanda Nils.

--On en a pris un qui ne permettra pas le brigandage et le vol. On

a choisi Garm Plume-Blanche appelé jusqu'ici Fumle-Drumle, répondit

l'autre en se redressant d'un air majestueux.

--C'est un bon choix, dit Nils en le félicitant.

A ce moment le gamin entendit sous la fenêtre une voix qu'il crut

reconnaître.

--Est-ce là qu'il se trouve? demanda Smirre le renard.

--Oui, c'est là qu'il est caché, répondit une voix de corneille.

--Prends garde, Poucet! s'écria Garm. La Bourrasque est là à la fenêtre

avec le renard qui veut te dévorer.

En effet Smirre venait de bondir contre la fenêtre. Le vieux bois

pourri céda, et Smirre apparut; Garm Plume-Blanche n'eut pas le temps

de se sauver: Smirre le tua net. Puis il sauta à terre et regarda

autour de lui pour trouver le gamin. Celui-ci essaya de se cacher

derrière un paquet d'étoupe, mais Smirre l'avait déjà aperçu et se

ramassait pour prendre son élan. La maison était si basse et si étroite

que Nils vit bien que le renard n'aurait pas de peine à l'attraper.

Mais il n'était point sans défense: vivement il frotta une allumette,

l'approcha de l'étoupe qui instantanément s'enflamma et qu'il jeta sur

le renard. Affolé de terreur, celui-ci bondit hors de la cabane.

Malheureusement pour échapper à un danger, Nils s'était jeté dans un

autre. L'étoupe enflammée avait mis le feu aux rideaux du lit. Nils

sauta à terre et s'efforça d'étouffer le feu; il était trop tard: les

rideaux flambaient déjà. La cabane se remplissait de fumée, et Smirre

le renard, qui était resté dehors sous la fenêtre, se rendait compte de

la situation.

--Eh bien! Poucet, cria-t-il, qu'est-ce que tu choisis? Te laisser

rôtir ou sortir me rejoindre? J'aurais certes préféré te manger, mais

de quelque façon que tu meures, je n'en suis pas moins content.

Nils crut bien que le renard allait être satisfait, car le feu se

propageait avec une rapidité effrayante. Le lit brûlait déjà, et le

long des bandes de toile peinte, les flammes couraient de cavalier

en cavalier. Nils avait grimpé dans l'âtre lorsqu'il entendit tout à

coup une clef tourner doucement dans la serrure. Ce devaient être des

hommes. Dans le péril où il était il n'eut point peur, mais se réjouit.

Il se précipita vers la sortie et touchait déjà au seuil lorsque la

porte s'ouvrit. Il vit devant lui deux enfants. Il ne se donna pas le

temps de les regarder, mais s'élança dehors.

Il n'osa pas courir bien loin: Smirre le renard le guettait

certainement, il fallait donc se tenir près des enfants. Il se

retourna, mais à peine les eut-il vus qu'il poussa un cri et courut

vers eux: «Bonjour, Asa, gardeuse d'oies! Bonjour, petit Mats!»

En voyant les enfants, Nils avait complètement oublié où il se

trouvait. Les corneilles, la maison incendiée, les animaux parlants,

tout disparut de son souvenir. Il était sur un chaume à Vemmenhög,

et gardait un troupeau d'oies; dans le champ voisin les deux petits

Smâlandais surveillaient leur troupeau. Aussitôt il grimpa sur le mur

de pierres sèches et les héla: «Bonjour, Asa, gardeuse d'oies! Bonjour,

petit Mats.»

Mais en voyant ce petit bout d'homme qui venait à eux la main tendue,

les deux enfants se prirent par la main, reculèrent de quelques pas et

parurent terrifiés.

Devant leur effroi, Nils se réveilla de son rêve, et se rappela qui il

était; rien de plus terrible ne pouvait lui arriver que d'être vu par

ces enfants sous l'aspect d'un tomte. La honte et la douleur de n'être

plus un homme l'assaillirent. Il se retourna et s'enfuit sans savoir où

il allait.

Mais en arrivant dans la lande, le gamin fit une bonne rencontre:

parmi la bruyère, il entrevoyait quelque chose de blanc; le jars

accompagné de Finduvet venait vers lui; voyant Nils accourir avec cette

précipitation, le jars crut qu'il était poursuivi. Aussi le saisit-il

vivement, le jeta sur son dos et l'emporta rapidement dans les airs.

XVI

LA VIEILLE PAYSANNE

_Jeudi, 14 avril._

Trois voyageurs fatigués étaient dehors très tard dans la soirée et

cherchaient un gîte pour la nuit. Ils traversaient une partie pauvre et

déserte du Smâland septentrional. Et certes ils auraient dû trouver un

lieu de repos à leur convenance, car ils n'étaient pas de ces sybarites

douillets qui exigent des lits confortables et des chambres bien closes.

--Si parmi ces longues crêtes de montagnes il y avait un pic assez

escarpé pour qu'un renard ne pût l'escalader, nous y serions bien pour

passer la nuit, disait l'un.

--Si un seul de ces grands marais avait dégelé assez pour qu'un renard

n'osât s'y risquer, ce serait un très bon refuge, dit le deuxième.

--Si la glace d'un des lacs que nous traversons s'était détachée de la

rive de sorte qu'un renard ne pût l'atteindre, nous aurions trouvé ce

qu'il nous faut, dit le troisième.

Pour comble de malheur, dès que le soleil fut couché, deux des

voyageurs eurent tant de mal à lutter contre le sommeil qu'ils

manquaient à chaque instant de tomber à terre. Le troisième, qui

pouvait se tenir éveillé, s'inquiétait de plus en plus à mesure que la

nuit approchait: «Quel malheur, pensait-il, que nous soyons arrivés

dans un pays où les lacs et les marais sont encore gelés et où le

renard peut passer partout. Ailleurs les glaces sont déjà fondues, mais

nous voici dans le haut Smâland et le printemps n'est pas encore venu.

Comment trouver un bon abri? Si je ne trouve rien, Smirre sera sur nous

avant le matin.»

Il essaya de percer l'obscurité, mais nulle part il ne vit de gîte où

descendre. Il faisait un soir sombre et triste avec du vent et une

pluie fine. Les voyageurs sentaient à chaque instant croître leur

malaise et leur frayeur.

Enfin, sur le tard, quand déjà il n'y avait plus sous le ciel une seule

raie de lumière, ils arrivèrent à une ferme solitaire, très éloignée

de toutes les autres fermes. Outre qu'elle était isolée, elle semblait

inhabitée: aucune fumée ne montait de la cheminée, les fenêtres

n'étaient pas éclairées, et personne ne remuait dans la cour. Lorsque

celui d'entre les trois qui pouvait se tenir éveillé aperçut la maison,

il pensa: «Arrive que pourra. Il faut que nous descendions ici. Nous ne

trouverons guère mieux.»

Ils se trouvèrent bientôt dans la cour. Deux des voyageurs

s'endormirent dès qu'ils purent s'arrêter, mais le troisième cherchait

des yeux un refuge. Ce n'était pas une petite ferme. Outre le corps de

logis, l'écurie et l'étable, il y avait de vastes granges, des aires,

des hangars et des magasins. Mais tout avait l'air pauvre et ruineux.

Les murs des maisons, gris, rongés de lichens, penchaient, comme prêts

à s'écrouler. Les toits montraient des trous béants, et les portes

pendaient de travers sur des gonds brisés. Il était évident que depuis

des années personne n'enfonçait plus un clou dans les murs pour tenir

ces constructions en état.

Cependant le voyageur qui demeurait éveillé avait calculé où était

l'étable. Il secoua ses camarades et les y conduisit. La porte n'était

fermée qu'au loquet; à l'aide d'une gaule il parvint à l'ouvrir. Déjà

il poussait un soupir de soulagement; mais lorsque le battant tourna

avec un grincement aigu, une vache beugla dans le fond de l'étable: «Tu

viens donc enfin, maîtresse? dit-elle. Je pensais que tu ne comptais

pas me donner à manger ce soir.»

Les trois voyageurs s'arrêtèrent net en voyant que l'étable n'était pas

vide, mais se rendant compte qu'il n'y avait là qu'une seule vache et

trois ou quatre poules, ils reprirent courage.

--Nous sommes trois pauvres voyageurs qui désirons trouver pour la nuit

un abri où le renard ne puisse nous attaquer et où les hommes ne nous

attrapent pas, dit l'un des trois. Ne serions-nous pas bien ici?

--Il me semble que oui, répondit la vache. Les murs sont en mauvais

état, mais ce n'est tout de même pas le renard qui pourrait

les traverser, et la ferme n'est habitée que par une vieille

femme incapable d'attraper qui que ce soit. Mais qui êtes-vous?

continua-t-elle en se tournant pour essayer de voir les visiteurs.

--Je suis Nils Holgersson de Vestra Vemmenhög qui a été changé en

tomte, répondit le premier entré, j'amène avec moi une oie domestique

qui me sert de monture et une oie grise.

--C'est la première fois que je reçois de si illustres visiteurs,

dit la vache; je vous souhaite la bienvenue, bien que j'eusse certes

souhaité plutôt voir arriver ma maîtresse avec mon souper.

Le gamin fit entrer les oies dans l'étable et les plaça dans une crèche

vide où elles se rendormirent instantanément. Puis il ramassa pour

lui-même une petite couche de paille et se prépara à suivre l'exemple

de ses camarades.

Il n'en fit pourtant rien, car la pauvre vache qui n'avait pas eu

son souper, ne se tenait pas un instant tranquille. Elle secouait sa

chaîne, piétinait dans son box et se plaignait d'avoir faim. Nils qui

ne pouvait fermer l'œil, récapitulait tout ce qui lui était arrivé

ces derniers jours.

Il pensa à Asa la petite gardeuse d'oies et au petit Mats qu'il avait

si inopinément rencontrés; il comprenait que la cabane à laquelle il

avait mis le feu, devait être leur vieille maison de Smâland. Il se

rappelait les avoir entendus parler d'une petite maison au bord d'une

lande. Asa et Mats étaient venus voir leur ancienne demeure, et en

arrivant ils l'avaient trouvée en feu! Nils leur avait certainement

causé un grand chagrin. Il en était désolé et résolut, si jamais il

redevenait homme, de tâcher de les dédommager autant que possible.

Puis ses pensées allèrent aux corneilles et à Fumle-Drumle, qui l'avait

sauvé, mais qui avait trouvé la mort après avoir été élu chef; les

larmes lui vinrent aux yeux.

Oui, il avait souffert ces derniers jours. Et c'était une chance que

le jars et Finduvet l'eussent retrouvé. Le jars avait raconté que

les oies sauvages, dès qu'elles se furent aperçues de la disparition

de Poucet, avaient interrogé les petits animaux de la forêt sur son

sort. Elles avaient ainsi appris qu'une bande de corneilles du Smâland

l'avaient enlevé. Mais personne ne savait de quel côté les corneilles

s'étaient dirigées. Akka avait alors commandé aux oies de se disperser

à sa recherche deux par deux. Après deux jours de quête, qu'on l'eût

trouvé ou non, elle leur avait donné rendez-vous au nord-ouest du

Smâland, au sommet d'un mont qui ressemblait à une tour démantelée, le

Taberg. Après leur avoir fourni des indications précises sur le moyen

de trouver cette montagne, Akka leur avait souhaité bonne chance, et

elles s'étaient séparées.

Le jars blanc avait choisi Finduvet comme compagne, et ils s'étaient

mis en route, très inquiets. Errant sans but, ils avaient entendu un

merle, posé au sommet d'un arbre, crier et pester contre quelqu'un qui

avait dit s'appeler Volé-par-les-corneilles, et qui l'avait bafoué.

Le jars et Finduvet avaient engagé la conversation avec le merle et

avaient appris de quel côté était parti ce Volé-par-les-corneilles.

Plus loin ils avaient rencontré un ramier, un sansonnet, et enfin

un canard sauvage; tous s'étaient plaints d'un malfaiteur qui

avait interrompu leur chant et jeté l'effroi parmi eux et qui

s'appelait Pris-par-les-corneilles, Ravi-par-les-corneilles,

Prisonnier-des-corneilles. C'est ainsi qu'ils avaient suivi la trace de

Poucet jusqu'à la lande dans le canton de Sunnerbo.

Dès que le jars et Finduvet eurent retrouvé Poucet, ils s'étaient mis

en route vers le Taberg pour rejoindre les oies sauvages. C'était un

long vol, et la nuit les avait surpris. «Mais demain, quand nous

serons auprès des oies, nos ennuis seront finis», pensa Nils en

s'enfonçant dans la paille pour avoir chaud.

La vache n'avait cessé de s'agiter.

Tout à coup elle adressa la parole au gamin.

--Il me semble que l'un de vous, en entrant, m'a dit qu'il était un

tomte. Si c'est vrai, il doit savoir soigner une vache.

--Qu'est-ce qui te manque? demanda Nils.

--Il me manque toutes sortes de choses, dit la vache. On ne m'a pas

traite ni étrillée. Ma litière n'est pas faite et l'on ne m'a pas

apporté mon fourrage du soir. Ma maîtresse est venue un moment au

crépuscule pour me soigner, mais elle s'est sentie si malade qu'elle

est repartie; puis elle n'est plus revenue.

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède · 第 12 / 25 段