Les oies s'étaient abattues sur un îlot dénudé, au fond d'une baie

profonde. Au premier coup d'œil jeté sur la rive, elles constatèrent

que le printemps avait fait de notables progrès. Les grands et beaux

arbres n'étaient pas encore vêtus de feuilles, mais le sol à leurs

pieds était diapré d'anémones, de gagées et d'hépatiques.

En voyant ce tapis de fleurs, les oies sauvages eurent peur de s'être

trop attardées dans le midi. Akka décida sur-le-champ qu'on ne

s'arrêterait pas en Smâland. Dès le lendemain matin on continuerait

vers le nord, à travers l'Ostrogothie.

Ainsi Nils ne verrait rien du Smâland; il en conçut quelque dépit. Il

n'avait entendu parler d'aucune autre province autant que du Smâland,

et il avait espéré le voir de ses propres yeux.

L'été précédent, gardeur d'oies chez un paysan des environs de

Jordberga, il avait presque tous les jours rencontré deux enfants

pauvres de Smâland qui eux aussi menaient paître des oies; ils

l'avaient bien agacé avec leur Smâland.

On aurait cependant tort de dire qu'Asa la gardeuse l'eût taquiné. Elle

était bien trop sage pour cela. Mais elle avait un frère, le petit

Mats, qui par contre était joliment taquin.

--As-tu entendu raconter comment le Smâland et la Scanie ont été créés,

gardeur d'oies, demandait-il, et si Nils répondait négativement, il

commençait tout de suite de raconter cette vieille plaisanterie:

--C'était au temps où le Seigneur créait le monde. Pendant qu'il était

en plein travail, saint Pierre vint à passer. Il s'arrêta pour regarder

et demander si c'était un travail difficile.

--Ce n'est pas très facile, répondit le Seigneur.

Saint Pierre resta un bon moment à regarder, puis voyant avec quelle

facilité le Seigneur disposait les terres, il eut envie d'essayer à son

tour.

--Peut-être as-tu besoin de te reposer un peu, proposa-t-il enfin. Je

pourrai continuer pendant ce temps-là.

Mais le Seigneur refusa.

--Je crains, dit-il, que tu ne sois pas assez au courant de ce genre de

travail.

Alors saint Pierre se fâcha et déclara qu'il se croyait aussi capable

de créer un pays que le Seigneur lui-même.

Or, le Seigneur était en train de créer le Smâland. Il n'en avait pas

encore fait la moitié, mais on voyait déjà que cela semblait devenir un

pays admirablement fertile et beau. Notre Seigneur jugea difficile de

repousser la demande de saint Pierre et, en outre, il pensait que nul

ne pouvait gâter une œuvre si bien commencée; il dit:

--Eh bien! si tu veux, nous allons voir qui de nous deux s'entend le

mieux à cette sorte de besogne. Toi, qui es un novice, tu continueras

ceci; moi, je créerai une nouvelle province.

Saint Pierre accepta la proposition, et ils se séparèrent pour

travailler chacun de son côté.

Le Seigneur se dirigea un peu plus vers le sud et se mit en devoir de

créer la Scanie. Ce ne fut pas long. Dès qu'il eut fini, il demanda à

saint Pierre où il en était et le pria de venir voir la nouvelle terre.

--Moi, j'ai fini il y a longtemps, dit saint Pierre, et sa voix

révélait combien il était content de son œuvre.

Lorsque saint Pierre vit la Scanie, il dut avouer qu'il n'y avait que

du bien à en dire. C'était un pays fertile, facile à cultiver, avec de

grandes plaines de tous côtés et peu ou presque pas de montagnes. Il

était évident que le Seigneur avait voulu rendre le pays agréable aux

hommes.

--Oui, c'est un bon pays, dit saint Pierre, mais je crois que le mien

le vaut bien.

--Allons le voir, répartit le Seigneur.

Quand saint Pierre s'était mis à la besogne, la province était déjà

achevée au nord et à l'est. Les parties méridionale et occidentale

étaient donc l'œuvre de saint Pierre. En y arrivant, Notre Seigneur

s'arrêta net tant il fut effrayé.

--Comment? Qu'as-tu fait, saint Pierre?

Saint Pierre regarda et demeura stupide. Il s'était dit que rien ne

vaut pour la terre la chaleur. Aussi avait-il amassé et entassé des

pierres et des rochers et maçonné un haut plateau pour approcher autant

que possible du soleil. Sur cette masse de pierres, il avait enfin

répandu une mince couche d'humus, et avait cru que tout était parfait.

Or, pendant qu'il était allé en Scanie, quelques fortes averses étaient

survenues; il n'en fallait pas davantage pour montrer ce que valait

son travail. Quand le Seigneur vint voir le pays de saint Pierre, tout

le terrain avait été emporté par la pluie, le fond de granit perçait

partout. Aux endroits les plus favorables, une couche de glaise et de

lourd gravier couvrait le roc, mais on voyait que la terre était trop

maigre pour produire autre chose que des sapins, de la mousse et de la

bruyère. L'eau ne manquait pas. Elle avait rempli toutes les crevasses;

partout on voyait des lacs, des rivières, des ruisseaux, pour ne rien

dire des marais et des étangs qui couvraient de vastes étendues. Le

pire était que cette eau était mal répartie: quelques contrées en

possédaient en surabondance, d'autres en manquaient, si bien que des

champs immenses n'étaient que des landes arides, où le sable et la

poussière tourbillonnaient au moindre souffle.

--Quelle était ton intention en créant un pays pareil? demanda le

Seigneur.

Saint Pierre s'excusa: il avait voulu construire un pays aussi élevé

que possible pour qu'il eût beaucoup de soleil.

--Mais il aura aussi à souffrir du froid et de la gelée nocturne,

répliqua le Seigneur, car le froid vient du ciel, lui aussi. J'ai bien

peur que le peu qui poussera ici ne gèle.

Saint Pierre n'avait point songé à cela.

--Oui, ce sera un pays pauvre et exposé aux gelées, conclut le

Seigneur, il n'y a rien à y faire.

Le Seigneur fut très affligé, mais saint Pierre ne se laissa pas

décourager. Il voulut même consoler le Seigneur.

--Ne prends pas cela si à cœur! dit-il. Attends seulement que j'aie

eu le temps de créer un peuple capable de cultiver les marais et de

défricher les champs!

A bout de patience, le Seigneur s'écria:

--Non, non, va en Scanie, dont j'ai fait un pays bon et facile à

cultiver, et crée les Scaniens; je veux créer moi-même le Smâlandais.

Et Notre Seigneur fit le Smâlandais vif, débrouillard, gai, travailleur

et capable, et content de peu afin qu'il pût tirer sa subsistance de

son pauvre pays.

Ainsi finissait l'histoire du petit Mats; si Nils Holgersson avait su

se taire, il n'y aurait rien eu, mais Nils ne pouvait s'empêcher de

demander comment saint Pierre avait réussi à créer les Scaniens.

--Qu'est-ce que tu en penses, toi-même? répondait le petit Mats avec un

air narquois.

Nils se jetait incontinent sur lui, mais Mats n'était qu'un tout petit

garçon et Asa, sa sœur, qui avait un an de plus que lui, accourait

tout de suite à son secours. Elle était très douce, mais dès qu'on

touchait à son frère, elle devenait comme une lionne. Nils Holgersson

ne voulait pas se battre avec une gamine; il leur tournait le dos, s'en

allait et ne les regardait même plus de la journée.

XV

LES CORNEILLES

LA CRUCHE DE GRÈS

Dans le coin sud-ouest du Smâland s'étend un canton nommé Sunnerbo. Le

pays est assez plat et uni; quiconque le voit en hiver, lorsqu'il est

couvert de neige, s'imagine que sous la neige s'étendent des champs

labourés, des seigles verts et des prés de trèfle moissonnés. Mais

lorsque la neige fond au commencement d'avril, ce qui est caché sous la

neige apparaît: ce ne sont que landes de sable arides, rochers nus et

vastes marais. Il y a certes quelques champs, mais si maigres qu'on les

remarque à peine; il y a aussi de petites chaumières grises ou rouges,

mais elles se dissimulent de préférence dans un bouquet de bouleaux

comme si elles craignaient de se montrer.

A la frontière du canton et du Halland, il y a une lande de sable

si vaste que d'un bout on ne distingue pas l'autre bout; la bruyère

y règne toute-puissante, sauf sur une basse colline pierreuse qui

traverse la région et où l'on trouve des genévriers, des sorbiers

et même quelques grands et élégants bouleaux. A l'époque où Nils

Holgersson accompagnait les oies sauvages, on y voyait aussi une petite

cabane entourée d'un lopin de terre défriché, mais les gens qui y

avaient vécu, l'avaient abandonnée. La maisonnette restait vide et le

champ inculte.

En quittant leur cabane, les gens avaient clos la cheminée, les

fenêtres et la porte. Mais ils avaient oublié qu'un carreau d'une des

fenêtres était brisé; le trou était bouché d'un chiffon. En quelques

années, les pluies avaient fait pourrir le chiffon qui céda un jour

sous le bec d'une corneille.

En effet, la colline pierreuse du milieu de la lande n'était point

aussi déserte qu'on aurait pu le croire: elle était habitée par un

peuple nombreux de corneilles. Les corneilles n'y restaient pas,

bien entendu, toute l'année durant. En hiver elles s'en allaient à

l'étranger, en automne elles visitaient tous les champs du Götaland

l'un après l'autre pour manger du blé; en été elles se dispersaient

et vivaient autour des fermes de Sunnerbo, se nourrissant de baies,

d'œufs et d'oisillons; mais tous les printemps elles revenaient dans

la lande pour nicher et élever leurs petits.

La corneille qui avait arraché le chiffon de la fenêtre était un vieux

mâle, nommé Garm Plume-Blanche, mais on ne l'appelait jamais que Fumle,

ou Drumle, ou encore Fumle-Drumle parce qu'il était maladroit, faisait

toujours des sottises et prêtait à la raillerie. Fumle-Drumle[3]

était plus grand et plus fort que toutes les autres corneilles, mais

sa force ne lui servait de rien: il était et demeurait un objet de

risée. Le fait même qu'il appartenait à une très noble famille ne

le protégeait pas. En bonne justice il aurait dû être le chef de la

bande, car depuis un temps immémorial cette dignité avait toujours

appartenu à l'aîné des Plumes-Blanches. Mais dès avant la naissance de

Fumle-Drumle, le pouvoir avait échappé à sa famille, et maintenant une

corneille cruelle et sauvage le détenait. Elle s'appelait la Rafale.

[3] Fumla, drumla, s'y prendre maladroitement, agir en lourdaud.

Le changement de règne venait de ce que les corneilles avaient

abandonné leur ancienne manière de vivre. Peut-être croit-on que toutes

les corneilles vivent de la même façon. C'est une erreur. Il y a des

peuples de corneilles qui mènent une vie honnête, c'est-à-dire qui ne

mangent que des graines, des vers, des chenilles et des animaux déjà

morts, mais d'autres mènent une vie de brigandage, attaquant les jeunes

levrauts et les petits oiseaux et pillant tous les nids qu'ils peuvent

trouver.

Les vieux chefs de la famille des Plumes-Blanches avaient été sévères

et modérés; tant qu'ils avaient conduit la bande, ils avaient forcé les

corneilles à se conduire de façon à ne pas encourir le blâme des autres

oiseaux. Mais les corneilles étaient nombreuses et la pauvreté était

grande parmi elles; elles s'insurgèrent contre les Plumes-Blanches et

confièrent le pouvoir à la Rafale qui était le pire dénicheur de petits

oiseaux et le plus méchant brigand qu'on pût voir, après toutefois sa

femme, la Bourrasque. Sous leur règne, les corneilles avaient inauguré

un genre d'existence qui les faisait craindre et haïr plus même que les

éperviers et les grands-ducs.

Fumle-Drumle n'avait, bien entendu, rien à dire dans la bande.

Toutes les corneilles s'accordaient à dire qu'il ne tenait pas de

ses ancêtres et n'aurait jamais pu être chef. Personne ne se serait

d'ailleurs occupé de lui, s'il n'avait toujours fait des sottises.

D'aucuns disaient que c'était peut-être un bonheur pour lui d'être si

gauche et si stupide; autrement la Rafale et sa femme n'auraient sans

doute point gardé dans la bande un membre de l'ancienne famille des

chefs.

Maintenant ils étaient assez gentils pour lui, et l'emmenaient souvent

dans leurs chasses. Tout le monde pouvait alors voir combien ils

étaient plus habiles et plus intrépides que lui.

Aucune des corneilles ne se doutait que c'était Fumle-Drumle qui avait

arraché le chiffon de la fenêtre; elles auraient été fort surprises de

l'apprendre. Personne ne lui soupçonnait l'audace de s'approcher ainsi

d'une demeure humaine. Lui-même n'en dit rien; il avait ses raisons.

La Rafale et la Bourrasque le traitaient toujours bien pendant le jour

et en présence des autres corneilles, mais une nuit sombre, après que

toutes les autres corneilles s'étaient déjà perchées pour dormir,

il avait été attaqué par deux corneilles et à demi assommé. Après

cet attentat il avait pris l'habitude, dès que venait l'obscurité,

d'abandonner son ancienne place et de se réfugier dans la cabane vide.

Or, un après-midi de printemps, les corneilles ayant fini d'installer

leurs nids, firent une découverte étrange. La Rafale et la Bourrasque

et deux autres corneilles étaient descendues au fond d'un grand trou

dans un coin de la lande. Ce n'était qu'une carrière de sable, mais les

corneilles ne comprenaient pas pourquoi les hommes l'avaient creusée.

Curieuses, elles y venaient sans cesse, tournaient et retournaient

chaque grain de sable. Tout à coup, une avalanche de gravier se détacha

et roula sur elles. Parmi les pierres et les touffes de bruyères

écroulées, elles trouvèrent une grande cruche de terre, fermée d'un

couvercle de bois. Elles voulurent savoir ce que ce vase contenait,

mais essayèrent vainement d'ouvrir le couvercle ou de casser la cruche

à coups de becs.

Interdites, elles contemplaient la cruche, lorsqu'une voix dit:

--Voulez-vous que je vous aide, corneilles?

Elles levèrent la tête. Du bord du trou un renard les regardait.

C'était un des renards les plus beaux de couleur et de taille qu'elles

eussent jamais vus. Son seul défaut était qu'il avait perdu une oreille.

--Si tu as envie de nous rendre service, nous ne refuserons pas, dit la

Rafale, en s'envolant rapidement avec tous ses compagnons.

Le renard sauta au fond et se mit à mordre la cruche et à tirer le

couvercle pour l'arracher, mais il ne réussit pas non plus à l'ouvrir.

--Peux-tu deviner ce qu'il y a dedans? demanda la Rafale.

Le renard fit rouler la cruche et écouta.

--Ce ne peut être que des pièces d'argent, dit-il.

C'était plus que les corneilles n'avaient osé espérer.

--Crois-tu vraiment que c'est de l'argent? demandèrent-elles, les yeux

agrandis de convoitise; car, chose étrange, il n'est rien au monde que

les corneilles aiment autant que l'argent.

--Ecoutez comme elles sonnent! dit le renard en faisant de nouveau

rouler la cruche. Je ne sais malheureusement pas comment les avoir.

--Non, il n'y a pas moyen, soupirèrent les corneilles.

Le renard se frottait la tête de la patte gauche et réfléchissait.

Si, à l'aide des corneilles, il avait pu se rendre maître du mauvais

garnement qui volait avec les oies sauvages et qui lui avait toujours

échappé!

--Je sais bien qui pourrait vous ouvrir la cruche, prononça-t-il enfin.

--Dis-nous son nom! dis-le! criaient les corneilles, et dans leur

ardeur elles volèrent au fond du trou.

--Je ne vous le dirai pas, à moins que vous n'acceptiez mes conditions,

leur fut-il répondu.

Le renard parla alors aux corneilles de Poucet, affirmant qu'il serait

capable d'ouvrir la cruche, si elles pouvaient le faire venir. En

échange de son bon conseil, le renard exigeait que les corneilles

lui livrassent Poucet, après qu'il leur aurait rendu ce service. Les

corneilles, qui n'avaient aucune raison d'épargner Poucet, acceptèrent

la proposition.

Mais le plus difficile n'était pas fait: il fallait trouver les oies

sauvages et Poucet. La Rafale se mit en route lui-même, accompagné de

cinquante corneilles; il promettait d'être bientôt de retour. Mais les

journées passèrent sans que les corneilles le vissent revenir.

ENLEVÉ PAR LES CORNEILLES

_Mercredi, 13 avril._

Les oies sauvages s'étaient réveillées dès l'aube pour manger un peu

avant d'entreprendre la traversée de l'Ostrogothie. L'îlot où elles

avaient dormi était étroit et nu, mais dans l'eau qui le baignait

il y avait assez de plantes pour qu'elles pussent se rassasier. Le

gamin était moins heureux: il avait beau chercher, il ne pouvait rien

découvrir de mangeable.

Affamé, transi par le froid du matin, il regardait autour de lui,

lorsque ses yeux rencontrèrent deux écureuils qui jouaient dans les

arbres sur une pointe de terre en face de l'île. Pensant que les

écureuils n'avaient peut-être pas épuisé leurs provisions d'hiver, Nils

pria le jars de le transporter à terre pour leur demander quelques

noisettes.

Le jars blanc obéit bien vite, mais par malheur les écureuils étaient

si occupés de leur jeu, qu'ils n'écoutèrent pas le gamin. Sautant

d'arbre en arbre, ils s'enfoncèrent de plus en plus dans le bois. Nils

les suivit et perdit bientôt de vue le jars qui était resté au bord de

l'eau.

Poucet avançait péniblement entre des plants d'anémones blanches qui

lui allaient jusqu'au menton, lorsque, tout à coup, il se sentit saisir

par derrière: quelqu'un essayait de le soulever. Il se retourna et vit

une corneille. La corneille l'avait attrapé par le col de sa chemise.

Nils se débattit, mais une seconde corneille arriva à la rescousse,

l'attrapa par un de ses bas et le fit culbuter.

Si Nils Holgersson avait immédiatement appelé au secours, le jars blanc

aurait certes pu l'arracher aux corneilles, mais le gamin pensa qu'il

était de taille à se débarrasser seul de deux corneilles. Il donnait

des coups de pied, frappait, mais les corneilles ne lâchèrent point

prise et réussirent à s'enlever en l'air avec lui. Elles s'y prirent

si imprudemment, que la tête de Nils cogna contre un arbre. Sous la

violence du coup sa vue se troubla et il perdit connaissance.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, il était loin de la terre. Il revint

lentement à lui et d'abord ne comprit ni où il était ni ce qui s'était

passé. Au-dessous de lui s'étendait comme un gros tapis laineux, tissé

de brun et de vert, et qui paraissait déchiré et abîmé; sous les

déchirures et les trous brillait du verre poli: on eût dit que le tapis

était étendu sur une glace.

Puis il vit le soleil monter dans le ciel. Alors la glace qu'on

apercevait dans les accrocs du tapis se mit à scintiller, rouge et or.

C'était magnifique. A ce moment les corneilles s'abaissèrent, Nils se

rendit compte que le grand tapis était la terre, couverte de forêts, et

que les trous et les déchirures étaient des lacs et des marais.

Il se posait une foule de questions. Comment n'était-il pas sur le dos

du jars blanc? Pourquoi tout un essaim de corneilles volaient-elles

autour de lui? Pourquoi enfin était-il secoué et ballotté à en être

disloqué?

Tout à coup il comprit: les corneilles l'avaient enlevé. Le jars blanc

l'attendait sur la rive et les oies allaient ce jour même partir pour

l'Ostrogothie. Quant à lui, on le menait vers le sud-ouest: le soleil

était derrière lui.

Les corneilles n'attachèrent aucune importance à ses prières; elles

volaient tout droit à toute vitesse. Tout à coup l'une d'elles frappa

brusquement l'air de ses ailes en signe de péril; elles descendirent

vite sur une forêt de sapins, s'enfoncèrent entre les branches

enchevêtrées et déposèrent enfin Nils par terre sous un arbre touffu;

un faucon ne l'y eût point découvert.

Cinquante corneilles entouraient le gamin, tournant vers lui des becs

menaçants.

--Maintenant vous me direz peut-être, corneilles, pourquoi vous m'avez

enlevé? dit-il.

A peine le laissa-t-on achever sa question; une grande corneille siffla:

--Tais-toi. Sinon je te crève les yeux.

Nils dut obéir, car elle semblait bien résolue à mettre sa menace à

exécution. Il resta donc assis à fixer les corneilles, tandis que les

corneilles le fixaient.

Plus il les regardait, moins il les aimait. Leurs robes de plumes

étaient terriblement poussiéreuses et mal soignées. Elles semblaient ne

connaître ni bain, ni huilage. Leurs pattes et leurs griffes étaient

enduites de boue desséchée; aux coins de leurs becs il y avait des

restes de nourriture. C'étaient des oiseaux bien différents des oies

sauvages. Il parut à Nils qu'elles avaient l'air cruelles, avides,

farouches et hardies comme des scélérats ou des vagabonds.

«Je suis tombé au pouvoir d'une bande de brigands», pensa-t-il.

A ce moment il entendit au-dessus de sa tête le cri d'appel des oies

sauvages:

«Où es-tu? Je suis ici. Où es-tu? Je suis ici.»

Il comprit que ses compagnons de voyage le cherchaient, mais n'eut pas

le temps de répondre; la grande corneille qui paraissait le chef de

la bande siffla à son oreille: «Songe à tes yeux!» Nils ne put que se

taire.

Les oies sauvages ne pouvaient savoir qu'il était si près d'elles;

après encore deux ou trois appels, leurs cris se perdirent au loin:

«Voilà, Nils Holgersson, se dit le gamin, il faudra maintenant te

débrouiller tout seul. Il s'agit de montrer si tu as appris quelque

chose pendant ces semaines de vie sauvage.»

Au bout d'un instant les corneilles firent mine de se remettre en

route, mais comme elles paraissaient avoir l'intention de le porter à

deux, l'une le tenant par le col de la chemise, l'autre par l'un de ses

bas, le gamin s'écria:

--Il n'y a donc parmi vous personne d'assez fort pour me prendre sur

son dos? Vous m'avez déjà si maltraité, que je me sens tout brisé.

Prenez-moi à califourchon; je ne me jetterai pas à terre, je vous le

promets.

--Si tu crois que nous nous soucions de ta commodité, tu te trompes,

dit le chef. Mais à ce moment, un gros lourdaud hérissé, avec une plume

blanche à l'aile, sortit du groupe et dit:

--N'est-il pas préférable pour nous tous, la Rafale, que Poucet arrive

à destination intact? J'essaierai de le prendre sur mon dos.

--Si tu peux, Fumle-Drumle, je ne demande pas mieux, dit le chef. Mais

ne le laisse pas tomber.

C'était autant de gagné, et Nils se sentit tout content. «Parce qu'on

a été volé par les corneilles, il n'y a pas de quoi perdre courage,

songeait-il. Je saurai bien venir à bout de ces misérables.»

Les corneilles continuaient toujours dans la même direction, vers le

sud-ouest. Il faisait une belle matinée, calme et ensoleillée; partout

les oiseaux chantaient leurs chansons de noces. Dans une haute forêt

sombre, le merle lui-même, les ailes pendantes, le cou gonflé, s'était

posé au sommet d'un sapin et sifflait: «Que tu es belle! Que tu es

belle! Que tu es belle! Aucune autre n'est aussi belle, aussi belle.

Aucune autre n'est aussi belle.» Sa strophe finie, il la recommençait

aussitôt.

Nils passant à ce moment entendit deux ou trois fois la chanson; il mit

ses mains en cornet devant sa bouche et lança comme un appel:

--Nous avons déjà entendu. Nous avons déjà entendu.

--Qui est là? Qui est là? Qui est là? Qui se moque de moi? cria le

merle.

--C'est Volé-par-les-corneilles, qui se moque de ta chanson, répondit

le gamin.

Aussitôt le chef des corneilles se tourna vers lui.

--Gare à tes yeux, Poucet!

Mais Nils pensa: «Tant pis. Je te montrerai que je ne te crains pas.»

On pénétrait toujours plus avant dans le pays; partout il y avait des

forêts et des lacs. Dans un petit bois de bouleaux, une colombe sauvage

s'était posée sur une branche nue; devant elle se tenait un ramier. Il

gonflait ses plumes, faisait onduler son cou, abaissait et relevait

son corps; les plumes de sa gorge bruissaient contre les rameaux; il

roucoulait: «C'est toi, toi, toi qui es la plus belle de la forêt.

Aucune autre n'est aussi belle que toi, toi, toi.»

Le gamin qui passait là-haut, dans l'espace, ne put se taire.

--Ne le crois pas. Ne le crois! cria-t-il.

--Qui, qui, qui est-ce qui me calomnie? roucoulait le ramier, en

essayant d'apercevoir celui qui avait parlé.

--C'est Pris-par-les-corneilles qui te calomnie, répondit le gamin.

De nouveau la Rafale le regarda d'un œil menaçant et lui ordonna de

se taire, mais Fumle-Drumle intervint:

--Laisse-le donc. Les petits oiseaux vont croire que nous autres,

corneilles, sommes devenues drôles et spirituelles.

--Ils ne sont pas si bêtes, dit le chef, mais cette idée lui avait

probablement plu, car il ne réprimanda plus le gamin.

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède · 第 11 / 25 段