Il marchait avec insouciance sur le plateau découvert, et ne semblait

point se rendre compte de sa blancheur ni de sa haute taille qui le

rendaient visible de très loin. C'était d'autant plus étrange que la

tempête de la veille l'avait évidemment fort endommagé. Il boitait de

la patte droite, et son aile gauche traînait par terre. Il ne s'en

conduisait pas moins comme s'il n'y avait pas eu le moindre danger,

happant çà et là un brin d'herbe sans regarder autour de lui. Le petit

Poucet s'était étendu sur le dos du jars, les yeux fixés sur le ciel

bleu. Il était si habitué à monter sur l'oie qu'il pouvait s'y tenir

couché, debout ou assis, comme il voulait.

Etant si insoucieux, comment le gamin et le jars auraient-ils vu

que les trois renards s'étaient glissés sur le plateau? Les renards

savaient qu'il est presque impossible de s'approcher d'une oie dans un

champ découvert: ils ne songeaient d'abord pas à donner la chasse au

jars. Mais n'ayant rien à faire, ils se blottirent dans une crevasse et

rampèrent prudemment vers lui. Ils n'étaient pas loin, lorsque tout à

coup le jars tenta de s'enlever dans l'air. Il battit des ailes, mais

ne réussit pas à s'envoler. A cette vue les renards redoublèrent de

zèle. Ils montèrent dans la plaine et coururent vers lui, s'abritant

derrière des pierres et des tertres. Finalement ils se trouvèrent si

près du jars qu'ils n'avaient plus à prendre qu'un dernier élan pour

sauter sur lui.

A la dernière minute toutefois le jars les aperçut; il fit un bond de

côté; les renards le manquèrent. Cet échec importait peu d'ailleurs,

car il n'avait que deux toises d'avance et en outre il boitait.

Le gamin, monté à reculons sur le jars, bafouait les renards en criant:

«Vous vous êtes trop gavés de viande de mouton, renards. Vous ne pouvez

même pas attraper une oie à la course.» Il les raillait tant que les

renards devinrent comme fous de rage et se jetèrent éperdument à la

poursuite du jars.

Le jars courut droit vers la grande crevasse. Arrivé au bord, il donna

un coup d'ailes et la franchit.

A ce moment, les renards le touchaient presque.

Une fois sur l'autre bord, il continua de courir quelques mètres, mais

Nils lui caressa le cou en disant:

--Tu peux t'arrêter, jars.

En même temps ils entendirent derrière eux des cris féroces, un

crissement de griffes et un bruit de chutes lourdes. Les renards

avaient disparu.

Le lendemain, le gardien du phare de la Grande île Karl trouva, sous

sa porte, un morceau d'écorce où était écrit en lettres gauches et

anguleuses:

«Les renards de la Petite île sont tombés dans le Trou de l'Enfer. Vous

pouvez aller les ramasser.»

XIII

DEUX VILLES

LA VILLE DU FOND DE LA MER

_Samedi, 9 avril._

La nuit suivante fut calme et sereine. Les oies sauvages ne prirent

même pas la peine de chercher un abri dans les grottes, mais dormirent

sur le haut plateau. Nils s'était couché dans l'herbe à côté d'elles.

Il faisait un beau clair de lune, si beau que Nils avait du mal à

s'endormir. Il se demandait combien de temps il avait passé avec les

oies, et calculait qu'il avait quitté sa maison depuis trois semaines.

Il se rappela tout à coup que ce soir-là était la veille de Pâques.

«C'est cette nuit que les sorcières reviennent de Blâkulla», se dit-il

en riant; car il avait bien un peu peur du neck et des tomtes, mais il

ne croyait pas du tout aux sorcières.

S'il y en avait eu dehors ce soir, on les aurait vues. Tout l'espace

était si éclairé qu'on aurait aperçu le moindre point noir dans le ciel.

Pendant qu'il songeait ainsi, le nez en l'air, il aperçut tout à coup

quelque chose de très joli. Le disque de la lune, rond et plein, était

très haut dans le ciel, et devant ce disque volait un grand oiseau.

Il ne dépassa point la lune; on eût dit qu'il en sortait. L'oiseau

paraissait tout noir contre le fond clair, ses ailes s'étendaient d'un

bord à l'autre du disque. Il volait si droit qu'il semblait dessiné sur

le rond lumineux. Le corps était petit, le cou long et fin; les pattes,

qui pendaient, étaient également très longues et très minces. Ce ne

pouvait être qu'une cigogne.

C'était M. Ermenrich. Il descendit à côté de Nils et le poussa du bec

pour l'éveiller. Nils se redressa vite.

--Je ne dors pas, monsieur Ermenrich. Comment se fait-il que vous soyez

dehors au milieu de la nuit? Comment cela va-t-il à Glimmingehus?

Voulez-vous parler à mère Akka?

--Il fait trop clair pour dormir cette nuit, répondit la cigogne. Aussi

ai-je entrepris ce voyage pour te voir, ami Poucet. Une mouette m'a

appris où tu étais. Je ne me suis pas encore installé à Glimmingehus,

nous sommes encore en Poméranie.

Nils fut très heureux de revoir M. Ermenrich. Ils causaient comme de

vieux amis. Enfin M. Ermenrich proposa à Nils de faire un vol dans

cette belle nuit.

Nils ne demandait pas mieux, pourvu qu'il fût de retour auprès des oies

au lever du soleil. La cigogne lui promit de le ramener à temps; ils se

mirent en route. M. Ermenrich vola droit sur la lune. Ils montaient,

montaient, la mer semblait s'abaisser, mais le vol était si étrangement

léger qu'on avait l'impression de flotter immobile dans l'air.

Ils n'avaient volé qu'un petit moment, sembla-t-il à Nils, quand la

cigogne descendit à terre. Ils abordèrent sur une grève déserte,

couverte de sable fin et uni. Le long de la côte s'étendait une longue

rangée de collines de sable mouvant couronnées de touffes d'élymes.

Elles n'étaient pas très hautes, mais elles empêchaient Nils de rien

voir de l'intérieur des terres.

M. Ermenrich se posa sur une des dunes, plia sous lui une de ses

pattes, inclina le cou en arrière pour fourrer son bec sous son aile et

dit à Poucet:

--Tu peux te promener un peu ici pendant que je me repose. Mais ne va

pas trop loin, pour pouvoir me retrouver.

Nils résolut aussitôt de grimper sur une colline pour voir le pays.

Au premier pas qu'il fit, son sabot heurta un objet dur. Il se pencha

et vit dans le sable une petite monnaie de cuivre, si rongée par le

vert-de-gris qu'elle était presque transparente. Elle était en si

mauvais état qu'il ne se soucia même pas de la ramasser, mais la rejeta

du bout du pied.

Lorsqu'il se redressa, il fut stupéfait: à deux pas de lui s'élevait un

mur sombre avec une grande porte flanquée de deux tours.

Là où, l'instant d'avant, s'étendait la mer vaste et miroitante,

courait maintenant un mur crénelé, orné de tours et de tourelles.

Et devant lui, où tout à l'heure il n'y avait qu'une mince bande de

varech, s'ouvrait la grande porte.

Nils comprit qu'il y avait de la sorcellerie dans cette transformation,

mais il n'eut aucunement peur. La porte et le mur étaient tous les

deux si superbes qu'il eut seulement envie de voir ce qu'il y avait de

l'autre côté.

Sous la profonde voûte, des gardes, vêtus de costumes bariolés et

bouffants, jouaient aux dés, leurs longues haches posées à côté d'eux.

Ils ne songeaient qu'au jeu et ne firent pas attention au gamin qui

passa rapidement.

De l'autre côté de la porte il trouva une vaste place, pavée de grandes

dalles. Tout autour s'élevaient de hautes maisons entre lesquelles

s'ouvraient de longues rues étroites.

La place fourmillait de gens. Les hommes portaient de longs manteaux

bordés de fourrure sur des vêtements de soie; des barrettes ornées de

plumes, et posées de côté, coiffaient leurs têtes; sur leurs poitrines

pendaient de lourdes chaînes d'or. Ils étaient tous beaux comme des

rois. Les femmes avaient des coiffes très hautes et pointues, de

longues robes et des manches étroites. Elles étaient superbement

vêtues, mais moins brillamment toutefois que les hommes. Tout cela

semblait surgir du vieux livre de contes que la mère de Nils en de

rares occasions sortait de son coffre pour lui montrer. Il ne pouvait

en croire ses yeux.

La ville elle-même était cependant plus merveilleuse que les habitants.

Chaque maison était bâtie de façon à avoir pignon sur rue. Les pignons

étaient si ornés qu'ils semblaient rivaliser de splendeur. Quand on

découvre tout à coup tant de choses étonnantes, on ne saurait se

souvenir de tout, mais Nils se rappela plus tard avoir vu des pignons à

redents avec, sur les degrés, des images du Christ et des Apôtres, et

d'autres couverts de statues placées dans des niches, d'autres encore

ornés de morceaux de verres multicolores ou de raies et de quadrillés

formés de marbres blancs et noirs.

Tout en admirant ces belles choses, Nils fut saisi d'une espèce

d'inquiétude. «Jamais mes yeux n'ont rien vu, pensait-il, jamais plus

ils ne verront rien de pareil.» Et il se mit à courir vers l'intérieur

de la ville, montant et descendant des rues et des rues.

Ces rues étaient étroites et resserrées, mais elles n'étaient pas vides

et tristes comme celles des villes qu'il connaissait. Il y avait du

monde partout. Des vieilles femmes filaient sur le pas des portes.

Elles travaillaient sans l'aide d'un rouet, en se servant simplement

d'une quenouille. Les échoppes et les boutiques des marchands étaient

ouvertes sur la rue comme les baraques des foires. Tous les artisans

travaillaient dehors. Ici on préparait de l'huile, là on corroyait des

peaux, plus loin on voyait une corderie. Si Nils en avait eu le loisir,

il aurait pu apprendre tous les métiers. Les armuriers martelaient

le métal pour faire de minces plastrons de cuirasse, les orfèvres

sertissaient des pierres précieuses dans des bagues et des bracelets,

les cordonniers mettaient des semelles à de souples souliers rouges,

les tireurs d'or tordaient du fil d'or, les tisserands brochaient des

étoffes d'or et de soie. Mais Nils n'avait pas le temps de s'arrêter.

Il courait vite par les rues pour voir le plus de choses possible avant

que tout disparût.

Le haut rempart entourait partout la ville, l'enfermant comme une

clôture enferme un champ; à chaque bout de rue on le revoyait, couronné

de tours et crénelé. Au sommet du mur, des soldats en harnais,

brillants et casqués, montaient la garde. Après avoir traversé toute

la ville, Nils arriva à une seconde porte. De l'autre côté s'étendait

la mer avec le port. Des navires d'un modèle ancien avec des bancs

de rameurs et de hautes constructions à l'avant et à l'arrière y

chargeaient ou déchargeaient leurs cargaisons. Portefaix et marchands

couraient en tous sens. Partout régnaient une activité et une animation

extraordinaires.

Mais Nils ne se donnait toujours pas le temps de s'arrêter. Il

rebroussa chemin et arriva bientôt sur la grande place. Là, s'élevait

la cathédrale avec trois tours très hautes, et des portails profonds,

ornés de statues. Les tailleurs de pierre avaient si bien sculpté les

murs qu'à peine y voyait-on une pierre qui ne fût pas travaillée.

En face, une maison était surmontée d'une tour mince qui s'élançait

vers le ciel. Ce devait être l'hôtel de ville. Entre l'hôtel de ville

et l'église, tout autour de la place, les maisons à pignons étaient

merveilleusement ornées.

Nils commençait à se fatiguer et à avoir chaud à force de courir. Il

pensait avoir vu les plus belles choses. Aussi s'engagea-t-il plus

lentement dans une rue où les citadins achetaient sans doute leurs

beaux vêtements, car il voyait beaucoup de monde devant les étalages;

les marchands déployaient devant leurs clients des soies à ramages

épaisses et raides, de lourds tissus d'or, des velours changeants, des

gazes légères et des dentelles fines comme des toiles d'araignée.

Tant que le gamin avait couru très vite à travers les rues, personne ne

l'avait remarqué. On avait pu le prendre pour une petite souris grise.

Mais maintenant qu'il marchait lentement, l'un des marchands l'aperçut

et se mit à lui faire des signes.

D'abord, le gamin eut peur et voulut se sauver, mais le marchand ne

cessait pas de l'appeler et de sourire, en étalant une pièce de damas

magnifique comme pour l'attirer.

Nils secoua la tête. «Jamais je ne serai assez riche pour acheter un

seul mètre de cette étoffe», pensa-t-il.

On l'avait maintenant aperçu dans toutes les boutiques de la rue.

Partout où il portait ses regards, un marchand lui faisait des signes.

Ils quittaient leurs riches clients et ne s'occupaient que de lui.

Il les vit se précipiter vers les coins les plus reculés de leurs

boutiques et en retirer leurs plus précieuses marchandises; leurs mains

tremblaient d'empressement et de hâte, lorsqu'ils les étalaient sur le

comptoir.

Comme Nils faisait mine de continuer son chemin, l'un deux s'élança

dehors, courut à lui et déposa à ses pieds une pièce de tissu d'argent

et des tapisseries où scintillaient des couleurs ardentes. Nils ne put

s'empêcher de rire. Le marchand croyait-il donc qu'un pauvre diable

comme lui pouvait acheter de pareilles choses? Il s'arrêta et tendit

ses deux mains vides pour faire comprendre qu'il ne possédait rien et

qu'on devait le laisser tranquille.

Le marchand ne voulut rien savoir: il leva un doigt, agita la tête et

poussa vers Nils tout ce tas de richesses.

«Est-ce possible qu'il vende tout cela pour une seule pièce d'or?» se

demandait Nils.

Le marchand tira de sa bourse une méchante petite monnaie usée, la plus

petite possible, et la montra à Nils. Et dans son désir de vendre, il

ajouta encore au tas de marchandises deux grands et lourds gobelets

d'argent.

Interdit, Nils commença à fouiller ses poches. Il savait bien qu'il

n'avait pas un liard, mais il ne put s'empêcher de s'en assurer.

Tous les autres marchands tendaient le cou pour voir le résultat de

cette démarche; dès qu'ils virent le gamin chercher dans ses poches,

ils s'élancèrent eux aussi par-dessus leurs comptoirs, les mains

chargées de bijoux d'or et d'argent qu'ils lui offraient. Et tous ils

lui faisaient comprendre qu'ils ne demandaient en échange qu'un seul

petit sou.

Mais le gamin dut retourner les poches de sa veste et de son pantalon

pour leur montrer qu'il n'avait rien. Alors ils eurent les larmes aux

yeux de déception, tous ces riches marchands! Nils fut si touché de

leur désolation et de leur mine angoissée qu'il se creusa la tête pour

savoir comment les aider. Tout à coup il se rappela la petite monnaie

rongée de vert-de-gris qu'il avait vue sur la grève.

Il se mit à courir, et la chance le guida: il retrouva la porte par

où il était entré. Il sortit de la ville, se retrouva sur la grève et

commença à chercher le petit sou de cuivre.

Il le trouva en effet, mais lorsqu'il l'eut ramassé et voulut retourner

dans la ville, il ne vit que la mer devant lui. Point de rempart, point

de porte, pas de gardiens, pas de rues, pas de maisons, rien que la mer.

Le gamin ne put retenir ses larmes.

A ce moment M. Ermenrich se réveilla et s'approcha de lui. Nils ne

l'entendit pas, et la cigogne dut le pousser du bec pour attirer son

attention.

--Je crois que tu dors, comme moi, dit-elle.

--Ah! monsieur Ermenrich! s'écria Nils. Quelle est cette ville qui

était ici tout à l'heure?

--Tu as vu une ville? dit la cigogne. Tu as dormi et rêvé, c'est bien

ce que j'ai dit.

--Non, je n'ai pas rêvé, affirma Nils, et il raconta ce qu'il avait vu.

M. Ermenrich l'écouta, puis il dit:

--Pour ma part, Poucet, je crois que tu t'es endormi ici sur la grève

et que tu as rêvé. Mais je ne te dissimulerai pas que Bataki, le

corbeau, qui est le plus savant des oiseaux, m'a une fois raconté

qu'il y aurait eu jadis ici au bord de l'eau une ville appelée Vineta.

Elle était si opulente et si heureuse que jamais cité ne fut plus

magnifique; malheureusement ses habitants s'adonnèrent au luxe et à

l'arrogance. En punition la ville de Vineta aurait été submergée par

une violente marée et engloutie par la mer, à ce que Bataki prétend.

Mais ses habitants ne peuvent pas mourir, et leur ville ne disparaît

pas non plus. Une nuit tous les cent ans elle surgit des flots dans

toute sa splendeur, et reste à la surface de la terre pendant une heure.

--Oui, il faut que ce soit vrai, dit Nils, car je l'ai vue.

--Mais l'heure écoulée, la ville s'enfonce de nouveau dans la mer, à

moins toutefois qu'un des marchands de Vineta ait pu vendre quelque

chose à un être vivant. Si tu avais eu la moindre petite monnaie,

Poucet, pour payer les marchands, Vineta serait restée ici sur la

terre, et ses habitants auraient pu vivre et mourir comme les autres

mortels.

--Monsieur Ermenrich, dit Nils, je comprends maintenant pourquoi vous

êtes venu me chercher au milieu de la nuit. C'est parce que vous avez

pensé que je pourrais sauver la vieille ville. Je suis très triste que

votre plan ait échoué, monsieur Ermenrich.

Il mit ses mains sur ses yeux et éclata en sanglots. On n'aurait pu

dire qui avait l'air le plus désolé, du gamin ou de M. Ermenrich.

LA VILLE VIVANTE

_Lundi, 11 avril._

Le lundi de Pâques, les oies sauvages et Poucet volaient dans la soirée

au-dessus de Gottland.

La grande île s'étendait sous eux, unie et plate. La terre était

divisée en carreaux comme en Scanie, et il y avait beaucoup d'églises

et de fermes. Mais ici les petits bois entre les champs étaient plus

nombreux; il n'y avait nulle part de châteaux avec des tours et de

vastes parcs comme en Scanie.

Les oies sauvages avaient choisi la route de Gottland à cause de

Poucet. Depuis deux jours il n'était plus le même et n'avait pas dit

un seul mot gai; il songeait toujours à la ville qui lui était apparue

si mystérieusement. Il n'avait jamais rien vu d'aussi beau et il se

désolait de n'avoir pu la sauver.

Akka et le grand jars essayaient en vain de persuader à Nils qu'il

avait été victime d'un rêve ou d'un mirage, mais il ne voulait rien

entendre. Il était si sûr d'avoir bien réellement vu ce qu'il avait vu!

Personne ne put le convaincre. Il persistait dans sa tristesse au point

que ses camarades de voyage commencèrent à s'inquiéter.

Au moment où Nils était le plus désolé, la vieille Kaksi rejoignit

enfin la bande. Elle avait été jetée par la tempête sur Gottland et

avait traversé l'île dans toute son étendue; quelques corneilles lui

avaient enfin appris que ses camarades se trouvaient à la Petite île

Karl. En apprenant le sujet de la tristesse de Nils, elle s'écria:

--Si Poucet regrette une vieille ville, nous saurons le consoler. Venez

seulement et je vous conduirai à un endroit que j'ai vu hier. Il n'aura

plus à s'attrister longtemps.

Là-dessus, les oies avaient pris congé des moutons et s'étaient mises

en route.

C'était une belle soirée paisible. Le temps était tiède et printanier,

les arbres avaient de gros bourgeons, des fleurs couvraient le sol

dans les bois et les prés; les longs chatons des peupliers flottaient

au vent, et dans les petits jardins devant toutes les maisonnettes les

groseilliers étaient déjà verts.

Le printemps et l'éclosion des bourgeons avaient fait sortir les hommes

sur les routes et dans les cours, et partout on jouait. Non seulement

les enfants, mais aussi les grandes personnes s'occupaient de jeux

d'adresse. On s'exerçait à jeter des pierres, on lançait des balles

avec une telle force qu'elles atteignaient presque les oies. Cela

faisait plaisir de voir jouer les grandes personnes, et Nils se serait

réjoui s'il avait pu oublier sa peine de n'avoir pu sauver la ville de

Vineta.

Il dut cependant reconnaître que c'était un beau voyage. L'air était

rempli de chants et de sonorités. Les petits enfants dansaient des

rondes en chantant. L'Armée du Salut était sortie. Nils vit une foule

de gens, vêtus de rouge et de noir, assis dans un bois et jouant de la

guitare et des instruments de cuivre. Sur une route s'avançaient des

groupes nombreux. C'étaient des _Bons Templiers_[2] qui revenaient

d'une excursion. Il les reconnut à leurs bannières aux inscriptions

d'or. Ils chantaient chanson sur chanson, et ne s'arrêtèrent point de

chanter aussi longtemps qu'il put les entendre.

[2] Membres d'une société de tempérance.

Nils ne put jamais depuis ce jour se souvenir de Gottland sans songer

en même temps à des jeux et à des chants.

Un bon moment Nils avait regardé en bas; tout à coup il leva les yeux.

Qui pourrait décrire son étonnement! Sans qu'il l'eût remarqué, les

oies avaient quitté l'intérieur de l'île et volaient le long de la côte

occidentale. La mer bleue et vaste s'étendait devant lui. Toutefois, ce

n'était point la mer qui causait sa stupéfaction, mais une ville qui se

dressait au bord de l'eau.

Nils venait de l'est, et le soleil avait commencé à descendre vers

l'ouest. Comme on approchait de la ville, les remparts, les tours, les

hauts pignons et les églises se dessinaient tout noirs sur le ciel

illuminé. On ne pouvait en distinguer les détails, et au premier abord

il sembla à Nils que c'était une ville toute pareille en splendeur à

celle qu'il avait vue dans la nuit de Pâques.

Lorsqu'il fut tout proche, il remarqua que cette ville était à la fois

semblable à la ville surgie de la mer et fort différente. Il y avait

la même différence qu'entre un homme que l'on a vu un jour couvert de

pourpre et de bijoux et que l'on rencontrerait le lendemain dans le

dénûment et en haillons.

Certainement cette ville avait dû ressembler à celle qu'il évoquait.

Comme l'autre elle était ceinte de murailles avec des tours et des

portes. Mais les tours de la ville restée sur la terre étaient sans

toits, vides et abandonnées. Les portes n'avaient plus de battants, les

gardiens et les soldats avaient disparu. Toute l'ancienne splendeur

s'était évanouie. Il ne restait que le squelette de pierre nu et gris.

Lorsque Nils fut arrivé au-dessus de la ville, il vit qu'elle était

en grande partie composée de petites maisons basses, entre lesquelles

subsistaient encore çà et là quelques pignons élevés et de vieilles

églises. Les murs des pignons étaient blanchis à la chaux et sans

ornements, mais Nils qui venait de voir la ville engloutie croyait

comprendre comment ils avaient été ornés. De même pour les églises. La

plupart d'entre elles étaient sans toit et vides. Les fenêtres béaient

sans vitraux, l'herbe poussait entre les dalles, et le lierre grimpait

le long des murs. Mais Nils savait comment elles avaient été: couvertes

d'images et de peintures, le chœur orné d'autels et de croix dorées

devant lesquels s'agitaient des prêtres en robes brodées d'or.

Le gamin vit aussi les rues étroites qui étaient presque vides ce soir

de fête. Il savait, lui, quel flot de gens forts et superbes y avait

circulé jadis. Il savait qu'elles avaient été comme de vastes ateliers

pleins d'ouvriers de toutes sortes.

Mais ce que Nils ne voyait pas, c'est que la ville est belle et

merveilleuse encore aujourd'hui. Il ne voyait ni le charme des

maisonnettes confortables dans les rues retirées, avec leurs géraniums

rouges derrière les carreaux brillants des fenêtres, ni les nombreux

jardins aux allées bien soignées, ni la beauté des ruines enguirlandées

de plantes grimpantes. Ses yeux, éblouis par la splendeur du passé, ne

pouvaient rien découvrir de bon dans le présent.

Les oies passèrent deux ou trois fois sur la ville afin que Poucet

pût tout voir à son aise, puis elles finirent par descendre et

s'installèrent pour la nuit sur les dalles couvertes d'herbe d'une

église en ruine.

Elles dormaient déjà que Poucet regardait encore, à travers les voûtes

effondrées, le ciel rose pâle du soir. Il finit par se persuader qu'il

ne devait plus se désoler de n'avoir pu sauver la ville submergée.

Non, il ne se désolerait pas puisqu'il avait vu cette ville-ci. Si

l'autre n'avait pas été engloutie de nouveau par la mer, elle aurait

peut-être fini par déchoir comme celle-ci. Elle n'aurait probablement

pas pu résister au temps et à la destruction; bientôt elle aurait, elle

aussi, présenté des églises sans toit et des maisons sans ornements et

des rues vides et inanimées. Il valait mieux qu'elle restât, toute sa

splendeur intacte, dans le gouffre mystérieux.

Beaucoup d'entre les jeunes pensent comme Nils. Mais lorsqu'on vieillit

et qu'on s'est habitué à se contenter de peu, on préfère le Visby qui

existe à une belle Vineta au fond de la mer.

XIV

LA SAGA DU SMÂLAND

_Mardi, 12 avril._

Les oies sauvages avaient heureusement traversé la mer et étaient

descendues dans le canton de Tjust, dans le nord du Smâland. Le

canton de Tjust semble n'avoir pu décider s'il voulait être terre ou

mer. Partout des fjords s'enfoncent dans l'intérieur et découpent la

terre en îles et en presqu'îles, en caps et en isthmes. La mer est

une intruse à laquelle seules les collines et les montagnes ont pu

résister; les terres basses ont disparu sous l'eau.

Les oies arrivèrent sur le soir; le pays était beau avec ses

petites collines ceintes de bras de mer scintillants. Nils pensa

involontairement au Blekinge: c'était encore une province où la terre

et la mer se rencontraient d'une manière douce et tranquille, se

montrant l'une à l'autre leurs meilleures qualités.

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède · 第 10 / 25 段