Il s'arrêta un moment et jeta un regard inquiet sur son camarade

pour voir comment il prendrait cette assertion, mais le jeune homme

continuait à manger tranquillement son pain et lui fit seulement signe

de poursuivre son récit.

--Dès que le papillon fut devenu un rocher de calcaire, une foule

de graines d'herbes et d'arbres apportées par le vent essayèrent de

s'y enraciner. Elles ne trouvèrent que difficilement à s'accrocher

sur le rocher nu et glissant. Longtemps il n'y eut que la laîche qui

put y pousser. Puis vinrent la fétuque et l'hélianthème. Mais encore

aujourd'hui il n'y a pas assez de plantes ici sur le plateau pour

cacher tout à fait le roc, car il apparaît partout. Et nul ne pourrait

songer à labourer ni à semer ici, tant la couche de terre est mince.

--Mais si tu admets que le plateau et les hauteurs sont formés par le

corps du papillon, tu as le droit de demander d'où est venue la terre

qui s'étend en bas tout autour.

--J'allais te le demander.

--Eh bien! rappelle-toi que l'île a séjourné dans la mer pendant un

grand nombre d'années, et pendant ce temps toutes ces choses que la

mer roule, le varech, et le sable, et les coquilles, se sont amassées

là. Et puis, des deux côtés du plateau, il y a eu des éboulements de

pierres et de terre. C'est ainsi que l'île a eu des côtes larges où le

blé et les fleurs et les arbres peuvent pousser.

Ici, en haut, sur le dos du papillon, on ne trouve que des brebis et

des vaches et de tout petits chevaux, ici ne demeurent que des vanneaux

et des pluviers; et il n'y a pas d'autres constructions que les moulins

à vent et les pauvres cabanes de pierre où nous autres, bergers, nous

abritons. Mais sur les rives, il y a de gros villages de paysans et des

églises et des presbytères, des hameaux de pêcheurs et toute une ville.

Il s'arrêta et regarda l'autre. Celui-ci avait fini son repas et

était occupé à resserrer son sac à provisions. «Je voudrais savoir,

commença-t-il enfin, à quoi tu veux en venir?»

--Ah, voici, dit le berger en baissant la voix; il chuchotait presque,

et ses petits yeux, fatigués à force d'épier tout ce qui n'existe

pas, plongeaient dans le brouillard; voici ce que je voudrais savoir:

les paysans qui habitent les cours fermées là-bas sous le plateau, et

les pêcheurs qui prennent le hareng dans la mer, et les marchands de

Borgholm, les baigneurs qui viennent tous les étés, et les voyageurs

qui se promènent dans les ruines du château de Borgholm, les chasseurs

qui en automne viennent tirer la perdrix, et les peintres qui

s'installent sur ce sommet, et peignent les moutons et les moulins à

vent--je voudrais savoir si jamais quelqu'un d'entre eux a compris que

cette île était un papillon qui a volé dans l'air avec de grandes ailes

brillantes?

--Oh si, dit le jeune pâtre, quelqu'un d'entre eux qui se sera assis

un soir au bord de la falaise, qui aura entendu les rossignols chanter

dans les bocages au-dessous de lui, et aura contemplé le détroit de

Kalmar, a dû comprendre que cette île n'a pas pu être créée comme

toutes les autres.

--Je voudrais savoir, continua le vieillard, si aucun d'eux n'a eu

le désir de donner aux moulins des ailes si grandes qu'elles pussent

monter dans le ciel, si grandes qu'elles auraient la force de soulever

toute l'île hors de la mer et de la faire voler comme un papillon parmi

les papillons?

--Il y a du vrai dans ce que tu dis, répliqua le jeune homme, car les

nuits d'été, lorsque le ciel forme une immense voûte bleue au-dessus de

l'île, il m'a bien semblé parfois qu'elle voulait s'élever de la mer et

s'envoler.

Mais le vieillard qui avait enfin amené le jeune homme à parler, ne

l'écoutait pas: «Je voudrais savoir, continua-t-il encore plus bas,

si quelqu'un pourrait m'expliquer pourquoi ici, sur le plateau, on

éprouve cette nostalgie; je l'ai sentie tous les jours de ma vie, et je

crois qu'elle s'insinue dans la poitrine de tous ceux qui vivent ici.

Je voudrais savoir si personne n'a compris que cette langueur vient

simplement de ce que l'île entière est un papillon qui aspire après ses

ailes.»

XII

LA PETITE ILE KARL

LA TEMPÊTE

_Vendredi, 8 avril._

Les oies sauvages avaient passé la nuit à la pointe nord de l'île

et se dirigeaient vers la terre ferme. Un vent du sud assez fort

soufflait dans le détroit de Kalmar et les avait jetées vers le nord.

Elles n'en volaient pas moins avec une bonne vitesse vers la terre;

elles approchaient déjà des premiers îlots de la côte; tout à coup

elles entendirent un bruit puissant, comme si une foule d'oiseaux aux

fortes ailes venaient derrière elles; subitement l'eau devint noire.

Akka arrêta net le mouvement de ses ailes et se laissa tomber vers la

mer. Mais avant que les oies eussent atteint l'eau, la tempête d'ouest

les surprit. Elle chassait déjà devant elle des nuages de poussière,

de l'écume salée et des petits oiseaux; elle entraîna aussi les oies

sauvages, les culbuta et les rejeta vers le large.

Ce fut une tempête épouvantable. Les oies essayèrent à maintes reprises

de revenir en arrière, mais elles ne purent, et furent emportées à la

dérive dans la Baltique. La tempête les eut bientôt entraînées au delà

d'Œland; la mer s'étendait, vide et déserte, devant elles. Il n'y

avait qu'à céder à la violence du vent.

Akka, s'étant rendu compte qu'il n'y avait pas moyen de retourner en

arrière, résolut pour ne pas se laisser entraîner à travers toute la

Baltique, de descendre se reposer sur l'eau. La houle était déjà forte

et grossissait à chaque instant. Les lames se déroulaient, glauques,

surmontées de crêtes d'écume blanche. Chacune était dépassée par la

suivante. On eût dit qu'elles luttaient à qui monterait le plus haut

et écumerait le plus fort. Mais les oies sauvages ne craignaient point

la houle. Elles ne se fatiguaient pas à nager: elles se laissaient

balancer des crêtes aux vallées des vagues, et s'amusaient comme des

enfants dans une escarpolette. Leur seule inquiétude était que la bande

ne fût dispersée. Les pauvres oiseaux de terre qui passaient là-haut,

emportés dans la tempête, criaient jalousement: «Vous n'êtes pas

malheureux, vous qui savez nager.»

Les oies sauvages n'étaient cependant pas hors de danger. D'abord le

bercement sur les vagues leur donnait sommeil. A chaque instant elles

portaient la tête en arrière pour glisser leur bec sous l'aile et

dormir. Or, rien n'est plus dangereux que de céder ainsi au sommeil;

Akka leur criait sans cesse: «Ne vous endormez pas, oies sauvages;

celle qui s'endort s'éloigne de la bande. Celle qui s'éloigne de la

bande est perdue.»

Malgré tous leurs efforts, l'une après l'autre s'endormirent, et

Akka elle-même sommeillait déjà, lorsque soudain elle vit quelque

chose de rond et de noir surgir du sommet d'une vague. «Des phoques!

Des phoques! Des phoques!» cria-t-elle d'une voix aiguë en s'élevant

rapidement avec des claquements d'ailes. Il était temps; la dernière

oie était à peine hors de l'eau que les phoques faillirent lui happer

les pattes.

De nouveau les oies sauvages étaient dans la tempête qui les chassait

toujours vers le large. Aucune terre en vue, la mer vaste et déserte de

tous côtés.

Dès qu'elles osèrent, elles se posèrent encore une fois sur l'eau.

Mais après avoir été balancées un moment sur les vagues, le sommeil

revenait. Et dès qu'elles s'endormaient, les phoques approchaient. Si

la vieille Akka n'avait pas fait bonne garde, aucune des oies n'aurait

échappé à l'ennemi.

La tempête continua toute la journée; elle fit des ravages

terribles parmi les foules d'oiseaux qui à cette époque de l'année

accomplissaient leurs grands voyages annuels. Un grand nombre d'entre

eux furent emportés loin de leur route et moururent de faim; d'autres,

épuisés de fatigue, s'affaissèrent dans les vagues et se noyèrent.

Beaucoup furent écrasés contre des flancs de rochers, d'autres furent

la proie des phoques.

Vers le soir, comme la tempête ne semblait point vouloir s'apaiser,

Akka commença à se demander si elle et toute la bande allaient périr.

Elles étaient à bout de forces, et ne découvraient aucun refuge. On

n'osait même plus flotter un moment sur l'eau, car la mer s'était

couverte de grands bancs de glace qui s'entre-choquaient et auraient pu

écraser les oies. Elles essayèrent bien de se poser sur la glace, mais

le vent les balaya; une autre fois les cruels phoques grimpèrent sur la

glace.

Au coucher du soleil, les oies volaient encore, angoissées devant

l'approche de la nuit. Les ténèbres semblaient tomber plus tôt qu'à

l'ordinaire ce soir si rempli de dangers.

Et toujours pas de terre. Le ciel était couvert, la lune était cachée

et les ténèbres s'épaississaient. La nuit se remplissait d'épouvante

et faisait trembler les cœurs les plus braves. Des cris d'oiseaux

de passage en détresse avaient retenti sur la mer toute la journée,

sans que personne y eût fait grande attention, mais maintenant qu'on

ne voyait plus d'où ils partaient, ils paraissaient sinistres et

effrayants. Là-bas sur la mer, les blocs de glace s'entre-choquaient

avec un grand bruit. Les phoques faisaient entendre leurs féroces

chants de chasse. Le ciel et la terre semblaient vouloir s'écrouler.

LES MOUTONS

Depuis quelques instants Nils avait les yeux fixés sur la mer. Tout

à coup il lui sembla qu'elle bruissait plus fort. Il leva les yeux.

Devant lui, à quelques mètres seulement, se dressait une paroi rocheuse

et nue; en bas, les vagues s'éparpillaient en une écume jaillissante.

Les oies sauvages piquaient droit sur le rocher, et Nils prévoyait

qu'ils seraient fatalement écrasés contre la dure muraille.

Il eut à peine le temps de s'étonner que le danger n'eût point été

aperçu par Akka; déjà on arrivait sur la montagne. Alors seulement il

vit que devant eux s'ouvrait la cavité demi-circulaire d'une grotte.

Les oies s'y engouffrèrent; elles étaient sauvées.

La première chose que firent les voyageuses, avant même de songer à se

réjouir de leur chance, fut de se compter. Akka, Yksi, Kolme, Neljä,

Viisi, Kuusi, les six jeunes oisons, le jars blanc, Finduvet et Poucet

étaient là; seule manquait Kaksi de Nuolia, la première oie de gauche;

personne ne savait ce qu'elle était devenue.

Toutefois, les oies ne s'inquiétèrent pas trop: Kaksi était vieille et

expérimentée; elle connaissait leurs chemins et leurs habitudes, et

saurait bien les retrouver.

Alors seulement elles commencèrent à regarder autour d'elles dans la

caverne. Il y entrait encore assez de lumière du dehors pour qu'elles

pussent voir qu'elle était profonde et vaste. Elles se réjouissaient

d'avoir trouvé un si bon gîte, quand tout à coup l'une d'elles aperçut

quelques points luisants et verts qui brillaient dans un recoin sombre.

--Ce sont des yeux! s'écria Akka. Il y a de grands animaux ici.

Elles se précipitèrent toutes vers la sortie, mais Poucet qui voyait

mieux qu'elles dans l'obscurité, les rappela.

--Il n'y a pas de danger. Ce ne sont que des moutons qui sont cachés

contre le mur.

Lorsque les oies se furent habituées un peu à la pénombre, elles

distinguèrent très bien les moutons. Les grands étaient à peu près

aussi nombreux qu'elles: il y avait aussi quelques agneaux. Un grand

bélier à longues cornes recourbées semblait le chef de la bande. Les

oies sauvages s'avancèrent vers lui avec force révérences.

--Bien le bonjour dans ce désert! dirent-elles en saluant, mais le

grand bélier demeura immobile et ne répondit rien à leur salut.

Les oies en conclurent que les moutons étaient mécontents de les voir

s'installer ainsi dans leur grotte.

--Vous êtes peut-être fâchés de nous voir venir dans votre maison?

demanda Akka. Mais nous n'y pouvons rien, car nous avons été poussées

à la dérive par le vent. Nous avons lutté toute la journée avec la

tempête, et nous serions bien aise de rester ici cette nuit.

Un bon moment se passa avant que les moutons se décidassent à répondre;

on entendait quelques-uns d'entre eux pousser de gros soupirs. Akka

savait bien que les moutons sont des animaux timides et étranges, mais

ceux-ci semblaient entièrement ignorer les manières. Enfin une vieille

brebis, qui avait un visage long et un air triste, répondit d'une voix

plaintive:

--Aucun de nous ne vous refusera certes de rester, mais c'est une

maison du deuil, et nous ne pouvons recevoir des hôtes comme autrefois.

--Ne vous inquiétez donc pas, dit Akka. Si vous saviez tout ce que nous

avons souffert aujourd'hui, vous comprendriez que nous serons contentes

si seulement nous avons un coin sûr pour dormir.

A ces mots la vieille brebis se leva:

--Je crois bien qu'il vaudrait mieux pour vous voler dans la pire

tempête que de rester ici. Mais vous ne partirez pas sans que vous ayez

au moins pris les quelques rafraîchissements que nous pouvons vous

offrir.

Elle les conduisit vers un creux du sol plein d'eau. A côté il y avait

un tas de paille hachée et de son dont elle leur fit les honneurs.

--Nous avons eu un hiver de neige très rigoureux cette année, dit-elle.

Les paysans qui possèdent l'île sont venus nous apporter du foin et de

la paille d'avoine pour que nous ne mourions pas de faim. Et ce tas-là,

c'est tout ce qui nous reste.

Les oies se précipitèrent sur la nourriture. Elles pensaient qu'elles

étaient très bien tombées et étaient de la meilleure humeur. Elles

voyaient bien que les moutons étaient agités, mais elles savaient

d'autre part combien les moutons sont vite effrayés et ne croyaient

pas à un vrai danger. Lorsqu'elles eurent mangé, elles s'apprêtaient à

dormir. Mais le vieux bélier se leva et s'approcha d'elles. Nils pensa

qu'il n'avait jamais vu un mouton avec des cornes aussi longues et

aussi grosses. Il était remarquable à divers égards. Il avait un grand

front courbé, des yeux intelligents et la bonne tenue d'un animal fier

et courageux.

--Je ne peux pas, en bonne conscience, vous laisser dormir ici, sans

vous avertir que l'endroit n'est pas sûr, dit-il. Nous ne pouvons

recevoir des hôtes de nuit.

Akka commença à comprendre que c'était sérieux.

--Nous allons partir alors, puisque vous y tenez. Mais ne voulez-vous

pas d'abord nous dire ce qui vous menace? Nous ne savons rien. Nous ne

savons même pas où nous sommes.

--Vous êtes dans la petite île Karl, dit le bélier, devant la côte de

Gottland; l'île n'est habitée que par des moutons et des oiseaux de mer.

--Vous êtes peut-être des moutons sauvages? demanda Akka.

--A peu près, dit le bélier. Nous n'avons presque rien à faire avec les

hommes. Il y a une vieille convention entre nous et les paysans d'une

ferme de Gottland: ils doivent nous approvisionner de fourrage si nous

avons de la neige en hiver; en revanche ils ont le droit d'emporter

quelques-uns d'entre nous quand nous sommes devenus trop nombreux.

L'île est si petite qu'elle ne peut nourrir qu'un certain nombre de

bêtes. Pour le reste nous nous tirons d'affaire tout seuls; et nous ne

demeurons jamais dans des maisons derrière des portes et des serrures,

mais dans des grottes.

--Et vous restez ici pendant l'hiver aussi? demanda Akka étonnée.

--Certainement, répondit le bélier. Nous avons ici de bons pâturages

l'hiver durant.

--Mais je vous trouve plus heureux que tous les autres moutons, dit

Akka. Quel est le malheur qui vous a frappés?

--L'hiver dernier il a fait très froid. La mer a été gelée et trois

renards en ont profité pour venir ici sur la glace, puis ils sont

restés. Eux exceptés, il n'y a pas un animal dangereux dans toute l'île.

--Les renards osent s'attaquer à des bêtes comme vous?

--Pas le jour, alors je sais bien nous défendre, dit le bélier en

secouant ses cornes. Mais la nuit ils se faufilent parmi nous lorsque

nous dormons dans les grottes. Nous essayons de rester éveillés, mais

il faut bien dormir quelquefois, alors ils nous attaquent. Ils ont déjà

tué jusqu'au dernier mouton dans les autres grottes, et il y avait des

troupeaux aussi grands que le mien.

--Ce n'est pas gai d'avouer qu'on est tellement en détresse, ajouta la

vieille brebis. Nous ne sommes pas plus capables de nous défendre que

des moutons domestiques.

--Croyez-vous qu'ils viendront vous attaquer cette nuit? demanda Akka.

--C'est probable. Ils sont venus dans la nuit d'hier nous voler un

agneau. Ils reviendront tant qu'il restera un seul d'entre nous. Ils

ont fait ainsi ailleurs.

--Mais s'ils continuent ainsi vous serez tous exterminés, dit Akka.

--Oui, les moutons de la petite île Karl n'en ont pas pour longtemps.

Akka resta un peu hésitante. Se remettre en route dans la tempête

n'était pas agréable, mais d'autre part comment demeurer en un endroit

où l'on attendait des hôtes pareils? Après un moment de réflexion, elle

se tourna vers Nils:

--Est-ce que tu voudrais nous aider comme tu l'as déjà fait plusieurs

fois? dit-elle.

Nils répondit qu'il ne demandait pas mieux.

--C'est bien ennuyeux pour toi de ne pas dormir, dit Akka, mais je

te demanderai pourtant de veiller et de nous appeler si les renards

viennent pour que nous puissions nous envoler.

Le gamin fut médiocrement content de cet arrangement, mais tout était

préférable au vol de tout à l'heure dans la tempête. Aussi promit-il de

monter la garde.

Il alla se blottir derrière une pierre à l'ouverture de la grotte. A

mesure que le soir avançait le vent semblait se calmer. Le ciel se

découvrit, la lune jouait sur les vagues. La grotte s'ouvrait assez

haut dans la paroi de la montagne. Un sentier étroit et escarpé y

conduisait. C'était sans doute par là que les voleurs allaient venir.

On ne voyait pas encore de renards, mais Nils découvrit quelque chose

qui au premier moment l'effraya beaucoup: sur la grève étroite au pied

de la falaise il y avait des géants ou des trolls ou bien encore des

hommes d'une taille extraordinaire.

D'abord il crut rêver, mais il les voyait si nettement qu'il ne pouvait

croire à une illusion. Quelques-uns s'étaient avancés jusque dans

l'eau, d'autres semblaient vouloir escalader la falaise. Quelques-uns

avaient de grosses têtes rondes, d'autres n'en avaient pas du tout.

Quelques-uns étaient manchots, d'autres bossus devant et derrière.

Jamais Nils n'avait rien vu de plus étrange. Il les regardait

épouvanté, au point d'en oublier les renards. Mais tout à coup il

entendit le bruit d'une griffe contre les pierres. Il vit trois renards

qui s'approchaient furtivement. Dès que Nils s'aperçut qu'il avait

affaire à un péril réel, il retrouva son calme, sa terreur se dissipa.

Il se dit que c'était bien dommage d'éveiller les oies et de se sauver

en laissant les moutons à leur sort. Ne pouvait-il faire mieux?

Il se glissa en hâte vers le fond de la grotte, secoua le bélier par

les cornes pour l'éveiller et se hissa en même temps sur son dos.

«Levez-vous, père, nous allons faire un peu peur aux renards!» lui

dit-il.

Il avait essayé d'être aussi silencieux que possible, mais les renards

avaient sans doute entendu du bruit. Arrivés à l'ouverture de la

grotte, ils s'arrêtèrent pour tenir conseil.

--Quelqu'un a remué ici, dit l'un. Je me demande s'ils ne sont pas

éveillés.

--Bah, vas-y! dit l'autre; quel mal veux-tu qu'ils nous fassent?

Ils entrèrent prudemment, mais firent de nouveau halte pour flairer.

--Qui allons-nous prendre ce soir? chuchota celui qui était en tête.

--Ce soir nous prendrons le gros bélier, dit le dernier. De cette façon

nous n'aurons pas beaucoup de mal avec ceux qui resteront.

Le gamin, monté sur le dos du vieux bélier, les vit approcher.

--Donne un coup de tête droit devant toi! lui glissa-t-il à l'oreille.

Le bélier obéit, et le premier renard fut culbuté et rejeté vers

l'ouverture de la grotte.

--Maintenant un coup à gauche, dit le gamin en tournant la grosse tête

du bélier dans la bonne direction.

Le bélier porta un coup terrible qui prit de flanc le second renard;

le renard fit plusieurs tours sur lui-même avant de reprendre pied et

de pouvoir s'enfuir. Nils aurait bien voulu que le troisième eût son

compte, mais il était déjà parti.

--Voilà! j'espère qu'ils en ont eu assez pour cette nuit, dit Nils.

--Je pense que oui, dit le bélier. Couche-toi maintenant sur mon dos

en t'enfonçant dans la laine. Tu as bien mérité d'être au chaud et à

l'abri après la tempête que tu as essuyée.

LE TROU DE L'ENFER

_Samedi, 9 avril._

Le lendemain le bélier prit Nils sur son dos et lui fit faire le tour

de l'île. Elle n'était qu'un seul et énorme rocher. On aurait dit une

grande maison aux murs droits et au toit plat. Le bélier monta d'abord

sur le toit pour faire voir à Nils les bons pâturages qu'on y trouvait;

Nils dut reconnaître que l'île semblait créée exprès pour les moutons.

Il n'y poussait que de la coquioule et quelques-unes de ces petites

plantes aromatiques que les moutons affectionnent.

Mais il y avait bien d'autres choses à regarder. D'abord on voyait

toute la mer bleue et ensoleillée, qui roulait vers l'île de longues

houles unies et lisses. Çà et là seulement, rencontrant un promontoire,

elle se brisait et jaillissait en écume. Droit à l'est on distinguait

l'île de Gottland avec une bande de côte unie et au sud-ouest la Grande

île Karl construite comme la Petite île. Le bélier alla jusqu'au bord

du plateau pour que Nils pût voir les parois de la montagne, couvertes

de nids, et la mer, au pied de la falaise, où une foule d'oiseaux,

macreuses, eiders, cormorans, guillemots, pingouins, paisiblement et en

bonne entente étaient occupés à pêcher le hareng.

--C'est la terre promise, dit le gamin. Vous êtes joliment bien logés,

les moutons.

--Mais oui, c'est très beau ici. Seulement, en te promenant seul, fais

bien attention à ne pas tomber dans une de ces crevasses qui traversent

le plateau, répondit le bélier en soupirant. Il semblait d'abord

vouloir ajouter quelque chose, mais il se tut. C'était un avertissement

utile, car les crevasses étaient nombreuses et profondes. La plus

grande s'appelait le Trou de l'Enfer. Elle était profonde de plusieurs

toises et large de près d'une toise.

--Quelqu'un qui tomberait là s'y tuerait, dit le bélier.

Il parut à Nils que le ton de ces paroles indiquait une intention

particulière.

Puis le bélier conduisit Nils à la grève, où il put voir de près les

géants qui l'avaient effrayé la veille. Ce n'étaient que des rocs

isolés. Le bélier les appelait des «raukar».

Nils ne se lassait pas de les regarder. Si jamais des trolls avaient

été changés en pierre, ils devaient avoir cet aspect.

Bien que ce fût très beau sur le rivage, Nils préférait retourner

sur la hauteur. En bas on rencontrait partout des restes de moutons

tués. C'est ici que les renards avaient fait leurs repas. Il y avait

des squelettes bien rongés, mais aussi des corps à moitié dévorés, et

d'autres que les renards avaient à peine touchés. Le cœur se serrait

devant ce carnage que les renards avaient en grande partie fait pour le

plaisir de chasser et de tuer.

Le bélier remonta avec Nils sur le haut plateau de l'île. Arrivé au

sommet, il s'arrêta et dit:

--Si quelqu'un de capable et d'intelligent voyait cette misère, il

n'aurait de cesse qu'il n'eût puni les renards.

--Mais il faut bien que les renards vivent eux aussi, dit Nils.

--Oui, répliqua le bélier, ceux qui ne tuent que pour leur subsistance

ont le droit de vivre. Mais ceux-ci sont des brigands. Ils ont mérité

la mort.

--Oh! père, vous ne pensez pourtant pas qu'un gamin comme moi pourrait

en venir à bout, quand ni vous ni les paysans n'avez pu réussir?

--Celui qui est petit et rusé peut faire bien des choses, répondit le

bélier.

Ils n'en parlèrent plus; Nils alla s'asseoir auprès des oies sauvages

qui paissaient là-haut. Bien qu'il n'eût rien laissé voir au bélier, il

plaignait sincèrement les moutons et aurait bien voulu leur venir en

aide. «Il faut que j'en parle à Akka et à Martin, le jars, pensa-t-il.

Peut-être pourront-ils me conseiller.»

Un peu plus tard le jars blanc prit Nils sur son dos et se dirigea vers

le Trou de l'Enfer.

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède · 第 9 / 25 段