Ce fut pis encore lorsqu'ils eurent atteint la grande voie dont l'oie

grise avait parlé. Des bandes se suivaient, volant toutes dans la

même direction. Elles semblaient suivre un chemin tracé. C'étaient

des canards et des oies grises, des macreuses et des guillemots, des

plongeons et des fuligules, des cormorans et des grèbes, des pies de

mer et des grisettes. Quand Nils se pencha en avant, il vit toute

la file d'oiseaux reflétée par l'eau. La tête lui tourna: on aurait

dit que toutes ces bandes d'oiseaux volaient le ventre en l'air.

D'ailleurs qu'est-ce qui était haut et qu'est-ce qui était bas? Il n'en

savait plus rien.

Les oiseaux étaient fatigués et impatients d'arriver. Aucun ne criait

ni ne plaisantait; ce silence contribuait à rendre tout étrangement

irréel. «Peut-être avons-nous quitté la terre! pensa Nils. Nous allons

peut-être au ciel.»

Au même moment il entendit deux coups de fusil et vit deux petites

colonnes de fumée qui montaient.

Il y eut de l'effroi et de l'agitation parmi les oiseaux. «Des tireurs!

Des tireurs! Des tireurs en bateau! criaient-ils. Volez plus haut! Plus

haut!»

Nils s'aperçut alors qu'on voyageait toujours au-dessus de la mer et

qu'on n'était point dans le ciel. Sur l'eau flottaient, en une longue

file, de petits bateaux remplis de chasseurs qui tiraient coups sur

coups. Les premières bandes d'oiseaux ne les avaient pas aperçus à

temps, et avaient volé trop bas. Plusieurs corps sombres s'abattirent;

à chaque oiseau qui tombait les survivants poussaient des cris aigus.

Rien d'étrange pour celui qui un instant s'était cru dans le ciel comme

cet effroi et ces gémissements. Akka s'éleva rapidement, et la bande

la suivit aussi vite que possible. Les oies sauvages échappèrent au

danger, mais Nils n'en revenait pas. Comment? Il y avait des gens qui

tiraient sur des êtres comme Akka et Yksi et Kaksi et le jars et leurs

compagnons? Les hommes ne savent donc pas ce qu'ils font!

Les rangs s'étaient resserrés, et le voyage à travers l'air immobile

continua. Le silence était revenu; de temps à autre un oiseau épuisé

de fatigue criait: «Sommes-nous bientôt arrivés? Etes-vous sûrs que

nous sommes dans le bon chemin?» Alors ceux qui étaient en tête

répondaient: «Nous volons droit sur Œland, droit sur Œland.»

Les canards étaient las; les plongeons les dépassèrent. «Ne vous

pressez pas tant, criaient les canards. Vous allez tout manger.--Il y

en aura assez pour vous et pour nous», répondaient les plongeons.

Ils n'étaient point encore en vue de l'île; ils rencontrèrent une brise

légère, chargée de masses compactes de fumée blanche, comme s'il y

avait eu un incendie quelque part.

Lorsque les oiseaux virent les premiers tourbillons blancs, ils

s'inquiétèrent et accélérèrent leur vol. Mais les volutes de fumée se

déroulaient toujours plus denses et finirent par les entourer. On ne

sentait aucune odeur, et la fumée n'était point noire ni sèche, mais

blanche et humide. Nils comprit tout à coup que ce ne pouvait être que

du brouillard.

Lorsque le brouillard fut devenu si épais qu'on ne pouvait rien

distinguer à une longueur d'oie devant soi, les oiseaux s'affolèrent.

Ils avaient jusque-là volé avec beaucoup d'ordre; maintenant ils

commençaient à jouer dans le brouillard. Ils volaient dans tous les

sens pour s'égarer les uns les autres. «Prenez garde! criaient-ils.

Vous tournez en rond. Rebroussez chemin! Vous n'arriverez jamais à

Œland.»

Tous savaient très bien où se trouvait l'île, mais ils faisaient leur

possible pour se faire perdre mutuellement la tête. «Regardez donc ces

fuligules! criait une voix dans le brouillard. Ils retournent vers la

mer du Nord.--Prenez garde, oies grises, criait une autre voix. Si vous

continuez dans cette direction, vous arriverez à l'île de Rügen.»

Il n'y avait aucun danger de se perdre pour ceux qui avaient l'habitude

de la traversée, mais pour les oies sauvages, ce fut dur. Les loustics

ne furent pas longs à s'apercevoir qu'elles n'étaient pas sûres du

chemin.

--Où allez-vous, bonnes gens? cria un cygne.

Il vola droit sur Akka, l'air compatissant et grave.

--Nous nous rendons à Œland, mais nous n'y avons encore jamais été,

dit Akka.

Elle croyait pouvoir se fier à cet oiseau.

--C'est malheureux, dit le cygne. On vous a égarées. Vous allez vers le

Blekinge. Venez avec moi et je vous montrerai le chemin.

Il repartit, et les oies le suivirent. Lorsqu'il les eut conduites

suffisamment loin du grand passage pour qu'on n'entendît plus les cris,

il disparut dans le brouillard.

Elles tournoyèrent un moment au hasard. A peine eurent-elles retrouvé

les autres oiseaux qu'un canard vint à elles.

--Vous feriez bien mieux de vous poser sur l'eau jusqu'à ce que le

brouillard soit tombé, dit-il. On voit bien que vous n'avez pas

l'habitude des voyages.

Les misérables réussirent presque à faire perdre la tête à Akka. Autant

que Nils put en juger, les oies volèrent un bon moment en rond.

--Prenez garde! Vous ne voyez donc pas que vous montez et descendez?

cria un plongeon en passant rapidement à côté d'elles.

Nils s'accrocha au cou du jars. Voilà ce qu'il redoutait depuis un

moment.

Nul ne sait quand on serait arrivé si l'on n'avait tout à coup entendu

une détonation qui roulait sourdement.

Akka tendit le cou, fit claquer ses ailes et s'élança à toute vitesse.

Elle avait enfin quelque chose sur quoi se guider. L'oie grise lui

avait dit de ne pas descendre sur l'extrême pointe d'Œland, car les

hommes y avaient installé un canon avec lequel ils tiraient dans le

brouillard. Elle connaissait enfin la direction et désormais personne

au monde ne l'égarerait plus.

X

LA POINTE MÉRIDIONALE D'ŒLAND

_3-6 avril._

Dans la partie la plus méridionale d'Œland, s'élève un vieux manoir

royal appelé Ottenby. C'est un assez vaste domaine qui s'étend à

travers l'île d'une côte à l'autre. Il a toujours été le refuge aimé

d'une foule d'animaux. Au dix-septième siècle, quand les rois venaient

chasser à Œland, le domaine n'était qu'un vaste parc à cerfs. Au

dix-huitième siècle il y eut là un haras, où l'on élevait de nobles

chevaux de race, et une bergerie où l'on nourrissait des centaines de

moutons. De nos jours il n'y a à Ottenby ni chevaux pur sang ni brebis.

On y nourrit un grand nombre de poulains destinés à nos régiments de

cavalerie.

Il ne peut guère y avoir dans tout le pays un endroit plus favorable

aux animaux. Le long de la côte est s'étend l'ancien pâturage aux

moutons qui a près de trois kilomètres de long; c'est le plus vaste pré

de toute l'île; les animaux peuvent y paître, y jouer, et s'y ébattre

à leur aise. Il y a aussi le célèbre bois d'Ottenby, avec ses chênes

centenaires sous lesquels on est à l'abri du soleil et du terrible

vent d'Œland. Il ne faut pas oublier non plus le long mur d'Ottenby,

qui va d'une côte à l'autre et sépare le domaine du reste de l'île; il

indique aux animaux jusqu'où s'étend le vieux domaine royal, et les

avertit de ne pas s'aventurer sur une autre terre où ils seraient moins

bien protégés.

Et ce ne sont pas seulement les animaux domestiques qui se trouvent

bien à Ottenby. Les animaux sauvages eux-mêmes ont, dirait-on, le

sentiment que dans un vieux domaine royal tous, sans distinction,

doivent pouvoir trouver protection et abri; c'est pourquoi ils s'y

réunissent si nombreux. Outre les cerfs de l'ancienne souche qui ont

survécu, et les lièvres, les canards tadornes et les perdrix, qui

aiment cette terre, on y trouve au printemps et en automne des milliers

d'oiseaux de passage. C'est surtout sur la côte de l'est, basse et

marécageuse, devant le pâturage des moutons, que ces oiseaux descendent

pour paître et se reposer.

Lorsque les oies sauvages et Nils Holgersson eurent enfin atteint

Œland, ils descendirent sur la grève comme tous les oiseaux. Le

brouillard couvrait l'île, aussi épais que sur la mer. Mais Nils n'en

fut pas moins stupéfait de voir tant d'oiseaux dans le petit espace que

ses yeux pouvaient parcourir.

C'était une plage basse parsemée de pierres et de flaques d'eau, à demi

couverte de varech rejeté par la mer. S'il avait eu le choix, Nils ne

se serait peut-être pas arrêté là, mais les oiseaux semblaient y être

au paradis. Des canards et des oies grises paissaient dans le pré;

sur la grève couraient des bécasseaux, et autres oiseaux qui vivent

sur les côtes. Les plongeons nageaient dans la mer et pêchaient. Mais

c'est surtout sur les longs bancs de varech en avant de la côte qu'il

y avait de l'animation. Les oiseaux s'y tenaient en rangs serrés, et

picoraient des larves et des vers qui devaient y fourmiller, car on

n'entendait personne se plaindre de manquer de nourriture.

La plupart devaient continuer leur voyage et ne s'étaient arrêtés que

pour se reposer; dès que le chef d'une bande estimait ses camarades

suffisamment restaurés, il les appelait:

--Si vous êtes prêts, nous partons.

--Non, non, attendez! Nous sommes loin d'être rassasiés, criaient les

autres.

--Croyez-vous par hasard que vous allez vous bourrer jusqu'à ne pouvoir

voler? disait le chef.

Sur quoi, il faisait claquer ses ailes et prenait son élan. Mais très

souvent il devait revenir, car les autres ne le suivaient pas.

Plus loin encore, au delà des derniers bancs de varech, nageait

une bande de cygnes. Ils ne se souciaient pas d'atterrir, mais se

reposaient en se laissant balancer par les vagues. De temps en temps

ils plongeaient le cou dans l'eau et allaient chercher leur pâture au

fond de la mer. Lorsqu'ils trouvaient quelque chose de particulièrement

délicat, ils poussaient des cris pareils à des appels de trompettes.

Quand Nils apprit qu'il y avait des cygnes, il s'empressa de courir

vers les bancs de varech. Il n'avait jamais vu de cygnes sauvages. Il

eut la chance de pouvoir s'approcher très près d'eux.

D'ailleurs il n'était pas le seul à regarder les cygnes. Oies sauvages

et oies grises, canards et plongeons formaient un cercle autour d'eux.

Les cygnes gonflaient leurs plumes, levaient leurs ailes en guise de

voiles, et redressaient leurs cous. Parfois l'un d'eux nageait vers

une oie ou un plongeon et lui disait quelques mots; l'autre semblait à

peine oser lever le bec pour répondre.

Mais il y avait un catmarin, un petit diable noir, que toute cette

solennité étouffait. Il plongea tout à coup et disparut sous l'eau.

Bientôt après, l'un des cygnes poussa un cri, et se sauva, en nageant

si vite que l'eau écumait autour de lui. Puis il s'arrêta et reprit son

air majestueux. Mais bientôt un autre cria comme le premier, et puis un

troisième.

Malheureusement le catmarin ne pouvait rester plus longtemps sous

l'eau; il réapparut, petit, noir, plein de malice. Les cygnes se

précipitèrent contre lui, mais voyant à quel petit oiseau ils avaient

affaire, ils s'arrêtèrent net, comme s'ils jugeaient indigne d'eux de

s'en occuper. Alors le catmarin plongea de nouveau et se remit à leur

pincer les pattes. Cela faisait sans doute mal aux cygnes, mais le pis

est qu'ils ne pouvaient garder leur dignité. Tout à coup ils prirent

une résolution. Ils se mirent à fouetter l'air de leurs ailes avec un

grand bruit, s'élancèrent en avant, comme courant sur l'eau, eurent

enfin assez d'air sous les ailes, et s'élevèrent.

Les cygnes partis, on les regretta beaucoup; ceux qui avaient ri des

tours du catmarin, le blâmaient maintenant de son insolence.

Le gamin retourna vers la terre. Il se mit à regarder le jeu des

bécasseaux. Ils ressemblaient à des grues minuscules: comme les grues,

ils avaient un petit corps, de hautes pattes, de longs cous, et des

mouvements légers et flottants; mais ils n'étaient pas gris, ils

étaient bruns. Ils étaient alignés sur un rang au bord de la plage que

les vagues léchaient et lavaient. Dès qu'une vague déferlait, tout le

rang se retirait en courant. Dès que la vague était aspirée par la

mer, ils la suivaient. Ils continuaient ainsi pendant des heures.

Les plus beaux de tous les oiseaux étaient les tadornes. Ils étaient

bien parents des canards ordinaires, car comme eux ils avaient le corps

lourd et trapu, le bec large et les pattes palmées, mais ils étaient

plus superbement vêtus. Leur plumage était blanc; autour du cou ils

portaient une large bande jaune; leurs ailes avaient des parements où

brillaient le vert, le rouge et le noir, et des extrémités noires; leur

tête, d'un vert sombre, miroitait comme de la soie.

Dès que l'un d'eux se montrait sur la plage, les autres oiseaux

criaient:

--Regardez donc ceux-là! Voyez comme ils sont attifés!

--S'ils étaient moins beaux, ils n'auraient pas besoin de creuser leurs

nids dans la terre, et pourraient couver leurs œufs à la lumière du

jour comme nous autres, dit une cane brune.

--Qu'ils s'attifent comme ils veulent; ils auront beau faire, jamais

ils ne seront présentables avec un nez pareil, dit une oie grise.

Et c'était vrai. Les tadornes avaient une grosse bosse à la naissance

du bec, qui gâtait leur figure.

Le long de la côte, des mouettes et des hirondelles de mer planaient et

pêchaient:

--Qu'est-ce que vous prenez? demanda une oie sauvage.

--Des épinoches, des épinoches d'Œland. Il n'y en a pas de meilleurs

au monde, cria une mouette. Veux-tu en goûter?

Et elle vola vers l'oie, le bec plein de petits poissons.

--Horreur! Tu crois que je voudrais manger de cette saleté-là? dit

l'oie.

Le lendemain, le brouillard était aussi intense. Les oies sauvages

paissaient dans le pré; Nils était allé au bord de l'eau ramasser

des moules. Il y en avait beaucoup; songeant qu'on serait peut-être

le lendemain dans un endroit où il ne trouverait rien à manger, il

résolut d'essayer de fabriquer un petit sac qu'il remplirait de moules.

Il trouva dans le pré de la laîche desséchée, tenace et forte, et

il commença à tresser un sac. Ce travail l'occupa pendant plusieurs

heures, mais il en fut très content lorsqu'il l'eut achevé.

Vers midi, toutes les oies sauvages de la bande accoururent pour lui

demander s'il avait vu le jars blanc.

--Non, il n'était pas avec moi, dit Nils.

--Il était avec nous tout à l'heure, dit Akka, mais nous ne savons plus

ce qu'il est devenu.

Nils se leva d'un bond, très effrayé. Il demanda si l'on avait vu un

renard ou un aigle ou des hommes dans le voisinage. Personne n'avait

rien vu de suspect. Le jars avait dû s'égarer dans le brouillard.

Le malheur n'en était pas moins grand pour Nils; il se mit à la

recherche du jars. Le brouillard, tout en le protégeant, lui permettait

de courir partout sans être aperçu, mais l'empêchait de voir. Il s'en

fut jusqu'à la pointe sud de l'île où se trouvent le phare et le canon

qui tire dans le brouillard. Partout le même pullulement d'oiseaux,

mais point de jars blanc. Il se hasarda jusque dans la cour du domaine

d'Ottenby, et inspecta tous les chênes creux du parc; nulle part il ne

trouva trace du jars.

Il chercha jusqu'à la tombée de la nuit. Alors il dut retourner vers

la côte de l'est. Il marchait à pas lourds, très découragé. Que

deviendrait-il sans le jars? Quand il arriva au milieu du grand pré,

une forme blanche surgit du brouillard. C'était le jars. Il était

sain et sauf et très heureux d'avoir retrouvé la bande. Le brouillard

l'avait si bien égaré qu'il avait tourné autour du grand pré toute la

journée, dit-il. Nils lui jeta ses bras autour du cou, et le supplia

d'être prudent et de ne plus s'écarter des autres. Le jars promit qu'il

ne recommencerait plus. Non, jamais plus.

Mais le lendemain matin, comme Nils se promenait au bord de la mer, les

oies accoururent de nouveau pour lui demander des nouvelles du jars.

Nils ne l'avait point vu. Il avait donc disparu encore une fois. Comme

la veille il s'était égaré dans le brouillard.

Nils, très effrayé, recommença ses recherches. Il trouva un endroit

où le mur d'Ottenby s'était en partie écroulé, ce qui lui permit

de le franchir. Au delà de l'enclos, l'île s'élargissait, et il y

avait de la place pour des champs, des prés et des fermes. Il monta

jusqu'au plateau qui occupe le milieu de l'île et où il n'y a d'autres

constructions que des moulins à vent; l'herbe y est si clairsemée que

le calcaire blanc affleure.

Nulle part il ne trouva trace du jars; comme le soir approchait, et

qu'il fallait retourner auprès des oies, il fut convaincu que le jars

était perdu. Il était si désespéré qu'il se traînait à peine.

Il avait déjà escaladé le mur, lorsqu'il entendit une pierre s'écrouler

près de lui. En se retournant, il crut distinguer quelque chose qui

remuait sur un tas de pierres tout contre le mur. Il s'approcha

doucement, et tout à coup aperçut le jars qui grimpait péniblement sur

les pierres, portant dans son bec quelques longues fibres de racines.

Le jars ne vit pas le gamin, et celui-ci de son côté ne l'appela pas,

car il voulait savoir pourquoi le jars disparaissait ainsi coup sur

coup.

Il en connut bientôt la raison. Tout en haut du tas de pierres reposait

une jeune oie grise qui cria de joie à la vue du jars. Nils se glissa

plus près pour pouvoir entendre ce qu'ils disaient, et apprit que

l'oie grise avait une aile blessée, qui l'empêchait de voler. Sa bande

l'avait abandonnée, et sans le jars blanc, qui la veille avait entendu

ses cris et l'avait secourue, elle serait morte de faim. Le jars avait

continué de lui porter à manger. Tous les deux espéraient qu'elle

serait guérie avant le départ du jars, mais elle ne pouvait encore ni

voler ni marcher. Elle se désolait, le jars la réconfortait en disant

qu'il ne partirait pas encore. Enfin, il lui dit bonsoir, promettant de

revenir le lendemain.

Nils laissa partir le jars, et, dès que celui-ci fut hors de vue, il

grimpa à son tour sur le tas de pierres. Il était furieux d'avoir été

trompé, et comptait dire à cette petite oie grise que le jars était son

bien à lui. Le jars devait mener Nils en Laponie; il ne pouvait être

question de le laisser rester en arrière à cause d'elle. Mais en voyant

la petite oie grise de près, il comprit pourquoi le jars lui avait

porté à manger pendant deux jours, et pourquoi il n'avait rien voulu

dire. Elle avait la plus belle petite tête; sa robe de plume était

comme la soie la plus souple, et ses yeux étaient doux et suppliants.

Quand elle aperçut le gamin, elle voulut se sauver, mais son aile

gauche était luxée et traînait par terre, empêchant tous ses mouvements.

--N'aie pas peur de moi, dit Nils, radouci. Je suis le Poucet,

compagnon de voyage de Martin le jars, continua-t-il.

Puis il s'interrompit, ne sachant plus que dire.

Il y a parfois dans les animaux quelque chose qui nous oblige à nous

demander à quelle espèce d'êtres nous avons affaire. On a presque peur

que ce ne soient des êtres humains métamorphosés. Il en était ainsi de

la petite oie grise. Dès que Poucet eut dit qui il était, elle inclina

le cou et la tête devant lui avec infiniment de grâce; puis d'une voix

si jolie que Nils ne pouvait croire que ce fût celle d'une oie:

--Je suis bien heureuse que tu sois venu à mon aide. Le jars blanc m'a

dit que personne n'est aussi intelligent et aussi bon que toi.

Elle parlait avec tant de dignité que Nils en fut tout intimidé. «Ce ne

peut pas être un oiseau, se dit-il, c'est certainement une princesse

enchantée.»

Il fut pris d'un grand désir de la secourir. Il plongea ses petites

mains dans les plumes, et tâta l'os de l'aile. L'os n'était point

brisé; c'était dans l'articulation qu'était le mal. Le doigt du gamin

s'enfonça dans une cavité vide. «Un peu de courage!» dit-il, puis il

empoigna vigoureusement l'os de l'aile et le remit en place. Il fit

très vite et très bien cette opération, bien que ce fût la première

fois, mais cela faisait sans doute très mal, car la pauvre petite oie

poussa un cri aigu, puis elle retomba parmi les pierres, ne donnant

plus signe de vie.

Nils eut très peur. Il avait voulu la secourir, et voilà qu'il l'avait

tuée. Il sauta en bas du tas de pierres et se sauva. Il lui semblait

qu'il avait tué un être humain.

Le lendemain matin, il faisait beau temps. Le brouillard avait disparu;

Akka donna l'ordre de continuer le voyage. Seul le jars blanc fit des

objections. Nils comprenait très bien qu'il ne voulait pas quitter la

petite oie grise. Mais Akka n'y fit point attention, et l'on se mit en

route.

Nils sauta sur le dos du jars, et celui-ci suivit la bande, bien que

lentement et à contre-cœur. Nils était heureux de quitter l'île.

Il avait sur la conscience la mort de la petite oie et n'avait pu se

décider à confier au jars la malheureuse issue de son intervention.

Aussi bien valait-il mieux sans doute que Martin le jars n'en sût

jamais rien, songeait-il. En même temps il s'étonnait que le grand

blanc eût pu quitter l'oie grise.

Soudain, le jars tourna bride. La pensée de la petite oie ne lui

laissait pas de repos. Tant pis pour le voyage en Laponie.

En quelques coups d'ailes il atteignit le tas de pierres. Mais point de

petite oie!

--Finduvet! Finduvet! où es-tu? cria le jars.

«Le renard l'aura prise», pensa Nils. Mais à ce moment il entendit une

petite voix qui répondait:

--Je suis ici, jars; je suis ici. Je viens de prendre un bain matinal.

Et la petite oie grise sortit de l'eau, saine et sauve. Elle raconta

que Poucet lui avait remis l'aile en place, et qu'elle était guérie et

prête à suivre les autres.

Les gouttes d'eau faisaient comme un ruissellement de perles sur son

plumage chatoyant, et de nouveau Nils se dit que c'était une vraie

petite princesse.

XI

LE GRAND PAPILLON

_Mercredi, 6 avril._

Les oies longèrent l'île étroite que de là-haut elles voyaient en

entier. Le gamin se sentait le cœur léger. Il était aussi heureux

que la veille il avait été découragé et triste lorsqu'il avait erré

dans l'île à la recherche du jars. Il semblait que l'intérieur de l'île

fût un haut plateau dénudé, entouré d'une large bande de terre riche

et fertile le long des côtes. Nils commença à comprendre le sens de

quelque chose qu'il avait entendu raconter la veille au soir.

Il se reposait au pied d'un des nombreux moulins à vent qui se dressent

sur le plateau, lorsque deux bergers s'étaient approchés, escortés de

leurs chiens, et précédés d'un grand troupeau de moutons. Le gamin

ne s'était pas dérangé, car il était bien caché sous les marches du

moulin, mais le hasard avait voulu que les deux bergers vinssent

s'installer sur le même escalier, et Nils avait dû rester à sa place

jusqu'à leur départ.

L'un des bergers était un jeune homme dont l'aspect n'offrait rien

de particulier; l'autre était un vieillard étrange. Son corps était

grand et décharné, sa tête petite; son visage avait des traits doux et

tendres. On eût dit que le corps et la tête n'allaient pas ensemble.

Un instant, il resta silencieux, fixant le brouillard d'un regard

infiniment las. Puis il se mit à causer avec son camarade. Celui-ci

avait tiré de son sac du pain et du fromage pour souper. Il ne

répondait rien aux paroles de l'autre, mais semblait l'écouter

patiemment.

--Je vais te dire quelque chose, Erik, dit le vieillard. J'ai

réfléchi, et je crois que jadis, dans le temps où hommes et bêtes

étaient beaucoup plus grands que maintenant, les papillons ont dû être

immensément grands. Il y avait une fois un papillon long de plusieurs

milles; ses ailes étaient larges comme des lacs, bleues, avec des

reflets d'argent, et si belles que tous les autres animaux s'arrêtaient

pour contempler le papillon lorsqu'il volait.

Malheureusement il était trop grand. Ses ailes le portaient

difficilement. Tout se serait encore bien passé si seulement il avait

eu la prudence de ne voler qu'au-dessus de la terre. Mais il se

risqua sur la Baltique. Il n'était pas allé loin que déjà la tempête

secouait ses ailes. Tu comprends, Erik, ce qui devait arriver lorsque

de fragiles ailes de papillon étaient exposées à la tempête de la

Baltique. Elles furent vite arrachées et emportées par les rafales,

et le pauvre papillon tomba dans la mer. Il y fut ballotté par les

vagues, jusqu'à ce qu'il échouât sur quelques écueils devant la côte du

Smâland. Et là il resta, étendu tout de son long.

Je suppose, Erik, que si le corps du papillon avait reposé sur la

terre, il aurait vite pourri, et serait tombé en poussière. Mais comme

il était tombé dans la mer, il s'y imprégna de chaux et devint dur

comme de la pierre. Tu te rappelles, nous avons trouvé sur la rive des

pierres qui sont des vers pétrifiés. Je crois que c'est ce qui est

arrivé au corps du grand papillon. Je crois qu'il est devenu un long et

étroit rocher au milieu de la Baltique. Qu'en penses-tu?

Il s'arrêta pour attendre une réponse; le camarade hocha la tête.

--Continue, et dis-moi où tu veux en venir?

--Remarque bien, Erik, que cet Œland où nous vivons, toi et moi,

n'est autre chose que ce corps de papillon. Il n'y a qu'à réfléchir

pour voir que l'île est bien un papillon. Au nord, on aperçoit le

corselet étroit et la tête ronde; au sud, c'est l'abdomen, qui d'abord

s'élargit, puis s'amincit et finit en pointe.

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède · 第 8 / 25 段