gueule. Smirre s'avança vers elle, s'arrêta à deux pas pour montrer
qu'il ne comptait point lui ravir sa proie: «Tu es un drôle de corps
qui te contentes de prendre du poisson lorsqu'il y a tout plein d'oies
sauvages là-bas sur les rochers», commença Smirre. Il était si excité
cette fois qu'il ne prit pas le temps de choisir ses mots aussi bien
que d'habitude. La loutre ne tourna même pas la tête pour regarder le
torrent. C'était une vagabonde, comme toutes les loutres. Elle avait
plus d'une fois pêché dans le Vombsjö, et connaissait bien Smirre.
«Je sais comment tu t'y prends pour t'emparer par ruse d'une truite,
Smirre, dit-elle.--Ah! c'est toi, Gripe, dit Smirre, très content, car
il savait que cette loutre-là était une nageuse hardie et habile. Je
ne m'étonne pas que tu n'aimes pas à regarder les oies, puisque tu es
incapable d'arriver jusqu'à elles.» La loutre avait les pattes palmées;
elle possédait une queue aplatie et dure, aussi solide qu'une rame, et
une fourrure imperméable à l'humidité; elle ne voulut pas s'entendre
dire qu'il y eût un torrent qu'elle ne pût remonter. Elle se tourna
vers la rivière, aperçut les oies, jeta la truite et, de la berge
escarpée, se précipita dans l'eau.
Si le printemps avait été plus avancé et que les rossignols eussent
été de retour dans le parc de Djupadal, ils auraient célébré pendant
de longues nuits la lutte de Gripe avec le torrent. Car la loutre fut
plusieurs fois entraînée par les vagues et emportée au fil de l'eau,
mais elle remonta opiniâtrément. Elle profitait des remous, rampait
par-dessus les pierres et approchait peu à peu des oies sauvages.
C'était vraiment une expédition périlleuse, et qui méritait d'être
chantée par les rossignols.
Smirre suivait du regard la marche de la loutre. Il la vit enfin se
hisser tout près des oies sauvages. Mais à ce moment un cri aigu et
féroce retentit. La loutre tomba dans l'eau à la renverse, et le
courant l'emporta comme un chaton aveugle. Puis les ailes des oies
claquèrent. Elles s'enlevèrent, et s'enfuirent à la recherche d'un
nouveau gîte.
La loutre revint bientôt à la berge. Elle ne dit rien, et se contenta
de lécher une de ses pattes de devant. Lorsque Smirre se permit de
la railler, elle s'écria enfin: «Ce n'est pas faute de savoir nager,
Smirre. J'étais arrivée jusqu'aux oies et j'allais escalader le rocher,
lorsqu'un tout petit bonhomme s'élança sur moi, et me porta un coup à
la patte avec un fer pointu. Cela me fit si mal que je lâchai prise et
roulai dans le torrent.»
Elle n'eut pas besoin de continuer son récit; Smirre était déjà loin.
Encore une fois voilà Akka et sa bande volant dans la nuit.
Heureusement pour elles, la lune ne s'était pas encore couchée, et
grâce à sa lumière Akka put retrouver une troisième place qu'elle
connaissait dans le pays. Elle suivit encore le cours de la rivière
vers le sud. Elle vola par-dessus le domaine de Djupadal, les toits
sombres et la belle cascade de la petite ville de Ronneby. Un peu au
sud de la ville, non loin de la mer, se trouve la station de Ronneby
avec son établissement de bains, ses sources, ses grands hôtels, et les
villas des hôtes d'été. Tout est fermé, vide et désert pendant l'hiver,
et tous les oiseaux le savent bien, car nombreuses sont les bandes qui
par gros temps, cherchent un abri sur les balcons et les vérandas des
maisons désertes.
Les oies sauvages s'installèrent sur un balcon et s'endormirent tout
de suite selon leur habitude. Nils seul ne put pas dormir, car il ne
voulait pas se glisser sous l'aile du jars.
Le balcon était exposé au midi, et de là le gamin pouvait voir la mer.
Incapable de dormir, il contemplait la jolie façon dont en Blekinge la
terre et la mer se rencontrent.
En effet la terre et la mer peuvent se rencontrer de bien des façons.
Souvent la terre va au devant de la mer en déroulant des prés bas et
plats, où l'herbe pousse en touffes, et la mer la rencontre avec des
sables mouvants qu'elle entasse en bancs et en dunes. Elles s'aiment
si peu, dirait-on, qu'elles veulent se montrer ce qu'elles ont de
moins beau. Il arrive aussi qu'à l'approche de la mer, la terre dresse
un rempart de montagnes comme pour arrêter une ennemie; alors la mer
lance des vagues furieuses, elle fouette, rugit, ébranle comme si elle
voulait déchirer la côte.
Mais en Blekinge il en va tout autrement. La terre s'éparpille en îles,
îlots et promontoires, parmi lesquels la mer s'insinue en golfes, en
anses et en détroits; elles semblent se rencontrer dans l'entente et la
joie.
On ne voit pas bien tout cela en hiver, mais Nils se rendit pourtant
compte que la nature ici était douce et souriante, et il commença à se
sentir plus calme. Tout à coup il entendit un glapissement sinistre et
aigu qui venait du parc. Il se leva et vit dans le clair de lune blanc
un renard sous le balcon: Smirre avait encore suivi les oies. Mais
comprenant que cette fois il n'y avait pas moyen de les attraper, il
n'avait pu réprimer un long cri de dépit.
Ce cri éveilla Akka, l'oie-guide; bien qu'elle ne pût rien voir,
elle reconnut la voix. «C'est toi Smirre, qui rôdes dans la nuit?
dit-elle.--Oui, répondit Smirre, c'est moi. Je voudrais savoir ce que
vous pensez de la nuit que vous avez eue grâce à moi.--Veux-tu dire
que c'est toi qui nous as envoyé la martre et la loutre?--Pourquoi
nier un bel exploit? Vous avez une fois joué avec moi le jeu des
oies. Maintenant j'ai commencé avec vous le jeu des renards, et je ne
l'interromprai pas tant qu'une seule d'entre vous sera encore vivante,
dussé-je vous poursuivre à travers tout le pays.--Écoute, Smirre,
est-ce bien de ta part, à toi qui es armé de dents et de griffes, de
poursuivre ainsi des êtres sans défense?»
Smirre s'imagina que la peur faisait parler Akka; il se hâta de
proposer: «Akka, si tu veux me jeter ce Poucet qui tant de fois m'a
résisté, je te promets de faire la paix avec toi. Je ne poursuivrai
plus jamais personne de ta bande.--Te livrer Poucet! s'écria Akka, tu
n'y penses pas! De la plus jeune jusqu'à la plus vieille d'entre nous,
nous donnerions volontiers notre vie pour lui.--Vous l'aimez tant que
ça, dit Smirre, alors je vous promets qu'il sera le premier d'entre
vous sur qui je me vengerai.»
Akka ne répondit plus rien. Smirre poussa encore quelques longs
hurlements, puis le silence se fit. Nils ne pouvait toujours pas
dormir. Cette fois c'était la réponse d'Akka au renard qui le tenait
éveillé. Jamais il n'aurait cru qu'il entendrait une chose semblable,
ni que personne se déclarerait prêt à risquer sa vie pour lui. A partir
de ce moment on ne put plus dire de Nils Holgersson qu'il n'aimait
personne.
VIII
KARLSKRONA
_Samedi, 2 avril._
C'était à Karlskrona, un soir de clair de lune. Il faisait un temps
beau et calme, mais dans la journée une tempête avait sévi; il avait
plu; les habitants de la ville s'imaginaient probablement que le
mauvais temps continuait, car il n'y avait personne dans les rues.
La ville semblait déserte quand Akka et sa bande y arrivèrent. Il était
tard déjà, et les oies étaient à la recherche d'un gîte sûr dans les
îles. Elles n'osaient pas rester sur la terre ferme par peur de Smirre
le renard.
Les oies volaient très haut, et Nils qui contemplait la mer et les îles
au-dessous de lui trouva que tout avait un air irréel et fantastique.
Le ciel n'était plus bleu, il formait au-dessus de la terre comme une
cloche de verre glauque. La mer était blanche comme du lait. Aussi loin
qu'il pouvait voir, elle roulait de petites vagues blanches aux cimes
argentées. Au milieu de toute cette blancheur, les nombreuses îles
devant la côte semblaient noires.
Nils s'était promis d'être brave cette nuit-là, mais tout à coup il
aperçut quelque chose qui l'effraya terriblement. C'était une haute île
rocheuse, couverte d'énormes blocs carrés entre lesquels il y avait
un semis de petits grains d'or. Il pensa tout de suite à la pierre de
Magle à Trolle-Ljungby, que les trolls hissent quelquefois la nuit sur
de hautes colonnes d'or. Ce devait être quelque chose du même genre.
Mais ce qui l'effraya plus encore, ce fut de voir une foule de choses
inquiétantes dans l'eau qui entourait l'île. On eût dit des baleines
et des requins ou d'autres monstres marins, mais le gamin comprenait
que c'était les trolls de la mer qui s'étaient réunis pour monter
à l'assaut de l'île. En effet, au sommet de l'île, un géant debout
tendait désespérément vers le ciel ses deux bras.
Nils fut encore plus effrayé lorsqu'il s'aperçut que les oies
commençaient à descendre. «Non, non, pas là! Ne descendons pas là,»
cria-t-il.
Mais les oies ne firent pas attention à ses cris, et bientôt le gamin
fut tout surpris et honteux d'avoir pu se tromper de cette façon.
Les gros blocs de pierre n'étaient que des maisons; les points d'or
brillants étaient des réverbères et des fenêtres éclairées. Le géant
qui tendait les bras était une église aux tours carrées, et les
monstres et les trolls de la mer étaient des navires et des bateaux
de toutes espèces ancrés et amarrés autour de l'île. Du côté de la
terre, c'étaient surtout des barques à rames, des cutters à voile, des
chaloupes à vapeur pour la navigation côtière, mais de l'autre côté,
il y avait des vaisseaux de guerre cuirassés, les uns larges avec
de grosses cheminées inclinées en arrière, d'autres longs, minces et
construits de façon à pouvoir traverser l'eau comme des poissons.
Quelle était cette ville? Nils trouva la réponse en voyant les
vaisseaux de guerre. Il avait toute sa vie aimé les bateaux, il n'en
avait jamais eu d'autres que les goélettes qu'il avait fait naviguer
sur l'eau des fossés au bord de la route; mais il comprit tout de suite
qu'une ville où il y avait un si grand nombre de vaisseaux de guerre ne
pouvait être que Karlskrona.
Le grand-père maternel de Nils était un ancien matelot de la marine de
guerre; quand il vivait, il parlait tous les jours de Karlskrona, du
grand chantier de la marine et de tout ce que l'on pouvait y voir.
Nils eut tout juste le temps de jeter un coup d'œil sur les tours
et les fortifications qui ferment l'entrée du port; Akka descendit se
poser avec sa bande sur le toit plat d'une des églises.
C'était certainement un endroit sûr pour échapper à un renard, et le
gamin pensait que cette nuit il pourrait oser se glisser sous l'aile
du jars. Ce serait bon de dormir. Il essayerait ensuite de voir le
chantier et les vaisseaux lorsqu'il ferait jour.
Nils ne comprit pas lui-même pourquoi il ne put rester tranquille et
attendre le matin pour voir les vaisseaux. Il n'avait guère dormi
plus de cinq minutes que déjà il se dégageait de l'aile du jars et se
laissait glisser à terre le long du paratonnerre et des gouttières.
Il se trouva bientôt sur une vaste place devant l'église. Ceux qui sont
habitués au désert ou qui demeurent dans un coin éloigné, se sentent
toujours inquiets lorsqu'ils viennent dans une ville où les maisons se
dressent toutes droites et où les rues sont ouvertes et n'offrent point
d'abri. Aussi Nils souhaita-t-il bientôt d'être de nouveau là-haut sur
la tour avec les oies. Heureusement il n'y avait pas un être vivant
sur la place; seul un homme de bronze se dressait sur un socle élevé.
C'était un grand homme vigoureux, vêtu d'un chapeau tricorne, d'une
longue redingote, de culottes courtes et de gros souliers. Il tenait à
la main un bâton et avait bien l'air de savoir s'en servir au besoin,
car il avait un visage terriblement sévère avec un grand nez courbé et
une bouche très laide.
«Qu'est-ce qu'il fait ici, celui-là, avec sa grosse lèvre pendante?»
dit enfin le gamin. Jamais il ne s'était senti plus petit et plus
misérable que ce soir. Il essaya de se donner du courage en faisant
le fanfaron. Puis il ne pensa plus à la statue, et s'engagea dans une
large rue qui descendait vers l'eau.
Il n'avait fait que quelques pas lorsqu'il entendit quelqu'un marcher
derrière lui. Des pieds lourds martelaient le pavé et un bâton frappait
le sol. On eût dit que l'homme de bronze lui-même s'était mis en route.
Nils épia les pas et se sauva en courant; il eut bientôt la certitude
que c'était l'homme de bronze. La terre tremblait et les maisons en
étaient secouées. Lui seul pouvait marcher aussi lourdement, et Nils
eut peur de son mot de tout à l'heure. Il n'osa tourner la tête.
«Il se promène peut-être pour son plaisir, pensa-t-il. Il ne pourra
m'en vouloir de ce que j'ai dit. C'était sans mauvaise intention.»
Au lieu de continuer tout droit, Nils prit une rue transversale. Il
espérait ainsi échapper à son compagnon.
Mais il entendit bientôt l'homme de bronze qui s'engageait dans cette
même rue, et il eut très peur. Comment trouver un refuge dans une ville
où toutes les portes sont fermées? Il aperçut à droite une vieille
église de bois, entourée d'un vaste square. Il s'y précipita sans
hésitation: «Si seulement j'arrive là, je serai bien protégé.»
Tout à coup, il aperçut au milieu de l'allée qui menait à l'église un
homme qui lui faisait des signes. Il fut très heureux et s'approcha en
hâte. Son cœur battait terriblement.
Mais lorsqu'il fut arrivé tout près de l'homme, qui était debout sur un
petit tabouret, au bord de l'allée, il s'arrêta interdit: «Ce ne peut
pas être celui-là qui m'a fait signe, car il est en bois.»
Il resta immobile un moment à le regarder. C'était un bonhomme courtaud
et fort, avec un large visage, rose et frais, des cheveux noirs et
lisses, et une grande barbe noire. Sur sa tête il portait un chapeau de
bois noir, sur son corps un habit de bois brun; il avait autour de la
taille une ceinture de bois noir, aux jambes de larges culottes de bois
gris et des bas de bois, aux pieds des bottines de bois noir. Il était
peint de frais, vernis de frais; il brillait et luisait au clair de
lune, ce qui sans doute ajoutait à son air de bonhomie, et inspira de
la confiance au gamin.
De la main gauche il tenait un tableau de bois où Nils lut:
«Humblement, je vous supplie, quoique d'une voix faible: venez déposer
une obole, mais soulevez d'abord mon chapeau.»
Nils comprit: l'homme n'était qu'un tronc pour les pauvres. Il fut
déçu. Il s'était attendu à mieux. Il se rappela que son grand-père
avait parlé de ce bonhomme de bois, disant que les enfants de
Karlskrona l'aimaient beaucoup. Nils comprenait bien cela. L'homme
avait un si bon air d'autrefois qu'on lui aurait donné plusieurs fois
cent ans. En même temps il semblait fort, crâne et joyeux comme on
s'imagine que les gens étaient jadis.
A regarder le bonhomme de bois, Nils oublia presque l'autre qui le
poursuivait. Mais voilà qu'il l'entendit tout à coup. Il entrait dans
le cimetière. Il approchait. Où se cacher?
A ce moment, Nils vit l'homme de bois se baisser et lui tendre sa
grande et large main. Impossible de n'avoir pas confiance en lui:
Nils sauta dans la main qu'on lui offrait. Et l'homme de bois l'éleva
jusqu'à son chapeau et le glissa dessous.
A peine le gamin fut-il caché, à peine l'homme avait-il eu le temps
d'abaisser son bras et de reprendre sa pose, que l'homme de bronze
s'arrêtait devant lui, frappait le sol de son bâton et s'écriait d'une
voix forte et sonore:
--Qui êtes-vous?
Le bras de l'homme de bois remonta avec une précision qui fit craquer
sa vieille charpente, ses doigts touchèrent les bords du chapeau et il
répondit:
--Rosenbom, sauf votre respect, Majesté. Dans le temps, second maître
à bord du vaisseau de ligne _l'Intrépidité_; retraité, le service
de guerre fini, comme gardien de l'église de l'Amirauté; finalement
sculpté en bois, et dressé dans le cimetière comme tronc pour les
pauvres.
Le gamin eut un haut-le-corps en entendant l'homme de bois dire
«Majesté». En réfléchissant il comprit que la statue de la grande place
représentait celui qui avait fondé la ville. C'était tout simplement
au roi Charles XI qu'il avait eu affaire.
--Vous vous expliquez bien, dit l'homme de bronze. Pouvez-vous me dire
encore si vous avez vu un petit gamin qui court partout dans la ville
cette nuit? C'est un petit coquin et un impertinent; si seulement je
l'attrape, je lui apprendrai à être insolent.
--Sauf votre respect, Majesté, je l'ai vu, dit l'homme de bois.
A cette réponse le gamin qui s'était blotti sous le chapeau et
regardait le roi par une fente de bois, eut si peur qu'il commença à
trembler. Mais il se calma lorsque l'homme de bois poursuivit:
--Votre Majesté suit une mauvaise piste. Le gamin semblait avoir
l'intention de se réfugier dans le chantier pour s'y cacher.
--Vous croyez, Rosenbom? Eh bien, ne restez donc pas là immobile sur
votre tabouret, mais suivez-moi, et aidez-moi à le retrouver! Quatre
yeux voient mieux que deux, Rosenbom.
Mais l'homme de bois répondit d'une voix geignarde: «Je prie humblement
Votre Majesté de me laisser où je suis. J'ai l'air frais et reluisant à
cause de la peinture, mais je suis vieux et pourri, et ne supporterais
pas un effort».
L'homme de bronze ne semblait pas être de ceux qui supportent la
contradiction.
--Qu'est-ce que ces histoires? Venez tout de suite, Rosenbom! Le roi
leva son bâton et en donna à l'autre un coup retentissant sur l'épaule:
«Vous voyez que vous tenez encore, Rosenbom».
Là-dessus ils se mirent en route. Grands et puissants, ils traversèrent
les rues de Karlskrona, et atteignirent enfin une lourde porte qui
menait au chantier. Un matelot montait la garde, mais l'homme de
bronze n'y fit point attention. Il poussa la porte du pied, et ils
entrèrent.
Devant eux s'étendait un vaste port, divisé en compartiments par des
ponts sur pilotis. Les bassins étaient occupés par des vaisseaux de
guerre.
--Par où vaut-il mieux commencer les recherches, Rosenbom? demanda
l'homme de bronze.
--Un petit bout d'homme comme lui se sera probablement caché dans la
salle aux modèles?
Sur une étroite langue de terre qui s'étendait à droite tout le long
du port, s'élevaient quelques anciens bâtiments. L'homme de bronze
s'approcha d'une maison à petites fenêtres avec un très haut toit. Il
heurta de son bâton la porte qui s'ouvrit, et monta ensuite lourdement
un vieil escalier aux marches usées. Les deux hommes entrèrent dans
une grande salle remplie de petits navires entièrement gréés. Le gamin
comprit que c'étaient les modèles des navires construits pour la flotte
suédoise.
Il y avait des bateaux de toutes espèces: de vieux vaisseaux de ligne
aux flancs bourrés de canons, avec de hautes constructions à l'arrière
et à l'avant, et dont les mâts supportaient un enchevêtrement de cordes
et de voiles; de petits garde-côtes avec des bancs pour les rameurs
sur toute leur longueur; des canonnières sans pont, et des frégates
richement dorées, modèles de celles dont s'étaient servis les rois pour
leurs voyages. Enfin il y avait aussi de ces longs et lourds cuirassés,
avec des tourelles et des canons sur le pont, qu'on emploie de nos
jours, et de fins et minces torpilleurs pareils à de longs poissons.
Nils n'en revenait pas d'admiration: «Dire qu'on a bâti des vaisseaux
si gros et si beaux ici en Suède!»
Il eut tout le temps de les admirer, car l'homme de bronze, en
apercevant les modèles, oublia toute autre chose. Il les passa tous en
revue. Et Rosenbom, ci-devant second maître à bord de _l'Intrépidité_,
dut raconter tout ce qu'il savait sur les constructeurs de navires
et ceux qui les avaient commandés et le sort qu'ils avaient subi. Il
parlait de Chapman et de Puke et de Trolle; des batailles de Hogland et
de Svensksund, jusqu'en 1809, époque après laquelle il n'en avait plus
été. Lui et son compagnon avaient surtout beaucoup à se dire sur les
vieux navires de bois si ornés. Ils ne semblaient pas comprendre les
nouveaux cuirassés.
--Je vois, Rosenbom, que vous ne savez rien sur ces vaisseaux modernes,
dit le roi. Allons voir autre chose. Car tout cela m'intéresse,
Rosenbom.
Ils avaient cessé de chercher le gamin, et celui-ci se sentit calme
et à son aise dans le chapeau de bois. Ils se mirent à parcourir les
grands établissements du chantier, les ateliers où l'on coud les
voiles, la forge, les fabriques de machines et de menuiserie. Ils
visitèrent les grues à mâter et les docks, les grands magasins aux
provisions, le parc d'artillerie, l'arsenal, la longue corderie,
la vaste cale abandonnée, creusée dans le roc. Ils sortirent sur
les jetées, où les vaisseaux de guerre étaient amarrés, montèrent à
bord, regardèrent tout comme deux vieux loups de mer, hésitèrent,
condamnèrent, approuvèrent et se fâchèrent.
Nils, à l'abri du chapeau de bois, les écoutait. Il apprit ainsi
combien on avait lutté et travaillé en cet endroit pour pouvoir armer
toutes les flottes expédiées du port de guerre. Il sut qu'on avait
risqué son sang et sa vie, qu'on avait sacrifié jusqu'à son dernier
liard pour construire ces vaisseaux de guerre, que des hommes de talent
avaient consacré tous leurs efforts à améliorer et à perfectionner
ces navires qui avaient été la sauvegarde de la patrie. Le gamin eut
des larmes aux yeux en entendant parler de tout cela et il se sentit
heureux d'être si bien renseigné sur toutes ces choses.
Ils finirent par entrer dans une cour ouverte où sous une galerie,
étaient rangées les figures de proue des vieux vaisseaux de ligne. Nils
n'avait jamais rien vu de plus étrange, car toutes ces figures avaient
des visages incroyablement puissants et effrayants. Elles étaient
grandes, hardies et sauvages, inspirées du même esprit fier qui avait
armé les gros navires. Il se sentit plus petit que jamais.
Mais alors, l'homme de bronze dit à l'homme de bois: «Lève ton chapeau,
Rosenbom, devant celles qui sont là! Elles ont toutes été à la guerre
pour la patrie!» Rosenbom, comme l'homme de bronze, avait complètement
oublié pourquoi ils étaient venus là. Sans réfléchir il leva son
chapeau de bois et s'écria: «Je lève mon chapeau en l'honneur de celui
qui choisit l'emplacement du port, fonda le chantier, et recréa la
marine, pour le roi qui a donné la vie à tout ceci».
--Merci, Rosenbom. C'est bien dit, tu es un brave homme... Mais
qu'est-ce que c'est que ça, Rosenbom?
Il montrait Nils Holgersson debout sur le crâne nu de Rosenbom. Mais
Nils n'avait plus peur: il agita son bonnet et cria: «Hourrah, hourrah
pour l'homme à la grosse lèvre!»
L'homme de bronze frappa la terre avec son gros bâton, mais le gamin
ne put jamais savoir ce qu'il comptait faire, car à cet instant
le soleil se leva; aussitôt l'homme de bronze et l'homme de bois
disparurent comme s'ils avaient été faits de brouillards. Pendant
qu'il restait encore là à les chercher des yeux, les oies sauvages
s'envolèrent du toit de l'église et se mirent à planer sur la ville.
Tout à coup, elles aperçurent Nils Holgersson, et le grand jars blanc
fendit l'air et descendit le chercher.
IX
VOYAGE A ŒLAND
_Samedi, 3 avril._
Les oies sauvages étaient allées paître sur un îlot voisin de la côte.
Elles y rencontrèrent des oies grises qui furent fort surprises de les
voir, sachant que d'ordinaire leurs parentes sauvages n'approchent pas
de la côte. Elles étaient curieuses et indiscrètes et n'eurent de cesse
que les arrivantes ne leur eussent conté la poursuite du renard. Le
récit fini, une oie grise, qui semblait l'égale d'Akka pour l'âge et
l'expérience, leur dit: «C'est un grand malheur pour vous que le renard
ait été exilé de son pays. Il tiendra parole et vous suivra jusqu'en
Laponie. Si j'étais vous, je ne volerais pas à travers le Smâland, je
prendrais le chemin extérieur, et passerais par l'île d'Œland. Il
perdrait votre trace. Et pour le dépister encore plus, vous feriez
mieux de vous arrêter deux ou trois jours à la pointe sud de l'île. La
nourriture y est abondante et la société également. Je ne crois pas que
vous regretteriez votre voyage.»
Le conseil était bon, et les oies sauvages résolurent de le suivre.
Dès qu'elles furent rassasiées, elles se mirent en route pour Œland.
Aucune d'elles n'y avait encore été, mais l'oie grise leur avait donné
de bons points de repère. Elles n'avaient qu'à aller droit vers le
sud jusqu'à ce qu'elles rencontrassent la grande route des oiseaux de
passage, au large, le long de la côte du Blekinge. Tous les oiseaux
qui ont leur séjour d'hiver sur la mer de l'Ouest, et qui au printemps
vont en Finlande ou en Russie, suivent cette route; en passant ils font
escale à Œland pour se reposer. Les oies sauvages ne manqueraient
pas de guides.
C'était une journée calme et chaude comme un jour d'été, un temps idéal
pour un voyage en mer, sauf que le ciel n'était pas tout à fait clair,
mais gris et un peu voilé. Çà et là des amas de nuages descendaient
vers la surface de l'eau et arrêtaient la vue.
Lorsque les voyageuses eurent laissé derrière elles l'archipel, la mer
s'étendit, si jolie et si miroitante que Nils, regardant en bas, crut
que la terre avait disparu. Il n'y avait plus que les nuages et le ciel
autour de lui. Il se sentit pris de vertige, et s'accrocha au dos du
jars plus éperdument que le premier jour.