Mais à peine le gamin s'était-il montré, la cigogne avait commencé à

s'animer. Jusque-là elle était restée la tête penchée, le bec appuyé

sur son cou, selon l'habitude des cigognes. Or, voici que tout à coup

on avait entendu un gargouillis au fond de sa gorge, comme si elle

avait ri. Brusquement elle tendit le bec, saisit le gamin et le lança

en l'air à une hauteur de deux ou trois mètres. Elle répéta ce tour

sept fois de suite sans faire attention aux hurlements du gamin ni

au caquettement des oies, qui criaient: «Qu'est-ce qui vous prend,

monsieur Ermenrich! Ce n'est pas une grenouille. C'est un homme,

monsieur Ermenrich.»

La cigogne finit par poser le gamin à terre sain et sauf. Puis, se

tournant vers Akka: «Je retourne à Glimmingehus, mère Akka, fit-elle.

Tous ceux qui y habitent étaient fort inquiets lorsque je les ai

quittés. Vous pouvez être persuadée qu'ils se réjouiront d'apprendre

que Akka, l'oie sauvage, et Poucet, le marmot, vont venir les sauver.»

Sur ces mots la cigogne allongea le cou, étendit les ailes et s'envola

comme une flèche qui part d'un arc très tendu. Akka comprenait très

bien que monsieur Ermenrich se moquait d'elle, mais elle n'en fit rien

voir. Elle attendit que le gamin eût eu le temps de ramasser ses sabots

que la cigogne lui avait fait perdre, puis elle le hissa sur son dos

et suivit la cigogne. Le gamin de son côté ne fit pas de résistance et

ne souffla mot de son intention de ne pas venir. Il était si furieux

contre la cigogne qu'il reniflait de colère. Cette espèce de long

échassier à pattes rouges s'imaginait évidemment que Nils n'était bon

à rien parce qu'il était petit, mais il lui montrerait de quoi Nils

Holgersson de Vestra Vemmenhög était capable.

Quelques instants plus tard Akka se posa sur le grand nid de cigogne du

toit de Glimmingehus. C'était un nid magnifique. Il reposait sur une

roue, et se composait de plusieurs couches de rameaux et de touffes

d'herbe. Il était si vieux qu'un grand nombre de plantes et de buissons

y avaient pris racine, et lorsque la mère cigogne couvait ses œufs

dans l'enfoncement rond du milieu, elle pouvait non seulement jouir de

la vue d'une bonne partie de la Scanie, mais elle avait aussi sous les

yeux des églantines et des fleurs de joubarbe.

Dès le premier coup d'œil Akka et le gamin se rendirent compte que

tout était sens dessus dessous dans toute la maison. Sur les bords du

nid siégeaient deux chouettes, un vieux chat gris, et une douzaine de

rats décrépits aux dents proéminentes et aux yeux pleurards. Ce ne sont

point des animaux qu'on trouve d'habitude en conférence pacifique.

Aucun d'eux ne se retourna pour regarder Akka et lui souhaiter la

bienvenue. Tout entiers à leur occupation, ils suivaient des yeux

les longues lignes grises qu'on entrevoyait dans les champs dénudés

par l'hiver. Les rats noirs, muets, étaient plongés dans un profond

désespoir; ils se rendaient nettement compte qu'ils ne pouvaient

défendre ni leur propre vie ni le château. Les deux chouettes roulaient

des yeux ronds, faisaient virer leurs lunettes de plumes, et parlaient

d'une voix sinistre et âpre de la grande cruauté des rats gris. Elles

se voyaient forcées de quitter leur nid, car elles avaient entendu dire

qu'ils n'épargnaient ni les œufs ni les oisillons. Le vieux chat

tigré était sûr que les rats gris le tueraient puisqu'ils arrivaient en

si grand nombre, et il ne faisait que chicaner les rats noirs: «Comment

avez-vous pu faire la bêtise de laisser partir vos meilleurs guerriers?

disait-il. Comment avez-vous pu avoir confiance dans les rats gris?

C'est impardonnable.»

Les douze rats noirs ne répliquaient pas un mot, mais la cigogne,

malgré son ennui, ne put s'empêcher de taquiner un peu le chat. «N'aie

crainte, matou!» dit-elle. Ne vois-tu pas que mère Akka et Poucet

sont venus sauver le château? Tu peux être sûr qu'ils réussiront.

Maintenant je vais me mettre à dormir, et je le fais avec la plus

entière tranquillité. Demain, lorsque nous nous réveillerons, il n'y

aura sûrement pas un seul rat gris à Glimmingehus.»

Le gamin cligna de l'œil vers Akka, et lui fit signe qu'il voulait

pousser et faire tomber par terre la cigogne lorsqu'elle se serait

endormie, posée sur une seule patte à l'extrême bord du nid, mais Akka

le retint. Elle n'avait nullement l'air fâché: «Ce serait malheureux si

à mon âge on ne savait pas se tirer de pires difficultés que celle-ci.

Si seulement le couple des chouettes, qui peuvent se tenir éveillées

toute la nuit, veut porter quelques messages de ma part, je pense que

tout ira bien.»

Les deux chouettes se déclarèrent prêtes à exécuter ses ordres; Akka

chargea le mari de rejoindre les rats noirs qui étaient partis, et de

leur dire de revenir sur-le-champ. La mère chouette fut envoyée auprès

de Flamméa, l'effraie, qui habitait la cathédrale de Lund. Elle devait

porter un message si secret qu'à peine Akka osa-t-elle le lui chuchoter

à voix basse.

LE CHARMEUR DE RATS

Il était près de minuit, lorsqu'enfin les rats gris découvrirent un

soupirail laissé ouvert. Il était placé assez haut dans le mur, mais

les rats firent la courte échelle, et bientôt le plus hardi d'entre eux

se trouva dans l'ouverture, prêt à s'introduire dans le château, sous

les murs duquel tant de ses ancêtres étaient tombés.

Le rat gris resta un moment immobile dans le soupirail, s'attendant à

être attaqué. Le corps principal de l'armée des défenseurs était certes

parti, mais le rat gris supposait que les rats noirs laissés au château

ne se rendraient pas sans combat. Le cœur palpitant, il épia les

moindres bruits, mais tout demeurait silencieux. Alors le chef des rats

gris s'enhardit et sauta dans la cave obscure.

Les autres suivirent leur chef l'un après l'autre. Ils se glissaient

dans le château avec beaucoup de prudence, et s'attendaient à des

surprises. Ils ne poussèrent plus avant que lorsqu'il n'y eut plus de

place pour de nouveaux envahisseurs sur le plancher.

Bien qu'ils ne fussent jamais entrés dans le château, ils n'eurent

aucune difficulté à trouver leur chemin. Ils eurent vite fait de

découvrir dans les murs les couloirs par où les rats noirs montaient

aux étages supérieurs. Mais avant de s'y engager, ils prêtèrent encore

l'oreille. Cette absence des rats noirs les inquiétait bien plus qu'une

lutte ouverte. Ils n'osaient croire à leur bonheur, lorsqu'ils se

trouvèrent enfin au premier étage.

Dès l'entrée, l'odeur du blé amassé en tas vint frapper leurs

narines. Mais il n'était pas encore temps de jouir de leur victoire.

Ils examinèrent d'abord minutieusement les vastes pièces nues. Ils

escaladèrent l'âtre qui occupait le milieu de la large cuisine, et

faillirent se noyer dans le puits situé dans une des pièces du fond.

Ils passèrent en revue chacune des petites lucarnes, mais nulle part

ils ne découvrirent de rats noirs. Lorsqu'ils se furent rendus maîtres

de cet étage, ils commencèrent avec la même prudence à s'emparer du

second. De nouveau ce fut une promenade pénible et dangereuse dans

les vieux murs; ils s'attendaient à chaque instant à être brusquement

assaillis. Et bien qu'ils fussent attirés par l'agréable parfum du blé,

ils se contraignirent à reconnaître dans le plus grand ordre la salle

de garde, à piliers, des soldats d'autrefois, leur table de pierre, le

foyer, les profondes niches des fenêtres, et le trou du plancher par

où, dans l'ancien temps, on précipitait du plomb fondu sur l'ennemi.

Les rats noirs étaient toujours invisibles. Les gris se hasardèrent

au troisième étage. La grande salle du maître du château était aussi

froide et nue que toutes les autres. Ils arrivèrent enfin à l'étage

supérieur qui se composait d'une unique et vaste salle vide. Le seul

endroit qu'ils ne songèrent point à reconnaître, fut le grand nid de

cigogne du toit, où juste à ce moment la dame chouette éveillait Akka

et lui annonçait que Flamméa, l'effraie, avait approuvé sa requête et

lui envoyait ce qu'elle désirait.

Après avoir aussi consciencieusement parcouru tout le château, les rats

gris se sentirent tranquilles. Ils comprenaient que les rats noirs

étaient partis, renonçant à leur résister, et se précipitèrent d'un

cœur joyeux sur les tas de blé.

A peine avaient-ils dévoré quelques grains qu'ils entendirent dans la

cour le son aigu d'un fifre. Ils levèrent la tête, écoutèrent avec

inquiétude, firent quelques bonds comme s'ils voulaient abandonner les

tas de blé, mais se remirent bientôt à manger.

Le fifre retentit de nouveau, aigre et perçant; alors il se passa

quelque chose d'extraordinaire: un rat, deux rats, une troupe de rats

abandonnèrent le blé, et coururent par le plus court chemin à la cave

pour sortir de la maison. Pourtant beaucoup restaient immobiles. Ils

pensaient à la peine que leur avait coûtée la prise de Glimmingehus, et

ne voulaient pas l'évacuer. Mais ils entendirent encore les notes du

fifre et durent les suivre. Ils se culbutèrent follement, coururent par

les étroits couloirs des murs, se bousculant pour sortir plus vite.

Au milieu de la cour un petit bonhomme jouait du fifre. Il avait autour

de lui un cercle de rats qui l'écoutaient, surpris et charmés. A chaque

minute, d'autres arrivaient. Un instant il ôta son fifre de sa bouche

pour faire un pied de nez aux rats; on eût dit alors qu'ils étaient

prêts à se jeter sur lui et à le dévorer, mais dès qu'il se remit à

jouer, ils étaient en son pouvoir.

Quand le petit bonhomme eut attiré tous les rats gris hors de

Glimmingehus, il se mit à marcher lentement sur le chemin, et tous le

suivirent. Les notes du fifre étaient si douces à leurs oreilles qu'ils

ne pouvaient leur résister.

Le petit homme les précédant, les entraîna du côté de Vallby. Il les

conduisait par mille méandres à travers haies et fossés; partout où il

allait, ils le suivaient. Il jouait toujours de son fifre, qui semblait

fait d'une corne d'animal, mais si petite qu'aucune bête de nos jours

n'en possède de pareille. Personne n'aurait pu dire qui l'avait

fabriqué. Flamméa, l'effraie, l'avait trouvé dans une niche de la tour

de la cathédrale de Lund. Elle l'avait montré à Bataki, le corbeau,

et tous deux s'étaient avisés que c'était une de ces cornes dont on

se servait autrefois pour se rendre maître des rats et des souris. Le

corbeau était l'ami d'Akka, et c'est de lui qu'elle avait appris que

Flamméa possédait un tel trésor.

Et certes les rats ne pouvaient résister au fifre. Le gamin les précéda

en jouant aussi longtemps que dura la lumière des étoiles, et ils ne

cessèrent pas de le suivre. Il joua à l'aube, il joua au lever du

soleil, et toujours la foule des rats gris l'accompagnait, entraînée de

plus en plus loin des vastes greniers à blé de Glimmingehus.

V

LA GRANDE DANSE DES GRUES A KULLABERG

_Mardi, 29 mars._

Kullaberg est une montagne basse, longue, nullement grande ni

puissante; son large sommet porte des champs, des bois et quelques

petites landes; çà et là surgissent des renflements couverts de bruyère

et de rocs nus; là-haut le paysage n'est pas particulièrement beau; il

a l'aspect de la plupart des contrées élevées de Scanie.

Quiconque suit le chemin du sommet est un peu déçu. Mais qu'il s'écarte

de la piste, s'approche des flancs de la montagne, et jette un coup

d'œil vers les pentes abruptes; il découvrira une foule de choses

curieuses, et se demandera comment il pourra les examiner toutes.

Kullaberg en effet ne repose pas comme tant d'autres montagnes sur la

terre, entourée de plaines et de vallées: elle s'est élancée dans la

mer aussi loin qu'elle a pu. Nulle bande de terre ne s'étend à ses

pieds et ne la protège contre les vagues. Celles-ci atteignent ses

murailles et ont eu le loisir de les former et de les user à leur

guise. Aussi ces murailles se dressent-elles, ouvrées et sculptées par

la mer et son auxiliaire le vent. Il y a des précipices taillés dans la

falaise, et des pics noirs polis sous les coups de fouets incessants

du vent. Il y a des colonnes isolées qui surgissent de l'eau, et

de sombres cavernes aux entrées étroites. Il y a des escarpements

verticaux et nus, et de douces pentes envahies par la végétation. Il y

a de petits promontoires et de petites baies et de petits galets que

les lames roulent dans un perpétuel bruissement. Il y a de superbes

portails de pierre qui ouvrent leurs voûtes au-dessus de l'eau; il y

a des récifs pointus que noie à chaque instant une écume blanche, et

d'autres qui se mirent dans une eau glauque et noire, éternellement

tranquille. Il y a des marmites géantes creusées dans le roc; d'énormes

crevasses incitent le promeneur à se risquer dans l'intérieur de la

montagne jusqu'à la caverne du gnome de Kullen.

Des ronces et des plantes rampent, escaladant et dégringolant ces

falaises, ces rocs et ces crevasses. Les arbres ont poussé, mais la

puissance du vent les a contraints à se transformer en buissons pour

pouvoir se retenir aux flancs de la montagne. Les chênes s'écrasent sur

le sol, et des hêtres aux troncs bas forment, dans les replis et les

trous, de grandes tentes de verdure.

Ces merveilleuses murailles, avec la mer vaste et bleue en bas, et

l'air piquant, scintillant au-dessus, ont rendu Kullaberg si chère aux

hommes qu'ils y viennent en foule tout le long de l'été. Il est plus

difficile de dire ce qui y attire les animaux, mais ils s'y assemblent

tous les ans en une grande réunion de jeu. C'est une coutume qui date

de temps immémoriaux; il aurait fallu être là au moment où la première

vague de la mer couvrit d'écume la rive pour expliquer la raison de ce

choix.

Lorsque l'assemblée va avoir lieu, les cerfs, les chevreuils, les

lièvres, les renards et les autres quadrupèdes se mettent en route

dans la nuit pour n'être pas vus par les hommes. Un peu avant le lever

du soleil, ils se rendent à la place des jeux, une lande à gauche du

chemin, non loin de la pointe extrême de l'île.

La place des jeux est entourée de tous côtés de hauteurs arrondies: on

ne la découvre qu'en arrivant tout près. Au mois de mars, il est peu

probable que personne s'égare de ce côté. Les étrangers qui pendant

la belle saison se promènent à travers les collines et escaladent la

montagne, ont été chassés par les tempêtes de l'automne. Le gardien du

phare du promontoire, la vieille dame qui habite Kullagârd, le fermier

de Kullen et ses gens, suivent leurs chemins accoutumés, et ne rôdent

pas dans les landes désertes.

Arrivés à la place des jeux, les quadrupèdes s'installent sur les

collines, chaque espèce d'animaux séparément, bien que, un jour

comme celui-là, la paix générale règne, et que personne n'ait rien à

craindre. Ce jour-là, un levreau pourrait traverser la colline des

renards sans même risquer de perdre le bout d'une de ses longues

oreilles. Pourtant les animaux se tiennent par groupes. C'est la

coutume. Lorsqu'ils ont tous pris leur place, ils commencent à attendre

l'arrivée des oiseaux. Il fait presque toujours beau ce jour-là. Les

grues sont habiles à prévoir le temps; elles ne convoqueraient pas les

animaux s'il était à la pluie.

Or, bien que l'air soit limpide et que rien n'arrête le regard, les

quadrupèdes ne voient pas venir les oiseaux. C'est étrange, car le

soleil est déjà levé, et les oiseaux auraient dû être en route. On

n'aperçoit que de petits nuages noirs qui passent sur la plaine.

Mais voilà! Un de ces nuages se dirige vers Kullaberg en suivant la

côte du Sund. Arrivé au-dessus de la place des jeux, il s'arrête, et

soudain tout le nuage n'est que chants et trilles et musique. Il monte

et s'abaisse, remonte encore, redescend, et ce ne sont que chants et

trilles et musique. Enfin tout le nuage s'abat sur une colline, tout

le nuage d'un coup, et instantanément la colline disparaît, cachée

par des alouettes grises, de beaux pinsons rouges, gris et blanc, des

étourneaux tachetés et des mésanges d'un vert jaune.

Bientôt une brume légère passe sur la plaine. Elle ralentit son allure

au-dessus de chaque groupe de maisons, au-dessus des chaumières et des

châteaux, des hameaux et des villes: et chaque fois elle semble aspirer

du sol une petite colonne tourbillonnante de grains de poussière grise.

Elle grandit, grandit, et lorsqu'enfin elle se dirige vers Kullaberg,

ce n'est plus une brume inconsistante, mais un nuage compact, si vaste

que son ombre s'étend sur le sol de Höganäs à Mölle. Lorsqu'il s'arrête

au-dessus de la place des jeux, il cache le soleil; un bon moment il

pleut des moineaux avant que ceux qui volaient au centre du nuage ne

voient la claire lumière du jour.

Mais voilà le plus gros des nuages d'oiseaux qui arrive. Il est formé

de bandes d'oiseaux venus de partout. Il est d'un gris bleu lourd,

et ne laisse pas percer un seul rayon de soleil. Il vient, sombre et

terrifiant comme un nuage d'orage. Il retentit d'un tapage infernal,

de cris terribles, des rires les plus moqueurs, et des plus sinistres

croassements. On est content de le voir se désagréger en une pluie

papillonnante et croassante de corneilles et de choucas, de corbeaux et

de freux.

Ensuite, outre les nuages apparaissent dans le ciel une foule de

figures et de signes. Des lignes droites et pointillées surgissent à

l'est et au nord-est: ce sont des oiseaux des bois venus du Smâland:

les gelinottes et les coqs de bruyères volent en file à deux ou trois

mètres de distance les uns des autres. Les oiseaux d'eau, qui vivent à

l'île Mâkläppen devant Falsterbo remontent le Sund groupés en figures

étranges: triangles et longs harpons, crochets obliques et demi-cercles.

L'année où Nils voyageait avec les oies sauvages, Akka et sa bande

arrivèrent après tous les autres: elles avaient eu en effet à traverser

la Scanie dans toute sa largeur pour arriver à Kullaberg. En outre,

avant de se mettre en route, elles avaient dû chercher le gamin qui

depuis plusieurs heures, jouait devant les rats gris, et les avait

entraînés loin de Glimmingehus. Le père chouette était revenu annonçant

que les rats noirs seraient de retour aussitôt après le lever du

soleil. Aussi avait-on pu sans danger laisser taire le fifre de Flamméa.

Ce ne fut d'ailleurs pas Akka qui la première découvrit Nils cheminant

lentement, suivi du long cortège des rats gris; ce ne fut point Akka

qui tout à coup descendit comme une flèche, le saisit et remonta dans

l'air avec lui; ce fut monsieur Ermenrich, la cigogne. Car monsieur

Ermenrich en personne s'était mis à la recherche du petit Poucet; après

l'avoir déposé dans le nid, il demanda pardon au gamin de l'avoir

traité avec dédain la veille au soir.

Nils fut bien content; lui et la cigogne devinrent vite amis. Akka se

montra aussi très aimable; elle frotta sa vieille tête contre son bras

et le loua d'avoir secouru ceux qui étaient en peine.

Il faut dire à l'honneur du gamin qu'il ne voulut cependant pas

accepter plus d'éloges qu'il n'en méritait: «Non, non, mère Akka,

dit-il, ne croyez pas que j'aie entraîné au loin les rats gris pour

aider les noirs. J'ai seulement voulu montrer à monsieur Ermenrich que

j'étais tout de même bon à quelque chose.»

Alors Akka se tourna vers la cigogne, et lui demanda si elle croyait

prudent d'emmener Poucet à Kullaberg. «M'est avis, dit-elle, que

nous pouvons nous fier à lui comme à nous-mêmes.» Monsieur Ermenrich

conseilla vivement de l'emmener: «Certainement, mère Akka, il faut

faire venir Poucet à Kullaberg, dit-il; nous devons nous estimer

heureux de pouvoir le récompenser des épreuves qu'il a supportées cette

nuit pour nous. Et comme je m'en veux encore de m'être mal conduit

vis-à-vis de lui hier soir, ce sera moi qui le porterai sur mon dos à

la réunion.»

Il est peu de louanges aussi agréables que celles des gens intelligents

et capables: jamais Nils ne s'était senti aussi heureux. Il fit donc le

voyage à califourchon sur le cou de M. Ermenrich, la cigogne. Bien que

ce fût pour lui un grand honneur, il n'en fut pas moins assez inquiet

par moments, car M. Ermenrich était un maître dans l'art du vol, et

allait autrement vite que les oies sauvages. Tandis que Akka volait son

chemin tout droit, à coup d'ailes égaux, M. Ermenrich s'amusait à des

tours d'adresse. Tantôt il restait immobile à une hauteur vertigineuse,

planant dans l'air sans remuer les ailes, tantôt il se précipitait en

bas si vite qu'il semblait, telle une pierre, devoir s'abîmer sur le

sol. Ou encore il s'amusait à tourner autour d'Akka en cercles de plus

en plus étroits comme un tourbillon. Le gamin n'avait jamais rien vu de

pareil, et tout en éprouvant une peur constante, il dut s'avouer qu'il

n'avait pas su jusqu'ici ce que c'était qu'un beau vol.

On ne fit qu'un arrêt en route, au Vombsjö, où l'on rejoignit la bande

d'Akka. Puis on vola droit sur Kullaberg.

On descendit sur le sommet de la colline réservée aux oies sauvages; en

promenant ses regards sur les hauteurs environnantes, le gamin reconnut

sur l'une les bois aux nombreux andouillers des cerfs, sur une autre

les huppes grises des hérons. Une colline était rouge de renards, une

autre noire et blanche d'oiseaux marins, une autre encore grise de

souris et de rats. Une colline était occupée par des corbeaux noirs

qui ne cessaient de croasser, une autre par des alouettes incapables

de rester en place: à chaque instant, elles s'élançaient dans l'air en

chantant d'allégresse.

L'usage voulait que les corneilles commençassent les jeux et les

exercices du jour par une danse aérienne. Elles se divisèrent en

deux groupes que l'on vit voler l'un vers l'autre, se rencontrer,

se séparer, et puis recommencer. Cette danse comprenait plusieurs

reprises; aux spectateurs qui n'étaient pas au courant des règles, elle

parut un peu monotone. Les corneilles en étaient très fières, mais les

autres animaux furent contents lorsque ce fut fini. Cette danse leur

semblait aussi morne et dénuée de sens que le jeu des tempêtes d'hiver

avec les flocons de neige. Elle attrista tout le monde, on attendait

impatiemment quelque chose de plus gai.

On n'attendit pas longtemps; à peine les corneilles avaient-elles fini

que les lièvres se précipitaient. Ils s'élancèrent en une longue file

sans beaucoup d'ordre, tantôt isolés, tantôt trois ou quatre de front.

Tous se dressaient sur leurs pattes de derrière, puis ils couraient

si vite que leurs longues oreilles tournoyaient de tous côtés. Sans

cesser de courir, ils tourbillonnaient sur eux-mêmes, bondissaient

et se frappaient de leurs pattes de devant la poitrine pour la faire

résonner. Quelques-uns firent des séries de culbutes, d'autres se

plièrent en deux et roulèrent comme des roues; on en voyait qui se

tenaient sur une patte et tournaient en rond, d'autres marchaient

sur leurs pattes de devant. Tout cela sans ordre, mais il y avait

beaucoup de gaieté dans la danse des lièvres, et les animaux qui les

regardaient, commencèrent à respirer plus vite. C'était le printemps;

la joie et les plaisirs allaient revenir. L'hiver était fini. L'été

approchait. Bientôt ce ne serait qu'un jeu de vivre.

Lorsque les lièvres eurent fini leurs ébats, ce fut aux grands oiseaux

des bois de montrer leur adresse. Une centaine de coqs de bruyères à

la robe noire miroitante et aux sourcils écarlates se posèrent sur

un grand chêne au milieu de la place. Celui qui s'était posé sur la

branche supérieure, hérissa ses plumes, abaissa ses ailes et déploya

sa queue en éventail, de façon à laisser voir ses tectrices blanches.

Puis il tendit le cou, et lança quelques notes profondes de sa gorge

gonflée: «Tiœc, tiœc, tiœc.» C'est tout ce qu'il put articuler,

puis on n'entendit que quelques sons rauques arrachés du fond du gosier.

Il ferma les yeux et chuchota: «Sis, sis, sis! Écoute comme c'est beau!

Sis, sis, sis!» Et il fut saisi d'un tel ravissement qu'il perdit toute

notion de ce qui se passait autour de lui.

Pendant que le premier coq de bruyères était encore en train de

siffler, les trois coqs posés au-dessous de lui se mirent à chanter; et

avant qu'ils n'eussent terminé leur chanson, les dix qui se trouvaient

sur les branches au-dessous commencèrent à leur tour, et ainsi de suite

de branche en branche; et enfin les cent coqs de bruyères chantaient,

gloussaient et sifflaient. Ils étaient tous saisis du même ravissement,

et cela agit sur les autres animaux comme une ivresse contagieuse. Le

sang, qui tout à l'heure avait couru joyeux et léger, était maintenant

lourd et brûlant: «En vérité, c'est le printemps, se disaient les

animaux. Le froid de l'hiver s'est évanoui. Le feu du renouveau brûle

sur la terre.»

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède · 第 5 / 25 段