de la martre; sur la rive il devait songer aux loutres; perché sur les
murs de pierre, il ne fallait pas oublier la belette qui passe par le
moindre trou; et s'il voulait se coucher sur un tas d'herbe, il ferait
bien d'examiner d'abord si quelque vipère n'y dormait pas son sommeil
d'hiver. Dès qu'il sortait dans les champs découverts, il devait épier
les éperviers et les buses, les aigles et les faucons qui nageaient
dans l'air. Dans les fourrés de coudriers, il risquait d'être pris
par l'émouchet; les pies et les corbeaux se trouvaient partout, et il
ferait bien de ne pas se fier à eux; dès que l'obscurité tombait, il
devait ouvrir toutes grandes les oreilles pour tâcher de deviner les
gros hiboux et les chouettes au vol si silencieux que tout près d'eux
il ne les entendrait pas.
En entendant parler de tant d'êtres qui en voulaient à sa vie, il
parut à Nils impossible de leur échapper. Ce n'était pas tant l'idée
de mourir qui lui faisait peur, mais celle d'être mangé; aussi
demanda-t-il à Akka ce qu'il fallait faire pour se protéger.
Akka lui conseilla de se mettre bien avec les petits animaux des bois
et des champs, avec le peuple des écureuils et le peuple des lièvres,
avec les passereaux et les mésanges et les piverts et les alouettes.
S'il devenait leur ami, ils pourraient l'avertir des dangers, lui
procurer des cachettes, et même au besoin se coaliser pour le défendre.
Mais dans l'après-midi, lorsque le gamin, voulant profiter du conseil,
s'adressa à Sirle, l'écureuil, pour lui demander sa protection,
celui-ci refusa de l'aider. «N'attends jamais rien ni de moi ni des
autres petits animaux, dit Sirle. Crois-tu donc que je ne sais pas que
tu es Nils le gardeur d'oies? L'année dernière tu détruisais les nids
des hirondelles, tu écrasais les œufs des sansonnets, tu dénichais
les petits corbeaux et les jetais dans la mare, tu prenais des merles
au piège et mettais des écureuils en cage. Aide-toi toi-même, et sois
content si nous ne nous unissons pas contre toi pour te chasser d'ici
et te faire retourner parmi les tiens.»
C'était une de ces réponses que le gamin n'aurait pas laissé passer
impunie autrefois, lorsqu'il était encore Nils le gardeur d'oies, mais
maintenant il avait grand'peur que les oies sauvages n'apprissent
combien il avait été méchant. Dans sa crainte d'être renvoyé, il
n'avait pas osé faire la moindre niche depuis qu'il était dans leur
compagnie. Il est vrai qu'il n'était pas en état de faire grand mal,
étant si petit, mais il aurait pourtant bien pu détruire quelques
œufs d'oiseaux s'il en avait eu envie. Non, il avait été très sage,
il n'avait même pas arraché une plume aux ailes des oies, il n'avait
pas fait une seule réponse impolie, et chaque matin, en disant bonjour
à Akka, il avait ôté son béret.
Tout le jeudi il réfléchit à ce qu'il pourrait bien faire pour décider
les oies à l'emmener en Laponie. Le soir, apprenant que la femme de
Sirle avait été ravie, et que ses enfants étaient sur le point de
mourir de faim, il résolut de leur venir en aide. Nous avons déjà
raconté comment il y réussit.
Le vendredi, en entrant dans le parc, il entendit les pinsons chanter
partout dans les ronces et raconter comment la femme de Sirle avait été
emportée par de cruels ravisseurs, et comment Nils le gardeur d'oies
s'était risqué parmi les hommes et lui avait porté les petits écureuils.
«Qui est maintenant aussi fêté dans le parc d'Œvedskloster,
chantaient les pinsons, que le petit Poucet, celui que tous redoutaient
jadis lorsqu'il était Nils le gardeur d'oies? Sirle, l'écureuil, lui
donnera des noisettes, les pauvres lièvres joueront avec lui, les
chevreuils le prendront sur leur dos et s'enfuiront avec lui lorsque
Smirre le renard s'approchera, les mésanges l'avertiront de la venue de
l'épervier, les passereaux et les alouettes chanteront ses louanges.»
Le gamin en était sûr, Akka et les autres oies sauvages entendaient le
chant des pinsons, mais tout le vendredi se passa sans qu'elles lui
parlassent de le garder parmi elles.
Jusqu'au samedi les oies purent paître dans les champs autour
d'Œvedskloster sans être dérangées par Smirre le renard. Mais le
samedi matin, lorsqu'elles se rendirent aux champs, il les guetta et
les poursuivit de champ en champ sans leur laisser le temps de manger.
Quand Akka comprit qu'il ne les laisserait pas tranquilles, elle
prit une décision rapide, s'éleva en l'air avec toute sa bande, et
la conduisit à plusieurs lieues par-dessus les landes de Färs et les
maigres collines du plateau de Linderöd. Les oies ne s'arrêtèrent que
dans les environs de Vittskövle, près de la Baltique...
Ce fut de nouveau dimanche. Toute une semaine s'était écoulée depuis
que Nils avait été transformé en tomte, et il restait toujours aussi
petit.
Il n'avait d'ailleurs pas l'air de s'en inquiéter; l'après-midi, il
s'installa dans un grand saule touffu au bord de l'eau, et s'amusa
à jouer du chalumeau. Tout autour de lui étaient venus se poser des
mésanges, des pinsons, des sansonnets, autant que le buisson pouvait en
porter, et les oiseaux chantaient et sifflaient des airs qu'il essaya
de jouer. Mais il n'était pas très fort dans cet art. Il jouait si faux
que les plumes se hérissaient sur tous ses petits maîtres, et qu'ils
criaient et battaient des ailes de désespoir. Le gamin s'amusait tant
de leur zèle qu'il laissa tomber son chalumeau.
Puis il recommença pour jouer aussi mal; tous les petits oiseaux se
plaignirent: «Aujourd'hui tu joues plus mal que jamais, Poucet. Tu ne
rends pas ma note pure. Où sont donc tes pensées, Poucet?»
«Elles sont ailleurs», répondit le gamin, et c'était vrai. Il était
toujours à se demander combien de temps les oies le garderaient parmi
elles.
Tout à coup il jeta son chalumeau et sauta à terre. Il venait
d'apercevoir Akka et les autres oies qui venaient vers lui en une
longue file. Elles avançaient lentement et solennellement; il crut
comprendre tout de suite qu'elles allaient enfin lui dire ce qu'elles
avaient décidé à son sujet.
Lorsqu'elles se furent arrêtées, Akka prononça: «Tu as le droit de
t'étonner de ma conduite, Poucet: je ne t'ai pas remercié de m'avoir
sauvée de Smirre le renard. Mais je suis de celles qui préfèrent
remercier par des actes et non par des paroles. Et voici, Poucet, que
je crois t'avoir à mon tour rendu un service. J'ai envoyé un message
au tomte qui t'a ensorcelé. D'abord il n'a pas voulu entendre parler de
te rendre ta première forme, mais je lui ai envoyé message sur message
pour lui dire comme tu t'es bien conduit parmi nous. Il te fait enfin
savoir qu'il te laissera redevenir homme, dès que tu retourneras chez
toi.»
Autant le gamin s'était réjoui lorsque l'oie sauvage avait commencé à
parler, autant il fut affligé lorsqu'elle se tut; il ne dit pas un mot,
se détourna et se mit à pleurer.
--Qu'est-ce que cela signifie? dit Akka. On dirait que tu attendais de
moi plus que je ne t'offre?
Nils qui pensait aux jours insoucieux et aux gaies plaisanteries,
aux aventures et à la liberté, et aux voyages au-dessus de la terre
auxquels il fallait renoncer, hurlait littéralement de chagrin. «Je
ne veux pas redevenir homme, dit-il. Je veux aller avec vous en
Laponie.--Écoute bien, dit Akka, je vais te dire une chose. Le tomte
est si irascible, que j'ai peur, si tu n'acceptes pas maintenant son
offre, qu'il ne te soit difficile de le fléchir une autre fois.»
Chose étrange, de toute sa vie ce gamin n'avait jamais aimé personne:
il n'avait jamais aimé son père, ni sa mère, ni le maître d'école, ni
ses camarades de classe, ni les gamins des fermes voisines. Tout ce
qu'on avait voulu lui faire faire, qu'il s'agît de jeu ou de travail,
lui avait paru ennuyeux. Aussi personne ne lui manquait et il ne
regrettait personne.
Les seuls êtres avec lesquels il avait pu s'entendre un peu, étaient
Asa, la gardeuse d'oies, et le petit Mats, deux enfants qui, comme lui,
menaient paître les oies dans les champs. Mais il ne les aimait pas
vraiment, loin de là.
--Je ne veux pas redevenir homme, hurla le gamin, je veux vous suivre
en Laponie. C'est pour cela que j'ai été sage toute une semaine.
--Je ne veux pas te refuser de nous suivre aussi loin que tu voudras,
dit Akka, mais d'abord réfléchis bien pour savoir si tu ne préfères pas
rentrer chez toi. Un jour peut venir où tu regretteras ta résolution.
--Non, dit le gamin, je ne regretterai rien. Je ne me suis jamais
trouvé aussi bien qu'ici avec vous.
--Alors qu'il en soit comme tu le désires.
--Merci, répondit Nils. Il était si heureux qu'il pleura de joie comme
auparavant il avait pleuré de chagrin.
IV
GLIMMINGEHUS
LES RATS NOIRS ET LES RATS GRIS
Dans le sud-est de la Scanie, non loin de la mer, s'élève un vieux
château, appelé Glimmingehus. Il se compose d'un seul corps de bâtiment
en pierre, haut, grand et solide. On le voit à plusieurs milles dans la
plaine. Il n'a pas plus de quatre étages, mais il est si énorme qu'une
maison ordinaire, bâtie dans la cour, a l'air d'une maison de poupée.
Les murs extérieurs, les murs intérieurs et les voûtes de ce château
sont si épais qu'à peine y a-t-il place dans l'intérieur pour autre
chose. Les escaliers sont étroits, les vestibules petits et les
salles peu nombreuses. Pour que les murs aient toute leur solidité,
il n'y a qu'un petit nombre de fenêtres aux étages supérieurs; au
rez-de-chaussée il n'y en a aucune, mais seulement d'étroites lucarnes.
Au temps des vieilles guerres, les hommes étaient aussi contents de
s'enfermer dans une telle construction solide et imposante qu'ils le
sont, de nos jours, d'endosser une pelisse en plein hiver. Mais quand
vint le bon temps de la paix, ils ne voulurent plus vivre dans les
salles de pierre sombres et froides du vieux château. Ils ont depuis
longtemps abandonné le vaste Glimmingehus pour s'installer en des
demeures pénétrables à la lumière et à l'air.
Au temps où Nils Holgersson errait çà et là avec les oies sauvages,
il n'y avait donc aucun être humain à Glimmingehus, qui toutefois ne
manquait pas d'habitants. Sur le toit un couple de cigognes occupait
chaque été un large nid; dans le grenier vivaient deux chouettes; dans
les couloirs secrets des murs étaient suspendues des chauves-souris; un
vieux chat s'était installé dans l'âtre de la cuisine, et dans la cave
il y avait quelques centaines de rats de la vieille espèce noire.
Les rats ne sont pas très estimés des autres animaux, mais les rats
noirs de Glimmingehus faisaient exception. On en parlait toujours avec
respect, car ils avaient fait preuve de beaucoup de bravoure dans les
luttes avec leurs ennemis et d'une grande force de résistance après
les malheurs qui avaient frappé leur peuple. Ils appartenaient à un
peuple de rats qui avait été autrefois très nombreux et très puissant,
mais qui, maintenant, se mourait. Pendant de longues années les rats
noirs avaient possédé la Scanie et tout le pays. On les rencontrait
dans toutes les caves, dans les greniers, les granges et les aires, les
magasins de provision et les boulangeries, les étables et les écuries,
les églises et les châteaux, les moulins et les distilleries, dans tous
les bâtiments construits par les hommes; mais maintenant ils étaient
chassés de partout et presque exterminés. A peine çà et là, en des
endroits isolés et déserts, en trouvait-on quelques-uns; à Glimmingehus
ils étaient encore en assez grand nombre.
Lorsqu'un peuple d'animaux disparaît, ce sont en général les hommes
qui en sont cause, mais tel n'était pas le cas. Les hommes avaient,
certes, fait la guerre aux rats noirs; ils n'avaient pas pu leur nuire
beaucoup. Ceux qui les avaient vaincus étaient un peuple de leur propre
espèce, les rats gris.
Ces rats gris n'étaient point installés dans le pays depuis un temps
immémorial comme les rats noirs. Ils descendaient de quelques pauvres
colons qui, une centaine d'années plus tôt, avaient débarqué à Malmö
d'un navire de Lübeck. C'étaient de pauvres misérables, affamés et sans
foyer, qui vivotaient dans le port même, nageant entre les pilotis,
sous les ponts, et se nourrissant de détritus qu'on jetait à l'eau. Ils
ne se risquaient jamais dans la ville qu'occupaient les rats noirs.
Peu à peu cependant, leur nombre augmentant, ils étaient devenus plus
hardis. Pour commencer, ils s'installèrent dans quelques vieilles
maisons abandonnées que les rats noirs avaient délaissées. Ils
cherchaient leur nourriture dans les ruisseaux et les balayures, et
ramassaient tous les débris dont les rats noirs ne voulaient pas. Ils
étaient endurants, contents de peu et intrépides; en peu d'années ils
étaient devenus assez nombreux pour chasser les rats noirs de Malmö.
Ils leur prenaient, pas à pas, les greniers, les caves et les magasins,
en les forçant par la faim à se rendre, ou en les tuant, car ils ne
craignaient pas la lutte.
Malmö pris, ils partirent par grands et petits groupes à la conquête du
pays entier. Il est difficile de comprendre pourquoi les rats noirs
ne se réunirent pas afin d'exterminer dans une grande guerre les rats
gris avant qu'ils ne fussent trop nombreux. Probablement les noirs se
sentaient-ils si sûrs de leur domination qu'ils ne pouvaient croire à
la possibilité d'en être dépouillés. Ils restaient tranquilles dans
leurs domaines, et pendant ce temps les rats gris leur enlevaient ferme
après ferme, hameau après hameau, ville après ville. Ils durent céder
pas à pas, contraints par la faim, chassés, anéantis. En Scanie ils
n'avaient pu garder qu'une seule place, Glimmingehus.
Le vieux château possédait des murs si sûrs, et un si petit nombre de
passages les traversait que les rats noirs avaient réussi à en défendre
l'accès. D'année en année, de nuit en nuit, la lutte avait duré entre
défenseurs et assiégeants; les rats noirs faisaient bonne garde et se
battaient avec le plus grand mépris de la mort; grâce au vieux château
ils avaient été victorieux.
Il faut l'avouer, au temps de leur puissance, les rats noirs avaient
été aussi détestés de toutes les autres créatures vivantes que les
rats gris l'étaient maintenant, et avec raison. Ils s'étaient attaqué
à de pauvres prisonniers enchaînés dans les cachots, ils avaient
gloutonnement dévoré des cadavres, ils avaient volé le dernier navet
dans la cave du pauvre, mordu les pieds des oies endormies, saccagé
les nids des poules en ravissant les œufs et les poussins, bref
ils avaient commis mille méfaits. Mais depuis qu'ils étaient tombés
dans l'infortune, tout semblait oublié, et l'on ne pouvait pas ne pas
admirer les derniers de la race qui avaient tenu bon, si longtemps,
contre leurs ennemis.
Les rats gris, qui habitaient le domaine de Glimminge et le pays
environnant, continuaient toujours la guerre, en guettant l'occasion
de s'emparer du château. Il semblerait qu'ils eussent pu laisser
tranquille dans Glimmingehus la petite tribu de rats noirs, maintenant
qu'ils possédaient tout le reste du pays; mais telle n'était point leur
idée. Ils disaient que c'était pour eux un point d'honneur de vaincre
les rats noirs; ceux qui les connaissaient savaient bien que c'était
simplement parce que les hommes employaient Glimmingehus comme magasin
de céréales, que les rats gris étaient si impatients de s'en emparer.
LA CIGOGNE
_Lundi, 28 mars._
Un matin de bonne heure les oies sauvages qui dormaient debout sur la
glace du Vombsjö furent éveillées par des cris aigus qui venaient du
ciel. «Trirope, trirope! criait-on. Trianute, la grue, salue Akka,
l'oie sauvage, et sa bande. Elle lui fait savoir que c'est demain la
grande danse des grues à Kullaberg.»
Akka tendit tout de suite le cou et répondit: «Salut et merci! Salut et
merci!»
Les grues poursuivirent leur vol, mais les oies sauvages les
entendirent longtemps encore appeler et annoncer au-dessus des champs
et des bois: «Trianute envoie dire que c'est demain la grande danse des
grues à Kullaberg.»
Les oies sauvages furent très contentes de ce message. «Tu as de
la chance, dirent-elles au grand jars blanc, de voir la grande
danse des grues.--Est-ce donc si merveilleux de voir danser les
grues? demanda-t-il.--C'est quelque chose que tu n'as pu même rêver,
répondirent les oies.
--Il va falloir réfléchir à ce que nous pourrons faire de Poucet
demain, pour qu'il ne lui arrive pas malheur pendant que nous irons à
Kullaberg, dit Akka.--Poucet ne restera pas seul, répondit le jars. Si
les grues ne permettent pas qu'il voie leur danse, je n'irai pas non
plus.--Aucun être humain n'a encore assisté à l'assemblée des animaux
à Kullaberg, dit Akka, et je n'oserais y amener Poucet. Mais nous en
reparlerons plus tard. Il faut d'abord songer à avoir quelque chose à
manger.
Akka donna le signal du départ. Cette fois encore elle mena paître
son monde très loin à cause de Smirre le renard, et les oies ne
s'abattirent que dans les prés marécageux au sud de Glimmingehus.
Nils passa toute la journée assis au bord d'un petit étang, s'amusant à
jouer du chalumeau. Il était de mauvaise humeur parce qu'on ne voulait
pas l'emmener voir la danse des grues, et il n'adressa pas la parole au
jars ni aux autres oies.
Il était blessé de ce que Akka n'eût pas confiance en lui. Quand un
garçon avait renoncé à devenir un homme pour voyager avec de pauvres
oies sauvages, elles devaient bien comprendre qu'il n'avait pas envie
de les trahir; lorsqu'il avait tout sacrifié pour les suivre, leur
devoir était de lui montrer autant de choses curieuses que possible.
«Il faut que je leur dise ce que je pense», grommela-t-il. Mais les
heures passèrent sans qu'il pût s'y résoudre. Cela paraîtra peut-être
étrange, mais il éprouvait une sorte de respect à l'égard de la
vieille oie-guide. On ne s'insurgeait pas contre sa volonté.
Le pré marécageux où paissaient les oies était bordé d'un côté par un
large mur de pierres sèches. Or le soir, lorsque le gamin leva la tête
pour parler à Akka, ses yeux tombèrent sur ce mur. Il poussa un petit
cri d'étonnement, et toutes les oies levèrent les yeux et se mirent à
regarder dans la même direction que lui. Au premier moment on eût dit
que les galets gris dont était construit le mur avaient des pattes, et
couraient; mais bientôt ils virent que c'étaient des bandes de rats qui
passaient sur la crête. Ils galopaient vite, et leurs rangs étaient si
serrés et si nombreux qu'ils couvrirent le mur pendant un bon moment.
Le gamin avait déjà peur des rats quand il était un grand et fort
gaillard. C'était bien pis maintenant; il était si petit que deux ou
trois rats auraient eu raison de lui. Des frissons lui passèrent le
long du dos. Chose étrange, les oies semblaient avoir la même horreur
des rats. Elles ne leur adressèrent pas la parole, et lorsqu'ils eurent
passé, les oies se secouèrent comme si elles avaient de la boue sur
leurs plumes.
--«Que de rats gris dehors! dit Yksi de Vassijaure. Ce n'est pas bon
signe.»
Nils crut l'instant favorable pour dire à Akka qu'elle devrait bien
le laisser venir avec elles à Kullaberg, mais il en fut empêché par
l'arrivée d'un très grand oiseau.
A le voir, on eût dit qu'il avait emprunté le corps, le cou et la tête
d'une petite oie blanche. Mais en outre, il s'était procuré de grandes
ailes noires, de hautes pattes rouges et un bec long, épais, beaucoup
trop grand pour sa petite tête; ce bec pesant faisait pencher sa tête
en avant, ce qui lui donnait un air soucieux et mélancolique.
Akka arrangea vite les rémiges de ses ailes, salua du cou un grand
nombre de fois, et s'avança au-devant de la cigogne. Elle ne s'étonnait
pas trop de la voir déjà en Scanie, car elle savait qu'au printemps les
mâles arrivent de bonne heure; ils viennent s'assurer que le nid n'a
pas trop souffert pendant l'hiver, avant que les femelles ne prennent
la peine de traverser la Baltique. Mais elle était surprise que la
cigogne vînt au-devant d'elle, car les cigognes ne fréquentent en
général que les gens de leur race.
--J'espère que vous n'avez pas trouvé votre nid en mauvais état,
monsieur Ermenrich, dit Akka.
Une fois de plus, il apparut qu'on ne ment pas en affirmant qu'une
cigogne ne peut ouvrir le bec sans gémir. Celle-ci semblait d'autant
plus plaintive qu'elle éprouvait une grande difficulté à articuler
les mots; un bon moment elle claqueta du bec, avant de parler d'une
voix enrouée et faible. Elle se plaignait de tout: le nid, situé sur
le faîte de Glimmingehus, avait été fort détérioré par les tempêtes
de l'hiver, et de nos jours il n'y avait plus moyen de rien trouver
à manger en Scanie. Les Scaniens s'emparaient de plus en plus de son
bien. Ils asséchaient ses prés bas et cultivaient ses marécages. Elle
comptait abandonner ce pays et ne plus y revenir.
Pendant que la cigogne gémissait, Akka, l'oie sauvage, qui nulle part
ne trouvait protection ni abri, ne put s'empêcher de songer: «Si
j'étais aussi heureuse que vous, monsieur Ermenrich, j'aurais honte de
me plaindre. Vous êtes demeuré un oiseau sauvage et libre, et pourtant
vous êtes si bien avec les hommes que personne ne vous tirerait un
coup de fusil ni ne volerait un œuf de votre nid.» Mais elle garda
pour elle-même ces pensées. Elle dit seulement qu'elle ne pouvait
croire à l'abandon d'une maison habitée par sa famille depuis sa
construction.
La cigogne demanda tout à coup si les oies avaient vu les rats gris
qui se dirigeaient vers Glimmingehus; sur la réponse affirmative
d'Akka, M. Ermenrich lui raconta l'histoire des braves rats noirs, qui
pendant tant d'années avaient défendu le château. «Mais cette nuit,
Glimmingehus tombera au pouvoir des rats gris», conclut-il avec un
soupir.
--Pourquoi cette nuit, monsieur Ermenrich? demanda Akka.
--Tous les rats noirs sont partis hier soir pour se rendre à Kullaberg,
persuadés que tous les autres animaux iraient aussi. Mais vous
voyez que les rats gris sont restés à la maison; maintenant ils se
rassemblent pour pénétrer cette nuit dans le château qui n'est plus
défendu que par quelques pauvres vieux incapables d'aller jusqu'à
Kullaberg. Les rats gris réussiront, mais j'ai vécu tant d'années avec
les rats noirs qu'il me déplaît de demeurer avec leurs ennemis.
Akka comprit très bien que la cigogne, irritée de la façon d'agir
des rats gris, était venue la chercher pour s'épancher avec elle.
Mais selon l'habitude des cigognes, elle n'avait sans doute rien fait
pour parer au désastre. «Avez-vous envoyé un message aux rats noirs,
monsieur Ermenrich? dit Akka.--Non, à quoi bon? Ils n'auraient pas
le temps de revenir avant la prise du château.--Ce n'est pas si sûr,
monsieur Ermenrich, dit Akka. Je connais une vieille oie sauvage qui
ne demande pas mieux que d'empêcher une telle scélératesse.»
A ces mots, la cigogne leva la tête et regarda Akka avec de gros yeux.
En effet, la vieille Akka n'avait ni griffes ni bec propres à
combattre. En outre, elle était un oiseau de jour; dès la tombée de la
nuit elle succombait au sommeil, qu'elle le voulût ou non; or, les rats
luttaient justement dans l'obscurité.
Mais Akka avait résolu d'aider les rats noirs. Elle appela Yksi
de Vassijaure et lui ordonna de conduire les oies au Vombsjö; aux
objections, elle répondit avec autorité: «Je crois qu'il vaut mieux
pour nous toutes que vous m'obéissiez. Il faut que je vole jusqu'à
la grande maison de pierre là-bas, et si vous m'accompagnez, il est
impossible que les gens de la ferme ne nous voient pas et ne tirent
pas sur nous. Le seul que j'emmènerai, c'est Poucet. Il pourra m'être
utile, car il a de bons yeux et il peut rester éveillé la nuit.»
Le gamin était ce jour-là d'humeur récalcitrante; entendant les paroles
d'Akka, il se redressa pour se faire aussi grand que possible et
s'avança, les mains derrière le dos et le nez en l'air, pour dire qu'il
ne voulait pas du tout se battre avec des rats. Akka ferait mieux de
chercher ailleurs un compagnon.