En se promenant dans le parc, il devait d'abord se garder du renard et

de la martre; sur la rive il devait songer aux loutres; perché sur les

murs de pierre, il ne fallait pas oublier la belette qui passe par le

moindre trou; et s'il voulait se coucher sur un tas d'herbe, il ferait

bien d'examiner d'abord si quelque vipère n'y dormait pas son sommeil

d'hiver. Dès qu'il sortait dans les champs découverts, il devait épier

les éperviers et les buses, les aigles et les faucons qui nageaient

dans l'air. Dans les fourrés de coudriers, il risquait d'être pris

par l'émouchet; les pies et les corbeaux se trouvaient partout, et il

ferait bien de ne pas se fier à eux; dès que l'obscurité tombait, il

devait ouvrir toutes grandes les oreilles pour tâcher de deviner les

gros hiboux et les chouettes au vol si silencieux que tout près d'eux

il ne les entendrait pas.

En entendant parler de tant d'êtres qui en voulaient à sa vie, il

parut à Nils impossible de leur échapper. Ce n'était pas tant l'idée

de mourir qui lui faisait peur, mais celle d'être mangé; aussi

demanda-t-il à Akka ce qu'il fallait faire pour se protéger.

Akka lui conseilla de se mettre bien avec les petits animaux des bois

et des champs, avec le peuple des écureuils et le peuple des lièvres,

avec les passereaux et les mésanges et les piverts et les alouettes.

S'il devenait leur ami, ils pourraient l'avertir des dangers, lui

procurer des cachettes, et même au besoin se coaliser pour le défendre.

Mais dans l'après-midi, lorsque le gamin, voulant profiter du conseil,

s'adressa à Sirle, l'écureuil, pour lui demander sa protection,

celui-ci refusa de l'aider. «N'attends jamais rien ni de moi ni des

autres petits animaux, dit Sirle. Crois-tu donc que je ne sais pas que

tu es Nils le gardeur d'oies? L'année dernière tu détruisais les nids

des hirondelles, tu écrasais les œufs des sansonnets, tu dénichais

les petits corbeaux et les jetais dans la mare, tu prenais des merles

au piège et mettais des écureuils en cage. Aide-toi toi-même, et sois

content si nous ne nous unissons pas contre toi pour te chasser d'ici

et te faire retourner parmi les tiens.»

C'était une de ces réponses que le gamin n'aurait pas laissé passer

impunie autrefois, lorsqu'il était encore Nils le gardeur d'oies, mais

maintenant il avait grand'peur que les oies sauvages n'apprissent

combien il avait été méchant. Dans sa crainte d'être renvoyé, il

n'avait pas osé faire la moindre niche depuis qu'il était dans leur

compagnie. Il est vrai qu'il n'était pas en état de faire grand mal,

étant si petit, mais il aurait pourtant bien pu détruire quelques

œufs d'oiseaux s'il en avait eu envie. Non, il avait été très sage,

il n'avait même pas arraché une plume aux ailes des oies, il n'avait

pas fait une seule réponse impolie, et chaque matin, en disant bonjour

à Akka, il avait ôté son béret.

Tout le jeudi il réfléchit à ce qu'il pourrait bien faire pour décider

les oies à l'emmener en Laponie. Le soir, apprenant que la femme de

Sirle avait été ravie, et que ses enfants étaient sur le point de

mourir de faim, il résolut de leur venir en aide. Nous avons déjà

raconté comment il y réussit.

Le vendredi, en entrant dans le parc, il entendit les pinsons chanter

partout dans les ronces et raconter comment la femme de Sirle avait été

emportée par de cruels ravisseurs, et comment Nils le gardeur d'oies

s'était risqué parmi les hommes et lui avait porté les petits écureuils.

«Qui est maintenant aussi fêté dans le parc d'Œvedskloster,

chantaient les pinsons, que le petit Poucet, celui que tous redoutaient

jadis lorsqu'il était Nils le gardeur d'oies? Sirle, l'écureuil, lui

donnera des noisettes, les pauvres lièvres joueront avec lui, les

chevreuils le prendront sur leur dos et s'enfuiront avec lui lorsque

Smirre le renard s'approchera, les mésanges l'avertiront de la venue de

l'épervier, les passereaux et les alouettes chanteront ses louanges.»

Le gamin en était sûr, Akka et les autres oies sauvages entendaient le

chant des pinsons, mais tout le vendredi se passa sans qu'elles lui

parlassent de le garder parmi elles.

Jusqu'au samedi les oies purent paître dans les champs autour

d'Œvedskloster sans être dérangées par Smirre le renard. Mais le

samedi matin, lorsqu'elles se rendirent aux champs, il les guetta et

les poursuivit de champ en champ sans leur laisser le temps de manger.

Quand Akka comprit qu'il ne les laisserait pas tranquilles, elle

prit une décision rapide, s'éleva en l'air avec toute sa bande, et

la conduisit à plusieurs lieues par-dessus les landes de Färs et les

maigres collines du plateau de Linderöd. Les oies ne s'arrêtèrent que

dans les environs de Vittskövle, près de la Baltique...

Ce fut de nouveau dimanche. Toute une semaine s'était écoulée depuis

que Nils avait été transformé en tomte, et il restait toujours aussi

petit.

Il n'avait d'ailleurs pas l'air de s'en inquiéter; l'après-midi, il

s'installa dans un grand saule touffu au bord de l'eau, et s'amusa

à jouer du chalumeau. Tout autour de lui étaient venus se poser des

mésanges, des pinsons, des sansonnets, autant que le buisson pouvait en

porter, et les oiseaux chantaient et sifflaient des airs qu'il essaya

de jouer. Mais il n'était pas très fort dans cet art. Il jouait si faux

que les plumes se hérissaient sur tous ses petits maîtres, et qu'ils

criaient et battaient des ailes de désespoir. Le gamin s'amusait tant

de leur zèle qu'il laissa tomber son chalumeau.

Puis il recommença pour jouer aussi mal; tous les petits oiseaux se

plaignirent: «Aujourd'hui tu joues plus mal que jamais, Poucet. Tu ne

rends pas ma note pure. Où sont donc tes pensées, Poucet?»

«Elles sont ailleurs», répondit le gamin, et c'était vrai. Il était

toujours à se demander combien de temps les oies le garderaient parmi

elles.

Tout à coup il jeta son chalumeau et sauta à terre. Il venait

d'apercevoir Akka et les autres oies qui venaient vers lui en une

longue file. Elles avançaient lentement et solennellement; il crut

comprendre tout de suite qu'elles allaient enfin lui dire ce qu'elles

avaient décidé à son sujet.

Lorsqu'elles se furent arrêtées, Akka prononça: «Tu as le droit de

t'étonner de ma conduite, Poucet: je ne t'ai pas remercié de m'avoir

sauvée de Smirre le renard. Mais je suis de celles qui préfèrent

remercier par des actes et non par des paroles. Et voici, Poucet, que

je crois t'avoir à mon tour rendu un service. J'ai envoyé un message

au tomte qui t'a ensorcelé. D'abord il n'a pas voulu entendre parler de

te rendre ta première forme, mais je lui ai envoyé message sur message

pour lui dire comme tu t'es bien conduit parmi nous. Il te fait enfin

savoir qu'il te laissera redevenir homme, dès que tu retourneras chez

toi.»

Autant le gamin s'était réjoui lorsque l'oie sauvage avait commencé à

parler, autant il fut affligé lorsqu'elle se tut; il ne dit pas un mot,

se détourna et se mit à pleurer.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit Akka. On dirait que tu attendais de

moi plus que je ne t'offre?

Nils qui pensait aux jours insoucieux et aux gaies plaisanteries,

aux aventures et à la liberté, et aux voyages au-dessus de la terre

auxquels il fallait renoncer, hurlait littéralement de chagrin. «Je

ne veux pas redevenir homme, dit-il. Je veux aller avec vous en

Laponie.--Écoute bien, dit Akka, je vais te dire une chose. Le tomte

est si irascible, que j'ai peur, si tu n'acceptes pas maintenant son

offre, qu'il ne te soit difficile de le fléchir une autre fois.»

Chose étrange, de toute sa vie ce gamin n'avait jamais aimé personne:

il n'avait jamais aimé son père, ni sa mère, ni le maître d'école, ni

ses camarades de classe, ni les gamins des fermes voisines. Tout ce

qu'on avait voulu lui faire faire, qu'il s'agît de jeu ou de travail,

lui avait paru ennuyeux. Aussi personne ne lui manquait et il ne

regrettait personne.

Les seuls êtres avec lesquels il avait pu s'entendre un peu, étaient

Asa, la gardeuse d'oies, et le petit Mats, deux enfants qui, comme lui,

menaient paître les oies dans les champs. Mais il ne les aimait pas

vraiment, loin de là.

--Je ne veux pas redevenir homme, hurla le gamin, je veux vous suivre

en Laponie. C'est pour cela que j'ai été sage toute une semaine.

--Je ne veux pas te refuser de nous suivre aussi loin que tu voudras,

dit Akka, mais d'abord réfléchis bien pour savoir si tu ne préfères pas

rentrer chez toi. Un jour peut venir où tu regretteras ta résolution.

--Non, dit le gamin, je ne regretterai rien. Je ne me suis jamais

trouvé aussi bien qu'ici avec vous.

--Alors qu'il en soit comme tu le désires.

--Merci, répondit Nils. Il était si heureux qu'il pleura de joie comme

auparavant il avait pleuré de chagrin.

IV

GLIMMINGEHUS

LES RATS NOIRS ET LES RATS GRIS

Dans le sud-est de la Scanie, non loin de la mer, s'élève un vieux

château, appelé Glimmingehus. Il se compose d'un seul corps de bâtiment

en pierre, haut, grand et solide. On le voit à plusieurs milles dans la

plaine. Il n'a pas plus de quatre étages, mais il est si énorme qu'une

maison ordinaire, bâtie dans la cour, a l'air d'une maison de poupée.

Les murs extérieurs, les murs intérieurs et les voûtes de ce château

sont si épais qu'à peine y a-t-il place dans l'intérieur pour autre

chose. Les escaliers sont étroits, les vestibules petits et les

salles peu nombreuses. Pour que les murs aient toute leur solidité,

il n'y a qu'un petit nombre de fenêtres aux étages supérieurs; au

rez-de-chaussée il n'y en a aucune, mais seulement d'étroites lucarnes.

Au temps des vieilles guerres, les hommes étaient aussi contents de

s'enfermer dans une telle construction solide et imposante qu'ils le

sont, de nos jours, d'endosser une pelisse en plein hiver. Mais quand

vint le bon temps de la paix, ils ne voulurent plus vivre dans les

salles de pierre sombres et froides du vieux château. Ils ont depuis

longtemps abandonné le vaste Glimmingehus pour s'installer en des

demeures pénétrables à la lumière et à l'air.

Au temps où Nils Holgersson errait çà et là avec les oies sauvages,

il n'y avait donc aucun être humain à Glimmingehus, qui toutefois ne

manquait pas d'habitants. Sur le toit un couple de cigognes occupait

chaque été un large nid; dans le grenier vivaient deux chouettes; dans

les couloirs secrets des murs étaient suspendues des chauves-souris; un

vieux chat s'était installé dans l'âtre de la cuisine, et dans la cave

il y avait quelques centaines de rats de la vieille espèce noire.

Les rats ne sont pas très estimés des autres animaux, mais les rats

noirs de Glimmingehus faisaient exception. On en parlait toujours avec

respect, car ils avaient fait preuve de beaucoup de bravoure dans les

luttes avec leurs ennemis et d'une grande force de résistance après

les malheurs qui avaient frappé leur peuple. Ils appartenaient à un

peuple de rats qui avait été autrefois très nombreux et très puissant,

mais qui, maintenant, se mourait. Pendant de longues années les rats

noirs avaient possédé la Scanie et tout le pays. On les rencontrait

dans toutes les caves, dans les greniers, les granges et les aires, les

magasins de provision et les boulangeries, les étables et les écuries,

les églises et les châteaux, les moulins et les distilleries, dans tous

les bâtiments construits par les hommes; mais maintenant ils étaient

chassés de partout et presque exterminés. A peine çà et là, en des

endroits isolés et déserts, en trouvait-on quelques-uns; à Glimmingehus

ils étaient encore en assez grand nombre.

Lorsqu'un peuple d'animaux disparaît, ce sont en général les hommes

qui en sont cause, mais tel n'était pas le cas. Les hommes avaient,

certes, fait la guerre aux rats noirs; ils n'avaient pas pu leur nuire

beaucoup. Ceux qui les avaient vaincus étaient un peuple de leur propre

espèce, les rats gris.

Ces rats gris n'étaient point installés dans le pays depuis un temps

immémorial comme les rats noirs. Ils descendaient de quelques pauvres

colons qui, une centaine d'années plus tôt, avaient débarqué à Malmö

d'un navire de Lübeck. C'étaient de pauvres misérables, affamés et sans

foyer, qui vivotaient dans le port même, nageant entre les pilotis,

sous les ponts, et se nourrissant de détritus qu'on jetait à l'eau. Ils

ne se risquaient jamais dans la ville qu'occupaient les rats noirs.

Peu à peu cependant, leur nombre augmentant, ils étaient devenus plus

hardis. Pour commencer, ils s'installèrent dans quelques vieilles

maisons abandonnées que les rats noirs avaient délaissées. Ils

cherchaient leur nourriture dans les ruisseaux et les balayures, et

ramassaient tous les débris dont les rats noirs ne voulaient pas. Ils

étaient endurants, contents de peu et intrépides; en peu d'années ils

étaient devenus assez nombreux pour chasser les rats noirs de Malmö.

Ils leur prenaient, pas à pas, les greniers, les caves et les magasins,

en les forçant par la faim à se rendre, ou en les tuant, car ils ne

craignaient pas la lutte.

Malmö pris, ils partirent par grands et petits groupes à la conquête du

pays entier. Il est difficile de comprendre pourquoi les rats noirs

ne se réunirent pas afin d'exterminer dans une grande guerre les rats

gris avant qu'ils ne fussent trop nombreux. Probablement les noirs se

sentaient-ils si sûrs de leur domination qu'ils ne pouvaient croire à

la possibilité d'en être dépouillés. Ils restaient tranquilles dans

leurs domaines, et pendant ce temps les rats gris leur enlevaient ferme

après ferme, hameau après hameau, ville après ville. Ils durent céder

pas à pas, contraints par la faim, chassés, anéantis. En Scanie ils

n'avaient pu garder qu'une seule place, Glimmingehus.

Le vieux château possédait des murs si sûrs, et un si petit nombre de

passages les traversait que les rats noirs avaient réussi à en défendre

l'accès. D'année en année, de nuit en nuit, la lutte avait duré entre

défenseurs et assiégeants; les rats noirs faisaient bonne garde et se

battaient avec le plus grand mépris de la mort; grâce au vieux château

ils avaient été victorieux.

Il faut l'avouer, au temps de leur puissance, les rats noirs avaient

été aussi détestés de toutes les autres créatures vivantes que les

rats gris l'étaient maintenant, et avec raison. Ils s'étaient attaqué

à de pauvres prisonniers enchaînés dans les cachots, ils avaient

gloutonnement dévoré des cadavres, ils avaient volé le dernier navet

dans la cave du pauvre, mordu les pieds des oies endormies, saccagé

les nids des poules en ravissant les œufs et les poussins, bref

ils avaient commis mille méfaits. Mais depuis qu'ils étaient tombés

dans l'infortune, tout semblait oublié, et l'on ne pouvait pas ne pas

admirer les derniers de la race qui avaient tenu bon, si longtemps,

contre leurs ennemis.

Les rats gris, qui habitaient le domaine de Glimminge et le pays

environnant, continuaient toujours la guerre, en guettant l'occasion

de s'emparer du château. Il semblerait qu'ils eussent pu laisser

tranquille dans Glimmingehus la petite tribu de rats noirs, maintenant

qu'ils possédaient tout le reste du pays; mais telle n'était point leur

idée. Ils disaient que c'était pour eux un point d'honneur de vaincre

les rats noirs; ceux qui les connaissaient savaient bien que c'était

simplement parce que les hommes employaient Glimmingehus comme magasin

de céréales, que les rats gris étaient si impatients de s'en emparer.

LA CIGOGNE

_Lundi, 28 mars._

Un matin de bonne heure les oies sauvages qui dormaient debout sur la

glace du Vombsjö furent éveillées par des cris aigus qui venaient du

ciel. «Trirope, trirope! criait-on. Trianute, la grue, salue Akka,

l'oie sauvage, et sa bande. Elle lui fait savoir que c'est demain la

grande danse des grues à Kullaberg.»

Akka tendit tout de suite le cou et répondit: «Salut et merci! Salut et

merci!»

Les grues poursuivirent leur vol, mais les oies sauvages les

entendirent longtemps encore appeler et annoncer au-dessus des champs

et des bois: «Trianute envoie dire que c'est demain la grande danse des

grues à Kullaberg.»

Les oies sauvages furent très contentes de ce message. «Tu as de

la chance, dirent-elles au grand jars blanc, de voir la grande

danse des grues.--Est-ce donc si merveilleux de voir danser les

grues? demanda-t-il.--C'est quelque chose que tu n'as pu même rêver,

répondirent les oies.

--Il va falloir réfléchir à ce que nous pourrons faire de Poucet

demain, pour qu'il ne lui arrive pas malheur pendant que nous irons à

Kullaberg, dit Akka.--Poucet ne restera pas seul, répondit le jars. Si

les grues ne permettent pas qu'il voie leur danse, je n'irai pas non

plus.--Aucun être humain n'a encore assisté à l'assemblée des animaux

à Kullaberg, dit Akka, et je n'oserais y amener Poucet. Mais nous en

reparlerons plus tard. Il faut d'abord songer à avoir quelque chose à

manger.

Akka donna le signal du départ. Cette fois encore elle mena paître

son monde très loin à cause de Smirre le renard, et les oies ne

s'abattirent que dans les prés marécageux au sud de Glimmingehus.

Nils passa toute la journée assis au bord d'un petit étang, s'amusant à

jouer du chalumeau. Il était de mauvaise humeur parce qu'on ne voulait

pas l'emmener voir la danse des grues, et il n'adressa pas la parole au

jars ni aux autres oies.

Il était blessé de ce que Akka n'eût pas confiance en lui. Quand un

garçon avait renoncé à devenir un homme pour voyager avec de pauvres

oies sauvages, elles devaient bien comprendre qu'il n'avait pas envie

de les trahir; lorsqu'il avait tout sacrifié pour les suivre, leur

devoir était de lui montrer autant de choses curieuses que possible.

«Il faut que je leur dise ce que je pense», grommela-t-il. Mais les

heures passèrent sans qu'il pût s'y résoudre. Cela paraîtra peut-être

étrange, mais il éprouvait une sorte de respect à l'égard de la

vieille oie-guide. On ne s'insurgeait pas contre sa volonté.

Le pré marécageux où paissaient les oies était bordé d'un côté par un

large mur de pierres sèches. Or le soir, lorsque le gamin leva la tête

pour parler à Akka, ses yeux tombèrent sur ce mur. Il poussa un petit

cri d'étonnement, et toutes les oies levèrent les yeux et se mirent à

regarder dans la même direction que lui. Au premier moment on eût dit

que les galets gris dont était construit le mur avaient des pattes, et

couraient; mais bientôt ils virent que c'étaient des bandes de rats qui

passaient sur la crête. Ils galopaient vite, et leurs rangs étaient si

serrés et si nombreux qu'ils couvrirent le mur pendant un bon moment.

Le gamin avait déjà peur des rats quand il était un grand et fort

gaillard. C'était bien pis maintenant; il était si petit que deux ou

trois rats auraient eu raison de lui. Des frissons lui passèrent le

long du dos. Chose étrange, les oies semblaient avoir la même horreur

des rats. Elles ne leur adressèrent pas la parole, et lorsqu'ils eurent

passé, les oies se secouèrent comme si elles avaient de la boue sur

leurs plumes.

--«Que de rats gris dehors! dit Yksi de Vassijaure. Ce n'est pas bon

signe.»

Nils crut l'instant favorable pour dire à Akka qu'elle devrait bien

le laisser venir avec elles à Kullaberg, mais il en fut empêché par

l'arrivée d'un très grand oiseau.

A le voir, on eût dit qu'il avait emprunté le corps, le cou et la tête

d'une petite oie blanche. Mais en outre, il s'était procuré de grandes

ailes noires, de hautes pattes rouges et un bec long, épais, beaucoup

trop grand pour sa petite tête; ce bec pesant faisait pencher sa tête

en avant, ce qui lui donnait un air soucieux et mélancolique.

Akka arrangea vite les rémiges de ses ailes, salua du cou un grand

nombre de fois, et s'avança au-devant de la cigogne. Elle ne s'étonnait

pas trop de la voir déjà en Scanie, car elle savait qu'au printemps les

mâles arrivent de bonne heure; ils viennent s'assurer que le nid n'a

pas trop souffert pendant l'hiver, avant que les femelles ne prennent

la peine de traverser la Baltique. Mais elle était surprise que la

cigogne vînt au-devant d'elle, car les cigognes ne fréquentent en

général que les gens de leur race.

--J'espère que vous n'avez pas trouvé votre nid en mauvais état,

monsieur Ermenrich, dit Akka.

Une fois de plus, il apparut qu'on ne ment pas en affirmant qu'une

cigogne ne peut ouvrir le bec sans gémir. Celle-ci semblait d'autant

plus plaintive qu'elle éprouvait une grande difficulté à articuler

les mots; un bon moment elle claqueta du bec, avant de parler d'une

voix enrouée et faible. Elle se plaignait de tout: le nid, situé sur

le faîte de Glimmingehus, avait été fort détérioré par les tempêtes

de l'hiver, et de nos jours il n'y avait plus moyen de rien trouver

à manger en Scanie. Les Scaniens s'emparaient de plus en plus de son

bien. Ils asséchaient ses prés bas et cultivaient ses marécages. Elle

comptait abandonner ce pays et ne plus y revenir.

Pendant que la cigogne gémissait, Akka, l'oie sauvage, qui nulle part

ne trouvait protection ni abri, ne put s'empêcher de songer: «Si

j'étais aussi heureuse que vous, monsieur Ermenrich, j'aurais honte de

me plaindre. Vous êtes demeuré un oiseau sauvage et libre, et pourtant

vous êtes si bien avec les hommes que personne ne vous tirerait un

coup de fusil ni ne volerait un œuf de votre nid.» Mais elle garda

pour elle-même ces pensées. Elle dit seulement qu'elle ne pouvait

croire à l'abandon d'une maison habitée par sa famille depuis sa

construction.

La cigogne demanda tout à coup si les oies avaient vu les rats gris

qui se dirigeaient vers Glimmingehus; sur la réponse affirmative

d'Akka, M. Ermenrich lui raconta l'histoire des braves rats noirs, qui

pendant tant d'années avaient défendu le château. «Mais cette nuit,

Glimmingehus tombera au pouvoir des rats gris», conclut-il avec un

soupir.

--Pourquoi cette nuit, monsieur Ermenrich? demanda Akka.

--Tous les rats noirs sont partis hier soir pour se rendre à Kullaberg,

persuadés que tous les autres animaux iraient aussi. Mais vous

voyez que les rats gris sont restés à la maison; maintenant ils se

rassemblent pour pénétrer cette nuit dans le château qui n'est plus

défendu que par quelques pauvres vieux incapables d'aller jusqu'à

Kullaberg. Les rats gris réussiront, mais j'ai vécu tant d'années avec

les rats noirs qu'il me déplaît de demeurer avec leurs ennemis.

Akka comprit très bien que la cigogne, irritée de la façon d'agir

des rats gris, était venue la chercher pour s'épancher avec elle.

Mais selon l'habitude des cigognes, elle n'avait sans doute rien fait

pour parer au désastre. «Avez-vous envoyé un message aux rats noirs,

monsieur Ermenrich? dit Akka.--Non, à quoi bon? Ils n'auraient pas

le temps de revenir avant la prise du château.--Ce n'est pas si sûr,

monsieur Ermenrich, dit Akka. Je connais une vieille oie sauvage qui

ne demande pas mieux que d'empêcher une telle scélératesse.»

A ces mots, la cigogne leva la tête et regarda Akka avec de gros yeux.

En effet, la vieille Akka n'avait ni griffes ni bec propres à

combattre. En outre, elle était un oiseau de jour; dès la tombée de la

nuit elle succombait au sommeil, qu'elle le voulût ou non; or, les rats

luttaient justement dans l'obscurité.

Mais Akka avait résolu d'aider les rats noirs. Elle appela Yksi

de Vassijaure et lui ordonna de conduire les oies au Vombsjö; aux

objections, elle répondit avec autorité: «Je crois qu'il vaut mieux

pour nous toutes que vous m'obéissiez. Il faut que je vole jusqu'à

la grande maison de pierre là-bas, et si vous m'accompagnez, il est

impossible que les gens de la ferme ne nous voient pas et ne tirent

pas sur nous. Le seul que j'emmènerai, c'est Poucet. Il pourra m'être

utile, car il a de bons yeux et il peut rester éveillé la nuit.»

Le gamin était ce jour-là d'humeur récalcitrante; entendant les paroles

d'Akka, il se redressa pour se faire aussi grand que possible et

s'avança, les mains derrière le dos et le nez en l'air, pour dire qu'il

ne voulait pas du tout se battre avec des rats. Akka ferait mieux de

chercher ailleurs un compagnon.

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède · 第 4 / 25 段