et entendit la voix enrouée et rageuse de ce drôle de chien. Mais en
même temps il fut si furieux d'être raillé par le renard qu'il en
oublia d'avoir peur. Il s'accrocha plus fort à la queue de son ennemi,
s'arc-bouta contre une racine de hêtre, et au moment même où le renard
ouvrait la gueule sur la gorge de l'oie, le gamin tira brusquement
de toutes ses forces. Smirre fut si surpris qu'il se laissa traîner
quelques pas en arrière, et l'oie sauvage se trouva libre. Lourdement,
elle s'envola; l'une de ses ailes était blessée et presque hors de
service. En outre, elle était comme une aveugle dans les ténèbres de la
forêt, et ne put nullement aider le gamin. Elle chercha une ouverture
dans le toit des branchages et vola vers le lac.
Smirre fit un bond pour attraper le gamin. «Si l'un m'échappe, j'aurai
toujours l'autre», dit-il, et sa voix tremblait de colère.--«Tu crois?
eh bien, tu te trompes», fit le gamin, tout ragaillardi de son succès.
Il ne lâcha pas la queue du renard.
Ce fut une danse folle sous le bois dans les tourbillons de feuilles
sèches. Smirre tournait, en rond, sa queue tournait aussi, et le gamin
s'y accrochait.
D'abord Nils ne fît que rire, et se moquer du renard, mais Smirre avait
la persistance tenace d'un vieux chasseur, et le gamin commença à
craindre que l'aventure ne tournât mal pour lui.
Tout à coup il aperçut un jeune hêtre qui avait poussé, mince comme une
gaule, pour arriver à l'air libre au-dessus des branches que les vieux
hêtres étendaient sur lui. Il lâcha subitement la queue du renard et se
mit à grimper le long du petit hêtre.
Dans son ardeur Smirre ne s'en aperçut pas tout de suite, mais continua
un moment encore à danser en rond. «Tu as assez dansé, tu sais», lui
cria le gamin.
Smirre, qui ne pouvait supporter la honte de s'être laissé berner par
un petit bonhomme de rien du tout, se coucha alors au pied de l'arbre
pour attendre.
Le gamin était mal à l'aise, à cheval sur une faible petite branche. Le
jeune hêtre n'arrivait pas à la hauteur du toit de branches formé par
les grands hêtres. Nils ne pouvait donc pas se hisser jusqu'à un autre
arbre, ni descendre à terre. Il fut bientôt si transi de froid qu'il
avait du mal à se maintenir; il dut aussi lutter contre le sommeil,
n'osant s'endormir par crainte de tomber.
La forêt était terriblement sinistre à cette heure de la nuit. Jamais
auparavant il ne s'était bien rendu compte de ce que c'est que la nuit.
Le monde entier semblait engourdi pour toujours.
Enfin l'aube vint. Le gamin vit avec bonheur que tout reprenait son
aspect ordinaire, bien que le froid se fît encore plus piquant.
Lorsque le soleil se leva, il n'était pas jaune, mais rouge. On l'eût
dit rouge de colère, et le gamin se demandait quelle était la raison de
cette colère. Etait-ce parce que la nuit, en son absence, avait rendu
la terre si sombre et si froide?
Les rayons du soleil jaillissaient en grandes gerbes, courant
partout pour s'assurer des méfaits de la nuit, et toutes les choses
rougissaient comme si elles avaient la conscience mal à l'aise:
les nuages au ciel, les troncs soyeux des hêtres, les fins rameaux
enchevêtrés de la forêt, le givre qui couvrait la couche de feuilles
par terre, tout s'embrasait d'une vive rougeur.
Toujours plus nombreuses, les gerbes de rayons parcouraient
l'espace; bientôt il ne resta plus rien de la terreur de la nuit.
L'engourdissement avait cessé, et il sortit de partout un nombre
étonnant d'êtres vivants. Le pivert noir à calotte rouge se mit à
frapper du bec contre un tronc d'arbre; l'écureuil sortit de son nid
en emportant une noisette, et s'installa sur une branche pour la
décortiquer. Le sansonnet survint, une racine dans son bec, et le
pinson chanta au sommet d'un arbre.
Le gamin comprit que le soleil avait dit à tous ces petits êtres:
«Éveillez-vous! et sortez de vos demeures! Je suis là. Vous n'avez plus
rien à craindre.»
On entendit du côté du lac les cris des oies qui se mettaient en rang
pour s'envoler. Quelques moments après, les quatorze oies passèrent
au-dessus de la forêt. Nils essaya de les appeler, mais elles volaient
trop haut: sa voix ne parvint pas jusqu'à elles. Elles croyaient sans
doute que le renard avait fini par le manger. Elles ne le cherchaient
même pas.
Le gamin aurait voulu pleurer d'angoisse, mais le soleil rayonnait
maintenant dans le ciel; jaune comme l'or, et joyeux, il semblait
donner du cœur à toute la création. «Comprends bien, Nils
Holgersson, disait-il, que tu n'as ni à t'affliger ni à t'inquiéter,
tant que je suis là.»
LE JEU DES OIES
_Lundi, 24 mars._
Rien n'arriva plus dans la forêt pendant le temps qu'il faut à peu
près à une oie pour déjeuner, mais vers la fin de la matinée, une
oie sauvage solitaire passa, volant sous l'épais toit des branches.
Elle semblait chercher lentement son chemin entre les troncs et les
ramées, et avançait très lentement. Dès que Smirre l'aperçut, il quitta
sa place sous le jeune hêtre, et se glissa vers elle. L'oie n'évita
pas le renard, mais vola tout près de lui. Smirre fit un bond pour
l'atteindre, mais la manqua, et l'oie continua son chemin vers le lac.
Peu de moments après, une nouvelle oie apparut. Elle suivit le même
chemin que la première, volant encore plus bas, et plus lentement. Elle
aussi passa tout près de Smirre le renard, et il fit un grand bond
après elle: ses oreilles effleurèrent presque les pattes de l'oie, mais
elle poursuivit son chemin vers le lac, silencieuse comme une ombre.
Un moment encore passa et voilà de nouveau une oie sauvage; volant plus
bas et plus lentement, elle semblait éprouver plus de peine à trouver
son chemin entre les troncs des bouleaux. Smirre bondit: un doigt plus
haut, il l'attrapait. Cette fois encore l'oie se sauva vers le lac.
Elle avait à peine disparu qu'une quatrième oie se montra. Elle volait
si lentement et si bas que Smirre pensait bien pouvoir s'en emparer
sans difficulté s'il avait voulu; toutefois il eut peur d'échouer
encore une fois et résolut de la laisser passer. Elle prit le même
chemin que les autres, puis, arrivée juste au-dessus de Smirre,
descendit si bas qu'il ne résista pas à la tentation de sauter après
elle. Il arriva assez haut pour l'effleurer de la patte, mais elle se
jeta brusquement de côté et se sauva.
Smirre n'avait pas eu le temps de souffler que trois oies survenaient,
volant sur une ligne. Elles firent comme les autres, et Smirre bondit
éperdument.
Puis ce furent cinq oies qui apparurent. Elles volaient mieux que les
autres, et bien qu'elles semblassent vouloir tenter Smirre, il les
laissa passer sans essayer de les attraper.
Un assez long moment s'écoula; une oie seule apparut. C'était la
treizième. Elle était si vieille, celle-là, qu'elle était uniformément
grise, sans une seule strie foncée. Elle paraissait ne pas pouvoir se
bien servir de l'une de ses ailes, et elle volait piteusement, tout de
travers. Parfois elle effleurait presque le sol. Smirre ne se contenta
pas de bondir après elle; il la poursuivit en courant et en sautant
jusque vers le lac, mais cette fois encore ses efforts furent vains.
Lorsque la quatorzième oie arriva, ce fut un joli spectacle. Elle était
toute blanche; on aurait dit qu'une éclaircie courait dans la sombre
forêt lorsqu'elle agitait ses grandes ailes. En la voyant, Smirre fit
appel à toutes ses forces et sauta, mais l'oie blanche s'échappa saine
et sauve comme les autres.
Il y eut un moment de tranquillité sous les hêtres.
Smirre se rappela soudain son prisonnier et leva les yeux vers l'arbre.
Le petit Poucet n'y était plus, comme on peut bien s'y attendre.
Smirre ne put réfléchir longtemps à sa perte, car la première oie
revenait du côté du lac, volant lentement sous le feuillage. Malgré sa
récente malchance, Smirre fut content de la voir revenir et se jeta à
sa poursuite; il n'avait pas assez calculé son élan; il la manqua.
Après cette oie il en vint encore une, puis une troisième, une
quatrième, une cinquième, jusqu'à ce que la série s'achevât avec la
vieille oie gris d'acier et la grande oie blanche. Toutes arrivaient
très lentement et très bas; au moment de passer au-dessus de Smirre,
elles s'abaissaient encore, comme pour l'inviter à sauter. Et Smirre
sautait, il faisait des bonds et se lançait à leur poursuite, mais il
ne réussit pas à en attraper une seule.
C'était la plus mauvaise journée que Smirre eût jamais vécue. Les
oies sauvages passaient toujours au-dessus de lui: elles allaient
et venaient, et repassaient encore. Ainsi de magnifiques bêtes qui
avaient grandi et s'étaient engraissées dans les champs et les landes
d'Allemagne, traversèrent toute la journée la forêt sous les branches,
l'effleurant souvent, sans qu'il pût les attraper pour calmer sa faim.
L'hiver était à peine fini, et Smirre se souvenait de jours et de
nuits où il avait rôdé oisif sans apercevoir le moindre gibier, les
oiseaux de passage étant partis, les rats se cachant sous la terre
gelée, les poules encore enfermées. Mais la famine de l'hiver n'était
rien en comparaison des déceptions de cette journée.
Smirre n'était plus un jeune renard, il avait eu maintes fois les
chiens à ses trousses et avait entendu les balles siffler à ses
oreilles. Il était demeuré tapi, au fond d'un terrier pendant que
les bassets rampaient dans les couloirs souterrains, bien près de
le trouver. Mais l'angoisse qui l'avait étreint pendant la chasse
harcelante n'était pas comparable à ce qu'il ressentait maintenant
après chaque bond manqué.
Le matin, lorsque le jeu avait commencé, Smirre le renard était si beau
que les oies en avaient été comme éblouies. Smirre aimait la splendeur:
sa fourrure était d'un rouge ardent; sa poitrine était blanche, son
museau noir et sa queue opulente comme une plume d'autruche. Mais
le soir de ce même jour, la fourrure de Smirre pendait en touffes
enchevêtrées, il était baigné de sueur, ses yeux avaient perdu tout
éclat, et sa langue sortait de sa gueule haletante d'où coulait de
l'écume.
L'après-midi Smirre fut si las qu'il eut comme du délire. Il ne voyait
partout que des oies en plein vol. Il bondit vers des taches de soleil
qu'il découvrit par terre et vers un pauvre papillon éclos trop tôt de
sa chrysalide.
Pourtant les oies sauvages ne se lassaient pas de voler par la forêt
et de tourmenter Smirre. Elles n'eurent aucune pitié, bien que Smirre
fût anéanti, tremblant, fou. Elles continuaient encore bien qu'elles
comprissent que Smirre les voyait à peine, bondissant après leurs
ombres.
Ce n'est que lorsque Smirre se fut affaissé sur un tas de feuilles
sèches, impuissant et inerte, prêt à rendre l'âme, qu'elles cessèrent
le jeu.
«Tu sauras dorénavant, renard, ce qu'il en coûte d'attaquer Akka de
Kebnekaïse», crièrent-elles à son oreille, en le laissant enfin.
III
AVEC LES OISEAUX SAUVAGES
DANS LA FERME
_Jeudi 24 mars._
Pendant les mêmes journées précisément il se passa en Scanie un
événement qui fut très discuté, occupa même les journaux, et que
beaucoup de gens qualifièrent de conte, faute de pouvoir en donner une
explication.
Voici l'histoire: une femelle d'écureuil avait été prise dans un
taillis de coudriers sur les rives du Vombsjö; on l'avait portée dans
une ferme voisine. Jeunes et vieux, tout le monde dans la ferme se
réjouissait de regarder la petite bête, si jolie avec sa belle queue,
ses yeux intelligents et curieux, et ses mignonnes petites pattes. On
comptait se distraire tout l'été de ses mouvements agiles, de sa façon
leste et rapide de décortiquer les noisettes et de ses jeux joyeux. On
l'installa dans une vieille cage à écureuil, composée d'une petite
maison peinte en vert et d'une roue en fil de fer. La petite maison,
qui avait portes et fenêtres, servirait de salle à manger et de chambre
à coucher; on y arrangea une couchette de feuilles et on y mit un bol
de lait et une poignée de noisettes. La roue devait être la salle de
jeu où la petite bête pourrait courir et grimper.
Les gens de la ferme trouvaient qu'ils avaient arrangé tout très bien
pour l'écureuil et s'étonnèrent que son habitation ne parût guère lui
plaire. Elle restait triste et revêche dans un coin de la chambrette:
de temps en temps elle faisait entendre un cri de douleur aigu. Elle ne
toucha pas à la nourriture. «C'est parce qu'elle a peur, disaient les
gens; demain, lorsqu'elle se sentira chez elle, elle mangera et jouera.»
Or, à ce moment, les femmes de la maison besognaient aux préparatifs
d'un banquet, et le jour où l'on captura l'écureuil, on cuisait du
pain. Soit qu'une malchance eût retardé le travail en empêchant la pâte
de lever, soit qu'on eût été nonchalant, on dut veiller bien avant dans
la nuit.
Dans la cuisine régnait une activité fiévreuse, et l'on ne prenait
certes pas le temps de songer à l'écureuil. Mais il y avait à la maison
une vieille grand'mère, trop âgée pour aider à la cuisson du pain. Elle
s'en rendait parfaitement compte, mais elle ne pouvait accepter l'idée
d'être mise de côté.
Trop triste pour aller se coucher, elle s'était assise à la fenêtre et
regardait dehors. A cause de la chaleur, la porte de la cuisine était
restée ouverte; la lumière qui sortait de cette porte éclairait toute
la cour. C'était une cour entourée de constructions des quatre côtés,
et la maison d'en face était si bien illuminée que la vieille femme
pouvait distinguer les trous et les crevasses dans le mur en torchis.
Elle voyait aussi la cage de l'écureuil, suspendue juste à l'endroit le
plus éclairé.
Elle observa que l'écureuil courait toute la nuit sans repos de la
petite maison à la roue, de la roue à la petite maison. Elle pensa que
l'animal était en proie à une étrange inquiétude, mais elle supposait
que c'était la forte lumière qui l'empêchait de dormir.
Entre l'étable et l'écurie se trouvait un large passage couvert qui
menait à la porte cochère. Ce passage était situé de façon qu'il était
éclairé lui aussi. Assez avant dans la nuit, la vieille grand'mère vit
tout à coup sortir à pas prudents de dessous la voûte un petit homme
pas plus haut qu'un revers de main. Il était en sabots et en culottes
de cuir comme un ouvrier. La vieille grand'mère comprit tout de suite
que c'était le tomte et elle n'eut pas peur. Elle avait toujours
entendu dire qu'il demeurait par là et elle savait que le tomte portait
bonheur partout où il passait.
Dès que le tomte fut entré dans la cour, il courut à la cage de
l'écureuil. Ne pouvant y atteindre, il alla chercher une gaule qu'il
plaça contre la cage et le long de laquelle il grimpa ensuite comme
un marin le long d'une corde. Il secoua la porte de la petite maison
verte, mais la vieille grand'mère était bien tranquille; elle savait
que les enfants y avaient mis un cadenas de crainte que les enfants du
voisin ne vinssent voler leur écureuil.
Le tomte ne pouvant ouvrir la porte, la vieille femme vit l'écureuil
sortir dans la roue. Là tous deux eurent un long conciliabule, puis le
tomte se laissa glisser à terre le long de la gaule, et disparut par
la porte.
La vieille femme pensait ne plus le revoir cette nuit-là; elle resta
cependant près de la fenêtre. Au bout d'un instant elle le vit revenir.
Il était si pressé que ses pieds ne semblaient pas toucher le sol;
il courut à la cage. La vieille femme le vit nettement de ses yeux
de presbyte. Elle s'aperçut même qu'il tenait quelque chose dans ses
mains, mais sans pouvoir distinguer ce que c'était. Il posa sur le
pavé ce qu'il tenait dans sa main gauche et porta jusqu'à la cage ce
qu'il avait dans la droite. Il heurta de son sabot la petite fenêtre,
la brisa, et tendit ce qu'il tenait à l'écureuil. Puis il redescendit,
prit ce qu'il avait posé sur le sol et regrimpa à la cage. Aussitôt
après il s'enfuit, si vite que la vieille put à peine le suivre des
yeux.
Ce fut alors la vieille grand'mère qui ne put rester tranquille dans la
maison; tout doucement elle gagna la porte, et se cacha dans l'ombre de
la pompe pour guetter le tomte. Un autre être l'avait aussi aperçu, et
était intrigué. C'était le chat. Il se glissa doucement jusqu'au mur
et s'arrêta un peu avant le rayon lumineux. Ils attendirent longtemps
dans la froide nuit de mars. La vieille pensait à rentrer quand elle
entendit du bruit sur le pavé, et vit que le petit tomte revenait en
trottinant. Comme précédemment il avait les deux mains chargées, et ce
qu'il portait piaillait et s'agitait. La vieille comprit qu'il avait
été chercher les petits de l'écureuil dans le bois de coudriers, et
qu'il les lui rapportait pour les empêcher de mourir de faim.
Elle demeurait immobile pour ne pas l'effrayer et il ne semblait pas
que le tomte l'eût aperçue. Il allait poser l'un des petits sur le sol
pour s'élancer avec l'autre vers la cage, quand il vit briller tout
près de lui les yeux verts du chat. Il demeura immobile, déconcerté, un
petit dans chaque main, puis il se retourna, regarda de tous côtés et
aperçut la vieille grand'mère. Il n'hésita pas longtemps, courut à elle
et lui tendit l'un des petits.
La vieille grand'mère ne voulait pas se montrer indigne de cette
confiance. Elle s'inclina, prit le petit écureuil, et le garda jusqu'à
ce que le tomte eût porté l'autre à la cage et vînt chercher celui
qu'il lui avait remis.
Le lendemain matin, quand les gens de la ferme s'assemblèrent pour le
déjeuner, la vieille ne put s'empêcher de raconter ce qu'elle avait vu
dans la nuit. Tous se moquèrent d'elle naturellement et prétendirent
qu'elle avait rêvé. Il n'y avait pas de petits écureuils à cette époque
de l'année.
Mais elle était sûre de ce qu'elle disait, et les pria d'aller regarder
dans la cage. Ils le firent. Il y avait là sur le lit de feuillage
quatre petits à demi-nus et demi-aveugles qui avaient au moins deux ou
trois jours.
Quand le patron de la ferme les vit, il dit: «Quoi qu'il en soit, une
chose est certaine: nous devrions avoir honte.» Puis il tira de la cage
l'écureuil et les petits, et les remit dans le tablier de la vieille
grand'mère. «Emporte-les au bois de coudriers, dit-il, et rends-leur la
liberté.»
Tel est l'événement dont on parla tant jusque dans les journaux, et que
beaucoup refusèrent de croire parce qu'ils ne pouvaient l'expliquer.
DANS LE PARC D'ŒVEDSKLOSTER
Pendant toute la journée que les oies passèrent à se jouer du renard,
Nils dormit dans un nid d'écureuil abandonné. Quand il s'éveilla vers
le soir, il était très inquiet. «Je vais être renvoyé à la maison et ne
pourrai éviter de me montrer à père et à mère», pensait-il. Mais quand
il alla retrouver les oies qui se baignaient dans le Vombsjö, aucune
ne lui parla du retour. «Elles pensent peut-être que le blanc est trop
fatigué pour me ramener ce soir», songea-t-il.
Le lendemain matin les oies étaient éveillées à la première aube,
longtemps avant le lever du soleil.
Nils crut qu'on allait sûrement le renvoyer, mais chose étrange, lui et
le jars blanc purent suivre les oies sauvages dans leur promenade du
matin.
Il ne comprenait pas la cause de ce retard; il se dit que les oies
sauvages ne voulaient pas le renvoyer avant qu'il se fût bien rassasié.
Quoi qu'il en soit, il se réjouissait de chaque instant qui lui était
accordé avant de retrouver ses parents.
Les oies sauvages passèrent au-dessus du domaine d'Œvedskloster,
situé avec son parc magnifique à l'est du lac. C'était un beau domaine
avec un grand château, une belle cour d'honneur, pavée, entourée de
murailles et de pavillons, un vieux jardin aux charmilles taillées,
aux allées couvertes, pourvu de pièces d'eau, de fontaines, de grands
arbres, de pelouses rectilignes, et dont les bordures s'ornaient des
fleurs du printemps.
Quand les oies passèrent à une heure matinale au-dessus du domaine,
personne n'était encore levé. Après s'en être bien assurées, elles
s'abaissèrent vers la niche du chien, et crièrent: «Comment s'appelle
cette petite cabane? Comment s'appelle cette petite cabane?»
Le chien de garde se précipita aussitôt hors de sa niche, furieux,
aboyant vers le ciel. «Vous appelez ceci une cabane, misérables
vagabondes? Vous ne voyez pas que c'est un haut château de pierre? Vous
ne voyez pas ces belles murailles, toutes ces fenêtres, et ces grandes
portes, et cette splendide terrasse, oua, oua, oua? Vous appelez ça une
cabane? Vous ne voyez pas le jardin, les serres, les statues de marbre?
Vous appelez ça une cabane? Depuis quand les cabanes ont-elles un parc,
avec des futaies de hêtres et des taillis de coudriers, et des bouquets
de chênes, et des prés verts, et des landes couvertes de pins où
pullulent les chevreuils, oua, oua, oua! Vous appelez ceci une cabane,
vous? A-t-on vu des cabanes entourées de tant de communs qu'on dirait
un village? Vous avez vu des cabanes possédant leur propre église
et leur presbytère, régnant sur des domaines et des fermes et des
métairies et des maisons de journaliers, oua, oua, oua? Vous appelez
cela une cabane? Cette cabane possède les plus grandes terres de toute
la Scanie. Misérables mendiantes! D'où vous êtes, vous ne pouvez voir
un seul lopin qui n'obéisse à cette cabane, oua, oua, oua!»
Le chien cria tout cela sans s'arrêter ni reprendre haleine, et les
oies planaient sur la cour attendant qu'il fût forcé de s'interrompre.
Alors elles crièrent: «De quoi te fâches-tu? Nous ne parlions pas du
château, nous parlions de ta niche.»
En entendant cette plaisanterie, le gamin rit d'abord de tout son
cœur, puis une pensée s'empara de lui, qui le rendit grave. «Songe
donc combien tu en entendrais, de ces plaisanteries, si on te laissait
venir jusqu'en Laponie. Dans l'état où tu es, un pareil voyage serait
ce qu'il peut t'arriver de plus heureux.»
Les oies sauvages poursuivirent leur vol et descendirent sur un des
vastes champs à l'est du château pour y paître des racines d'herbe, ce
qui les occupa des heures durant. Pendant ce temps le gamin s'enfonça
dans le grand parc à côté, y chercha une coudraie, et se mit en quête
de noisettes oubliées. Mais la pensée du voyage lui revenait toujours.
Il se figurait tous les plaisirs qu'il aurait en suivant les oies.
Certes il souffrirait quelquefois de la faim et du froid, mais en
revanche il n'aurait ni à travailler ni à étudier.
Tandis qu'il errait dans le parc, la vieille oie-guide vint lui
demander s'il avait trouvé de quoi manger. Non, il n'avait rien
trouvé. Alors elle se mit à l'aider. Elle non plus ne put découvrir de
noisettes, mais elle avisa quelques fruits d'églantier. Le gamin les
mangea de bon appétit, tout en se demandant ce que sa mère dirait si
elle savait qu'il vivait de poisson cru et de baies gelées.
Quand les oies eurent enfin assez mangé, elles se rapprochèrent de
nouveau du lac et s'amusèrent à jouer jusque vers midi. Les oies
sauvages invitaient le jars domestique à lutter avec elles: c'étaient
des concours de vol, de nage et de courses à pied. Le grand jars avait
beau faire tous ses efforts, les oies sauvages, agiles, le battaient
toujours. Le gamin demeurait tout le temps assis sur le dos du jars et
l'encourageait, s'amusant autant que les autres. C'étaient des cris
et des rires et des caquetements: il était étonnant que les gens du
château ne les entendissent pas.
Lorsque les oies sauvages eurent assez joué, elles s'envolèrent sur le
lac, et se posèrent sur la glace pour se reposer pendant une couple
d'heures. L'après-midi passa comme la matinée: d'abord les oies
paissaient deux ou trois heures, puis elles se baignaient et jouaient
dans l'eau au bord du banc de glace jusqu'au coucher du soleil; enfin
elles s'endormirent.
«C'est juste la vie qu'il me faudrait, dit Nils, au moment de se
glisser sous l'aile du jars. Mais demain on va me renvoyer.»
Avant de s'endormir il passa encore en revue tous les avantages qu'il
y aurait à suivre les oies. Il ne serait plus grondé pour avoir été
paresseux; il pourrait flâner et ne rien faire toute la journée durant;
son seul souci serait de trouver à manger. Mais comme il avait besoin
de si peu maintenant, cela ne serait pas très difficile.
Le lendemain, mercredi, il s'attendait toujours à être renvoyé, mais ce
jour-là encore les oies ne parlèrent de rien. La journée se passa comme
la veille; la vie sauvage lui plaisait de plus en plus. Il lui semblait
qu'il avait la grande forêt d'Œvedskloster à lui tout seul; il
n'avait aucun désir de retrouver sa petite maison étroite et les petits
carrés de champs de son pays.
Il commença à espérer que les oies le garderaient parmi elles; mais le
jeudi il perdit de nouveau cet espoir.
Ce jour-là commença comme tous les autres. Les oies paissaient dans les
vastes champs, et le gamin explorait la forêt en quête de nourriture.
Au bout d'un moment Akka vint s'informer s'il avait trouvé quelque
chose à manger, et lorsqu'elle sut qu'il n'avait rien découvert, elle
lui présenta une tige de cumin qui avait gardé toutes ses graines.
Lorsqu'il eut mangé, Akka lui dit qu'il courait trop hardiment dans la
forêt. Savait-il combien il avait d'ennemis, lui qui était si petit?
Non; n'est-ce pas? Et Akka se mit à les lui énumérer.