Elles volaient et planaient sur toute la grande plaine de Scanie comme
si, heureuses d'être de retour, elles voulaient saluer chaque maison.
Elles arrivèrent à un endroit où se dressaient quelques grands
bâtiments lourds, surmontés de hautes cheminées, et entourés de
maisonnettes.
«C'est la raffinerie de Jordberga, criaient les coqs. C'est la
raffinerie de Jordberga!» Le gamin tressaillit. Comment n'avait-il
pas reconnu cet endroit? Ce n'était pas très loin de chez lui; l'été
précédent il y avait été placé comme petit pâtre. Mais vu d'en haut,
tout avait un autre aspect.
Jordberga! Jordberga! Et Asa, la gardeuse d'oies, et le petit Mats qui
avaient été ses camarades! Comme il aurait aimé savoir s'ils étaient
encore là. Qu'est-ce qu'ils auraient dit, s'ils s'étaient douté que
Nils volait en ce moment au-dessus de leur tête?
Mais bientôt on perdit de vue Jordberga; on vola vers Svedala et
Skabersjö, pour revenir vers le couvent de Börringe.
Le gamin vit plus de la Scanie en cette seule journée que pendant
toutes les années qu'il avait vécu.
Lorsque les oies sauvages rencontraient des oies domestiques, c'est
alors qu'on s'amusait le plus; elles volaient très lentement en
appelant: «Nous voilà en route pour les fjells. Venez-vous? Venez-vous?»
Mais les oies domestiques répondaient: «L'hiver est encore dans le
pays. Vous êtes venues trop tôt. Repartez! Repartez!»
Les oies sauvages descendaient très bas pour se faire bien entendre, et
criaient: «Venez, nous vous apprendrons à voler et à nager!»
Irritées, les oies domestiques ne daignaient même pas caqueter une
réponse.
Les oies sauvages s'abaissaient encore davantage jusqu'à effleurer
presque le sol, puis elles remontaient comme des flèches en faisant
semblant d'être effrayées. «Aï, aï, aï! criaient-elles. Ce n'étaient
pas des oies. Ce n'étaient que des moutons. Ce n'étaient que des
moutons.»
Alors les oies domestiques étaient furieuses et criaient: «Puisse-t-on
vous fusiller et vous abattre toutes tant que vous êtes, tant que vous
êtes!»
En entendant ces plaisanteries, le gamin riait. Puis, l'idée de son
malheur lui revenant, il pleurait, pour rire de nouveau quelques
moments plus tard. Jamais auparavant il n'avait voyagé avec cette
rapidité; il avait toujours aimé aller à cheval, vite, follement vite.
Mais naturellement il n'avait jamais imaginé que l'air fût là-haut si
délicieusement frais ni qu'on y respirât d'aussi bonnes senteurs de
terre humide et de résine montant du sol. Jamais non plus il ne s'était
rendu compte de ce que ce serait que de voler si haut au-dessus de
la terre. C'était en quelque sorte s'envoler loin des soucis et des
chagrins et des ennuis de toute espèce.
II
AKKA DE KEBNEKAÏSE
LE SOIR
Le grand jars qui s'était élancé à la suite des oies sauvages, se
sentait très fier de parcourir le pays en leur compagnie et de taquiner
et railler les oiseaux domestiques. Mais tout heureux qu'il fût, il
n'en commença pas moins à se fatiguer vers le soir. Il essaya de
respirer plus profondément et de donner des coups d'ailes plus rapides,
mais il eut beau faire, il resta de plusieurs longueurs en arrière.
Quand les oies de l'arrière-garde s'aperçurent que le jars domestique
ne pouvait plus les suivre, elles crièrent à celle qui conduisait la
bande et qui volait à la pointe de l'angle: «Akka de Kebnekaïse! Akka
de Kebnekaïse!--Qu'est-ce qu'il y a?--Le blanc reste en arrière. Le
blanc reste en arrière.--Dites-lui, qu'il est plus facile de voler vite
que lentement!» cria Akka en continuant comme auparavant.
Le jars essaya bien de profiter du conseil et d'augmenter sa vitesse,
mais il se trouva bientôt épuisé et tomba presqu'au niveau des saules
étêtés qui bordaient les routes et les champs.
--Akka, Akka, Akka de Kebnekaïse! crièrent de nouveau les oies de
l'arrière-garde qui voyaient les pénibles efforts du jars blanc.--Qu'y
a-t-il encore? demanda la conductrice de la bande d'un ton colère.--Le
blanc tombe. Le blanc tombe.--Dites-lui qu'il est plus facile de voler
haut que bas! répondit Akka. Elle ne diminua nullement sa vitesse mais
continua comme auparavant.
Le jars tâcha encore de suivre ce conseil, mais quand il voulut
s'élever plus haut, il s'essouffla à croire que sa poitrine allait
éclater.
--Akka, Akka! crièrent de nouveau les oies placées aux ailes.--Vous ne
pouvez donc pas me laisser tranquille? répondit une voix plus agacée
que jamais.--Le jars blanc va mourir. Le jars blanc va mourir.--Celui
qui ne peut suivre la bande, qu'il s'en retourne chez lui! répondit
l'oie de tête. Et pas un instant elle n'eut l'idée de ralentir.
--Ah, c'est comme ça, se dit le jars. Il venait de comprendre que
les oies sauvages n'avaient jamais pensé l'emmener en Laponie. Elles
avaient simplement voulu lui faire quitter la maison pour s'amuser.
Il était furieux d'être trahi par ses forces et de ne pouvoir montrer à
ces vagabondes qu'une oie domestique les valait bien. Le plus agaçant,
c'est qu'il était tombé sur Akka de Kebnekaïse. Il avait beau n'être
qu'un oiseau de basse-cour, il n'en avait pas moins entendu parler
d'une oie chef de bande qui s'appelait Akka et qui avait plus de cent
ans. Elle avait une telle réputation que les meilleures oies sauvages
voulaient faire partie de sa troupe. Mais personne n'avait plus de
mépris pour les oies domestiques que cette Akka et sa bande; aussi
aurait-il bien voulu leur montrer qu'il était leur égal.
Tout en réfléchissant à la décision à prendre, le jars blanc volait
lentement un peu en arrière des autres. Tout à coup, le petit bout
d'homme qu'il portait sur son dos éleva la voix: «Mon cher jars Martin,
tu comprends bien qu'il te sera impossible, à toi qui n'as jamais volé,
de suivre les oies sauvages jusqu'en Laponie. Ne ferais-tu pas mieux de
retourner à la maison avant de te faire du mal?»
Or, le fils de la maison, ce mauvais garnement, le jars l'avait en
horreur. Aussi, dès qu'il eut compris que le gamin le croyait incapable
de faire le voyage, résolut-il de tenir bon. «Si tu dis un mot de
plus, je te jette dans la première marnière que nous rencontrerons»
siffla-t-il. Et la colère lui donna de telles forces qu'il se mit à
voler aussi bien que les autres.
Il est probable qu'il n'aurait pas pu continuer longtemps malgré
tout; heureusement ce ne fut point nécessaire; le soleil descendait
rapidement; dès qu'il fut couché, les oies piquèrent droit vers le sol.
Avant d'avoir même eu le temps de réfléchir, le gamin et le jars se
trouvèrent sur les bords du lac Vombsjö.
--C'est probablement ici que nous passerons la nuit, se dit le gamin en
sautant à terre.
Il était sur une mince bande de sable; devant lui s'étendait un
assez grand lac d'aspect pas très rassurant: une couche de glace le
recouvrait presque entièrement, noire, rugueuse, pleine de crevasses
et de trous comme l'est d'ordinaire la glace au printemps. On voyait
qu'elle était condamnée à disparaître bientôt. Déjà détachée de la
rive, elle était entourée d'une large bande d'eau noire et lisse.
Pourtant elle était encore là, et tant qu'elle y était, elle répandait
du froid et une tristesse hivernale sur tout le paysage.
De l'autre côté du lac il semblait y avoir un pays ouvert et clair,
mais à l'endroit où les oies s'étaient abattues, s'étendait une grande
plantation de pins. On aurait dit que la forêt résineuse avait le
pouvoir de retenir l'hiver. Partout ailleurs le sol était nu, mais
sous le branchage enchevêtré, la neige avait fondu et gelé à plusieurs
reprises et était devenue dure comme de la glace.
Le gamin pensa qu'il était arrivé dans un désert au pays de l'hiver, et
ressentit une angoisse telle qu'il en aurait crié.
Il avait faim, il n'avait rien mangé de la journée. Mais où
trouverait-il quelque chose? Au mois de mars, le sol ni les arbres ne
portent rien de mangeable.
Oui, où trouverait-il à manger? Et qui l'hébergerait? Qui lui ferait
son lit? Qui le réchaufferait à son foyer? Qui le protégerait contre
les bêtes sauvages?
Le soleil était maintenant couché. Le froid montait du lac. Les
ténèbres tombaient du ciel, l'épouvante se glissait sur les pas de la
nuit, et dans le bois on entendait des pas furtifs et des bruissements.
C'en était fait du joyeux courage que le gamin avait montré là-haut.
Dans son angoisse il se tourna vers ses compagnons de voyage: il
n'avait plus qu'eux.
Il s'aperçut alors que le jars était encore plus mal à l'aise. Il
demeurait à l'endroit où il s'était abattu, et semblait près de mourir.
Son cou s'allongeait inerte sur le sol; il avait les yeux fermés, et sa
respiration n'était qu'un faible sifflement.
--Cher jars Martin, dit le gamin, essaie de boire une gorgée. Le lac
est à deux pas.
Mais le jars ne fit pas un mouvement.
Le gamin avait auparavant été méchant pour tous les animaux et aussi
pour le jars. Mais il pensait maintenant que le jars était son seul
appui, et il eut grand'peur de le perdre. Il se mit à le pousser pour
le mettre à l'eau. Le jars était grand et lourd, et le gamin eut fort à
faire, mais enfin il réussit.
Le jars tomba dans le lac, la tête la première. Un instant il demeura
immobile dans la vase, mais bientôt il releva la tête, secoua l'eau
qui l'aveuglait et souffla. Puis il se mit à nager fièrement parmi les
joncs et les roseaux.
Les oies sauvages s'étaient jetées à l'eau avant lui. Elles ne
s'étaient inquiétées ni du jars ni de son cavalier, mais s'étaient
précipitées dans le lac. Elles s'étaient baignées et nettoyées;
maintenant elles mâchonnaient du potamot à demi pourri et du trèfle
d'eau.
Le jars blanc eut la chance d'apercevoir une petite perche. Il la
saisit rapidement, nagea vers le rivage et la déposa devant le gamin.
«Voilà pour te remercier de m'avoir poussé à l'eau», dit-il.
Pour la première fois de la journée le gamin entendait un mot amical.
Il en fut si joyeux qu'il aurait voulu sauter au cou du jars, mais il
n'osa pas. Il était content du cadeau. D'abord il jugea impossible de
manger un poisson cru, puis il eut envie d'essayer.
Il se demanda s'il avait encore son couteau. Heureusement il le sentit
pendu à la ceinture de son pantalon, mais tout petit, pas plus long
qu'une allumette; c'était suffisant pour écailler et vider le poisson.
Bientôt la perche fut avalée.
Rassasié, le gamin fut tout honteux d'avoir mangé quelque chose de cru.
--On voit que je ne suis plus un être humain, mais un vrai tomte.
Pendant que le gamin mangeait, le jars demeura silencieux auprès
de lui; après la dernière bouchée, il dit à voix basse: «Nous
sommes tombés sur une bande d'oies fières qui méprisent les oiseaux
domestiques.--Oui, je l'ai remarqué.--Cela me ferait grand honneur,
si je pouvais les suivre jusqu'en Laponie et leur montrer qu'une oie
domestique est bonne à quelque chose.--Oui, dit le gamin hésitant, car
il ne croyait pas que le jars en serait capable, mais il ne voulait pas
le contredire.--Mais je ne crois pas que je puisse me tirer d'affaire
seul en un tel voyage, dit le jars. Je voudrais te demander si tu ne
pourrais pas m'accompagner pour m'aider.»
Le gamin n'avait naturellement pas d'autre projet que de rentrer chez
lui le plus vite possible. Il fut surpris et ne sut que répondre: «Je
croyais que nous étions ennemis, toi et moi», dit-il. Mais il semblait
que le jars ne s'en souvînt plus. Il se rappelait seulement que le
gamin venait de lui sauver la vie.
--Il faudrait bien que je retourne chez mon père et ma mère, dit le
gamin.
--Je te ramènerai chez eux en automne, dit le jars. Je ne
t'abandonnerai pas avant de t'avoir déposé sur le seuil de ta maison.
Le gamin pensa qu'il serait bon de ne pas se montrer à ses parents
avant quelque temps. Le projet ne lui déplaisait point, et il allait
répondre qu'il acceptait, quand ils entendirent derrière eux un grand
bruit. Les oies sauvages étaient sorties de l'eau toutes ensemble, et
secouaient leurs ailes. Puis elles se formèrent en une longue ligne,
l'oie-guide en tête et vinrent vers eux.
Lorsque le jars blanc considéra les oies sauvages, il se trouva mal
à l'aise. Il avait cru qu'elles ressemblaient davantage aux oies
domestiques et qu'il se sentirait davantage leur parent. Elles étaient
beaucoup plus petites que lui; aucune n'était blanche; toutes étaient
grises, striées de brun, et leurs yeux lui firent presque peur. Ils
étaient jaunes et brillaient comme si du feu brûlait derrière. Le jars
avait toujours appris qu'il était convenable de marcher lentement en se
dandinant. Or, elles ne marchaient pas, mais couraient. Il fut surtout
inquiet quand il vit leurs pieds. Ils étaient larges, avec des semelles
usées et déchiquetées. On comprenait que les oies sauvages ne se
demandaient jamais sur quoi elles marchaient. Elles ne faisaient jamais
de détours. Elles étaient bien mises et très soignées, mais on voyait à
leurs pieds qu'elles étaient de pauvres habitantes des déserts.
Le jars eut à peine le temps de glisser au gamin: «Réponds hardiment
pour toi, mais ne dis pas qui tu es.» Elles étaient déjà là.
Les oies sauvages les saluèrent du cou plusieurs fois, et le jars en
fit autant, mais plus longuement. Après qu'on se fut assez salué,
l'oie-guide dit: «Nous voudrions bien savoir qui vous êtes?»
--Je n'ai pas grand'chose à dire sur moi, répondit le jars. Je suis
né à Skanör le printemps dernier. En automne j'ai été vendu à Holger
Nilsson de Vemmenhög chez qui je suis resté depuis.
--Tu sembles n'avoir aucune famille de qui te réclamer, dit le
guide. Qu'est-ce donc qui te prend de vouloir aller avec les oies
sauvages?--C'est peut-être pour montrer aux oies sauvages que les oies
domestiques sont bonnes à quelque chose.
--Nous ne demandons pas mieux, dit Akka. Nous savons maintenant de
quoi tu es capable en fait de vol, mais peut-être es-tu plus fort en
d'autres sports. Veux-tu par exemple lutter avec nous à la nage?
--Je ne me vante pas de savoir nager, dit le jars (il avait déjà cru
comprendre que l'autre était décidée à le renvoyer, et ne faisait plus
attention à ce qu'il disait), je n'ai jamais nagé plus loin que la
largeur d'une mare.
--Je suppose alors que tu es très habile à courir, dit l'oie sauvage.
--Jamais je n'ai vu courir une oie domestique, et jamais je n'ai
essayé, moi non plus, répliqua crânement le jars.
Il en était sûr maintenant, Akka allait lui dire qu'on ne voulait pas
l'emmener. Aussi fut-il très surpris lorsqu'elle s'écria: «Tu réponds
courageusement aux questions, et celui qui est brave, peut devenir un
bon compagnon, même s'il est ignorant au début. Que dirais-tu si l'on
t'offrait de rester avec nous quelques jours jusqu'à ce que nous ayons
vu de quoi tu es capable?--Je veux bien, répondit le jars, tout content.
Là-dessus Akka montra du bec le gamin: «Mais qui amènes-tu avec toi?
Je n'ai jamais vu un être comme celui-là.--C'est mon compagnon de
voyage, dit le jars. Il a été gardien d'oies toute sa vie. Je crois
qu'il pourrait nous être utile.--Peut-être utile à une oie domestique,
répondit Akka. Comment l'appelles-tu?--Il a plusieurs noms, répondit
le jars avec un peu d'hésitation, et ne sachant à l'improviste
qu'inventer (il ne voulait pas trahir le gamin et révéler qu'il avait
un nom d'homme). Il s'appelle Poucet, dit-il enfin.--Il est de la
famille des tomtes? demanda encore Akka.--A quelle heure, vous autres,
oies sauvages, vous mettez-vous à dormir? répliqua le jars pour
interrompre la conversation sans répondre à cette dernière question.
Mes yeux se ferment de sommeil à cette heure-ci.
L'oie qui parlait avec le jars était très vieille, c'était facile à
voir. Son plumage était entièrement gris, d'un gris de glace sans
stries foncées. Elle avait la tête plus grosse, les pattes plus fortes,
les pieds plus usés que les autres. Ses plumes étaient raides, ses
épaules saillantes, son cou maigre. Effets du temps. Il n'y avait que
les yeux que l'âge n'avait pu vaincre. Ils brillaient plus limpides, et
en quelque sorte plus jeunes que ceux des autres.
Elle se tourna vers le jars avec beaucoup de hauteur: «Sache que je
suis Akka de Kebnekaïse. L'oie qui vole près de moi à droite est Yksi
de Vassijaure, celle qui vole à ma gauche est Kaksi de Nuolia. La
seconde oie de droite s'appelle Kolme de Sarjektjokko et la seconde de
gauche est Neljä de Svappavaara. Derrière elles volent, à droite Viisi
des fjells d'Ovik et Kunsi de Sjangeli. Sache-le: toutes, et de même
les six oisons qui volent en arrière, trois à droite et trois à gauche,
toutes nous sommes des oies des hautes montagnes et de la meilleure
famille. Ne va pas nous prendre pour des vagabondes acceptant n'importe
quelle compagnie, et sois-en persuadé, nous ne partagerons pas notre
gîte de nuit avec qui ne veut pas dire de quelle famille il descend.»
A ces mots d'Akka, le gamin fit rapidement un pas en avant. Il avait
été ennuyé d'entendre le jars qui avait si bien répondu pour son propre
compte, donner des réponses évasives lorsqu'il s'agissait de lui, Nils.
«Je ne dissimule pas qui je suis, dit-il, je m'appelle Nils Holgersson,
et je suis le fils d'un tenancier. Jusqu'à ce jour j'ai été un homme,
mais ce matin...»
Il n'eut pas le temps d'aller plus loin. Dès qu'il prononça le mot
homme, l'oie-guide recula de trois pas et les autres encore davantage.
Et toutes elles tendirent le cou et sifflèrent, furieuses.
--Voilà ce que j'ai soupçonné dès que je t'ai vu sur la rive, dit Akka.
Et maintenant va-t-en. Nous ne souffrons pas d'homme parmi nous.
Mais le grand jars s'interposa: «Ce n'est pas possible, dit-il, que
vous, oies sauvages, vous ayez peur d'un être aussi petit. Demain il
rentrera certainement chez lui, mais pour cette nuit vous pouvez bien
le laisser parmi nous. Comment pourrions-nous laisser ce pauvret se
défendre seul contre les renards et les belettes.»
L'oie sauvage s'approcha, mais avec une méfiance visible. «J'ai appris
à redouter tout ce qui est homme, grand ou petit, dit-elle. Mais si tu
réponds de lui, jars, il peut rester. D'ailleurs il est peu probable
que notre gîte de cette nuit vous convienne, à toi et à lui, car nous
allons dormir sur la glace flottante du lac.»
Elle pensait sans doute que le jars hésiterait à les y suivre. Mais il
se contenta de dire: «Vous êtes sages de choisir un gîte aussi sûr.»
--Tu promets cependant qu'il s'en retournera chez lui dès demain?
ajouta Akka.
--Alors il faudra que je vous quitte aussi, dit le jars, car j'ai
promis de ne pas l'abandonner.
--Tu es libre d'aller où il te plaît, répondit l'oie sauvage.
Sur ces mots elle souleva ses ailes et s'envola sur la glace, suivie
des autres oies sauvages, l'une après l'autre.
Le gamin fut désolé de voir échouer son rêve de voyage en Laponie,
et en outre il eut peur pour la nuit. «Cela va de mal en pis, jars,
dit-il. Nous allons mourir de froid sur la glace.»
Mais le jars avait bon courage. «Il n'y a pas de danger, dit-il. Je te
prie de ramasser en hâte autant d'herbe et de paille que tu pourras en
porter.»
Lorsque le gamin eut ramassé une bonne brassée d'herbe sèche, le jars
le saisit par le col de la chemise, le souleva, et s'envola vers la
glace où les oies sauvages debout, l'une à côté de l'autre, dormaient
déjà, le bec sous l'aile.
--Etends maintenant l'herbe pour que j'aie quelque chose sous les pieds
qui les empêche de coller à la glace! Aide-moi et je t'aiderai! dit le
jars.
Le gamin obéit, et quand il eut fini, le jars le saisit de nouveau par
le col de la chemise et l'enfonça sous son aile. «Je pense que tu y
seras au chaud,» dit-il en refermant son aile.
Le gamin se trouva si bien enfoui dans le duvet qu'il ne put répondre;
il était en effet au chaud; très fatigué, il ne tarda pas à s'endormir.
LA NUIT
C'est une vérité reconnue que la glace est perfide et qu'on a tort
de s'y fier. Au milieu de la nuit la plaque de glace flottante du
Vombsjö, changea de place et vint s'échouer sur la rive. Or il arriva
que Smirre, le renard, qui demeurait alors à l'est du lac dans le parc
d'Œvedskloster s'en aperçut pendant sa chasse nocturne. Smirre avait
vu les oies sauvages dès la veille au soir, mais il n'avait pas espéré
pouvoir en attraper aucune. Il se mit tout de suite en route. Les oies
se réveillèrent, et battirent des ailes pour s'envoler, mais Smirre fut
plus rapide. Il fit un bond en avant, saisit l'une des oies par l'aile
et s'enfuit avec elle vers la terre.
Mais cette nuit-là les oies sauvages n'étaient pas seules; il y avait
parmi elles un homme, quelque petit qu'il fût. Le gamin s'était
réveillé lorsque le jars avait ouvert ses ailes. Il était tombé, et se
retrouva tout à coup assis sur la glace, encore ahuri par son brusque
réveil. Il n'avait rien compris à cette alerte, avant de voir un petit
chien, bas sur pattes, qui se sauvait à travers la glace, une oie dans
la gueule.
Le gamin se précipita sur ses traces afin de reprendre l'oie au
méchant chien. Il entendit bien que le grand jars criait derrière lui:
«Prends garde, Poucet! Prends garde!» Mais Nils ne voyait pas pourquoi
il devait avoir peur d'un aussi petit chien, et il continua à le
poursuivre.
L'oie sauvage que Smirre emportait entendit le bruit des sabots de
bois contre la glace, et elle n'osa en croire ses oreilles: «Est-ce
que ce gamin penserait pouvoir m'arracher au renard?» se dit-elle. Et
quoiqu'elle fût en bien mauvaise posture, elle ne put retenir un petit
gloussement tout au fond de sa gorge, qui ressemblait à un rire.
--D'abord il va tomber dans une crevasse, pensa-t-elle.
Mais malgré l'obscurité de la nuit, le gamin distinguait très bien les
fentes et les trous, et il les évitait. Il avait maintenant des yeux de
tomte qui voient dans les ténèbres.
Smirre le renard quitta la glace à l'endroit où elle touchait la terre
et se préparait à escalader la pente de la rive, lorsque le gamin lui
cria: «Veux-tu bien lâcher l'oie, canaille!» Smirre, ignorant qui
l'interpellait, ne se donna même pas le temps de regarder en arrière,
mais courut plus vite.
Il entra dans une forêt de grands hêtres magnifiques, suivi du gamin
qui ne se rendait toujours pas compte du danger. Nils songeait à la
réception dédaigneuse que les oies lui avaient faite la veille au soir;
il brûlait du désir de leur montrer qu'un homme est quelque chose de
plus que les autres créatures.
Il cria plusieurs fois au chien de lâcher l'oie: «A-t-on jamais vu
un chien aussi effronté, qui n'a pas honte de voler une grosse oie,
hurlait-il; veux-tu bien la lâcher, sinon tu seras rossé d'importance!
Lâche-la, ou je dirai à ton maître ce que tu as fait.»
Lorsque Smirre se vit prendre pour un chien qui a peur des coups, cette
idée lui parut si drôle qu'il manqua laisser échapper l'oie. Smirre
était un brigand redouté, qui ne se contentait pas de chasser des
rats et des taupes dans les champs, mais qui se hasardait jusque dans
les fermes pour y voler les poules et les oies. Il était la terreur
de toute la contrée. Depuis qu'il était tout petit, il n'avait rien
entendu de plus drôle.
Le gamin courait si vite que les gros troncs des hêtres semblaient
se précipiter à sa rencontre; il gagnait sur le renard. Enfin, il
fut assez près de lui pour l'attraper par la queue. «Je te prendrai
pourtant l'oie», cria-t-il, en tirant de toutes ses forces. Mais il
était incapable d'arrêter Smirre. Celui-ci l'entraîna si rapidement que
les feuilles sèches tourbillonnaient autour d'eux.
Smirre s'était enfin rendu compte que son agresseur était inoffensif.
Il s'arrêta, déposa l'oie par terre, la maintint de ses deux pattes de
devant, et se prépara à lui couper la gorge; mais il ne résista pas
à la tentation de taquiner d'abord un peu le gamin. «Cours vite te
plaindre au maître, car je vais tuer l'oie», dit-il.