La mère possédait un gros coffre de chêne, lourd et massif,

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SELMA LAGERLÖF

LE MERVEILLEUX VOYAGE

DE

NILS HOLGERSSON

A TRAVERS LA SUÈDE

TRADUIT DU SUÉDOIS

=avec l'autorisation de l'auteur par T. HAMMAR=

PRÉFACE DE LUCIEN MAURY

_Librairie académique PERRIN et Cie._

LE MERVEILLEUX VOYAGE

DE

NILS HOLGERSSON

_Copyright by Perrin et Cie 1912._

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

_Dix exemplaires numérotés sur papier de Hollande_

PRÉFACE

Qui donc, en Suède, eut un jour cette idée si charmante? Quel

fonctionnaire? Quel éditeur? Quel poète? L'histoire ne le dit point,

et l'on hésite entre des hypothèses diversement plausibles; en cette

Scandinavie lointaine, une fantaisie éparse, contagieuse, surgie des

forêts ténébreuses et des lacs innombrables, assiège les cerveaux et

parfois fait jaillir d'une âme de bureaucrate une flamme capricieuse

éblouissante.

Idée charmante, je ne me dédis point, si même quelque pédant de chez

nous va l'estimer saugrenue, voire dangereuse: demander aux plus

glorieux écrivains, aux moins contestables poètes d'écrire pour les

écoles primaires--vous entendez bien, pour les écoles primaires, pour

les fils et les filles des humbles campagnards, pour les enfants des

cités ouvrières--des «livres de lecture», de ces livres de pauvres,

sommairement édités, qui s'étaleront sur les pupitres, sommeilleront

dans les cartables, échoueront en d'étroits logis, où nulle

bibliothèque ne les accueillera, quelle charmante idée, et féconde, et

digne d'être méditée, et sans doute imitée! De tout ce dénuement une

richesse magnifique va éclore; une incomparable moisson spirituelle

récompensera les écrivains qui ne dédaignèrent point le plus modeste

emploi de leur génie; à ces écrivains, le pays tout entier devra un

bienfait national.

La Suède contemporaine ne manque ni de poètes ni de romanciers;

romanciers et poètes tout à la fois, Verner von Heidenstam et Selma

Lagerlöf paraissent être, de l'aveu universel, les plus puissants

interprètes de l'atmosphère lyrique où vécurent de temps immémorial

leurs compatriotes; les admirables traductions de M. André Bellessort

ont fait connaître au public lettré de France les œuvres principales

de cette intarissable et prestigieuse créatrice de contes et de

légendes qu'est Selma Lagerlöf: la _Légende de Gösta Berling_ est

comme un répertoire des mille sources par où le merveilleux suédois

pénètre et transfigure une familière et souvent brutale réalité; dans

_Jérusalem en Dalécarlie_, l'âpre dévotion de mystiques protestants,

la religion, les scrupules, les amours de paysans aristocrates,

le charme idyllique d'une nature qui s'humanise aux bords du lac

Siljan composent un tableau poétique, incomparable de relief et de

mystérieuse profondeur. Récit, nouvelles, romans naissent de cette

intuitive imagination avec une princière prodigalité; Selma Lagerlöf

est la reine de la fantaisie suédoise; reine adulée: la séduction des

spectacles qu'elle ne se lasse pas d'ordonner généreusement domine

toutes les intelligences; nul cœur qui ne brûle pour elle de

gratitude. L'attribution du prix Nobel marqua l'acquiescement d'une

Académie retardataire à l'unanime désignation d'un public enthousiaste.

Si son universelle popularité, la naïve couleur de son style, la

candeur et la fraîcheur d'imagination dont témoignent maints contes

délicieux pouvaient désigner Selma Lagerlöf aux sollicitations des

éditeurs de «livres de lecture», l'art complexe, le style savant, le

hautain lyrisme de Verner von Heidenstam semblaient devoir décourager

de pareilles tentatives; scrupules chimériques: l'expérience a justifié

une double audace; Selma Lagerlöf composa une sorte de description

poétique du pays suédois contemporain, Verner von Heidenstam une série

de tableaux, ou, si vous préférez, de fresques historiques; les deux

livres, tirés à de nombreux milliers d'exemplaires, peu coûteux, sont

entre les mains de tous les écoliers; de l'école, ils envahirent les

lycées, les écoles de jeunes filles; le grand public leur faisait fête;

la Suède possède deux chefs-d'œuvre dont elle a quelque droit d'être

fière; je ne sache pas que l'on trouve rien de comparable en aucun

autre pays.

*

* *

Il était une fois...

Ce livre commence à la façon des contes; et c'est un conte, en effet,

que Selma Lagerlöf, romancière illustre, entreprit d'écrire lorsque ses

compatriotes lui demandèrent un «livre de lecture». On souhaitait une

œuvre qui révélât aux petits Suédois la beauté de leur pays. Selma

Lagerlöf écrivit un conte. Le bon Perrault et Mme d'Aulnoy eussent

approuvé cette pédagogie; l'immense succès du livre prouve qu'elle

n'est point surannée et que certaines chimères demeurent toujours le

meilleur guide des intelligences puériles vers la poésie... et la

réalité.

Selma Lagerlöf écrivit un conte, un vrai conte de fées, où les fées

elles-mêmes n'apparaissent guère, mais où leur pouvoir surnaturel

est dévolu aux _tomtes_, aux lutins, à ces génies familiers du foyer

scandinave, hanté depuis l'origine des temps par les «Invisibles» et

les nains minuscules et bienfaisants du «petit peuple». Selma Lagerlöf

écrivit un vrai conte, et tous les enfants de toutes les écoles du

nord ne se lassent pas de l'en remercier; par delà la fiction le grand

public aperçut un sentiment profond et beaucoup de vérité; même accueil

en Allemagne, en Angleterre, en Amérique; Nils Holgersson est en train

de conquérir le monde comme naguère les héros fameux d'Andersen.

Un conte qui aurait les proportions d'une vaste épopée--et qui

d'ailleurs doit à certaines nonchalances du récit, à certaines

répétitions, à je ne sais quelle ampleur sereine et poétique, comme des

allures épiques--voilà donc ce livre. Il est d'une étonnante variété.

La fantaisie de Selma Lagerlöf s'y déploie sans crainte ni scrupules.

La multiplicité des aventures, des scènes et des situations répond à la

diversité des personnages, des lieux, des descriptions, et enfin des

légendes recueillies et plus souvent imaginées par l'auteur. La Suède,

est là tout entière--la Suède, ses provinces, ses lacs tranquilles,

ses archipels, ses neiges et ses étés radieux, sa flore, sa faune, ses

forêts, ses bourgades et ses villes; un parfum émane de ces pages,

agreste et pénétrant, senteur humide et résineuse traversée d'effluves

marins... Selma Lagerlöf nous révèle l'âme de son pays, cette âme

lyrique et close, timide et hardie, vibrante de rêves démesurés, et

qui ne reprend son équilibre qu'en face de la nature, et trouve son

expression la plus émouvante dans l'intimité des forêts, des rocs

moussus et des grandes eaux limpides.

L'admirable est que cet exemple nous soit donné par la nation la plus

férue de science que l'on puisse imaginer. Certes, que les romanciers

et les poètes aient licence d'enseigner la géographie et l'histoire

dans la patrie des Nordenskjöld, des E.-W. Dahlgren, et des Hjärne,

en cette Suède qui révère à l'égal d'une religion la discipline

upsalienne, cela mérite considération; insistons-y puisqu'aussi bien

notre école semble redouter les contes et la poésie, et ne connaît plus

guère que des programmes étroitement rationalistes.

L'école suédoise, si stricte, si méthodique, et qui depuis longtemps ne

laisse subsister en Suède aucun illettré, ouvre toute grande sa porte

à la poésie; ô pédants de mon pays, qui craignez le surnaturel et les

brillantes chimères, apprenez de Selma Lagerlöf comment on vivifie une

morne science, si désolante aux yeux de ces poètes ingénus que sont les

petits hommes et les futures femmes...

L'île d'Œland s'allonge à l'est de la côte suédoise, étroite et

basse; un aride plateau hérissé de moulins à vent, et qui ne nourrit

guère que des moutons à demi sauvages, domine les côtes, célèbres par

la tiédeur quasi-méridionale de leur climat... Voilà ce que le premier

manuel venu vous apprendra; le sec enseignement! Oyez maintenant la

mirifique histoire du Grand Papillon: un vieux berger, assis sur le

perron d'un moulin à vent, la conte à un petit pâtre; la fable naît et

grandit, coupée de questions, sur des lèvres naïves; nous assistons

en quelque sorte à cette transposition du réel que préparèrent les

longues rêveries du gardeur de moutons. Donc il a pensé qu'aux temps

lointains des géants, les papillons furent énormément grands, «et un

jour on vit un papillon long de plusieurs milles et qui avait des ailes

larges comme des lacs. Ses ailes étaient bleues et argentées, et si

magnifiques que, lorsque le papillon volait, tous les autres animaux ne

s'arrêtaient point de le fixer. Malheureusement il était trop grand;

ses ailes avaient peine à le porter; tout se serait encore bien passé

s'il avait eu la sagesse de rester au-dessus de la terre; mais il ne

l'eut point et s'en alla sur la mer Baltique...» Tempête, les tendres

ailes déchirées, le grand papillon tomba parmi les vagues; son corps

ensablé, pétrifié devint l'arête rocheuse d'Œland. Avec quelle

dramatique simplicité cette aventure ne se déroule-t-elle pas aux

yeux du petit camarade! «Et je voudrais savoir... si les paysans qui

habitent les fermes bien closes de la côte, les pêcheurs qui pêchent le

_strömming_ dans la mer, les marchands de Borgholm ou les baigneurs qui

arrivent ici chaque été, ou les voyageurs qui parcourent les ruines du

château de Borgholm, ou les chasseurs qui viennent à l'automne chasser

les perdrix, ou les peintres qui s'installent sur l'Alvar pour peindre

les brebis et les moulins, je voudrais savoir si l'un d'entre eux a

compris que cette île a été un papillon qui a volé çà et là avec ses

grandes ailes rayonnantes.--Oh! oui, répondit soudain le jeune pâtre,

cela a dû venir à l'idée de l'un d'entre eux qui se sera assis un soir

au bord de la falaise pour écouter le rossignol chanter à ses pieds

dans les prairies, et pour regarder le détroit de Kalmar, cela lui sera

venu à l'esprit que cette île n'a pas pu naître comme les autres...» Et

pourquoi, pourquoi le vieux berger a-t-il toujours éprouvé sur la crête

de l'Alvar cette poignante et confuse impression de langueur qu'exprime

cet usuel et intraduisible mot de _lœngtan_? «Je l'ai éprouvée

tous les jours de ma vie, et je pense qu'elle étreint la poitrine de

quiconque va là-haut. Je voudrais savoir si quelqu'un a compris que

cette langueur vient de ce que toute l'île est un papillon, qui aspire

après ses ailes.»

Cette histoire, les maîtres la lisent dans les humbles _stugor_ couleur

de sang des paroisses laponnes aussi bien que dans les vastes salles

de ces étonnants palais scolaires des villes; une vision diaprée,

inoubliable, palpitera dans toutes les mémoires; dans toutes les

petites âmes l'amour des deux bergers pour leur île éveillera des

pensées de recueillement et d'exaltation. O miracles d'une sublime

poésie!

Que l'on aille après cela, si l'on a ce courage, critiquer cette

fiction, l'histoire d'un gamin paresseux qu'un tomte transforme en

lutin, et qui parcourt toute la Suède en chevauchant une oie sauvage;

Nils Holgersson découvre son pays en une précieuse compagnie; avisé

camarade d'une gent emplumée, il apprend à tout connaître; le récit

de son fantastique voyage est une odyssée pittoresque, colorée,

perpétuellement nuancée d'humour ou d'émotion.

Une odyssée, un vivant et mouvant poème; nul livre, moins didactique

d'apparence, qui soit plus plein à en déborder d'un multiple

enseignement. Chacun y puisera la leçon qui convient à son âge et à

sa condition: l'enfant, une élémentaire leçon de morale et de sagesse

puérile et honnête; l'homme et le vieillard, un avis de méditation,

d'active résignation; tous un conseil de sérieux, de bonté, de

respect... Le respect de tout ce qui vaut d'être respecté, n'est-ce

point l'attitude que commande cette grave poétesse? Respect des plus

modestes âmes et des douleurs les plus humbles, respect du labeur,

de l'effort, même peu héroïque, du scrupule et du sentiment, respect

du rêve bienfaisant qui réconforte ou exalte l'humanité endolorie,

respect de la nature, du paysage, de l'arbre et de l'animal; devant

la vie et le spectacle du monde, en quelque miroir qu'il se reflète,

Selma Lagerlöf ne se défend point d'une perpétuelle et vibrante

adoration. En d'autres livres elle a prouvé qu'elle n'ignore point

le mal; romancière, elle débrida d'un geste fort et sûr des plaies

sanguinolentes; elle n'a point à faire ici montre de son audace: tout

au plus oppose-t-elle çà et là un discret et savoureux humour au

travers de ses héros. Selma Lagerlöf aime l'humanité tout entière d'un

amour plein de pitié; l'éternelle et secrète lamentation des cœurs

retentit dans toute son œuvre; Nils Holgersson lui-même en perçoit

l'angoissant écho au cours de ses célestes randonnées: «Les premiers

qui aperçurent les oies sauvages ce jour-là, ce furent les mineurs

de Taberg, occupés à extraire le minerai de la montagne; quand ils

les entendirent caqueter, ils s'arrêtèrent de creuser leurs trous de

mine, et l'un d'eux cria aux oiseaux: «Où allez-vous? où allez-vous?»

Les oies ne comprirent pas ce qu'il disait, mais le petit garçon se

pencha et répondit pour elles: «Là où il n'y a ni pic ni marteau.»

Les mineurs crurent que c'était leur propre _lœngtan_ qui faisait

sonner comme une parole humaine le caquetage des oies.--«Emmenez-nous!

Emmenez-nous! crièrent-ils.--Pas cette année, répondit le petit

garçon, pas cette année!...» Les oies passent ensuite au-dessus de la

grande papeterie de Munksjö; après leur repas de midi, les ouvriers

regagnaient en foule l'entrée de la fabrique; eux aussi interrogent

les voyageuses: «Où allez-vous? Où allez-vous?...--Là où il n'y a ni

machines ni chaudières...--Emmenez-nous! Emmenez-nous!--Pas cette

année! répondit le petit garçon, pas cette année!» Puis c'est la

fabrique d'allumettes de Jönköping qui apparaît, vaste comme une

forteresse; par une fenêtre une jeune ouvrière se penche; mêmes

questions, mêmes réponses; aux malades d'un hôpital, Nils apprend que

le pays où il se rend ne connaît ni la souffrance ni la maladie; aux

enfants d'une école, qu'il ne redoutera, en cette lointaine patrie,

ni livres ni leçons. Et tout le jour se poursuit le dialogue de la

terre et des nuées, le colloque des hommes qui peinent et souffrent et

de leurs vains désirs qui s'enfuient à tire-d'ailes dans le ciel du

printemps.

A l'horizon de ce livre chatoie un fond magnifiquement poétique; au

premier plan, une ample comédie à cent actes divers captive l'attention

des yeux trop faibles pour suivre le mystère des infinies perspectives;

que d'aventures, que de héros, quelle vive peinture des dix mille

habitants de la forêt, de la lande, des marais et des grèves! Quelle

étonnante histoire naturelle en action! Nils Holgersson est initié aux

mœurs de la gent innombrable, ailée, emplumée, velue, qui plane,

rôde, rampe, nage, propage l'infini frémissement de la vie parmi les

campagnes sauvages, les bois illimités, les lacs, les fleuves et les

mers scandinaves: du lièvre à l'élan et à l'ours; de l'alouette à la

gelinotte et au coq de bruyère; de l'oie sauvage au cygne, à la grue,

au corbeau, à la cigogne, à toutes les sortes de grèbes, guillemots,

plongeons, sarcelles et canards; du serpent à l'insecte; du chien

domestique au loup et au renard, il n'est pas un figurant du théâtre

de la nature septentrionale qui ne manifeste ici son caractère, ses

habitudes, son genre de vie[1]: l'écureuil est un aimable avare; la

martre est réputée pour son incivilité; la loutre est une maraudeuse

incorrigible, toujours errante; l'instinct social des rats gris et de

leurs ennemis les rats noirs les détermine à de véritables guerres

nationales comparables à celles des hommes.

[1] Quelques épisodes n'ont pu trouver place dans la traduction qui

suit, où le lecteur français trouvera toutefois l'essentiel des deux

volumes suédois.

(T. H.)

Les animaux de Selma Lagerlöf ignorent la subtilité, l'amoralité

pratique et tout humaine que l'on connaît à ceux de La Fontaine; une

moralité saine, très proche de la nature et de la providentielle

sagesse des instincts, nuance leur courtoisie et règle leurs rapports:

frappante leçon pour un fils des hommes, rude école d'honnêteté et de

franchise, où Nils apprend d'abord le respect et l'amour de la vie sous

toutes ses formes.

Les animaux de Selma Lagerlöf sont peints avec une minutie précise;

et si ses descriptions de paysages révèlent la compatriote de Linné,

comment ne point découvrir en elle quelque chose du génie qui inspire

cet autre Suédois, l'admirable peintre animalier Liljefors? Selma

Lagerlöf décrit les habitants des grèves et des déserts forestiers avec

précision, avec une pieuse exactitude, avec, fréquemment, un allègre

et piquant humour; tel tableau, tel drame de la lande ou des fjells

fait songer à la manière de Kipling; mais d'ordinaire, je ne sais

quelle grâce rêveuse, je ne sais quelle douceur de l'atmosphère et de

l'émotion qui enveloppent tout le livre signalent assez que nous sommes

loin, très loin de la jungle orientale.

Nous sommes en Suède, pays des longs frimas, des brusques printemps

et des douces nuits d'été, pays étrangement poétique, tout bruissant

de déchirantes mélodies, et de légendes, mélancoliques ou gaies, et

de poèmes et de chansons; terre monotone, comme par exemple notre

Bretagne, et comme elle ensorceleuse. Selma Lagerlöf nous en dira la

variété, que l'étranger n'aperçoit pas tout d'abord. Chaque province

a sa physionomie; de chacune de ces physionomies Nils apprend à

distinguer les traits à travers une «saga» familière et naïvement

expressive.

Nulle part l'éminente dignité du roi de la création n'est sacrifiée:

avec quelle émotion, Nils métamorphosé ne découvre-t-il pas sa

déchéance! «Il commença à comprendre ce que cela signifiait de n'être

plus un être humain. Il n'était plus un être humain, mais un monstre.

Il était désormais séparé de tout; il ne pourrait plus jouer avec les

autres gamins, ni se charger de la ferme après ses parents, et sûrement

pas se marier avec une jeune fille. Il s'assit et regarda sa maison.

C'était une petite maison aux poutres apparentes, blanchie à la chaux,

qui semblait enfoncée dans le sol sous son toit de chaume haut et

pointu. Les dépendances aussi étaient petites et les lopins de terre

environnants si étroits qu'à peine un cheval pouvait s'y retourner.

Mais si petit et pauvre que fût ce foyer, il était désormais trop bon

pour lui. Il ne pouvait demander d'autre refuge qu'un trou dans le

plancher de l'étable...»

Pauvre maison du paysan suédois! Selma Lagerlöf en révèle aux enfants

de son pays la secrète opulence. Elle leur révèle la beauté cachée du

plus humble spectacle. Son art fleurit le plus simplement du monde en

somptueuses images et en émouvant lyrisme. Selma Lagerlöf hausse un

conte puéril à la pure poésie. Et l'on pourrait dire que ce conte est

un vaste poème mouvementé, vivant, coloré.

Quel pays n'envierait à la Suède le _Merveilleux voyage_?

LUCIEN MAURY.

LE MERVEILLEUX VOYAGE

DE NILS HOLGERSSON

A TRAVERS LA SUÈDE

I

NILS HOLGERSSON

_Dimanche, 20 mars._

Il était une fois un gamin d'environ quatorze ans, grand, dégingandé,

avec des cheveux blonds comme de la filasse. Il n'était pas bon à

grand'chose. Dormir et manger étaient ses occupations favorites; il

aimait aussi à jouer de mauvais tours.

Un dimanche matin, ses parents s'apprêtaient à aller au temple; assis

en bras de chemise sur un coin de la table, il se réjouissait de les

voir partir et d'être son maître pendant une couple d'heures: «Je vais

pouvoir, songeait-il, décrocher le fusil de père, et tirer deux ou

trois cartouches sans que personne s'en aperçoive.»

On eût dit que le père devinait ses projets: au moment de partir, il

s'arrêta sur le seuil et dit: «Puisque tu ne veux pas nous accompagner

au temple, tu pourrais bien lire le prône à la maison. Me le promets-tu?

--Oui, si vous voulez--il pensait bien ne lire que ce qui lui plairait.

Jamais il n'avait vu sa mère aussi prompte; en un clin d'œil

elle fut devant la petite étagère suspendue au mur; elle y prit le

sermonnaire de Luther, et le plaça sur la table, devant la fenêtre,

ouvert au sermon du jour. Elle chercha aussi l'évangile de ce dimanche,

et le mit à côté du sermonnaire. Enfin elle approcha de la table le

grand fauteuil qu'on avait acheté l'année précédente à la vente du

presbytère de Vemmenhög, et où d'ordinaire seul le père avait le droit

de s'asseoir.

Le gamin songeait que la mère se donnait bien trop de mal pour cette

mise en scène, car il ne lirait certes qu'une page ou deux. Mais de

nouveau le père semblait deviner ses intentions; il dit d'une voix

sévère:

--Tâche de lire attentivement; lorsque nous serons de retour, je

t'interrogerai page par page; gare à toi si tu en as sauté!

--Le sermon a quatorze pages et demie, ajouta la mère. Tu ferais bien

de t'y mettre tout de suite si tu veux avoir fini à temps.

Ils partirent enfin; de la porte le gamin les regardait s'éloigner;

il était comme pris au piège. Ils sont maintenant bien contents,

murmura-t-il, de me savoir enfermé le nez sur un livre pendant toute

leur absence.

Mais le père et la mère n'étaient pas du tout contents; ils étaient au

contraire très affligés. C'étaient de pauvres tenanciers; leur domaine

n'était guère plus grand qu'un bout de jardin. Quand ils s'y étaient

installés, la ferme ne nourrissait qu'un cochon et quelques poules.

Durs à la besogne, travailleurs et actifs, ils possédaient maintenant

des vaches et des oies. Ils avaient en somme très bien réussi, et par

cette belle matinée ils fussent partis de joyeuse humeur pour se rendre

au temple s'ils n'avaient point pensé à leur fils. Le père s'affligeait

de le voir si paresseux et si inerte: il n'avait rien voulu apprendre

à l'école; il était tout juste capable de mener paître les oies. La

mère ne niait pas que cela fût vrai, mais elle s'attristait surtout de

le voir si méchant et si insensible, cruel aux animaux, malveillant

envers les hommes; «que Dieu brise sa méchanceté, et lui donne un autre

esprit, soupirait-elle, sinon, il fera son propre malheur et le nôtre».

Après avoir longuement réfléchi, le gamin décida qu'il valait mieux

cette fois obéir. Il s'installa dans le grand fauteuil et se mit à lire

en marmonnant à voix basse. Bientôt le bruit de sa propre voix parut

l'endormir. Il eut conscience lui-même qu'il s'assoupissait.

Dehors il faisait le plus magnifique temps de printemps. On n'était

qu'au 20 mars, mais la commune de Vemmenhög est située tout au sud de

la Scanie, et le printemps était déjà en plein travail. Il n'avait pas

encore fait reverdir les arbres, mais tout bourgeonnait et rayonnait.

Il y avait de l'eau dans tous les fossés, et le pas-d'âne fleurissait

sur les talus des routes. Toutes les petites mousses et les lichens

qui poussaient sur le mur de pierre avaient bruni et brillaient. La

forêt de hêtres, tout au fond, gonflait à vue d'œil, et semblait à

chaque instant plus épaisse. Le ciel paraissait très haut et avait

une couleur bleue très pure. La porte de la maisonnette était restée

entr'ouverte et laissait pénétrer les trilles des alouettes. Dans la

cour, les poules et les oies picoraient; les vaches, qui sentaient

l'air printanier jusqu'au fond de l'étable, faisaient entendre de temps

en temps un long mugissement.

Le gamin lisait, s'assoupissait, sursautait et luttait contre le

sommeil.

--Je ne veux pas m'endormir, car alors je n'aurai pas fini de toute la

matinée.

Mais, en dépit de cette résolution, il finit par céder au sommeil.

Avait-il dormi longtemps ou seulement quelques instants? Il ne le

savait, mais un léger bruit derrière lui l'éveilla.

Sur le rebord de la fenêtre, en face de lui, une petite glace reflétait

presque toute la pièce. Comme il levait la tête, ses yeux rencontrèrent

la glace, et il s'aperçut que le grand coffre de sa mère était ouvert.

La mère possédait un gros coffre de chêne, lourd et massif, garni

de ferrures, qu'elle ne permettait à personne d'ouvrir. Elle y

gardait toutes les choses qu'elle avait héritées de sa propre mère et

auxquelles elle tenait beaucoup. C'étaient des robes de paysanne à

l'ancienne mode, en drap rouge, à la taille courte, aux jupes plissées

et aux plastrons brodés de perles. C'étaient des coiffes blanches,

empesées, et de lourdes boucles et chaînes d'argent. Les gens ne

voulaient pas porter ces vieux costumes, et souvent la mère avait songé

à s'en défaire, mais n'avait pu s'y résoudre: ces choses lui tenaient

trop au cœur.

Or, le gamin vit nettement dans la glace que le couvercle du coffre

était ouvert. Il ne comprenait pas comment c'était possible, car

la mère avait certainement fermé le coffre avant de partir; elle ne

l'aurait jamais laissé ouvert, lorsque son fils était seul à la maison.

Il se sentit tout à fait mal à l'aise. Il eut peur qu'un voleur ne se

fût glissé dans la maison. Il n'osait bouger: immobile, il regardait

fixement la glace.

Il attendait que le voleur se montrât; tout à coup il se demanda ce

que signifiait cette ombre noire qui tombait sur le bord du coffre. Il

regardait, regardait, et ne pouvait en croire ses yeux. Mais peu à peu,

ce qui au début n'avait été qu'une ombre, se précisa, et bientôt il se

rendit compte que c'était une réalité. Il y avait là un tomte ni plus

ni moins, installé à califourchon sur le bord du coffre.

Certes le gamin avait bien des fois entendu parler des tomtes, mais

jamais il n'avait pensé qu'ils pussent être aussi petits. Celui-ci

n'était pas plus haut qu'un revers de main. Il avait un vieux visage

ridé et imberbe, et portait un vêtement noir très long, des culottes

et un chapeau noir à larges bords. Sa toilette était très soignée: des

dentelles blanches autour des poignets et du cou, des chaussures ornées

de boucles et des jarretières à gros nœuds. Il avait retiré du

coffre un plastron brodé, et examinait le travail d'autrefois avec un

tel recueillement qu'il ne vit pas que le gamin s'était réveillé.

Celui-ci était bien étonné de voir le tomte, mais il n'eut pas très

peur. Comment aurait-il pu avoir peur d'un être si petit? Et puisque

le tomte était absorbé au point de ne voir ni d'entendre, le gamin se

dit qu'il serait amusant de lui faire une niche: le pousser par exemple

dans le coffre, et rabattre le couvercle ou quelque chose de ce genre.

Son courage n'allait pourtant pas jusqu'à oser toucher de ses mains

le tomte. Aussi chercha-t-il des yeux un objet avec lequel il pût lui

porter un coup. Ses regards erraient du lit-canapé à la table et de

la table au fourneau. S'élevant vers les casseroles et la cafetière,

placées sur une planchette, ils allaient au fusil du père suspendu au

mur entre les portraits de la famille royale de Danemark, atteignaient

les géraniums et les fuchsias qui fleurissaient devant la fenêtre, pour

tomber enfin sur un vieux filet à papillons accroché au montant de la

croisée.

A peine eut-il aperçu le filet à papillons, il le saisit vivement,

bondit et le rabattit sur le bord du coffre. Il fut surpris lui-même de

sa chance, car il avait bel et bien attrapé le tomte. Le pauvret gisait

au fond du filet, la tête en bas, incapable d'en sortir.

Au premier abord le gamin ne sut que faire de sa proie. Il agitait

seulement le filet afin d'empêcher le tomte de regrimper.

Le tomte se mit à parler et de tout son cœur le supplia de lui

rendre la liberté. Il leur avait fait du bien pendant de longues

années, dit-il, et méritait un autre traitement. Si le gamin le

lâchait, il lui donnerait un vieux daler, une cuillère d'argent et une

monnaie d'or grosse comme la montre du père.

Le gamin ne trouva pas cette offre très généreuse, mais depuis qu'il

s'était emparé du tomte, il en avait peur. Il se rendait compte

qu'il avait affaire à quelque chose d'étranger et d'effrayant, qui

n'appartenait pas à son monde, et ne demandait qu'à sortir de cette

aventure.

Aussi acquiesça-t-il immédiatement à la proposition du tomte, et cessa

d'agiter le filet pour permettre au petit bonhomme de regrimper.

Toutefois au moment où son prisonnier était presque sorti du filet,

il eut l'idée qu'il aurait dû s'assurer de grands biens et toutes

sortes de choses. Pour commencer, il aurait au moins dû exiger que le

sermon lui entrât tout seul dans la tête. «Que j'ai donc été bête de

le laisser partir», se dit-il, et de nouveau il se mit tout à coup à

agiter le filet.

Mais au même instant il reçut une gifle si formidable qu'il lui sembla

que sa tête allait éclater. Il fut projeté d'abord contre un mur puis

contre l'autre; enfin il tomba par terre, et demeura inanimé.

Lorsqu'il reprit connaissance, il était seul dans la pièce; nulle trace

du tomte. Le couvercle du coffre était rabattu; le filet à papillons

était à sa place accroché à la fenêtre. S'il n'avait pas ressenti une

douleur cuisante à la joue, il aurait été tenté de croire que tout cela

n'avait été qu'un rêve. «Quoi qu'il en soit, se dit-il, père et mère

affirmeront toujours que c'était un rêve. Ils ne me feront pas grâce du

sermon à cause du tomte. Aussi vaut-il mieux que je me remette à lire.»

Ce disant, il s'avançait vers la table, lorsque tout à coup il remarqua

quelque chose d'étrange. Il n'était pas possible que la maison se

fût agrandie. Mais comment expliquer autrement qu'il eût à faire un

si grand nombre de pas pour atteindre la table? Et qu'avait donc la

chaise? Elle ne semblait pas être devenue plus grande; pourtant il

dut se hisser d'abord jusqu'au barreau inférieur et de là grimper sur

le siège. De même pour la table, il ne put en voir le dessus qu'en

escaladant le bras du fauteuil.

«Qu'est-ce que cela signifie? se dit-il. Je crois que le tomte a

enchanté le fauteuil et la table et toute la maison.»

Le sermonnaire était toujours ouvert sur la table et ne paraissait pas

changé; pourtant il vit bien qu'il y avait là encore quelque chose de

bizarre, car il ne put lire un seul mot sans se placer debout sur le

livre même.

Il lut quelques lignes, puis leva la tête. Ses yeux tombèrent de

nouveau sur la glace, et il s'écria tout haut: «Tiens, en voilà encore

un!»

Dans le miroir, il voyait nettement un petit, tout petit homme en

bonnet pointu et en culottes de peau.

--Celui-là est habillé exactement comme moi, s'écria-t-il en joignant

les mains de surprise. Alors le petit bonhomme de la glace fit le même

geste.

Le gamin se mit à se tirer les cheveux, à se pincer, à pirouetter sur

lui-même; aussitôt l'homme de la glace imitait ses mouvements.

Rapidement il fit le tour de la glace pour voir s'il y avait quelqu'un

caché là derrière. Mais il n'y avait personne. Il se prit alors à

trembler, car il comprenait tout à coup que le tomte l'avait ensorcelé,

et que l'image reflétée par la glace était son image à lui.

LES OIES SAUVAGES

Cependant le gamin ne pouvait se faire à l'idée qu'il était transformé

en tomte. «Ce ne peut être qu'un rêve ou une imagination», pensait-il.

Si j'attends quelques instants, je serai encore un être humain.

Il se posta devant le miroir et ferma les yeux. Il ne les rouvrit qu'au

bout de quelques minutes, s'attendant à voir cesser l'enchantement.

Mais non: il était toujours aussi petit. Sauf pour la taille, il était

d'ailleurs exactement comme avant. Les cheveux filasse et les taches

de rousseur sur le nez, et les pièces aux culottes de cuir, et le

raccommodage des bas, il retrouvait tout, mais à une échelle minuscule.

Rien ne servait d'attendre. Il fallait agir. Et ce qu'il y avait de

mieux à faire, c'était de chercher le tomte pour s'efforcer de faire la

paix avec lui.

Il sauta à terre et se mit à chercher. Il regarda derrière les chaises

et les armoires, sous le lit, et dans le four. Il se faufila même dans

quelques trous de souris, mais en vain.

Tout en cherchant, il pleurait, suppliait, faisait toutes sortes de

promesses: jamais plus il ne trahirait sa parole, jamais il ne serait

méchant, jamais il ne s'endormirait pendant le sermon. Si seulement,

il redevenait un être humain, il serait le garçon le plus obéissant,

le plus doux et le plus gentil. Mais il eut beau promettre, cela ne

servait de rien.

Tout à coup il se rappela avoir entendu la mère dire que les tomtes ont

coutume de se tenir à l'étable; il résolut d'y aller. Par chance, la

porte de la maison était restée ouverte; il n'aurait jamais pu arriver

à ouvrir le loquet. Il sortit sans encombre.

Arrivé sur le pas de la porte, il chercha des yeux ses sabots, car

dans la maison il se promenait naturellement en chaussons. Comment

pourrait-il se servir de ses gros et lourds sabots? Mais au même

instant il découvrit sur le seuil une paire de tout petits sabots.

Cette découverte ne fit qu'accroître sa peur: si le tomte avait eu la

prévoyance de changer jusqu'à ses sabots, n'était-il pas à supposer que

cette malheureuse aventure allait se prolonger?

Sur la vieille marche en bois de chêne, devant la porte, un moineau

sautillait. A peine eut-il aperçu le gamin, qu'il se mit à pépier et

à crier: «Tui-tuit, vois. Regarde Nils, le gardeur d'oies! Regarde le

petit Poucet! Regarde Nils Holgersson Poucet!»

Les oies et les poules se tournèrent tout de suite vers Nils; il y eut

un gloussement et un caquettement formidables. «Cocorico! chanta le

coq, c'est bien fait!»--«Cra, Cra, Cra, c'est bien fait!» crièrent les

poules, et elles continuèrent indéfiniment à répéter la même chose.

Les oies se rassemblèrent, se serrant les unes contre les autres,

allongeant leurs têtes toutes ensemble, et elles demandaient: «Qui a pu

faire ça? Qui a pu faire ça?»

Le plus merveilleux, c'est que le gamin comprenait leur langage.

Surpris, il demeura un moment sur la marche à les écouter.

«C'est parce que je suis changé en tomte que je connais le langage des

oiseaux.»

Il trouvait insupportables les poules qui ne cessaient de glousser et

de crier que c'était bien fait. Il leur lança une pierre pour leur

imposer silence: «Voulez-vous vous taire, canailles.»

Malheureusement il avait oublié qu'il n'était plus de taille à faire

peur aux poules. Toute la troupe se précipita vers lui, l'encercla et

se mit à glousser: «Cra, cra, cra, c'est bien fait! Cra, cra, cra,

c'est bien fait!»

Le gamin essaya de s'échapper, mais les poules le poursuivirent, en

criant à le rendre sourd. Il n'aurait jamais pu s'en débarrasser, si le

chat de la maison n'avait fait son apparition. Dès que les poules le

virent, elles se turent et firent semblant d'être uniquement occupées à

gratter le sol et à chercher des vers.

Le gamin courut vers le chat. «Mon petit Minet, dit-il, toi qui connais

si bien tous les trous et les coins et recoins de la ferme, tu serais

bien gentil de me dire où je trouverai le tomte.»

Le chat ne répondit pas tout de suite. Il s'assit, disposa élégamment

sa queue autour de lui, et fixa le gamin. C'était un grand chat noir à

la poitrine blanche. Ses poils lisses brillaient au soleil. Ses griffes

étaient bien rentrées. Ses yeux étaient entièrement gris, avec une

toute petite fente étroite au milieu. Il avait un air bonasse.

--Certainement je sais où demeure le tomte, dit-il d'une voix très

douce, mais crois-tu que je vais te le dire?

--Mon cher Minet, il faut que tu m'aides. Tu ne vois donc pas qu'il m'a

ensorcelé?

Le chat entr'ouvrit ses paupières, et un reflet vert signifia sa

méchanceté. Il ronronna et ronfla de plaisir avant de répondre.

--Tu veux que je t'aide pour te remercier de m'avoir si souvent tiré la

queue? dit-il enfin.

Le gamin se fâcha et oublia complètement qu'il était petit et

impuissant.--«Je pourrais bien encore te tirer la queue, moi,

s'écria-t-il. Attends un peu!»

En un instant le chat fut si transformé qu'on aurait à peine dit le

même animal. Chaque poil de son corps se hérissait. Le dos s'était

voûté, les pattes s'étaient allongées, les griffes égratignaient le

sol, la queue était devenue épaisse et courte, les oreilles s'étaient

couchées au ras de la tête, la bouche crachait, les yeux agrandis

brillaient d'un feu rouge.

Le gamin ne voulut pas se laisser effrayer par un chat. Il fit un pas

en avant. Alors le chat bondit et retomba droit sur le gamin, le jeta

à terre et se planta sur lui, les pattes de devant sur sa poitrine, la

gueule ouverte sur sa gorge.

Le gamin sentait les griffes qui à travers la veste et la chemise lui

entraient dans la chair; les dents pointues lui chatouillaient la

gorge. Il appela au secours de toute la force de ses poumons.

Mais personne ne vint, et il crut bien que sa dernière heure avait

sonné. Il sentit enfin que le chat rentrait ses griffes et lâchait

prise.

--Voilà! cela suffit. Je te laisse aller pour cette fois à cause de la

patronne. Je voulais seulement te faire comprendre qui de nous est le

plus fort.

Là-dessus le chat s'en alla, aussi patelin et bonasse qu'auparavant.

Le gamin était si honteux qu'il ne souffla pas mot, mais s'en fut vers

l'étable à la recherche du tomte.

Il n'y avait que trois vaches. Mais lorsque le gamin se montra, il y

eut un tapage et un beuglement à faire croire qu'il y en avait au moins

trente.

--Meuh! meuh! meuh! mugissait Rose de Mai, c'est heureux qu'il y ait

une justice en ce monde!

--Meuh! meuh! meuh! continuaient-elles toutes ensemble. Il ne put

distinguer ce qu'elles disaient, car elles mugissaient plus fort l'une

que l'autre.

Il voulait parler du tomte, mais il ne réussit pas à se faire

entendre: les vaches étaient en pleine révolte. Elles se démenaient

comme lorsqu'il faisait entrer dans l'étable un chien étranger. Elles

lançaient des coups de pied, agitaient leurs chaînes, tournaient la

tête en arrière, et menaçaient de leurs cornes.

--Viens un peu, criait Rose de Mai, et je te donnerai un coup de pied

que tu n'oublieras pas de sitôt!

--Viens, dit Lys d'Or, je te ferai danser sur mes cornes!

--Viens ici, approche un peu et je t'apprendrai ce que je ressentais,

moi, l'été dernier, lorsque tu me lançais ton sabot! rugit l'Etoile.

--Viens! je te ferai payer la guêpe que tu me lâchais dans l'oreille!

beugla Lys d'Or.

Rose de Mai, l'aînée et la plus sage d'entre elles, était la plus

furieuse.--Viens, dit-elle, tu seras récompensé pour avoir si souvent

tiré le pied de l'escabeau, au moment où ta mère allait nous traire,

pour tous les crocs-en-jambe que tu lui as donnés lorsqu'elle passait

emportant les seaux de lait, pour toutes les larmes qu'elle a pleurées

ici-même sur toi.

Le gamin aurait voulu leur dire qu'il regrettait d'avoir été méchant

envers elles, et qu'il ne recommencerait plus jamais, si seulement

elles consentaient à lui dire où était le tomte. Mais les vaches

faisaient un tel tapage et s'agitaient si violemment qu'il eut peur

de les voir se détacher; il jugea plus prudent de se glisser hors de

l'étable.

Dans la cour, il se sentit très découragé. Il se rendait compte que

personne n'était disposé à l'aider à trouver le tomte. D'ailleurs, le

trouvât-il, cela ne servirait probablement pas à grand'chose.

Il grimpa sur le mur de pierres sèches qui entourait la ferme, et

qui disparaissait par endroits sous les ronces et les épines. Il s'y

assit pour réfléchir à ce qu'il arriverait s'il ne redevenait pas

homme. D'abord lorsque père et mère reviendraient de l'église, quel

étonnement! Oui, il y aurait de l'ébahissement dans tout le pays, et

des gens viendraient de Vemmenhög-Est, et de Torp et de Skurup; de

toute la commune on viendrait le voir. Et peut-être ses parents le

conduiraient-ils à la foire de Kivik pour le montrer.

C'était terrifiant. Il aimerait mieux que personne ne le vît plus

jamais. Quel malheur que le sien! Nul n'était aussi à plaindre. Il

n'était plus un homme, mais un monstre.

Il commençait peu à peu à comprendre ce que cela signifiait de n'être

plus un homme. Il était dorénavant séparé de tout: il ne pourrait plus

jouer avec d'autres gamins; il ne pourrait pas prendre à bail la ferme

après ses parents, et très certainement il ne trouverait jamais de

jeune fille qui voudrait l'épouser.

Il regardait sa maison. C'était une petite chaumière de torchis qui

semblait s'enfoncer dans la terre sous le poids d'un toit de paille

haut et escarpé. Les dépendances étaient aussi toutes petites, les

bouts de champs si étroits qu'un cheval y trouvait à peine la place

de tourner. Mais si petite et pauvre qu'elle fût, cette demeure était

maintenant trop bonne pour lui. Il n'avait plus le droit de demander

rien de mieux qu'un trou sous le plancher de l'écurie.

Il faisait un temps merveilleusement beau. Tout autour de lui l'eau

ruisselait, les branches bourgeonnaient, les oiseaux gazouillaient. Lui

seul portait un gros chagrin. Il ne se réjouirait plus de rien.

Jamais il n'avait vu le ciel aussi bleu. Les oiseaux migrateurs

passaient par bandes. Ils revenaient de l'étranger; ils avaient

traversé la Baltique, se dirigeant droit sur le cap de Smygehuk, et

maintenant ils allaient vers le nord. Il y en avait de différentes

espèces, mais il ne reconnaissait que les oies sauvages, qui volaient

sur deux longues lignes formant un angle.

Plusieurs bandes d'oies avaient déjà passé. Elles volaient très haut,

mais il entendait pourtant leurs cris: «Nous partons pour les fjells.

Nous partons pour les fjells.»

Lorsque les oies sauvages apercevaient les oies domestiques qui

se promenaient dans la basse-cour, elles abaissaient leur vol, et

criaient: «Venez avec nous! Venez avec nous! Nous partons pour les

fjells.»

Les oies domestiques ne pouvaient s'empêcher de lever la tête pour

écouter. Mais elles répondaient, pleines de bon sens: «Nous sommes bien

ici. Nous sommes bien ici.»

C'était, comme nous l'avons dit, un jour merveilleusement beau avec un

air qui invitait au vol, si frais, si léger. A mesure que de nouvelles

bandes passaient, les oies domestiques devenaient plus inquiètes.

Elles battaient par moment des ailes comme décidées à suivre les oies

sauvages. Mais chaque fois il se trouvait parmi elles quelque vieille

commère qui disait: «Ne faites donc pas les folles. Celles-là auront à

souffrir de la faim et du froid.»

Or, il y avait un jeune jars à qui les appels des oies sauvages avaient

donné une grande envie de partir.--«S'il vient encore une bande, je

l'accompagnerai», dit-il.

Une nouvelle bande arriva, appelant comme les précédentes. Alors le

jars répondit: «Attendez! Attendez! Je viens.»

Il déploya ses ailes et s'éleva dans l'air, mais il avait si peu

l'habitude de voler qu'il retomba à terre.

Les oies sauvages semblaient cependant avoir entendu son cri. Elles

revinrent lentement en arrière pour voir s'il allait les rejoindre.

«Attendez! Attendez!» criait-il, en faisant un nouvel effort.

Le gamin entendait tout du mur où il s'était caché. «Quel dommage si le

grand jars allait s'envoler! Père et mère en auraient du chagrin s'il

était parti lorsqu'ils reviendront du temple.»

Il en oublia une fois encore qu'il était petit et sans force. Il

sauta au milieu des oies, et jeta ses bras autour du cou du jars. «Tu

resteras ici, tu entends», cria-t-il.

Mais juste à ce moment, le jars avait compris ce qu'il fallait faire

pour s'élever du sol. Il ne put s'arrêter pour secouer le gamin, et

celui-ci fut emporté dans l'air.

Il fut enlevé avec une rapidité qui lui donna le vertige. Avant d'avoir

pensé à lâcher prise, il se trouva si haut qu'il se serait tué s'il

était tombé à terre.

Il n'avait plus qu'à essayer de se hisser sur le dos de l'oie. Il y

parvint, mais avec beaucoup de peine. Il n'était pas facile non plus

de se maintenir sur le dos lisse et glissant, entre les deux ailes

battantes. Il dut plonger ses deux mains dans les plumes et le duvet

pour ne pas être précipité.

L'ÉTOFFE A CARREAUX

Un long moment le gamin eut des vertiges qui l'empêchèrent de se rendre

compte de rien. L'air sifflait et le fouettait, les ailes frappaient,

les plumes vibraient avec un bruit de tempête. Treize oies volaient

autour de lui. Toutes caquetaient et battaient des ailes. Les yeux

éblouis, les oreilles assourdies, il ne savait si elles volaient haut

ou bas ni quel était le but du voyage.

Enfin il se ressaisit, et comprit qu'il devait tâcher de savoir où on

le conduisait. Mais comment aurait-il le courage de regarder en bas?

Les oies sauvages ne volaient pas très haut, car leur nouveau compagnon

de voyage n'aurait pu respirer un air trop léger. A cause de lui elles

volaient aussi moins vite qu'à l'ordinaire.

Enfin le gamin eut l'audace de jeter un regard au-dessous de lui. Il

fut surpris de voir étendue là-bas comme une grande nappe, divisée en

une infinité de grands et de petits carreaux.

«Où pouvons-nous bien être?» se demanda-t-il.

Il regarda encore. Rien que des carreaux. Il y en avait d'étroits et

longs; quelques-uns étaient de biais, mais partout l'œil rencontrait

des angles et des bords droits. Rien de rond, aucune courbe.

«Qu'est-ce donc que cette grande pièce d'étoffe à carreaux?»

grommela-t-il, sans attendre de réponse.

Mais les oies sauvages qui volaient autour de lui crièrent

immédiatement: «Des champs et des prés. Des champs et des prés.»

Il comprit alors que l'étoffe à carreaux était la plaine de Scanie

qu'on traversait. Et il comprit aussi pourquoi elle semblait si

bariolée. Les carreaux vert tendre, il les reconnut d'abord: c'étaient

les champs de seigle ensemencés l'automne précédent et restés verts

sous la neige. Les carreaux gris-jaunâtre étaient des chaumes où en

été il y avait eu du blé, les carreaux bruns, d'anciens champs de

trèfle, les noirs, des champs de betteraves dépouillés et nus ou

bien des terres en friche. Les carreaux bruns bordés de jaune étaient

certainement des bois de hêtres, car dans ces bois les grands arbres du

milieu se dépouillent en hiver tandis que les jeunes arbrisseaux de la

lisière gardent jusqu'au printemps leurs feuilles jaunes et desséchées.

Il y avait aussi des carreaux foncés avec quelque chose de gris au

milieu: c'étaient les grosses fermes aux toits de chaume noircis

entourant des cours pavées. D'autres carreaux encore étaient verts au

milieu avec une bordure brune: c'étaient des jardins où les pelouses

verdissaient déjà, bien que l'on vît encore l'écorce nue des buissons

et des haies.

Le gamin ne put s'empêcher de rire en contemplant tous ces carreaux.

Mais quand elles l'entendirent, les oies sauvages crièrent sur un ton

de reproche: «Pays bon et fertile, pays bon et fertile».

Il reprit vite son sérieux: «Comment, songeait-il, oses-tu rire après

la plus terrible mésaventure qui puisse arriver à un être humain?»

Il demeura grave un moment, mais bientôt la gaieté le reprit.

Il s'habituait à cette façon de voyager, à la vitesse, et pouvait

songer à autre chose qu'à se maintenir sur le dos du jars; il

commençait à observer combien l'espace était rempli de bandes

d'oiseaux, tous en route vers le nord. Et c'étaient des cris et des

appels d'une bande à l'autre.

--Ah! vous voilà, vous avez fait la traversée aujourd'hui? criaient les

uns.

--Mais oui, mais oui, répondaient les oies. Où en est le printemps ici?

--Pas une feuille aux arbres et l'eau est glaciale dans les lacs,

répondit-on.

Lorsque les oies traversaient un endroit où l'on voyait des oiseaux

domestiques, elles les hélaient: «Comment s'appelle cette ferme!

Comment s'appelle cette ferme?» Alors le coq tendait le cou et

chantait: «La ferme s'appelle Petit-Champ, cette année comme l'an

dernier, cette année comme l'an dernier.»

La plupart des fermes portaient le nom de leur propriétaire, comme

c'est l'usage en Scanie, mais au lieu de répondre que c'était la ferme

de Per Matson ou de Ola Bosson, les coqs inventaient des noms qu'ils

trouvaient plus convenables. Dans les chaumières pauvres et les petites

métairies, ils criaient: «Cette ferme s'appelle Grain-volant»; et dans

les plus misérables: «Cette ferme s'appelle Mâche-petit! Mâche-petit!

Mâche-petit!»

Les vastes fermes des paysans riches recevaient de beaux noms, comme

Champ fortuné, Colline aux œufs, Bourg d'argent.

Mais les coqs des châteaux et des grands domaines étaient trop

orgueilleux pour plaisanter. L'un d'eux chanta et cria comme s'il avait

voulu se faire entendre jusqu'au soleil: «Voici le château de Dybeck,

cette année comme l'an dernier, cette année comme l'an dernier!»

Et un peu plus loin un autre criait: «Voici Svaneholm. Tout le monde le

sait.»

Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède · 第 1 / 25 段