descendraient d’une mère haoussa (de Katséna) et d’un père songaï.]
[Note 174 : Sa’di fait remonter la fondation de Gounguia à une époque
très reculée et prétend même que c’est de là que le pharaon contemporain
de Moïse fit venir les magiciens à l’aide desquels il chercha à
confondre le législateur des Hébreux. Bien entendu, je lui laisse la
responsabilité de cette légende ; le fait qu’elle avait cours à
Tombouctou au XVIIe siècle prouverait tout au moins que Gounguia
existait alors depuis fort longtemps.]
[Note 175 : Au temps de Bekri (2e moitié du XIe siècle), l’empereur
résidait à Gao : il était musulman, mais ses sujets ne l’étaient pas
encore, à l’exception d’étrangers qui habitaient un quartier spécial.
D’après le même auteur, les Arabes donnaient aux habitants de Gao le nom
de _Bezerkâni_ ou _Bediergâni_.]
[Note 176 : Cf. la _légende des Faran_, recueillie par M. Dupuis-
Yakouba, dans l’ouvrage du lieutenant Desplagnes intitulé « le Plateau
central nigérien », Paris 1907. Cette légende a symbolisé les Bozo et
leurs barrages mobiles sous la forme d’une « anguille » (_gondo_).]
[Note 177 : Les Soninké venaient à ce moment de perdre leur hégémonie
dans le Sahel, après avoir été vaincus par les Malinké.]
[Note 178 : La légende recueillie par M. Dupuis attribue à Faran-Nabo la
fondation de Saraféré ; en réalité, Faran-Nabo était mort depuis
longtemps à cette époque, mais on a dû lui faire honneur de tous les
actes mémorables accomplis par ses descendants. Il se peut aussi que
_nabo_ ou _nabonké_ soit une sorte de titre et que _Faran-Nabo_ signifie
simplement « le chef des Faran », sans désigner un individu en
particulier.]
[Note 179 : Sans doute le Zaberma, à moins que ce ne soit le Haribanda
ou Aribinda : _zaberma_ signifie « le pays proche du grand fleuve »,
_zaberbanda_ « le pays au-delà du grand fleuve » et _haribanda_ « le
pays au-delà de l’eau ».]
[Note 180 : La langue songaï est encore appelée de nos jours _kouria_
(langue de Koura) par les Arabes du Touat. René Caillié nous a parlé de
cet idiome sous le nom de _kissour_, sans doute pour _Kissouri_, nom
peul du « pays du Kissou ».]
[Note 181 : En réalité Tombouctou continua à avoir des pachas soi-disant
marocains jusque dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, mais leur
autorité purement nominale et éphémère ne dépassait plus guère alors les
environs immédiats de la ville.]
[Note 182 : Le pacha Ammar fut bien envoyé de Marrakech à Tombouctou —
pour la deuxième fois — en 1618, mais sans troupes ; il retourna
d’ailleurs au Maroc moins de trois mois après son arrivée au Soudan.]
[Note 183 : Par la suite, cette armée noire fit et défit les sultans du
Maroc et entretint un état d’anarchie qui ne prit fin que vers le milieu
du XVIIIe siècle.]
[Note 184 : Cf. _An account of the empire of Marocco_, par Jackson, déjà
cité. Cette expédition à Tombouctou d’Ahmed, neveu du sultan Ismaïl, est
à rapprocher de la légende attribuant au même sultan une intervention
armée en faveur de l’établissement des Judéo-Syriens au Fouta et
explique la confusion faite par les auteurs de cette légende (voir page
222, note [156]). Le _Tedzkiret-en-Nisiân_ rapporte que, le 16 septembre
1671, arriva à Tombouctou un envoyé du sultan Er-Rachid et que les
troupes du pacha lui prêtèrent serment de fidélité : sans doute cet
envoyé venait de la part de son maître engager Ali-ben-Haïdar à
retourner au Maroc, à moins que ce ne soit Ali lui-même dont le
_Tedzkiret_ ait voulu parler. En tout cas cet ouvrage ne mentionne pas
le nom de Ali-ben-Haïdar et est muet sur l’arrivée et le séjour à
Tombouctou de la troupe envoyée par le sultan Ismaïl, sauf que (page 119
de la traduction) il signale — de façon très sommaire d’ailleurs — la
présence à Tombouctou en 1741 des restes de cette troupe ; il dit même
qu’ils furent attaqués, sans succès du reste, par des Peuls du Massina.]
[Note 185 : Sa’di et l’auteur du _Tedzkiret-en-Nisiân_ nous fournissent
des renseignements curieux sur l’origine ethnique des « Marocains » que
les _Arma_ peuvent revendiquer comme leurs ancêtres : les éléments arabe
et berbère n’y apparaissent que comme secondaires ; la plupart des
soldats « marocains » qui résistèrent à la traversée du Sahara et au
climat du Soudan, comme aussi la plupart des pachas qui se distinguèrent
par leurs capacités militaires et administratives, étaient des renégats,
originaires d’Espagne en majorité, c’est-à-dire des Européens capturés
par les pirates barbaresques, islamisés par leurs maîtres marocains et
passés ensuite au service du sultan de Marrakech. Le pacha Djouder lui-
même, le conquérant de Gao et de Tombouctou, « petit homme aux yeux
bleus », était un chrétien converti.]
[Note 186 : Il est possible d’ailleurs que l’art égyptien n’ait pas été
sans influencer l’art maghrébin et que Abou-Ishak lui-même ait puisé
quelques inspirations en Egypte, lorsqu’il la traversa en revenant de La
Mecque avec Kankan-Moussa. Mais, au point de vue qui nous occupe, cela
n’aurait absolument aucune importance. Si une influence égyptienne
existe, ce qui n’est pas prouvé, c’est par le Maroc ou plus généralement
par le Maghreb qu’elle est parvenue au Niger.]
[Note 187 : Dans la liste des docteurs de Tombouctou cités par le
_Tarikh_, on trouve des Berbères, des Arabes, des Mandé, des Peuls, mais
pas un seul Songaï.]
[Note 188 : Ce mot figure sur nos cartes sous les formes _Diaka_ (bras
du Niger allant de Diafarabé au Débo) et _Dia_ (village situé sur ce
bras entre Diafarabé et Ténenkou) : _Diafarabé_ signifie en banmana « la
rencontre du partage de Dia », c’est-à-dire l’endroit où le Niger se
divise pour donner naissance au Dia ou marigot de Diaka. Les
prononciations _Diarha_, _Diagha_, _Diaga_, _Diaka_, _Diakha_, _Dia_ et
_Niarha_, _Niagha_, _Niaga_, _Niaka_, _Niakha_, _Nia_ ne représentent
qu’un seul et même mot, dont elles ne sont que les variantes
dialectales ; la prononciation la plus répandue au Soudan est _Diaga_,
avec un _g_ légèrement grasseyé ; les Songaï prononcent souvent _Zaga_,
surtout ceux du Sud-Est, et c’est cette orthographe qui a été adoptée
par la plupart des écrivains arabes. Beaucoup de noms de pays, de
villages ou de clans dérivent du nom de cette contrée célèbre entre
toutes dans le Soudan Occidental : tels sont les noms du _Kaniaga_ (Sud
du Bagana) et du _Gadiaga_ ou Galam (entre Bakel et Kayes) — noms qui
viendraient de la phrase _an kâ niaga fo_ ou _an gâ diaga fo_
« appelons-le Diaga » —, du village de _Diara_ (près de Nioro), des
clans _Diara_, _Diakaté_ ou _Niakaté_, _Diakité_, etc. (ceux du Dia ou
Diaga, originaires du Diaga).]
[Note 189 : On donne souvent le nom de _Massina_ à la région de
Bandiagara, mais c’est par erreur ou plutôt cette région n’est que
l’extrême limite orientale du Massina ; à l’origine ce nom ne
s’appliquait qu’au Diaga proprement dit, c’est-à-dire à la rive gauche
du marigot de Dia (Massina occidental ou vrai Massina) ; plus tard le
nom a été étendu aussi au pays compris entre le marigot de Dia d’une
part et Mopti et Dienné d’autre part (Massina central) ; plus tard
encore, on a englobé dans le Massina la région située entre Mopti et
Bandiagara (Massina oriental).]
[Note 190 : Dans les manuscrits rapportés de Sokoto par Clapperton, les
Soninké (appelés _Sarankoli_ ou _Sarakolé_) sont donnés comme d’anciens
« Persans » : sans doute il faut entendre par là qu’ils pratiquaient
autrefois une religion quelque peu analogue à celle des anciens Persans
ou magisme ; les auteurs arabes traitent souvent de _madjous_ les Noirs
non musulmans.]
[Note 191 : Vers 1224 d’après un manuscrit inédit du cheikh Saad Bou.]
[Note 192 : Marmol appelle _Benay_ les Noirs de Oualata et dit qu’ils
parlent le _zungay_ ; j’ignore d’où vient cette appellation de Benay,
qui est peut-être d’origine arabe ; quant à _zungay_, on peut supposer
que c’est une altération de « soninké », mais on peut aussi identifier
ce mot avec _songaï_, les relations entre Tombouctou et Oualata ayant
certainement introduit dans cette dernière ville l’usage de la langue
songaï au moins dès le début du XVIe siècle. En tout cas nous savons par
Barth et par des informateurs plus récents que les Noirs indigènes de
Oualata sont des Soninké et parlent le soninké, ainsi que ceux de
Tichit.]
[Note 193 : Sa’di rapporte que Chinguetti fut fondée par des _Adjer_
(assurément les Azer de Barth), Tichit par des Ahl-Massina et Birou
(Oualata) par des Ahl-Tafrasset ou Taghrasset ; nous avons vu que les
Ahl-Massina étaient des Judéo-Syriens mélangés de Soninké ; je ne sais
ce qu’il faut entendre par _Tafrasset_ : le mot est évidemment berbère,
mais rien n’empêche de supposer que les Soninké fondateurs de Oualata
soient venus d’un lieu connu en berbère sous le nom de Tafrasset.]
[Note 194 : La ville proprement dite de Dienné ne devait cependant être
fondée qu’un siècle plus tard, vers 800 environ.]
[Note 195 : Bérenger-Féraud, Tautain, Adam, etc. M. Chartier,
administrateur-adjoint des colonies, m’a communiqué un texte en langue
banmana de la même légende, recueilli par lui à Nioro de la bouche des
indigènes, en même temps que d’autres traditions relatives à l’empereur
du Mali Soundiata, aux Sossé et aux Diawara. J’ai utilisé ces textes,
qui sont généralement plus complets et plus précis que les légendes
traduites par les interprètes.]
[Note 196 : D’autres légendes disent 27 ans.]
[Note 197 : Ces noms ont évidemment un rapport avec celui du Dia ou
Diaga : le premier signifie « Founè de Dia » et le second « Founè du
fleuve de Diaga ».]
[Note 198 : D’autres légendes disent que Téré-Kalé n’eut pas de
descendants.]
[Note 199 : Certaines traditions renversent l’ordre de tous ces noms,
mettant Maghan en second lieu : c’est ainsi que le dernier est donné
souvent sous la forme _Kaya-Maghan_, qu’a adoptée Sa’di dans le _Tarikh-
es-Soudân_.]
[Note 200 : Cf. la légende biblique de Jacob et d’Esaü.]
[Note 201 : La légende ajoute qu’une fois ce pacte conclu, une pluie
d’or tomba durant quinze jours : chacun put en ramasser autant qu’il
voulut.]
[Note 202 : Ou dont la grosseur correspondrait exactement au calibre du
tambour, selon les traducteurs. Il s’agit de l’un de ces tambours longs,
creusés dans un tronc d’arbre, dont l’une des extrémités seulement est
revêtue d’une peau.]
[Note 203 : Ces trois villes de Silla, Galambou et Yaressi sont
mentionnées par Bekri (XIe siècle) sur le Sénégal, dans la région
comprise entre Matam et Kayes : Silla devait se trouver dans le Goye, un
peu à l’Ouest de l’emplacement actuel de Bakel, Galambou dans le Kaméra,
très près de l’embouchure de la Falémé, et Yaressi — dont le nom est
écrit Barissa dans certains manuscrits — devait être située dans le
Guidimaka, sur la rive Nord du Sénégal, à peu près en face d’Ambidédi.]
[Note 204 : Cf. la _Monographie de Djenné_, par Ch. Monteil.]
[Note 205 : C’est pourquoi les traditions soninké, en racontant cet
événement, disent que ce fut un roi du Ouagadou qui, le premier des
Nègres, remporta une victoire sur des Blancs. Je dois faire remarquer
que beaucoup de traditions placent la dispersion des Soninké du Ouagadou
au XIVe siècle seulement : cela vient de ce que la plupart des légendes
transmises oralement ne conservent le souvenir que des événements
principaux et les placent tous les uns à la suite des autres, dans un
ordre chronologique exact, mais sans se préoccuper des périodes
dépourvues d’histoire — quoique souvent très longues — qui se sont
déroulées entre deux faits retenus par la tradition. C’est ainsi que, de
la ruine du Ouagadou — qu’il faut assurément placer dès la fin du VIIIe
siècle puisqu’elle précéda la conquête de Ghana par les Soninké et en
fut l’occasion —, les légendes passent directement aux conquêtes de
Soundiata (XIIIe siècle) et à la fondation de Nioro par des Peuls
Diawambé (commencement du XIVe). — Le Dr Tautain, en relatant la légende
du serpent, a cru pouvoir identifier le Ouagadou avec Ghana, sans
d’ailleurs en donner les raisons : en réalité, l’histoire du serpent du
Ouagadou fut simplement le point de départ de la main-mise des Soninké
sur Ghana.]
[Note 206 : Moussa-Mohamadou Doukouré, chef actuel de Goumbou, serait le
28e successeur de Bouyagui-Toumbéli et le 31e successeur de Maré-Diago :
si l’on fait émigrer ce dernier de Ghana en 1076, cela ferait une durée
moyenne de 26 ans pour chacun des règnes, ce qui peut paraître
excessif ; mais il est fort possible que plusieurs rois aient été
oubliés, surtout parmi les premiers.]
[Note 207 : Une légende recueillie à Nioro dit qu’il avait armé ses
bandes de fusils achetés au Sénégal ; je n’ai pas besoin de faire
observer l’anachronisme un peu trop audacieux de ce détail concernant un
personnage qui vivait au XIIIe siècle.]
[Note 208 : La fondation de l’empire du Mandé ou des Mandingues date de
1213 environ.]
[Note 209 : Il s’agit ici du village de Nono situé près et à l’Ouest de
Dia et non d’un autre village du même nom mais appelé aussi Nounou et
situé à 15 kilomètres à l’Ouest de Niafounké : ce dernier village fut
fondé probablement par des Soninké venant de Nono près Dia, après la
destruction de l’empire sossé (vers 1240).]
[Note 210 : De là le nom de _Sosso_ que donne Ibn-Khaldoun aux sujets de
Soumangourou et qui, pendant trop longtemps, a conduit nombre d’auteurs
à faire intervenir les _Soussou_ du Fouta-Diallon et de la basse Guinée
dans des événements auxquels ils demeurèrent très probablement
étrangers. En réalité les sujets de Soumangourou, ou tout au moins ceux
de ses sujets qui appartenaient à sa famille et comprenaient ses
principaux chefs de bande, étaient des Soninké des clans Diarisso et
Kannté qui, par suite des relations de quelqu’un de leurs ancêtres avec
des Toucouleurs ou des Peuls du clan des _Sô_, avaient pris le nom de
_Sôssé_ (postérité des Sô) et avaient donné à leur ville principale
celui de _Sôsso_ (village des Sô) ; les Peuls les ont appelés _Sossobé_
et leurs descendants sont encore connus sous le nom de _Sossé_ au
Sénégal et dans la Gambie et la Casamance ; le clan actuel des Soussokho
ou Sissokho, chez les Soninké, semble se rattacher aux Sossé du XIIIe
siècle.]
[Note 211 : D’autres disent près et au Nord de Goumbou.]
[Note 212 : D’après M. Ch. Monteil, le nom primitif de la ville aurait
été _Diané_ (le petit Dia) : ce ne serait que plus tard, lors de
l’avancée des Songaï, que le nom se serait corrompu en _Dienné_ et que
les musulmans auraient inventé l’étymologie arabe _djenna_ « paradis ».
On pourrait également supposer que ce nom ait pu venir de Adyini ou
Dyiné Kounaté, qui s’établit vers 800 à Dioboro, comme nous l’avons vu
précédemment.]
[Note 213 : La famille bozo à laquelle appartenait la jeune fille porte
encore, en souvenir de cet événement, le nom de _Diennépo_, ce qui veut
dire en bozo « cadavre de Dienné » : c’est également en mémoire de ce
fait qu’on donna le nom de Dioboro ou Zoboro à l’un des quartiers de
Dienné (Ch. Monteil, _op. cit._).]
[Note 214 : Une légende fait de ce Kaké-Kanédyi un Soninké, ancêtre du
clan des Kanédyi ou Kannté : je ferai seulement observer que ce clan
était déjà représenté, à la même époque, par la famille régnante de
Sosso, dans le Kaniaga.]
[Note 215 : _Dia_ ou mieux _dian_ veut dire en mandé — entre autres
significations — « compagnie, association, clan » et _wala_ en peul est
le verbe négatif : on pourrait donc à la rigueur supposer que Daman
s’exprimait en peul et disait « il n’y a pas de _dia_ » ; de _dia wala_,
les Mandingues auraient fait _diawara_, ce qui n’a rien d’impossible.
Quelle que soit la valeur de cette étymologie, il y a lieu de remarquer
que les noms _Diawara_ en mandé et _Diawambé_ en peul semblent procéder
d’un radical identique qui serait _diawa_ ou _diaw_, et que les Diawara
forment, chez les Soninké, un groupe tenant à la fois de la tribu, de la
caste et du clan, très analogue à celui que forment les Diawambé chez
les Peuls. Il ne serait donc pas absurde de supposer que les uns et les
autres ont, sinon au point de vue ethnique, au moins au point de vue
social, une origine identique.]
[Note 216 : Ce sabre reçut le nom de _ouali_, c’est-à-dire en arabe
« protecteur ».]
[Note 217 : Le Diougouraguiet de nos cartes, au Nord-Est de Nioro, sur
la route conduisant de cette ville à Oualata.]
[Note 218 : Il s’agit vraisemblablement de simples razzias, qui
n’atteignirent très probablement pas les points éloignés cités par la
légende.]
[Note 219 : Voir IVe partie : royaume de Diara.]
[Note 220 : Des Soninké musulmans se transportèrent même, dans la
seconde moitié du XIVe siècle, jusqu’au cœur du pays haoussa et
fondèrent à l’Est de Kano une colonie qui subsiste encore sous le nom de
Ouangara, mais dont les habitants actuels parlent la langue haoussa
(Migeod, _Languages of West Africa_, page 33).]
[Note 221 : Rien absolument n’autorise à identifier les Soninké avec les
Songaï, comme avait cru pouvoir le faire le Dr Quintin : ce dernier se
basait sur le simple argument du mot _soninké_, qu’il faisait dériver de
_sonni_ et prétendait avoir été donné comme appellation aux Songaï
partisans de Sonni Ali-Ber qui, après l’avènement du premier _askia_,
auraient été chassés vers l’Ouest par les partisans de ce dernier. Nous
avons vu précédemment que : 1o le mot _soninké_ semble être bien
antérieur à la dynastie des Sonni et n’avoir rien de commun avec le
titre de ceux-ci ; 2o les Soninké étaient établis à l’Ouest du Niger et
y avaient joué un rôle très considérable bien avant l’époque des Sonni
de Gao ; 3o toutes les traditions leur donnent le Massina comme pays
d’origine ; 4o Ali-Ber, comme les autres Sonni, était d’origine berbère
et non songaï ; 5o enfin le fondateur de la dynastie des Askia était
précisément un Soninké et les Songaï n’ont joué en somme qu’un rôle
passif dans toute cette période de leur histoire.]
[Note 222 : Bégho, dont on montre encore les ruines ou tout au moins
l’emplacement entre Banda et Fougoula, dans la colonie anglaise actuelle
de la Gold Coast, était situé à l’Est-Nord-Est de Bondoukou, près de la
rive Sud de la Volta Noire, en amont de Kintampo ; cette ville aurait
été détruite à la suite d’une guerre civile vers la fin du XIVe siècle
et les Dioula qui l’habitaient seraient allés fonder définitivement
Bondoukou (ou Gottogo) et Kong, au début du XVe siècle. A Kong on
prétend que les familles Ouatara, Dao, Barho, Kérou et Touré seraient
venues directement de Dienné, tandis que les Sissé, Sarha, Kamara ou
Kamaya, Dagnorho, Kouroubari, Timité et Taraoré seraient venus plus tard
de Bégho ; on donne souvent à cette dernière ville le nom de Ouorodougou
(pays des colas), parce qu’elle était située en effet au seuil de l’une
des principales régions productrices de cola, mais il faut se garder de
la confondre avec le Ouorodougou de Mankono et Séguéla (Ouest de la Côte
d’Ivoire).]
[Note 223 : Le _dolo_ est une boisson fermentée fabriquée avec du mil ou
du maïs.]
[Note 224 : Ne pas confondre ces _Bagama_, nègres sauvages, avec les
Berbères _Beggama_ mentionnés par plusieurs géographes arabes dans
l’Azaouad et qui étaient, eux, des Touareg.]
[Note 225 : D’après une tradition recueillie à Kita, les Kâgoro seraient
issus du mélange qui se produisit entre les Malinké et les Soninké, à
l’époque où les premiers conquirent le Kaarta et le Kaniaga sur les
Soninké Sossé (1235) ; cette tradition, qui s’accorderait malaisément
avec celles recueillies auprès des Kâgoro eux-mêmes et des Soninké du
cercle de Goumbou, me semble fort sujette à caution.]
[Note 226 : J’entends naturellement le Baoulé qui forme la branche
occidentale du haut Bani et non le Baoulé affluent du Sénégal.]
[Note 227 : C’est ainsi que le _mpolio_ est aujourd’hui encore le _téné_
ou _tana_ (animal sacré et prohibé) des Kouloubali qui descendent de
Baramangolo, tandis que les Kouloubali qui descendent de Niangolo ont un
_téné_ différent (lion ou hippopotame).]
[Note 228 : Ce village n’était pas le chef-lieu du cercle actuel de
Ségou (Ségou-Sikoro), mais bien _Ségou-koro_ (le vieux Ségou), situé un
peu en amont.]
[Note 229 : Il s’agit de _Touba-koro_ (le vieux Touba) ; en 1832, des
Soninké venus de Sokolo fondèrent à côté _Touba-koura_ (le nouveau
Touba), qui est devenu beaucoup plus important et que l’on appelle
aujourd’hui Touba tout court.]
[Note 230 : Mosson Diara régnait au moment des deux voyages de Mungo-
Park.]
[Note 231 : Ce Sanankoro (ou Sananko) est situé au Nord de la ligne du
chemin de fer, entre cette ligne et Daba (cercle de Bamako).]
[Note 232 : C’est ainsi que Niamando Taraoré, descendant de Bakoro
Taraoré et chef actuel de Gana, revenant en 1886 sur l’emplacement de
son village détruit par El-Hadj Omar, le reconstruisit à quelques
centaines de mètres plus loin ; c’est dans les restes modestes et
récents de l’ancien hameau de Gana — hameau fondé dans le nord du
Bélédougou au début du XVIIIe siècle et détruit en 1860 — que le
lieutenant Desplagnes avait cru reconnaître les ruines de l’antique
Ghana, fondée dans l’Aoukar peut-être avant le début de notre ère et
détruite par Soundiata vers 1240, c’est-à-dire près de cinq siècles
avant la fondation du Gana du Bélédougou.]
[Note 233 : Ceci est un exemple frappant de la facilité avec laquelle
les fractions isolées d’un peuple oublient leur langue maternelle pour
adopter celle qui se parle dans le pays où ces fractions s’établissent ;
c’est également un exemple du danger qu’il y a à se baser sur la langue
parlée par une peuplade pour décider de son rattachement ethnique.]
[Note 234 : Il descendait de l’ancienne famille royale des Niakaté.]
[Note 235 : Le nom de Bamako (Bammako) fut donné au village fondé par
Dia-Moussa soit en souvenir de Bamma Sakho (_Bamma-ko_, derrière Bamma,
au delà du village de Bamma) soit à cause de la coutume du lieu
consistant à offrir chaque année, au début de la saison des pluies, une
victime aux caïmans du Niger (_bamma-ko_, l’affaire du caïman).
L’étymologie _bamma-ko_ « rivière du caïman », quelquefois proposée,
doit être rejetée en raison de la prononciation très fermée de l’_o_
final de Bamako (presque _ou_), tandis que l’_o_ de _ko_ signifiant
« rivière » est au contraire très ouvert.]
[Note 236 : Il se pourrait que la syllabe _soun_, placée devant le nom
du célèbre empereur malinké, fût un titre analogue à celui de _sonni_,
_soun_, _sin_ ou _tchin_ donné plus tard aux empereurs de Gao de la
deuxième dynastie ; on retrouve cette syllabe dans le nom de Sounsa
Kouloubali — _alias_ Sarhaba ou Sa-Massa Kouloubali —, fondateur de
l’empire banmana du Kaarta.]
[Note 237 : L’expression « Fouta-Diallon » est récente ; elle a été
imaginée par les Toucouleurs venus du Fouta Sénégalais qui, en souvenir
de leur patrie, ont donné au Diallon cette appellation de « Fouta du
Diallon » par opposition au « Fouta du Toro » ou vrai Fouta.]
[Note 238 : _Samorho_ ou mieux _San-morho_ veut dire en effet « hommes
du ciel, de la pluie, cultivateurs », et non pas « hommes du serpent »
comme on l’a prétendu à tort.]
[Note 239 : On prétend que ce mot signifierait « les gens du python
(_minian_) », à cause de la fréquence, chez les Sénoufo de cette région,
d’un emblème religieux représentant un gros serpent roulé sur lui-même.
Sans nier cette étymologie, je me permets d’observer que le suffixe de
nationalité _ka_ s’ajoute plutôt à un nom de pays qu’à un mot désignant
un animal ou un objet.]
[Note 240 : Les Sénoufo de notre époque ne sont nulle part
anthropophages, mais on rencontre des cannibales dont le territoire est
très voisin de celui des Sénoufo du Sud-Ouest : je veux parler des Ouobé
et des Dan du haut Sassandra et du haut Cavally, dont les premiers
appartiennent à la famille des Kroomen et les seconds au groupe des
Mandé du Sud.]
[Note 241 : Bekri (deuxième moitié du XIe siècle) dit que, si l’on part
du pays de Gao en suivant le « bord occidental du fleuve » — c’est-à-
dire la rive droite du Niger — et en s’éloignant ensuite vers
l’intérieur des terres, « on arrive au royaume appelé le _Demdem_, dont
les habitants mangent tous ceux qui leur tombent entre les mains ; ils
ont un grand roi, qui a des vice-rois sous ses ordres ; on voit dans
leur pays une énorme forteresse sur laquelle est placée une idole ayant
la forme d’une femme ; les Demdem adorent cette idole et vont la visiter
en pèlerinage ». On a pensé que ces Demdem de Bekri pouvaient être les
Tombo de Hombori, mais peut-être étaient-ils plutôt les Mossi, dont
l’empire venait de débuter à cette époque à Tenkodogo et qui rapportent
leur origine à une princesse fameuse, enterrée à Gambaga : la tombe de
cette femme fut longtemps un but de pèlerinage (voir plus loin).]
[Note 242 : Cette théorie provient peut-être de l’appellation de
Kourouman kobé que les Peuls de la Boucle, selon les régions, appliquent
tantôt aux Nioniossé, tantôt aux Dogom, tantôt aux Gourmantché et tantôt
aux Déforo.]
[Note 243 : On compte 33 souverains qui se seraient succédé sur le trône
du Mossi depuis Oubri, fondateur de la dynastie et arrière-petit-fils de
la princesse dagomba dont cette dynastie descend ; mais, si l’on tient
compte de ce que plusieurs empereurs étaient frères les uns des autres,
on obtient le chiffre de 22 générations depuis cette princesse jusqu’au
_nâba_ actuel de Ouagadougou.]
[Note 244 : Il semble bien certain en tout cas que l’empire du Mossi
était déjà assez fortement constitué au XIVe siècle puisqu’il fut alors
de taille à résister à l’empire de Mali parvenu à son apogée et à
envoyer une armée piller Tombouctou en 1333, huit ans seulement après la
conquête de cette ville par Kankan Moussa.]
[Note 245 : Si c’est à cette coutume qu’a fait allusion Bekri dans le
passage cité plus haut (page 302, note [241]), il est bien évident qu’il
faut nécessairement placer l’époque de Yennenga et la fondation de
l’empire de Ouagadougou au plus tard au début du XIe siècle.]
[Note 246 : C’est-à-dire « terre d’Oubri » : _tenga_ est l’équivalent
mossi du _dougou_ mandé, qui signifie proprement « terre, sol » et, par
spécialisation de sens, « pays » ou « village ».]
[Note 247 : Le lieutenant Marc semble vouloir attribuer aux Mossi une
origine orientale ; à l’appui de son hypothèse, il dit que
l’organisation de la cour des _Morho-nâba_ (empereurs du Mossi) est
unique en Afrique Occidentale tandis qu’elle a des équivalents au
Haoussa, au Bornou, etc. Je me permettrai de faire observer que cet
argument a peu de valeur, précisément parce que, contrairement à ce
qu’avance le lieutenant Marc, on retrouve dans tous les anciens états de
l’Afrique Occidentale (Ghana, Mali, Tekrour, Gao, Ségou, Dahomey, Bénin
etc.) une organisation absolument analogue à celle de la cour du Mossi.
(Voir la IVe partie de cet ouvrage et se reporter aux récits des
géographes arabes et des vieux voyageurs européens).]
[Note 248 : L’identification des Padorho n’a pu être faite encore : on
les rattache généralement aux Dorhossié ; certains en font des Sénoufo,
d’autres les considèrent comme des Bobo.]
CHAPITRE III
=Ethnographie descriptive.=
Je me propose, dans ce chapitre, de traiter sommairement des principaux
caractères extérieurs et moraux des divers peuples du Haut-Sénégal-
Niger, sans avoir aucunement l’intention ni d’épuiser la question ni
même d’entrer dans les détails, ce qui demanderait pour chaque peuple
une longue monographie. Je voudrais seulement tâcher d’esquisser à
grands traits la physionomie spéciale à chaque peuple et les aspects
communs à plusieurs, au triple point de vue de l’apparence physique, de
l’habitation et du costume et enfin de la mentalité et du genre de vie.
Je ne parlerai pas ici des coutumes, qui font l’objet de la cinquième
partie de cet ouvrage : « les civilisations ».
=I. — Caractères physiques.=
1o _La coloration de la peau._ — La couleur de peau des indigènes du
Haut-Sénégal-Niger est excessivement variable, même dans un peuple
donné, et ne peut guère fournir d’indications utiles quant au
rattachement ethnique des individus. Assurément la coloration blanche ou
soi-disant telle ne se rencontre que chez les peuples de race blanche,
c’est-à-dire chez les Maures de l’Azaouad et du Hodh, les Touareg et les
Peuls, mais il est rare, même chez les individus purs de tout croisement
avec des Nègres, que cette coloration présente le même aspect que chez
les Européens, ou au moins que chez les Européens du Nord et même du
Centre : à part quelques familles maraboutiques qui vivent à l’état
sédentaire et habitent des maisons dont elles sortent rarement, les
Maures et les Touareg de pure origine arabe ou berbère sont tous plus ou
moins basanés, pas plus pourtant que beaucoup de paysans des pays
méditerranéens ; mais il est à remarquer que la teinte relativement
foncée de leur peau est due surtout à l’action du soleil et du grand
air, car les parties de leur corps habituellement recouvertes par des
vêtements sont notablement plus claires que celles généralement
découvertes. Chez les Peuls que leur pauvreté a empêchés de se procurer
des esclaves noires et a préservés ainsi du métissage, la teinte est un
peu plus foncée peut-être que chez les Maures et les Touareg de race
pure, mais cependant cette teinte ne diffère pas sensiblement de celle
de beaucoup d’Italiens du Sud.
Mais le nombre des métis est naturellement considérable chez ces divers
peuples, surtout chez les Maures et chez les Peuls, sans parler des
Harrâtîn, Bella et Rimaïbé d’origine purement nègre qui vivent au milieu
d’eux, en sorte que toutes les colorations se rencontrent, depuis les
plus claires jusqu’aux plus foncées, et que beaucoup de Maures, Touareg,
Peuls ou soi-disant tels sont aussi noirs que des Banmana ou des Mossi.
Chez les peuples de race nègre, les albinos mis à part comme
représentant un cas purement pathologique, la coloration de la peau est
également fort variée. Tout d’abord il convient, chez eux comme chez les
peuples de race blanche, de tenir compte du métissage : certains Arma de
Tombouctou, certains Soninké et Toucouleurs doivent à des ascendants
marocains, maures ou peuls une teinte relativement claire qui leur fait
donner le même nom d’« hommes rouges » que les indigènes du Soudan
appliquent en général aux Maures et même aux Européens. Mais, en dehors
de cette circonstance spéciale, la coloration des groupements purement
nègres est loin d’être homogène. D’une façon générale, les Nègres du
Sahel et de la zone soudanaise, lorsqu’ils n’ont pas été influencés par
des populations blanches, sont d’un teint notablement plus foncé que
ceux de la zone forestière ; il ne serait pas impossible que cette
différence fût due à l’action du soleil, qui doit naturellement se faire
plus sentir dans les régions découvertes que sous les ombrages de la
forêt dense. Je dois ajouter que, dans la même tribu et souvent dans la
même famille, on rencontre des hommes dont la couleur diffère tellement
que les épithètes de « blanc », de « rouge » et de « noir » sont
couramment employées par les indigènes de l’Afrique Occidentale pour
donner le signalement des individus.
Les peuples du Haut-Sénégal-Niger dont la coloration est la plus foncée,
les exceptions individuelles et celles dues au métissage mises à part,
sont les Songaï demeurés purs, les Kâgoro, les Banmana, les Tombo, les
Birifo, la plupart des peuples du groupe gourounsi et ceux du groupe
lobi ; on rencontre aussi des pigmentations très accentuées chez les
Toucouleurs, les Soninké, les Bozo et les Dioula. Mais il est rare que
le degré de coloration atteigne le noir presque pur que l’on constate
chez les Ouolofs et l’expression de « brun foncé » est celle qui
conviendrait le mieux pour caractériser la teinte la plus répandue chez
les peuples que je viens d’énumérer.
Chez les autres, la couleur varie du brun foncé au brun clair : certains
Malinké, certains Sénoufo, certains Gourmantché, en général ceux des
districts les plus méridionaux, ont parfois le teint simplement bronzé
que l’on remarque chez beaucoup de populations du golfe de Guinée et
notamment chez les Kroomen de Sassandra.
2o _Le facies._ — Les Maures, les Touareg et les Peuls proprement dits
sont franchement orthognates ; tous ont le nez droit, mais les narines
sont souvent plus ouvertes chez les Maures que chez les Touareg et
surtout que chez les Peuls ; ces derniers ont aussi les lèvres plus
minces que la plupart des Maures. D’une façon générale le facies diffère
peu du facies méditerranéen chez les individus de ces trois peuples qui
ne sont pas métissés de sang nègre.
Quant aux peuples de race noire, ils ont tous les narines largement
ouvertes et les lèvres épaisses qui caractérisent leur race, mais à des
degrés très divers. Il en est de même du prognatisme qui, très accentué
chez certains (Kâgoro, Banmana, Tombo, Gourmantché, Dagari), est bien
moins sensible chez les autres. Il ne semble pas y avoir de relation
appréciable entre la coloration de la peau et le degré de prognatisme
et, là encore, les différences individuelles sont souvent plus marquées
que les différences nationales.
3o _Les cheveux._ — Les Maures, les Touareg et les Peuls non métissés
ont les cheveux lisses, les autres peuples du Haut-Sénégal-Niger ont
tous les cheveux crépus : ici la distinction entre populations de race
blanche et populations de race noire est très nette, beaucoup plus nette
que celle résultant de la pigmentation ou du facies. Je crois que, si
l’on rencontre un Noir dont les cheveux sont lisses ou presque lisses,
on peut affirmer à coup sûr qu’il a eu des ascendants de race blanche,
et qu’inversement tout Blanc ayant les cheveux quelque peu crépus a eu
des ascendants de race noire.
C’est surtout dans la façon de porter les cheveux que l’on peut noter
des différences, non plus naturelles, mais acquises, entre les divers
peuples ou groupements ethniques. En ce qui concerne les hommes, on
trouve en général les cheveux rasés ou portés courts chez les Maures de
l’Azaouad, les Touareg, les Toucouleurs, les Songaï, les Bozo, les
Soninké, les Khassonkè, les Mossi, les Yansi ; les Maures du Hodh — sauf
dans quelques familles maraboutiques — portent les cheveux longs et
touffus ; les Peuls se nattent en général la chevelure, ainsi que les
Malinké et les Foulanké ; parmi les autres peuples du Haut-Sénégal-
Niger, les uns (Dioula, Kâgoro, Banmana, Diallonké, Samo, Samorho, Sia)
se rasent habituellement le crâne mais souvent aussi portent les cheveux
nattés, les autres (Sénoufo, Tombo, Dogom, Déforo, Bobo) tantôt se
rasent et tantôt portent les cheveux longs soit libres soit nattés ou
tressés en cimier, d’autres encore se les rasent en conservant une
touffe au sommet de la tête (Nankana, Gourmantché, Dagari) ou bien se
les nattent en tresses minces ou en sillons parallèles adhérents au
crâne (Birifo, Gourounsi, Lobi).
Les femmes portent le plus souvent les cheveux longs chez les Maures et
les Touareg ; elles se les nattent ou les coiffent en cimier (tantôt
allant d’une oreille à l’autre, tantôt et le plus souvent allant de la
nuque au front) chez les Peuls, les Songaï, les Dioula, les Malinké, les
Foulanké, les Tombo ; elles adoptent presque exclusivement le cimier
chez les Toucouleurs, les Bozo, les Soninké, et l’agrémentent de
cadenettes ou nattes retombant sur les oreilles chez les Banmana et les
Khassonkè ; elles portent en général les cheveux courts chez les
Sénoufo, les Mossi, les Gourmantché, les Birifo, les Dagari, les
Gourounsi, les Bobo, les Lobi, etc., conservant souvent une touffe plus
épaisse et plus longue au sommet de la tête.
Il s’en faut d’ailleurs que la même mode soit observée par tous les
individus d’un peuple donné : une grande diversité règne en particulier
dans les villes et le long des frontières communes à plusieurs
groupements.
4o _Mutilations._ — L’_excision_ du clytoris chez les femmes est, je
crois, absolument universelle dans toutes les populations blanches et
noires du Haut-Sénégal-Niger, sauf peut-être chez les Touareg, sur
lesquels je ne possède pas de renseignements précis à cet égard, et
aussi chez quelques rares fractions peules. L’époque à laquelle elle est
pratiquée varie selon les peuples : les filles sont opérées chez les
Maures le septième jour après leur naissance, elles le sont vers l’âge
de trois ans chez les Peuls et les Soninké, un peu plus tard (vers
quatre ans) chez les Toucouleurs et généralement au moment de la puberté
(vers dix ou douze ans), ou même seulement au moment de leur mariage,
chez les autres peuples.
La _circoncision_ des garçons, quoique très largement répandue, n’est
pas universelle comme l’excision des filles ; elle se pratique chez les
Maures et les Touareg vers 7 ans ; chez les Peuls, les Soninké, les
Toucouleurs, les Songaï, les Bozo, les Dioula, les Kâgoro, les Banmana,
les Khassonkè, les Malinké, les Foulanké, les Diallonké, les Samo, les
Samorho, les Sia, les Tombo, les Dogom, les Déforo, les Mossi, les
Yansi, les Gourmantché, on la pratique entre 8 et 12 ans, à peu près à
l’époque de la puberté. Chez les Sénoufo, les Nankana, les Dagari, les
Bariba et les Soumba, la circoncision existe mais n’est pas pratiquée
dans toutes les tribus ; elle n’est pas du tout en usage chez les Birifo
ni chez les peuples des groupes gourounsi, bobo et lobi, à de rares
exceptions près concernant les Dian qui professent l’islamisme.
Les tatouages de la face par _scarifications_ sont d’une pratique très
répandue au Haut-Sénégal-Niger mais ne se rencontrent pas partout.
Certains peuples rejettent complètement ces mutilations : les Maures,
les Touareg, les Peuls, les Toucouleurs, les Bozo, les Malinké, les
Foulanké, les Birifo, les Lobi, les Pougouli. Chez d’autres, les
scarifications n’existent que dans une partie de la population ou dans
certaines familles : ainsi, bien que les Songaï en général ne soient pas
tatoués, certains portent trois longues cicatrices verticales sur chaque
tempe ou bien sur le front une longue incision verticale entourée d’une
ligne de points à droite et à gauche ; les Soninké ne sont pas tatoués,
à l’exception des Diawara, qui portent trois petites incisions entre les
deux sourcils ; les Dioula de pure origine mandé ne sont pas tatoués,
mais ceux qui se sont alliés aux Sénoufo portent en général sur chaque
joue trois larges cicatrices en éventail partant de la commissure des
lèvres ; chez les Kâgoro, la majorité des individus ne porte aucune
scarification, mais certains ont adopté le tatouage banmana (trois
cicatrices verticales parallèles allant de la tempe au menton) ; les
Dagari, ou bien ne sont pas tatoués, ou bien portent sur chaque joue un
double éventail de dessin varié ; les Dian et les Gan ont parfois adopté
des tatouages bobo ou sénoufo. Les indigènes appartenant aux autres
populations du Haut-Sénégal-Niger portent presque tous des
scarifications ethniques dont suit le détail ; mais je dois faire
observer qu’il n’est pas rare cependant, même chez ces dernières
populations, de rencontrer des individus non tatoués et de plus que la
marque d’un peuple ou d’une tribu a souvent été adoptée par des membres
d’un autre peuple ou d’une autre tribu, ou imposée à des esclaves
d’origine étrangère, en sorte que le tatouage d’un individu n’est pas
une indication absolument certaine du groupe ethnique auquel il
appartient.
Banmana : trois longues cicatrices verticales ou obliques sur chaque
côté de la figure ; — Khassonkè : trois petites incisions entre les deux
sourcils et sur chaque tempe ; — Diallonké : trois petites incisions au
dessous de chaque œil ; — Samorho : trois ou quatre cicatrices
verticales sur chaque tempe ; — Samo : deux incisions partant des deux
côtés du nez pour se réunir sous la lèvre inférieure par une série de
petits points ; — Sia : trois cicatrices formant éventail sur chaque
joue ; — Sénoufo : tatouages variés, dont les plus fréquents sont trois
cicatrices en éventail ou bien trois longues incisions verticales ou
même les deux systèmes réunis, et souvent en plus des entailles de
chaque côté du nez ou des yeux ; — Tombo et Dogom : trois petites
incisions colorées en bleu entre les deux sourcils, répétées sur chaque
tempe ; — Déforo : tatouages divers ; — Mossi et Yansi : trois ou quatre
longues cicatrices verticales sur chaque joue, souvent barrées par une
incision oblique ; — Nankana : une cicatrice verticale allant du front
jusqu’au milieu du nez et une incision oblique commençant au dessous de
chaque œil pour se terminer sur la pommette ; — Gourmantché : quatre
longues cicatrices verticales sur chaque joue ; — Nioniossé : une, deux
ou trois incisions allant de la commissure des lèvres au dessous de
chaque pommette, augmentées souvent d’une cicatrice oblique partant de
l’angle supérieur du nez ; — Nounouma : trois cicatrices horizontales ou
verticales sur chaque joue, plus une virgule sous chaque œil ; —
Sissala : deux cicatrices horizontales, barrées par une incision
verticale, sur chaque joue ; — Boussansé : tatouages divers, comportant
presque toujours une incision oblique sous chaque œil ; — Bobo :
cicatrices horizontales, obliques et verticales disposées de manières
diverses et couvrant souvent tout le visage ; — Lorho : une virgule sous
chaque œil et, chez les femmes, deux cercles concentriques sur chaque
joue ; — Bariba : cicatrices linéaires multiples, de dispositions
variées ; — Soumba : hachures obliques très serrées sur chaque joue.
=II. — Habitation, vêtement, parure et armement.=
1o _Habitation._ — Les divers aspects sous lesquels se présente
l’habitation indigène dans le Haut-Sénégal-Niger peuvent se ramener à
sept types principaux, que j’appellerai : la tente, la hutte
hémisphérique, la hutte cylindrique à toit conique, la hutte
bicylindrique à toit ovoïde, la maison rectangulaire à toit plat, la
maison ordinaire à terrasse et le château-fort.
La _tente_, en laine ou en cotonnade, parfois en peaux, est utilisée
seulement par les Maures et parfois par les Touareg, mais ces derniers
ne l’emploient guère que lorsqu’ils voyagent, comme gîte d’étape.
La _hutte hémisphérique_, qui n’est qu’un intermédiaire entre la tente
et la maison proprement dite, se rencontre chez les Touareg, les Peuls
et les Songaï. Chez les premiers, elle est construite à l’aide de peaux
ou de nattes reposant sur une armature en branchages ; chez les seconds,
elle est faite d’herbes ou de nattes maintenues aussi par des
branchages ; chez les troisièmes, elle est faite surtout de nattes,
parfois recouvertes de paille à la partie supérieure. Les Peuls tout à
fait sédentaires font également usage de huttes cylindriques à toit
conique, ainsi que certains Songaï ; la classe noble des villes, chez
ces derniers, habite généralement des maisons à terrasse. Il convient
d’observer également que la hutte hémisphérique en paille, souvent en
forme de ruche, est employée par toutes les populations du Soudan pour
construire les villages provisoires édifiés au milieu des plantations
lors de la saison des cultures, ainsi que pour servir d’abri aux
chasseurs, charbonniers, passeurs, etc. Elle a partout le caractère
d’une habitation provisoire. Dans les pays où se trouvent des roniers,
la paille est souvent remplacée par des palmes.
La _hutte cylindrique_, bâtie en argile soit brute soit façonnée en
briquettes grossières et coiffée d’une toiture conique en paille à
armature de bois, de bambou ou de nervures de raphia, est certainement
le type d’habitation le plus répandu dans tout le Soudan Occidental.
Elle est adoptée, de façon à peu près exclusive, par les Toucouleurs,
les Kâgoro, les Khassonkè, les Malinké, les Foulanké, les Diallonké, les
Mossi, les Yansi, les Gourmantché, les Dian, les Gan, les Lorho, et on
la rencontre aussi très fréquemment, à côté d’autres modes de
construction, chez les Peuls sédentaires, chez certains Songaï, chez
beaucoup de Bozo, de Soninké, de Dioula et de Banmana, chez une partie
des Samo, des Samorho, des Sia, des Sénoufo, des Nankana, des Bobo.
Presque partout où existe la hutte cylindrique, les diverses huttes
appartenant à la même famille sont réunies entre elles par des barrières
en bois ou en nattes ou par de petits murs en pisé, de façon à former un
enclos circulaire à l’intérieur duquel s’ouvrent les portes des huttes.
La _hutte bicylindrique_ à toit ovoïde, composée en réalité de deux
huttes cylindriques accolées par leur milieu, ne se rencontre, je crois,
que chez les Sénoufo : très fréquente dans la partie de ce peuple qui
habite la Côte d’Ivoire, elle est plus rare chez les Sénoufo du Haut-
Sénégal-Niger, qui lui préfèrent en général soit la hutte cylindrique
ordinaire, soit la maison à terrasse ou la maison rectangulaire à toit
plat.
La _maison rectangulaire à toit plat_ se distingue de la maison à
terrasse en ce que sa toiture, très souvent légèrement bombée, n’est pas
destinée à servir de lieu de résidence même momentanée, quoiqu’elle se
compose parfois d’une véritable terrasse supportée par une armature de
rondins de bois. Ce type d’habitation varie d’ailleurs énormément selon
les lieux et les peuples. On rencontre cette maison chez les Tombo des
montagnes, où elle est généralement construite en pierres sèches,
supporte souvent un étage, s’orne de portes et fenêtres sculptées et
utilise fréquemment une grotte naturelle ou un pan de falaise pour
constituer une ou plusieurs de ses faces et parfois sa toiture, ainsi
que la chose se pratique chez nous dans certaines régions de la
Touraine ; on la rencontre aussi : chez les Dogom, avec des murs faits
surtout de briques rectangulaires ; chez les Déforo, dont les villages
sont perchés sur des rochers ou des monticules, avec une toiture
légèrement bombée ; chez les Bobo et une partie des Sénoufo, avec une
toiture composée d’une couche de bois, d’une couche de paille et d’une
couche d’argile superposées et avec une sorte de vérandah sur l’une des
faces ; chez les Dian, avec une toiture en paille qui parfois n’est plus
plate mais présente deux pans.
La _maison à terrasse_ ordinaire, très vraisemblablement d’origine
marocaine, se présente sous des aspects très divers quant à sa forme
générale, à sa disposition intérieure et à son ornementation ; elle peut
avoir, comme à Dienné et en beaucoup d’autres villes, un certain air de
palais, comme elle peut aussi n’être qu’un abri misérable et
inconfortable. Les murs sont construits en briques séchées au soleil et
plus ou moins grossières, parfois en briques demi-cuites, et reposent
très fréquemment sur un soubassement en pierres ; la toiture est faite
de rondins de bois supportant une épaisse couche d’argile durcie et
forme une terrasse que borde de tous côtés un parapet assez bas,
indépendamment de clochetons ou ornements éventuels de forme
généralement pyramidale. Bien qu’en général on ne vive pas sur la
terrasse de ces maisons comme on vit sur la terrasse des châteaux-forts
dont il sera question tout à l’heure, on y couche souvent durant la
belle saison et on s’y porte lorsque quelque scène curieuse se déroule
dans les rues. Ces maisons à terrasse forment le type à peu près
exclusif des habitations dans les quelques villes ou villages du Hodh et
de l’Azaouad et dans les grandes villes voisines du Niger des régions
saharienne et sahélienne, quelle que soit la composition de leur
population (Tombouctou, Dienné, etc.) ; elles sont en général plus
confortables et plus élégantes dans ces dernières villes que dans le
Hodh et l’Azaouad et supportent assez souvent un étage. Elles sont
également très fréquentes dans toutes les villes, même modestes,
habitées par des Bozo, des Soninké ou des Dioula, et ont été adoptées
souvent par les Samorho, les Sia et les Sénoufo ; enfin elles
constituent, concurremment avec les huttes cylindriques, le type
d’habitation le plus répandu chez les Banmana.
Le _château-fort_ est aussi une construction à terrasse, mais de
proportions généralement plus considérables et disposée d’une manière
spéciale : tandis que la maison ordinaire à terrasse n’abrite qu’une
famille réduite ou même souvent quelques membres seulement d’une
famille, le château-fort renferme quelquefois toute la population d’un
village ordinaire ; de fait, chaque château-fort, isolé au milieu des
champs, forme à lui seul en quelque sorte un village ; même dans les
régions où un certain nombre de ces constructions sont groupées
ensemble, chacune d’elles se trouve toujours séparée des plus voisines
par un espace assez considérable. La maison proprement dite est
généralement basse, parfois le sol se trouve au-dessous du niveau du
terrain environnant ; elle sert surtout de magasin à vivres, d’étable,
de refuge en cas de pluie ou en cas de danger ; la terrasse, souvent
pourvue de tourelles à un ou deux étages et protégée par un rempart
assez haut, est le lieu où se tiennent d’ordinaire les habitants. Très
souvent, le château-fort ne possède qu’une seule porte d’accès, laquelle
sert surtout au passage du bétail et est barricadée durant la nuit ; les
gens de la maison pénètrent chez eux au moyen d’échelles grossières qui
les conduisent de l’extérieur sur la terrasse et ensuite au moyen
d’autres échelles grâce auxquelles, à travers des ouvertures étroites
pratiquées dans la toiture, ils descendent dans l’intérieur de
l’habitation. Certains de ces châteaux-forts se composent de plusieurs
corps de bâtiment séparés les uns des autres par des cours intérieures
et couvrent une superficie considérable. Ce mode de construction semble
localisé chez une partie des peuples de la famille voltaïque,
principalement dans les groupes gourounsi (Nioniossé, Nounouma, Sissala
et Boussansé), bobo (concurremment avec des huttes cylindriques et des
maisons rectangulaires), lobi (Lobi et Pougouli) et bariba (Bariba et
Soumba), ainsi que chez certains peuples du groupe mossi (Nankana,
Dagari et Birifo). On le rencontre aussi chez les Samo et les Samorho,
concurremment avec la hutte cylindrique ou la maison ordinaire à
terrasse.
2o _Vêtement._ — Une grande tendance se manifeste au Haut-Sénégal-Niger
vers l’unification du vêtement : la nudité complète chez les jeunes
enfants des deux sexes, la bande d’étoffe passée entre les jambes et
cachant les parties sexuelles chez les jeunes garçons et les petites
filles après la circoncision ou l’excision, la culotte courte et large
et la petite blouse à manches courtes chez les hommes adultes, le pagne
ceint autour des reins chez les femmes, l’ample et longue chemise ou
_boubou_ de coupes variées chez les gens de qualité de l’un et l’autre
sexe, le bonnet de cotonnade sur la tête des hommes et le chapeau de
paille indigène pour aller en voyage ou aux champs, des sandales aux
pieds pour les marches longues, voilà ce que l’on aperçoit le plus
souvent au Soudan, chez les populations les plus diverses. Cependant
quelques peuples ont conservé des façons de se vêtir qui leur sont
spéciales et qui permettent souvent de reconnaître à première vue le
pays d’origine de beaucoup d’indigènes. Nous allons passer rapidement en
revue les modes de vêtement les plus caractéristiques.
Les Maures de l’Azaouad sont en général reconnaissables à ce qu’ils se
couvrent la tête d’une pièce d’étoffe roulée en turban, tandis que les
Maures du Hodh vont presque toujours tête nue, à l’exception de certains
marabouts ; les uns et les autres, au moins lorsqu’ils voyagent, sont
habituellement vêtus d’un boubou assez court, souvent serré à la taille
par une ceinture, réduit fréquemment à une simple blouse sans manches,
et ne portent pas en général de culotte. — Les Touareg sont caractérisés
par le voile que portent les hommes et qui ne laisse apercevoir que les
yeux et une partie du nez, et par leur pantalon long se terminant aux
chevilles. — Les Peuls portent en général une blouse serrée à la taille,
avec ou sans culotte, ou un simple pagne dont un pan est rejeté sur
l’épaule gauche ; ils vont tête nue ou sont coiffés d’un bonnet
tronconique en cotonnade blanche ; leurs femmes portent le pagne ceint
autour des reins. — Les Toucouleurs sont en général très habillés :
grand boubou et culotte, bonnet tronconique de couleur blanche ; leurs
femmes portent le pagne et en plus une blouse très ample. — Les Songaï
portent généralement la culotte et la blouse, et souvent le turban et le
voile touareg ; leurs femmes, au moins dans les classes pauvre et
moyenne, n’ont que le pagne. — Les Bozo et les Soninké se vêtent à peu
près comme les Toucouleurs. — Les Dioula portent la blouse courte ou le
boubou, en plus de la culotte ; leur bonnet a généralement la forme d’un
bonnet napolitain et leur chapeau a le fond tantôt conique et tantôt
hémisphérique ; leurs femmes portent le pagne. — Les Kâgoro, les
Banmana, les Khassonkè, les Malinké, les Foulanké, les Diallonké, les
Samo, les Samorho et les Sia ont en général la blouse courte, la culotte
et le bonnet surmonté ou non d’un chapeau de paille à fond conique ;
souvent ils n’ont pas d’autre costume que le _bila_ (pièce d’étoffe
passée entre les jambes) ; le bonnet a, tantôt la forme tronconique,
tantôt — surtout chez les Banmana — la forme dite « à gueule de
caïman » ; les femmes sont vêtues d’un pagne. — Les Sénoufo ont à peu
près le même costume que les Banmana, mais se contentent plus
fréquemment que ces derniers d’un simple _bila_ ou d’une culotte sans
blouse ; leurs femmes portent généralement le pagne, mais n’ont souvent
qu’une sorte de mouchoir cachant leur nudité, ou des franges de cuir, ou
un paquet de feuilles. — Les Tombo, Dogom, Déforo, Mossi, Yansi,
Gourmantché portent la culotte, la blouse et le bonnet, avec ou sans
chapeau de paille à fond conique, parfois un simple pagne dont une
extrémité est rejetée sur l’épaule ; leurs femmes ont le pagne ceint
autour des reins. — Les Nankana et les Dagari sont complètement nus ou
portent un petit tablier en cotonnade ou en peau ; leurs femmes ont une
ceinture faite de cordons de cuir et ornée de franges qui pendent par
devant, ou bien portent le pagne. — Les Birifo tantôt sont complètement
nus, maintenant leur verge relevée au moyen d’une ficelle passée autour
de la taille, tantôt usent d’une sorte de doigt de gant en cotonnade
dans lequel est inséré le membre viril ; ils portent comme coiffure un
chapeau de paille à fond conique et à bords plats ou bien une
calebasse ; les notables ont une peau de bête suspendue au cou et
rejetée sur le dos ; les femmes cachent leur nudité au moyen de deux
paquets de feuilles retombant l’un par devant et l’autre par derrière. —
Ce costume sommaire est à peu près celui de tous les Gourounsi
(Nioniossé, Nounouma, Sissala, Boussansé), sauf que le doigt de gant est
en général remplacé par un petit tablier de peau et que beaucoup de
notables ont adopté la blouse. — Les Bobo ont, soit le doigt de gant,
soit le tablier de peau ou de cotonnade. — Les Lobi et les Pougouli ont
le même costume que les Birifo. — Les Dian ont en général adopté la
blouse et la culotte. — Les Gan sont nus ou portent un _bila_. — Les
Lorho portent une sorte de tablier très spécial, dit « tablier
pakhalla », et leurs femmes portent le pagne. — Les Bariba ont le doigt
de gant ou le tablier de peau et les Soumba sont complètement nus ; les
femmes des uns et des autres portent des paquets de feuilles.
3o _Parure._ — La parure, surtout chez les femmes, est plus variée que
le vêtement et se spécialise davantage aussi selon les pays et les
tribus. Mais le cadre de cet ouvrage ne me permet pas de traiter à fond
ce sujet et je dois me contenter de signaler certains usages
particulièrement caractéristiques, et relatifs à des tatouages ou
mutilations plutôt ornementaux qu’ethniques.
Chez les peuples du Nord (Maures, Touareg, Peuls, Toucouleurs, Songaï,
Bozo, Soninké), ainsi que chez les Dioula, les femmes se bleuissent très
fréquemment les lèvres et les paupières avec de l’antimoine. — Chez les
Songaï, beaucoup d’hommes et de femmes portent des anneaux aux oreilles
et à la cloison du nez. — Chez les Banmana, un grand nombre de femmes
ont un anneau de cuivre ou d’argent passé dans la cloison du nez, et
beaucoup d’hommes ont une oreille percée. — Les mêmes modes existent
chez les Sénoufo ; de plus, chez ces derniers, les femmes portent
fréquemment dans les oreilles tantôt un simple cordonnet de cuir orné de
cauries tantôt toute une série de petits anneaux en cuivre recouvrant
tout l’ourlet et le lobe ; souvent aussi elles ont dans chaque narine
une petite boucle de cuivre et dans la lèvre inférieure un cône de
quartz, enchâssé la pointe en bas. — Chez les Dagari, les femmes
s’enfoncent dans la lèvre supérieure et parfois dans les deux un
bâtonnet ou un simple brin de paille ; il en est de même chez les
Nounouma, les Sissala et la plupart des Bobo. — Chez les Birifo et les
Lobi, c’est un disque d’ivoire ou de pierre que les femmes se logent
dans chaque lèvre.
Il me faut ajouter que, indépendamment des scarifications de la face
dont j’ai parlé plus haut et même chez les peuples qui n’en portent pas,
il est excessivement fréquent de rencontrer, sur les individus des deux
sexes, de petites cicatrices en forme de points en relief qui décorent
soit la nuque, soit la poitrine, soit le ventre, soit les reins, soit
les bras ou les cuisses. Certaines femmes surtout ont le corps presque
entier couvert de cicatrices de cette sorte, représentant les dessins
géométriques les plus variés. Le buste des femmes sénoufo et des femmes
nounouma est remarquable à cet égard, mais beaucoup de femmes songaï,
soninké et malinké n’ont que peu à leur envier sous ce rapport.
4o _Armement._ — Le fusil à pierre a été importé en de telles quantités
dans l’Afrique Occidentale depuis le XVIIe siècle, soit par le Maroc
soit par les côtes, qu’il est actuellement répandu à peu près partout.
Les fusils à piston, plus rares, sont cependant en assez grand nombre.
Malgré cela, beaucoup de populations, surtout dans la Boucle du Niger,
sont demeurées fidèles aux armes de leurs ancêtres. Ces armes sont : la
lance, répandue aujourd’hui encore chez les Touareg, les Peuls, les
Songaï, les Bariba, et aussi parmi nombre d’autres peuples chez lesquels
elle n’est plus guère qu’une parure ou un insigne de commandement ;
l’arc et les flèches à pointe de bois dur ou de fer, empoisonnées ou
non, encore en usage chez les Banmana, les Sénoufo et les Mossi, mais
surtout chez les Samo, les Dagari, les Birifo, les divers peuples
gourounsi, les Bobo, les Lobi, les Bariba et les Soumba ; le casse-tête,
en usage surtout chez les Sénoufo et les peuples de famille voltaïque ;
le couteau de jet en bois, qu’on ne rencontre guère — je le crois du
moins — que chez certains Sénoufo du cercle de Bobo-Dioulasso (et du
cercle de Korhogo à la Côte d’Ivoire) et des couteaux de jet en fer
encore en usage chez les Bariba. Quant aux épées et aux sabres, ils
existent à peu près partout, mais ne constituent guère des armes
véritables qu’entre les mains des Touareg : chez les autres peuples du
Haut-Sénégal-Niger, ils sont surtout des objets de parade, bien qu’un
certain nombre de meurtres soient commis à l’aide du sabre, comme aussi
d’ailleurs à l’aide de la hache des bûcherons ou de la simple houe des
cultivateurs.
=III. — Mentalité et genre de vie.=
Bien des caractères intellectuels et moraux, de même que bien des
caractères physiques et bien des phénomènes extérieurs de la
civilisation, sont communs à tous les peuples du Haut-Sénégal-Niger,
sans distinction de race ni de pays. Mais beaucoup aussi portent
l’empreinte de l’origine ethnique de chaque peuple ou du milieu
géographique, économique, politique, social et religieux dans lequel il
a évolué et qui a contribué puissamment à sa formation. Et ceci présente
une importance considérable, notamment pour ceux qui sont appelés à
administrer ces divers peuples.
Je chercherai, dans les lignes qui vont suivre, à résumer en quelques
mots les caractères les plus saillants de chacun des groupes ou peuples
du Haut-Sénégal-Niger, au double point de vue intellectuel et moral, en
indiquant de plus son genre de vie et ses aptitudes spéciales. Je ne me
fais aucune illusion sur ce que cette esquisse peut présenter de
défectueux et d’incomplet, mais je ne crois pas cependant m’éloigner
beaucoup de la vérité dans l’ensemble. Il demeure bien entendu que mes
observations ne s’appliquent qu’à la masse de chaque groupe ou peuple et
qu’il convient de tenir compte, là comme ailleurs, des exceptions
locales, tribales et individuelles.
Les _Maures de l’Azaouad_, plus nettement sémites que ceux du Hodh, sont
aussi plus exclusivement nomades ; surtout pasteurs et marabouts s’il
s’agit des Kounta, principalement guides et convoyeurs de caravanes ou
marchands de sel s’il s’agit des Bérabich, ils se transforment
facilement en guerriers ou en coupeurs de routes lorsque leurs besoins
ou les circonstances l’exigent. Les Bérabich, qui passent pour avoir
parmi tous les instincts les plus pillards, sont peut-être cependant
plus facilement disciplinables et se métamorphoseront plus aisément en
gendarmes, au jour prochain où ils y trouveront leur compte, tandis que
les Kounta, qui n’ont jamais cessé d’avoir des visées politiques,
accepteront plus difficilement de ne plus jouer un rôle actif dans les
destinées de la région de Tombouctou.
Les _Maures du Hodh_ forment un amalgame aussi bigarré au point de vue
moral qu’au point de vue physique : l’élément arabe, représenté par les
Beni-Hassân, semble n’avoir d’autre but que la guerre, guerre sainte
contre les infidèles ou simple razzia faite en vue de s’approprier les
moissons des sédentaires ou les troupeaux des pasteurs ; l’élément
berbère, assurément plus nombreux mais réduit en général à un état plus
ou moins accentué de vasselage, se livre surtout à l’élevage et au
commerce ; l’élément mixte enfin qui constitue les familles
maraboutiques, d’une culture intellectuelle plus élevée souvent qu’on ne
serait porté à le croire, s’appuie tantôt sur les guerriers et tantôt
sur les pasteurs, selon l’intérêt du moment, contribuant d’ailleurs à la
richesse générale par ses nombreux serfs, cultivateurs et artisans.
Fervents musulmans pour la plupart, les Maures du Hodh sont cependant en
général monogames, par tradition plutôt que par nécessité.
D’un islamisme très mitigé, sauf dans les familles ou sous-tribus
maraboutiques, les _Touareg_ se caractérisent surtout par un esprit
d’indépendance et d’ombrageuse fierté devenu légendaire ; plus
exclusivement monogames encore que les Maures, ils ont pour la femme une
déférence dont le résultat est de donner à celle-ci une importance
sociale très considérable ; de là sans doute leur réputation de peuple
chevaleresque, réputation qui, sous d’autres rapports, ne s’est pas
toujours vérifiée dans la pratique. Les Touareg ne sont, semble-t-il,
nomades que par nécessité et non par instinct atavique ; il est permis
de supposer que, les événements politiques entraînant une modification
des conditions économiques, un grand nombre d’entre eux reviendront, dès
qu’ils le pourront, à la vie mi-pastorale et mi-agricole qu’ont menée
autrefois leurs ancêtres dans le Nord de l’Afrique et qu’y mènent encore
leurs cousins de l’Atlas algérien et marocain.
Les _Peuls_ sont également remarquables par leur caractère indépendant,
mais leur fierté n’est pas telle qu’elle ne se soit pliée maintes fois
jusqu’à leur faire accepter auprès des Nègres une vie de domestiques et
presque de parias ; il semble que, pourvu qu’on les laisse vivre à leur
guise et qu’on n’intervienne pas dans leurs affaires intérieures, les
Peuls acceptent n’importe quelle situation sociale ou politique ; les
meilleurs musulmans d’entre eux n’éprouvent aucune répugnance à se louer
comme bergers au service d’un propriétaire infidèle ni même à fournir
des contingents guerriers à un prince païen contre un prince mahométan,
ainsi que le fait s’est produit lors des luttes des Banmana de Ségou
contre les Toucouleurs. En dehors des castes spéciales qui les entourent
sans se mêler réellement à eux, et bien que se livrant volontiers à la
chasse, les Peuls sont avant tout et essentiellement pasteurs ; ils le
sont plus et mieux certainement que les Maures et les Touareg et ont
pour leurs troupeaux des soins et une affection qu’on ne rencontre chez
aucune autre population de l’Afrique Occidentale. Quoique admettant la
polygamie en principe lorsqu’ils sont musulmans, ils pratiquent surtout
en fait la monogamie ; les femmes peules qui, comme les femmes touareg,
jouissent d’une très grosse influence sociale, se montrent d’ailleurs
hostiles à la polygamie, contrairement à ce qui a lieu chez les Nègres ;
il est constant d’autre part que les Peuls attachent à la fidélité de
leurs épouses une importance que les Noirs oublient volontiers en
échange d’une indemnité pécuniaire ; à noter en passant que, chez les
Peuls, ce sont les femmes qui traient les vaches, tandis que chez les
Noirs ce soin est dévolu aux hommes.
Les _Toucouleurs_, dont on a souvent méconnu le caractère nègre —
pourtant très net — en en faisant des métis de Peuls, se distinguent de
ces derniers au moral autant qu’au physique. Polygames comme tous les
Noirs de l’Afrique Occidentale quelle que soit leur religion, alors que,
quelle que soit également leur religion, les peuples de race blanche de
la même région ont tous une tendance marquée vers la monogamie, les
Toucouleurs sont sédentaires au même titre que leurs voisins mandé ;
quoique certains se livrent à l’élevage, ils n’ont pas pour leurs
troupeaux le culte que les Peuls ont pour les leurs, et leur occupation
principale est l’agriculture, que dédaignent au contraire les Peuls. Ils
ont été guerriers et le seraient encore à l’occasion ; de tout temps ils
ont été animés de l’esprit de conquête et de domination et, s’ils ont pu
être gouvernés momentanément par des dynasties étrangères — peules,
sossé et ouoloves —, ce fut parce que certaines de leurs familles
avaient trouvé, dans le fait d’attirer des étrangers au Tekrour et de
leur confier le sceptre, un moyen détourné de s’emparer pratiquement
elles-mêmes du pouvoir. Plus intelligents que les Peuls relativement aux
questions matérielles, ils ont par contre le cerveau beaucoup moins
développé en ce qui concerne la conception des idées abstraites et ils
ne pourraient ni élaborer ni peut-être comprendre certaines rêveries
poétiques dont les Peuls sont coutumiers. Indépendants, eux aussi, ils
ont de plus un orgueil qui leur est très particulier : ils font
d’excellents gradés dans nos troupes soudanaises, mais de déplorables
soldats s’ils sont placés sous les ordres de gradés appartenant à un
autre peuple que le leur. Presque tous sont musulmans, professent le
plus grand mépris pour les « païens » et comptent parmi les plus
fanatiques des Noirs islamisés.
Les _Songaï_, par l’aspect sous lequel ils se présentent aujourd’hui,
démentent le rôle brillant que d’aucuns leur ont attribué dans
l’histoire du Soudan. A vrai dire cette histoire s’est déroulée chez eux
mais presque en dehors d’eux : ils ont peu contribué à la faire et n’y
ont guère joué qu’un rôle passif. Si l’on excepte la caste des Sorko et
celle, peu nombreuse d’ailleurs, des chasseurs, qui ont toujours eu
l’une et l’autre des instincts pillards et conquérants et ont fourni
d’utiles contingents aux empereurs de Gao, les Songaï n’ont jamais
constitué un peuple guerrier ni dominateur : le soi-disant empire songaï
fut tour à tour gouverné par des princes berbères et des princes
soninké, sans parler des époques où il paya tribut ou rançon aux
Mandingues, aux Mossi et aux Touareg ; les rares souverains puissants
qui ont donné quelque prestige à cet empire devaient leur force à une
armée recrutée un peu partout, même parmi les Songaï, mais
principalement parmi des captifs d’origine mossi, bariba et banmana ; il
suffit au pacha Djouder de se présenter avec quelques centaines de
mousquets pour voir ce fameux empire songaï se dissiper en fumée, alors
que, plus tard, le sultan Er-Rachid n’osa même pas se mesurer avec
l’armée de l’empire banmana naissant. La masse du peuple songaï,
composée d’agriculteurs sans défense et de médiocre valeur
intellectuelle, fut sans cesse le jouet malheureux des invasions, des
razzias et des révolutions de palais qui désolèrent les rives du bas et
du moyen Niger jusqu’à l’époque de l’intervention européenne ; le nombre
des esclaves d’origine songaï qui ont alimenté la population noire du
Sahara central et de l’Algérie témoigne de la misérable existence qui
fut celle de ce peuple depuis sans doute les débuts de sa formation. Le
fait que leur langue est devenue la langue commerciale du moyen Niger,
la langue de Tombouctou et de Dienné, n’est aucunement dû à un caractère
dominateur ou civilisateur qui ne fut jamais celui des Songaï ; il est
dû surtout à l’extraordinaire simplicité de cette langue et aussi à ce
qu’elle était l’idiome des bateliers entre les mains desquels devaient
nécessairement passer toutes les transactions commerciales de la région.
Les _Mandé du Nord_ forment, au point de vue mental et social, un groupe
à peu près homogène, dans lequel les _Bozo_ constituent une fraction
spéciale, de peu d’importance numérique d’ailleurs, fraction devenue
peuple mais qui n’était sans doute au début qu’une sorte de caste de
navigateurs et de pêcheurs analogue à celle des Somono chez les Mandé du
Centre. Les caractères généraux des _Soninké_ et des _Dioula_ sont
sensiblement les mêmes : intelligents, actifs, s’assimilant facilement
les civilisations et les langues étrangères ainsi que les techniques des
divers métiers et professions, doués du génie commercial et du goût des
voyages, presque tous musulmans, dévots et même fanatiques lorsque leur
intérêt l’exige mais pratiquant au contraire la plus large tolérance
lorsque c’est nécessaire, guerriers et conquérants à l’occasion quoique
d’un caractère plutôt pacifique et ne s’attaquant jamais qu’à plus
faible qu’eux-mêmes, établissant du reste plus généralement leur
domination par la diplomatie que par la force, moins attachés à leur sol
que la généralité des Nègres et s’expatriant avec la plus grande
facilité, pratiquant l’agriculture surtout par l’intermédiaire de leurs
esclaves et de leurs serfs ou vassaux mais se livrant de préférence eux-
mêmes au négoce ou à l’industrie (tissage, teinture, etc.), de caractère
assez versatile quoique fier et orgueilleux, naturellement attirés vers
les progrès extérieurs de la civilisation et désireux d’acquérir une
richesse qui leur permette de tenir un rang brillant dans la société,
les Soninké et les Dioula sont appelés plus que d’autres à contribuer à
la diffusion des idées nouvelles et, par là même, ils peuvent nous être
ou utiles ou nuisibles, selon la nature du courant qu’ils croiront avoir
intérêt à répandre.
C’est avec eux que se termine la liste des peuples du Haut-Sénégal-Niger
gagnés par l’influence islamique, liste qui ne comprend en réalité que
les Maures, les Touareg, les Toucouleurs, les Songaï et la majorité des
Peuls et des Mandé du Nord. On rencontre bien encore quelques musulmans
chez les Mandé du Centre et, par ci par là, chez les autres populations,
mais il ne s’agit plus que d’infimes groupements ou même d’exceptions
individuelles et l’on peut dire, d’une façon générale, que la
civilisation musulmane n’a jamais touché profondément les peuples que
nous allons maintenant passer en revue et que, la plupart du temps, elle
ne les a même pas effleurés. Ils représentent donc davantage le type
soudanais primitif, au moral comme au physique.
Les _Mandé du Centre_ offrent dans leur ensemble une homogénéité moins
parfaite que les Mandé du Nord, peut-être simplement parce qu’ils sont
beaucoup plus nombreux et ont dû se séparer, dès les débuts de la
période historique, en des courants divers de développement politique et
social. Tous cependant ont en commun, avec tous les autres Noirs du
Soudan non islamisés d’ailleurs, un très profond attachement au sol
natal et, quelles que soient leurs différences de caractère, tous sont
avant tout et par dessus tout agriculteurs ; ceux demeurés les plus
primitifs et les plus individualistes, comme certains Malinké, sont
également chasseurs ; le commerce semble peu en honneur chez eux et ne
dépasse pas en général les limites d’échanges purement locaux,
nécessités par les besoins journaliers de l’alimentation ; par contre
les professions manuelles, soit qu’elles demeurent le privilège de
castes spéciales, soit qu’elles soient ouvertes à tous, absorbent une
part notable de leur activité. Les _Kâgoro_ et les _Banmana_ se montrent
entre tous énergiques et travailleurs ; les _Malinké_ et les _Foulanké_,
plus intelligents peut-être et moins têtus, sont aussi de caractère plus
guerrier, quoique les Banmana aient prouvé, dans le passé comme dans le
présent, qu’ils peuvent devenir aussi bien que les Malinké, sinon aussi
vite, les meilleurs soldats du monde ; le petit peuple des Khassonkè
semble être, de tous les Mandé du Centre, le moins doué d’énergie, le
plus mou, mais aussi le plus malléable.
Chez les _Mandé du Sud_, par contre, — au moins chez ceux du Haut-
Sénégal-Niger — nous rencontrons la plus grande diversité, ce qui ne
doit point nous étonner si nous réfléchissons à la façon dont se sont
constituées les petites fractions dispersées de ce groupe mal défini.
Les _Diallonké_ ne diffèrent pas très sensiblement des Malinké qui les
avoisinent ; les _Samo_, cultivateurs et chasseurs, rappellent par
beaucoup de côtés les Banmana auxquels ils rattachent en partie leur
origine, bien que le voisinage des populations voltaïques ait eu sur eux
une influence considérable ; de même, les _Samorho_ ne se distinguent
pas toujours très aisément des Sénoufo et des Bobo qui les entourent et
les _Sia_ se sont souvent presque identifiés avec les Dioula.
Les _Sénoufo_ sont par excellence des hommes de la glèbe ; ils
rappellent beaucoup les Banmana, mais apparaissent comme des Banmana
demeurés très primitifs. Profondément attachés au sol, travailleurs
patients et méthodiques, de goûts simples et frustes, résignés avec
fatalisme, se soumettant facilement aux ordres de l’autorité comme aux
coups du sort quand ils ne peuvent faire autrement mais s’y soustrayant
par la fuite ou la force d’inertie lorsqu’ils en ont la faculté, sujets
à des accès de colère sauvage comme il arrive aux gens habituellement
froids et calmes, d’une intelligence généralement au-dessous de la
moyenne mais cultivable et capable de progresser au contact d’un milieu
favorable, très arriérés quant à la civilisation extérieure mais adroits
de leurs mains et aptes aux travaux industriels comme aux travaux
agricoles, peu idoines par contre aux opérations commerciales, par
dessus tout calmes et patients, ils constituent un peuple éminemment
propre à fournir la main-d’œuvre sans initiative mais facilement
dirigeable dont le développement d’un pays neuf a surtout besoin.
Beaucoup des traits du caractère sénoufo se retrouvent chez les peuples
de la _famille voltaïque_, notamment l’attachement au sol et les
aptitudes agricoles et industrielles, mais l’étendue considérable du
domaine de cette famille et les conditions d’existence variées qui se
présentent sur les différentes parties de ce domaine ont amené des
spécialisations dans le caractère moral des divers groupes comme dans
les manifestations extérieures de leur civilisation. — Le _groupe tombo_
se distingue entre tous par son amour farouche de l’indépendance, les
qualités qu’il a montrées durant des siècles pour la conserver et le
succès qui a couronné ses efforts ; on pourrait presque résumer sa
politique nationale dans cette phrase : « Nous n’allons pas chez les
autres, les autres ne viendront pas chez nous. » — Les peuples du
_groupe mossi_ sont loin de présenter tous les mêmes caractères : les
_Mossi_ proprement dits, les _Yansi_ et les _Gourmantché_ montrent une
énergie guerrière et une faculté dominatrice qui semble manquer souvent
aux _Nankana_ et aux _Dagari_, en même temps qu’ils sont notablement
plus avancés en civilisation que ces derniers ; quant aux _Birifo_,
leurs caractères moraux comme leurs caractères physiques sont si
analogues à ceux des Lobi qu’on les distinguerait difficilement de ceux-
ci, n’était qu’ils parlent la même langue que les Dagari. — Le _groupe
gourounsi_ au contraire présente une certaine homogénéité ; plus
farouches et plus primitifs que les Mossi, plus jaloux de se garder de
tout contact étranger, plus individualistes aussi, les peuples de ce
groupe manifestent les mêmes aptitudes agricoles et la même énergie
guerrière ; s’ils n’ont pu réussir comme les Mossi à constituer des
états forts et puissants et s’ils ont eu souvent à pâtir des razzias de
leurs voisins, cela tient, non pas à une apathie individuelle
inexistante, mais au contraire à un sentiment d’individualisme trop
marqué qui les a toujours empêchés de s’unir en vue de résister à un
ennemi commun. — Le _groupe bobo_ présente des analogies morales très
étroites avec le peuple sénoufo, mais fait preuve d’une tendance plus
accentuée vers l’individualisme et l’isolement. — Les _Lobi_, comme les
Birifo, sont des paysans guerriers : agriculteurs remarquables et
chasseurs habiles, ils ne vont aux champs qu’armés de leurs flèches
aussi bien que de leurs instruments de labour ; en fait, on ne les
conçoit pas sans leurs armes : non contents de vider par la guerre les
petites querelles de tribu à tribu ou de village à village, ils en
arrivent à s’attaquer de maison à maison et leur vie se passe sur un
perpétuel qui-vive ; si étrange que cela puisse paraître, ces conditions
d’existence ne semblent pas influer de manière notable sur leur calme
insouciance habituelle non plus que sur la prospérité relative de leur
pays, qui renferme des champs aussi bien tenus que ceux des Sénoufo.
Comme les Mossi et les Dagari, les Lobi possèdent d’assez jolis
troupeaux, mais, pas plus que les Mossi ni les Dagari, ils ne peuvent
être considérés comme des éleveurs. Les _Pougouli_, les _Dian_ et les
_Gan_ semblent d’un naturel plus paisible que les Lobi et les premiers
se livrent volontiers au commerce. — Les _Lorho_ sont trop peu nombreux
pour avoir conservé une individualité nationale bien marquée. — Les
_Bariba_ allient à l’énergie physique et guerrière des Mossi et des Lobi
le caractère individualiste des Gourounsi, moins nettement prononcé
peut-être chez eux que chez les _Soumba_.
Pour nous résumer, nous pouvons dire que la population du Haut-Sénégal-
Niger se partage en deux grandes fractions, numériquement très inégales.
Dans le Nord, d’une façon générale, habitent des peuples appartenant à
la race blanche ou ayant subi plus ou moins l’influence des familles de
race blanche, musulmans pour la plupart, les uns nomades ou semi-
nomades, les autres sédentaires mais se déplaçant sans difficulté et
voyageant beaucoup, adonnés à l’élevage ou au commerce plutôt qu’à
l’agriculture, d’un niveau intellectuel relativement élevé et d’une
civilisation extérieure relativement avancée ; ces peuples (Maures,
Touareg, Peuls, Toucouleurs, Songaï, Mandé du Nord) forment ensemble le
quart environ de la population totale de la colonie. Les trois autres
quarts, professant à peu près exclusivement la religion animiste et
appartenant tous uniquement à la race noire, peuplent d’une manière
générale le Sud de la colonie et la plupart des régions où la densité de
la population est la plus considérable ; tous agriculteurs et
sédentaires, souvent chasseurs, ils ne s’éloignent pas volontiers de
leur sol natal, ont peu de contact avec les populations voisines, ne se
sont guère laissé pénétrer par elles et sont par suite demeurés plus
proches de l’état primitif de la race nègre : ce sont les Mandé du
Centre et du Sud, les Sénoufo et les nombreux peuples de la grande
famille voltaïque.
* * * * *
DELAFOSSE Planche XII
[Illustration : _Cliché Froment_
FIG. 23. — Groupe de femmes Mossi.]
[Illustration : _Cliché Bouchot_
FIG. 24. — Guerriers Nankana.]
TROISIÈME PARTIE
_Les langues._
[Illustration : Carte 6. — Familles linguistiques du Haut-Sénégal-
Niger.]
CHAPITRE PREMIER
=Classification et répartition des langues du Haut-Sénégal-Niger=
* * * * *
=I. — Nomenclature et classification.=
J’ai parlé suffisamment, je crois, de la formation historique des
diverses langues du Haut-Sénégal-Niger, en traitant des origines des
peuples, pour n’avoir pas à y revenir ici et je me contenterai pour
l’instant d’examiner ces idiomes, tels qu’ils existent actuellement, et
de rechercher comment il convient de les classer.
Ainsi que j’ai eu l’occasion de le dire plus haut, une classification
linguistique est beaucoup plus aisée à établir qu’une classification
ethnique ; si celle que je vais proposer en ce qui concerne le Haut-
Sénégal-Niger ne peut être considérée que comme une ébauche provisoire,
cela tient seulement à l’état encore trop rudimentaire de notre
documentation à l’égard d’un certain nombre de langues et dialectes.
J’ai cru devoir adopter une terminologie qui corresponde, au moins pour
la généralité des cas, à celle employée dans ma classification ethnique.
J’ai donc réparti les idiomes divers entre plusieurs _familles
linguistiques_ qui peuvent se subdiviser en _groupes_, ces derniers se
composant de _langues_ qui, à leur tour, comprennent des _dialectes_ et
des _sous-dialectes_.
J’entends par « famille linguistique » un ensemble de langues qui,
quoique souvent très différentes les unes des autres au point de vue
grammatical et surtout à celui du vocabulaire, peuvent cependant être
rapportées toutes à une origine commune et présentent entre elles des
analogies de principe nettement définies. Il peut se faire qu’une
famille n’ait pas cessé de conserver une parfaite homogénéité ; il peut
se faire aussi que, dans le cours des âges, soit par suite des
différences des milieux dans lesquels ont évolué ses diverses fractions,
soit en raison d’influences étrangères qui se sont exercées plus ou
moins selon les endroits, divers courants se soient formés dans une même
famille, dont les aboutissements constituent ce que j’appelle des
« groupes » : l’origine initiale des divers groupes d’une famille est
commune, mais la formation de chacun s’est accomplie selon un processus
spécial.
J’appelle « langue » un idiome qui a des caractéristiques suffisantes
pour vivre son existence propre au milieu des langues voisines et former
une unité à part ; les différentes langues d’un même groupe, et même
celles de deux groupes d’une même famille, sont évidemment parentes,
tant par leur vocabulaire que par leur syntaxe et leur morphologie, mais
elles constituent cependant des idiomes distincts, à tel point qu’un
individu parlant l’une de ces langues ne comprendra pas, à moins
d’études spéciales ou d’un contact prolongé, les gens parlant l’une des
autres. Mais deux idiomes ne présentant entre eux que des différences
toutes superficielles, différences consistant en expressions ou
locutions d’une spécialisation toute locale et surtout en variantes
phonétiques, ne constituent pas deux langues distinctes : ce ne sont
plus que des « dialectes » d’une même langue ; deux individus parlant
chacun l’un de ces dialectes pourront, avec plus ou moins de facilité,
se comprendre entre eux, au moins en gros, dès leur premier contact.
Enfin des différences encore moins profondes, encore plus localisées,
n’arrivent à constituer que de simples « sous-dialectes ».
D’une façon générale mais non absolue, une famille linguistique
correspond le plus souvent à une famille ethnique, un groupe
linguistique à un groupe ethnique, une langue à un peuple, un dialecte à
une tribu ou à une fraction géographique d’un peuple, un sous-dialecte à
une sous-tribu ou sous-fraction. Mais je ne saurais trop insister sur ce
point qu’une telle correspondance est sujette en l’état actuel à de
nombreuses exceptions : tel peuple en effet ou telle fraction de peuple,
appartenant dans son ensemble à une famille ethnique donnée, peut
parfaitement avoir abandonné sa langue propre pour adopter celle d’un
peuple appartenant à une autre famille : je citerai seulement deux cas
typiques, celui des Peuls d’origine sémitique parlant aujourd’hui une
langue nègre et celui des Soninké de Dienné qui ne parlent plus que le
songaï. D’autre part, un peuple originellement unique peut s’être
subdivisé en plusieurs peuples aujourd’hui distincts, sans pour cela que
la langue mère se soit subdivisée en autre chose que de simples
dialectes : c’est le cas des Banmana, des Malinké et des Dioula, dont
l’ensemble constitue trois peuples différents au point de vue ethnique,
bien que les idiomes parlés par eux ne soient que des dialectes d’une
même langue. Enfin il peut arriver que deux tribus n’appartenant pas au
même peuple parlent deux sous-dialectes d’un même dialecte, tandis que
deux tribus d’un même peuple peuvent parler deux dialectes si différents
qu’ils mériteraient presque d’être considérés comme deux langues
distinctes : certains Malinké du Ouassoulou par exemple parlent, avec
des différences à peine perceptibles, le même dialecte que les Dioula,
tandis que certains Malinké de la Gambie parlent un dialecte nettement
distinct du malinké du haut Niger. Il y a là toute une série de
phénomènes assez complexes dans lesquels les raisons d’ordre historique,
géographique et surtout économique ont joué un rôle bien plus
considérable que les causes d’ordre purement ethnique.
Il me faut rappeler en outre qu’une famille linguistique, comme une
famille ethnique, peut très bien ne se composer que d’un groupe unique ;
parfois même elle ne comprend qu’une seule langue. D’autres fois, nous
rencontrerons des familles qui, quoique riches en groupes et en langues,
ne sont représentées dans la région qui nous occupe que par l’un
seulement de leurs groupes ou par une de leurs langues.
Divers essais de classification des langues de l’Afrique Occidentale ont
été tentés ; jusqu’à ces derniers temps, ils n’étaient guère basés que
sur des comparaisons de mots et étaient souvent, ou arbitraires, ou
purement géographiques. Tout récemment l’école allemande, représentée
notamment par Hartmann, Lippert, Meinhof, Struck et Westermann pour le
domaine des langues africaines, a jeté les bases d’une classification
plus rationnelle[249]. Les derniers travaux de quelques maîtres de cette
école répartissent les langues de l’Afrique — Madagascar et les parlers
créoles non compris — en cinq familles : sémitique, hamitique (à
laquelle sont rattachées les langues hottentotes), bantoue, soudanaise
et buschmann. En ce qui concerne les langues du Haut-Sénégal-Niger, la
même école les classe dans les trois familles sémitique, hamitique et
soudanaise, en rattachant le peul, comme le touareg, à la famille
hamitique. Il y a là un point qui me semble absolument inadmissible, je
veux parler du rattachement à la famille hamitique de la langue peule,
qui ne présente à peu près aucune des caractéristiques des langues
hamitiques et dont au contraire toutes les caractéristiques principales
se retrouvent dans les langues proprement nègres, soit soudanaises soit
bantoues[250].
D’autre part il me paraît un peu prématuré de ranger dans une famille
unique des langues telles que le ouolof, le songaï, le mandingue et le
mossi, pour ne parler que de celles se rattachant au sujet du présent
ouvrage : assurément ces diverses langues, comme le peul d’ailleurs,
offrent ensemble bien des points communs, mais le plus souvent elles
n’en offrent pas plus les unes vis-à-vis des autres que chacune d’elles
n’en présente vis-à-vis des langues bantoues ; toutes sont des langues
nègres, mais c’est là leur seul trait d’union. Si l’on veut tenir compte
de ce trait d’union, il faudrait adopter une « famille nègre », dans
laquelle le bantou ne constituerait qu’un seul groupe, au même titre que
le mandé par exemple. Mais je préfère subdiviser la « famille
soudanaise » de MM. Struck et Westermann, qui n’est en somme qu’un
groupement surtout géographique, en un certain nombre de familles
linguistiques réelles, dont chacune mérite à mon sens ce nom de
« famille », au même titre que la famille bantoue ou, dans un autre
domaine, la famille sémitique.
Certains membres de l’école allemande ont cru aussi devoir rattacher le
haoussa à la famille hamitique : je me permettrai, là encore, de ne pas
partager leur manière de voir ; je ne nie aucunement l’empreinte
considérable exercée par les langues hamitiques sur le haoussa,
empreinte que j’ai signalée moi-même à diverses reprises ; mais je
considère le haoussa, non pas comme une langue hamitique influencée par
des langues soudanaises — théorie de M. Meinhof —, mais comme une langue
nègre influencée par le voisinage des langues hamitiques, ce qui est
assez différent.
Quoi qu’il en soit, mes études personnelles m’ont amené à répartir entre
sept familles linguistiques distinctes les langues parlées actuellement
par les indigènes de la colonie civile du Haut-Sénégal-Niger. Si nous y
ajoutons les langues les plus importantes parlées par les étrangers
(ouolof et haoussa), nous arrivons au total de _neuf familles
linguistiques_ pour un pays peuplé de moins de cinq millions
d’habitants : ce total peut paraître énorme, mais il n’étonnera pas ceux
qui ont étudié la question sur place et qui savent quelle tour de Babel
est l’Afrique Occidentale. Encore la colonie du Haut-Sénégal-Niger est-
elle relativement moins richement partagée, sous le rapport de la
diversité des langues, que certaines autres colonies voisines ; la Côte
d’Ivoire en particulier, à laquelle on n’attribue guère plus de deux
millions d’habitants, abrite à elle seule six familles linguistiques
distinctes, sans compter les langues étrangères.
Les neuf familles linguistiques du Haut-Sénégal-Niger sont :
1o la _famille sémitique_, représentée par une seule de ses langues,
l’_arabe_ ;
2o la _famille hamitique_, représentée par deux langues du _groupe
berbère_ : le _zenaga_ et le _tamacheq_ ou langue des Touareg ;
3o la _famille tekrourienne_, qui ne renferme à ma connaissance qu’une
seule langue : le _foulfouldé_ ou _poular_, ou langue des Peuls et des
Toucouleurs ;
4o la _famille songaï_, qui ne renferme elle aussi qu’une seule langue :
le _songaï_ ;
5o la _famille mandé_, représentée par ses trois groupes[251] :
A. _groupe mandé-tamou_ (deux langues : _bozo_ et _soninké_) ;
B. _groupe mandé-tan_ (deux langues : _kâgoro_[252] et mandé
proprement dit ou _mandingue_, avec ses quatre dialectes _banmana_,
_khassonkè_, _malinké_ et _dioula_)[253] ;
C. _groupe mandé-fou_ (trois langues : _soussou_ ou diallonké,
_samorho_ et _sia_, et quatre dialectes mal définis : le _blé_, le
_natioro_, le _ouara_ et le _sembla_)[254] ;
6o la _famille sénoufo_, qui ne renferme qu’une seule langue, le
_sénoufo_, possédant de nombreux dialectes dont dix au moins parlés au
Haut-Sénégal-Niger (le _bamâna_ ou dialecte des Minianka, le _siénérhè_,
le _tagba_, le _mbouin_, le _karaboro_, le _komono_, le _nanergué_, le
_folo_, le _tourka_ et le _sémou_)[255] ;
7o la _famille voltaïque_, représentée par ses sept groupes :
A. _groupe tombo_ (trois langues : _tombo_, _dogom_ et _déforo_) ;
B. _groupe mossi_ (quatre langues parlées au Haut-Sénégal-Niger : le
_môrhé_ ou _mossi_ (auquel se rattachent le dialecte mossi parlé par
les _Samo_ et le dialecte des _Yansi_), le _gourmantché_, le _nankana_
et le _dagari_ (auquel se rattache le dialecte _birifo_)[256] ;
C. _groupe gourounsi_ (trois langues parlées au Haut-Sénégal-Niger :
le _nounouma_ (auquel se rattache sans doute le dialecte des
_Nioniossé_), le _sissala_ et le _boussansé_)[257] ;
D. _groupe bobo_, ne renfermant qu’une seule langue, le _bobo_ (quatre
dialectes : _kian_, _tara_, _boua_ et _niénigué_) ;
E. _groupe lobi_ : deux langues, le _lobi_ et le _dian_, plus deux
dialectes, le _gan_ et le _pougouli_, qui se rattachent
vraisemblablement à la langue dian ;
F. _groupe koulango_ : une seule langue, le koulango, représentée au
Haut-Sénégal-Niger par le dialecte _lorho_ ;
G. _groupe bariba_ : deux langues parlées au Haut-Sénégal-Niger, le
_bariba_ et le soumba, ce dernier représenté par le dialecte
_takamba_[258].
8o la _famille sénégalaise_, représentée par l’un de ses groupes, le
_groupe ouolof_, qui ne comprend lui-même qu’une langue, le _ouolof_,
parlée au Haut-Sénégal-Niger par des colonies ouoloves assez
nombreuses[259] ;
9o la _famille nigéro-logonaise_[260], représentée par la principale de
ses langues, le _haoussa_, parlée par quelques colonies haoussa et de
nombreux voyageurs et commerçants.
Il y a lieu d’ajouter à cette liste les cinq dialectes parlés par les
_Padorho_, les _Dorhossié_, les _Tiéfo_, les _Toussia_ et les _Vigué_,
dialectes qui sont à rattacher probablement soit à la famille sénoufo
soit à la famille voltaïque.
Cela porte le nombre des idiomes parlés dans le Haut-Sénégal-Niger à _31
langues_ et à _30 dialectes_ connus, sans compter les dialectes qui
restent à découvrir et les nombreux sous-dialectes locaux.
=II. — Répartition géographique, ethnique et numérique[261].=
Nous allons examiner maintenant de quels groupements ethniques les
langues et dialectes énumérés ci-dessus sont les idiomes nationaux et en
même temps quel est le domaine géographique propre de chaque famille ou
groupe linguistique ; nous chercherons aussi à définir le domaine réel
de certaines langues qui sont parlées par d’autres indigènes que ceux
dont elles constituent l’idiome maternel.
1o _Famille sémitique (arabe)._ — L’arabe est parlé dans l’Azaouad, le
Hodh et le Nord du Sahel : il y est la langue maternelle, non seulement
des Maures d’origine arabe (Kounta, Bérabich et Beni-Hassân), mais aussi
de la presque totalité des Maures d’origine berbère, qui ont depuis
longtemps abandonné l’usage du zenaga, ainsi que de tous les Harrâtîn.
De plus l’arabe est parlé, en outre de leur langue propre, par les
Soninké Azer habitant les localités sahariennes et par beaucoup de
Songaï et de Touareg de Tombouctou et des environs de cette ville ; il
est compris en outre par un certain nombre de Songaï, de Soninké, de
Peuls, etc., habitant dans le voisinage des Maures et entretenant avec
eux des relations commerciales. Toutefois le domaine de l’arabe, en tant
que langue parlée tout au moins, est fort restreint dans le Haut-
Sénégal-Niger ; si son aire géographique est étendue, il ne faut pas
oublier qu’elle couvre surtout des régions à peu près inhabitées, et il
convient de se souvenir qu’il est rare de trouver au Soudan des gens
parlant l’arabe en dehors des Maures. On peut estimer à 120.000 au
maximum le nombre des indigènes de la colonie parlant l’arabe, dont
104.000 Maures et Harrâtîn dont il est la langue maternelle, 10.000
Soninké de la zone saharienne et 6.000 individus de familles ethniques
diverses. — Il est à noter que les Maures du Hodh donnent à la langue
qu’ils parlent le nom de _hassânia_ ou _hassâni_ (langue des Beni-
Hassân) et non pas le nom de _arabia_ (langue arabe) ; ils réservent
cette dernière expression pour l’arabe littéral.
2o _Famille hamitique (groupe berbère)._ — Le _zenaga_ est encore parlé
par quelques fractions des Maures de la Mauritanie, notamment dans les
sous-tribus maraboutiques des Oulad-Daïmân et des Idao-el-hadj, mais,
dans la partie du Hodh dépendant du Haut-Sénégal-Niger, bien rares sont
les familles ayant conservé l’usage du berbère. Il s’en rencontre
cependant quelques-unes chez les Idao-Aïch et peut-être chez d’autres
tribus, sans que le nombre des gens parlant le zenaga dans le Haut-
Sénégal-Niger dépasse vraisemblablement 3 à 4.000 individus au grand
maximum. Mais, si le zenaga a à peu près disparu du Sahara Soudanais en
tant que langue vivante, son empreinte y est demeurée profonde : on la
retrouve dans les noms de lieux, presque tous berbères, et dans les
termes nombreux qu’elle a fait passer dans l’arabe hassânia, ainsi que,
bien qu’à un degré moindre, dans quelques langues nègres (le soninké
notamment).
Le _tamacheq_ ou _tamacherht_ au contraire n’a pas disparu : il est
encore parlé par tous les Touareg et leurs Iklân ou Bella. En dehors des
gens dont il constitue la langue maternelle, il semble n’être compris
que de très rares individus. On peut donc estimer à 60.000 au maximum
(dont 57.000 Touareg et Bella) le nombre des indigènes du Haut-Sénégal-
Niger parlant le tamacheq.
3o _Famille tekrourienne (peul)._ — Le peul, qu’il serait peut-être plus
logique d’appeler le toucouleur, est parlé à la fois par les quelque
38.000 Toucouleurs qui se sont installés dans le Haut-Sénégal-Niger et
par les 404.700 Peuls, Rimaïbé et Silmimossi. Le domaine de cette langue
est géographiquement très étendu en raison de l’éparpillement des Peuls
à travers le Soudan, mais il est, comme le domaine de ce peuple lui-
même, excessivement morcelé. De plus, il est assez rare que le Peul soit
compris par des gens dont il n’est pas la langue maternelle : c’est une
langue répandue en beaucoup de régions du Soudan parce qu’on rencontre
des Peuls un peu partout, mais ce n’est pas une langue d’échange. On
peut estimer à 450.000 environ le nombre des individus parlant le peul
dans le Haut-Sénégal-Niger, dont 443.000 pour lesquels il constitue la
langue maternelle.
Bien que la langue peule soit une, elle renferme, en raison même de la
dispersion des gens qui la parlent, un nombre assez considérable de
dialectes : le plus pur de tous semble être celui parlé par les
Toucouleurs, qui observent beaucoup plus scrupuleusement que la
généralité des Peuls les règles morphologiques et syntaxiques les plus
caractéristiques de la langue ; parmi les dialectes spéciaux qui se sont
créés chez les Peuls du Haut-Sénégal-Niger, on peut citer ceux du Sahel,
du Massina, de la haute Volta Noire, des pays mossi, du Liptako, etc.
Enfin il convient de mentionner une sorte de dialecte banal, participant
un peu de tous les autres, employé par les Peuls et Toucouleurs qui
voyagent beaucoup ; ce dialecte banal leur permet de se faire comprendre
aisément dans les diverses régions qu’ils traversent.
4o _Famille songaï (langue songaï)._ — Le songaï se présente sous un
tout autre aspect que celui du peul : les Songaï proprement dits (Arma,
Sorko et Gabibi) ne dépassent guère le nombre de 100.000 au Haut-
Sénégal-Niger (101.582 d’après les recensements de 1909). Mais je ne
crois pas m’avancer trop en disant qu’ils forment à peine le quart de la
population parlant leur langue. Tout d’abord le songaï est devenu la
langue maternelle d’un nombre appréciable de Soninké à Dienné et dans la
région du Massina ; de plus il est parlé et compris, en outre de leurs
langues propres, par presque tous les indigènes habitant à proximité du
Niger depuis Mopti jusqu’à Say : Bozo, Soninké, Banmana, Tombo, Peuls,
Touareg, etc. Il constitue dans toute cette région une véritable langue
internationale, la _koïra-kiné_ ou « langue du pays », dont on use pour
toutes les relations commerciales ou politiques. Je croirais volontiers
que plus de 400.000 indigènes du Haut-Sénégal-Niger comprennent
couramment le songaï.
5o _Famille mandé._ — Le _bozo_ n’est sans doute guère parlé que par les
Bozo eux-mêmes, c’est-à-dire par 15.000 individus environ. Il se divise
cependant en plusieurs dialectes, notamment ceux de Dia, du Massina et
du Pondori, plus un dialecte mélangé de banmana et de songaï qui est
parlé dans la région du Bara et près de Niafounké.
Le _soninké_, non seulement n’est pour ainsi dire pas parlé en dehors
des Soninké, mais n’est même pas parlé par tous les Soninké : sur les
245.392 individus représentant ce peuple dans le Haut-Sénégal-Niger,
plus de 40.000 ont abandonné leur langue pour le dioula (ceux de la
Boucle du Niger et notamment du Dafina), 10.000 au moins l’ont
abandonnée pour le songaï (cercles de Dienné, Mopti, Niafounké), plus de
30.000 pour le banmana (cercles de Koutiala, San, Ségou, Bamako, etc.)
et environ 10.000 pour le malinké (Sud du cercle de Kayes notamment) ;
en sorte qu’il n’en demeure guère que 135.000 ayant conservé l’usage de
leur langue. Chose digne de remarque, ceux qui se trouvent isolés parmi
les Maures sont restés plus fidèles à leur idiome national que ceux qui
se sont répandus dans le Sud et l’Est du Soudan.
Le _kâgoro_ n’est plus parlé aujourd’hui que par une dizaine de milliers
d’individus au maximum ; la plupart des Kâgoro d’ailleurs parlent le
dialecte banmana (Kaarta et Kaniaga), et quelques-uns le soninké
(Bakounou), en outre de leur langue.
Quant au _mandingue_, comprenant les quatre dialectes khassonkè,
banmana, malinké et dioula, il est la langue maternelle d’environ
1.070.000 indigènes du Haut-Sénégal-Niger : 11.191 Khassonkè, 538.450
Banmana, 146.733 Malinké, 106.066 Foulanké parlant le dialecte malinké,
218.820 Dioula, 8.450 Boron et plus de 40.000 Soninké parlant le
dialecte dioula. Mais ce n’est pas tout : dans toutes les régions où les
Mandé du Centre ou les Dioula forment la majorité de la population,
c’est-à-dire dans les cercles de Sokolo, Ségou, Bamako, Kita, Bafoulabé,
Kayes, Satadougou, Bougouni, Sikasso, la langue mandingue s’est propagée
avec une telle force qu’elle est comprise et parlée par l’immense
majorité, sinon la totalité, des autres habitants, en outre de leurs
idiomes respectifs (arabe, peul, soninké, kâgoro, soussou, samorho,
sénoufo) ; de plus, le banmana s’est répandu dans de nombreux districts
du Sahel et de la rive droite du Bani où cependant les Banmana ne sont
qu’en nombre relativement restreint ; le dioula est devenu la langue
commerciale de presque toute la moitié occidentale de la Boucle du
Niger, au Sud du domaine du songaï ; enfin il s’est constitué dans le
Sud-Ouest de la Boucle et dans la vallée du haut Niger une sorte de
dialecte banal qu’on appelle _kan-gbê_ « la langue blanche, la bonne
langue », sorte de synthèse de la langue mandingue que parlent tous les
voyageurs et que tout le monde comprend plus ou moins le long des
grandes voies commerciales. Aussi je crois demeurer encore au-dessous de
la vérité en estimant à 1.500.000 au minimum le nombre des indigènes du
Haut-Sénégal-Niger possédant l’usage de la langue mandingue, c’est-à-
dire presque au tiers de la population totale de la colonie.
Le _soussou_ n’est parlé que par les 9.824 Diallonké des cercles de
Satadougou et de Kita, le _samorho_ par les 23.705 Samorho des cercles
de Sikasso et de Bobo-Dioulasso, le _sia_ par 6.000 individus, le _blé_
par 1.035, le _natioro_ par 2.745, le _ouara_ par 7.000 et le _sembla_
par 8.000 ; ces cinq derniers idiomes sont localisés dans le cercle de
Bobo-Dioulasso.
6o _Famille sénoufo (langue sénoufo)._ — Le sénoufo est une de ces
langues qui ne se sont pas répandues en dehors de leur domaine
national ; il n’est parlé au Haut-Sénégal-Niger que par les Sénoufo eux-
mêmes, mais, ces derniers atteignant le chiffre de 343.470, il s’ensuit
que leur langue est encore l’une des plus parlées de la colonie. Au
point de vue de leur importance numérique, les dialectes sénoufo
viennent dans l’ordre suivant : bamâna ou minianka 129.312, siénérhè
81.273, mbouin 31.875, folo 23.790, tourka 21.205, karaboro 18.535,
tagba, 17.170, nanergué 11.260, komono 5.605 et sémou 3.445.
DELAFOSSE Planche XIII
[Illustration : _Cliché Delafosse_
FIG. 25. — Groupe de Dioula.]
[Illustration : FIG. 26. — Un Khassonkè.]
7o _Famille voltaïque._ — Les langues du groupe tombo sont, semble-t-il,
strictement limitées au domaine propre des peuples du groupe ethnique
correspondant, c’est-à-dire à la région montagneuse du Nord-Ouest de la
Boucle et aux plaines qui l’avoisinent immédiatement. Le _tombo_ y est
parlé par 120.000 individus environ, le _dogom_ par 5 à 6.000 et le
_déforo_ par 12.000.
Parmi les langues du groupe mossi, le _môrhé_, ou langue mossi
proprement dite, s’est répandu non seulement parmi les 1.262.277
indigènes qui constituent aujourd’hui le peuple mossi, mais encore, avec
des variantes dialectales assez peu sensibles, parmi les 48.707 Yansi et
le plus grand nombre des 75.232 Samo[262] : il est donc actuellement la
langue maternelle de plus de 1.387.000 individus. De plus, il sert de
langue courante dans tous les pays où s’est portée l’influence politique
des empires du Yatenga et de Ouagadougou et est parlé, en outre de leur
langue maternelle, par la presque totalité des Dioula des cercles de
Ouahigouya et Ouagadougou (105.000 environ), par les Silmimossi (15.000
au minimum), par un grand nombre de Peuls et de Rimaïbé (20.000
environ), de Nioniossé (20.000 environ) et de Boussansé (25.000
environ). En dehors des zones habitées ou gouvernées par les Mossi eux-
mêmes, leur langue est comprise encore par beaucoup de commerçants
soninké, dioula et haoussa, et par beaucoup d’indigènes dont les idiomes
nationaux sont très voisins du mossi (Gourmantché, Nankana, Dagari). On
peut donc évaluer à 1.600.000 environ le nombre des habitants de la
colonie parlant le mossi, ce qui place cet idiome, par ordre
d’importance numérique, au même rang que le mandingue et même un peu au-
dessus de cette dernière langue. Toutefois, au point de vue de l’aire
géographique d’extension et de l’importance en tant que langue d’échange
international, le mandingue vient incontestablement au premier rang. —
Le _gourmantché_ est parlé par 150.000 individus environ, le _nankana_
par 20.000 et le _dagari_, en y comprenant le dialecte birifo, par plus
de 105.000.
Les différents dialectes qui se rattachent à la langue _nounouma_
(dialectes des Nioniossé, des Kipirsi, des Nounouma proprement dits,
etc.) sont parlés, à titre de langue nationale, par plus de 150.000
individus et, de plus, en outre de leur langue propre, par un certain
nombre de Dagari et de Pougouli : on peut chiffrer à 160.000 le nombre
des indigènes parlant cette langue. Le _boussansé_ est la langue
maternelle de plus de 105.000 individus ; le _sissala_ n’est guère
compris que par 7 à 8.000 indigènes.
Le _bobo_ ne s’est pas répandu beaucoup en dehors des Bobo eux-mêmes ;
on peut donc évaluer à 228.000 environ le nombre des individus parlant
cette langue. Le dialecte _tara_ vient en tête, parlé par plus de
102.000 Bobo-Oulé ; le _boua_ vient ensuite avec plus de 62.000 Bobo-
Fing, puis le _kian_ avec 36.666 Bobo-Gbê et enfin le _niénigué_ avec
24.817 Bobo-Niénigué.
Les langues et les dialectes du groupe lobi ne sont guère compris que
des peuples ou tribus dont ils constituent les idiomes nationaux, soit
62.050 individus pour le _lobi_, 5.950 pour le _dian_ proprement dit,
5.550 pour le _pougouli_ et 1.100 seulement pour le _gan_ (cercle de
Gaoua).
Le dialecte _lorho_ de la langue koulango n’est représenté que par les
4.000 Lorho du cercle de Gaoua.
Les langues du groupe bariba ne sont parlées au Haut-Sénégal-Niger que
par 5.000 indigènes environ, dont 4.497 _Bariba_, et 540 _Takamba_ de
langue soumba.
Les dialectes des tribus non classées des cercles de Bobo-Dioulasso et
Gaoua n’ont qu’une assez médiocre importance : le _toussia_ est parlé
par 10.045 individus, le _dorhossié_ par 3.700, le _vigué_ par 2.790, le
_tiéfo_ par 2.000 et le _padorho_ par 500.
8o _Famille sénégalaise (ouolof)._ — La langue ouolove n’a qu’une
extension très restreinte dans le Haut-Sénégal-Niger : en dehors des
3.205 Ouolofs établis à demeure en divers points de la colonie, elle est
comprise par quelques autres étrangers originaires du Sénégal et par un
certain nombre de Toucouleurs et Soninké du cercle de Kayes ; elle est
surtout en usage parmi les bateliers qui font le service de la
navigation entre Kayes et Saint-Louis. Au total, je ne crois pas qu’elle
soit comprise par plus de 6 à 7.000 indigènes du Haut-Sénégal-Niger.
9o _Famille nigéro-logonaise (haoussa)._ — Il en est tout autrement du
haoussa : les Haoussa établis à demeure dans la colonie ne sont pas
nombreux, mais ceux qui y voyagent pour affaires et qu’on appelle
généralement _Maraba_ dans la Boucle du Niger le sont bien davantage,
qu’ils viennent du Haoussa propre en traversant le Niger du côté de Say
ou de leurs très importantes colonies de la Côte d’Or et du haut Togo.
Leur langue en tout cas s’est largement répandue dans le Sud-Est de la
Boucle, où elle fait suite au mandingue comme langue d’échange, la
limite entre les deux zones d’extension passant à peu près par le
méridien de Ouagadougou. Le haoussa est la langue des marchés et
l’idiome des voyageurs dans une partie du Gourounsi, dans l’Est du Mossi
et surtout chez les Boussansé et dans les cercles de Fada-n-Gourma et de
Say. L’évaluation du nombre des indigènes du Haut-Sénégal-Niger
comprenant le haoussa est assez difficile ; je crois pourtant pouvoir
estimer ce nombre à une centaine de milliers d’individus au minimum.
_Statistiques comparées._ — Si nous voulons maintenant résumer en
quelques tableaux comparatifs les données qui viennent d’être exposées,
nous trouverons que les neuf familles linguistiques se présentent au
Haut-Sénégal-Niger, par rang d’importance, dans l’ordre suivant, en ne
tenant compte que des individus, tribus ou peuples dont la langue
maternelle appartient à chacune des familles indiquées :
1o famille voltaïque, avec environ 2.385.000 ressortissants.
2o — mandé, — 1.290.000 —
3o — tekrourienne, — 443.000 —
4o — sénoufo, — 344.000 —
5o — songaï, — 111.000 —
6o — sémitique, — 105.000 —
7o — hamitique, — 60.000 —
8o — sénégalaise, — 4.000 —
9o — nigéro-logonaise, — 2.000 —
Si maintenant l’on tient compte du nombre total des gens comprenant
chaque idiome, que celui-ci soit ou non leur parler maternel, les 31
langues en usage au Haut-Sénégal-Niger se classent comme suit :
1o mossi 1.600.000 (dont 1.262.277 Mossi propres).
2o mandingue 1.500.000 (dont 1.029.710 Mandé du Centre et
Dioula).
3o peul 450.000
4o songaï 400.000 (dont 101.582 Songaï seulement).
5o sénoufo 344.000
6o bobo 228.000
7o nounouma 160.000
8o gourmantché 150.000
9o soninké 135.000 (sur 245.392 Soninké).
10o arabe 120.000
11o tombo 119.000
12o dagari 106.000
13o boussansé 105.000
14o haoussa 100.000 (dont à peine un millier de
Haoussa propres).
15o lobi 62.000
16o tamacheq 60.000
17o sia 25.000 (en y comprenant les dialectes
connexes).
18o samorho 24.000
19o nankana 20.000
20o bozo 15.000
21o dian 12.500 (en y comprenant les dialectes
connexes).
22o déforo 12.000
23o kâgoro 10.000
24o soussou 10.000 (dialecte des Diallonké).
25o sissala 8.000
26o ouolof 7.000
27o dogom 6.000
28o bariba 4.500
29o koulango 4.000 (dialecte lorho).
30o zenaga 3.500
31o soumba 500 (dialecte takamba).
Dialectes non classés 19.000
Enfin il peut être intéressant de connaître quelles sont les langues
dominantes dans chacune des circonscriptions administratives. A cet
égard, nous constatons que : l’arabe domine dans la zone saharienne et
la résidence de Kiffa ; le soninké et le peul dans le cercle de Nioro,
avec une tendance du mandingue vers la prédominance ; le mandingue et le
soninké dans le cercle de Goumbou, où le peul tient aussi une place
importante ; le mandingue dans le cercle de Sokolo ; le peul dans le
cercle de Niafounké, le mandingue et le songaï lui disputant la
prééminence ; le songaï dans les cercles de Tombouctou et de Hombori, où
le tamacheq tient une place importante ; le peul dans le cercle de Dori,
avec le mossi, le tamacheq et le déforo comme langues secondaires ; le
tombo dans le cercle de Bandiagara, où le peul tient une place assez
importante ; le peul dans les cercles de Mopti et de Dienné, avec le
mandingue et le songaï comme langues secondaires ; le mandingue dans les
cercles de Ségou, Bamako, Kita, Bafoulabé, Kayes, Satadougou et
Bougouni ; le mandingue aussi dans le cercle de Sikasso, avec le sénoufo
et le samorho comme langues secondaires ; le sénoufo dans le cercle de
Koutiala, avec le mandingue comme langue secondaire ; le bobo dans la
circonscription de San, avec le mandingue et le sénoufo comme langues
secondaires ; le bobo et le mandingue dans le cercle de Koury, avec le
peul et le nounouma comme langues secondaires ; le mossi dans les
cercles de Ouahigouya et Ouagadougou, avec le mandingue, le peul et le
nounouma comme langues secondaires pour les deux cercles et, en plus, le
boussansé, le nankana et le haoussa pour le cercle de Ouagadougou ; le
gourmantché dans le cercle de Fada-n-Gourma, avec le mossi et le haoussa
comme langues secondaires ; le dagari et le lobi dans le cercle de
Gaoua, avec plusieurs langues ou dialectes secondaires ; le sénoufo dans
le cercle de Bobo-Dioulasso, avec le mandingue, le bobo et de nombreux
idiomes comme langues secondaires.
=III. — Langues écrites et langues parlées.=
1o _L’arabe écrit._ — Des 31 langues en usage dans le Haut-Sénégal-
Niger, une seule mérite le titre de langue écrite : c’est l’arabe. Et
encore il serait peut-être plus exact de dire, quelque paradoxal que
cela puisse paraître, qu’aucune des 31 langues parlées dans le Haut-
Sénégal-Niger, y compris l’arabe, ne mérite le titre de langue écrite,
mais que, en plus et en dehors de ces langues, il en existe une 31e qui
s’écrit et ne se parle pas : l’arabe écrit. En effet il serait difficile
de prétendre que l’arabe hassânia, que parlent les Maures, s’écrive ; au
Soudan comme au Maghreb et ailleurs, il existe en réalité deux types de
langue arabe : la langue parlée, qui diffère assez notablement selon les
régions, tant au point de vue du vocabulaire qu’au point de vue de la
phonétique, et que l’on ne peut rendre par l’écriture, et la langue
écrite qui, elle, est la même partout, à quelques idiotismes locaux
près, et qui n’est jamais parlée, sauf par quelques docteurs prétentieux
dans les leçons qu’ils donnent à leurs disciples. On sait que l’arabe
parlé élude presque toutes les voyelles brèves, supprime la plupart des
flexions désinencielles et par suite les déclinaisons et presque tous
les temps et modes des verbes et n’emploie qu’un nombre restreint de
vocables et de formes dérivées, tandis que l’arabe écrit, même sous la
plume du vulgaire, demeure fidèle à la plupart des règles morphologiques
et syntaxiques de la langue littérale. Au Soudan peut-être plus
qu’ailleurs, la différence est profonde entre les deux langues, non
seulement au point de vue de la grammaire et de la lexicologie, mais
aussi relativement à l’usage spécial qui est fait de chacune d’elles.
Les Maures, les Harrâtîn et les quelques milliers de Soninké que j’ai
signalés plus haut comme parlant l’arabe ne font usage dans leur
conversation que du _hassânia_, c’est-à-dire d’un dialecte parlé assez
impur, fortement mélangé de vocables berbères, mais ne s’éloignant pas
énormément par ailleurs du dialecte en usage dans le sud-oranais. Le
plus grand nombre d’entre eux ne savent ni lire ni écrire et l’arabe
n’existe pour ceux-là qu’en tant que langue parlée. Quant aux docteurs,
aux marabouts et à leurs disciples, ils parlent le même _hassânia_ que
les autres, mais ils se servent pour écrire de l’arabe correct, auquel
ils réservent, comme je l’ai dit précédemment, le nom de _arabia_. Il
n’est pas rare d’entendre un Maure dire en excellent arabe parlé : _La
’âref el-’arâbia_ « je ne sais pas l’arabe », ce qui dans sa pensée veut
dire : « Je ne sais pas écrire l’arabe » ou « je serais incapable de
comprendre de l’arabe écrit ».
Quant aux Noirs musulmans répandus un peu partout dans la colonie du
Haut-Sénégal-Niger, il en est fort peu parmi eux qui soient capables de
soutenir une conversation en arabe, alors qu’un très grand nombre lisent
avec facilité l’arabe écrit et écrivent eux-mêmes couramment et
correctement ; je ne serais même pas étonné que le nombre des lettrés
fût, proportionnellement, plus élevé chez les musulmans noirs — les
Soninké et les Dioula en particulier — que chez les Maures. Ceux de ces
lettrés noirs qui ont acquis une grande pratique de l’arabe écrit et se
sont assimilé un nombre assez considérable de mots et de formes, — et
ceux-là, je le répète, sont beaucoup plus nombreux qu’on ne le croit
couramment, — arrivent à parler arabe, avec quelque difficulté, il est
vrai, mais en disant ce qu’ils veulent dire ; seulement l’arabe qu’ils
parlent est l’arabe écrit et les gens de langue arabe — les Maures dans
l’espèce — ne les comprennent pas, à moins qu’ils ne soient eux-mêmes
des lettrés de profession.
Tandis que l’arabe parlé est localisé à peu près au pays des Maures et
n’occupe que le dixième rang sur l’échelle de répartition numérique des
langues du Haut-Sénégal-Niger, l’arabe écrit possède au contraire une
importance considérable : connu et pratiqué par les lettrés musulmans de
toutes races, il est la véritable et la seule langue littéraire du
Soudan ; sa connaissance permet à des quantités d’indigènes vivant dans
un milieu d’ignorance d’acquérir un degré d’instruction relatif mais
fort appréciable ; elle développe d’autant mieux leur mentalité que,
pour être acquise, elle a nécessité une gymnastique considérable de
l’esprit et des efforts prodigieux de mémoire et d’application : il ne
faut pas oublier en effet que les étudiants soudanais ne disposent
d’aucun dictionnaire ni d’aucune grammaire et que c’est à force de
lectures et d’exercices qu’ils arrivent à amasser leur bagage de
connaissances littéraires ; si mince que soit ce bagage, je ne puis pour
ma part m’empêcher d’admirer les efforts qui ont dû être déployés pour
son acquisition. Il est regrettable seulement que les bibliothèques des
lettrés soudanais ne renferment guère que des traités d’exégèse
religieuse ou des ouvrages relatifs à des formules de prière, des récits
de miracles ou des discussions sur des points insignifiants de droit
canonique ; l’histoire n’y occupe qu’une place très secondaire, les
sciences et la littérature proprement dite en sont complètement exclues.
Au point de vue pratique, la connaissance de l’arabe écrit permet aux
lettrés de langues différentes de correspondre facilement entre eux et
de se recommander les uns aux autres, par des sortes de sauf-conduits,
ceux de leurs amis qui vont voyager dans des pays lointains. Cette
facilité de correspondre entre eux est certainement l’une des
principales forces des musulmans du Soudan, vis-à-vis des animistes
privés de ce moyen de communication comme aussi vis-à-vis de l’autorité
européenne. Il paraît bien établi d’autre part que tous les bienfaits
d’ordre intellectuel et moral que l’on attribue parfois à l’influence de
la religion musulmane sont dûs, non pas à cette religion en elle-même,
mais uniquement au fait qu’elle a été l’occasion de la diffusion parmi
les Noirs de la connaissance et de l’usage d’une langue littéraire.
Il ne faudrait pas cependant s’exagérer le nombre des Soudanais sachant
lire et écrire l’arabe, j’entends de ceux capables de comprendre ce
qu’ils lisent et écrivent et de composer quelque chose d’original, ne
fût-ce qu’une simple missive, en arabe. Aucune statistique n’a été faite
encore à cet égard, mais je crois que, le jour où il sera possible d’en
faire une, on s’apercevra que sur les 1.139.000 et quelques musulmans du
Haut-Sénégal-Niger, il n’y a guère plus de 20 à 25.000 individus en état
d’écrire une lettre renfermant autre chose que des souhaits et des
formules de politesse. Je crois également que les deux tiers au moins de
ces lettrés appartiennent à la race noire, l’autre tiers étant fourni
par les familles maraboutiques du Hodh et de l’Azaouad.
2o _Existe-t-il au Haut-Sénégal-Niger des langues écrites en dehors de
l’arabe ?_ — J’ai par avance répondu négativement à cette question.
Cependant il serait inexact de dire que l’arabe soit la seule langue du
Haut-Sénégal-Niger qui s’écrive : j’ai dit seulement et je maintiens que
l’arabe est la seule langue de la colonie méritant le titre de « langue
écrite ». On rencontre bien quelques spécimens écrits de quatre autres
langues — le tamacheq, le zenaga, le peul et le haoussa —, mais ils sont
en trop petit nombre et d’un caractère trop spécial pour que ces langues
puissent revendiquer l’appellation de langues écrites, au moins en ce
qui concerne le Haut-Sénégal-Niger.
Le _tamacheq_ possède un alphabet spécial, aujourd’hui bien connu, dont
les caractères de forme géométrique (cercles, rectangles, lignes droites
et points) portent le nom de _tifinarh_. La connaissance de ces
caractères n’est que très peu généralisée chez les Touareg en général et
elle est excessivement rare chez les Touareg du Soudan et du Sahara
Soudanais. Quelques femmes seulement en détiennent l’usage et s’en
servent pour tracer des devises sur des tambours, des boucliers de cuir
ou autres objets ; on rencontre parfois sur des rochers des inscriptions
en _tifinarh_, mais les descendants de ceux qui les ont tracées sont
incapables de les lire. Cet alphabet, qui ne possède aucun moyen de
rendre la plupart des voyelles et se montre inférieur sous ce rapport à
l’alphabet arabe lui-même, est par ailleurs excessivement défectueux.
S’il existe quelques lettrés chez les Touareg, au moins dans les
familles maraboutiques, ils se servent pour écrire de la langue et de
l’alphabet arabes.
Les Maures qui font encore usage du _zenaga_ ont désappris complètement
le maniement des caractères libyco-berbères qu’emploient encore, quoique
d’une manière restreinte, les Touareg ; comme les tribus de langue
berbère d’Algérie et du Maroc, c’est des caractères arabes qu’ils se
servent pour transcrire leur langue, mais ce procédé lui-même est à peu
près inusité au Haut-Sénégal-Niger. Les quelques Maures parlant le
zenaga que l’on rencontre en cette colonie, ou bien sont complètement
illettrés, ou bien connaissent l’arabe écrit, et alors c’est de cette
dernière langue qu’ils usent lorsqu’ils veulent confier quelque chose au
papier.
Quant au _peul_ et au _haoussa_, il arrive que des lettrés musulmans
parlant ces langues les écrivent au moyen de l’alphabet arabe, en
donnant à certains caractères de cet alphabet une valeur conventionnelle
spéciale ou en modifiant la valeur de tel ou tel caractère au moyen de
points diacritiques supplémentaires, de façon à adapter à peu près
l’alphabet arabe à la phonétique de ces langues. Ils ont même inventé un
signe spécial — un point épais placé au dessous de la ligne d’écriture —
pour représenter la voyelle _é_, qui n’a pas de signe correspondant en
arabe et qui est d’un usage fréquent en peul et en haoussa. Mais, même
ainsi modifié, l’alphabet arabe est encore bien défectueux pour rendre
les sons de langues aussi différentes des langues sémitiques que le sont
le peul, le haoussa et toutes les langues nègres d’ailleurs ; la
fréquence des voyelles, leur variété, leur importance morphologique, la
quantité et la valeur des nasalisations constituent des obstacles qu’il
est bien difficile de surmonter avec un instrument aussi peu approprié à
l’expression des phonèmes vocaliques et nasaux que le système graphique
des Arabes. De plus, il n’existe entre les lettrés peuls ou haoussa des
diverses régions du Soudan aucune entente ni aucune possibilité
d’entente sur les moyens à employer pour remédier aux inconvénients du
système ; en sorte que, à part quelques pratiques qui se sont
généralisées à peu près partout — comme la représentation de la voyelle
_é_ par un point épais et celle du _d_ spécial des Peuls par un _thâ_ —,
les procédés diffèrent selon les pays et même, dans un pays donné, selon
les individus, et il n’est pas rare qu’une page écrite en peul ou en
haoussa soit à peu près inintelligible pour tout autre que celui qui l’a
écrite. Comme d’autre part il est pratiquement nécessaire, pour être
capable de transcrire du peul ou du haoussa en caractères arabes, de
connaître au préalable l’arabe écrit lui-même, la plupart des lettrés
préfèrent se servir tout bonnement de cette dernière langue ; ils y sont
d’autant plus portés que, s’ils ont à écrire à un correspondant parlant
une autre langue que la leur, la lettre écrite en peul ou en haoussa ne
serait pas comprise de ce correspondant tandis que la lettre écrite en
arabe le sera toujours. Cependant, comme je le disais, on rencontre
quelques spécimens de peul et de haoussa transcrits en caractères
arabes : ce sont pour la plupart de petits poèmes imités ou traduits de
l’arabe ; ce sont parfois aussi des lettres échangées entre deux Peuls
ou deux Haoussa dont l’un réside en un pays où sa langue n’est pas
comprise et qui peuvent, en usant de ce système, préserver mieux le
secret de leur correspondance qu’en se servant de la langue arabe.
Aucune des autres langues du Haut-Sénégal-Niger, à ma connaissance,
n’est écrite même occasionnellement[263]. Ce n’est pas à dire qu’il
n’existe pas de lettrés chez les Songaï, les Mandé, les Ouolofs, etc. ;
mais, lorsque ces lettrés veulent confier quelque chose au papier, c’est
toujours de la langue arabe qu’ils se servent et non pas de leur langue
propre. Tout au plus transcrivent-ils, dans le cours d’une lettre
rédigée en arabe et au moyen de caractères arabes parfois modifiés à la
façon des Peuls et des Haoussa, des mots de leur langue maternelle dont
ils ignorent l’équivalent arabe ou encore des titres ou des noms
propres. Parfois aussi les instituteurs musulmans, pour se rappeler le
sens d’une expression arabe peu usuelle qu’ils auront à expliquer à
leurs élèves, transcrivent en marge du texte arabe, ou dans
l’interligne, la traduction de cette expression en langue indigène. Mais
cela ne peut à aucun titre constituer une littérature.