Dienné et de Sansanding se répandirent à San et dans les environs, puis
de là au Yatenga d’une part et au Dafina de l’autre, essaimant des
colonies éparses jusque du côté de Gao et de Say vers l’Est et dans la
haute Côte d’Ivoire (Samatiguila et Odienné notamment) vers le Sud[220].
C’est d’une de ces colonies, composée de Silla et de Touré, que devait
sortir à la fin du XVe siècle la dynastie des _askia_ de Gao. Au XVIIe
siècle, sous le règne de Nabasséré, souverain du Yatenga, trois Soninké
de langue songaï, nommés Sana, Sidiki et Marhan, vinrent de Saraféré à
Bissigué, près de Ouahigouya, pour s’y livrer à la culture de l’indigo ;
leurs descendants s’installèrent en différents points du Yatenga et du
Mossi, où ils sont teinturiers et commerçants et sont aujourd’hui
considérés comme des Songaï. Dans le Dafina, les Soninké acquirent, vers
la fin du XVIIIe et le commencement du XIXe siècles, une importance
politique assez considérable, qui favorisa leur rayonnement dans la
Boucle de la Volta Noire, et particulièrement dans le pays des Bobo-
Niénigué. Tous ces Soninké de la Boucle du Niger sont plus généralement
désignés aujourd’hui sous le nom de _Marka_ (Marassé chez les Mossi).
A l’Ouest du haut Niger, une famille soninké du Galam, appartenant au
clan royal des Sempré (Soumpara ou Simbara), quitta les rives du Sénégal
vers le milieu du XVe siècle pour retourner au Bagana et, s’étant
installée à mi-chemin entre Ségala et Bassikounou, y fonda le village de
Kala, qui fut plus tard appelé Sokolo. Environ quatre siècles plus tard
— vers 1832 d’après Tautain — un certain nombre de Soninké de Sokolo
vinrent dans le Nord du Bélédougou, s’y installèrent avec l’autorisation
du chef banmana de Toubakoro, qui dépendait lui-même du chef banmana de
Gana (près Banamba), et fondèrent là les colonies marka de Touba-koura
ou Touba, de Banamba, de Kiba, de Kérouané, de Médina ; quelques-uns
allèrent jusqu’au bord même du Niger, à Niamina, où ils se mêlèrent à
des Soninké Koumba venus de Sansanding, qui avaient déjà fondé cette
ville de Niamina depuis un certain temps, près du lieu où se trouvait
autrefois la capitale du Mali.
D’autres familles soninké du Galam (Sakho et Silla notamment) avaient
quitté aussi le Sénégal vers le milieu du XVIe siècle (1534 d’après
Barros), à la suite d’une guerre avec les Toucouleurs du Fouta dans
laquelle ces derniers, sous le commandement de l’empereur de la dynastie
peule fondée par Koli Galadio, firent de grands massacres de Soninké et
de Mandingues dans le Gadiaga et le Boundou. Ces familles s’enfoncèrent
dans le Sud du Boundou et du Bambouk et gagnèrent la haute Gambie, le
Fouta-Diallon et le Ouassoulou.
Si nous jetons maintenant un coup d’œil rétrospectif sur les
circonstances — un peu embrouillées parfois — qui motivèrent ou
accompagnèrent les différentes migrations et la formation du peuple
soninké, nous nous apercevrons que ce peuple, dans son état actuel, est
l’un des plus mélangés du Soudan Français. Sans doute fort peu
différents au début de leurs congénères les Mandé du Centre, ils s’en
distinguent aujourd’hui de façon notable par le caractère moral, par le
physique et par la langue. Leur long et intime contact avec les Judéo-
Syriens, les Berbères, les Peuls et — plus récemment — les Maures Beni-
Hassân, a eu suffisamment d’influence sur eux — au moins sur la fraction
de leur peuple demeurée au Sahel — pour que Léon l’Africain ait pu les
considérer comme se rattachant aux Libyens et pour que Sa’di ait pu
confondre certaines de leurs tribus avec les Zenaga. D’autre part, ceux
qui ont subi, dans le Diennéri et la région des lacs, l’influence
songaï, ont pu être pris pour des Songaï, de même qu’il est assez
difficile à première vue de distinguer les Marka de la Boucle des
Dioula, ceux du haut Niger des Banmana, ceux du Ouassoulou des Malinké
ou des Foulanké. Cependant, même là où ils ont abandonné leur langue,
ils forment encore une unité ethnique distincte, où domine le type mandé
primitif, mais où l’élément de race blanche (et particulièrement
l’élément sémitique) a laissé une trace fortement marquée au moral peut-
être plus qu’au physique[221].
3o _Dioula._
Les Dioula proviennent assurément de la même souche que les Soninké,
mais ils se sont séparés d’eux avant que ces derniers aient été modifiés
par leur contact dans le Nord du Sahel avec les Judéo-Syriens et les
Maures, et c’est pour cela qu’ils ont mieux conservé le type mandé
primitif et que leur langue ne se différencie que très peu de celle des
Malinké et est en tout cas beaucoup plus voisine des dialectes mandé du
centre qu’elle ne l’est du soninké. Ils l’affirment eux-mêmes
implicitement en disant que leur nom, _Dioula_, signifie « du fond, de
la souche primitive ». Mais, au point de vue de leur origine, c’est aux
Mandé du Nord qu’il convient de les rattacher, ainsi que l’a très bien
démontré celui qui les a étudiés le premier et qui les connaît le mieux,
M. Binger.
Sans doute la formation du peuple dioula doit remonter aux premières
migrations soninké qui se portèrent vers le Diennéri avant même la
fondation de l’éphémère royaume du Ouagadou, migrations dont nous avons
relevé la trace dans la légende de Digna, au début du VIIIe siècle. Les
Kounaté qui se fixèrent à Dioboro vers la fin du même siècle ou le début
du IXe, après la dispersion du Ouagadou, fournirent sans doute un
deuxième élément aux origines des Dioula. En tout cas ces derniers, que
toutes leurs traditions font venir de Dienné, étaient déjà répandus dans
toute la Boucle du Niger et jusque sur la basse Volta avant la fondation
définitive de Dienné par les Soninké-Nono en 1240, puisque nous les
trouvons fortement installés à Bégho[222], près du coude Sud de la Volta
Noire et de la lisière septentrionale de la grande forêt, dès le XIe
siècle ; ils étaient même déjà en partie musulmans à cette époque,
d’après la tradition, alors que les Berbères soudanais ne l’étaient
encore qu’en minorité et que les Soninké de Dienné et du Diaga ne
devaient se convertir en masse que vers le début du XIVe siècle.
Grands voyageurs et habiles commerçants plus encore que leurs cousins
soninké, les Dioula sont peut-être, de tous les Mandé, ceux qui ont
fourni le plus grand nombre de pèlerins ayant visité La Mecque : ce fait
peut expliquer leur islamisation ancienne et rapide, islamisation qui
s’est ralentie d’ailleurs durant les derniers siècles. Il faut tenir
compte aussi d’un autre phénomène : à part de rares exceptions, les
Dioula n’ont jamais habité que des villes, isolées au milieu de
populations autochtones agricoles et de religion animiste ; cela leur a
permis de se sentir davantage les coudes et d’organiser des foyers
religieux et économiques qui sont devenus d’autant plus forts qu’ils
étaient plus isolés et ne pouvaient se maintenir que par le prestige
moral qu’exerçaient les Dioula sur les indigènes les entourant.
A une époque plus récente — à partir des XVe et XVIe siècles sans doute
et jusqu’à nos jours — des Soninké de Sansanding, de San et de Ségou
vinrent grossir les colonies dioula de la Boucle, qui étaient nombreuses
déjà dans le Mossi, le Dafina, les pays bobo et sénoufo et le Nord de la
Côte d’Ivoire (Mankono, Kadioha, Bong, Kong, etc.). La plupart des
Dioula du pays samo y seraient venus de Ségou vers 1760, sous le règne
du _nâba_ Kango ; le chef de cette migration, nommé Mamourou, serait
parti de Toubara (cercle actuel de Ségou) pour aller à Louta (cercle
actuel de Bandiagara), où il serait mort. Ses quatre fils (Mohammadou,
Abdoulkadari, Bakari et Kiba) émigrèrent de Louta à Gomboro (cercle
actuel de Ouahigouya), où ils se livrèrent au commerce et vécurent en
bonne intelligence avec les Samo ; ceux-ci les protégèrent même contre
l’empereur de Ségou Ngolo Diara qui, vers 1780, fit une expédition au
Yatenga dans le but de ramener les Dioula à Ségou, but qui ne fut pas
atteint.
Vers la fin du XIXe siècle, Kong était une ville de plus de 15.000 âmes,
devenue le centre principal des Dioula et la capitale d’un véritable
Etat fédéral habité par des populations fort diverses mais dont les
Dioula détenaient le gouvernement. La destruction complète de cette
ville par Samori en avril 1895 détermina l’exode de la plupart des
Dioula, sous la conduite de leurs chefs du clan Ouatara, vers Bobo-
Dioulasso, qui était une dépendance de Kong depuis Farama-Oulé (1860) ;
ils fondèrent près de Bobo-Dioulasso plusieurs gros villages, entre
autres celui de Dassalami ou Dar-es-salam, qui devinrent rapidement
florissants. Après l’occupation de la région de Kong par les Français en
1898 et la pacification du pays, quelques familles dioula revinrent
s’établir sur les ruines de leur ancienne capitale avec Yamoriba
Ouatara, mais la plupart demeurèrent autour de Bobo-Dioulasso avec
Pinntièba Ouatara.
Malgré la cohésion de leurs petits groupements et de leurs
agglomérations urbaines, les Dioula ne purent manquer d’introduire parmi
eux nombre d’étrangers, surtout lorsque, devenus riches, ils acquirent
beaucoup d’esclaves. Aussi actuellement les Dioula sont-ils fortement
mélangés d’éléments voltaïques au Mossi et d’éléments sénoufo dans les
régions de Bobo-Dioulasso et de Sikasso. Cependant certaines familles
semblent s’être conservées à peu près pures : ce sont en général celles
qui sont entièrement musulmanes et qui n’ont pas adopté la coutume des
scarifications du visage ; les autres, plus ou moins métissées
d’autochtones, d’un islamisme assez tiède et souvent même professant la
religion locale, sont désignées par les Dioula purs sous le nom de
_Sonongui_ ou _Sorongui_, que les interprètes traduisent souvent par
« musulmans buveurs de _dolo_ »[223] mais dont l’étymologie exacte ne
m’est pas connue.
Les _Boron_, _Bolon_ ou _Blon_, qu’on rencontre en certaines régions du
Sud-Ouest de la Boucle et qu’on apparente aux Dioula, seraient des
descendants d’une caste de chasseurs qui aurait accompagné la plus
ancienne migration dioula. Ils n’ont pas en général embrassé l’islamisme
et n’ont pas atteint le degré de civilisation auquel sont parvenus les
autres Dioula.
=VIII. Mandé du Centre.=
1o _Kâgoro._ — Dans les temps primitifs, les Kâgoro devaient être les
autochtones du Bagana : il est fort probable que les sauvages
_Bagama_[224] signalés par Bekri au Sud-Ouest de Ghana et les _Baganes_
des premiers voyageurs portugais n’étaient autres que des Kâgoro. Leur
domaine devait s’étendre à l’Ouest et au Sud-Ouest du Diagha ou Diaga,
séparant le berceau des Soninké de celui des Malinké. Leur pays fut
envahi à de nombreuses reprises par les migrations soninké, il fut le
théâtre des luttes que se livrèrent les Soninké Sossé et les Malinké,
enfin il devint l’un des centres les plus actifs de la colonisation
banmana : tout cela expliquerait pourquoi les Kâgoro actuels, tout en
ayant fidèlement conservé le type physique et moral des agriculteurs
mandé primitifs et ressemblant par là étroitement aux Banmana, parlent
un dialecte qui présente des affinités indéniables avec la langue
soninké.
Le plus grand nombre des Kâgoro primitifs s’est d’ailleurs fondu dans le
sein des Soninké, des Banmana, des Malinké et des Foulanké, et ceux qui
ont gardé leur individualité ethnique ne constituent qu’un groupe fort
restreint, éparpillé aujourd’hui dans le Bakounou, le Kaniaga, le Kaarta
et le Bélédougou. Mais, précisément parce qu’il a pu conserver son type
original et se constituer un dialecte spécial, ce petit groupe n’en est
que plus intéressant.
Les légendes racontent qu’à une époque fort reculée, sans doute au
moment de la première colonisation du Kaniaga par des Soninké (VIIIe
siècle), un grand nombre de Kâgoro avaient émigré au Fouta-Diallon : ce
serait leur présence dans ce pays qui aurait, en modifiant le parler des
Diallonké, donné à ce dernier et à la langue soussou actuelle les
affinités qui s’y rencontrent — principalement au point de vue
phonétique — avec les dialectes mandé du Nord et particulièrement le
Soninké.
Au XIIIe siècle, _Alidiou Makassa_ ou Magassa, chef des Kâgoro du Fouta-
Diallon, eut des démêlés avec Soundiata, empereur du Manding, et lui
déclara la guerre ; vaincu et obligé de céder la place aux bandes de son
vainqueur, Alidiou Makassa voulut regagner la patrie de ses ancêtres et
s’établit dans le Kaarta ; il y fonda un petit Etat qui fut gouverné
après sa mort par son fils Maka Makassa, puis par Fioté fils de Maka et
par Fodé fils de Fioté. Fodé mourut au commencement du XIVe siècle,
laissant deux fils dont l’un, Kossa, demeura au Kaarta, tandis que
l’autre, Amadi, émigrait à Ouaharo (Kaniaga). Un descendant de Kossa,
nommé Séguéba Makassa, aurait réuni les deux fractions sous son
commandement au XVIIIe siècle. Le chef actuel des Kâgoro du cercle de
Goumbou, Diara Makassa, serait le neuvième successeur de ce
Séguéba[225].
2o _Banmana._ — Une tradition maintes fois rapportée fait venir les
Banmana du _Toron_, province orientale du Ouassoulou située dans la
colonie actuelle de la Côte d’Ivoire, sur la route d’Odienné à Sikasso
et non loin de la première de ces deux villes. Il semble en effet que
l’habitat primitif des Banmana devait former l’extrême Sud-Est du
berceau de la famille mandé et devait s’étendre de la rive droite du
haut Niger, à hauteur de Siguiri environ, jusqu’à la rive gauche du haut
Bagbê ou Bagoé, où il confinait au territoire des Sénoufo. Les premières
conquêtes des empereurs du Manding, dès le début du XIIIe siècle, en
installant les Malinké sur la rive droite du haut Niger, durent forcer
les Banmana à se cantonner entre le haut Baoulé et le haut Bagbê, là où
se trouve précisément le Toron. Leur caractère très marqué
d’indépendance en effet et leur attachement à la religion ancestrale ne
les disposaient pas à accepter le joug des Mandingues, dont l’empereur
et les grands chefs professaient alors l’islamisme, et ce serait à cette
circonstance qu’ils devraient leur nom, comme je l’ai dit déjà (_ban-ma-
na_, refus au maître).
Quelques-uns cependant se portèrent sans doute dès le XIIIe siècle le
long de la rive droite du Niger jusqu’à Ségou, car les légendes
relatives à Soundiata nous parlent de Banmana habitant déjà les bords du
fleuve du côté de Koulikoro entre 1225 et 1250. Très probablement ces
précurseurs des grandes migrations banmana devaient appartenir à la
caste des pêcheurs _Somono_, qui n’aurait pu, dans le Toron, trouver
suffisamment l’emploi de ses aptitudes spéciales et qui préféra accepter
le joug des Malinké et embrasser l’islamisme.
La fraction agricole du peuple banmana ne devait pas tarder d’ailleurs à
se diriger aussi vers le Nord : elle était déjà fort nombreuse en effet
et ne tarda pas à se trouver à l’étroit dans le Toron. On place
généralement au XVIIe siècle la migration d’où devait sortir l’empire
des Kouloubali, mais cette migration avait en réalité commencé bien
auparavant et l’installation de Kaladian Kouloubali près de Ségou en
1600 ne constitue que l’aboutissement de l’un de ses épisodes les plus
récents. En fait, depuis la fin du XIIIe siècle au moins et, semble-t-
il, sans discontinuité, un flot toujours grossissant de Banmana
descendit les vallées du haut Bani, s’avançant progressivement depuis le
Toron jusqu’aux environs de Dienné, en peuplant successivement la région
de Bougouni, la contrée située entre le Baoulé[226] et Bamako, le
Bendougou (sur la rive droite du Bani) et tout le territoire compris
entre Dienné et Ségou de la rive gauche du Bani à la rive droite du
Niger.
Comme je le disais à l’instant, ce n’est qu’à partir du XVIIe siècle que
les légendes se précisent relativement à la poussée des migrations
banmana, lesquelles vers cette époque vont prendre une nouvelle
direction et, traversant le Niger, se diriger vers l’Ouest et le Nord-
Ouest, pour atteindre enfin Nioro en 1754.
Voyons maintenant le détail des principales de ces légendes.
A une époque fort reculée et très vraisemblablement bien antérieure au
XVIIe siècle, deux frères banmana nommés l’un _Niangolo_ et l’autre
_Baramangolo_, formant sans doute une fraction égarée d’une grosse
migration, arrivèrent sur la rive droite du Baoulé, au Sud de Barouéli
(près du confluent du Baoulé avec le Bagbê), fuyant des ennemis qui les
poursuivaient en les chassant vers le Nord-Ouest. Ils voulurent
traverser la rivière pour échapper à ces ennemis, mais ne purent trouver
de pirogues : c’est en souvenir de ce fait que leurs descendants prirent
le nom de _Kouloubali_, mot qui en banmana signifie en effet « sans
pirogue » (_koulou_ pirogue, _bali_ suffixe privatif). Un poisson à
grosse tête aplatie, de l’espèce appelée _mpolio_ en banmana, eut pitié
de leur embarras et leur offrit de leur faire traverser le Baoulé sur
son dos ; il passa d’abord le cadet, Baramangolo, qui lui déconseilla de
rendre le même service à son frère aîné Niangolo, ce dernier étant
ingrat et cruel. Néanmoins le _mpolio_ retourna sur la rive droite, prit
Niangolo sur son dos, lui fit passer le fleuve et le déposa sur la rive
gauche à côté de son frère. Aussitôt Niangolo saisit le _mpolio_, le tua
et, le coupant en deux tronçons, offrit l’un d’eux à Baramangolo ; mais
ce dernier refusa de manger la viande d’un animal qui lui avait sauvé la
vie et prononça l’anathème contre tous ceux de ses descendants qui
toucheraient à la chair d’un _mpolio_[227].
Cependant les deux frères s’établirent dans le pays compris entre le
Bani et le Niger et ils y eurent des enfants : telle serait l’origine du
clan banmana des Kouloubali. L’un des descendants de Baramangolo, nommé
_Kaladian Kouloubali_, s’était installé vers 1600 environ sur la rive
droite du Niger, un peu en aval de Ségou, à Markadougouba, village où
des lieutenants des empereurs du Mali avaient résidé jusque vers la fin
du XVe siècle et qui, depuis, avait été placé sous la suzeraineté au
moins nominale de l’empereur de Gao d’abord, du caïd marocain de Dienné
ensuite. Son fils _Danfassari_, quittant Markadougouba où Notémé, autre
fils de Kaladian, avait succédé à son père, alla vers 1620 se fixer plus
en amont, dans un village qui avait été fondé précédemment par un
musulman, soninké probablement, qu’on nommait _Siékou_ ou _Sékou_ (le
cheikh) : ce village avait été appelé _Ségou_ du nom de son
fondateur[228]. Nous verrons dans la quatrième partie de cet ouvrage
comment le petit-fils de Danfassari, Fotigué dit _Biton_, construisit là
une forteresse et en fit vers 1670 le siège de l’empire banmana de
Ségou, empire qui ne devait pas tarder à étendre sa suprématie sur tout
le cours du Niger de Bamako à Tombouctou inclus et à favoriser ainsi le
mouvement de migration des Banmana vers le Nord ainsi que sur la rive
droite du Bani.
Cependant des mésintelligences avaient éclaté entre les Kouloubali issus
de Baramangolo, auxquels appartenaient Kaladian et ses descendants, et
ceux issus de son aîné Niangolo : ces derniers, qui avaient pris
l’épithète de _Massassi_ (descendance de roi) parce qu’ils
représentaient la branche aînée, s’étaient vus écarter du pouvoir par la
branche cadette et supportaient malaisément cette déchéance. Traités
plus durement encore par l’empereur Biton que par ses prédécesseurs, ils
franchirent le Niger vers 1670 — c’est-à-dire peu après l’avènement de
Biton — sous la conduite de _Zié Kouloubali-Massassi_ ou, selon d’autres
traditions, sous celle de _Sounsa_ ou _Sarhaba_ son frère, et allèrent
s’installer dans le Bélédougou et le Kaarta, fondant, à _Sountian_ près
de Mourdia (Kaarta), un second empire banmana qui fut en continuelle
rivalité avec l’empire de Ségou.
De nombreuses familles banmana appartenant à d’autres clans (Taraoré,
Diara, etc.) quittèrent également la rive droite du Niger sous le règne
de Biton, fuyant le joug de ce despote et allant chercher des pays
encore inhabités pour s’y livrer à la chasse et y satisfaire leur besoin
d’indépendance. C’est ainsi que le Nord du Bélédougou, alors désert, fut
colonisé vers le début du XVIIIe siècle par un chasseur nommé _Bakoro
Taraoré_ qui avait fui la cour de l’empereur Biton ; ce Bakoro se fixa à
quelques kilomètres au Sud-Est du poste actuel de Banamba, dans une
forêt inhabitée qu’il fut le premier à défricher et où il fonda le petit
village de _Gana_. Plus tard, d’autres émigrants banmana, venus aussi de
la rive droite du Niger, fondèrent dans la même région le village de
_Touba_ (la grande forêt)[229], avec l’autorisation de Bakoro Taraoré
auquel ses droits de premier occupant conféraient la propriété du sol.
Monson ou Mosson Diara, qui régna à Ségou de 1792 à 1808[230], vint
razzier ces villages, captura un grand nombre de leurs habitants et les
emmena à Ségou. Cependant les colonies banmana de Gana et de Touba
parvinrent à se reconstituer et contribuèrent, durant toute la première
moitié du XIXe siècle, au peuplement du nord du Bélédougou. Lors des
guerres d’El-Hadj Omar (1860), beaucoup de Banmana de la région de
Merkoya et de Gana émigrèrent dans le Sud, vers Sanankoro[231], pour
revenir ensuite chez eux à partir de 1885 et reconstruire leurs foyers
détruits[232].
Dans la région comprise entre le Niger et le Bani, région dont ils
semblent avoir été presque les seuls occupants depuis leur première
installation, les Banmana se sont conservés à peu près purs de tout
mélange ; il n’en est pas de même sur la rive droite du Bani, où ils ont
accru leur domaine aux dépens de celui des Bobo et des Sénoufo, ni sur
la rive gauche du Niger ainsi que dans le Sahel et le Massina, où ils
ont cohabité avec des Malinké, des Kâgoro, des Soninké, des Bozo et des
Peuls. Assurément, même dans ces dernières régions, les Banmana des
petits villages campagnards doivent être encore très rapprochés du type
primitif de leurs ancêtres, mais il n’en est pas de même de ceux qui
habitent les villes. Beaucoup de ces derniers ne sont banmana que par la
langue qu’ils parlent et par des coutumes qu’ils n’ont adoptées — en les
modifiant d’ailleurs — qu’à une date assez récente.
J’en prendrai comme exemple les habitants de Banamba et les Banmana de
Bamako. Les premiers sont encore considérés aujourd’hui comme Soninké,
mais il est fort possible que, dans une cinquantaine d’années, on les
range parmi les Banmana, attendu que pas un d’eux alors ne parlera le
soninké, qui n’est plus compris déjà que par quelques vieillards : et
cependant leur établissement en pays banmana ne date que de 1832[233] !
Quant aux principales familles banmana de Bamako, celle des Niarè, à
laquelle appartient le chef actuel de la ville, et celle des Touré, à
laquelle appartiennent les musulmans non Somono, voici leur histoire. A
une époque relativement récente et qui, en tout cas, ne peut remonter au
delà de la seconde moitié du XVIIe siècle, puisque les Massassi
régnaient au Kaarta, un Soninké musulman originaire de Diara près Nioro
et nommé _Sériba Niarè_[234], ayant quitté sa ville natale à la suite
d’une querelle de famille, demanda à l’empereur massassi du Kaarta un
terrain pour s’y établir ; le souverain le fit conduire vers le Niger, à
Moribadougou, à 10 kilomètres environ en aval de Bamako, où habitait
alors la famille d’un autre Soninké nommé Bamba ou Bamma Sakho. Sériba
s’installa auprès de Bamba, épousa une de ses filles et en eut un fils,
_Dia-Moussa_, qui devint un grand chasseur ; ce Dia-Moussa acquit un
renom extraordinaire d’agilité et de souplesse : il sautait le Niger à
pieds-joints par dessus les rapides de Sotuba. Un jour, en allant à la
chasse, il visita l’emplacement actuel de Bamako, alors désert, le
trouva à sa convenance et y fit venir ses parents. Il épousa, ainsi que
son père, des femmes banmana de la rive droite, et ils en eurent des
descendants qui, ayant adopté la langue, la religion et les coutumes des
Banmana, sont devenus les _Niarè_ actuels de Bamako[235]. Quant aux
_Touré_, qui n’arrivèrent à Bamako qu’au début du XIXe siècle, ils
proviendraient de la fusion de deux familles : l’une, celle des
_Touêté_, descendrait d’un forgeron juif originaire du Touat, venu se
fixer à Bamako, où il se serait marié à des femmes de la caste des
forgerons (Noumou) et de celle des pêcheurs (Somono) ; l’autre, celle
des _Daraoué_, descendrait d’un Arabe musulman originaire du Dara (sud
marocain) et marié à Bamako à une femme soninké.
DELAFOSSE Planche X
[Illustration : _Cliché Fortier_
FIG. 19. — Femmes et enfants Malinké.]
[Illustration : _Cliché Fortier_
FIG. 20. — Femme Somono des bords du Niger.]
3o _Khassonkè._
Nous avons vu, en parlant des migrations peules, comment le peuple
khassonkè avait pris naissance, vers la fin du XIe siècle, par suite du
mélange de certaines fractions peules avec des autochtones du haut
Sénégal. Ces autochtones étaient vraisemblablement des Kâgoro, sur la
rive Nord du fleuve, et des Malinké, sur la rive Sud ; les Soninké du
Guidimaka et du Galam durent aussi fournir un élément appréciable à la
formation des Khassonkè, ainsi que, plus tard, les Maures du Sahel.
D’après les traditions qui ont cours à Kayes, les ancêtres des Khassonkè
auraient été un berger peul nommé Amadou Haoua et une femme banmana
appartenant à une famille dont Amadou Haoua gardait les troupeaux. Comme
l’origine des Khassonkè remonte vraisemblablement au XIe ou XIIe siècle
et qu’à cette époque les Banmana ne devaient pas avoir atteint encore la
région de Kayes, je remplacerais assez volontiers dans cette légende le
mot « banmana » par le mot « kâgoro » ; on arriverait ainsi à une
explication s’approchant beaucoup de la vérité, ainsi que le prouve
l’examen du dialecte parlé actuellement par les Khassonkè : c’est un
dialecte mandé se rapprochant du kâgoro au point de vue phonétique et
renfermant un assez grand nombre de radicaux peuls dans son vocabulaire.
Sega Déoua, l’un des descendants d’Amadou Haoua, alla s’établir dans le
Diomboko et y bâtit Koniakari ; l’un de ses frères se fixa à Séro, au
Nord de Koniakari, et y fonda un petit royaume rival dont le souverain
portait le titre de _sila-tigui_ comme l’empereur du Tekrour. Vers la
fin du XVIIIe siècle, un conflit éclata entre le silatigui de Séro et le
roi de Koniakari, qui s’appelait alors Demba Séga ; après une série de
luttes sans grande portée, le silatigui, aidé par les Banmana Massassi
du Kingui, eut le dessus et, vers 1810, força Demba Séga à évacuer le
Diomboko et à se réfugier dans le Logo, entre Kayes et Bafoulabé. Après
une fugue du côté du Boundou, Demba Séga s’établit définitivement près
et en amont de Kayes, à Médine, qui devint la capitale des Khassonkè du
Sud et de la province du Khasso ou Khasson, dont l’ancêtre Amadou Haoua
était d’ailleurs originaire.
L’élément peul qui, au début, contribua à la formation des Khassonkè
s’est tellement atténué qu’on peut, sans aucun inconvénient, rattacher
aujourd’hui ces derniers à la famille mandé.
4o _Malinké ou Mandingues._
Les Malinké, Mandenga ou Mandingues (gens du Mali ou Mandé) ont eu, très
vraisemblablement, comme berceau primitif le pays encore appelé de nos
jours _Mandé_ ou _Manding_ par eux-mêmes, _Mali_ par les Soninké et
_Melli_ ou _Mellé_ par les Peuls du Massina, c’est-à-dire la région
comprenant le haut bassin du Bakhoy et le district situé entre le haut
Bakhoy et le Niger, au Sud de Kita et au Sud-Ouest de Bamako. Leur
première capitale dut être _Kangaba_, village situé à peu de distance de
la rive gauche du Niger, en amont de Bamako, à une cinquantaine de
kilomètres du point où la frontière du Haut-Sénégal-Niger traverse le
fleuve.
On place généralement en 1213 la fondation de l’empire de Mali ou des
Malinké ou Mandingues. En réalité cette date a été conservée par les
traditions musulmanes comme étant celle d’un pèlerinage accompli à La
Mecque par l’empereur _Allakoï Keïta_, mais il est bien probable que de
nombreux souverains musulmans et infidèles s’étaient succédé déjà avant
Allakoï sur le trône du Mandé. En tout cas il semble que, au début du
XIIIe siècle, les Malinké étaient déjà répandus, en dehors du Manding
proprement dit, dans le Bouré, le Sangaran et le Gangaran, qu’ils
formaient la population totale de ces diverses provinces et qu’ils
avaient déjà fondé quelques colonies sur la rive droite du haut Niger
(dans le Ouassoulou actuel), ainsi que dans le Nord du Fouta-Diallon, le
Bambouk, la région de Kita et la partie de la vallée nigérienne comprise
entre Bamako et Ségou. C’est l’ensemble de ce domaine primitif des
Mandingues qui était connu dans le Nord du Soudan sous le nom de
_Gangara_ ou _Ouangara_ et qui était universellement célèbre en raison
des mines d’or qu’il renfermait, dans le Bouré et le Bambouk
principalement.
Mais c’est à partir de 1230 environ que les conquêtes des Mandingues
commencèrent à reculer considérablement les limites de leur territoire
vers le Sud, l’Ouest et le Nord et à faire du modeste royaume de Kangaba
le point de départ d’un empire véritable. Le fameux _Soundiata Keïta_,
connu des auteurs arabes sous le nom de _Mari-Diata_[236], soit
directement soit par l’intermédiaire de ses fils et de ses lieutenants,
étendait vers cette époque son autorité sur les petits royaumes
mandingues avoisinant le sien : le Bouré, le Sangaran, le Labé (Fouta
Diallon), le Bélédougou. Accompagné d’un Soninké nommé Diouna,
originaire du Ouagadou, il passait le Niger vers Siguiri et, repoussant
les Banmana au delà du Baoulé dans le Toron, établissait des colonies
malinké dans les cantons du Baya et du Siankadougou (cercle actuel de
Bougouni). De retour à Kangaba, il récompensa les services que lui avait
rendus _Diouna_ en lui donnant le gouvernement des cantons mandingues de
la région de Kita ; Diouna se fixa près de la montagne de Kita, où il
fonda les deux villages de Sédioussaba (le Kita actuel) et de Linguékoto
(le Tounkaréla actuel) et épousa la fille de Siéma Toulaba, chef de la
colonie malinké du pays, qui résidait à Tatafing (le Boudofo actuel).
Deux fils de Soundiata, Makan et Siétigui, s’établirent dans la même
région, le premier à Kayaba et le second à Boko près de Kouroukoto ;
Siétigui épousa également une fille de Siéma Toulaba et en eut trois
fils : Dando, qui alla prendre le commandement du Birgo (canton de
Mourgoula, entre Kita et le Manding propre) ; Massiré et Kouakourou, qui
furent se fixer au Nord-Est de Kita, vers la rive gauche du haut Baoulé,
dans la région qu’on appela plus tard le Fouladougou-Arbala.
Un des principaux lieutenants de Soundiata, nommé _Amari-Sonko_,
annexait le Gangaran à l’empire de son maître, en laissait le
commandement à l’un de ses serviteurs nommé Sané-Nianga Taraoré,
s’emparait des mines d’or du Bambouk et poussait ses conquêtes, doublées
d’une forte immigration mandingue, à travers le Boundou jusqu’au Niani-
Ouli (vallée de la Gambie).
Un peu plus tard, Soundiata battait à Kirina l’empereur sossé
Soumangourou (1235), s’emparait du Kaniaga, du Diaga et de tout le
Bagana, s’avançait jusque dans la région de Oualata où il prenait et
détruisait Ghana (1240) et, trouvant la position de Kangaba trop
excentrique par rapport à ses nouvelles conquêtes, venait fonder non
loin de Niamina sa nouvelle capitale, à laquelle on donna le nom de
_Mali_ ou _Mandé_, en souvenir du pays d’origine de son fondateur.
A la mort de Soundiata, c’est-à-dire vers le milieu du XIIIe siècle, un
de ses meilleurs généraux, _Moussa-Son-Koroma Sissoko_, venait s’établir
à l’Ouest du Bafing, à Koundian (Sud-Est du Bambouk), avec un grand
nombre de guerriers et de partisans, et fondait le royaume malinké du
_Bambougou_ ou Bambouk qui, d’abord vassal de l’empereur de Mali, se
rendit plus tard indépendant.
Vers la même époque, un autre ancien général de Soundiata et parent de
l’empereur lui-même, _Siriman Keïta_, passant au Sud de Koundian, alla
se fixer à Dékou, dans les montagnes du Konkodougou. Ce pays était
encore occupé alors par les Diallonké, mais il s’y trouvait aussi des
colonies mandingues originaires du Bouré et du Sangaran, composées
surtout de chercheurs d’or qu’avaient amenés des chefs de migration
nommés Kilia-Moussa Sissoko, Tira-Makan Taraoré et Sori Doumbouya, et
qui avaient fondé les villages de Dindéra et de Sintédougou. Avec l’aide
de ces colonies mandingues, Siriman Keïta conquit le _Konkodougou_ sur
les Diallonké et en fit un royaume qui fut, lui aussi, vassal de
l’empire de Mali.
C’est au XIVe siècle, avec l’empereur _Kankan-Moussa_, que l’empire
mandingue atteignit son apogée ; monté sur le trône en 1307, Kankan-
Moussa s’emparait en 1325 de Gao et de Tombouctou et étendait son
autorité jusqu’aux confins de l’Algérie actuelle. Ses successeurs
entraient en relations amicales avec les sultans du Maroc et avec les
rois du Portugal (XIVe et XVe siècles). Jamais empire indigène en
Afrique Occidentale n’obtint pareil renom ni pareille puissance.
Cette fortune singulière devait être d’assez faible durée : dès 1468,
l’empereur de Gao Ali-Ber affranchissait la majeure partie de ses états
de la suzeraineté mandingue, et l’autorité des empereurs de Mali, déjà
amoindrie, devait être réduite à néant vers la fin du XVIIe siècle par
les conquêtes des Banmana et la révolte des royaumes vassaux. Il n’en
est pas moins vrai que, pendant près de cinq cents ans, les Malinké
firent la loi dans la majeure partie des pays situés entre le haut Niger
et l’Atlantique.
Nous ne devons donc pas nous étonner de voir qu’ils ont réussi à former
l’un des peuples les plus nombreux et les plus fortement caractérisés de
toute l’Afrique Occidentale et que ce peuple s’est assimilé quantité de
tribus diverses d’une manière si profonde qu’il n’est pas possible
aujourd’hui de discerner leurs origines premières ; l’empreinte qu’il a
marquée sur nombre de descendants de Peuls a été si forte qu’on ne
saurait à l’heure actuelle considérer les Foulanké autrement que comme
des Mandingues ; enfin nous constatons que l’ancienne petite tribu du
Mandé peuple aujourd’hui, en dehors des pays du Haut-Sénégal-Niger où
nous avons signalé sa présence, de vastes régions dans la Côte d’Ivoire
(cercles de Touba et de Mankono), dans la Guinée Française (cercles de
Siguiri, Dinguiray, Kouroussa, Kankan, Beyla, Farana, Kindia, Timbo,
Labé, Kadé), dans le Sénégal (cercles de Bakel, de Kédougou, du Niani-
Ouli, du Sine-Saloum, de la Casamance) et enfin dans le Libéria, le
Sierra-Leone, la Guinée Portugaise et la Gambie Anglaise.
5o _Foulanké._
J’ai suffisamment relaté, en parlant des migrations peules, comment
s’étaient formés les divers groupements foulanké pour me permettre
d’être bref à leur sujet. Je viens de dire également qu’il était
impossible aujourd’hui de ne pas considérer les Foulanké comme des
Mandé, bien que l’importance de l’élément peul qui a contribué à leur
formation ait été considérable et se fasse sentir de nos jours encore
dans leurs _diamou_ spéciaux comme aussi dans certains caractères
secondaires de leur type physique et de leurs mœurs.
On attribue aux Foulanké qui habitent le _Ganadougou_, dans le cercle de
Sikasso, une origine un peu spéciale qui remonterait à une date assez
éloignée : on prétend que, lorsque les Soninké, avec Kaya-Maghan,
s’emparèrent du pouvoir à Ghana (fin du VIIIe siècle), quelques familles
judéo-syriennes, se séparant du mouvement qui entraîna leurs congénères
vers le Fouta, auraient gagné le Massina, refaisant en sens inverse la
route qui les avait amenées à Ghana six siècles auparavant ; sans
s’arrêter bien longtemps au Massina, elles auraient franchi le Niger,
puis remonté la rive droite du Bani jusque dans la région où se trouve
aujourd’hui Sikasso ; des Soninké-Nono et des Dioula y auraient rejoint
leurs descendants du XIe au XIVe siècles. Plus tard, au début du XVIIe
siècle, des Peuls du Massina conduits par Ménédian Diallo seraient venus
se fixer d’abord à Ntina (cercle de Bougouni), puis, franchissant le
Bagbê, auraient chassé de Kobougoula les Sénoufo, commandés par Mamourou
Diarassouba, et se seraient installés à leur place, se mélangeant aux
descendants des Judéo-Syriens, des Soninké et des Dioula, adoptant comme
eux la langue mandingue et se livrant surtout à l’élevage. Ce serait du
mélange de ces trois immigrations que seraient sortis les Foulanké
actuels du cercle de Sikasso, qu’on appelle encore _Ganaka_ (gens de
Gana), en souvenir de Ghana, ancienne patrie des premiers venus d’entre
eux.
Si nous laissons de côté ces derniers, nous voyons que, parmi les autres
Foulanké du Haut-Sénégal-Niger, les premiers en date furent ceux des
cercles actuels de Bafoulabé et de Kita, dont l’origine remonte à la fin
du XIe siècle ou au début du XIIe, tandis que ceux du Ouassoulou, que
l’on rencontre dans le cercle de Bougouni, sont de formation beaucoup
plus récente (XVIIIe siècle). Cependant le mouvement d’émigration des
Peuls du Fouta-Diallon, qui donna naissance aux Foulanké du Ouassoulou,
amena un très fort regain d’activité dans les colonies foulanké de la
région de Kita et détermina leur constitution définitive. Les traditions
recueillies en ce dernier point nous apprennent en effet qu’un nommé
Sandoufing Diakité, originaire du Fouta-Diallon, s’étant établi dans le
Fouladougou du cercle de Bougouni et ayant conquis cette province sur
les Banmana, laissa onze fils dont deux, se dirigeant vers le Nord-
Ouest, traversèrent le Manding et vinrent se fixer au Nord de Kita,
auprès des Foulanké issus des premières migrations peules. L’un d’eux,
nommé Sabou, s’établit dans l’Ouest de la boucle du Baoulé et donna son
nom au Fouladougou-Saboula ; l’autre, nommé Ouaraba, s’établit dans
l’Est de la même boucle et donna son nom au Fouladougou-Ouarabala ou
Arbala. Sabou et Ouaraba soumirent à leur autorité les cantons
mandingues voisins (Gadougou, Gangaran, Kita et Baniakadougou) et
essayèrent même de conquérir le Kaarta sur les Banmana, mais sans
pouvoir y parvenir. Un de leurs descendants, Yoro-Dian, vint fonder
Kitaba au pied de la montagne de Kita.
Un peu plus tard, une bande de Peuls du Fouta-Diallon, conduite par un
nommé Koli Sangaré, traversa le Bouré, passa sur la rive droite du Niger
dans le Sendougou (extrême Sud-Est du cercle de Bamako), mit en fuite
Tiamakan Taraoré, chef mandingue du Sendougou, puis franchit de nouveau
le Niger en sens inverse, traversa le Manding et s’établit au Sud de
Kita dans le Birgo, donnant ainsi naissance aux Foulanké du Birgo.
=IX. Mandé du Sud.=
1o _Diallonké._
Ainsi que je l’ai dit déjà, le Fouta-Diallon ou plutôt le _Diallon_[237]
semble bien avoir été le berceau primitif des Mandé du Sud. Mais, alors
que les Diallonké constituaient l’unique population de ce pays, il
s’étendait sans doute bien davantage vers le Nord et englobait
probablement toute la région comprise entre le bas Bafing, le Sénégal et
la Falémé, touchant à l’Est au territoire propre des Mandingues et au
Nord à celui des Kâgoro.
Le premier établissement des Soninké dans le Gadiaga vers la fin du
VIIIe siècle et l’invasion du Khasso par les Peuls au XIe siècle
déterminèrent un recul des Diallonké vers le Sud. Mais c’est surtout au
XIIIe siècle, à la suite de la conquête du Gangaran, du Bambouk, du
Konkodougou et du Labé par les Mandingues, que se dessina le gros
mouvement de migration des Diallonké : ce mouvement les porta dès cette
époque jusque sur les bords de l’Atlantique, du côté de Conakry, au
travers des populations côtières (Baga, Landouman, etc.) qu’ils
commencèrent à absorber en partie, devenant les Soussou de la basse
Guinée. Mais il s’en faut de beaucoup que tous les Diallonké ou Soussou
primitifs aient été refoulés par les Malinké au Sud-Ouest du Fouta-
Diallon : s’ils évacuèrent à peu près complètement le Gangaran, le
Bambouk et le Nord du Konkodougou ou du moins y perdirent leur
nationalité pour devenir des Malinké, si beaucoup de familles
s’avancèrent du côté de la mer, le gros du peuple demeura dans le centre
du Fouta-Diallon jusqu’à la conquête toucouleure du XVIIIe siècle et
même certains cantons du Nord ont conservé jusqu’à nos jours leur
population diallonké, que nous retrouvons dans le Kolou, le Boké et le
Kankoumakania (cercle de Kita), dans le Fontofa et le Mérétembaya
(cercle de Satadougou).
D’autre part, les conquêtes des Malinké et notamment celles de Soundiata
et de ses lieutenants déterminèrent un grand nombre de Diallonké des
régions de Labé et Timbo à émigrer directement vers le Sud et à
s’infiltrer entre les Mandingues du haut Niger et les populations
forestières de la Côte : ceux-là étaient surtout des cultivateurs de
cola et, obligés de quitter leur pays, ils recherchèrent tout
naturellement une région où ils pussent continuer à se livrer à leur
industrie. C’est ainsi, à mon avis, que se dessina cette très curieuse
migration qui a porté les Mandé méridionaux du Fouta-Diallon jusque dans
le centre de la colonie actuelle de la Côte d’Ivoire, tout le long de la
limite Nord de la forêt dense ; au cours de cette migration, qui dut
s’accomplir du XIIIe au XVe siècles environ, les Diallonké perdirent en
grande partie leur caractère national en se mêlant aux autochtones de la
forêt qui leur donnèrent asile, et ainsi se constituèrent sans doute les
peuplades des Mendé, des Toma, des Guerzé, des Dan, des Toura, des Lo ou
Gouro, des Mona, des Ngan, etc., qui sont toutes caractérisées par ce
fait qu’elles se livrent à la culture des colatiers et par cet autre que
leurs langues, malgré la diversité des vocabulaires, se rattachent
grammaticalement à la famille des langues mandé.
Après avoir fait du Sud d’abord, puis de l’Est sur une longueur
considérable, ce courant migrateur refit ensuite du Nord, et donna
naissance aux groupements isolés dans le Sud-Ouest de la Boucle du Niger
que nous allons retrouver tout à l’heure.
2o _Samo._
D’après les traditions recueillies à Ouahigouya et ailleurs, les Samo
seraient d’origine mandé et auraient été formés par le mélange de
plusieurs éléments, dont l’un appartenait au groupe des Mandé du Centre
et un autre au groupe des Mandé du Sud.
Le premier aurait été fourni principalement par des Banmana de la région
de Ségou ; ceux-ci auraient été chassés de leur pays par les Malinké,
très vraisemblablement au XIVe siècle, après l’arrivée des premières
migrations banmana entre Bani et Niger, mais avant la constitution de
l’empire de Ségou ; sous la conduite d’un chef nommé Diyé, ils
franchirent le Bani et s’installèrent sur la rive droite de ce cours
d’eau, à Ninkiessa, entre San et Dienné. De là, sous les ordres de
Diougouri, fils de Diyé, ils gagnèrent Toéré, entre Koury et Ouahigouya,
où ils furent rejoints vers le XVIe siècle par des Samorho provenant du
courant de migration mandé-sud originaire du Fouta-Diallon ; ces Samorho
s’étaient mélangés d’ailleurs à des Sénoufo et à des Bobo en se rendant
de la région de Sikasso dans celle de Koury. Du mélange des Banmana et
des Samorho seraient sortis les _Samo_.
Une partie d’entre eux demeura dans le voisinage du coude nord de la
Volta Noire (Samo du cercle de Koury) ; les autres gagnèrent le Sud-
Ouest du Yatenga, où ils furent rejoints, sous le règne du _nâba_ Kango
(vers 1770), par quelques familles d’origine banmana qui, lors de la
migration de Diyé, avaient poussé jusqu’à Kaka, près de Sofara, et y
étaient restées.
Depuis cette époque les Samo ont été assez profondément influencés par
le voisinage des Mossi et des Bobo et, bien qu’ils aient toujours vécu à
peu près indépendants, la trace de leurs origines mandé n’est plus très
perceptible. Quant à leur langue actuelle, autant que les très médiocres
renseignements que nous possédons nous permettent d’en juger, il semble
qu’elle appartient, au moins en partie, à la famille des langues
voltaïques.
3o _Samorho._
Lorsque, vers le XVIe siècle, le courant de migration des Mandé du Sud
arriva près de la haute Volta, il s’y heurta contre des autochtones
sénoufo et bobo et aussi contre des Dioula et Soninké venus du Nord : le
résultat de ce contact multiple aurait donné naissance aux _Samorho_,
qui reçurent ce nom des Dioula en raison de leurs aptitudes
agricoles[238].
Une partie d’entre eux s’établit à demeure au Nord de la route de Bobo-
Dioulasso à Sikasso ; d’autres poussèrent plus au Nord et allèrent se
fixer entre Koutiala et Koury : une fraction de ces derniers, en se
mélangeant à des Banmana, donna naissance aux Samo, comme nous venons de
le voir ; le reste, ayant eu des difficultés avec les Peuls, retourna
dans la région de Sikasso.
Actuellement les Samorho ont adopté la religion et la plupart des
coutumes des Sénoufo, mais ils parlent une langue que l’on s’accorde à
apparenter aux langues mandé.
4o _Sia et tribus diverses._
Les Mandé du Sud, venant de la région de Kong après avoir donné
naissance aux Lo du Bandama vers l’Ouest et aux Ngan de la Comoé vers
l’Est, se dirigèrent vers le Nord et atteignirent la région de
Diébougou. Repoussés par les Bobo, ils se seraient rabattus ensuite vers
le Sud jusqu’à Lorhosso, pour se porter enfin vers le Nord-Ouest et
atteindre l’emplacement actuel de Bobo-Dioulasso (XVIe siècle
vraisemblablement). Tandis que certains d’entre eux continuaient vers
l’Ouest et contribuaient à la formation des Samorho, les autres, se
fixant à Bobo-Dioulasso — ou plutôt à _Sia_, qui est le vrai nom de
cette ville — et, s’y mêlant à des Bobo, donnèrent naissance aux _Sia_.
D’abord indépendants, ceux-ci ne tardèrent pas à être islamisés et
conquis par les Dioula de Kong, dont ils adoptèrent en partie le costume
et les mœurs, tout en conservant l’usage d’un dialecte spécial qui,
malgré des influences diverses et notamment bobo, semble bien devoir
être rattaché à la famille mandé. De là vient le surnom de _Bobo-Dioula_
qui a été donné aux Sia, comme celui de Bobo-Dioulasso (village des
Bobo-Dioula) donné à leur centre principal.
Les Sia ont laissé peu de vestiges de leur passage au travers du cercle
actuel de Gahoua, sauf peut-être à Diébougou et à Lorhosso ; mais, une
fois installés à Bobo-Dioulasso, ils avaient conservé des relations avec
ces deux dernières villes ; aussi les Dioula de Kong, lorsqu’ils eurent
assis leur domination sur Bobo-Dioulasso, s’occupèrent des affaires
intéressant les familles d’origine sia demeurées à Lorhosso et à
Diébougou et s’emparèrent de l’autorité sur les Gan et les Dian, fondant
parmi eux des colonies musulmanes mélangées de Sia et de Dioula
auxquelles on a donné le surnom de Bobo-Dioula comme aux Sia musulmans
de Bobo-Dioulasso.
Il est probable que les _Blé_, les _Natioro_, les _Ouara_ et les
_Sembla_ du cercle de Bobo-Dioulasso, sur lesquels nous n’avons aucun
renseignement précis mais qui parleraient des dialectes apparentés à la
famille mandé, doivent avoir une origine analogue à celle des Sia.
=X. Sénoufo.=
Les Sénoufo semblent bien être autochtones dans tous les pays où on les
rencontre aujourd’hui, tant au Haut-Sénégal-Niger qu’à la Côte
d’Ivoire : toutes les traditions recueillies s’accordent pour faire
d’eux les plus anciens habitants connus de leur territoire actuel.
Tout au plus est-il permis de supposer que ce territoire s’étendait
davantage autrefois dans la direction de l’Ouest et que l’invasion des
Banmana de la rive droite du haut Niger dans le Toron et les pays entre
Baoulé et Bagbê, sous la poussée des premières conquêtes mandingues, a
forcé les Sénoufo qui habitaient alors ces régions à émigrer sur la rive
droite du Bagbê et à rejoindre ceux de leurs compatriotes qui s’y
trouvaient déjà. Une tradition s’est conservée à Sikasso relatant que
des Sénoufo, pour la plupart chasseurs d’éléphants, auraient habité
autrefois la province de Massigui, dans le cercle actuel de Bougouni,
et, en ayant été chassés par la surpopulation due à l’invasion banmana,
se seraient transportés, en quête de nouveaux territoires de chasse, les
uns vers Sikasso, les autres vers Tengréla et le Nord de la Côte
d’Ivoire. D’autres furent plus ou moins absorbés par les Banmana, tels
ceux qui peuplaient autrefois le Sud-Est du cercle de Bougouni et dont,
seuls, quelques habitants du Niénédougou ont conservé les mœurs
spéciales, l’aspect et la langue du peuple Sénoufo.
Dans le cercle de Koutiala et la circonscription de San au contraire,
malgré la forte proportion des immigrants banmana, les Sénoufo appelés
_Minianka_[239] par ces derniers ont conservé très nettement leur type
primitif, et c’est seulement l’appellation de _Bambara_ que leur donnent
les musulmans et celle de _Bamâna_ qu’ils se donnent eux-mêmes qui ont
pu conduire certains voyageurs à les confondre avec les Banmana.
Les Sénoufo passent, auprès des populations mandé qui les avoisinent,
pour avoir été anthropophages dans les temps passés ou tout au moins
pour avoir pratiqué une sorte de cannibalisme rituel : on prétend qu’ils
sacrifiaient leurs prisonniers de guerre dans les bois sacrés et se
repaissaient de leur chair ; aujourd’hui des sacrifices analogues ont
lieu, suivis également de la manducation des victimes, mais celles-ci
sont simplement des chiens. Je ne sais quel crédit il convient
d’accorder à ces accusations rétrospectives d’anthropophagie, qui sont
fréquentes en Afrique Occidentale de la part des peuples de civilisation
supérieure vis-à-vis de leurs voisins plus arriérés ; il se peut fort
bien d’ailleurs qu’elles soient fondées en ce qui concerne les
Sénoufo[240], mais je ne serais pas éloigné d’admettre qu’elles le
seraient aussi bien en ce qui regarde les Banmana, les Diallonké et les
Bobo et Gourounsi du temps jadis : cela expliquerait pourquoi tous les
auteurs arabes du moyen Age s’accordent pour taxer d’anthropophagie les
populations vivant de leur temps dans le Sud du Ouangara et du Mossi,
c’est-à-dire, d’une façon générale, toutes celles habitant la partie
méridionale du Haut-Sénégal-Niger ; les mêmes auteurs englobaient tous
ces cannibales ou soi-disant tels sous l’appellation générique de
_Lemlem_ ou _Demdem_, sans distinction de province ni de nationalité, et
les représentaient comme constituant une mine vivante où
s’approvisionnaient d’esclaves les populations du Nord. Il semble bien
que les Sénoufo ont été l’une des fractions de ces Lemlem, mais ils
devaient partager cette qualité avec les ancêtres des Diallonké et des
Banmana actuels, peut-être même avec ceux des Kâgoro, d’une partie des
Malinké, des Bobo, des Gourounsi et d’autres peuplades encore[241].
=XI. Peuples voltaïques.=
Comme les Sénoufo, les peuples dont l’ensemble constitue la famille
voltaïque paraissent être, dans leur ensemble, les plus anciens
habitants connus du vaste territoire qu’ils occupent actuellement et qui
comprend, d’une manière générale, toutes les régions appartenant au
bassin de la Volta, depuis les montagnes de Hombori au Nord jusqu’aux
approches de la zone forestière au Sud.
Mais il ne serait pas exact de dire que chacun de ces peuples a toujours
habité le pays qu’il habite aujourd’hui : certains semblent n’avoir pas
sensiblement changé de place depuis les temps les plus reculés, comme
les Tombo et les Bobo ; d’autres au contraire, quoique ayant pris
naissance dans le territoire actuel de la famille voltaïque, doivent
leur formation à des migrations parfois prolongées et à des mélanges
quelquefois multipliés, comme les Mossi par exemple. Nous allons donc
passer en revue les peuples principaux de cette famille, en relatant ce
que la tradition nous apprend sur chacun d’eux.
1o _Groupe tombo (Tombo, Dogom et Déforo)._
Les Tombo et les Dogom semblent avoir habité de tout temps leur pays
actuel, que les auteurs arabes appellent tantôt _El-hadjar_ (le pays des
pierres, en arabe) et tantôt _Tombola_ (le pays des Tombo, en mandé) ou
encore _Hombori_ (qui a la même signification en peul). Ils ne
paraissent pas d’autre part avoir subi de grandes modifications depuis
leur origine première, en raison de la nature spéciale de leur habitat
géographique, qui les a défendus, mieux encore que leur valeur
guerrière, contre les invasions des peuples étrangers et les tentatives
de conquête des souverains de Mali, de Gao, du Yatenga, de Ouagadougou,
du Massina, et des pachas de Tombouctou. Tout au plus est-il permis de
penser que les Dogom de la plaine ont été, dans certaines régions, plus
ou moins absorbés par les populations envahissantes et que ceux qui
habitaient autrefois dans une partie du Yatenga et du Mossi ont dû se
replier vers le Nord sous la poussée de la conquête mossi.
Certaines traditions semblent attribuer aux Tombo une origine mandé ou
tout au moins semblent dire que les Tombo — ou une partie d’entre eux —
seraient venus des pays mandé et se seraient réfugiés dans les falaises
de la Boucle. Je crois que ces traditions ne concernent qu’une faible
fraction des Tombo actuels, celle qui habite du côté de Bandiagara et de
San entre la montagne et le Bani, et qu’il faut les interpréter en
disant que cette fraction est issue d’un mélange de Tombo proprement
dits, autochtones de la montagne, avec des Bozo venus, eux, du pays
mandé. Une légende rapporte en effet que les Tombo de la falaise de
Bandiagara, ayant eu à souffrir de la disette, envoyèrent aux Bozo de
Mopti une députation pour implorer leur secours ; les Bozo partirent
tous à la pêche, hommes et femmes, dans le but de fournir de poisson les
Tombo, laissant leurs enfants à la garde des envoyés de ces derniers.
Pendant l’absence des Bozo, un de leurs enfants se plaignit de la faim ;
les envoyés tombo n’ayant absolument aucun aliment à leur disposition,
leur chef se coupa un morceau de chair et le donna à l’enfant, mais il
mourut victime de son dévouement. A la suite de cet événement, les Bozo
décidèrent qu’eux-mêmes et les Tombo seraient désormais considérés comme
des frères et que, comme conséquence de cette fraternité, ils ne se
marieraient pas entre eux. Il est difficile de savoir si cette
interdiction de mariages entre Tombo et Bozo fut scrupuleusement
observée, mais il semble bien certain que des rapports amicaux
s’établirent entre les deux peuples, qu’un certain nombre de Bozo,
s’éloignant des rives du fleuve, cohabitèrent avec des Tombo descendus
de la montagne et qu’il se forma ainsi une population spéciale,
notablement différente des Tombo propres et dont le dialecte actuel
semble résulter d’un mélange de la langue tombo avec la langue bozo,
mélange accru de l’introduction d’un grand nombre de vocables soninké et
banmana. Mais s’il est permis par suite d’attribuer — au moins en partie
— une origine mandé aux Tombo et aux Dogom qui avoisinent le Bani, il
semble bien difficile d’en faire autant pour l’immense majorité de la
population tombo et dogom.
Un manuscrit arabe récolté à Sokoto par Clapperton en 1827, au cours de
son second voyage, dit que le « pays des pierres » qui avoisine le
Djilgodi est habité dans les vallées par des Peuls et dans les montagnes
par des _Beni-Ham_ de la tribu des _Sokaï_. Plus loin le même manuscrit
dit que le chef de Hombori, qu’il appelle _Nouhou Galou_ et auquel il
donne le titre de _fama_ (« roi » en mandé) est un _Sokaï_. Enfin,
parlant à nouveau des Beni-Ham, il dit que ces derniers habitent, non
seulement les montagnes de la Boucle, mais aussi la rive gauche du Niger
du côté de Gao, auprès des Touareg. Il semble bien évident que, par
« Beni-Ham » — c’est-à-dire « Hamites » —, l’auteur du manuscrit
entendait tout simplement les Nègres, par opposition aux Peuls, aux
Arabes et aux Touareg auxquels il attribuait collectivement une origine
sémitique : ses Beni-Ham des montagnes de la Boucle étaient évidemment
des Tombo, tandis que ses Beni-Ham de la rive gauche étaient des Songaï.
Quant au mot que Salame, dans sa traduction, a transcrit par _Sokaï_,
l’absence du texte arabe rend difficile son identification ; peut-être
résulte-t-il d’une confusion des Tombo avec les Songaï, ce qui paraît
invraisemblable, vu que le nom de ces derniers est écrit différemment
dans la traduction du même texte ; peut-être s’agit-il d’un terme usité
à Sokoto pour désigner plus spécialement les Tombo.
DELAFOSSE Planche XI
[Illustration : FIG. 21. — Groupe de Ouolofs, à Kayes.]
[Illustration : _Cliché Delafosse_
FIG. 22. — Groupe de Haoussa de la boucle du Niger.]
Quant aux _Déforo_, on a voulu parfois les rattacher aux
Gourmantché[242] : si j’en juge d’après le court vocabulaire de leur
langue que je dois à l’obligeance de M. le lieutenant Marc, ce
rattachement me paraît bien improbable, au moins au point de vue
linguistique. Mais il serait possible que les Déforo actuels dussent
leur origine à des Dogom répandus autrefois dans le Nord, non seulement
du pays Gourmantché, mais aussi du Mossi propre et du Yatenga ; ces
Dogom, qui peut-être sont les mêmes que les _Suida_ dont parlent les
traditions historiques de Ouagadougou, repoussés vers le Nord par
l’invasion mossi, auraient émigré du côté d’Aribinda, entre le Liptako
et le Djilgodi, et y seraient devenus les Déforo.
2o _Groupe mossi (Mossi, Yansi, Nankana, Gourmantché, Dagari et
Birifo)._
Le groupe que j’ai appelé mossi renferme un certain nombre de peuples
qui ont entre eux des affinités très étroites au point de vue du type
physique et de la langue, mais dont les civilisations respectives
offrent des différences assez notables selon qu’elles ont subi plus ou
moins l’influence politique de l’empire de Ouagadougou ou qu’elles y ont
totalement échappé. Je n’ai mentionné dans la nomenclature des peuples
de ce groupe que ceux qui habitent le Haut-Sénégal-Niger en totalité
(Mossi, Yansi, Gourmantché et Birifo) ou en partie (Nankana et Dagari) ;
mais le groupe mossi renferme encore quatre autres peuples dont
l’habitat appartient à la colonie anglaise de la Gold Coast : les
_Gbanian_ ou Gondja ou Nta (région de Bôlé), les _Dagomba_ ou Dagboma
(région de Salaga), les _Boura_ ou Frafra et les _Mampoursi_ (région de
Gambaga), ces deux derniers peuples se rattachant d’ailleurs de très
près aux Nankana.
C’est le territoire de cette fraction du groupe mossi cantonnée dans la
Gold Coast, semble-t-il, — c’est-à-dire le bassin central de la Volta et
principalement la vallée de la basse Volta Blanche — qui a dû constituer
le berceau primitif du groupe tout entier ; celui-ci ne devait pas
s’étendre anciennement bien au Nord du 11e parallèle, les Nankana
devaient représenter sa fraction la plus septentrionale, et, entre lui
et le groupe tombo, un peu plus avancé vers le Sud qu’il ne l’est
aujourd’hui, devait s’intercaler un groupe gourounsi plus étendu, plus
compact et plus continu qu’il ne l’est de nos jours.
Si cette hypothèse paraît un peu osée, il est en tout cas à peu près
certain que le pays des Dagomba et des Mampoursi fut le point de départ
d’invasions qui se portèrent vers le Nord-Est, le Nord, le Nord-Ouest et
l’Ouest, constituant des états puissants à Fada-n-Gourma, Ouagadougou et
Ouahigouya, et qui, grâce à leurs conquêtes, favorisèrent grandement
l’extension du groupe mossi dans la Boucle du Niger et la formation du
peuple mossi proprement dit et des peuples gourmantché, yansi, dagari et
birifo.
D’après plusieurs traditions recueillies à Ouahigouya, à Ouagadougou et
à Tenkodogo, traditions qui présentent entre elles des concordances très
remarquables, la plus ancienne invasion dont le souvenir ait été
conservé se serait produite au début du XIe siècle de notre ère ; ces
traditions en effet comptent toutes 22 générations[243] depuis cette
invasion jusqu’à l’époque actuelle : en estimant à quarante ans la durée
moyenne de chaque génération, on obtient la date de 1030 pour le premier
événement mentionné. Je ne m’illusionne aucunement sur ce que cette
supputation peut avoir de chimérique, mais je la tiens néanmoins pour
vraisemblable[244].
Donc, tout au début du XIe siècle probablement, régnait à Gambaga un
chef dagomba nommé _Nédéga_, qui avait réuni sous son sceptre les
Dagomba, les Mampoursi et les Nankana. L’une de ses filles, appelée par
les uns _Yennenga_ et _Poko_ par les autres, était une guerrière
remarquable et conduisait au pillage les soldats de son père. Ce
dernier, la considérant comme un homme plutôt que comme une femme et
estimant d’ailleurs que, si elle devenait mère, elle ne pourrait plus
marcher à la tête des armées, ne voulait pas la marier, ce qui ne
faisait pas l’affaire de la jeune fille. Un jour que celle-ci avait
opéré une razzia chez les Boussansé, entre Bitou et Tenkodogo, son
cheval s’emballa et l’emporta loin de ses troupes ; ayant pénétré dans
une forêt épaisse, l’animal fut obligé de modérer son allure et finit
par s’arrêter devant une hutte de chasseur qui se trouvait là. Cette
hutte était habitée par un nommé _Riâlé_ ou Riâré, fils d’un chef
malinké, dit la légende ; frustré par son frère de la succession
paternelle, ce Riâlé se serait jeté tout seul dans la brousse, à la
recherche des éléphants, et, marchant toujours vers l’Est, serait arrivé
dans les environs de Bitou, où il s’était fixé provisoirement. Attiré
par le galop et les hennissements du cheval de Yennenga, il sortit de sa
hutte, maintint l’animal, aida la princesse à mettre pied à terre et lui
offrit l’hospitalité dans sa cabane. Yennenga s’éprit des charmes du
chasseur, se donna à lui et ne voulut plus le quitter.
Ils eurent un fils ; en souvenir de l’aventure hippique à laquelle elle
était redevable de sa maternité, Yennenga appela son enfant
_Ouidiraogo_, c’est-à-dire, en dagomba et en mossi, « cheval mâle ».
Lorsque Ouidiraogo fut devenu un jeune homme, Yennenga dépêcha un
messager à Gambaga pour aviser Nédéga qu’il était devenu grand-père.
Nédéga, en entendant cette nouvelle et en apprenant en même temps que sa
fille préférée, qu’il avait vainement fait chercher depuis de longues
années et qu’il croyait morte, était encore vivante, pardonna sa fugue à
Yennenga et lui fit dire de venir lui présenter son mari et son fils.
Yennenga s’en fut donc à Gambaga avec Riâlé et Ouidiraogo ; Nédéga reçut
fort bien sa fille, son gendre et son petit-fils et voulut les garder
auprès de lui, mais Riâlé refusa, disant qu’il mourrait s’il vivait
ailleurs que dans la forêt. Nédéga le laissa partir à regret, avec
Yennenga et Ouidiraogo, tout en lui faisant cadeau de quatre chevaux et
de cinquante bœufs et en confiant au jeune Ouidiraogo une nombreuse
armée de soldats dagomba pour qu’il pût marcher dignement sur les traces
de sa mère et de son grand-père.
Riâlé s’en retourna dans la forêt voisine de Bitou, où il continua à
partager sa vie entre la chasse à l’éléphant et les plaisirs conjugaux.
Après de longues années, Yennenga mourut : son corps fut transporté à
Gambaga, où on l’enterra. Sa tombe devint l’objet d’une grande
vénération et fut un but de pèlerinage pour les souverains du Mossi
jusqu’à une époque récente ; au décès de chaque _nâba_ de Ouagadougou,
on envoyait à Gambaga un de ses chevaux et une de ses femmes pour être
sacrifiés aux mânes de Yennenga[245].
Quant à Ouidiraogo, à la tête de son armée, il s’empara du pays sur les
Boussansé et établit sa résidence en un lieu qu’il appela _Tankourou_ et
qui est devenu le _Tenkodogo_ actuel. Des Dagomba, attirés par sa jeune
renommée, venaient sans cesse grossir le nombre de ses partisans et
accroître la force de ses troupes ; les populations autochtones, peu
denses et très divisées, reconnurent bientôt son autorité. Il eut
plusieurs fils, dont trois nous sont connus : _Zoungourana_, _Raoua_ et
_Diaba_. Il confia à chacun d’eux le commandement de l’une des provinces
de son empire naissant : Zoungourana reçut le gouvernement de l’Ouest,
Raoua celui du Nord et Diaba celui de l’Est, et ce fut là l’origine des
trois états de Ouagadougou, de Ouahigouya et de Fada-n-Gourma.
Toutes ces régions, beaucoup moins peuplées qu’aujourd’hui, étaient
occupées surtout par des Gourounsi (Boussansé dans la région de
Tenkodogo, Nounouma et Nioniossé du côté de Ouagadougou, Nioniossé du
côté de Ouahigouya), des Dogom (régions de Ouahigouya, Ponsa et Fada-n-
Gourma) et quelques Bariba dans le Sud-Est du cercle actuel de Fada-n-
Gourma. Toutes ces populations vivaient à l’état anarchique, séparées en
villages ou petits cantons qui se faisaient continuellement la guerre
les uns aux autres.
Le chef d’un canton nioniossé situé non loin de Ouagadougou (canton
actuel d’Oubritenga), ayant maille à partir avec un chef voisin, envoya
une députation à Ouidiraogo pour lui offrir une de ses filles en
mariage, afin de gagner son alliance. Ouidiraogo agréa la jeune fille,
non pour lui-même, mais pour son fils Zoungourana qui, de cette femme,
eut lui-même un fils nommé _Oubri_. Lors de la naissance d’Oubri, le
chef nioniossé allié de Ouidiraogo vint faire hommage de son pays à ce
dernier, en l’invitant à venir l’aider dans sa lutte contre son voisin.
Ouidiraogo partit dans cette intention, mais mourut à Larabtenga, au
cours du voyage, vers l’année 1050.
Zoungourana lui succéda à Tenkodogo et confia à son fils Oubri, encore
tout jeune, le commandement des provinces de l’Ouest. Oubri alla
s’installer dans le pays du chef nioniossé son beau-père, dans un
village qui reçut de lui le nom d’_Oubritenga_[246]. Devenu homme, il
commença une série de conquêtes dont il sera question dans la IVe partie
de cet ouvrage, à propos de l’empire de Ouagadougou. Qu’il me suffise de
dire ici que les Nounouma et les Nioniossé qui refusèrent d’accepter son
autorité durent émigrer sur la Volta Noire et dans le Kipirsi, là où
nous les retrouvons actuellement ; les autres furent absorbés par le
flot envahisseur venu du Dagomba, adoptèrent la langue des conquérants,
et, s’identifiant peu à peu avec ces derniers, formèrent avec eux un
seul peuple, celui des _Mossi_[247].
Pareille chose se passa du côté de Ouahigouya : Raoua, second fils de
Ouidiraogo, s’était avancé dans la direction du Nord-Ouest jusqu’à
Zandoma, où il avait fixé sa résidence. Il s’y tailla un royaume aux
dépens des Nioniossé et des Dogom : les premiers acceptèrent sa
domination, comme ils acceptèrent plus tard celle de _Ya-Diga_, petit-
fils d’Oubri et fondateur de l’empire du Yatenga ; les uns conservèrent
jusqu’à nos jours leur nationalité et leur langue sous le joug des
envahisseurs, les autres furent absorbés par ceux-ci et, de leur mélange
avec les conquérants dagomba, naquirent les Mossi du cercle actuel de
Ouahigouya. Quant aux Dogom, lors des conquêtes de Raoua, ils se
réfugièrent les uns du côté de Bandiagara, les autres du côté du
Djilgodi, sous la protection de leurs cousins, les Tombo des montagnes.
Un peu plus tard, _Ouamtanango_, petit-fils d’Oubri, les poursuivit
jusque dans la région des falaises : la légende rapporte même qu’une
montagne gênant son passage, il la fit scier en deux par des forgerons
nioniossé qui accompagnaient son armée et formaient un corps de
sapeurs ; ce Ouamtanango fut d’ailleurs assassiné au cours de cette
expédition à Bankasso (cercle actuel de Bandiagara).
Cependant, comme nous l’avons vu, Zoungourana, fils aîné de Ouidiraogo,
était demeuré à Tenkodogo, qui fut au début le siège d’un empire dont
les provinces d’Oubritenga, de Zandoma et de Fada-n-Gourma formaient les
royaumes vassaux : au bout de quelque temps, la province d’Oubritenga
devint l’empire mossi de Ouagadougou et se rendit indépendante ; un
petit-fils d’Oubri, Ya-Diga, fonda au Yatenga, comme je viens de le
dire, un autre empire mossi indépendant qui ne tarda pas à absorber
Zandoma ; enfin Fada-n-Gourma devint la capitale d’un troisième empire,
celui des Gourmantché, comme nous l’allons voir dans un instant. Séré,
fils de Zoungourana, ses successeurs et leurs guerriers dagomba durent
se contenter du pays des Boussansé et même quitter Tenkodogo pour aller
s’établir à Boussouma sous la protection des _nâba_ de Ouagadougou : en
se mélangeant avec les Boussansé, ils avaient donné naissance au peuple
des _Yansi_ qui, d’une façon générale, suivit la fortune politique de
l’empire de Ouagadougou et s’identifia presque avec les Mossi, tandis
que les Boussansé habitant au Sud de Tenkodogo, échappant assez vite à
la tutelle des conquérants dagomba dont le plus grand nombre s’était
porté au Nord-Ouest, au Nord et à l’Est, purent conserver leur
nationalité et leur langue jusqu’à l’époque actuelle.
Revenons à Diaba, le troisième fils de Ouidiraogo, que son père avait
installé à Fada-n-Gourma ou plutôt à _Youngou_ ou _Younga_, car ce sont
les Haoussa qui donnèrent plus tard à ce village le nom de _Fada-n-
Gourma_, c’est-à-dire dans leur langue « capitale du Gourma ». Des
traditions ayant cours chez les Gourmantché prétendent que Diaba, dit
_Diaba Lompo_, descendit du ciel à une époque où la croûte terrestre
n’était pas encore solidifiée et que, vêtu de blanc, il prit terre sur
un bloc de grès situé près de Tambarga, avec sa femme : on montre même
sur ce rocher les empreintes des pieds de Diaba et de sa femme, qui ne
sont autres que ces sortes de cavités oblongues creusées par l’eau des
pluies dans les roches en état de formation ; Diaba Lompo eut ensuite
des enfants, répartit entre eux la terre et la leur fit cultiver. Cette
légende, dans laquelle on reconnaît aisément celle du déluge, répandue
chez la plupart des populations africaines, n’est pas inconciliable avec
la tradition faisant naître Diaba du fils de la princesse dagomba
Yennenga : Bantchandé, souverain actuel de Fada-n-Gourma, prétend être
le 23e successeur de Diaba Lompo et ce nombre de 22 souverains entre
Diaba et Bantchandé s’accorde exactement avec les 22 générations que la
tradition mossi place entre Yennenga et l’époque actuelle ; il en faut
donc conclure que l’époque de Diaba Lompo correspond à celle de
l’invasion dagomba, c’est-à-dire au XIe siècle. Seulement, comme le nom
de ce héros légendaire est le plus ancien qu’ait conservé la tradition,
on en a fait tout naturellement celui du premier homme qui soit apparu
sur la terre habitable.
Lorsque Diaba prit possession de la province de Fada-n-Gourma, elle
était vraisemblablement très peu habitée : cependant des Dogom devaient
être répandus dans le Nord et des Bariba dans l’Est et le Sud-Est ; les
premiers furent chassés en grande partie du côté d’Aribinda et devinrent
les Déforo, comme nous l’avons vu précédemment ; les autres furent en
partie repoussés vers le Sud mais en partie aussi absorbés par les
envahisseurs dagomba et de leur mélange avec ces derniers sortit le
peuple des Bimba ou _Gourmantché_.
Le peuple des _Nankana_, qui formait la pointe avancée du groupe
antérieurement à l’invasion dagomba, ne semble pas avoir changé
considérablement de physionomie depuis les temps anciens.
Quant aux _Birifo_ et aux _Dagari_, ils sont le produit d’une autre
poussée des Dagomba, mais dans la direction de l’Ouest cette fois-ci,
poussée sans doute bien postérieure à celle dont sortirent les Mossi,
les Yansi et les Gourmantché : d’après les traditions recueillies dans
le cercle de Gaoua, ce serait seulement au début du XIXe siècle que les
Birifo et les Dagari auraient achevé d’occuper leur territoire actuel.
Les _Birifo_ seraient issus du mélange d’une invasion dagomba avec les
Lobi, ce qui expliquerait qu’ils se rapprochent étroitement de ces
derniers au point de vue du caractère et des mœurs tandis qu’ils parlent
une langue presque identique à la langue dagomba et très différente de
la langue lobi. Cette invasion dagomba aurait eu sans doute son point de
départ sur les bords de la Volta Blanche, dans le Nord de la Gold
Coast : arrivant sur la Volta Noire et l’ayant traversée — peut-être
vers la fin du XVIIe siècle —, elle s’infiltra au travers des Pougouli
et des Dian, dépossédant ces derniers d’une partie de leurs domaines,
s’attaquant même aux Dioula installés à Loto (province de Diébougou), et
ensuite se dirigea vers le Sud à travers le pays des Lobi et s’établit
principalement entre ceux-ci et la rive occidentale de la Volta Noire,
poussant une pointe dans le Sud jusque près de Bouna (limite du Haut-
Sénégal-Niger et de la Côte d’Ivoire). Des Birifo issus de cette
invasion dagomba étaient demeurés sur la rive orientale de la Volta
Noire, où on les retrouve encore, mélangés de Dagari : les Anglais les
appellent, assez improprement, _Lobi-Dagarti_.
Les _Dagari_ n’apparurent qu’après les Birifo à l’Ouest de la Volta
Noire, mais ils devaient exister depuis longtemps déjà à l’Est du même
fleuve et provenaient sans doute d’une migration gbanian plutôt que
dagomba, migration due précisément aux conquêtes effectuées par les
Dagomba dans l’Est du territoire gbanian. L’invasion dagari en effet ne
présenta pas le caractère guerrier et conquérant des diverses invasions
dagomba auxquelles nous devons les Mossi, les Yansi, les Gourmantché et
les Birifo, et le type actuel des Dagari est remarquablement voisin du
type gbanian ; quant à leur langue, elle se distingue à peine du gbanian
qui d’ailleurs est lui-même très analogue au dagomba. Quoiqu’il en soit,
l’immigration dagari à l’Ouest de la Volta Noire fut pacifique et lente,
mais irrésistible ; elle commença sans doute au XVIIIe siècle et elle
continue encore de nos jours : se faufilant au travers des Birifo, les
Dagari s’établirent partout où ils trouvèrent une place libre, sans
cependant s’éloigner beaucoup de la Volta, à l’Est de laquelle est
demeuré le gros de leur peuple. Mais une de leurs fractions, celle des
_Oulé_, de caractère plus guerrier que les autres, s’avança à l’Ouest
jusque dans la circonscription de Diébougou, repoussant les Pougouli
vers le Nord-Ouest, et pénétra même dans les cercles de Koury et de
Ouagadougou jusqu’à la rencontre des Nounouma et des Soninké du Dafina.
Plus récemment, vers 1850, quelques familles oulé appelées par des
Dagari du Sud pour les soutenir contre les Birifo, ont poussé une pointe
au Sud le long de la Volta, s’établissant à Goumparé (à hauteur de
Gaoua) et dans les environs.
3o _Groupe gourounsi (Nioniossé, Nounouma, Sissala et Boussansé)._
Ainsi que nous l’avons vu tout à l’heure, il semble que, antérieurement
au XIe siècle, les peuples formant le groupe gourounsi occupaient à peu
près tout le territoire compris entre celui des Tombo et Dogom au Nord
et celui du groupe dagomba (futur groupe mossi) au Sud ; les invasions
guerrières venues du Dagomba et la constitution des peuples mossi, yansi
et gourmantché, qui en fut la conséquence, restreignirent singulièrement
l’étendue du groupe gourounsi et le morcelèrent. Ce morcellement, comme
l’absorption par les envahisseurs d’un grand nombre de fractions
gourounsi, fut d’autant plus facile que les peuples gourounsi manquaient
de cohésion, vivaient en petites tribus dispersées et livrées à
l’anarchie et ne présentaient par suite aucune force de résistance.
Les _Nioniossé_ (ou Lilsé, Youlsé, Nimsé, etc.) habitaient le Nord du
cercle actuel de Ouagadougou et la majeure partie du cercle actuel de
Ouahigouya, ayant comme voisins au Nord les Dogom et au Sud les
Nounouma, les Sissala et les Boussansé, trois peuples très voisins du
leur. Ils semblent avoir été les premiers habitants du triangle compris
entre Koury, Ouagadougou et Ouahigouya. Dès une époque très reculée, ils
s’avancèrent en dehors de ce triangle (ancien Kipirsi) vers le Nord-
Est : bien avant le XIe siècle, quelques familles nioniossé, sous la
conduite d’un chef nommé _Ouéto_, étaient allées se fixer dans le
Djilgodi à Loroum (près Pobé) ; elles n’y demeurèrent pas longtemps et
Ouéto vint bientôt s’installer à Bougouré (cercle actuel de Ouahigouya),
tandis que son frère Ziguiri s’installait à Gambo et l’un de ses fils à
Rounga ou Ronga (au Nord-Est et à l’Est de Ouahigouya). Ces familles,
qui étaient les plus septentrionales du peuple nioniossé, s’établirent
pacifiquement auprès des Dogom, qui leur donnèrent des terrains et
vécurent avec elles en bonne intelligence. C’est ainsi que, peu à peu,
les Nioniossé occupèrent la majeure partie du pays que l’on appela plus
tard le Yatenga. Nous avons vu que, lors de la constitution des empires
mossi, certaines fractions des Nioniossé acceptèrent la domination des
envahisseurs tout en conservant leur langue et leur nationalité, que
d’autres se mélangèrent avec eux jusqu’à devenir des Mossi et que
d’autres enfin, ayant voulu leur résister, furent refoulées dans le
Kipirsi actuel, c’est-à-dire dans la partie la plus méridionale de leur
domaine. C’est ainsi qu’aujourd’hui on rencontre des Nioniossé
éparpillés au milieu des Mossi depuis le Yatenga jusqu’au Kipirsi.
Les _Nounouma_, avant l’invasion dagomba, s’avançaient probablement plus
vers le Nord et vers l’Est que de nos jours : un grand nombre d’entre
eux furent absorbés par les conquérants et fournirent leur contingent à
la constitution du peuple mossi ; les autres, refoulés ou maintenus dans
leur pays actuel, sur les bords de la Volta Noire en aval de Koury, se
sont conservés à peu près intacts.
Les _Sissala_, petit peuple sans grande importance, devaient autrefois
rejoindre les Boussansé vers l’Est : une poussée des Nankana vers le
Nord, consécutive à l’extension des Dagomba, les a séparés des Boussansé
et a restreint leur territoire à une toute petite province.
Enfin les _Boussansé_, nous l’avons vu, se laissèrent conquérir et
assimiler par les envahisseurs dagomba au Nord de Tenkodogo (régions de
Koupéla, Béloussa, Boussouma, etc.) pour former les Yansi, tandis qu’au
Sud du même point ils réussirent à conserver leur nationalité.
Mais beaucoup de familles nioniossé ou nounouma ne voulurent ni accepter
la suzeraineté des Mossi ni se cantonner dans le petit territoire du
Kipirsi, qui était trop étroit sans doute pour contenir tous les émigrés
venus du Nord : aussi se produisit-il des exodes dont les plus
importants donnèrent naissance, comme nous le verrons dans un instant,
au groupe lobi et au peuple koulango et dont d’autres, moins
considérables, amenèrent la formation de petites tribus isolées,
d’origine gourounsi, qu’on rencontre à la Côte d’Ivoire : celle des
_Siti_, entre Bouna et la Volta Noire, et celle des _Dégha_ (ou Mô ou
Diammou), entre Bondoukou et la frontière anglaise.
4o _Groupe ou peuple bobo._
Les Bobo ont occupé de tout temps, semble-t-il, leur territoire actuel,
mais ils s’avançaient autrefois davantage vers le Nord-Ouest, puisque la
tradition rapporte qu’ils occupaient avant les Bozo l’emplacement actuel
de Dienné. Les immigrations soninké et banmana les éloignèrent peu à peu
des rives du Bani et restreignirent leur domaine, mais sans modifier
sensiblement leur type primitif et sans les entamer sérieusement.
D’autre part, les Bobo-Niénigué, vers le XVIe siècle, auraient agrandi
leur territoire du côté du Sud, ce qui aurait contribué à diriger
l’immigration sia de Diébougou vers Lorhosso d’abord, puis vers Bobo-
Dioulasso.
5o _Groupe lobi (Pougouli, Dian, Gan et Lobi)._
Les _Pougouli_ disent être venus du Kipirsi. Leurs traditions rapportent
qu’ils appartenaient primitivement au même groupe que les Nounouma,
c’est-à-dire au groupe gourounsi, et qu’ils auraient émigré du Kipirsi
lorsque ce refuge des Gourounsi indépendants devint trop étroit pour les
contenir tous, mais postérieurement à l’émigration qui donna naissance
aux Koulango (voir plus loin), c’est à dire au plus tôt vers la fin du
XIIe siècle. Traversant la Volta Noire près du confluent du Manouan-mâné
(fleuve de Manouan), qui fut appelé à cause d’eux par les Dioula
Pougouliba ou Bougouriba, ils s’établirent le long des rives de ce cours
d’eau. Au XVIIIe siècle, sous la poussée des Dagari et surtout des Oulé,
ils remontèrent plus haut et s’éloignèrent de la Volta.
Les _Dian_, qu’on ne rencontre plus guère aujourd’hui qu’à Diébougou et
aux environs de cette ville, vinrent du Kipirsi comme les Pougouli mais
postérieurement à ces derniers, sans doute vers la fin du XIIIe siècle.
Ils se seraient établis d’abord dans la région de Djifango, puis, sous
la conduite d’un chef nommé Konkouné, dans la région de Loto, qu’ils
occupent encore ; ils en auraient chassé les _Padorho_, dont on ne
rencontre plus aujourd’hui que quelques représentants dans l’Ouest du
cercle de Gaoua et qui étaient peut-être les autochtones du pays[248].
Inquiétés au XVIIIe siècle par l’invasion des Oulé, les Dian firent
appel aux Dioula de Bobo-Dioulasso qui leur envoyèrent une petite armée
commandée par Bé-Bakari Ouatara ; ce dernier occupa Loto ; des Dioula y
demeurèrent, firent souche et introduisirent l’islamisme parmi les
Dian ; mais leur suzeraineté ne fut effective dans la région que
lorsqu’une colonne venait de Bobo-Dioulasso pour razzier le pays. Vers
1820, une famille dian qui était demeurée sur la rive gauche de la
Volta, à Lorha, eut à se plaindre des Dagari et vint se réfugier auprès
de ses compatriotes de Loto : c’est cette famille qui fonda le Diébougou
actuel.
Les _Gan_ auraient fait partie de la même migration que les Dian et se
seraient établis au Sud des Pougouli, dans le centre du cercle actuel de
Gaoua. L’un de leurs villages principaux était précisément Gaoua, que
les indigènes appellent encore aujourd’hui _Gan-oura_, ce qui
signifierait « les Gan sont ici ». Ils furent supplantés dans cette
région par les Lobi, à une date qu’il est difficile de préciser, mais
qui est certainement postérieure au XIIIe siècle (date probable de
l’immigration dian et gan) et antérieure à la formation du peuple birifo
(XVIIe siècle) ; ainsi repoussés vers le Sud par les Lobi, les Gan se
portèrent vers Lorhosso, qu’ils occupèrent sur les Lorho, ancêtres des
Koulango. Ces événements durent se passer au XIVe siècle : cette date
concorderait avec les traditions que M. l’administrateur Benquey et moi-
même avons recueillies à Bondoukou (Côte d’Ivoire) sur la fondation d’un
quartier de cette ville par des Lorho fuyant les Gan, antérieurement à
l’arrivée des Dioula de Bégho, laquelle se produisit au XVe siècle.
Actuellement le territoire des Gan se réduit à peu près à la ville et au
canton de Lorhosso et leur type primitif a été fortement altéré, comme
celui des Dian, par des mélanges avec les Dioula de Bobo-Dioulasso.
Les _Lobi_, comme je viens de le dire, firent sans doute au XIVe siècle
leur première apparition dans leur pays actuel, venant, eux aussi, du
Kipirsi. D’un caractère plus guerrier que les Pougouli, les Dian et les
Gan, c’est à main armée qu’ils occupèrent les régions montagneuses et
aurifères qui avoisinent Gaoua. De là, toujours en conquérants, ils se
portèrent vers l’Ouest et vers le Sud, débordant jusque dans le Nord de
la Côte d’Ivoire à l’Ouest de Bouna. Une fois maîtres de leur
territoire, ils s’y sont fortement maintenus, résistant victorieusement
aux tentatives dirigées par les Dioula de Bobo-Dioulasso et, plus
récemment, aux bandes de Samori.
6o _Groupe ou peuple koulango._
C’est la première des migrations gourounsi venues du Kipirsi qui, vers
la fin de XIe siècle, donna naissance aux _Lorho_ et par suite au peuple
koulango ou pakhalla. Traversant le cercle actuel de Gaoua, les Lorho se
seraient dirigés vers le Sud-Ouest de ce cercle et se seraient établis
en un point qui reçut d’eux le nom de _Lorhosso_. Lorsque l’invasion
lobi repoussa les Gan vers ce point au XIVe siècle, la plupart des Lorho
émigrèrent au Sud et allèrent fonder Bouna et Bondoukou, se répandant
dans le Nord-Est de la Côte d’Ivoire depuis la Volta Noire jusqu’à Kong
et au Sud jusqu’à la lisière de la forêt dense, s’enfonçant même en
certains endroits dans la forêt et constituant le peuple des _Koulango_.
Quelques Lorho cependant sont demeurés dans le Haut-Sénégal-Niger,
notamment à Lorhopéni, près et à l’Est de Lorhosso.
7o _Groupe bariba._
Ce groupe, qui intéresse surtout le Dahomey, possède cependant quelques
représentants dans le cercle de Fada-n-Gourma, représentants qui
appartiennent à deux peuples différents : les _Bariba_ proprement dits
et les _Soumba_ ; ces derniers sont d’ailleurs fort peu nombreux dans le
Haut-Sénégal-Niger.
Il semble que les Bariba étaient les anciens autochtones, non seulement
de leur pays actuel, mais aussi d’une bonne partie du cercle actuel de
Fada-n-Gourma : beaucoup se sont fondus avec les envahisseurs dagomba
pour former le peuple gourmantché ; les autres se sont reportés plus au
Sud et ont conservé à peu près leur type primitif, bien que l’influence
du groupe mossi sur leur civilisation soit assez perceptible.
Les Soumba au contraire semblent n’avoir été touchés par aucune
influence étrangère : aussi, bien qu’appartenant vraisemblablement au
même groupe ethnique que les Bariba, ils se distinguent nettement de
ceux-ci à l’heure actuelle.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
_donnant les dates approximatives des principaux événements relatifs aux
origines et aux migrations des peuples du Haut-Sénégal-Niger._
? 200 av. J.-C. — Fondation de Néma et Ghana par des Soninké du Diagha.
? 100 av. J.-C. — Premières immigrations berbères dans le Hodh.
80 à 90 après J.-C. — Départ de Cyrénaïque de la première migration
judéo-syrienne (vers l’Aïr et le Massina).
117. — Départ de la deuxième migration judéo-syrienne (vers le Touat).
? 150. — Arrivée à Ghana des Judéo-Syriens du Massina.
? 200. — Arrivée à Ghana des Judéo-Syriens du Touat.
? 300. — Fondation de l’empire judéo-syrien de Ghana.
? 600. — Installation des Songaï à Gounguia ou Koukia.
670. — Départ des Lemta et Hoouara de la Tripolitaine vers le Niger.
? 690. — Fondation de l’empire lemta à Gounguia (dynastie des Dia). —
Les Songaï (Sorko) à Gao. — Premières migrations des Soninké du Diagha
vers Dienné et vers le Diafounou et le Kingui.
? 700. — Arrivée des Messoufa à Teghazza. — Nouvelles immigrations
berbères dans le Hodh.
? 750. — Maghan-Diabé Sissé fonde le royaume soninké du Ouagadou.
? 790 à 800. — Arrivée des Bérabich à Teghazza. — Dispersion des Soninké
du Ouagadou : Kaya-Maghan Sissé fonde l’empire soninké de Ghana. —
Fondation de Tichit. — Arrivée des Judéo-Syriens au Gorgol. — Les
Soninké au Galam.
? 800. — Les Bérabich maîtres de Teghazza. — Installation des Soninké
dans la région de Dienné. — Arrivée des Judéo-Syriens au Fouta-Toro. —
Les Lemtouna à Aoudaghost.
? 890. — Les Lemta à Gao ; les Songaï (Sorko) à Bamba.
? 900. — Les Saghmara (Kel-Tadmekket) au Niger.
930. — Les Lemtouna luttent avec les Soninké de Ghana.
? 990. — Les Soninké de Ghana suzerains des Lemtouna d’Aoudaghost.
? 1000. — Formation des Peuls dans le Fouta et leur dispersion. — Ouâr
Diâbi fonde l’empire toucouleur du Tekrour et islamise les Toucouleurs.
— Les Peuls au Ferlo. — Les Dioula dans la Boucle du Niger.
1009. — Dia Kossoï se convertit à l’islamisme et transporte la capitale
des Lemta de Gounguia à Gao.
? 1030. — Début des invasions dagomba et de la formation des empires
mossi et gourmantché.
1042. — Début de l’organisation de la secte berbère des Almoravides.
? 1060. — Les Peuls au Galam.
1076. — Prise de Ghana par les Almoravides et dispersion des Soninké de
Ghana. — Première islamisation des Berbères du Hodh. — Arrivée des
Goddala dans la région de Tombouctou. — Fondation de l’empire soninké
des Sossé au Kaniaga, du royaume soninké des Niakaté au Kingui et du
royaume soninké des Doukouré au Bakounou. — Arrivée des Soninké à Nono.
? 1090. — Migration des Peuls du Galam vers le Kaniaga et des Peuls du
Ferlo vers le Fouta-Diallon. — Première migration gourounsi du Kipirsi
vers la région de Gaoua (Lorho ou Koulango). — Les Soninké de Ghana
reconquièrent leur indépendance.
? 1100. — Les Peuls au Kaniaga. — Premières habitations construites sur
l’emplacement de Tombouctou.
? 1190. — Les Songaï (Sorko) à Gourao. — Bouyagui-Toumbéli roi de
Goumbou. — Formation des Pougouli.
? 1200. — Les Lemta à Bamba. — Les Songaï (Faran) à Saraféré.
1203. — Prise de Ghana sur les Sissé par les Soninké Sossé.
1213. — Fondation de l’empire mandingue par Allakoï Keïta.
? 1220. — Les Banmana se concentrent dans le Toron.
1224. — Fondation de Oualata. — Les Somono dans la région de Bamako-
Ségou.
1235. — Soundiata Keïta bat Soumangourou Kannté à Kirina et renverse
l’empire sossé du Kaniaga.
1240. — Soundiata prend et détruit Ghana et transporte la capitale de
l’empire mandingue de Kangaba à Mali.
1250. — Les Soninké-Nono fondent la ville de Dienné. — Commencement de
la migration des Mandé du Sud du Fouta-Diallon vers la Côte d’Ivoire. —
Les Sossé s’emparent du Tekrour sur les Toucouleurs.
1270. — Mamoudou Diawara renverse la dynastie des Niakaté et fonde celle
des Diawara au Kingui.
? 1290. — Formation des Dian et des Gan.
? 1300. — Développement de Tombouctou et de Dienné. — Fondation de Nioro
par des Diawambé. — Conversion de Dienné à l’islamisme.
1307. — Avènement de Kankan-Moussa à Mali.
1325. — Kankan-Moussa s’empare de Gao et de Tombouctou. — Construction
des premières maisons à terrasse à Gao, Tombouctou et Dienné.
1333. — Les Mossi prennent et pillent Tombouctou.
1335. — Ali-Kolen fonde la deuxième dynastie des Lemta à Gao (dynastie
des Sonni).
? 1350. — Les Ouolofs s’emparent du Tekrour. — Arrivée des Berbères sur
la rive Nord du Sénégal ; migration des Sérères dans le Sine. — Invasion
des Lobi à Gaoua ; les Gan à Lorhosso ; les Koulango fondent Bouna et se
portent à Bondoukou. — Formation première des Samo.
? 1400. — Migrations des Peuls du Kaniaga au Massina et au Bakounou.
1433. — Les Touareg s’emparent de Tombouctou sur les Mandingues.
1450. — Arrivée des Kounta dans l’Azaouad. — Luttes des Sagoné contre
les Dabo au Kingui. — Fondation de Sokolo.
1464-65. — Avènement de Sonni Ali-Ber.
1468 à 1473. — Ali-Ber conquiert Tombouctou et Dienné et affranchit
l’empire de Gao de la suzeraineté mandingue.
1480. — Pillage de Oualata par les Mossi.
1492. — Mort de Sonni Ali-Ber. — Expulsion des Juifs du Touat.
1493. — Le Soninké Mohammed Touré fonde à Gao la dynastie des Askia. —
Arrivée des Oulmidden à Gao et dans la Boucle ; leur conversion à
l’islamisme.
? 1495. — Commencement des migrations peules dans la Boucle du Niger.
1512. — Mort de Tindo Galadio au Kingui. Son fils Koli va au Fouta-Toro,
qu’il affranchit de la suzeraineté des Ouolofs et où il fonde une
dynastie peule.
1534. — Victoires des Peuls et Toucouleurs du Fouta sur les Soninké du
Galam et les Mandingues du Boundou.
1585. — Fondation de Taodéni.
1591. — Prise de Gao et de Tombouctou par le pacha marocain Djouder.
1596. — Taodéni remplace Teghazza. — Conquête du Hodh par les Beni-
Hassân et islamisation définitive des Berbères du Hodh. — Formation des
Sia et des Samorho. — Formation définitive des Samo.
? 1600. — Islamisation des Bérabich par les Kounta. — Formation des
Foulanké du Ganadougou. — Installation des Banmana de Kaladian
Kouloubali dans la région de Ségou.
1612. — Les pachas de Tombouctou cessent d’être désignés par le sultan
du Maroc.
1620. — Danfassari Kouloubali s’installe à Ségou-koro.
1640. — Destruction de Tadmekket par les Oulmidden. — Deuxième
immigration des Kel-Tadmekket sur le Niger.
1660. — On cesse à Tombouctou de dire le prône au nom du sultan du
Maroc.
1670. — Biton Kouloubali fonde l’empire banmana de Ségou et étend sa
domination jusqu’à Tombouctou. — Zié et Sounsa fondent l’empire banmana
du Kaarta.
1671. — Expédition du sultan Er-Rachid au Soudan.
1672. — Expédition du marocain Ahmed à Tombouctou.
1680. — Prise de Gao par les Touareg.
? 1690. — Invasion des Birifo dans la région de Gaoua.
? 1700. — Les Peuls sont répandus dans toute la Boucle du Niger et au-
delà. — Islamisation des Peuls. — Arrivée des Dagari sur la rive droite
de la Volta. — Prise de Lorhosso et de Loto par les Dioula de Bobo-
Dioulasso.
1720. — Conquête du Fouta-Diallon par les Toucouleurs. — Migration des
Peuls du Fouta-Diallon au Ouassoulou et vers la Boucle du Niger. —
Formation définitive des Foulanké.
1754. — Avènement de Ngolo Diara à Ségou et de Sébé Kouloubali à Nioro.
1802. — Conquête du Haoussa par les Peuls.
1810. — Les Peuls du Massina se rendent indépendants de Ségou.
1820. — Fondation de Diébougou.
1826. — Prise de Tombouctou par les Peuls du Massina.
1832. — Les Soninké à Banamba.
1861. — Prise de Ségou par El-hadj-Omar.
* * * * *
[Illustration : Carte 5. — Migrations ethniques.]
[Note 101 : Voir la carte 5 à la fin du chapitre.]
[Note 102 : Ainsi, au cas où les successeurs d’El-hadj Omar se seraient
maintenus à Ségou, on nous dirait très probablement aujourd’hui que les
gens de Ségou viennent du Fouta Sénégalais.]
[Note 103 : Le mot _yemen_ en arabe signifie proprement « la droite ».
Comme beaucoup d’Orientaux et comme aussi la plupart des Nègres, les
Arabes s’orientent en faisant face au soleil levant : par suite
« droite » devient pour eux synonyme de « Sud » et c’est ainsi que les
gens du Hidjaz ont donné le nom de Yémen au pays situé au Sud du leur.
De même que Gourma désigne le Sud à Bamba et l’Est à Niafounké, de même
Yémen — devenu nom de pays après avoir été un simple nom de direction —
désigne le Sud à La Mecque et l’Est ou le Nord-Est au Soudan.]
[Note 104 : L’immigration arabe dont ils faisaient partie comprenait
surtout des _Oulad-Slimân_, qui forment encore la fraction principale
des Bérabich ; une partie de ces Oulad-Slimân s’établit dans la
Tripolitaine et, de là, se répandit plus tard vers le Tchad.]
[Note 105 : Sidi Mohammed-el-Kounti (père du premier El-Bekkaï) d’après
les uns, mais plutôt Yahia-ben-Osmân-ben-Yassen (grand père de Mohammed-
el-Kounti) d’après de plus nombreux témoignages.]
[Note 106 : Le village même de Mabrouk serait beaucoup plus récent et
n’aurait été fondé qu’en 1808 par la sous-tribu kounta des Oulad-el-
Ouafi.]
[Note 107 : Voir à ce sujet le tableau généalogique des Bekkaï dans
_Littérature arabe saharienne_ par Ismaël Hamet (_Revue du monde
musulman_, octobre 1910).]
[Note 108 : On retrouve chez les auteurs grecs et latins des noms de
tribus berbères qui subsistent encore de nos jours : c’est ainsi qu’on a
pu identifier les _Libyens_ proprement dits (_Loubim_ de la Bible,
_Lebataï_ de Procope) avec les _Lewwata_ ou _Louata_, les _Gétules_ avec
les _Goddala_ ou _Djedala_ ou avec les _Guezoula_, les _Serangaï_ de
Ptolémée (placés par lui dans le Sous) avec les _Zenaga_, les _Maxyes_
d’Hérodote (_Mazikes_, _Masices_, _Mazices_ et _Mazax_ de Lucrèce,
Suétone, Ptolémée, Ammien Marcellin, Corippus et Cassien) avec les
_Imazirhen_ ou _Imocharhen_, c’est-à-dire avec les Berbères de souche
noble. — Voici maintenant un résumé des principales théories arabes
concernant l’origine des Berbères. Yakout (XIIe-XIIIe siècles) nous dit
que _Berber_ est le nom de nombreuses tribus habitant les montagnes du
Maghreb depuis Barka jusqu’à l’Atlantique et s’étendant au Sud jusqu’au
pays des Noirs ; il ajoute que les Berbères font en général remonter
leur origine à Sem et prétendent que leurs ancêtres auraient émigré
d’Arabie en Afrique ; leur langue primitive — qui aurait été une langue
sémitique — se serait corrompue au contact de la langue des autochtones
du Maghreb — (qui étaient ces autochtones ? Yakout ne nous le dit pas) —
et serait devenue le berbère. Certains, précise Yakout, disent que le
roi himyarite Ifrîkos, étant venu du Yémen faire une expédition en
Ifrîkia (Tunisie), aurait fondé là un établissement de Yéménites dont
les descendants seraient les Berbères. Dans sa nomenclature des
principales tribus berbères, Yakout en cite plusieurs dont les noms sont
portés encore par des sous-tribus maures du Hodh et de l’Azaouad (par
exemple les Louata, qu’on rencontre chez les Idao-Aïch, et les Sakhoura,
sans doute les mêmes que les Zakhoura vassaux des Kounta). D’après Ibn-
Khaldoun (XIVe siècle), qui paraît mieux informé que Yakout et qui
surtout est doué d’un véritable esprit critique manquant au précédent,
les Berbères descendraient de Ham ou Cham par Chanaan, Mazigh (d’où le
nom d’Imazirhen porté de nos jours encore par les familles nobles) et un
nommé Berr, dont l’un des fils, Madghis, serait l’ancêtre des Zenata et
de leurs cousins les Louata, les Zouaoua, les Maghraoua, etc., et dont
l’autre fils, Bernès, serait l’ancêtre des Zenaga (enfants de Zenag,
fils de Bernès, comprenant les Messoufa, les Goddala, les Lemtouna, les
Maddassa, les Ouareth, etc.) et de leurs cousins les Lemta, les Hoouara,
les Guezoula, les Masmouda, les Ketama, les Mesrata, etc. Il ajoute
d’ailleurs que beaucoup, principalement parmi les Berbères eux-mêmes,
attribuent à cette nation une origine sémitique, dans le but évident de
la rattacher à la même souche que les Arabes : c’est ainsi que les uns
les font descendre d’un fils d’Abraham nommé Yaksân, d’autres des
Amalécites issus d’Esaü, d’autres des Syriens et Yéménites venus en
Afrique avec Ifrîkos, d’autres des Egyptiens, etc. Après avoir dit que
l’opinion la plus répandue en fait des Hamites ayant vécu longtemps au
contact des Sémites (des Israélites surtout), puis ayant été chassés
d’Asie par les Juifs et ayant passé en Egypte et de là en Ifrîkia et au
Maghreb, à une époque fort reculée et certainement bien avant Ifrîkos,
Ibn-Khaldoun conclut fort sagement : « Une nation comme celle des
Berbères, formée d’une foule de peuples et remplissant une partie
considérable de la terre, n’a pas pu y être transportée d’un autre
endroit et surtout d’une région très bornée. Depuis une longue suite de
siècles avant l’islamisme, les Berbères ont été connus comme habitants
du pays et des régions qui leur appartiennent de nos jours. » (_Histoire
des Berbères_, traduction de Slane, 1er vol., page 183). Procope (VIe
siècle) avait soutenu déjà la théorie faisant remonter les Berbères aux
Hamites issus de Chanaan qui furent chassés de Palestine par les
Hébreux, lorsque ces derniers s’y installèrent en revenant d’Egypte.]
[Note 109 : Le géographe arabe Ibn-Saïd (XIIIe siècle) place Aoudaghost
par 17° de latitude Nord et à une dizaine de degrés de longitude
planimétrique à l’Est de l’embouchure du Sénégal, ce qui correspondrait
approximativement à 13° de longitude Ouest de Paris et situerait
Aoudaghost à une soixantaine de kilomètres au Nord-Est de Kiffa.]
[Note 110 : Cela résulte tout au moins du témoignage de l’écrivain arabe
Zohri (XIIe siècle), d’après lequel les Berbères du Soudan n’auraient
abjuré le christianisme et embrassé l’islamisme que vers l’année 1075.]
[Note 111 : Le chef de la conquête s’appelait, dit la légende, Osmân-
ould-Barkani ould Maghfar : son fils Terrouz aurait donné son nom aux
Trarza, son frère Haroun ould-Barkani le nom de son père aux Brakna et
son autre frère Mbarek son propre nom aux Oulad-Mbarek.]
[Note 112 : Les ancêtres sémitiques des Guirganké seraient des Judéo-
Syriens ou Proto-Peuls, métissés de Soninké, qui auraient fondé Tichit,
auraient émigré ensuite dans le Tagant et plus tard, à la suite de
luttes sanglantes avec les Zénaga, se seraient refugiés à Diara, non
loin de Nioro, auprès des Oulad-Mbarek et se seraient alliés là à des
Beni-Hassân. Nous en reparlerons lorsqu’il sera question de la formation
des Peuls. Au moment de la conquête de Nioro par El-hadj-Omar, la
plupart des Guirganké se réfugièrent dans la région d’Akor, du côté de
Goumbou.]
[Note 113 : Relativement nombreux en Mauritanie, les Maures parlant le
zenaga sont excessivement rares dans le Hodh.]
[Note 114 : En outre des Beni-Hassân, quelques autres familles arabes
ont contribué à renforcer l’élément sémitique dans le Hodh : c’est ainsi
que des Kounta venus de l’Azaouad s’établirent en plusieurs endroits de
cette contrée et notamment à Tichit, lors de leur mouvement vers le
Tagant et l’Adrar ; à différentes époques, des Arabes ou Berbères
arabisés vinrent du Maroc dans les mêmes régions : c’est le cas des
Taleb-Mokhtar, dont les ancêtres, chassés du Sud-marocain à la suite
d’événements obscurs, seraient venus s’établir au Massina, d’où, fuyant
devant la conquête d’El-hadj-Omar, ils auraient, conduits par Mohammed-
Fadel, émigré vers Goumbou et Oualata auprès des Mejdouf, tandis que
d’autres fractions de leur famille poussaient jusqu’en Mauritanie avec
Saad-Bou et plus tard dans la Saguiet-el-hamra avec Mâ-el-Aïnîn.]
[Note 115 : On a cru parfois pouvoir identifier Koukia avec Gao, mais,
comme nous le verrons dans la IVe partie de cet ouvrage en traitant de
l’histoire de l’empire de Gao, une telle identification est
matériellement impossible. Je ferai observer que _goungui_ signifie
« île » en songaï ; dans la même langue _goungui-yo_ signifierait « les
îles », _goungui yé_ « les sept îles » et _goungui yaha_ « les huit
îles ».]
[Note 116 : Voir IVe partie. Je tiens à faire observer que cette théorie
de l’origine berbère des fondateurs de l’empire dit « songaï », rejetée
par M. René Basset, avait été soutenue par Barth.]
[Note 117 : Les géographes arabes, amoureux d’étymologies savantes,
traduisent Tadmekket par « qui ressemble à La Mecque » et disent que ce
nom, qui pourtant semble bien être antérieur à l’islam, aurait été donné
à la ville parce qu’elle était, comme La Mecque, située entre deux
collines.]
[Note 118 : On sait que les Arabes ont donné le nom d’_Ifrîkia_ à la
région correspondant à peu près à l’ancienne province d’_Afrique_ des
Romains, région constituée principalement par la Tunisie actuelle, tout
en faisant venir ce nom de la soi-disant colonie fondée dans ces parages
par le fameux roi himyarite Ifrîkos.]
[Note 119 : Les Kel-Antassar sont déjà signalés au XIe siècle par Bekri
sous le nom de _Beni-Intasser_ ; mais ils habitaient alors entre le
Tagant et Oualata, c’est-à-dire dans le Hodh, et n’avaient pas encore
gagné leur pays actuel.]
[Note 120 : A titre purement documentaire, je crois bon de donner ici la
théorie de l’auteur du _Houlel el-mouwachia fi dikr el-akhbâr el-
marrâkochiya_ sur l’origine des Touareg. Ils seraient, d’après lui, des
Messoufa apparentés aux Zenaga issus de Himyar ; ils ne descendraient
des Berbères que par les femmes et seraient originaires du Yémen. Un roi
de ce pays (sans doute Harits-er-Raïch, le premier tobba ou roi
himyarite, qui vivait un peu avant notre ère) avait eu, à la suite
d’enseignements reçus d’un rabbin, la divination de la venue d’un Messie
(soit Mahomet, soit plutôt Jésus-Christ) et il invita ses sujets à
adopter ses croyances. Après sa mort, ceux qui avaient partagé sa foi
furent persécutés et chassés ; ils se voilèrent le visage pour ne pas
être reconnus de leurs ennemis et (sans doute sous le règne d’Ifrîkos,
le troisième tobba, vers le début de notre ère), ils quittèrent le Yémen
et gagnèrent le pays des Berbères, où ils se marièrent et s’installèrent
comme dans une nouvelle patrie. Leur voile les ayant protégés contre
leurs persécuteurs, ils le conservèrent pieusement sans jamais s’en
séparer. Ils oublièrent leur langue (l’arabe) par suite de leur
incorporation aux Berbères et adoptèrent celle de ces derniers. Les
Touareg seraient les descendants de ces Zenaga voilés, qui auraient été
chassés dans le désert par une fraction d’entre eux, celle des
Almoravides. Il est à remarquer que la plupart des auteurs arabes
attribuent cette origine mi-yéménite mi-berbère à tous les Zenaga et à
quelques tribus qui leur sont apparentées de près, les Lemta entre
autres.]
[Note 121 : Le mot _Fouth_, dans les rédactions de la Bible en langues
sémitiques, se termine par un _t emphatique_ ou _th_ (_thav_ des
Hébreux, _tha_ des Arabes), lettre qui se rend en peul par un d spécial
ou _dh_ se changeant fréquemment en _l_, en sorte que le _Fouth_ de la
Bible peut parfaitement être considéré comme provenant d’une racine
identique à celle de la syllabe _foul_, qui est le radical du nom des
Peuls. Au contraire le nom du _Fouta_ s’écrit en arabe par un _t_
ordinaire et semble provenir d’un radical différent. — Ce terme de Fouth
ou Foul, dans les traductions européennes de la Bible, a été remplacé
souvent par « Afrique » ou par « Libye », mais sans aucune raison.]
[Note 122 : Genèse, X, 6. L’auteur de la Genèse indique la descendance
des trois autres fils de Ham, mais ne donne pas celle de Fouth.]
[Note 123 : C’est ainsi que les Sabéens ou Yéménites sont donnés tantôt
comme descendant de Sem par Heber et Yektân et tantôt comme descendant
de Ham par Chous.]
[Note 124 : Cette femme avait été capturée au cours d’une razzia par
Sonni Ali (1464-1492) et donnée par ce prince en mariage à Abdallah-el-
Balbali, arrière-grand-père de Sa’di.]
[Note 125 : _An account of the empire of Marocco_, 1810, page 212.]
[Note 126 : Ce manuscrit renfermait un court extrait d’un ouvrage
intitulé _El-enfak el-maïsour fi tarikh belad et-Tekrour_ (exposé
facilitant l’étude de l’histoire du pays de Tekrour). Clapperton n’en a
pas publié le texte et n’en a donné qu’une traduction de A. Salame, qui
figure à l’appendice de sa relation de voyage (appendix no XII, pages
158-167, dans l’édition anglaise) ; une carte, dessinée par le sultan
Bello, est reproduite dans la IIe partie du volume, face à la page 109.
— Par Tekrour, Bello comprend tout le Soudan, depuis le Darfour jusqu’au
Fouta ; sa carte place ce dernier pays à l’extrême Ouest. — D’autres
manuscrits remis à Clapperton lors de son second voyage à Sokoto (1827)
et rapportés par Lander sont plus explicites et accordent aux Peuls une
origine nettement judéo-syrienne. (Voir l’appendice de _Clapperton’s
journal of a second expedition into the interior of Africa_, 1829).]
[Note 127 : _Histoire et origine des Foulahs ou Fellans_, 1841.]
[Note 128 : Et non du Fezzan, comme l’écrit de Guiraudon, qui a
reproduit cette légende en introduisant dans le texte original un
certain nombre de rectifications pour la plupart malheureuses.]
[Note 129 : D’ailleurs la légende recueillie par Reichardt renferme des
inexactitudes flagrantes : Sidi et Séri étaient, non pas les chefs de
l’immigration peule au Massina, mais les chefs de la conquête du Fouta-
Diallon par les Toucouleurs du Fouta Sénégalais.]
[Note 130 : Il est à remarquer de plus que le _h_ final de _fellah_ fait
partie de la racine du mot, alors que cette lettre — en dépit de
l’orthographe anglaise _Fulah_ adoptée par beaucoup de Français — est
totalement absente de la racine _foul_, d’où vient le nom des Peuls.]
[Note 131 : La manie étymologique, forme d’aspect savant du calembour
par à peu près, a trouvé d’ailleurs ample matière à s’exercer aux dépens
des Peuls. Le capitaine Figeac ne les fait il pas descendre d’Apollon
par l’intermédiaire des Pélasges, parce qu’il a constaté que les trois
noms provenaient d’une racine phonétiquement identique ? Et le général
Frey, qui rattache les Peuls aux Annamites, tout en les apparentant aux
Bretons et en attribuant à leur nom une origine provençale, ne nous a-t-
il pas révélé que le _Canada_ était une colonie peule fondée par des
Foulbé de _Gana_ ou Ghana ? (Je n’invente rien : voir page 81 de
l’_Annamite mère des langues_, Paris, 1892, in-8). Passons sous silence
les élucubrations d’un disciple des deux auteurs précités, qui a trouvé
le moyen de surpasser ses maîtres.]
[Note 132 : En réalité Bekri écrit _gafou_ : mais, comme il substitue
plus d’une fois _f_ à _b_ dans la transcription des mots soudanais
(mettant par exemple _safongo_ pour _sa-bongo_ ou _issa-bongo_,
l’équivalent songaï de Ras-el-ma), on peut sans hésitation reconnaître
dans son _gafou_ le mot peul ou toucouleur _gabou_. Aucune des autres
langues du Sénégal ou du Soudan ne possède de mot analogue pour désigner
l’hippopotame : cet animal est appelé _zamouli_ par les Maures Beni-
Hassân, _neberh_ par les Berbères Zenaga, _lébeur_ par les Ouolofs,
_langbâr_ par les Sérères, _ékav_ par les Diola, _khoungamé_ par les
Soninké, _mèri_ ou _mali_ par les Mandé, _banga_ par les Songaï,
_dorina_ par les Haoussa, etc.]
[Note 133 : Je dis « actuellement », car j’ai combattu, il y a huit ans
environ, les conclusions de Grimal de Guiraudon ; je croyais alors que
les Peuls avaient apporté avec eux en Afrique la langue qu’ils parlent
actuellement : constatant l’impossibilité matérielle de rattacher cette
langue aux idiomes sémitiques ou hamitiques, je leur cherchais — bien
vainement d’ailleurs — une origine hindoue. Une étude plus approfondie
de la langue actuelle des Peuls et des autres langues de l’Ouest
africain m’a fait revenir de mon erreur première. Je la confesse ici en
toute sincérité, invitant à me lapider ceux qui n’ont jamais erré en
matière d’ethnologie et de linguistique africaines.]
[Note 134 : _Affairs of West Africa_, chap. XV à XVII.]
[Note 135 : Avant la venue de Joseph en Egypte, il y avait eu déjà des
relations entre ses ancêtres et les Egyptiens, puisque Abraham aurait
accompli un voyage en Egypte entre ses deux séjours au pays des
Chananéens (Genèse, XII).]
[Note 136 : Genèse, XLVI, 6.]
[Note 137 : Exode, XII, 40.]
[Note 138 : 603.550 sans compter les Lévites (Nombres, I, 46 et 47).]
[Note 139 : Exode, XII, 37 et 38.]
[Note 140 : Un manuscrit arabe encore inédit, recueilli au Sénégal par
M. le chef de bataillon Gaden qui me l’a communiqué, localise la patrie
de l’ancêtre des Peuls à _Akka_, c’est-à-dire à Saint-Jean-d’Acre, sur
la côte de Galilée, au Sud de Tyr et non loin de Nazareth, au point de
jonction de la Palestine, de la Phénicie ou Syrie occidentale (Sour) et
de la Syrie orientale (Châm). — Une tradition écrite recueillie à Sokoto
en 1827 par Clapperton fait venir les Peuls de la Mésopotamie dans le
pays des Juifs, puis de là dans le Sinaï (Tôr) et dans l’Egypte
(Missira).]
[Note 141 : C’est en souvenir de ce passage à travers le Tôr, disent les
légendes peules, que le nom de Toro aurait été donné à la province du
Fouta où se termina le mouvement d’avancée vers le Sud-Ouest des Judéo-
Syriens. Bien entendu cette étymologie ne saurait être acceptée que sous
les plus expresses réserves.]
[Note 142 : Cf. les légendes sur l’origine des Peuls recueillies au
Fouta-Diallon par M. Guebhard (_Revue des études ethnographiques et
sociologiques_, avril-juin 1909), dans l’Adamaoua par C. Vicars Boyle
(_Journal of the African Society_, octobre 1910), au Caire, auprès d’un
cheikh du Baguirmi, par le comte d’Escayrac de Lauture (_Mémoire sur le
Soudan_, Paris, 1855-56, pages 60 à 62) et à Sokoto par Clapperton
(_Journal of a second expedition_, etc., 1829, pages 399 et suivantes).
Le premier de ces travaux renferme deux documents en langue arabe dont
le texte, pourtant fort clair, a été complètement déformé par
l’interprétation incomplète et souvent erronée qui fut fournie à M.
Guebhard : les noms propres en particulier ont été fort mal lus par le
traducteur, qui a confondu le Tôr ou Sinaï avec le Fouta Toro, a pris
des mots arabes pour des noms de pays soudanais et a commis de
nombreuses omissions. Dans la légende recueillie par C. Vicars Boyle, le
nom de Okba est devenu _Oukouba_ ; dans le récit de l’informateur du
comte de Lauture, il s’est transformé en _Yakoub_ — ce qui pourrait
expliquer comment l’ancêtre hébreu Jacob a pu devenir, dans les légendes
islamisées, l’ancêtre arabe Okba-ben-Yâsser — et Tadiouma, fille du roi
de Tôr, est devenue une femelle de caméléon (_dioundougal_). Dans une
des légendes écrites remises à Clapperton, Okba est appelé _Okba-ben-
Amir_, la fille du roi de Tôr est nommée _Gadiouma_ et les quatre
enfants qu’elle eut de Okba portent les noms de _Dita_, _Ouaya_,
_Nasser_ et _Rarabi_ : la concordance est tout au moins remarquable
entre ces traditions recueillies, l’une à Sokoto et l’autre au Fouta-
Diallon, à près d’un siècle d’intervalle. Dans une autre légende
recueillie par l’administrateur Logeay auprès des Peuls du cercle de
Goumbou. Okba est appelé _Ougoubata_ et le Tôr ou Sinaï a été confondu
avec le Fouta Toro, comme dans la traduction donnée par M. Guebhard.
Dans d’autres légendes enfin, Okba est donné comme le neveu de Amrou et
porte le nom de _Okba-ben-Amir_, qui est en effet le nom de l’un des
lieutenants de Amrou, mais on le confond avec Okba-ben-Nafi et on le
fait aller, sur l’ordre du khalife Moaouiya, non seulement en Egypte et
au Sous, mais jusqu’au Tekrour et à Ghana.]
[Note 143 : Jacob et Israël, dans la Bible, ne forment qu’un seul et
même personnage.]
[Note 144 : Sans doute plusieurs générations après cette mort.]
[Note 145 : Une légende dit « dans le pays de _Barga_ », ce qui revient
au même (Barga = Barka).]
[Note 146 : La racine _foudh_, avec le sens de « s’enfuir », se retrouve
en égyptien démotique sous la forme _pout_ (avec un _t_ prononcé _d_) et
en copte sous la forme _fôt_ (avec un _t_ prononcé _d_ au Sud du Delta).
Dans les langues sémitiques, on ne rencontre aucune racine analogue
ayant le sens de « s’enfuir ». Cela laisserait croire que, durant leur
séjour en Egypte, les Judéo-Syriens auraient adopté la langue égyptienne
ou tout au moins que leur langue primitive — l’araméen probablement —
aurait été fortement influencée par l’égyptien, ce qui n’a rien
d’invraisemblable. De même, plus tard, ils devaient, durant leur séjour
au Fouta, adopter la langue des Toucouleurs. Quant aux Hébreux qui
suivirent Moïse, ils pouvaient très bien aussi parler l’égyptien lors de
leur sortie de l’Égypte, mais, revenus en pays sémitique, ils durent
reprendre assez vite la langue de leurs ancêtres.]
[Note 147 : Je ne continue pas plus loin la légende, car, à partir de
l’arrivée des Judéo-Syriens au Massina, nous entrons presque dans le
domaine de l’histoire ; nous verrons dans la IVe partie de cet ouvrage
ce qu’il advint de Kara et de Gama. Je dois faire observer que les
Soninké du Sahel se sont approprié cette tradition et la donnent comme
expliquant leur propre origine ; ils y ont même introduit des noms de
clan à eux, pour rendre la chose plus vraisemblable. Mais, à mon avis,
la légende est bien une tradition peule et les Soninké ne peuvent la
revendiquer que comme donnant l’origine partielle de celles de leurs
familles qui sont issues du mélange des immigrants judéo-syriens avec
les autochtones primitifs du Massina.]
[Note 148 : Bekri, parlant des gens de Sort en Cyrénaïque tels qu’ils
étaient de son temps (XIe siècle), dit qu’ils parlent « une espèce de
jargon qui n’est ni arabe, ni persan, ni berbère, ni copte, et que
personne ne peut comprendre en dehors d’eux-mêmes ». Il serait
intéressant de savoir quel était ce « jargon » ; cela pourrait peut-être
jeter une lueur nouvelle sur la question traitée ici.]
[Note 149 : L’Aïr fut à un moment donné une dépendance politique du
Bornou, ou tout au moins du Kânem au temps où ce dernier empire
englobait le Bornou.]
[Note 150 : La colonie juive du Touat fut longtemps florissante. En
1492, elle se démembra à la suite des persécutions du réformateur
musulman El-Merhili ; un grand nombre de Juifs furent alors massacrés,
d’autres se dispersèrent en plusieurs points de l’Algérie, d’autres se
réfugièrent auprès des Kounta, du côté de Tombouctou et de Gao. On a
trouvé au Touat des inscriptions en caractères hébraïques, dont une
datant de 1329. Nous savons par Ibn-Meriem que, vers 1502, El-Merhili se
rendit du Touat à Gao, par l’Aïr, Takedda, Kano et Katséna, et chercha à
déterminer l’empereur ou _askia_ El-Hadj Mohammed à ordonner le massacre
des Juifs réfugiés à Gao ; il semble d’ailleurs que ses conseils
demeurèrent sans effet.]
[Note 151 : D’après les traditions locales, les juifs étaient nombreux
dans l’Adrar au XIe siècle ; convertis à l’islamisme par les
Almoravides, il se seraient en partie mêlés à ces derniers.]
[Note 152 : L’orthographe varie selon les manuscrits. Bekri dit que
cette peuplade a le teint blanc et une belle figure, qu’elle professait
de son temps (XIe siècle) la même religion que les Noirs de Ghana —
lesquels n’étaient pas musulmans —, mais ne contractait jamais de
mariage avec eux. Il suppose qu’elle a pour ancêtres les soldats « que
les Oméïades envoyèrent contre Ghana dans les premiers temps de
l’islam », faisant évidemment allusion aux expéditions de Okba-ben-Nafi
dans le Maghreb de 570 à 681 ; mais, quoi qu’on en ait dit, les armées
de Okba ne dépassèrent jamais l’extrême limite septentrionale du Sahara
et il n’est guère admissible qu’une fraction de cette armée ait pu
donner naissance à la tribu dont a parlé Bekri. Peut-être ce dernier,
ayant entendu conter la légende relative à Okba-ben-Yâsser que j’ai
rapportée plus haut, a-t-il fait une confusion entre les deux généraux :
cette hypothèse du reste me paraît peu probable, car je crois la légende
de Okba-ben-Yâsser bien postérieure à Bekri, étant donné qu’elle n’a pu
prendre naissance chez les Peuls qu’après leur islamisation, qui est
récente, comme nous le verrons plus loin.]
[Note 153 : Les Nimadi passent pour être des sauvages vêtus de peaux de
bêtes, ayant la chasse comme principal moyen de subsistance et
professant une religion qui aurait des rapports avec le judaïsme pré-
mosaïque.]
[Note 154 : On a souvent confondu le Bakounou avec le Bagana : c’est à
tort, selon moi. Le Bakounou, qui d’ailleurs a dû faire partie à un
moment donné du Bagana, politiquement parlant, est une petite province
située entre Nioro et Goumbou ; le Bagana, beaucoup plus vaste, se
trouve entre Goumbou et Sokolo, et s’étend depuis le Nord du Kaarta et
du Bélédougou jusqu’à la région de Oualata. On y a même parfois compris
le Diaga.]
[Note 155 : La tradition rapportée par M. Guebhard les fait, en parlant
de Ghana, passer par le pays des Diawara, le Kaarta et le Manding ; cet
itinéraire ne diffère pas sensiblement de celui que je rapporte ici :
les Diawara occupent actuellement un pays contigu à l’Ouest du Bakounou,
le Kaarta est limité au Nord-Ouest et à l’Ouest par le Bakounou, le
Diafounou et le Diomboko, et ce dernier pays fut longtemps une
dépendance politique de l’empire mandingue, qui n’en était séparé
géographiquement que par le Sénégal.]
[Note 156 : Cet Ismaïl, dans les légendes islamisées, est devenu le
sultan hassanide du Maroc Moulaï Ismaïl, qui cependant ne vécut que huit
siècles plus tard, puisqu’il régna de 1672 à 1727. Ces légendes
n’hésitent pas à dire que Mahmoud se rendit à Marrakech pour demander
aide et protection à Moulai Ismaïl et que ce dernier lui confia une
armée à l’aide de laquelle Mahmoud s’empara du Fouta.]
[Note 157 : Cf. _Tadiouma_ ou _Gadiouma_, fille du roi de Tôr, dans les
légendes islamisées.]
[Note 158 : Voir dans la IIIe partie de cet ouvrage comment il est,
sinon certain, du moins très probable que la langue parlée aujourd’hui
par les Peuls et les Toucouleurs n’est chez les premiers qu’une langue
d’emprunt tandis qu’elle est la langue nationale des seconds. Dans la
légende recueillie par Clapperton en 1827, il est dit que les enfants de
Okba et de Gadiouma parlèrent une langue différente de celle de leur
père, qui était l’arabe, et aussi de celle de leur mère, qui était la
langue _ouangara_.]
[Note 159 : Voir page 212 et page 213.]
[Note 160 : Je n’entends pas dire que Diallo soit la traduction de Sal,
ni Boli celle de Ba, etc., ni que les termes de la seconde série soient
dérivés des termes de la première ; il s’agit de mots différents,
d’origines assurément distinctes, appartenant d’ailleurs à une même
langue, mais dont les uns sont surtout employés par les Toucouleurs et
les autres par les Peuls.]
[Note 161 : D’après une légende, Diouma Sal aurait eu d’Ismaïl quatre
enfants qui auraient été les ancêtres des quatre principaux clans peuls
(Dialloubé, Ourourbé, Férôbé et Daébé) — comme les enfants de Tadiouma
et de Okba dans la légende islamisée — et, après la mort de son mari,
elle aurait eu, d’un esclave de ce dernier, un cinquième enfant qui
aurait été l’ancêtre des Diawambé. D’après une autre légende, rapportée
par le Dr Lasnet, l’ancêtre des Peuls eut trois fils : l’un hérita du
troupeau, ce fut le père des Foulbé ou Peuls propres ; le second inventa
la calebasse servant à traire le lait, ce fut le père des Laobé ; le
troisième réjouit ses deux frères en fabriquant une guitare à l’aide de
la calebasse et de poils pris à la queue d’une vache, ce fut le père des
Ouambâbé (musiciens).]
[Note 162 : Silla, d’après les géographes arabes du Moyen Age, se
trouvait sur le Sénégal, entre Tekrour — qui devait correspondre
approximativement à Podor — et _Galambou_ (chef-lieu du Galam), qui
devait être situé à peu près au confluent de la Falémé et du Sénégal :
Silla était beaucoup plus près de Galambou que de Tekrour, puisque Bekri
nous dit qu’il n’y avait qu’une journée de marche (ou de navigation)
entre Silla et Galambou, en sorte que cette ville (Silla) devait se
trouver très près de notre poste actuel de Bakel.]
[Note 163 : Il s’agit bien d’un titre et non pas d’un nom : en ouolof et
en sérère, _saltigué_ désigne un chef de bande ; _silatigui_, en mandé,
veut dire un guide ou un chef de migration (le maître de la route) :
c’est le correspondant de _fondokoï_ en songaï et — au moins pour le
sens — de _ardo_ en peul (qui veut dire « conducteur »). Les anciens
voyageurs européens désignent tous l’empereur de Tekrour par le titre de
_silatigui_, _siratiki_ ou _siratique_.]
[Note 164 : _Kaniaga_ est le même mot que _Gadiaga_ ; il n’y a entre les
deux vocables qu’une différence locale de prononciation identique à
celle existant entre Diakaté et Niakaté. Il est probable que ces deux
pays tirent leur nom de celui du Diaga, origine première des colons du
Gadiaga comme de ceux du Kaniaga.]
[Note 165 : Les familles mabbé furent appelées _Dyiba_ par les Soninké
et les familles diawambé _Bokoum_. Quant aux Rimaïbé, les Soninké les
appelèrent _Komongallou_ ; ils comprenaient surtout des gens d’origine
kâgoro ou banmana, qui formèrent, les premiers, le clan des _Kelli_ et,
les seconds, le clan des _Tammoura_ ou _Tamboura_.]
[Note 166 : Environ un siècle plus tard, vers 1510, un descendant de
Diâdié nommé _Tindo-Galâdio_, chef des Yalâbé, prêcha la révolte au
Bakounou contre l’empereur de Gao El-Hadj Mohammed (le premier askia),
qui était devenu maître de la majeure partie des anciennes dépendances
du Mali. El-Hadj Mohammed entreprit en 1511-1512 une expédition contre
Tindo, qu’il défit et tua à Diara, près et au Nord-Est de Nioro. _Koli_,
fils de Tindo, prit alors le commandement des Peuls du Bakounou
réfractaires au souverain de Gao et, accompagné de Goro ou Gara, chef
des Oualarbé, de Diko, chef des Férôbé, et de Nima, chef des Ourourbé,
il émigra au Fouta Toro qui, ainsi que tout l’ancien Tekrour, obéissait
alors à l’empereur du Diolof. Ce Koli, aidé par les Sérères et par le
clan toucouleur des Dénianké, aurait réussi à tuer l’empereur du Diolof,
à affranchir les Toucouleurs de la suzeraineté des Ouolofs et à fonder
au Tekrour un nouvel empire indépendant dont il fut le premier
souverain. Ses descendants régnaient encore au Fouta vers le milieu du
XVIIe siècle, d’après le témoignage de Sa’di.]
[Note 167 : Il ne faut pas toujours prendre au pied de la lettre le mot
« fils » dans toutes ces légendes : la plupart du temps, il y a plutôt
la signification de « descendant » : il est fort probable qu’il s’est
écoulé plus de deux générations entre celle de Dama — qui vivait
vraisemblablement au XVe ou XVIe siècle — et celle de Moussa.]
[Note 168 : Les Dénianké étaient ces Toucouleurs qui avaient aidé le
Peul Koli Galadio à s’emparer du Tekrour au début du XVIe siècle (voir
plus haut, page 229, note [166]). Leur clan était demeuré virtuellement
au pouvoir sous les descendants de Koli, et, comme ce dernier, ils
étaient restés rebelles à l’islamisme. Au début du XVIIIe siècle, un
marabout toucouleur nommé Abdoulkader Tôrodo prêcha la guerre sainte
contre les infidèles et renversa la dynastie peule des descendants de
Koli ; le pouvoir passa ainsi aux Tôrobé, tous musulmans ; les Dénianké,
bien que s’étant alors convertis à l’islamisme, perdirent toute
influence au Fouta Toro et ils émigrèrent en partie pour aller, sous la
conduite de deux chefs nommés Sidi et Séri (ancêtres des Sidianké et des
Sérianké), s’établir au Fouta Diallon auprès des Peuls qui s’y
trouvaient depuis plusieurs siècles. Un de leurs marabouts nommé Sori
commença peu après, sous prétexte de guerre sainte, la conquête du pays
aux dépens des Soussou ou Diallonké autochtones. Actuellement encore, on
distingue les Peuls des Toucouleurs au Fouta-Diallon en donnant aux
premiers — très peu nombreux — le nom de _Poulli_ et aux seconds — qui
sont fortement mélangés de Mandé — le nom de _Foula_.]
[Note 169 : Ce nom, qui pourrait bien être d’origine berbère, était
donné à la fois à l’empire des Toucouleurs et à sa capitale, laquelle,
comme je l’ai avancé plus haut, devait correspondre à peu près à
l’emplacement actuel de Podor. Ibn-Saïd (XIIIe siècle) place la ville de
Tekrour sur le Sénégal (Nil) par 5° de longitude planimétrique à l’Ouest
d’Aoudaghost, ce qui répond très exactement à la position de Podor. Pour
Mohammed Bello, Tekrour désigne l’ensemble du Soudan musulman et plus
particulièrement les pays soumis à des rois de langue _tekrouria_
(c’est-à-dire de langue peule-toucouleure) ; il y englobe le Darfour, le
Ouadaï, le Baguirmi, le Haoussa, etc. Cette acception du mot Tekrour est
fréquente chez les Arabes qui ne se sont pas occupés spécialement de
l’Afrique occidentale. Le lieutenant Desplagnes a cru pouvoir identifier
Tekrour avec une île du marigot de Dia (Massina) qu’il appelle Tekrour-
Rundee mais que les cartes désignent en général sous le nom de Togoro-
Koumbé : son hypothèse n’est appuyée que sur une vague ressemblance
phonétique.]
[Note 170 : Aboulféda (mort en 1331) nous dit que la plus grande partie
du Tekrour se trouve au Nord du Sénégal (Nil), la partie au Sud du
fleuve étant bien moins étendue (trad. Reinaud et de Slane, tome II,
page 220). Le même auteur avait parfaitement saisi la différence entre
les Toucouleurs et les Peuls, puisqu’il divise les peuples du Tekrour en
deux fractions : l’une sédentaire et l’autre nomade (_Ibid._, p. 208).]
[Note 171 : _Tombouctou la mystérieuse_, par Félix Dubois, Paris, 1897.]
[Note 172 : _Monographie de Djenné_, Tulle 1903.]