Le premier ouvrage qui parle un peu longuement des Peuls et dise au

moins quelques mots de leur origine est, il me semble, le _Tarikh-es-

Soudân_, qui fut écrit durant la première moitié du XVIIe siècle ; son

auteur, Abderrahmân-es-Sa’di ou Saïdi, avait lui-même un peu de sang

peul dans son ascendance, puisqu’il nous dit que son arrière-grand’mère

s’appelait Aïchat-el-Foulânia et appartenait au clan peul des

_Sonfontir_, qui doit vraisemblablement être identifié avec celui des

Soumontara ou Dialloubé[124]. Il ne s’étend guère sur l’histoire des

Peuls, sauf en ce qui concerne la famille régnante du Massina, qu’il

fait venir du Sénégal, mais il semble les apparenter aux Ouolofs, disant

que ces derniers sont bien supérieurs, par leur caractère et leurs

mœurs, « aux autres Foulâni ». Sans doute il faut entendre simplement

par là qu’il considérait les Ouolofs et les Peuls comme formant une

seule nation, parce qu’il savait que les Peuls du Massina venaient du

Fouta et que le Fouta touchait au pays des Ouolofs et avait fait partie

de l’empire du Diolof.

Dans les premières années du XIXe siècle, Grey Jackson, consul anglais à

Modagor, apprit des Marocains du Sous qu’une tribu d’Israélites habitait

dans le Melli ou pays des Mandé. Bien que Jackson ne mentionne pas le

nom de cette tribu, il semble bien que ses informateurs entendaient

parler des Peuls[125].

Le sultan de Sokoto Mohammed-Bello-ben-Osmân, dans le manuscrit qu’il

remit en 1824 à l’explorateur Clapperton et dont il était l’auteur[126],

signale les Peuls comme répandus dans le Songaï et le Mali et dit que le

Toro et le Fouta sont peuplés d’autochtones (Toucouleurs) et de

Sarankoli (Sarakolé, Soninké). D’après lui, les Peuls — ou tout au moins

ceux du clan Tôrodo, auquel il appartenait lui-même, — descendent des

Juifs, bien que certains les rattachent aux Chrétiens et d’autres aux

Bambara. A mon avis, il conviendrait de traduire ici « Bambara » par

« païens » : sans doute Bello a voulu dire que les Peuls descendent soit

des Juifs, soit tout au moins d’une population étrangère au domaine de

l’islam.

G. d’Eichthal[127] avait pensé trouver dans la Malaisie ou la Polynésie

le berceau des Peuls, en se basant sur des affinités qu’il avait cru

découvrir entre leur langue et le malais. Si je ne me trompe pas en

supposant que la langue parlée aujourd’hui par les Peuls existait au

Soudan avant qu’ils y aient fait leur première apparition, comme

j’essaierai de le démontrer plus loin, la théorie de d’Eichthal ne

prouverait plus rien quant à l’origine des Foulbé, en admettant même que

des affinités existassent réellement entre la langue actuelle des Peuls

et le malais : elle prouverait seulement l’origine océanienne de

certaines langues nègres. Mais ces affinités elles-mêmes ne sont

qu’apparentes : d’Eichthal s’est contenté de comparer quelques vocables,

qu’il a souvent mal analysés, prenant des radicaux pour des affixes et

_vice versa_. Si l’on étudie méthodiquement les mots peuls qu’il cite,

on n’en trouvera pas vingt dont la racine se rapproche réellement d’une

racine malaise ou polynésienne correspondante ; la morphologie et la

syntaxe des deux langues étant par ailleurs complètement différentes, on

peut hardiment avancer qu’il s’agit là de pures coïncidences

phonétiques, telles qu’on en pourrait trouver entre deux langues

quelconques, prises au hasard parmi les plus dissemblables.

Barth semble supposer que les Peuls seraient venus du Sud marocain et du

Touat vers Ghana et de là se seraient répandus au Soudan. Sa théorie se

trouve à première vue confirmée par une légende recueillie en 1857 par

C.-J. Reichardt et d’après laquelle les Peuls du Fouta-Diallon

proviendraient de familles arabes venues de Fez[128] dans le Diaka ou

Diaga (Massina), sous la conduite de deux chefs nommés Sidi et Séri ;

ceux-ci auraient été accueillis dans le Diaka par un saint personnage

nommé El-hadj Salihou Souaré, chef d’une tribu mandingue (ou plus

exactement soninké, d’après son nom de clan : Souaré), lequel les aurait

dirigés vers le Fouta-Diallon, où ils devinrent les ancêtres des deux

familles des Sidianké et des Sérianké. Tout n’est pas à rejeter dans

cette légende : l’arrivée des ancêtres des Peuls dans le Diaga déjà

occupé par des Soninké, puis leur migration vers le Fouta Sénégalais et

de là vers le Fouta-Diallon et ailleurs, sont des faits qui me

paraissent bien près d’être historiquement établis. Mais en ce qui

concerne l’origine marocaine et surtout l’origine arabe de ces ancêtres

des Peuls, je ne puis que la considérer comme fort douteuse ; il n’est

pas impossible que quelques familles dont sont issus des Peuls soient

venues à Ghana du Maroc et il semble bien prouvé qu’il en est venu du

Touat ; mais, à mon avis, ces familles n’étaient pas arabes et le Touat

ne fut que l’une des étapes intermédiaires où s’arrêta momentanément une

fraction détachée du grand mouvement d’immigration, lequel eut très

probablement son point de départ en Syrie ou en Palestine[129].

Parmi les théories sur l’origine des Peuls citées par le Dr Bérenger-

Féraud, il me faut rappeler celle les faisant descendre des anciens

Egyptiens, non pas tant à cause d’affinités anthropologiques qui restent

d’ailleurs à démontrer, qu’à cause de la ressemblance de leur nom

(Foulbé, Foulani, Foula, Fellata, etc., selon les idiomes) avec celui

des _Fellah_ de la moderne Egypte ; on sait que _fellah_ en arabe veut

dire « laboureur » et que ce terme est appliqué, par les citadins, dans

tous les pays de langue arabe — mais pas plus en Egypte qu’en Algérie ou

en Arabie —, aux gens que nous appellerions en français des

« paysans »[130] : je n’ai pas besoin de souligner l’absurdité du

rapprochement d’un nom de peuple soudanais avec le nom arabe d’une

profession qui n’a rien de particulièrement égyptien et qui n’est

aucunement une appellation ethnique, mais il me faut bien avouer que ce

calembour inconscient a plus fait pour asseoir la théorie de l’origine

égyptienne des Peuls que les travaux des anthropologistes.

Il faut ranger dans la même catégorie — la catégorie gaie — l’étymologie

donnée par Bérenger-Féraud du mot _Toucouleur_, qu’il fait dériver sans

hésitation de l’anglais _two colours_, sous prétexte que les Foutanké

seraient issus d’un mélange de peuples de deux couleurs, de Blancs et de

Noirs[131].

Bérenger-Féraud cite encore — sans la partager d’ailleurs — l’opinion du

Dr Thaly, d’après lequel les Peuls seraient des Indo-Européens ayant la

même origine que nos Bohémiens ou Gipsies et qui, chassés de leur pays

au XVe siècle par les Mongols, auraient pris la route de l’Egypte par la

Syrie pour s’enfoncer plus tard dans le centre de l’Afrique :

malheureusement pour cette théorie, la présence des Peuls au Soudan dès

le début du XIVe siècle nous est affirmée par Makrizi et, dès le milieu

du XVe, Cadamosto les a rencontrés solidement et depuis longtemps

établis dans le bassin du Sénégal. Je crois pour ma part qu’il y avait

déjà des Peuls sur le bas Sénégal vers le XIe siècle de notre ère au

moins et peut-être auparavant ; en tout cas la langue qu’ils parlent

actuellement, et que le Dr Thaly rapproche de la langue des Romanichels,

était déjà parlée au Sénégal, par les Toucouleurs tout au moins, dès le

XIe siècle, ainsi que le prouve un passage de Bekri nous décrivant les

hippopotames de la région de Bakel sous le nom de _gabou_, donné, dit-

il, à ces animaux par les indigènes du pays[132].

Le général Faidherbe s’est prononcé pour la théorie faisant venir les

Peuls de l’Orient et amenant avec eux en Afrique le bœuf à bosse

d’origine asiatique, mais en même temps il a signalé les affinités que

présente leur langue avec plusieurs idiomes de l’extrême Ouest-africain

et en particulier avec le sérère. Je crois que là, comme en beaucoup

d’autres occasions, le général Faidherbe avait vu juste, et, s’il avait

eu le temps ou les moyens d’approfondir davantage la question, il

l’aurait sans doute résolue de la bonne manière. Sa théorie, si elle est

incomplète, me paraît exacte, les Peuls provenant d’une immigration

asiatique qui, parvenue au Fouta Sénégalais, y prit la langue des

Toucouleurs autochtones et la transporta ensuite, lors de sa contre-

migration de l’Ouest vers l’Est, depuis le bas Sénégal jusqu’au bassin

du haut Nil.

Grimal de Guiraudon s’est rendu ridicule par sa prétention, ses

bizarreries et la grossièreté avec laquelle il a traité ses devanciers,

même les plus illustres ; mais, sous ces dehors un peu fantasques, il

n’en a pas moins été le premier qui ait vu clair dans la langue peule :

son système est parfois mal étayé, il est incomplet, il renferme des

inexactitudes, mais nous devons reconnaître toutefois que de Guiraudon a

eu, à l’établir, un mérite incontestable. En ce qui concerne l’origine

des Peuls, et bien qu’il se soit fondé sur des faits dont plusieurs sont

erronés, il me paraît actuellement[133] avoir donné la bonne solution en

penchant pour leur rattachement au peuple juif et leur immigration de la

Palestine au Soudan par l’Egypte, et surtout en affirmant que les gens

de langue peule ne forment pas un peuple de métis mais sont constitués

par deux groupements ethniques bien distincts, l’un de race blanche (les

Peuls proprement dits) et l’autre de race noire (les Toucouleurs).

Le professeur Verneau a attribué aux Peuls une origine sémitique ou

hamito-sémitique ; sa conviction provient de la comparaison de quelques

crânes peuls — dont l’origine d’ailleurs n’était que médiocrement sûre,

au point de vue de l’ascendance de leurs propriétaires — avec des crânes

éthiopiens.

Le Dr Lasnet, lui aussi, est partisan de l’origine sémitique des Peuls,

et de même M. E.-D. Morel[134], qui combat la théorie les rattachant aux

Berbères ; il les fait descendre des Hyksos, cette nation de pasteurs

venue d’Asie en Egypte et fortement « judaïsée », si elle n’était elle-

même de souche israélite.

Pour compléter cette sorte de résumé des théories relatives à l’origine

des Peuls, je dois dire un mot de l’opinion émise par divers auteurs —

Barth entre autres —, d’après laquelle les Peuls seraient les

_Leucæthiopes_ ou Ethiopiens Blancs de Pline et de Ptolémée. Ce dernier

les place, d’après Hannon, auprès du fleuve _Stachir_, qu’on a voulu

identifier avec la Gambie, comme on a voulu identifier le Darados avec

le Sénégal ; on a été conduit ainsi à supposer que, dès le VIe siècle

avant J.-C. (époque probable du périple de Hannon), des Peuls de couleur

claire — ou tout au moins des ancêtres des Peuls — se trouvaient déjà à

proximité des régions du Ferlo, où ils sont encore nombreux de nos

jours. Mais il convient de remarquer que, de même que le Darados de

Ptolémée correspond vraisemblablement au Dara ou Draa et non au Sénégal,

le Stachir doit correspondre à la Saguiet-el-Hamra ou à quelque rivière

voisine du cap Bojador bien plutôt qu’à la Gambie. C’est d’ailleurs en

plein Sahara, entre les Libyo-Egyptiens et les Ethiopiens Nigrites

riverains du Nigris ou Niger, que Pline situe les _Leucæthiopes_ ; le

même auteur place à l’Ouest des Gétules _Darates_ ou Gétules du Dara des

tribus qu’il appelle _Pharusii_ et _Perorsi_ (peut-être les _Phetrusim_

de la Genèse, ancêtres des Philistins), qu’il donne aussi comme

« Ethiopiens » et qui étaient évidemment des Berbères et non des Peuls.

Les anciens donnaient le nom d’Ethiopiens à tous les habitants du Sud de

la Libye, aux nomades du Sahara méridional aussi bien qu’aux Nègres :

seulement ils distinguaient les premiers des seconds par les épithètes

de « blancs » et de « noirs ».

3o _Les immigrations judéo-syriennes en Afrique._

A différentes époques, et depuis une antiquité fort reculée, il s’est

produit de très importants mouvements d’émigration provenant de la Syrie

et de la Palestine vers l’Egypte et les contrées africaines voisines.

Les populations sémitiques qui se sont ainsi transportées de l’Asie

antérieure vers l’Afrique du Nord étaient en majorité de descendance

israélite, mais non pas en totalité ; les Israélites eux-mêmes, si nous

en croyons les traditions rapportées par le Pentateuque, étaient

primitivement originaires de la partie de la Syrie voisine de

l’Euphrate, patrie d’Abraham, de Rébecca mère d’Israël et des épouses de

ce dernier, et ce ne serait qu’au retour de l’Egypte que les Hébreux se

seraient définitivement établis dans la Palestine, après en avoir vaincu

et chassé les premiers occupants ou Philistins, peuple hamitique issu de

Chanaan dont les descendants émigrés au Maghreb seraient devenus les

Libyens ou Berbères. C’est pour ces raisons que je préfère donner à ces

diverses immigrations sémitiques, antérieures aux immigrations et

invasions arabes du Yémen et du Hidjaz, l’épithète de « judéo-

syriennes » plutôt que celle de « juives », laquelle serait de

signification trop restreinte.

La première de ces immigrations judéo-syriennes dont le souvenir nous

ait été transmis semble s’être accomplie durant le troisième millénaire

avant Jésus-Christ. Certains égyptologues la placent aux environs de

l’an 3000, d’autres la croient beaucoup plus récente et la placent

seulement vers l’an 2000 avant Jésus-Christ. Cette dernière estimation

est la plus généralement adoptée.

La Genèse nous apprend que Joseph, l’un des fils d’Israël ou Jacob,

ayant été vendu par ses frères à des marchands arabes, fut emmené par

ceux-ci en Egypte[135] et revendu à Putiphar, qui commandait l’armée du

pharaon. Devenu par la suite le confident et le ministre tout puissant

du roi d’Egypte, Joseph fit venir auprès de lui son père, qui se rendit

en Egypte avec ses autres fils, « toute sa race »[136] et tous ses

troupeaux. Au bout de quelques générations, les Israélites émigrés en

Egypte étaient devenus fort nombreux ; une nouvelle dynastie ayant

remplacé sur le trône des pharaons celle qui s’était montrée favorable à

Joseph et à sa famille, les Egyptiens persécutèrent les Hébreux qui,

sous la conduite de Moïse et 430 ans après la venue d’Israël[137] — soit

vers 2570 ou 1570 selon la date que l’on adopte pour l’histoire de

Joseph —, passèrent dans le Sinaï au nombre de plus de 600.000[138] sans

compter les enfants ni le menu peuple et avec de nombreux

troupeaux[139], et, de là, se rendirent en Palestine. La Bible ne

mentionne pas que d’autres immigrés hébreux aient pris une autre

direction ou soient demeurés en Egypte, mais il est vraisemblable que,

si tel était leur nombre, Moïse ne dut pas pouvoir emmener avec lui tous

les Israélites ; l’Exode l’insinue d’ailleurs en insistant sur les

précautions qu’il dut prendre pour empêcher nombre d’Hébreux de demeurer

ou de retourner en Egypte ; enfin on connaît la tradition relative aux

« tribus égarées » d’Israël.

Quelle que soit la part de vérité que l’on doive accorder aux récits

quelque peu merveilleux et légendaires de la Genèse et de l’Exode, il

semble bien certain qu’il y eut à une époque fort ancienne une très

considérable immigration judéo-syrienne en Egypte, que les Judéo-Syriens

firent en ce pays un séjour prolongé, y acquirent une grande influence

et finalement en furent expulsés à la faveur d’un réveil du sentiment

nationaliste. Mais il semble difficile d’admettre que tous aient repris

le chemin par lequel étaient venus leurs ancêtres et il est au contraire

vraisemblable qu’un nombre appréciable d’entre eux se dispersa soit vers

le Sud, du côté de l’Ethiopie, soit vers l’Ouest, du côté de la

Cyrénaïque. Ces Judéo-Syriens demeurés en Afrique, n’ayant pas reçu les

enseignements de Moïse, devaient pratiquer la religion d’Abraham,

fortement imprégnée sans doute de croyances et de rites empruntés à la

religion égyptienne.

Telles sont les indications que nous pouvons raisonnablement déduire des

traditions juives. Les traditions égyptiennes nous en fournissent

d’autres dont le parallélisme étroit avec les premières ne fait que

confirmer celles-ci : je veux parler des renseignements relatifs aux

Hyksos. Presque tous les savants qui se sont occupés de la question des

Hyksos penchent pour l’identification de leur invasion en Egypte avec

l’immigration israélite, ou tout au moins pensent que cette dernière

s’est produite à la faveur de l’arrivée au pouvoir des Hyksos, venus eux

aussi de la Mésopotamie, de la Syrie et de la Palestine ; en sorte que

l’immigration israélite et l’exode de Moïse ne seraient que des épisodes

de l’invasion des Hyksos et de leur dispersion.

Les Hyksos envahirent l’Egypte vers la fin de la XIVe dynastie, c’est-à-

dire vers la fin du premier empire thébain. S’étant emparés du pouvoir,

ils formèrent les XVe, XVIe et XVIIe dynasties, et furent expulsés par

la XVIIIe dynastie, qui constitua le second empire thébain. Lepsius

donne comme dates probables de leur arrivée et de leur départ 2136 et

1626 avant Jésus-Christ ; d’autres reportent ces dates de mille ans en

arrière : de toutes façons, ces dates correspondent singulièrement avec

celles données par les commentateurs de la Bible pour l’arrivée d’Israël

et le départ de Moïse (2000 et 1570 selon les uns, 3000 et 2570 selon

les autres).

D’après l’historien égyptien Manéthon, les Hyksos — qui étaient, comme

les Israélites, des pasteurs — seraient retournés en Asie, leur pays

d’origine, lors de leur départ de l’Egypte. Mais, de même qu’il est

permis de supposer qu’une partie des Israélites ne suivit pas Moïse, il

est loisible également de penser que les Hyksos, d’abord persécutés par

leurs vainqueurs thébains, puis laissés libres d’effectuer paisiblement

leur retraite — d’après le témoignage de Manéthon —, ne prirent pas tous

la même route, et que beaucoup se dispersèrent du côté de la Cyrénaïque

ou de la haute Egypte.

Plus tard des Juifs de religion mosaïque auraient émigré au Yémen et de

là en Abyssinie, sous le règne de Salomon (Xe siècle av. J.-C.) et

auraient été les ancêtres des Falacha. Mais il ne semble pas que cette

immigration se soit répandue à l’Ouest du Nil et elle n’offre que peu

d’intérêt pour la question qui nous occupe. Il en est de même des

immigrations phéniciennes qui se produisirent dans l’Afrique du Nord à

partir du XIIe siècle avant J.-C. et qui donnèrent naissance aux

colonies puniques de la Tunisie (Sousse, Utique, Tunis, Carthage,

Bizerte).

Mais vers 320 avant J.-C., à la suite de la prise de Jérusalem par

Ptolémée Soter, de nombreux Juifs furent déportés en Cyrénaïque. Sans

doute ils y trouvèrent, plus ou moins mélangés d’éléments berbères, les

descendants, devenus nombreux et puissants, des fractions israélites ou

hyksos venues d’Egypte longtemps auparavant, et il se forma là une

population fort importante, d’origine judéo-syrienne dans son ensemble

et pratiquant des religions diverses qui, toutes, devaient dériver plus

ou moins du culte des Hébreux primitifs ou culte d’Abraham.

C’est à cette population que je crois pouvoir faire remonter l’origine

ethnique des Peuls ou du moins de celles de leurs fractions qui n’ont

pas été trop transformées par des unions avec des Noirs.

Avant de rechercher comment les Judéo-Syriens de la Cyrénaïque ont pu

devenir les Peuls, je voudrais rapporter quelques traditions légendaires

qui ont cours chez les Peuls eux-mêmes et qui viennent en partie

légitimer mon hypothèse.

D’après toutes les traditions recueillies à diverses époques chez les

Peuls des différentes régions du Soudan, les tribus foulbé échelonnées

depuis le bas Sénégal et le Fouta-Diallon à l’Ouest jusqu’aux pays entre

Tchad et Nil à l’Est déclarent à l’unanimité être venues du Fouta

Sénégalais ou du Mali, c’est-à-dire des contrées situées entre

l’Atlantique et le Haut-Niger. Mais toutes aussi prétendent que leurs

ancêtres de l’Ouest provenaient eux-mêmes d’ancêtres antérieurs venus du

Nord ou de l’Est et surtout du Nord-Est. L’immense majorité de ces

traditions assigne à ces ancêtres primitifs, comme patrie d’origine, le

pays de _Sâm_ ou _Châm_, c’est-à-dire la Syrie considérée dans son

acception la plus large[140]. De là, toujours d’après les traditions

indigènes, ils seraient venus d’abord dans le pays de _Tôr_ (presqu’île

du Sinaï)[141], puis du pays de Tôr dans celui de _Missira_ (Egypte) et

de l’Egypte dans le pays de _Soritou_ (sans doute Sort ou Syrte,

Cyrénaïque), d’où ils auraient, longtemps après, gagné le pays de

_Diaka_, Diaga ou Dia (Massina occidental), où nous les retrouverons un

peu plus loin.

Ceux des Peuls qui ont été profondément islamisés ont amalgamé à leurs

traditions nationales des souvenirs provenant de l’histoire de

l’islamisme. C’est ainsi que beaucoup prétendent que leurs premiers

ancêtres se trouvaient encore au Sinaï après la mort de Mahomet lorsque,

en 639, le khalife Omar-ben-el-Khattâb (634-644) envoya du Hidjaz, par

la mer Rouge, une armée commandée par Amrou-ben-el-Assi, dans le but de

convertir les Juifs et les infidèles du Sinaï et de l’Egypte. Amrou

aurait débarqué au pays de Tôr (Sinaï) une partie de ses troupes,

dirigée par un nommé Okba-ben-Yâsser ; ce dernier aurait converti à

l’islamisme la majeure partie des Juifs du Sinaï, tandis que ceux qui

refusèrent d’abjurer le mosaïsme auraient été massacrés. Lorsque Amrou,

en revenant de son expédition en Egypte, s’arrêta au Sinaï pour se

rendre compte des résultats obtenus par Okba, le roi de Tôr pria le

général arabe de laisser dans le pays quelqu’un capable de compléter

l’instruction religieuse des nouveaux convertis ; Amrou laissa donc Okba

au Sinaï et reprit sa route vers Médine, où résidait le khalife Omar.

Okba, demeuré ainsi dans le Sinaï, y épousa Tadiouma, fille du roi de

Tôr, qui lui donna quatre enfants : trois filles (Daa ou Daadou, Ouoï et

Noussou) et un garçon (Raabou ou Raarabou). De Daa serait issu le clan

des Dialloubé, de Ouoï celui des Bari ou Daébé, de Noussou celui des Sô

ou Férobé et de Raabou celui des Ba ou Ourourbé. C’est ainsi que,

d’après les traditions islamisées, les quatre principaux clans peuls

descendraient d’une juive du Sinaï et de Okba fils de Yâsser fils de

Maadj fils de Maghits fils d’un Foulâni (c’est-à-dire d’un Peul ou

Proto-peul) fils de Selîm fils de Saïd fils de Maad fils de Adnân,

lequel était issu d’Abraham par Ismaël et qui, par un autre de ses

petits-fils (Nizar, frère de Saïd), fut l’ancêtre de Koreïch et de

Mahomet[142].

L’interpolation d’origine islamique est visible : les Peuls musulmans

ont voulu à toute force rattacher la généalogie de leurs ancêtres à la

famille du Prophète et il a fallu pour cela supposer que ces ancêtres

étaient encore au Sinaï postérieurement à l’hégire et qu’une de leurs

filles y épousa un Arabe dans l’ascendance duquel on a d’ailleurs

introduit un _Foulâni_, afin sans doute de rendre plus certaine la

parenté des Peuls avec les Koreïchites. Mais il est bien probable que,

lors de l’expédition de Amrou, les ancêtres Judéo-Syriens des Peuls

étaient déjà bien loin du Sinaï et devaient être sur le point d’arriver

au Fouta Sénégalais, où dut effectivement se produire, un peu plus tard,

la naissance des tribus, clans et castes qui existent encore

aujourd’hui.

Mais, chez ceux des Peuls qui n’ont été que peu touchés par l’influence

islamique et surtout chez ceux qui lui ont totalement échappé, la

légende nationale se présente sous un autre aspect et doit s’éloigner

moins de la vérité. En voici un échantillon, qui résume diverses

traditions recueillies auprès de Peuls du Sahel.

Les premiers ancêtres des Peuls auraient été _Yakouba_ (Jacob), fils

d’_Issiraïla_ (Israël)[143] fils d’_Issihaka_ (Isaac) fils d’_Ibrahima_

(Abraham), et un nommé _Souleïman_. Le premier, parti du pays de

_Kénana_ (Chanaan), serait venu par le _Tôr_ (Sinaï) dans le pays de

_Missira_ (Egypte), où régnait alors son fils _Youssoufou_ (Joseph) ;

celui-ci, venu précédemment en Egypte, avait épousé la fille du roi du

pays et lui avait succédé sur le trône. Le second ancêtre, Souleïmân,

était venu du pays de _Sâm_ (Syrie) en même temps que Joseph et s’était

établi auprès de lui.

Les enfants de Jacob, ainsi que ceux de Souleïmân, auraient formé la

souche d’où devait sortir plus tard le peuple peul. On confondit les uns

et les autres sous le nom de _Banissiraïla_ (Béni-Israël, Israélites).

Après la mort de Joseph[144], les Egyptiens voulurent secouer le joug

des _Banissiraïla_ et confièrent le sceptre à un homme du pays nommé

_Firaouma_ (Pharaon). Ce dernier, jaloux du nombre, de la puissance et

de la richesse en troupeaux des _Banissiraïla_, les accabla d’impôts de

toutes sortes ; les Israélites — ou plutôt les Judéo-Syriens —

s’enfuirent alors de l’Egypte. Une partie d’entre eux regagna le Kénana

(Chanaan, Palestine) et le Sâm (Syrie) sous la conduite d’un chef nommé

Moussa (Moïse). Les autres franchirent le Nil sous la conduite d’un

descendant de Joseph et d’un descendant de Souleïmân, se dirigeant vers

le soleil couchant. Firaouma les poursuivit, mais, comme il traversait

le Nil, la pirogue qui le portait chavira et il se noya ; ses guerriers

abandonnèrent alors la poursuite des Judéo-Syriens qui, avec leurs

troupeaux, vinrent se fixer dans le pays de _Soritou_ (Cyrénaïque)[145]

et prirent dès ce moment, « en souvenir de leur fuite », le nom de

_Foudh_ ou _Fouth_[146].

Plus tard, une fraction d’entre eux, prenant la route du Sud-Ouest, se

rendit au _Touat_ ; mais une autre fraction se dirigea vers le Sud et

gagna le _Bornou_ (ou plutôt l’Aïr, comme nous le verrons plus loin),

sous la conduite de deux chefs nommés _Gadia_ et _Gaye_, descendant le

premier d’Israël et le second de Souleïmân. _Kara_ ou _Karaké_, fils et

successeur de Gadia, et _Gama_, fils et successeur de Gaye, menèrent

leurs compatriotes du Bornou au _Diaga_ ou Massina, où ils furent

accueillis favorablement par les _Sébé_ (Soninké)[147].

4o _Formation du peuple peul._

Nous avons vu comment des colonies judéo-syriennes fort importantes

s’étaient formées en Cyrénaïque, tant lors de la période de Moïse et des

Hyksos — les _Foudh_, parlant vraisemblablement la langue égyptienne ou

tout au moins une langue sémitique fortement imprégnée d’égyptien[148] —

que vers la fin du IVe siècle avant J.-C. Cette population professait

sans doute en partie la religion d’Abraham et en partie la foi mosaïque.

L’an 40 de notre ère, saint Marc, qui était lui-même un Juif de

Cyrénaïque, vint évangéliser sa patrie et fut le premier à prêcher le

christianisme en Afrique. Il fit un certain nombre de prosélytes parmi

ses compatriotes ; mais par contre, au contact de la nouvelle doctrine,

la ferveur religieuse redoubla chez les Juifs demeurés fidèles à la

religion de leurs ancêtres et de vieilles haines, jusque-là assoupies,

se réveillèrent entre pré-mosaïstes, mosaïstes et orthodoxes. Des

prêtres juifs imaginèrent d’unifier les différents cultes et prêchèrent

une sorte de réforme du judaïsme, cherchant à le ramener à sa pureté

primitive. Des guerres intestines s’ensuivirent ; Rome, que le

christianisme n’effrayait pas encore, prit ombrage des Juifs réformés

et, tant en raison des persécutions dont ils eurent à souffrir de la

part des autorités impériales que de l’espèce de réprobation dont ils

furent l’objet de la part de leurs compatriotes, ces partisans d’un

retour aux anciennes doctrines — qui n’étaient autres sans doute que les

_Foudh_ pré-mosaïstes venus d’Egypte lors de la dispersion des Hyksos —

commencèrent vers l’an 80 à émigrer vers le Sud.

A cette époque, un officier romain, Julius Maternus, sur l’ordre de

l’empereur Domitien, partait à la recherche des fameuses mines d’or du

Soudan ; guidé par des Berbères du Djerma ou Fezzân (Garamantes), que

Cornélius Balbus avait soumis soixante ans auparavant, il s’enfonça au

Sud de la Tripolitaine ; après un voyage fort long et fort pénible, et

sans avoir rien rencontré qui ressemblât à une mine d’or, il atteignit

un pays où il vit des rhinocéros et dont le nom nous a été transmis par

les historiens latins sous la forme _Agisymba_, puis il revint à la

côte. On a pensé, non sans raison, que ce pays devait être l’Aïr et

qu’Agisymba correspondait à Asben ou à Agadès.

Selon toute vraisemblance, c’est cette route que suivirent les _Foudh_

ou Judéo-Syriens pré-mosaïstes, soit que leur exode ait devancé de

quelques mois l’expédition de Julius Maternus et que ce dernier ait

marché sur leurs traces, soit que, l’ayant rencontrée dans la Phazanie,

ils aient profité de l’appareil guerrier de cette expédition pour

accomplir leur migration en toute sécurité. Quoi qu’il en soit, ils

atteignirent sûrement l’Aïr, mais il est peu probable qu’ils aient

poussé plus au Sud, et c’est sans doute l’Aïr qui est désigné sous le

nom de Bornou dans la légende que j’ai rapportée plus haut[149]. Dans

l’Aïr, où ils durent séjourner un certain temps, ils recueillirent sur

l’emplacement des fameuses mines d’or du Soudan, ou tout au moins sur

les pays où en parvenait le produit, des renseignements plus précis que

ceux que possédait Julius Maternus, et continuant, peut-être

inconsciemment, la route que celui-ci n’avait fait qu’ébaucher, ils

arrivèrent, par Takedda et Tadmekket, aux bords du Niger, dans la région

comprise entre Tombouctou — qui n’existait pas encore — et Dia ou Diaga

— qui existait déjà au moins en tant que province.

Sans doute ils étaient demeurés par dessus tout les pasteurs par

excellence qu’avaient été leurs ancêtres Israélites et traînaient avec

eux des troupeaux ; après avoir traversé le Sahara, ils ne pouvaient

manquer d’être frappés de l’abondance des pâturages du Massina et,

considérant cette région comme la terre éternellement promise à leur

mysticisme traditionaliste, ils s’y installèrent. Le pays était habité

par des agriculteurs soninké et des pêcheurs bozo, mais le bétail devait

y être rare, et les autochtones durent, au moins tout d’abord, faire bon

visage à ces pasteurs blancs, d’origine mystérieuse, qui vivaient

surtout de laitage, ne semblaient pas nourrir des desseins de conquête

et apportaient avec eux un élément de richesse considérable.

L’histoire de Joseph en Egypte recommença sur les bords du Niger, dans

de moindres proportions il est vrai. Au bout de peu de temps, les Judéo-

Syriens devinrent les conseillers, puis les maîtres des Soninké du

Massina, jusqu’à ce que ces derniers, fatigués d’une tutelle qui, à la

longue, leur semblait lourde, voulurent prendre leur revanche en

dépossédant ces étrangers devenus plus riches que les autochtones, sans

s’apercevoir qu’en faisant cela ils tuaient la poule aux œufs d’or. Ce

qui était arrivé au temps de Moïse arriva de nouveau : les Judéo-

Syriens, qui n’en étaient pas à un exode près, s’éloignèrent des bords

du Niger, protégés dans leur migration par un patriarche soninké qui est

devenu, dans les légendes modernisées, le religieux musulman El-hadj

Salihou Souaré. Gagnant des régions plus désertes mais qui leur devaient

être par cela même moins inhospitalières, ils se dirigèrent vers

l’extrémité septentrionale du Bagana, du côté de Néma, où sans doute des

Soninké avaient fait depuis longtemps déjà des essais clairsemés de

colonisation, et s’établirent dans l’Aoukar, vers le milieu du IIe

siècle de notre ère. Des Berbères devaient nomadiser dès cette époque

dans la région, mais sans doute leur point d’attache était plus à

l’Ouest — au Nord-Ouest plutôt —, dans l’Adrar Mauritanien.

Les _Foudh_ devaient être rejoints bientôt dans le Nord du Bagana par un

autre groupe de Judéo-Syriens de la Cyrénaïque, venu par une route

différente. Le départ des pré-mosaïstes n’avait pas en effet apporté une

solution suffisante à la question religieuse ; si le christianisme ne

faisait encore que des progrès assez lents en Cyrénaïque et ne se

montrait pas hostile aux pouvoirs établis, il n’en était pas de même des

différentes sectes judaïques. Celles-ci finirent par mettre un terme à

leurs querelles intestines et à s’unir dans une commune haine des

Romains. En l’an 115 une révolte générale de toutes les communautés

judéo-syriennes menaça gravement l’autorité romaine en Cyrénaïque ; les

représentants de l’empereur durent mobiliser toutes leurs troupes et

faire appel aux populations berbères pour combattre la rébellion, qui

dura deux années entières. Enfin en 117 les Judéo-Syriens,

définitivement vaincus par les Romains, émigrèrent en masse, cette fois,

au nombre de plusieurs milliers.

Parvenus dans le Sud de la Tripolitaine, ils ne prirent pas comme leurs

devanciers la route de l’Aïr, mais, longeant la lisière nord du Sahara,

ils se portèrent vers les oasis du Touat. Un grand nombre d’entre eux y

demeura[150]. D’autres poussèrent plus loin vers l’Ouest et allèrent

fonder, dans le Sud du Maroc, des colonies qui subsistent encore de nos

jours. D’autres enfin, et non des moins nombreux, s’en furent rejoindre

dans l’Aoukar leurs compatriotes venus là par l’Aïr et le Massina. Ceux-

ci oublièrent facilement les querelles religieuses de jadis dans la joie

de voir leur arriver ce nouvel élément de force et de richesse ; les

nouveaux-venus s’incorporèrent à la fraction déjà installée et tous

ensemble formèrent une communauté unique.

Et c’est ainsi, je crois, que, vers la fin du IIe siècle de notre ère,

se constitua dans l’Aoukar, au Nord du Bagana, une colonie surtout

pastorale de _Foudh_ ou Judéo-Syriens, de religion hébraïque au sens

large du mot, d’où devait sortir, un siècle plus tard environ, l’empire

de Ghana.

Vers la fin du VIIIe siècle, les Soninké du Diaga ou Massina, attirés

par la prospérité qu’avaient acquises leurs colonies de l’Aoukar et

notamment Ghana, sous la suzeraineté des Judéo-Syriens, s’y portèrent en

masse et dépossédèrent ces derniers de la suprématie politique. Ce fut

pour les _Foudh_ le signal d’une nouvelle dispersion et d’un nouvel

exode.

Certains d’entre eux, cependant, acceptèrent la domination soninké et

demeurèrent dans le pays ; ceux-ci appartenaient surtout à des familles

provenant de la première immigration ; ils s’étaient unis à des Soninké

durant leur séjour dans le Massina et aussi depuis leur installation

dans l’Aoukar et il était assez naturel qu’ils tinssent à demeurer

auprès de leurs parents par alliance. Ce sont les descendants de ces

Judéo-Syriens, plus ou moins métissés de Soninké, que l’on appela les

_Massîn_ ou _Ahl-Massina_, en souvenir de leur séjour au Massina avant

leur arrivée à Ghana ; on les rencontre encore aujourd’hui à Oualata et

à Néma ; ils ont adopté la langue arabe et, à cause de cela, on les

rattache aux Maures.

Quelques familles de Judéo-Syriens _Massîn_, accompagnées de Soninké de

Ghana, se portèrent vers l’Ouest et allèrent fonder _Chétou_, dont le

nom fut transformé plus tard en _Tichit_ par les Berbères. La tradition

rapporte que leur chef était un vieillard aveugle ; Dieu lui avait

promis en songe de le conduire dans un pays qu’il lui destinait comme

nouvelle patrie et que le vieillard reconnaîtrait à une odeur spéciale

émanant du sol ; tous les jours, en arrivant à l’étape, l’aveugle se

faisait apporter une poignée de sable et l’approchait de ses narines ;

enfin, arrivé à l’endroit où se trouve aujourd’hui Tichit, il reconnut

le parfum indicateur et choisit ce lieu pour y installer sa résidence et

celle de ses compagnons. Plus tard, des Massîn de Tichit émigrèrent dans

le Tagant ; attaqués là par des Berbères, ils furent en partie

massacrés ; les survivants se réfugièrent à Diara, près de Nioro, et

enfin à Akor, près de Goumbou, et devinrent les _Guirganké_ actuels, qui

ont adopté la langue arabe — comme d’ailleurs les Massîn demeurés à

Tichit — et qu’on range pour cela parmi les Maures.

Quant aux Judéo-Syriens qui s’étaient conservés à peu près purs de tout

mélange avec les Soninké, ils ne consentirent pas à accepter le joug de

ces derniers. Les uns émigrèrent vers l’Ouest et, devançant sans doute

la fondation de Tichit par leurs cousins les Massîn, se portèrent dans

le Tagant et dans l’Adrar Mauritanien[151]. D’autres demeurèrent dans

l’Aoukar, mais sans se mêler aux Soninké, et constituèrent une petite

peuplade indépendante que Bekri nous a signalée au XIe siècle sous le

nom de _Honeïhîn_ ou _Nehîn_ ou _Honimîn_[152] et qui se rencontre

encore dans la région de Oualata et en quelques autres points sous le

nom de _Nimadi_[153].

Enfin le plus grand nombre des Judéo-Syriens de Ghana, emmenant avec eux

leurs troupeaux de bœufs à bosse, de moutons et de chèvres, se portèrent

sur la rive Nord du Sénégal, dans la province de Mauritanie qui

constitue aujourd’hui le cercle du Gorgol et qui alors — fin du VIIIe

siècle — formait une dépendance de l’empire toucouleur de Tekrour. Cette

importante migration n’eut pas lieu sans doute d’un seul coup et l’exode

des Judéo-Syriens dut s’accomplir selon plusieurs itinéraires :

certaines familles paraissent être arrivées au Gorgol en passant par le

Tagant, d’autres s’y rendirent par le Bakounou[154], le Diafounou, le

Diomboko et le Guidimaka[155].

Ce second groupe, arrivé dans le Diomboko ou sur la lisière du Diomboko

et du Guidimaka (au Nord et non loin de Kayes), s’arrêta et demeura là

un certain temps. Mais il y fut attaqué par l’armée d’un chef mandingue

qui voulait s’emparer des troupeaux des émigrants ; un grand nombre de

ceux-ci périrent dans la bataille et le chef de l’émigration fut parmi

les morts. Lorsque les Mandingues se furent retirés avec leur butin, les

Judéo-Syriens ne purent s’entendre pour l’élection d’un nouveau chef et

se séparèrent en deux fractions. L’une d’elles demeura dans le Diomboko.

L’autre fraction, commandée par un chef que la tradition appelle

_Mahmoud_, traversa le Guidimaka et alla dans le Gorgol se mettre sous

la protection du groupe principal d’émigrants, à la tête duquel se

trouvait un chef nommé _Ismaïl_[156].

Celui-ci avait su gagner les bonnes grâces de l’empereur de Tekrour, qui

résidait alors à _Guédé_, sur le marigot de Doué, un peu au Sud-Est de

Podor, dans le Fouta Toro. Cet empereur appartenait au clan toucouleur

des _Sal_.

Il invita Ismaïl et Mahmoud à venir s’installer auprès de lui, sur la

rive Sud du Sénégal, avec leurs compagnons et leurs troupeaux. Cette

arrivée des Judéo-Syriens au Fouta Toro dut s’accomplir vers le début du

IXe siècle ou la fin du VIIIe.

Une fois de plus, nous allons voir se dérouler au Fouta, sous une forme

et avec des conséquences nouvelles, l’éternelle histoire des Juifs

d’Egypte. Ismaïl, devenu le confident et le ministre de l’empereur de

Tekrour, épousa sa fille _Diouma Sal_[157] et, à la mort de son beau-

père, il fut choisi comme souverain par les Toucouleurs. A sa mort, il

fut remplacé par Mahmoud, et le trône du Tekrour fut ainsi occupé

désormais par des membres des deux principales familles judéo-syriennes.

Au bout de quelques générations, les immigrants sémites venus de Ghana

s’étaient multipliés, sans cependant égaler en nombre les Toucouleurs

autochtones, avec lesquels sans doute ils avaient contracté de

fréquentes et fécondes unions. Aussi ne tardèrent-ils pas à abandonner

leur langue — qui sans doute était, comme nous l’avons vu, soit

l’égyptien soit plutôt un mélange d’égyptien et d’araméen ou de quelque

dialecte hébraïco-syriaque soit encore le berbère — pour adopter la

langue du Fouta, le _poular_[158]. Peut-être aussi leur religion se

modifia-t-elle assez profondément, bien que ce soit moins sûr. D’autre

part, ils restèrent fidèles à leurs mœurs et surtout à leur vie

pastorale. Cependant, au contact et à l’imitation des Toucouleurs, ils

adoptèrent certaines institutions sociales de ces derniers, en

particulier celle des clans et celle des castes ; et c’est

vraisemblablement au Fouta Toro, alors qu’ils parlaient déjà la langue

_poular_, qu’apparurent pour la première fois, chez les descendants des

Judéo-Syriens de Cyrénaïque, ces quatre clans principaux dont la légende

islamisée[159] place l’origine dans le Sinaï, au temps des premiers

khalifes arabes. Ces clans furent calqués sur les clans toucouleurs qui

avaient alors la prééminence : Sal — clan royal — devint Diallo, Ba

devint Boli ou Bourouro (ou Bourourdo), Sô devint Pérédio, Bari devint

Daédio[160]. Les artisans d’origine judéo-syrienne se partagèrent en

castes à l’imitation des artisans toucouleurs et prirent les mêmes

appellations : Laobé, Diawambé, etc.[161].

Les pasteurs venus de Ghana durent conserver le pouvoir au Tekrour

jusque vers le début du XIe siècle, c’est-à-dire pendant 200 ans

environ. Depuis longtemps, les Toucouleurs commençaient à supporter de

mauvaise grâce la suzeraineté de ces étrangers et il dut y avoir plus

d’une tentative de complot dirigée contre le souverain. La tradition

nous rapporte comment les choses finirent par se gâter complètement.

DELAFOSSE Planche VIII

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 15. — Une famille Peule.]

[Illustration : _Cliché Froment_

FIG. 16. — Groupe de femmes Peules et Silmimossi.]

Le trône était occupé, vers le début du XIe siècle, par un descendant du

Mahmoud venu au Fouta avec Ismaïl, descendant qui portait le même nom

que son ancêtre ; ce Mahmoud II, ayant découvert un complot tramé par

des Toucouleurs contre sa vie, convoqua les chefs de toutes les familles

indigènes du Toro et exigea que chacun lui remit en otage un de ses

enfants mâles. Puis il confia ces enfants à la garde de l’un de ses

frères, qui se trouvait être son héritier présomptif. Un devin dit à ce

dernier que, si Mahmoud, touché par les plaintes des parents, leur

rendait un jour les otages, lui, son frère, ne monterait jamais sur le

trône. Pour empêcher Mahmoud de rendre les enfants à leurs parents, son

frère usa d’un procédé aussi radical que barbare : il les fit tuer tous

durant la nuit. Lorsque le jour parut, les pères des otages — ignorant

encore ce qui s’était passé — allèrent trouver Mahmoud et le supplièrent

de leur rendre leurs enfants, jurant que sa mansuétude lui porterait

bonheur ; Mahmoud, se laissant apitoyer, envoya un messager à son frère

pour lui réclamer les otages. Son frère lui fit répondre qu’il venait de

les mettre à mort. Lorsque la nouvelle fut connue des chefs toucouleurs,

ceux-ci la répandirent aussitôt dans le pays, en réclamant une vengeance

sanglante : tous les indigènes du Fouta prirent les armes et coururent

sus aux pasteurs judéo-syriens dispersés parmi eux, massacrant ceux

qu’ils pouvaient atteindre et mettant les autres en fuite. Un Toucouleur

nommé _Ouâr Diabi_, _Ouâr Diâdié_ ou _Ouâr Ndiaye_ s’empara du pouvoir.

Mahmoud et tous les membres de sa famille furent tués. Ses serviteurs

tentèrent de s’emparer du sabre qu’il portait et qui était l’insigne du

commandement des souverains du Tekrour ; mais la famille de Ouar Diâbi

le leur arracha et eut ainsi désormais le privilège de fournir

l’empereur : ce fut le clan toucouleur des _Koliabé_. Quant au fourreau,

il resta entre les mains d’un autre clan toucouleur qui devait plus tard

s’emparer du pouvoir, celui des _Dénianké_.

Quant aux Judéo-Syriens qui échappèrent au massacre — et qui d’ailleurs

étaient certainement très nombreux —, ils furent obligés de quitter le

Toro et, ne pouvant s’entendre pour le choix d’un chef unique en

remplacement de Mahmoud, ils s’éparpillèrent dans toutes les provinces

du Tekrour, sous la conduite de divers _ardo_ ou chefs de migration.

Leur ancien nom de _Foudh_, soumis aux règles de la langue _poular_

qu’ils avaient adoptée, devint — selon les lois phonétiques et

morphologiques de cette langue — _Poullo_ au singulier et _Foulbé_ au

pluriel et prit la signification d’« éparpillés », son étymologie

première étant inconnue des Toucouleurs ; le _poular_ parlé par les

Foulbé devint, conformément aux mêmes lois, le _foulfouldé_.

Les Judéo-Syriens étaient devenus les Peuls.

La fin de leur suprématie au Fouta et leur éparpillement durent avoir

lieu vers le début du XIe siècle, puisque Bekri nous apprend que Ouâr

Diâbi mourut en 1040. Un peu plus tard se fondait, non loin du Toro, sur

le bas Sénégal, la secte berbère des Almoravides. Tout en admettant

comme vraisemblable le récit légendaire que je viens de rapporter, je ne

serais pas éloigné de croire que la conversion des Toucouleurs à

l’islamisme, commencée par Ouâr Diâbi — d’après Bekri — et achevée par

les Almoravides, ne fut pas étrangère au revers de fortune des Peuls :

ceux-ci durent en effet se montrer dès lors rebelles à l’islamisation

puisque, de nos jours encore, un nombre appréciable d’entre eux sont

encore infidèles — au sens musulman du mot —, même parmi les fractions

demeurées dans le voisinage du Fouta (au Ferlo notamment) et

principalement parmi les familles chez lesquelles le type sémitique

original est demeuré le plus pur et qui sont les moins métissées de sang

nègre.

5o _Les migrations peules._

Dès les premières années qui suivirent la mort de Mahmoud II, l’immense

majorité des Peuls du Fouta Toro se porta vraisemblablement vers le Sud,

dans la région alors inhabitée mais favorable à l’élevage qui est connue

aujourd’hui sous le nom de Ferlo et qui devait alors dépendre, plus ou

moins théoriquement, de l’empire de Tekrour. Un parti assez considérable

continua ensuite son exode vers l’Est, s’établissant non loin de la rive

gauche du Sénégal, entre Bakel et Kayes, dans le Nord du Boundou et du

Bambouk, c’est-à-dire dans le pays de Galam ou Gadiaga, à cheval sur la

basse Falémé. Ce pays était alors (deuxième moitié du XIe siècle) une

dépendance du Tekrour, d’après le témoignage de Bekri, et les Soninké

qui y possédaient déjà des colonies devaient être vassaux des

Toucouleurs. Quelques familles peules durent, dès cette époque, passer

sur la rive droite du Sénégal aux environs de Kayes et rejoindre dans le

Diomboko les descendants des Judéo-Syriens qui y étaient demeurés en

venant de Ghana.

C’est cette colonie peule du Galam, du Khasso et du Diomboko que, très

probablement, Bekri nous signale sous le nom d’_Al-Fâmân_ — on pourrait

lire à la rigueur _Al-Fellân_ sur l’un des manuscrits — et qu’il

localise au Sud-Est du pays des _Toronka_ (Toucouleurs du Toro), dans la

région de _Silla_[162], ajoutant que ces Al-Fâmân appartiennent à la

même race que les Honeïhîn de Ghana. Certaines familles de cette colonie

s’unirent plus tard à des Mandé (Soninké et Kâgoro principalement) et

donnèrent naissance aux _Khassonkè_ actuels.

D’après les traditions indigènes, cette colonie peule du Galam se

choisit dans le clan Diallo un roi dont le titre nous a été transmis

sous les formes diverses de _saltigué_, _silatigui_, _fondokoï_ et

_ardo_[163]. Lorsque les Soninké de Ghana, vaincus et pourchassés par

les Berbères Lemtouna à la faveur du mouvement almoravide, commencèrent

à venir s’établir en nombre dans le Guidimaka et le Gadiaga ou Galam

(fin du XIe siècle), les Peuls, sous la conduite de leur _ardo_,

quittèrent en majorité ces régions et s’avancèrent vers l’Est à travers

le Diomboko et le Kaarta, laissant à chacune de leurs étapes des

familles qui, en s’unissant à des Mandingues, donnèrent naissance aux

_Foulanké_ des cercles de Bafoulabé et de Kita.

Arrivé au Kaniaga[164], province méridionale du Bagana, le gros de la

migration y demeura plus longtemps que dans ses lieux d’arrêt

précédents. Il semble que, partis du Galam vers la fin du XIe siècle ou

le commencement du XIIe, les Peuls n’avaient pas sensiblement dépassé le

Kaniaga à la fin du XIVe ; sans doute les efforts des Soninké Sossé ou

Sosso pour conquérir Ghana sur les Sissé, ensuite leurs luttes avec les

Mandingues et les razzias qui suivirent la victoire finale de ces

derniers, avaient entretenu le long de la rive gauche du haut Niger un

état d’insécurité qui ne favorisait pas les migrations vers l’Est. Au

début du XIVe siècle pourtant, des Peuls Diawambé s’étaient portés dans

le Kingui et avaient fondé Nioro.

Mais, au début du XVe siècle, l’exode des Peuls reprit son essor d’une

manière décisive, à la suite de circonstances que les traditions

indigènes relatent de la manière suivante. Un _silatigui_ ou _ardo_

nommé _Yogo_, fils de Sadio ou Sadia Diallo, résidant à Kouma ou Toï

dans le Kaniaga, mourut vers 1400 en laissant une veuve et deux frères,

dont l’aîné s’appelait _Diâdié_ et le plus jeune _Maga_ (ou Maghan) ou

Atiba. Diâdié voulut épouser la veuve de Yogo, mais celle-ci refusa ses

avances ; Maga se rendit auprès d’elle pour l’engager à accepter la main

de son frère : cependant la femme persista dans son refus, et des

ennemis de Maga présentèrent à Diâdié la démarche de son frère sous un

mauvais jour, prétendant que c’était Maga qui avait poussé la veuve de

Yogo à rejeter les propositions de Diâdié dans le but de l’épouser lui-

même. Une querelle s’ensuivit entre les deux frères qui, après avoir

échangé des paroles blessantes, se séparèrent.

Maga Diallo (ou Maga Sal) quitta le Kaniaga avec ses partisans, marchant

droit devant lui dans la direction du Nord. Parvenu dans le centre du

Bagana, du côté de Kala (Sokolo), il rencontra un troupeau de bœufs

égarés et, le poussant devant lui dans la direction de l’Est, il parvint

dans le Diaga ou Massina, auprès d’une mare qui avoisinait un village de

Soninké Nono. Maga leur demanda l’hospitalité et établit son campement

près de leur village ; il alla ensuite saluer le fonctionnaire qui

gouvernait le Bagana au nom de l’empereur de Mali et reçut de lui

l’investiture officielle de chef (_ardo_) des familles peules qui

l’avaient suivi, avec l’autorisation de résider dans le Massina. Plus

tard, d’autres Peuls du Kaniaga, appartenant au clan Daédio ou Bari,

vinrent rejoindre Maga, ainsi que des gens appartenant aux castes des

Mabbé ou Maboubé et des Diawambé ; des serfs Rimaïbé[165], issus

d’esclaves noirs acquis par les Peuls durant leur traversée du bassin du

Sénégal, vinrent encore grossir ce noyau, qui donna naissance au très

important groupe des Peuls du Massina et aux fractions secondaires qui

en sont issues par la suite.

Quant aux partisans de Diâdié, certains se mêlèrent aux Foulanké du Nord

de Kita et de Bafoulabé et aux Khassonkè de la région de Kayes, adoptant

peu à peu la langue mandé et transformant leurs noms de clan : Ourourbé

en _Diakaté_ ou _Diakité_ (les gens originaires du Diaka ou Diaga),

Daébé en _Sangaré_, Férôbé en _Sidibé_ ; seul, le clan des Dialloubé

conserva son nom sous la forme du singulier (_Diallo_).

Diâdié lui-même s’était dirigé vers le Nord-Ouest et était allé se fixer

dans le Bakounou, entre Goumbou et Nioro, avec plusieurs familles

appartenant aux clans des _Irlâbé_, des _Yalâbé_ (ou Alaïbé), des

_Oualarbé_, des _Férôbé_ et des _Ourourbé_ (ou Boli)[166].

Du Massina, les Peuls ne tardèrent pas à se répandre a travers la Boucle

du Niger et au delà, bien que le gros de leur nation soit encore

aujourd’hui établi dans la région dont le marigot de Dia ou Diaka forme

comme le centre. Dès le XVe siècle, des Oualarbé, des Ourourbé, des

Salsalbé et des Tôrobé se portèrent vers le Nord, dans le cercle actuel

de Niafounké, avec un grand nombre de Diawambé. D’autres franchirent le

Niger et le Bani et, s’infiltrant au travers des Tombo et des Mossi,

gagnèrent le Liptako (région de Dori), où ils fondèrent une colonie

prospère qui put presque rivaliser avec celle du Massina. Ici encore,

nous avons de nombreuses traditions indigènes relatives aux différents

exodes dont l’ensemble constitua cette importante migration.

Le clan peul des _Tôrobé_ — car il y a des Tôrobé peuls et des Tôrobé

toucouleurs —, à la suite de la grande migration du Fouta vers le

Massina, s’était installé surtout au Nord du lac Débo, entre Niafounké

et Saraféré. La légende dit que l’exode des Tôrobé avait été dirigé par

trois frères nommés Sambo, Paté et Yoro. Une partie d’entre eux,

quittant la région de Saraféré, s’en alla camper à Gorou, au Nord de

Douentza. Là, ils furent rejoints par quatre membres de leur clan

(Hamadi, Dembo, Dello et Diobo), tous les quatre descendants d’un nommé

Siré qui aurait été le père de Sambo, Paté et Yoro et qui serait demeuré

au Fouta avec une partie de sa famille lors de l’exode de ces trois

derniers. Les quatre émissaires venaient du Fouta dans le but d’engager

leurs compatriotes à retourner au Sénégal. Non seulement ils échouèrent

dans leur mission, mais ils demeurèrent avec les Tôrobé de Gorou et

devinrent eux-mêmes des chefs de migration : Dello, avec Dembo et ses

fils, conduisit une partie de la tribu au Liptako ; Dembo s’arrêta dans

le Djilgodi (région de Djibo), d’où ses descendants pénétrèrent dans le

Nord-Est du Mossi (canton de Boussouma) ; la plupart des fils de Dembo

demeurèrent au Liptako, mais Dello, allant coloniser le Torodi (pays des

Tôrobé) et traversant le Niger près de Say, poussa jusqu’à Sokoto ;

Hamadi, lui, conduisit dans le Yatenga une autre bande dont le chef

actuel, Abdoullahi, prétend descendre de Sambo et de son père Siré, le

premier ancêtre des Peuls Tôrobé. Enfin Diobo, qui avait accompagné

Hamadi au Yatenga, alla ensuite au Djilgodi rejoindre Dembo, y laissa

son fils Pélouna, traversa le Liptako et le Torodi, gagna Sokoto et se

porta de là dans l’Adamaoua.

Ila Galâdio, ancêtre du clan des _Yalâbé_ ou Alaïbé, aurait fait partie

de la migration qui demeura longtemps du côté de Kayes et qui aurait, en

partie, donné naissance aux Khassonkè. Beaucoup de ses descendants

cependant avaient suivi le grand mouvement vers le Kaniaga et le

Massina, et s’étaient établis, sous la conduite d’un nommé Dama ou

Demba, dans le Sébéra, entre Dienné et Sofara. Gao, fils de Dama, poussa

vers le Nord jusqu’à Gouméouel, dans le Fitouka, entre Niafounké et

Saraféré. La fraction des Yalâbé qui s’établit là aurait pris le nom de

_Fitôbé_ ou _Fitoubé_ (du nom du Fitouka). Plus tard, Diâdié, fils de

Gao, conduisit les Fitôbé à Sari, sur la route de Bandiagara à Dori, au

Nord de Ouahigouya. Moussa, fils de Diâdié, qui vivait vers le milieu du

XVIIIe siècle[167], aurait conclu une alliance avec les Tombo de la

région pour chasser de Bané (entre Sari et Ouahigouya) les Nioniossé et

les Soninké de langue songaï qui s’y trouvaient alors et s’installer à

leur place, poussant ainsi vers le Sud. Goré, l’un des compagnons de

Moussa, se fixa plus au Sud encore, à Sittiga, dans le Yatenga. Demba,

le chef actuel des Fitôbé du Yatenga, dit descendre de Moussa par les

nommés Hamadou, Sidiki, Tana et Hamat.

Ce dernier — Hamat —, fils et successeur de Moussa, vivait aux environs

de 1780. Un Peul de sa tribu, nommé Paté, se transporta avec ses

troupeaux à Téma, dans le Mossi, et y épousa une nommée Siboudou, fille

du chef mossi de Téma. Il en eut cinq fils (Mali, Koumbassé, Faéni,

Garba et Sambo) et une fille (Sadia). Cette dernière demeura à Téma et

s’y maria avec un Mossi ; les cinq fils vinrent s’établir à Kalsaka,

dans le Yatenga, et s’y marièrent avec des femmes mossi : ce sont les

descendants de ces unions de Peuls avec des Mossi qui sont appelés par

les Mossi _Silmimossi_, tandis que les Peuls purs sont appelés Silmissi.

Ces Silmimossi sont rattachés aux Peuls plutôt qu’aux Mossi, mais en

réalité ils participent des deux peuples : ils parlent en même temps le

peul et le mossi et sont à la fois pasteurs et agriculteurs ; mais ce

sont les hommes, chez eux, qui traient les vaches, et non pas les femmes

comme chez les vrais Peuls.

Les _Dialloubé_ ont également fourni un assez fort contingent aux

migrations peules qui se sont répandues dans la Boucle du Niger. Un de

leurs chefs, Hamân, partit du Massina au XVIIe siècle et vint s’établir

à Gomboro, dans l’Ouest du Yatenga, en pays samo. Guibril, chef actuel

des Dialloubé du Yatenga, serait le quatorzième successeur de Hamân,

dont le sépareraient neuf générations.

Revenons maintenant au Ferlo, qui avait été, comme nous l’avons vu, le

refuge de la majorité des Peuls chassés du Fouta Toro par les

Toucouleurs. Tandis que s’organisaient les grands exodes qui, du Ferlo,

devaient aboutir au Massina et au Torodi, une autre migration moins

importante prenait la route du Sud et, laissant plusieurs colonies dans

le Boundou, allait se fixer dans le Fouta Diallon. Cette migration eut

lieu aussi, vraisemblablement, du XIe au XIVe siècles, bien avant la

conquête du Fouta Diallon par les Toucouleurs Dénianké, que l’on place

généralement vers 1720[168].

Lorsque précisément les Toucouleurs arrivèrent au Fouta Diallon et

surtout lorsqu’ils voulurent convertir à l’islamisme les Diallonké et

les Peuls, le plus grand nombre de ces derniers émigrèrent vers l’Est,

se portant dans le Sangaran et le Ouassoulou, où ils s’unirent à des

Mandingues et grossirent le nombre des Foulanké ; d’autres, demeurés à

peu près purs, poussèrent plus loin encore et arrivèrent près de la

haute Volta Noire, dans le quadrilatère compris entre Sikasso, Koutiala,

Koury et Bobo-Dioulasso, s’avançant même jusqu’à Barani, entre Koury et

San. Beaucoup de ceux-là, bien qu’ayant conservé l’usage de la langue

peule, avaient adopté, durant leur passage dans le Ouassoulou, la forme

foulanké des noms de clan (Diallo, Sangaré, Diakité, Sidibé). L’un

d’eux, Ouidi Sidibé, fonda à Barani une sorte de royaume éphémère d’où

sont parties quelques petites migrations récentes (XIXe siècle), telles

que celle de Daba Sangaré du côté de Koutiala, celle d’Ali-Bouri du côté

de San, etc. D’autres migrations, anonymes celles-là, traversant vers la

fin du XVIIIe siècle le Dafina, le Mossi et une partie du Gourma,

rejoignirent au Torodi le grand courant venu du Massina par le Liptako

et suivirent la route qu’il avait tracée déjà vers les pays haoussa,

l’Adamaoua, le Baguirmi et le Ouadaï.

6o _Conclusions._ — Résumons en quelques lignes les conclusions à tirer

de tout ce qui précède, au sujet des origines et de la formation du

peuple peul.

A une époque fort ancienne, nous trouvons une population sémitique,

d’origine judéo-syrienne, de langue égypto-araméenne ou bien berbère, de

religion pré-mosaïque ou mosaïque, qui, venue de la Cyrénaïque par l’Aïr

et par le Touat, s’établit à l’Ouest de Tombouctou, puis émigre en

grande partie dans le Fouta Sénégalais. Elle trouve là une population

nègre, parlant une langue nègre que nous appelons aujourd’hui le peul,

et, sans se mélanger intimement avec cette population nègre, elle en

subit cependant l’influence, en adopte la langue à la suite d’un long

contact et devient le peuple peul primitif. Par suite de circonstances

diverses, ce peuple quitte en majorité le Fouta pour se diriger vers

l’Est, avec l’intention, dit la légende, de regagner l’Asie, son pays

d’origine ; mais, pour de multiples raisons, il ne va pas aussi loin et

se contente de pousser jusqu’au Darfour, faisant donner par les auteurs

arabes le nom de Tekrour, par suite d’une extension de sens facile à

comprendre, à toute cette vaste région où il avait introduit avec lui la

langue tekrourienne. Tout le long de cet immense itinéraire, des groupes

de Peuls s’établissent comme bergers au milieu des Noirs ; certains

perdent complètement leur type primitif pour devenir des Nègres, tandis

que d’autres, s’étant installés dans des pays peu habités, conservent

plus pur leur type sémitique original tout en continuant à parler la

langue nègre qu’ils tiennent des Toucouleurs. Parfois dominateurs et

puissants, ils acceptent le plus souvent la loi des pays qui veulent

bien les accueillir et vivent à l’état de demi-vassaux, quelquefois à

l’état de parias, au milieu des Noirs. Il semble que leur conversion à

l’islamisme est assez récente et ne remonte guère, pour la plupart

d’entre eux, au delà des conquêtes toucouleures des XVIIIe et XIXe

siècles ; beaucoup d’ailleurs, surtout parmi ceux qui ont conservé le

plus purement les caractéristiques de la race blanche, pratiquent

aujourd’hui encore une religion qui ne semble pas s’éloigner énormément

de ce qui dut être la religion de leurs ancêtres primitifs et conservent

pieusement des traditions qui ont une étonnante analogie avec les plus

vieilles traditions juives.

=V. Toucouleurs.=

L’ampleur que j’ai cru devoir donner à la question de l’origine des

Peuls me permettra d’être bref en ce qui concerne celle des Toucouleurs,

puisque j’ai déjà exposé que ces derniers, bien que parlant la même

langue que les Peuls, ne peuvent à aucun titre leur être rattachés.

Si les Peuls sont incontestablement issus d’une population de race

blanche, les Toucouleurs appartiennent tout aussi incontestablement à la

race noire. A mon avis, ils sont autochtones de la région qu’ils

habitent encore de nos jours — le Fouta Sénégalais, — mais leur pays

primitif, lorsqu’il portait encore le nom de _Tekrour_[169], devait

chevaucher sur les deux rives du Sénégal[170] et renfermer, non

seulement les ancêtres des Toucouleurs actuels, mais aussi ceux des

Sérères. La poussée des Berbères vers le Sud dut contraindre les

Sérères, du XIe au XIVe siècles, à s’enfoncer dans le pays des Ouolofs

d’abord et ensuite dans le Sine, au Sud de ces derniers ; mais la langue

qu’ils parlent encore est une preuve vivante de leur très ancien et très

intime contact avec les Toucouleurs.

L’arrivée des Berbères sur la rive droite du Sénégal contraignit

également les Toucouleurs à se localiser sur la rive gauche ; les

conquêtes des Ouolofs à l’Ouest, celles des Soninké à l’Est,

restreignirent encore l’ancien territoire du Tekrour. Mais il semble

bien que, si leur domaine diminua petit à petit depuis le XIe siècle

environ jusqu’au XVIe, ils ne commencèrent à en sortir pour se répandre

au dehors qu’à partir du XVIIIe siècle, durant lequel la conquête les

porta au Fouta-Diallon et au Boundou. Au début du XIXe siècle, ils

secondèrent puissamment la révolte des Peuls du Gober contre les Haoussa

et fournirent, semble-t-il, un contingent fort appréciable au conquérant

Osmân-dan-Fodio, fondateur de l’empire de Sokoto. Enfin, dans la seconde

moitié du même siècle, sous la conduite d’El-Hadj-Omar, ils se

répandirent, toujours par la conquête à main armée, dans les quelques

régions du Haut-Sénégal-Niger où l’on en trouve aujourd’hui.

Mais, s’ils constituèrent de tout temps une nation forte et puissante,

s’ils sont devenus à une époque récente des conquérants remarquables,

ils n’ont jamais été un peuple migrateur et ils n’ont pas eu d’influence

sensible sur la formation des groupements ethniques de l’Afrique

Occidentale.

N’oublions pas d’autre part que leur influence linguistique et

religieuse fut la plus considérable qu’il nous soit permis d’enregistrer

dans l’histoire du Soudan Français, puisque d’une part ils ont réussi à

faire adopter leur langue par un peuple — le peuple peul — qui l’a

répandue ensuite de l’Atlantique jusqu’au delà du Tchad et que, d’autre

part, convertis à l’islamisme dès le XIe siècle, avant les autres

peuples noirs, avant une bonne partie des Berbères et bien avant les

Peuls, ils ont contribué plus que toute autre nation africaine à

l’islamisation des Ouolofs, de certaines fractions mandingues, des

Soussou, des Peuls, des Haoussa, etc., les Soninké ayant fait le reste

sous ce rapport.

Si les Toucouleurs ne sont pas des Peuls, il est infiniment probable

néanmoins que, après le départ de ces derniers du Fouta Sénégalais, des

relations subsistèrent entre les uns et les autres. Lorsque, beaucoup

plus tard, les Toucouleurs commencèrent leurs conquêtes, il est

remarquable qu’ils se portèrent toujours vers des contrées où ils

savaient trouver des Peuls, pensant sans doute rencontrer en ces

derniers, qui parlaient leur langue et sortaient de leur pays, des

alliés naturels : les faits du reste ne justifièrent pas toujours leur

espérance, notamment au Massina, où les Toucouleurs n’eurent pas

d’ennemis plus acharnés que les Peuls.

Le type primitif des Toucouleurs a été certainement très altéré par des

mélanges successifs, d’abord et surtout avec les Judéo-Syriens ou Proto-

Peuls lors de leur installation au Tekrour, ensuite avec les Peuls

proprement dits venus au XVIe siècle sous la conduite de Koli, bien que

le résultat des mélanges ait dû être plus sensible chez les Peuls qu’il

ne l’a été chez les Toucouleurs.

Un autre élément d’altération, peut-être plus considérable, fut apporté

par les Soninké Sossé et par les Ouolofs : non seulement ces derniers

ont conquis et gouverné le Tekrour durant une assez longue période, mais

ils y ont laissé un grand nombre de familles dont les descendants

portent encore aujourd’hui des noms de clan ouolofs (Ndiaye entre

autres). Du côté de l’Est, il s’est produit parmi les Toucouleurs des

infiltrations soninké qui ne sont pas négligeables ; le contact avec les

Berbères et les Arabes de la rive droite du fleuve n’est pas sans avoir

exercé également une influence sérieuse. Enfin, les étrangers venus se

faire instruire par les marabouts du Fouta — et ils furent nombreux de

tout temps — ont été, par le fait même de leur séjour au Fouta et de

l’instruction religieuse qu’ils y avaient reçue, naturalisés Tôrobé, en

sorte que ce clan renferme une grande quantité de familles qui n’ont

avec les Toucouleurs que des liens de parenté tout à fait artificiels.

=VI. — Songaï.=

Jusque vers la fin du siècle dernier, on avait toujours considéré les

Songaï comme des nègres authentiques. Mais un ouvrage qui eut un certain

retentissement[171], tant en raison du moment où il parut que de la

valeur littéraire de son auteur et de l’agrément de son style, vint

modifier les idées de plusieurs ethnologues de bonne volonté ; on alla

chercher en Egypte, ou tout au moins en Nubie, le berceau des Songaï et

il fut beaucoup question de l’empire songaï, de l’époque songaï, de la

civilisation songaï, etc. C’était, je crois, faire un peu trop d’honneur

à cette population de paysans et de pêcheurs que de lui chercher un

passé si éloigné et si glorieux : les malheureux Songaï ont certainement

fourni plus d’esclaves que de princes, leur influence sur le

développement du Soudan a toujours été de second ordre et leur

civilisation n’a eu de relativement brillant que ce qui lui a été

apporté de l’extérieur par les Berbères d’abord, les Mandé ensuite et

les Marocains en dernier lieu. Quant à l’apport de l’Egypte, il paraît

avoir été à peu près nul, au moins en tant qu’apport direct.

Sur quoi s’est-on basé pour attribuer aux Songaï une origine

égyptienne ? sur leur type physique affiné, leur degré de culture et le

style architectural de leurs constructions. Or, chose au moins

singulière, aucun de ces caractères ne se rencontre chez les Songaï,

sauf chez ceux de la classe supérieure, et cette classe précisément

n’est songaï qu’à moitié. Aucun de ces caractères, de plus, n’est

attribuable à une origine ni à une influence égyptiennes, mais bien à

une influence maghrébine et surtout marocaine, ainsi que l’histoire et

un examen impartial des faits nous le démontrent surabondamment.

D’où vient donc l’erreur commise ? simplement de ce que M. Félix Dubois,

d’une part a attribué gratuitement à l’Egypte des influences qui

proviennent d’ailleurs et que, d’autre part, il a pris comme champ

d’observation la ville de Dienné, laquelle précisément ne renferme pas

de Songaï ou en renferme si peu qu’il est en tout cas aussi inexact de

la considérer comme un produit de la civilisation songaï qu’il serait

inexact de prendre la colonie peule du Liptako comme type de la

civilisation toucouleure. M. Ch. Monteil[172] a parfaitement démontré

qu’il n’existait à Dienné, au temps où il y résidait, c’est-à-dire il y

a environ huit ans, que trois familles ayant, parmi leurs ascendants,

quelques individualités d’origine songaï. La langue de Dienné est la

langue songaï, il est vrai, comme la langue du Liptako est la langue

toucouleure, comme la langue des Marka ou Soninké de Banamba est le

banmana : mais c’est là un phénomène dû à des raisons politiques et

économiques, et qui n’a rien à voir avec l’origine ethnique des

Diennéens.

La population songaï, dans son ensemble, est manifestement une

population de race nègre, à laquelle des éléments berbères d’abord,

arabes, juifs et peuls ensuite et enfin et surtout marocains sont venus

se surajouter, en modifiant assez profondément le type d’un certain

nombre de familles ; ces familles d’ailleurs, si leur influence

politique et sociale a été et est encore considérable, ne constituent au

point de vue numérique qu’une fraction infime de la population ; le

peuple, dans son ensemble, est demeuré franchement nègre.

Tout me porte à croire que les Songaï primitifs étaient des autochtones

de la basse vallée nigérienne. Je placerais volontiers le berceau de

leur peuple sur la rive gauche du bas Niger, dans les régions

généralement désignées sous les noms de Kebbi, de Maouri et de Zaberma,

entre le Goulbi-n-Kebbi ou Goulbi-n-Sokoto au Sud et le Dallol-Dosso au

Nord, le Dallol-Maouri et la frontière franco-anglaise formant à peu

près le centre de ce domaine.

L’avancée des Haoussa de Katséna dans le Kebbi[173] dut, dès une époque

reculée, inciter une partie des Songaï à traverser le Niger et à

s’installer dans le Dendi, sur la limite actuelle de la colonie du

Dahomey et du cercle de Say, tandis que d’autres se portaient vers le

Nord et occupaient, à l’Est de Niamey et de Tillabéry, la contrée connue

sous le nom de Djerma-ganda (pays des Djerma ou Songaï).

Il est probable que, avant le VIIe siècle de notre ère, les Songaï ne

dépassaient pas au Nord la latitude approximative de Tillabéry et

n’avaient pas encore pénétré sur la rive droite du Niger, sauf toutefois

dans le Dendi. Le long du fleuve lui-même, ils avaient dû remonter un

peu plus haut, sans doute jusqu’à Bentia. Une partie de la population se

consacrait presque exclusivement à la pêche et occupait les rives du

fleuve et surtout les îles : c’étaient les _Sorko_ ou _Kourteï_, appelés

actuellement _Kourtibé_ par les Peuls. Grâce à la facilité de

communications que leur donnaient leurs pirogues, ils avaient acquis une

sorte de prééminence politique dont ils usaient au détriment des Songaï

agriculteurs, les _Gabibi_ de nos jours. Ne cultivant pas la terre eux-

mêmes, ils allaient, après la récolte, surprendre les villages voisins

du Niger, pillaient les greniers et rapportaient les grains volés dans

leurs repaires des îles, s’approvisionnant ainsi à peu de frais. Les

paisibles agriculteurs les détestaient et les redoutaient, mais ne

pouvaient rien contre eux.

Lorsque les Lemta venus de la Tripolitaine firent leur première

apparition vers _Gounguia_ ou _Koukia_, qui devait se trouver, comme je

l’ai dit plus haut, dans l’île de Bentia[174], les Songaï agriculteurs

les accueillirent avec joie. Leur attribuant une origine quasi-divine,

que les nouveaux arrivants firent tout pour accréditer, ils pensaient

trouver en eux des alliés qui les protégeraient contre les rapines des

Sorko.

Le chef de l’immigration lemta en effet, connu sous le nom de _Dia

Aliamen_, livra bataille aux Sorko de l’île de Gounguia, les chassa de

la contrée et s’installa à leur place, à Gounguia, avec ses compagnons

(fin du VIIe siècle environ). Les Songaï agriculteurs des bords du

Niger, en reconnaissance, firent de Dia Aliamen leur roi et lui

prêtèrent serment d’obéissance, et bientôt son autorité s’étendit sur

tous les Songaï habitant depuis Bentia jusqu’au Kebbi.

DELAFOSSE Planche IX

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 17. — Jeune fille Peule.]

[Illustration : _Cliché Fortier_

FIG. 18. — Femme Malinké.]

Une légende rapportée par Sa’di raconte que, lors de l’arrivée de Dia

Aliamen à Koukia, les indigènes subissaient le joug d’un poisson qui, un

anneau passé dans les narines, apparaissait au dessus des eaux du fleuve

à certaines époques de l’année et dictait au peuple des ordres et des

défenses ; Dia Aliamen aurait tué ce poisson d’un coup de harpon et

délivré ainsi les habitants de cette tyrannie bizarre. L’auteur du

_Tarikh_ essaie d’expliquer cette légende en disant que sans doute Dia

Aliamen était musulman et que sa foi religieuse le conduisit à détruire

l’idole personnifiée dans cet étrange poisson ; mais il a senti la

faiblesse de son explication et a dû émettre la conjecture que,

postérieurement, les successeurs de Dia Aliamen auraient abjuré

l’islamisme. En réalité, Dia Aliamen et ses compagnons devaient être,

non pas musulmans, mais chrétiens, et on pourrait supposer qu’un motif

religieux les porta en effet à détruire l’idole des indigènes. Mais il

me paraît plus rationnel de penser que la légende a simplement

symbolisé, sous la forme d’un poisson tyran, la caste pillarde des

pêcheurs Sorko, qui pouvaient très bien porter un anneau dans le nez —

coutume fréquente chez les peuples de la vallée nigérienne — et qui en

effet apparaissaient en maîtres à l’époque de la moisson, ainsi que je

le disais plus haut.

Quoiqu’il en soit, une importante fraction des Sorko remonta vers cette

époque le Niger et alla fonder _Gao_, où un pêcheur nommé _Faram-Ber_

(Faran-le-Grand) créa une sorte de royaume indépendant. Cette fraction

des Sorko comprenait deux clans principaux : celui des _Faran_, qui

avait la prééminence et qui s’installa à Gao, et celui des _Fono_, qui

alla s’établir du côté de Bamba, portant ainsi le peuple songaï en amont

du coude de Bourem.

Les successeurs de Faram-Ber furent presque continuellement en lutte

avec les Lemta de Gounguia ; l’un d’eux, _Kobé-Taka_, trouva la mort

dans une bataille qu’il leur livra sur la rive droite du Niger. _Faran-

Nabo_ ou _Nabonké_, son fils et successeur, voulut aller venger la mort

de son père, mais, après quelques victoires heureuses sur les Lemta, —

victoires qui étendirent momentanément son autorité au Sud de Gao, — il

fut repoussé et vaincu et dut quitter Gao, cédant la place aux

successeurs de Dia Aliamen (IXe ou Xe siècle probablement). C’est alors

que les Songaï agriculteurs, fidèles sujets des Lemta, s’avancèrent

jusqu’à Gao : un peu plus tard, sans doute au début du XIe siècle, sous

le règne de Dia Kossoï, la capitale de l’Empire lemta-songaï fut

transférée de Gounguia à Gao[175].

Cependant les Sorko, continuant à tracer en éclaireurs le mouvement

d’avancée des Songaï le long du Niger, ne tardèrent pas à atteindre le

lac Débo.

Les Faran chassés de Gao arrivèrent à Bamba et, en leur qualité de clan

royal, s’attribuèrent les meilleurs emplacements de pêche au détriment

des Fono. Ceux-ci ne voulurent pas se laisser déposséder ainsi et

livrèrent bataille aux Faran ; vaincus, ils remontèrent le fleuve et

parvinrent dans la région des lacs, où les Soninké et les Bozo formaient

alors le fond de la population. Les Fono furent autorisés par les chefs

du pays à s’établir dans l’île de Koura, un peu en amont de Tombouctou,

ainsi qu’à Gourao, sur la rive nord du lac Débo.

Ils furent rejoints dans cette région par un autre clan songaï, celui

des _Goou_ ou Gow, composé principalement de chasseurs, et qui avait dû

émigrer du Djerma-ganda à la suite de difficultés avec les Lemta. Ces

Goou s’installèrent dans le Bara, sur la rive droite du Bara-Issa, à mi-

chemin à peu près entre le Débo et Niafounké.

Cependant les Bozo, jusqu’alors maîtres de la navigation sur le Débo et

les canaux du Niger, ne voyaient pas d’un œil favorable la concurrence

que commençaient à leur faire les Sorko Fono. Ceux-ci ayant créé un

service de transports entre Mopti et Koura par Gourao, les Bozo

cherchèrent à ruiner l’entreprise et construisirent près de Kouna, entre

Mopti et le Débo, avec les herbes aquatiques connues sous le nom de

_borgou_, des sortes de barrages qui arrêtaient les embarcations des

Fono[176]. Ces derniers, unis aux marchands soninké de Mopti,

organisèrent contre les Bozo une expédition qui demeura infructueuse.

Ils songèrent alors à appeler à leur aide leurs cousins les Faran,

demeurés à Bamba, et leur envoyèrent par eau des messagers pour réclamer

leur concours.

A cette époque (fin du XIIe siècle ou commencement du XIIIe), l’autorité

des empereurs de Gao s’était notablement accrue et leur territoire,

gagnant du terrain vers le Nord, avait atteint Bamba. Les Sorko Faran,

irréconciliables ennemis des Lemta, supportaient malaisément le

voisinage de ces derniers et ils saisirent avec empressement l’occasion

qui s’offrait à eux d’émigrer vers de nouvelles contrées. Ils

répondirent donc à l’appel des Fono et partirent tous pour la région des

lacs, formant une véritable flottille de pirogues. Lorsqu’ils arrivèrent

à proximité du confluent de l’Issa-Ber et du Bara-Issa, en amont de

Koura, ils se heurtèrent à une troupe armée composée surtout de

Soninké[177], qui voulut s’opposer à leur passage. Les Faran

triomphèrent facilement de cet obstacle et ne tardèrent pas à être les

maîtres du fleuve. Ils fondèrent leur principal établissement près du

pays des Goou, au confluent du Bara-Issa et du Koli, et y construisirent

un village qu’ils appelèrent en songaï _Faran-Koïra_ (village des

Faran). Les Peuls ont traduit cette expression par _Saré-Faran_, qui a

dans leur langue la même signification et dont nous avons fait à notre

tout _Saraféré_[178].

Une fois solidement établi à Saraféré, le chef des Faran réunit sous son

autorité tous les Songaï de la région des lacs, c’est-à-dire les Fono de

Koura et de Gourao et les Goou du Bara, et il organisa avec eux une

expédition contre les Bozo du lac Débo. Il n’obtint d’abord qu’un succès

contestable, mais, au cours d’une deuxième expédition, il défit

complètement les Bozo, qu’il obligea à se retirer au Sud du Débo et à

respecter la liberté de la navigation sur le Bani.

Donc, vers la fin du XIIIe siècle, au moment où avait commencé l’apogée

de l’empire mandingue de Mali au détriment de l’empire soninké des

Sossé, d’abord, et de l’empire lemta-songaï de Gao ensuite, la situation

des Songaï était la suivante : dans l’Est, sous la domination des

Berbères Lemta, ils étaient répandus tout le long du Niger depuis le

Dallol-Maouri environ jusqu’à Bamba et occupaient, sur la rive gauche du

fleuve, le Zaberma et le Djerma-ganda, et, sur la rive droite, le

Dendi ; à l’Ouest, à peu près indépendants mais placés sous la

suzeraineté au moins nominale de l’empereur de Mali, ils s’étaient

échelonnés le long du Niger et de ses bras principaux depuis Tombouctou

jusqu’au lac Débo. La première fraction comprenait des agriculteurs et

des pêcheurs (Gabibi et Kourteï) ; la seconde se composait presque

exclusivement de pêcheurs (Sorko), avec un petit groupe de chasseurs

(Goou).

Vers 1325, Kankan-Moussa, empereur de Mali, établissait sa suzeraineté

sur Gao, Tombouctou, le Massina, et englobait par conséquent sous son

autorité tous les Songaï. Près d’un siècle et demi plus tard, Sonni Ali-

Ber (Ali-le-Grand), l’avant-dernier prince lemta de Gao,

s’affranchissait de la tutelle des Mandingues et, poussant les limites

de son empire bien au-delà de Bamba, s’emparait de Tombouctou, du Bara

et de Dienné (1465 à 1492). Un an après sa mort, un Soninké du clan-

tribu des Silla, nommé Mohammed, fils de Aboubakari Touré, arrivait à se

faire proclamer empereur de Gao, substituait une dynastie nègre — celle

des _askia_ — à la deuxième dynastie berbère des Lemta — celle des

_sonni_, qui avait succédé vers 1335 à celle des _dia_ — et donnait une

extension plus considérable encore à l’empire de Gao.

C’est assurément à partir de Sonni Ali-Ber et d’Askia Mohammed Ier,

c’est-à-dire à partir des dernières années du XVe siècle, que les Songaï

commencèrent à se répandre en plus grand nombre dans la région de

Tombouctou et des lacs. Bien que ne formant qu’une minorité dans

l’ensemble des peuples soumis à l’empereur de Gao, bien que cet empereur

lui-même et ses principaux ministres et officiers ne fussent pas des

Songaï en général, ces derniers durent fournir un contingent notable aux

armées de Sonni Ali-Ber et des askia. Sa’di nous apprend que, lors d’une

expédition que fit Mohammed Ier contre les Bariba, un grand nombre de

Songaï du Zaberbanda[179] trouvèrent la mort et que parmi eux étaient

les meilleurs soldats de l’armée impériale ; nous savons d’autre part,

grâce au même auteur, que l’un des principaux éléments de la puissance

des askia fut leur flottille, dont les équipages étaient assurément

composés en majorité de Sorko.

Cependant, si l’influence politique de l’empire de Gao fut considérable

et si, à la faveur de sa puissance et de son extension, la langue songaï

— qui était pour ainsi dire la langue officielle de l’empire, même du

temps des Lemta — arriva à se répandre jusqu’à Dienné et à détrôner, là

comme en beaucoup d’autres points, les langues indigènes, les Songaï

eux-mêmes ne durent pas constituer, en dehors des rives mêmes du Niger,

des colonies numériquement importantes ; en tout cas ces colonies ne

dépassèrent pas le Débo en remontant le fleuve. Les seules régions où

l’immigration songaï en amont de Bamba ait laissé des traces

considérables sont celles de Tombouctou, de Koura, du Kissou[180], de

Goundam, du Dirma (ou de Tendirma), de Niafounké, du Bara et de Gourao.

Presque exactement un siècle après l’avènement du premier askia, le 30

mars 1591, l’armée marocaine du pacha Djouder, expédiée par le sultan

saadien Moulaï Ahmed-ed-Dehebi et comprenant trois mille guerriers,

atteignait le Niger à Karabara, un peu à l’Ouest de Bamba. Le 12 avril

suivant, l’armée de l’askia Issihak II, forte de 42.500 hommes, était

mise en déroute en un clin d’œil, grâce aux mousquets des Marocains,

près de Tondibi (la pierre noire), à 50 kilomètres en amont de Gao, sur

la rive gauche du fleuve. La domination marocaine sur l’ancien empire de

Gao — à l’exception du Dendi qui demeura indépendant — devait durer

jusque vers la fin du XVIIe siècle, époque à laquelle les derniers

pachas de Tombouctou virent le peu d’autorité qui leur restait passer

aux mains des Touareg dans l’Est et le Nord et aux mains des Peuls et

des Banmana dans l’Ouest[181]. Mais, dès 1612, c’est-à-dire vingt ans

environ après la victoire de Djouder sur Issihak II, le gouvernement

marocain avait cessé de désigner les pachas et n’avait plus exercé

aucune action directe sur les pays soudanais[182]. A partir de cette

date, les pachas de Tombouctou et leurs caïds furent recrutés sur place,

parmi les officiers venus du Maroc avec Djouder et ses premiers

successeurs, tant qu’il en resta, puis parmi les descendants de ces

officiers. Ces descendants n’étaient plus des Marocains à proprement

parler : les caïds et les soldats venus de Fez et de Marrakech avaient

pris femme sur les bords du Niger, les uns parmi les Maures, les Touareg

ou les Peuls, les autres parmi les Songaï, les Soninké et d’autres

populations noires. A mesure que l’on s’éloignait de la date d’arrivée

des premiers Marocains, l’élément nègre devenait prépondérant chez ces

métis, qui avaient d’ailleurs adopté la langue songaï et qui

constituèrent peu à peu la classe noble et dirigeante du peuple songaï,

celle des _Arma_ : c’est ainsi que cette classe vint se surajouter au

fond primitif purement nègre, constitué par les Gabibi, les Sorko et les

Goou.

D’après Ahmed Baba, qui le tenait de Moulaï Zidân, fils du sultan Ahmed-

ed-Dehebi, il fut expédié du Maroc au Soudan, depuis le pacha Djouder

jusqu’au pacha Slimân, c’est-à-dire de 1590 à 1600, vingt-trois mille

soldats, dont la plupart périrent de blessures et surtout de maladies.

Parmi les survivants, 500 revinrent à Marrakech et les autres se

fixèrent au Soudan. Mahmoud Lonko, qui succéda à Slimân et fut le

dernier pacha envoyé du Maroc à Tombouctou, avait amené 300 soldats avec

lui : ce furent les derniers renforts expédiés du Maroc.

Cependant un nouvel élément de population marocaine serait arrivé à

Tombouctou vers la fin du XVIIe siècle. Vers 1670, Er-Rachid, le premier

sultan filalien ou hassanide de Fez, au cours d’une expédition dans le

Sous, mit le siège devant la zaouïa d’un religieux musulman nommé _Ali-

ben-Haïdar_, lequel s’enfuit au Soudan et alla se mettre sous la

protection de l’empereur banmana de Ségou, Biton Kouloubali, dont

l’autorité commençait à s’étendre jusqu’à Tombouctou. Ali offrit à Biton

deux belles captives d’origine espagnole ou portugaise qu’il avait

amenées avec lui ; le prince banmana, amadoué par ce présent, autorisa

Ali à s’établir à Tombouctou avec sa famille et ses disciples et lui

promit son assistance. En effet, le sultan Er-Rachid, parti à la

poursuite de Ali, se heurta entre Tombouctou et Dienné, dans le Nord du

Massina, à l’armée de Ségou et, devant le refus bien net de Biton de lui

livrer le fugitif, s’en retourna au Maroc.

Ali-ben-Haïdar résida plusieurs mois à Tombouctou ; il y aurait laissé

des descendants, qui seraient les ancêtres du clan arma des _Haïdara_.

La tradition raconte qu’il quitta Tombouctou pour regagner le Sous à la

tête d’une armée de plusieurs milliers de Noirs, à l’aide de laquelle il

voulait tirer vengeance du sultan Er-Rachid. Mais, lorsqu’il arriva au

Maroc, ce dernier venait de mourir à Marrakech (1672). En apprenant

cette nouvelle, Ali renvoya sa troupe devenue inutile. Mais le nouveau

sultan Ismaïl, frère et successeur d’Er-Rachid, la fit rassembler et en

fit le noyau de la fameuse armée noire qui fut le principal soutien de

la dynastie hassanide à ses débuts[183].

Dans le dessein d’augmenter l’effectif de cette armée, Ismaïl envoya son

neveu Ahmed au Soudan pour y recruter d’autres guerriers. Ahmed se

rendit donc à Tombouctou, qu’il occupa au nom du sultan de Fez, à la

grande joie — dit-on — des habitants : ceux-ci en effet espéraient que

le prince marocain pourrait, mieux que l’empereur de Ségou, les défendre

contre les déprédations et les exigences des Bérabich. Après un séjour

de plusieurs années à Tombouctou, Ahmed retourna au Maroc. Dès qu’il fut

parti, Tombouctou cessa de reconnaître la suzeraineté — bien éphémère —

du sultan de Fez et la garnison laissée par Ahmed se dispersa parmi les

indigènes et se mélangea avec eux[184].

Tout compte fait, le nombre des Marocains qui se fixèrent dans la région

de Tombouctou aux XVIe et XVIIe siècles et qui y firent souche ne dut

pas être très considérable, car Sa’di insiste à plusieurs reprises sur

la mortalité excessive qui décima, avant même qu’ils fussent parvenus au

Niger, les contingents amenés par les premiers pachas. Comme d’autre

part les Songaï eux-mêmes n’étaient pas fort nombreux dans cette région,

il est certain que leur type primitif a dû être assez profondément

modifié par leur mélange avec les Marocains. Mais cette modification

n’atteignit guère que les familles nobles et dans les villes seulement :

à Gao, Bamba, Koura, Tendirma, Kouna, et surtout à Tombouctou. Les

familles soninké de Dienné subirent d’ailleurs, et par le fait d’un

mélange analogue, des modifications identiques. Ce sont les résultats de

cette infusion de sang blanc, très visibles encore, qui ont pu faire

naître chez quelques voyageurs l’idée d’attribuer aux _Arma_ une origine

égyptienne.

Mais d’abord beaucoup de ces métis de Blancs et de Nègres ne sont pas

rattachables aux Songaï, et c’est en particulier le cas de ceux de

Dienné. Ensuite il ne faut pas oublier que, chez les Songaï, les _Arma_

ne forment qu’une partie infime de la population, quelque importance

politique et sociale qu’ils puissent détenir dans les villes où on les

rencontre : la masse du peuple, composée des Gabibi et des Sorko de la

région des lacs et surtout de l’ensemble des habitants du Djerma, du

Zaberma et du Dendi, est demeurée nègre, les influences berbères et

peules mises à part. Enfin, comme nous l’avons vu, l’élément blanc qui a

affecté quelques familles songaï et a produit les Arma venait, non pas

de l’Egypte, mais du Maghreb ; il est d’importation récente et

postérieur à la période durant laquelle la soi-disant civilisation

songaï a atteint son apogée[185].

Il en est de l’architecture comme du métissage : le style dit « de

Dienné » n’est en rien spécial aux Songaï et il est d’importation

maghrébine et relativement récente. Nous savons par Ibn-Khaldoun et par

le _Tarikh-es-Soudân_ que les premières constructions de ce type furent

bâties à Gao (une mosquée) et à Tombouctou (un palais et une mosquée)

vers 1325, sous le règne et sur l’ordre de l’empereur mandingue Kankan-

Moussa, par un poète de Grenade qui s’improvisa architecte, Abou-Ishak-

es-Sahéli, lequel mourut à Tombouctou et y fut enterré. Avant cette

époque, il n’y avait au Soudan que des huttes cylindriques couvertes en

paille ou des abris rappelant les gourbis des Bédouins ou ceux des

Touareg ; les « palais » même des empereurs n’étaient pas plus

confortables ni plus remarquables que les « cases » de leurs sujets ;

peut-être même les maisons à terrasse du type le plus primitif étaient-

elles inconnues, car les auteurs arabes antérieurs au XIVe siècle (Ibn-

Haoukal — qui avait voyagé au Soudan, — Bekri, Edrissi, Yakout) ne

mentionnent pas d’autres habitations que les huttes à toit conique des

Malinké et des Mossi d’aujourd’hui.

Ce fut vraisemblablement l’espagnol Abou-Ishak qui fut le premier

inspirateur au Soudan occidental de ces maisons à portiques trapézoïdaux

et de ces mosquées coiffées de pyramides dont l’aspect fait songer, en

effet, mais d’assez loin, à des monuments de l’ancienne Egypte, mais que

l’on rencontre partout, de l’Algérie et du Maroc à travers tout le

Sahara, jusqu’à la lisière de la forêt tropicale. Cette architecture,

motivée par les nécessités du climat et la rareté de certains matériaux

ou l’ignorance de certaines techniques, est essentiellement maghrébine

et non pas égyptienne[186]. Elle fut propagée au Soudan, non pas par les

Songaï, — qui sont loin de l’avoir tous adoptée et qui habitent souvent

des abris hémisphériques en nattes copiés sur ceux des Touareg, — mais

bien par les Marocains de Tombouctou d’une part et d’autre part par les

Soninké de Dienné et leurs cousins-germains les Dioula. Les Diennéens

sont passés maîtres en l’art de l’architecture soudanaise, cela n’est

pas niable : mais ils ont été initiés à cet art par des Marocains et non

par des Songaï et ils n’ont pas été chercher leurs modèles en Egypte.

La conclusion de ce qui précède peut se résumer ainsi : les Songaï

actuels — surtout ceux des territoires civils du Haut-Sénégal-Niger —

forment un peuple très mélangé, dont le fond primitif et l’élément

principal sont constitués par une population nègre originaire sans doute

de la région de Tillabéry-Niamey-Dosso, sur la rive gauche du bas

Niger ; ils comprennent une caste de pêcheurs — les Sorko —, une caste

de chasseurs — les Goou — et une classe ouvrière et paysanne — les

Gabibi — qui, toutes les trois, sont demeurées à peu près vierges de

tout élément de race blanche, mais dans lesquelles le type primitif a

été plus ou moins modifié, chez les Sorko par des mélanges avec les

Bozo, chez les Goou par des mélanges avec les Banmana et chez les Gabibi

par des mélanges avec les Haoussa, les Gourmantché, les Mossi, les

Tombo, les Soninké et les Banmana, selon les régions ; il y a lieu

également, en ce qui concerne les Gabibi, de tenir compte de mélanges

avec les Touareg et avec les Peuls qui ont parfois altéré le type nègre

primitif ; ils comprennent enfin une classe noble — les Arma — dans la

composition de laquelle l’élément de race blanche entre pour une part

assez considérable : cet élément a été fourni principalement par des

Européens de la péninsule ibérique et des Arabo-berbères du Maroc et,

dans une proportion moindre, par des Touareg, des Maures et des Peuls.

Quant à la classe des lettrés musulmans — les Alfa —, elle se recrute

parmi tous les peuples du Soudan et du Sahara, mais les Songaï y sont en

infime minorité[187].

Je n’ai parlé, dans les pages qui précèdent, que des grands mouvements

de migration ou de conquête qui ont porté les Songaï jusqu’au lac Débo.

Il s’est produit en outre un certain nombre de mouvements secondaires en

sens divers, dûs à différentes causes : c’est ainsi qu’après la prise de

Gao par les Oulmidden en 1770, un certain nombre de Songaï émigrèrent de

la région de Gao au Djerma-Ganda et du côté de Niamey (tradition

recueillie par M. le Commandant Gaden) ; c’est ainsi encore que, d’après

Barth, beaucoup de Songaï de la région de Bourem émigrèrent vers 1843 du

côté de Goundam. D’autre part les Songaï ont fourni de tout temps un

très fort contingent aux approvisionnements en esclaves du Sahara et du

Maghreb : une bonne partie des Bella des Touareg et des Harrâtîn des

Maures Kounta et Bérabich sont d’origine songaï ; on trouve des

descendants d’esclaves de même provenance en beaucoup de points du Sud

algérien et du Sud marocain : le lieutenant Cancel, ayant étudié

récemment le langage des Balbali ou habitants de Tebalbalet, a découvert

que ce langage est un dialecte à la fois songaï, arabe et berbère, mais

avec prédominance marquée de mots songaï dans le vocabulaire et avec

introduction des principales règles de la syntaxe songaï (_Revue

africaine_, 1908).

=VII. Mandé du Nord.=

Il semble bien que la famille mandé, dans son ensemble, est autochtone

du Soudan Occidental. Son domaine primitif devait s’étendre le long du

Niger, et principalement sur la rive gauche, depuis le lac Débo environ

au Nord jusque vers les sources du Tinkisso au Sud. Le _Diagha_, Diaga

ou Diaka[188] (du Débo à Sansanding) fut le berceau des Mandé du Nord,

le _Mandé_ ou Manding ou Mali (haut Niger à hauteur de Bamako et haut

Bakhoy) fut celui des Mandé du Centre et le _Diallon_ ou Fouta-Diallon

(du haut Tinkisso à la haute Falémé) fut celui des Mandé du Sud.

Bien avant le début de notre ère, la famille mandé devait être répandue

dans toutes ces régions et en former la population à peu près exclusive.

1o _Bozo._

Les Bozo devaient, au début, constituer chez les Mandé du Nord une caste

de pêcheurs et de navigateurs absolument analogue à celle des Sorko chez

les Songaï et à celle des Somono chez les Mandé du Centre. Ils

habitaient principalement le lac Débo et le bras du Niger connu sous le

nom de marigot de Dia ou Diaka. Ils durent à un moment donné se répandre

un peu plus loin vers le Nord et vers le Sud et atteindre le Bani vers

l’Est du côté de Mopti et de Dienné. Mais la poussée des Sorko par le

Nord du XIIe au XIIIe siècles et celle des Somono par le Sud vers la

même époque amenèrent la concentration des Bozo dans la région de leur

berceau primitif, dont ils ne sont jamais sortis depuis qu’isolément et

où ils sont encore considérés de nos jours comme propriétaires du sol et

des eaux.

Tandis qu’ils demeuraient ainsi fixés dans leur patrie d’origine, les

populations agricoles de même famille qui les entouraient se

dispersaient au contraire dans tout le Soudan, sous le nom de Soninké,

et arrivaient, par suite de cette dispersion et de leur mélange avec des

peuples très divers, à se différencier assez notablement de leurs

congénères pêcheurs que leur métier avait attachés aux rives du fleuve.

C’est ainsi qu’aujourd’hui, par le type, les mœurs et la langue, les

Soninké se distinguent des Bozo, quoique d’ailleurs les ressemblances

entre les deux peuples soient également considérables. Mais leur

communauté d’origine ne semble pas douteuse.

Ajoutons à cela que des unions se sont produites depuis des siècles

entre les Bozo primitifs et des familles appartenant aux castes de

pêcheurs d’autres nationalités, telles que la caste songaï des Sorko, la

caste banmana des Somono et la caste peule des Soubalbé. Ces unions

eurent comme résultat d’altérer quelque peu le type initial des Bozo et

de modifier considérablement sans doute leur parler primitif.

Les Bozo sont actuellement tous musulmans : ils le sont probablement

depuis le XIVe siècle, ayant dû se convertir à la même époque que les

gens de Dienné.

2o _Soninké._

Ainsi que je viens de le dire, les Soninké ont eu, comme les Bozo, pour

habitat primitif le Diaga ou Massina[189] et, comme les Bozo aussi, ils

formaient à l’origine une population exclusivement nègre et bien plus

rapprochée des Mandé du Centre qu’elle ne l’est actuellement[190].

Dès une époque fort ancienne, vers 200 avant J.-C. au plus tard, des

Soninké partis du Diaga s’avancèrent vers le Nord-Ouest et allèrent

fonder des colonies agricoles dans les régions où se trouvent

aujourd’hui Bassikounou, Néma et Oualata. Peut-être même la fondation de

_Néma_ remonte-t-elle à cette période lointaine, ainsi que celle de

_Ghana_, qui devait être très voisine de Néma et de l’emplacement où

s’éleva plus tard[191] Birou ou Oualata.

Lorsque, au début du IIe siècle de notre ère, les Judéo-Syriens venant

de la Cyrénaïque par l’Aïr s’installèrent au Diaga, les Soninké subirent

quelque peu leur ascendant et, dès ce moment, des éléments de race

blanche commencèrent à s’introduire parmi eux. Nous avons vu comment,

vers le milieu du même siècle, ils obligèrent les Judéo-Syriens à

quitter le Diaga et comment ces derniers, suivant la même voie

qu’avaient tracée les Soninké longtemps auparavant, allèrent se fixer

dans l’Aoukar, à côté des colonies soninké de Néma et de Ghana. Quelque

cinquante ans plus tard, les Judéo-Syriens du Touat venaient les y

rejoindre et vers la fin du IIIe siècle se constituait à Ghana un état

assez puissant dont les maîtres étaient ces Judéo-Syriens ou Proto-

Peuls.

A ce moment, un certain nombre de Soninké de l’Aoukar, fuyant le joug de

ces étrangers, continuèrent leur migration vers le Nord-Ouest et se

portèrent jusque dans le Tagant et dans l’Adrar mauritanien, que les

Berbères n’occupaient encore qu’incomplètement. Les _Azer_ actuels de

Oualata[192], de Tichit, de Chinguetti[193], etc. ne sont que les

descendants, sans doute métissés de Berbères, de ces Soninké des

premières migrations. Un nouvel élément de même souche leur fut apporté

d’ailleurs vers la fin du VIIIe siècle par les Soninké accompagnant les

Ahl-Massina d’origine judéo-syrienne qui, venant de Ghana, fondèrent

Tichit et gagnèrent l’Adrar.

Cependant le gros de la population soninké était demeuré au Diaga. Vers

la fin du VIIe siècle, pour des raisons ignorées, un groupe assez

considérable quitta ce pays, tenta un premier essai de colonisation du

côté de Dienné[194], puis, rebroussant chemin vers l’Ouest, se porta par

le Kaniaga jusqu’au _Kingui_ et au _Diafounou_, laissant probablement

des fractions colonisatrices le long de son itinéraire. Vers 750, la

majeure partie des émigrants, quittant le Kingui pour retourner presque

sur leurs pas, arrivèrent au _Ouagadou_, où ils fondèrent, sous la

direction de _Maghan-Diabé Sissé_, le premier état soninké sur lequel

les traditions nous aient quelque peu renseignés.

Une légende, encore très vivante chez tous les Soninké du Sahel et

rapportée plus d’une fois déjà par des Européens[195], raconte, en

l’agrémentant de détails qui tiennent du merveilleux, le récit de cette

migration du Diaga au Ouagadou par le Kaniaga et le Kingui. D’après

cette légende, le chef de la migration aurait été un nommé _Digna_ ou

_Dinga_, fils de Kiridion-Tagamanké fils de Yougou-Doumbessé (lequel

descendait de Job fils de Salomon fils de David !) ; ce Digna, ancêtre

du clan royal soninké des _Sempré_, Soumpara ou Simbara, avait quitté le

Diaga avec une bande de 300 hommes armés, accompagné de prêtres, devins

et sorciers dont le chef s’appelait _Garabara-Diané_ ou _Diadiané_ et

aurait été l’ancêtre du clan des Soudouré. Digna s’arrêta d’abord dans

la contrée de Dienné et y épousa une femme nommée Satakoullé Dafé ;

étant demeuré là 17 ans[196] sans que cette femme lui eût donné de

postérité, il la répudia, quitta le pays de Dienné et revint au Diaga,

où il épousa Assakoullé Soudouré. Celle-ci enfanta trois jumeaux, dont

l’un mourut à sa naissance ; le second, _Dia-Founè_, ancêtre du clan des

Dikéné ou Dyikéné, alla s’établir dans le pays qui fut appelé à cause de

lui _Diafounou_ et le colonisa ; le troisième, _Diagabâ-Founè_[197],

père du clan des Souaré, demeura dans le Diaga.

Lorsque ses deux fils furent devenus des hommes, Digna, — dont la

longévité est comparable à celle des patriarches bibliques, — poussa

jusqu’au Kingui (province de Nioro) et se fixa à Daraga, près de la mare

de Dioka (sur la route de Nioro à Kayes). Arrivé là, il envoya des gens

puiser de l’eau ; ces gens aperçurent un génie assis au bord du puits et

revinrent en toute hâte prévenir Digna. Celui-ci se rendit au puits et,

grâce aux sortilèges dont disposaient ses prêtres, rendit le génie

aveugle, sourd et paralytique, ce qui n’empêcha pas toutefois le génie

d’en faire autant à Digna. Alors intervint Garabara, le chef des

sorciers, dont les procédés magiques rendirent à Digna l’usage de ses

sens, tandis que le génie demeurait privé de la vue, de l’ouïe et du

mouvement. Sans doute il avait conservé la faculté de parler, car il

offrit à Digna, si ce dernier le guérissait, de devenir son allié et de

lui donner ses trois filles en mariage ; Digna accepta et rendit au

génie le libre usage de ses sens et de ses mouvements. Après quoi il

épousa les trois filles du génie.

De la première, nommée Diangana Boro, il eut cinq fils et un serpent,

lequel fut appelé _Ouagadou Bida_ et s’enfuit dès qu’il fut sorti du

sein de sa mère, sans que l’on sût où il était allé. Nous le

retrouverons tout à l’heure. Les cinq fils furent : Téré-Kiné, père des

Soma ou Sokhona ; Téré-Kalé, père des Kalé[198] ; Lampakhé-Boundayoré,

père des Bérété ; Kara-Guidé, père des Séméga, et Toungamari-Kabida,

père des Diâbi ou Diâbira. De la deuxième fille du génie, nommée Katana

Boro, il eut aussi cinq fils, pères du clan des _Sissé_, issu lui-même,

comme on le voit, de celui des Sempré : _Maghan-Diabé_, qui fut le

premier roi du Ouagadou ainsi que nous l’allons voir, Maghan-Tané,

Maghan-Tané-Fankanté, Maghan-Mamari et _Maghan-Kaya_[199], qui devait

être plus tard le fondateur de l’empire soninké de Ghana. Enfin, de la

troisième fille du génie, nommée Sinanguillé Gounékousso, il eut quatre

fils : Mamari, père des Touré et des Diabéra ; Fassiré, père des Koumma

ou Koumba ; Matam, qui n’eut pas de descendants, et Douissé ou Dowissé,

que la légende donne comme ancêtre aux Harrâtîn soninké qui vivent avec

les Idao-Aïch de la sous-tribu des Ahl-Soueïd.

Cependant Digna, parvenu à un âge très avancé, était devenu aveugle. Un

jour, il dit à Téré-Kiné, l’aîné de ses fils présents au Kingui, d’aller

lui tuer du gibier, lui promettant, s’il lui en rapportait, de lui

conférer l’insigne du pouvoir royal. Garabara-Diané, chef des sorciers,

avait eu à se plaindre de Téré-Kiné et avait au contraire une grande

affection pour Maghan-Diabé, l’aîné des enfants de la seconde femme de

Digna. Or Téré-Kiné était particulièrement velu. Garabara prit donc une

peau de bélier, en revêtit Maghan-Diabé, mit une chèvre entre les mains

de ce dernier et l’amena auprès du vieillard, disant : « Voici Téré-Kiné

qui revient de la chasse et t’apporte une antilope. » Digna demanda à

Maghan-Diabé : « Est-ce bien toi Téré-Kiné ? — C’est bien moi »,

répondit Maghan-Diabé. L’aveugle passa sa main sur la toison du bélier

et dit : « Mon fils, ta voix ressemble à celle de Maghan-Diabé, mais ta

peau velue est bien celle de Téré-Kiné. D’ailleurs n’êtes-vous pas tous

mes enfants ? » Puis il remit à Maghan-Diabé la chaîne qui était

l’insigne de son pouvoir[200].

Sur ces entrefaites, Téré-Kiné revint de la chasse avec un buffle qu’il

avait tué et, apprenant la supercherie dont avait usé son frère, il

entra dans une violente colère et voulut tuer Maghan-Diabé. Digna

l’apaisa en lui donnant un talisman qui assurait à Téré-Kiné et à ses

descendants la faculté de faire tomber la pluie à volonté, pouvoir qui

est encore attribué de nos jours aux membres du clan des Sokhona.

Peu après, Digna mourut. Garabara, ayant consulté les présages, prédit à

Maghan-Diabé qu’il régnerait un jour en un endroit du Sahel appelé

_Koumbi_ et situé dans l’Est. En conséquence, laissant au Kingui Téré-

Kiné et tous les enfants de la première et de la troisième femme de son

père, Maghan-Diabé quitta Daraga avec ses propres frères utérins (les

_Sissé_), Garabara et quarante cavaliers. La petite troupe, marchant

vers l’Est, arriva en un pays habité par des hyènes dont le chef

s’appelait Tourougoulé Fadiga ; Maghan-Diabé demanda à ce dernier de lui

indiquer le chemin de Koumbi : le chef des hyènes lui dit de continuer

vers l’Est. Un peu plus loin, la troupe arriva au pays des vautours dont

le chef, Douga, exigea quarante cadavres de chevaux pour montrer la

route de Koumbi. Maghan-Diabé sacrifia donc ses quarante montures, dont

les vautours se régalèrent. Puis Douga se mit à voler en avant de la

troupe, pour lui montrer le chemin, et, s’arrêtant enfin sur un arbre,

près de l’endroit où se trouve aujourd’hui Goumbou, dit : « C’est ici

Koumbi. »

Maghan-Diabé fit abattre cet arbre. L’arbre, en tombant à terre,

découvrit l’orifice d’un puits au-dessus duquel il avait poussé et de ce

puits sortit un serpent qui dit à Maghan-Diabé : « Je suis Ouagadou

Bida, ton frère et le frère de Téré-Kiné dont tu as usurpé le rang ; en

sortant du ventre de ma mère, je suis venu résider dans ce puits, et la

terre qui entoure ce puits, et qui s’appelle _Ouagadou_ à cause de moi,

est ma terre. Je ne veux pas que tu viennes m’y déranger. » Cependant,

Maghan-Diabé ayant proposé une transaction au serpent, celui-ci déclara

qu’il consentait à laisser son frère s’établir dans le pays et à

demeurer lui-même dans son puits sans en jamais sortir, à condition

qu’on lui donnât en pâture cent vierges par an. Maghan trouva cette

exigence inacceptable et offrit de lui donner seulement, chaque fois

qu’aurait lieu la fête annuelle des cultures, la plus jolie fille qui se

trouverait à ce moment là dans le pays. Le serpent accepta cet

arrangement et rentra dans son puits[201].

De l’arbre qui avait été abattu sortit alors un tambour qui se mit à

jouer tout seul ; à l’appel de ce tambour magique, des hommes

accoururent, venant de toutes les directions : ils étaient 9.999, tous

montés sur des chevaux bais, et divisés en quatre compagnies dont

chacune avait un chef. Ces chefs étaient : Ouagané Sakho, père du clan

des _Sakho_ ; Diaméra Sogona, père des _Diagouraga_ (fraction des

Diawara) ; Makhan Doumbé, père des _Silla_, et Goumaté Fadé, père des

_Yaressi_ (ou Diaressi ou Diarisso).

Lorsque toute cette foule fut réunie, sur le conseil de Garabara, on

décida d’élire comme roi celui dont le bras aurait exactement la même

longueur que le tambour[202]. Tous les chefs enfoncèrent successivement

leur bras à l’intérieur du tambour, mais seul Maghan-Diabé put le

remplir exactement avec son bras et, en conséquence, il fut reconnu roi

par toute l’assemblée.

Devenu ainsi le souverain du Ouagadou, Maghan-Diabé s’installa à Koumbi

et partagea son royaume en cinq provinces, gardant pour lui le Ouagadou

proprement dit, et donnant le commandement des quatre autres aux quatre

chefs de cavaliers accourus à l’appel du tambour magique : Ouagané Sakho

reçut le Nord-Ouest et se fixa à _Diara_ (près et au Nord-Est de

Nioro) ; Diaméra Sogona eut l’Est et se fixa à _Guesséné_ dans le Sud du

Kaniaga (tout près de Sosso) ; Makhan Doumbé eut le Sud-Ouest et se fixa

à _Kamatingué_ (entre Goumbou et Nioro), d’où il se rendit ensuite dans

le _Kaarta_ ; enfin Goumaté Fadé reçut le Sud-Est en partage et alla

demeurer au _Bélédougou_ (vers l’an 750 environ).

Chaque année, à la fête des cultures qui se célèbre lors des premières

pluies, les quatre chefs de province venaient saluer le roi du Ouagadou

à Koumbi et une vierge était sacrifiée au serpent.

Lorsque Maghan-Diabé mourut, son frère Maghan-Tané lui succéda ; ensuite

régna Maghan-Tané-Fankanté, puis Maghan-Mamari et enfin Maghan-Kaya ou

_Kaya-Maghan Sissé_, le dernier des cinq fils de Katana Boro, sous le

règne duquel eut lieu la ruine du Ouagadou et la dispersion de ses

habitants (fin du VIIIe siècle).

Voici comment la tradition rapporte le motif et les circonstances de cet

événement mémorable. Un nommé Mamari-Sité Dorhoté, originaire du

Kaniaga, sorte de magicien remarquable par son caractère silencieux — il

ne parlait que deux fois par an —, était venu résider à Diara auprès de

Ouagané Sakho, au clan duquel il s’était affilié, changeant son nom

primitif en celui de Mamari Sakho. Il était amoureux d’une jeune fille

nommée Sia Yatébari qui, cette année-là, fut choisie en raison de sa

beauté pour être offerte au serpent. Lorsque le jour du sacrifice fut

arrivé, Mamari Sakho se rendit à Koumbi, armé d’un sabre soigneusement

aiguisé, et, se glissant parmi la foule, se plaça près du puits sacré.

Le serpent, selon la coutume, sortit deux fois sa tête pour regarder la

vierge qu’on lui destinait ; au moment où il la dressait une troisième

fois et se préparait à s’emparer de Sia, Mamari se précipita sur lui et

lui frappa sept fois le cou avec son sabre : au septième coup, la tête

du serpent se détacha, mais, au lieu de tomber, elle s’éleva dans les

airs en disant : « Mamari Sakho, tu as détruit le Ouagadou ; pendant

sept ans, il ne pleuvra plus dans ce pays, car la pluie que je faisais

tomber sera désormais transformée en or et le Ouagadou n’en profitera

plus. » Et en effet la tête du serpent s’en alla tomber au Sud du Mandé,

dans le Bouré, qui devint la contrée du Soudan la plus riche en or.

Les assistants voulurent faire un mauvais parti à Mamari, mais ce

dernier, sautant sur son cheval, réussit à s’enfuir ; Ouagané Sakho le

rejoignit, mais, parce qu’il appartenait au même clan que lui, il n’osa

pas le tuer et le laissa aller.

Cependant les menaces du serpent se réalisèrent ; pas une goutte d’eau

ne tomba au Ouagadou durant sept années consécutives ; une grande

disette s’ensuivit et les Soninké quittèrent ce pays maudit pour se

disperser de tous côtés, à la recherche de régions plus fertiles.

Les uns, sous la conduite d’_Alikassa Sempré_, fils de Maghan Diabé, se

portèrent vers le Tekrour, au Guidimaka et au Galam qu’ils appelèrent

Gadiaga ; ils fondèrent là les premières colonies soninké, celles de

_Yaressi_ et de _Silla_, ainsi nommées des clans issus de Goumaté Fadé

et de Makhan Doumbé qui les créèrent ; les membres du clan royal des

Sempré qui faisaient partie de la même migration fondèrent

_Galambou_[203]. Une tradition recueillie par Mage raconte qu’Alikassa,

s’étant baigné un jour dans un affluent de la Falémé appelé _Bakili_ que

les autochtones considéraient comme un cours d’eau sacré, et n’ayant

éprouvé aucune conséquence fâcheuse de son imprudence, fut regardé comme

un grand sorcier par les indigènes et devint roi du Galam. En souvenir

de cette circonstance, ses descendants changèrent leur nom de Sempré en

Bakili. Le royaume du _Galam_ ou Gadiaga eut pour capitale Galambou,

appelée aussi Kounguel ; il comprenait le Goye, le Kaméra et le

Guidimaka.

D’autres s’arrêtèrent dans le Bakounou, le Kingui, le Guidioumé et le

Diafounou, où ils possédaient déjà des compatriotes. D’autres émigrèrent

du côté de Kala (Sokolo) ou retournèrent au Kaniaga et se mêlèrent aux

compagnons de Goumaté Fadé établis dans le Nord du Bélédougou, donnant

ainsi naissance à ce qui fut plus tard l’empire soninké des _Sossé_ ou

du _Kaniaga_.

D’autres encore, du clan des _Kounaté_ ou Konaté (originaires de Kouna

ou Kona, dans l’Est du Massina, au Sud et près du Débo), rebroussèrent

chemin jusqu’au Diaga, traversèrent le Niger et allèrent, vers l’an 800,

fonder _Dienné_, ou tout au moins fonder une colonie soninké à l’endroit

où devait s’élever plus tard la ville de Dienné proprement dite. D’après

la tradition[204], des Bobo étaient alors installés à Kanafa, sur le

plateau où se trouve aujourd’hui la ville, et des Bozo demeuraient au

Sud du même plateau, en un lieu appelé Dioboro, près du village actuel

de Pérou. Les Soninké, commandés par un nommé Adyini Kounaté, se

seraient fixés auprès des Bozo de Dioboro et les Bobo, gênés par ce

voisinage, auraient peu après émigré du côté de Bandiagara.

Mais le plus grand nombre des Soninké du Ouagadou, sous le commandement

de _Kaya-Maghan_ ou Maghan-Kaya, qui régnait au moment de la dispersion,

se porta vers le Nord et alla rejoindre les premiers colons soninké de

la région de _Ghana_, dont la prospérité et la richesse attirait les

affamés du Ouagadou en excitant leur convoitise. Beaucoup de Soninké

demeurés au Diaga lors de la migration de Digna étaient venus depuis

directement dans l’Aoukar, en sorte que le nombre total des Soninké

répandus à Ghana et dans les environs devait être considérable à la fin

du VIIIe siècle. Kaya-Maghan en profita pour renverser la dynastie des

Judéo-Syriens, s’emparer du pouvoir et établir la suprématie soninké sur

l’empire de Ghana : ce fut, comme nous l’avons vu, le signal de l’exode

des Proto-Peuls vers le Fouta-Toro[205].

L’Aoukar et sa capitale Ghana durent constituer le centre principal des

Soninké, au moins au point de vue politique, depuis les premières années

du IXe siècle jusque vers la fin du XIe. Tour à tour rivaux et suzerains

des Berbères Lemtouna d’Aoudaghost, les Soninké de Ghana établirent à la

fin du Xe siècle leur suprématie sur tout le Hodh et une partie au moins

du Tagant, sur le Massina et le Bagana et sur tous les pays compris

entre le Niger et le Tekrour où leurs compatriotes avaient fondé déjà

des colonies. Ce fut le moment brillant de leur histoire. Ce fut aussi

celui où s’acheva leur formation ethnique, par des mélanges nombreux et

répétés avec des Berbères dans le Nord et avec des Toucouleurs dans le

Sud-Ouest, mélanges venant s’ajouter à ceux déjà subis du fait du

contact avec les Judéo-Syriens dans le Diaga et l’Aoukar : c’est à ces

mélanges, où l’élément de race blanche entra pour une part fort

appréciable, que les Soninké doivent leurs caractères physiques et

moraux actuels, et que leur langue doit également les particularités qui

la distinguent nettement des dialectes mandé du Centre.

Mais les migrations et contre-migrations des Soninké étaient loin

d’avoir pris fin et leur dispersion à travers tout le Soudan Occidental

n’en était encore qu’à ses débuts. En 1076 les Lemtouna, entraînés à la

guerre sainte par Abdallah-ben-Yassine, s’emparaient de Ghana, pillaient

la ville, massacraient une partie des habitants et convertissaient à

l’islamisme ceux qui préférèrent la religion nouvelle à la mort ou à la

fuite. Beaucoup de Soninké demeurèrent dans l’Aoukar où, devenus

musulmans, ils subirent jusque vers 1090 le joug des Berbères, puis

recouvrèrent leur indépendance. Mais beaucoup aussi émigrèrent de Ghana

vers le Sud, le Sud-Ouest et le Sud-Est à la fin du XIe siècle, achevant

de constituer les états soninké déjà ébauchés dans le Kaniaga, le

Bakounou, le Kingui, le Galam, et ramenant au Diaga un nouveau flot de

population.

D’après une tradition, les familles soninké qui s’enfuirent de Ghana

lors de la conquête almoravide descendaient principalement des premiers

colons demeurés dans l’Aoukar au temps de la domination judéo-syrienne

et appartenaient surtout aux clans suivants : les _Doukouré_,

descendants d’un nommé Bentigui, qui était au service d’un ministre du

dernier empereur judéo-syrien de Ghana et dont le fils aurait assassiné

cet empereur, sans doute au moment de l’arrivée de Kaya-Maghan Sissé

dans l’Aoukar ; les _Soumaré_, descendants d’un autre familier du même

ministre ; les _Diakaté_ ou _Niakaté_ et les _Diarisso_, ainsi que les

_Mangara_, les _Samoura_ et les _Koussata_, descendants de vassaux des

empereurs judéo-syriens eux-mêmes ; enfin les _Tounkara_ qui, eux, se

composaient des derniers débris de la famille impériale soninké des

Sissé, c’est-à-dire des descendants de Kaya-Maghan.

Les _Diarisso_ fondèrent un royaume au Kaniaga, où ils retrouvèrent des

gens de leur clan en la personne des descendants de Goumaté-Fadé : ce

fut l’origine du fameux empire de _Sosso_ ou des _Sossé_, qui devait

devenir célèbre quelque cent ans plus tard avec la dynastie des

_Kannté_.

Les _Doukouré_ fondèrent au Bakounou d’abord, puis à Goumbou, un royaume

qui, en quelque sorte, correspondait à l’ancien royaume du Ouagadou.

Leur chef Maré-Diago Doukouré, en quittant Ghana, se porta d’abord dans

le Guimbala, sur la rive nord du Débo, alla de là à Dienné, puis à

Diongoï dans le Sud du Bakounou, où il se fixa et mourut. Ouari

Doukouré, son successeur, transporta sa résidence à Tanganaga, près et à

l’Ouest-Nord-Ouest de Goumbou, tandis qu’un de ses frères allait

s’installer dans le Diafounou. Toumané Doukouré ayant succédé à Ouari,

un berger lui signala un emplacement bien préférable à Tanganaga :

c’était _Goumbou_. Toumané et son frère cadet Boubou, accompagnés de

tous les notables du royaume, partirent à cheval pour aller reconnaître

l’endroit ; mais un devin avait prédit que le premier des deux frères

qui mettrait pied à terre mourrait aussitôt ; aussi, lorsqu’on fut

arrivé à Goumbou, Toumané invita Boubou à descendre de cheval le

premier. Boubou, pour ne pas désobéir à son aîné, accepta de faire le

sacrifice de sa vie ; mais, avant de mettre pied à terre, il fit

disposer d’un côté le trésor de la famille royale et fit ranger d’un

autre côté les notables du pays, puis il dit à Toumané : « Choisis entre

ces deux trésors, les biens ou les hommes ; mes enfants, après ma mort,

auront ce que tu auras dédaigné. » Toumané choisit les biens. Boubou,

ayant recommandé ses enfants aux notables, descendit alors de cheval et

mourut incontinent. Les notables déclarèrent à Toumané que, puisqu’il

leur avait préféré la richesse, ils ne dépendaient plus de lui

désormais, mais bien du fils aîné de Boubou, _Bouyagui-Toumbéli_, qui

n’était encore qu’un enfant mais auquel échut néanmoins le commandement

du royaume. Un vieillard, Diéroumfa Doukouré, fut nommé tuteur du jeune

roi ; au bout de sept ans, Bouyagui-Toumbéli Doukouré prit en mains les

rênes de l’Etat (fin du XIIe siècle ou commencement du XIIIe). Depuis

cette époque jusqu’à présent, les descendants de Boubou Doukouré ont

conservé le commandement politique à Goumbou[206], tandis que ceux de

Toumané n’ont pas cessé d’être considérés comme les maîtres du sol.

Les _Niakaté_ ou Diakaté s’établirent à _Diara_, dans le Kingui, et y

fondèrent, à la fin du XIe ou au commencement du XIIe siècle, un royaume

qui dura environ un siècle et demi et fut renversé par les Diawara vers

1270. Les légendes que j’ai eues à ma disposition ne racontent rien des

débuts de ce modeste Etat : seul, son dernier roi, qui vécut

probablement entre 1200 et 1250, est mentionné. Ce roi s’appelait _Mana-

Maghan_ ; il s’enrichit par le commerce qu’il faisait avec le Tekrour

d’une part et le Tagant de l’autre et, grâce à sa fortune, put équiper

des bandes nombreuses de guerriers et devenir un chef redoutable[207].

Les Peuls Diawambé alors répandus au Kaarta étaient constamment pillés

et rançonnés par les bandes des premiers empereurs mandingues[208] ; ils

firent appel à Mana-Maghan Niakaté, qui alla attaquer les Mandingues

dans le Kaarta mais qui, trop faible pour s’y maintenir, dut revenir au

Kingui, ramenant avec lui un grand nombre de Diawambé qu’il installa

auprès de Diara et qui, un peu plus tard, devaient fonder Nioro. Mana-

Maghan et sa famille eurent une destinée tragique : lui disparut dans

des circonstances mystérieuses que je relaterai un peu plus loin, en

parlant des Diawara ; de ses deux fils, l’un, Bemba, fut tué par des

Peuls dont il cherchait à dérober le troupeau et l’autre, Mana, se noya

dans le Niger — ou dans le Sénégal — au cours d’une razzia dirigée

également contre des Peuls. Après la disparition de Mana-Maghan et

l’installation des Diawara à Diara (1270), les Niakaté émigrèrent en

grand nombre dans le Guidioumé, où ils sont encore.

Parmi les autres familles soninké qui avaient fui Ghana en 1076, les

unes allèrent s’installer dans le Guidimaka et le Galam auprès des

Yaressi, des Silla et des Bakili, les autres se fixèrent dans le Diaga,

leur ancienne patrie. Ces dernières, comprenant principalement des

Sissé-Tounkara, des Koussata, des Koumma ou Koumba, des Bérété, des

Diâbi et des Koné, passèrent par Bassikounou et Dioura et vinrent

s’établir dans la province méridionale du Diaga connue sous le nom de

_Mîma_ ou Méma, à Dia, à Diakolo et surtout à _Nono_, ce qui leur valut

le surnom de Soninké-Nono ou, chez les Peuls, de Nononkobé[209].

Passons maintenant aux premières années du XIIIe siècle : en 1203,

_Soumangourou_ (ou Soumahoro) Kannté, alors souverain de l’empire

soninké des Sossé qui avait sa capitale à Sosso[210] dans le Kaniaga,

fait la conquête de Ghana et étend son autorité sur tout le Bagana, sur

le Diaga, sur Ségou et sur une partie au moins du Bélédougou et du

Kaarta. Onze ans après la prise de Ghana par Soumangourou, en 1224, des

Soninké de cette ville, qui sans doute avaient pris parti contre les

Sossé et avaient dû fuir la colère du vainqueur, fondèrent dans la même

région un modeste village qu’ils appelèrent _Birou_ (les tentes) et qui

devait devenir célèbre sous son nom berbère de _Oualata_ ou Ioualaten

lorsque, quelque vingt ans plus tard, il allait succéder comme métropole

de l’Aoukar à Ghana détruite par Soundiata.

Ce _Soundiata_ était empereur des Mandingues lorsque la puissance des

Sossé avait atteint son apogée. En 1235, il réussit à vaincre

Soumangourou entre Koulikoro et Niamina[211] et à s’emparer de tous ses

Etats. Un grand nombre de Sossé émigrèrent alors vers le Tekrour, le bas

Sénégal et la Gambie, où on retrouve encore de nos jours leurs

descendants, plus ou moins mélangés aux Toucouleurs, aux Ouolofs, aux

Sérères et aux Malinké.

En 1240, Soundiata détruisait définitivement Ghana, établissait sa

résidence près de Niamina, fondait là une ville à laquelle on donna le

nom de son pays d’origine (Mandé ou Mali) et devenait le maître de tout

le haut Niger, depuis ses sources jusqu’à la région des lacs. Les

Soninké du Diaga acceptèrent assez malaisément la domination mandingue

et ceux de Nono en particulier cherchèrent à s’y soustraire par

l’émigration. Certains descendirent la rive gauche du Niger et allèrent

fonder, entre Niafounké et Bassikounou, une colonie qui prit aussi le

nom de Nono (ou Nounou) et qui a subsisté jusqu’à nos jours ; cette

colonie est citée par le _Tarikh-es-Soudân_, qui y fait régner une femme

nommée Bikoun-Kabi et qui parle de la conquête de ce pays par Sonni Ali-

Ber vers 1473 ; aujourd’hui, les descendants de ces Soninké-Nono — que

Sa’di appelle par erreur « Sanhadja Nono » — parlent songaï et sont

appelés _Dakouraré_ ; ils habitent Nounou (près de Niafounké, au Sud du

lac Gaouati) et quelques villages voisins de Soumpi aux environs de la

route de Niafounké à Bassikounou.

D’autres Soninké du Diaga (les Komma ou Koumba) remontèrent la rive

gauche du fleuve et allèrent fonder _Sansanding_.

Mais le plus grand nombre des Soninké-Nono, traversant le Niger à

Diafarabé, occupèrent entre ce fleuve et le Bani le pays compris, d’une

façon générale, de Diafarabé à Mopti et à San et choisirent comme centre

de leur nouvelle colonie le point de _Dienné_, où des Soninké s’étaient

établis déjà depuis le début du IXe siècle, mais dont la fondation

véritable peut être placée à cette époque (1250 environ). Les nouveaux

arrivants — qui appartenaient aux clans des Mana, des Sissé, des Touré

et des Diâbi — s’établirent d’abord auprès des Kounaté, dans le village

bozo de Dioboro ; mais ils étaient nombreux et il devint bientôt

manifeste que l’emplacement était trop étroit pour contenir tout le

monde. Les Soninké-Nono demandèrent donc aux Bozo, les plus anciens

occupants du pays, de leur désigner un autre emplacement, et les Bozo

leur indiquèrent le plateau de Kanafa, qu’avaient habité autrefois des

Bobo. Les Soninké-Nono s’y transportèrent, comblèrent les mares qui s’y

trouvaient et construisirent un village auquel ils donnèrent le nom de

Dienné[212]. Les génies du lieu exigèrent, pour assurer la prospérité

future du nouveau village, qu’on leur sacrifiât une vierge en

holocauste ; une jeune fille fut donc procurée par les Bozo de Dioboro

au patriarche des Mana, chef des Soninké-Nono, qui la fit murer vive

dans l’enceinte en construction, près de la porte dite aujourd’hui porte

de Kanafa. Avant que la jeune fille eut rendu le dernier soupir, on

l’entendit, à travers l’argile encore molle dont on venait de la

recouvrir, recommander aux Soninké de se souvenir toujours que c’était

aux Bozo qu’ils devraient la prospérité de leur ville[213]. Les Soninké

de Dienné furent surtout des commerçants : leurs rapports continuels

avec Tombouctou et leurs voyages sur le fleuve en aval de Mopti leur

firent adopter la langue songaï, à partir du XVIe siècle probablement,

au détriment de leur langue propre. Leurs descendants actuels parlent

tous le songaï, mais ceux qui habitent le Pondori, entre Dienné et

Diafarabé, et qui se livrent surtout à l’agriculture, ont conservé

l’usage de la langue soninké. Peu après l’établissement définitif des

Soninké à Dienné, vers 1300, Koumboro Mana, vingt-sixième chef de la

colonie depuis sa fondation première par les Kounaté, se convertit à

l’islamisme ; à partir de cette époque, les Diennenké furent toujours de

fervents musulmans.

Vers 1270, c’est-à-dire une trentaine d’années après la construction de

Dienné sur son emplacement actuel, une nouvelle fraction du peuple

soninké se constituait au Kingui, celle des _Diawara_, qui prenait à

Diara la place de la dynastie Niakaté. L’ancêtre des Diawara aurait été

un chasseur d’origine inconnue, _Daman-Guilé_, fils d’un certain Modi-

Moussa Moumini et venu de la direction du Hidjaz — c’est-à-dire du Nord-

Est — dans le Manding, en compagnie des nommés Ségui-Khèri, Dimbané et

Niagué-Maghan, ce dernier ancêtre du clan des Kamara. Daman-Guilé serait

arrivé au Manding à l’époque où régnait Soundiata Keïta, c’est-à-dire

dans le deuxième quart du XIIIe siècle. Un homme de la caste des Garankè

(cordonniers), nommé Kaké-Kanédyi[214], qui vivait auprès de Soundiata,

étant allé dans la brousse afin de chercher de l’écorce de mimosa pour

tanner ses cuirs, rencontra Daman et ses compagnons. Il leur demanda qui

ils étaient et d’où ils venaient. Daman se contenta de répondre : « Nous

sommes des chasseurs venus de l’Est », et pria Kaké d’aller avertir

l’empereur de leur arrivée. Soundiata, averti par Kaké, convoqua Daman-

Guilé et ses compagnons ; comme il leur demandait quel était leur

_diamou_ (nom de clan), Daman répondit : « _Dia wara_ », ce qui, dans la

langue de son pays — rapporte la légende —, voulait dire : « Il n’y a

pas de clans chez nous »[215]. Mais on prit cette réponse pour

l’énonciation de leur nom de clan, et on les appela _Diawara_, nom qui

leur resta. Comme ils avaient été présentés à l’empereur par un

cordonnier, on prétendit plus tard que les Diawara étaient des esclaves

de cordonniers.

Soundiata autorisa Daman et les siens à résider avec Kaké dans le

quartier des cordonniers. Daman se livrait à la chasse ; chaque fois

qu’il rapportait du gibier, il en offrait à l’empereur, dont il gagna

ainsi l’amitié.

Un jour que Daman était à l’affût, embusqué dans une cachette, un

marabout passa, se dirigeant vers l’Est, et vint se reposer près de lui

sans le voir. Lorsque cet homme se leva pour reprendre sa route, il

oublia à terre un sachet rempli de poudre d’or. Daman, étant sorti de sa

cachette, vit ce sachet, le ramassa et le plaça dans le creux d’un arbre

dont il boucha avec soin l’ouverture. L’année suivante, le propriétaire

de l’or étant repassé dans le pays, Daman le mena à l’arbre, en sortit

le sachet d’or et le rendit au marabout, qui lui demanda ce qu’il

pouvait faire qui lui fût agréable. Daman lui dit : « Quand tu iras à La

Mecque en pèlerinage, demande au grand chérif qu’il te donne pour moi un

sabre avec lequel je puisse trancher la tête aux buffles que je

rencontrerai à la chasse. » Le marabout alla en effet à La Mecque ; il

allait quitter la ville sainte en oubliant la commission dont l’avait

chargé Daman — ce marabout avait le caractère oublieux —, lorsque le

grand chérif, qui devinait les choses cachées, le fit appeler et lui

dit : « Quelqu’un ne t’avait-il pas donné une commission pour moi ? » Le

marabout se rappela alors la recommandation de Daman et raconta

l’histoire au chérif, qui lui remit pour le chasseur un sabre court doué

de vertus merveilleuses. Lorsque le pèlerin fut de retour au Manding,

les courtisans de Soundiata lui représentèrent que ce sabre était trop

précieux pour un simple esclave de cordonnier et, se laissant faire, il

donna l’arme magique à l’empereur, comme un présent du grand chérif de

La Mecque.

Quelque temps après, Soundiata voulut récompenser Daman du zèle

qu’apportait ce dernier à le fournir de gibier et lui demanda ce qu’il

désirait : « Un sabre, répondit Daman, avec lequel je puisse trancher le

cou des buffles. » Soundiata dit alors à l’une de ses femmes, nommée

Niagalé-Messéni, d’aller prendre un sabre dans son armurerie et de le

lui apporter ; la femme alla et revint avec le sabre du grand chérif :

« Pas celui-là ! s’écria l’empereur, remporte-le et apportes-en un

autre. » Niagalé retourna au magasin d’armes, replaça le sabre du chérif

et voulut en prendre un autre, mais, malgré elle, sa main alla se poser

de nouveau sur le glaive magique, et il en fut ainsi par trois fois.

Soundiata dit alors à Daman : « C’est Dieu qui l’a voulu : prends ce

sabre qui t’appartient, mais sors de mes Etats, car le possesseur de

cette arme sera un roi puissant que je ne désire pas avoir pour

voisin. »

Daman-Guilé, devenu ainsi maître du sabre merveilleux qui devait devenir

l’insigne du pouvoir royal chez les Diawara[216], rassembla donc ses

compagnons et se rendit près de Ségou, à Nionko, où il se livra de

nouveau à son métier de chasseur ; il y eut un fils qu’il appela _Diara-

Mamadi_. Dans ce temps-là, le pays de Ségou était gouverné par un

lieutenant de Soundiata nommé Silla-Makamba Keïta, qui résidait sur la

rive droite du Niger, en aval de Ségou, à l’endroit où est aujourd’hui

le village de Markadougouba. Daman lui apportait constamment du gibier,

en sorte que le gouverneur de Ségou prit le chasseur en affection et

qu’un jour il lui dit : « J’ai une fille, nommé Koria Keïta, que je ne

veux donner en mariage à aucun de mes sujets, parce que des devins m’ont

prédit qu’elle enfanterait un grand roi plus puissant que moi ; je te la

donne pour que tu l’épouses : mais tu quitteras le pays sans que

personne le sache, car beaucoup de gens ici briguent la main de ma fille

dans l’espoir d’enfanter un roi. »

Daman accepta et quitta le pays de Ségou à l’insu de tout le monde avec

sa femme Koria. Guidé par Dieu, il arriva dans le Kingui, nourrissant

les siens tout le long du voyage à l’aide des produits de sa chasse ; en

route, il avait laissé au Kaniaga son fils Diara-Mamadi, qui, devenu

grand, fonda Mourdia, au Sud de Goumbou, dans le Niamala.

Le roi du Kingui était alors Mana-Maghan Niakaté, qui résidait à Diara.

Daman alla le saluer et obtint de lui l’autorisation de s’installer à

Toundoungoumé ou Touroungoumbé, tout près et à l’Est de Diara. Comme au

Manding et à Ségou, Daman approvisionna le roi de gibier et devint son

ami, si bien que Mana-Maghan lui donna en mariage sa fille Assakandé

Niakaté. Daman en eut un fils qu’il appela _Niagué-Maghan Diawara_ ; le

jour même de la naissance de cet enfant, Koria Keïta lui donnait

également un fils qui fut appelé _Fié-Mamoudou Diawara_.

Lorsque ce dernier fut devenu un garçonnet, il allait souvent à Diara et

jouait avec un fils du roi nommé Bemba Niakaté, qui avait à peu près le

même âge. Bemba était d’un caractère violent et cherchait constamment

dispute à Fié-Mamoudou ; au cours d’une querelle, celui-ci frappa Bemba

si violemment sur la mâchoire qu’il lui cassa une dent. Lorsque le roi

en fut informé, il envoya dire à Daman que son fils, s’étant mal

conduit, devait quitter le pays. Daman fit donc partir Fié-Mamoudou ; il

le confia à la garde de trois hommes, appelés Fadé Kanédyi, Hamadi et

Bougari Kamissokho, qui le conduisirent dans le Nord jusqu’à un endroit

appelé Diagouraga[217], où ils demeurèrent avec lui.

Cependant Daman avait conservé la confiance de Mana-Maghan et était même

devenu son ministre de la guerre. Il leva une colonne dont il confia le

commandement à son autre fils Niagué-Maghan et l’envoya piller Dienné ;

une autre colonne fut dirigée par lui sur Sansanding et une autre encore

sur Ségou : toutes furent couronnées de succès et rapportèrent à Mana-

Maghan un immense butin[218]. Après la troisième colonne, Daman mourut.

On alla prévenir Fié-Mamoudou, qui était devenu un homme, et qui,

apprenant le décès de son père, revint à Toundoungoumé pour recueillir

la succession. Un homme de Diara, nommé Fassakoré Bagaka, s’entremit

alors pour faire obtenir le pouvoir royal à Fié-Mamoudou, auquel

l’unissaient les liens de gratitude qu’il avait contractés envers Daman.

Ce Fassakoré en effet, avait été, plusieurs années auparavant, blessé

d’une flèche empoisonnée par Bemba Niakaté et était tombé gravement

malade ; son père l’avait fait soigner par Daman, qui l’avait

complètement guéri. Lorsque Daman fut mort et que Fié-Mamoudou fut

revenu à Toundoungoumé, Fassakoré alla trouver ce dernier et lui dit :

« Nous ne pouvons plus supporter les Niakaté, qui abusent de leur

autorité et maltraitent leurs sujets ; Bemba, le fils du roi, ouvre le

ventre des femmes enceintes sous prétexte de constater le sexe de

l’enfant qu’elles portent et il met le feu aux meules de mil sous

prétexte de se chauffer. Nous ne voulons plus de cette famille à notre

tête. Or je sais un talisman qui peut atteindre la puissance des hommes,

et je vais t’en indiquer la composition : on l’obtient en mélangeant des

larmes humaines avec les os pilés d’un crâne de cheval ; qu’un homme

robuste étende cette mixture sur sa paume droite et vienne saluer Mana-

Maghan en lui serrant la main, et le pouvoir des Niakaté sera anéanti. »

Une fois muni de ces précieuses indications, Fié-Mamoudou en fit part à

son frère Niagué-Maghan et tous deux se pressèrent les yeux jusqu’à en

faire sortir des larmes, qu’ils recueillirent dans une calebasse ; puis

Niagué-Maghan alla dérober un cheval à Diara, dans les écuries du roi :

ils tuèrent ce cheval, exposèrent sa tête au soleil jusqu’à ce qu’elle

fût complètement desséchée, broyèrent les os et préparèrent le talisman.

Fassakoré ayant demandé : « Où est la main de l’homme robuste ? », Fié-

Mamoudou présenta sa propre main, et, Fassakoré lui ayant enduit la

paume avec la pâte magique, il s’en fut à Diara, se prosterna devant le

roi pour le saluer, prit la main de Mana-Maghan dans les siennes et s’en

retourna. Aussitôt le roi sortit de chez lui comme un fou, sella sa

jument, partit au galop et ne reparut plus : personne n’a jamais su ce

qu’il était devenu. Tous les membres de sa famille se sauvèrent et

disparurent également, à l’exception d’un nommé Sodoga qui dormait à ce

moment-là et qui devint plus tard l’ancêtre des griots du clan des

Daramé, qu’on appela à cause de lui Sodogalé.

Fié-Mamoudou prit alors le commandement du Kingui et fonda à Diara la

dynastie des Diawara (1270), dans des circonstances qui seront relatées

plus loin[219].

Ces Diawara, dont l’ancêtre, d’origine inconnue, était peut-être un

Peul, étaient en tout cas formés d’éléments très divers ; mais il semble

que, depuis leur installation au Kingui, c’est l’élément soninké qui a

dominé dans leur composition définitive et aujourd’hui, quoique regardés

par les Soninké propres comme formant un groupe à part — pour des

raisons sans doute purement historiques —, les Diawara doivent être

considérés comme une fraction du peuple soninké.

A la fin du XIIIe siècle, les Soninké étaient donc déjà dispersés et

établis dans la plupart des provinces du Soudan Occidental où on les

trouve aujourd’hui : cependant ce peuple essentiellement mobile,

voyageur, migrateur et insinuant, n’avait pas encore terminé ses

mouvements secondaires, qu’il n’a d’ailleurs probablement pas terminés

complètement à notre époque. Mais, comme il était arrivé à Dienné,

presque toutes les colonies soninké qui allèrent s’établir à l’Est du

Diaga ou au Sud du Kaniaga et du Gadiaga perdirent peu à peu une partie

de leur nationalité et abandonnèrent leur langue pour adopter celles des

peuples ou des pays au sein desquels elles se constituèrent : le songaï

dans le Diennéri, le dioula dans la Boucle du Niger, le banmana du côté

de Ségou et de Bamako, le malinké dans le Ouassoulou, etc.

Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Tome 1 (de 3): le pays, les peuples, les langues · 第 11 / 14 章