_Fin de l'examen de la_ JÉRUSALEM DÉLIVRÉE _du Tasse; beautés de ce
poëme supérieures à ses défauts; rang qu'il occupe dans l'épopée
moderne._
S'il est hors de doute que la poésie est le premier de tous les arts de
l'imagination, il ne l'est pas moins qu'entre les divers genres de
poésie l'épopée tient le premier rang. La tragédie, qui pourrait seule
le lui disputer par l'énergie des passions, le développement des
caractères et l'illusion de la scène, lui cède évidemment sur d'autres
points, et n'est souvent même qu'une partie de l'épopée mise en action.
Mais c'est surtout, il en faut convenir, à l'épopée régulière, au poëme
héroïque fondé sur l'histoire que cette supériorité appartient. Quelque
art et quelque génie qu'un grand poëte puisse mettre dans l'épopée
romanesque, la vérité, que nous aimons toujours, malgré notre goût pour
le merveilleux et pour les fables, manque trop essentiellement à ce
genre. Des actions sans réalité, des héros imaginaires, des moyens non
seulement surnaturels, mais le plus souvent invraisemblables, une
narration faite par quelqu'un qui a l'air de se moquer lui-même de ce
qu'il raconte, peuvent bien éblouir et charmer l'esprit; mais la part de
la raison y est presque nulle; et quelque forte part que l'on accorde à
la folie, la raison réclame toujours la sienne.
Il est agréable, sans doute, d'être transporté par un poëte dans toutes
les parties de l'univers, de suivre avec lui tous les fils d'une action
multiple, de voir comme dans une lanterne magique passer un grand nombre
de personnages, entre lesquels il est difficile de fixer son choix et
qui méritent presque également de l'obtenir; des faits et des événements
incroyables, mais que l'auteur n'a jamais la prétention de faire croire;
des aventures aussi indépendantes entre elles qu'elles le sont toutes de
celles qu'on nous donne pour la principale; des êtres et des objets
fantastiques, tellement entremêlés avec ceux qu'on voudrait faire passer
pour réels, que ceux-ci finissent par n'avoir pas plus de réalité que
les autres; mais le plaisir qu'on y trouve n'est pour ainsi dire qu'un
plaisir d'enfant, et il faut à l'homme des plaisirs d'homme. Lors même
qu'il consent à redevenir enfant, comme il le redevient dans le pays des
fables, il ne peut pas l'être long-temps de suite. Pour que son illusion
se prolonge, il faut que de temps en temps la vérité se montre à lui,
qu'il puisse se réveiller au milieu du songe le plus agréable, et
sentant autour du soi des objets réels, se replonger dans ses rêves avec
une sorte de sécurité.
Ma raison sait bien qu'Armide n'a jamais existé, que tous les prestiges
dont le poëte l'environne sont de pure invention comme elle, qu'un
magicien mahométan n'a point enchanté une forêt, qu'un magicien presque
chrétien n'a point conduit deux chevaliers dans le sein de la terre pour
leur donner un repas magnifique, servi par cent et cent ministres
adroits et empressés, et pour leur faire des récits que l'on peut bien
appeler de l'autre monde; mais ma mémoire me rappelle que dans un siècle
de fanatisme militaire et religieux, il se fit de ces expéditions
lointaines que l'on a nommées croisades, que des guerriers inspirés et
poussés par ce double mobile, y firent des choses extraordinaires. C'est
le dénoûment de l'une de ces expéditions, c'est la conquête de la ville
célèbre où fut le tombeau du Christ, qu'un poëte chrétien me raconte. Il
mêle à son récit les inventions de son art; mais la vérité est au fond
du vase qu'il me présente. D'un autre côté, cette vérité en elle-même
aurait peut-être pour moi peu d'attrait; quelquefois elle me paraîtrait
amère, et je pourrais repousser loin de moi ces folies pieuses, mais
dévastatrices et sanglantes; mais le génie a enduit les bords du vase
d'une si douce liqueur[582], qu'il y retient mes lèvres attachées, et
que je ne le quitte qu'après l'avoir épuisé tout entier.
[Note 582: Le Tasse, c. I, st. 3.]
Le Tasse, dit avec raison Voltaire[583], fait voir, comme il le doit,
les croisades dans un jour entièrement favorable. «C'est une armée de
héros qui, sous la conduite d'un chef vertueux, vient délivrer du joug
des infidèles une terre consacrée par la naissance et la mort d'un Dieu.
Le sujet de la _Jérusalem_, à le considérer dans ce sens, est le plus
grand qu'on ait jamais choisi. Le Tasse l'a traité dignement; il y a mis
autant d'intérêt que de grandeur. Son ouvrage est bien conduit; presque
tout y est lié avec art: il amène adroitement les aventures: il
distribue sagement les lumières et les ombres. Il fait passer le lecteur
des alarmes de la guerre aux délices de l'amour, et de la peinture des
voluptés il le ramène aux combats; il excite la sensibilité par degrés,
il s'élève au-dessus de lui-même de livre en livre, etc.» Un pareil
éloge, donné par un maître de l'art, contrebalance bien des critiques,
et il n'est pas difficile de prouver qu'il n'a rien de faux ni d'outré.
[Note 583: _Essai sur la Poésie épique_, ch. VII.]
En prenant pour sujet un fait historique, le Tasse n'oublia point que la
fiction n'est pas seulement un des ornements du poëme épique, mais
qu'elle en est l'ame, l'essence, qu'elle est la qualité intrinsèque et
distinctive qui le différencie de l'histoire. Il créa une machine
poétique ou du merveilleux tiré de la religion qui avait fait
entreprendre la conquête qu'il voulait célébrer, et d'une autre source
où tant de poëtes avaient puisé avant lui, qu'elle était devenue en
quelque sorte une mythologie populaire, presque aussi généralement
accréditée dans les esprits, ou du moins aussi connue que la religion
même, je veux dire la magie. Il n'y en avait point, on le sait bien, au
temps de cette croisade[584]; d'autres folies, ou d'autres sottises
régnaient alors, et l'on y voyait ni imposteurs qui se prétendissent
magiciens, ni peuples trompés qui y crussent; mais les premiers poëtes
épiques, ayant adopté ces inventions du Nord[585], les avaient si
communément employées, y avaient si bien familiarisé les esprits, que
l'anachronisme était effacé en quelque manière par l'habitude et par la
popularité. Dieu et les intelligences célestes, ministres de ses ordres,
furent donc dans le poëme du Tasse les agents surnaturels, protecteurs
de la sainte entreprise; les anges de ténèbres dont elle contrariait les
desseins, furent chargés d'y mettre obstacle: la baguette des
enchanteurs suscita contre les guerriers de Dieu le désordre des
éléments et les orages des passions; en un mot, l'Éternel et ses anges
d'un côté, les démons et les magiciens de l'autre, formèrent ce
merveilleux qui dans l'épopée dirige le cours des événements, tandis que
dans l'histoire, ils sont l'effet immédiat, quelquefois de la prudence,
et trop souvent de la folie, ou de la perversité humaine.
[Note 584: A la fin du onzième siècle.]
[Note 585: Voyez ci-dessus, ch. III.]
Et remarquez un avantage qu'a le sujet de ce poëme sur ceux des deux
anciens modèles du poëme épique. Dans l'_Iliade_, le malheureux roi
Priam défend sa ville; c'est un très-bon roi, un respectable père de
famille, mais seulement trop faible pour l'un de ses enfants. Les
malheurs qu'il éprouve n'ont aucune proportion avec cette seule faute de
sa vieillesse. Dans l'_Énéide_, le jeune et brave Turnus défend sa
maîtresse qu'un étranger veut lui enlever, et son pays que cet étranger
veut envahir. Il succombe, mais avec gloire, dans cette entreprise digne
d'un amant et digne d'un roi. Il y a donc dans ces deux ouvrages un fond
d'intérêt pour les vaincus, qui diminue celui que l'on peut prendre aux
vainqueurs. Dans la _Jérusalem délivrée_, au contraire, l'armée
chrétienne marche à une conquête que sa foi lui commande; elle va
délivrer le tombeau de son Dieu; et de plus, le roi quelle attaque est
un vieux tyran soupçonneux et cruel, haï de ses sujets, et que l'on voit
par conséquent avec plaisir tomber du trône. Tout l'intérêt est donc du
côté des chrétiens et de Godefroy qui les conduit.
L'action est à peine commencée, que le conseil infernal s'assemble. Le
grand ennemi donne ses ordres aux compagnons de son crime et de sa
chute. Ils partent pour les exécuter et se répandent dans des régions
diverses, où ils se mettent à fabriquer des piéges et des obstacles
nouveaux, à déployer enfin toutes les ruses de l'enfer. Le plus savant
de ces mauvais génies est celui qui inspire le magicien Hidraot, roi ou
tyran de Damas. Hidraot a dans sa nièce Armide une habile et dangereuse
élève, la beauté la plus parfaite de l'Orient, et qui n'ignore aucun des
secrets, ni de la magie, ni de son sexe. Il l'envoie dans le camp des
chrétiens, après lui avoir donné ses instructions. Dès qu'elle paraît,
le camp est en feu. Elle en sort conduisant à sa suite l'élite des chefs
de l'armée qu'elle fait ses captifs, et qui sont jetés dans les enfers.
Renaud seul lui a résisté. Il a fait plus, il a délivré ses prisonniers
envoyés par elle en Égypte sous une escorte qu'elle croyait sûre. Cette
insulte irrite son orgueil. Elle ne respire plus que la vengeance. Elle
dresse à Renaud des embûches, où elle réussit à l'attirer. Ce ne sont
point des chaînes qu'elle lui destine, c'est un poignard, c'est la mort.
Mais au moment de frapper, la beauté de Renaud la touche, la désarme,
l'enflamme: elle se sert de son art pour l'emmener aux extrémités du
monde. Elle ne veut plus de cet art terrible que pour l'enchanter, pour
l'enchaîner dans ses bras, pour le retenir auprès d'elle par les noeuds
de l'amour et du plaisir.
Dans le reste de cette fable ingénieuse, Armide intéresse parce qu'elle
aime, parce que jeune, belle et devenue sensible, elle est abandonnée et
malheureuse; bien supérieure en cela au modèle que le Tasse s'était
visiblement proposé, à l'Alcine de l'Arioste, à cette vieille fée
décrépite et lascive, qui ne livrait à ses amants qu'une enveloppe
trompeuse, et cachait sous de jeunes formes les ravages les plus
horribles du libertinage et du temps.
D'autres démons emploient d'autres moyens. Le plus remarquable est
l'enchantement de la forêt d'où les chrétiens tiraient du bois pour
leurs machines de guerre, moyen adroitement lié à l'action du poëme,
comme nous le verrons bientôt: un effroyable orage, qui arrache la
victoire des mains de l'armée chrétienne, et la force de rentrer dans
son camp; la discorde qui s'y élève au faux bruit de la mort de Renaud,
et quelques autres incidents qui retardent la prise de la cité sainte,
sont les principaux ressorts que font jouer les ennemis de l'homme pour
obéir à leur chef. S'ils n'avaient rien fait de mieux dans ce poëme, on
s'en serait moqué avec quelque raison; mais l'enchantement de la forêt
est quelque chose; les enchantements du palais d'Armide sont encore
plus, et demandent eux seuls grâce pour toutes les oeuvres infernales
qui se trouvent dans la _Jérusalem_.
Si cette partie du merveilleux y peut donner lieu à quelques objections,
la manière dont toute la fable est conduite ne demande point grâce; elle
commande l'admiration et l'éloge. L'événement qui fait le sujet du poëme
était alors d'un intérêt général. La pacification du reste de l'Europe,
comme le remarque fort bien M. Denina[586], n'y avait guère laissé aux
chrétiens d'autres ennemis que les Turcs. Une confédération s'était
formée contre eux; ils furent battus à Lépante, à l'époque même[587] où
le Tasse, à peine âgé de vingt-deux ans, commençait à s'occuper
sérieusement de son poëme. Cette guerre, en ramenant toutes les
conversations sur les Turcs, les ramenait aussi sur les anciennes
croisades. Il y avait à peine un siècle qu'on avait été sur le point
d'en former une nouvelle[588], et bien des gens espéraient encore voir
renaître quelques-unes de ces cruelles et superstitieuses extravagances.
Entraîné par l'esprit de son siècle, et par des sentiments religieux
qu'il ne contint pas toujours dans de justes bornes, le Tasse le
désirait lui-même; on le voit dans une de ses lettres; Horace
_Lombardelli_ en avait écrit une à un de leurs amis communs[589], au
sujet de la _Jérusalem délivrée_. Il y désapprouvait ce titre, et l'un
de ses motifs, bon ou mauvais, était que les Turcs en pourraient faire
un sujet de raillerie contre les chrétiens qui avaient reperdu
Jérusalem. Le Tasse, en lui écrivant à ce sujet, dit qu'il ne croit
point à ces plaisanteries turques, mais qu'au reste _des railleries
capables d'irriter le généreux courroux des chrétiens ne seraient pas
inutiles_[590]; et même au commencement de son poëme, il promet au duc
Alphonse que si le peuple chrétien jouit enfin de la paix, et se
rassemble pour enlever aux infidèles leur grande et injuste proie, il
sera choisi pour chef de l'entreprise[591].
[Note 586: Premier Mémoire sur la poésie épique; Recueil de
l'Académie de Berlin, 1789.]
[Note 587: En 1566.]
[Note 588: Le pape Pie II en était le promoteur, et voulait en
être le chef. Il mourut en 1464, en s'occupant de ce projet.]
[Note 589: _Maurizio Cataneo._]
[Note 590: _Mi par che niuno scherno che possa irritare il
generoso sdegno de' christiani sia inutile._ Ces deux lettres sont
parmi les _Lettres poétiques_ du Tasse, Nos. 42 et 43, t. V de
l'édition de ses OEuvres, Florence, 1724, in-fol.]
[Note 591: C. I, st. 5. Voyez aussi c. XVII, st. 93 et 94.]
A l'exemple de Virgile et de l'Arioste, il joignit à cet intérêt général
un intérêt particulier. Virgile, pour flatter Auguste, chanta l'origine
fabuleuse de la race de cet empereur, et dans le cours de son poëme il
en ramena souvent l'éloge; l'Arioste, plus souvent encore, remplit le
sien de louanges des princes de la maison d'Este; le Tasse choisit pour
le héros le plus brillant de sa _Jérusalem_ une des tiges de cette même
famille, et célébra les aïeux de cet Alphonse, qui reconnut encore plus
mal ses éloges que le cardinal Hippolyte n'avait reconnu ceux de
l'Arioste. Ou ne voit pas qu'Homère se fût proposé un pareil but. Il eut
celui de plaire à toute la Grèce, en chantant ses héros les plus
célèbres, mais non de flatter particulièrement aucun prince grec, à
moins que ce ne fût quelque descendant d'Achille. Homère est un poëte
vraiment national; Virgile, l'Arioste et le Tasse sont des poëtes
courtisans. Homère est tout entier à son action, et quoique toujours
inspiré, satisfait de rappeler et de peindre le passé, il ne se donne
point pour prophète de l'avenir. Virgile tourna le premier en adulation
les inventions du génie. Il fit descendre Énée aux enfers, pour y
entendre son père Anchise faire l'éloge de Jules-César et d'Auguste. Il
fit descendre du ciel pour Énée un bouclier sur lequel étaient gravés
les futurs exploits des Romains et ceux du destructeur de la liberté de
Rome. Ces idées étaient trop ingénieuses pour n'avoir pas d'imitateurs.
C'est d'après le premier de ces exemples, que l'Arioste précipite
Bradamante dans la caverne de Merlin, où Mélisse lui fait passer devant
les jeux tous les héros de la maison d'Este jusqu'au cardinal Hippolyte:
c'est d'après le second, que le Tasse donne à Renaud un bouclier où
sont gravées les images de tous ses ancêtres, et qu'il lui fait prédire
par un vieux mage une longue suite de descendants illustres qui se
termine au duc Alphonse. C'est ainsi qu'en ont agi depuis, avec plus ou
moins de bonheur et d'adresse, presque tous les poëtes épiques. Il en
faut excepter Milton, qui est peut-être le plus homérique des poëtes
modernes.
Mais en s'appropriant les inventions adulatrices de Virgile, l'Arioste
et le Tasse ne purent faire passer dans leurs imitations le même intérêt
et la même grandeur. Il y avait trop loin d'Auguste à Hippolyte et au
duc Alphonse, et du maître de l'Univers aux petits souverains de
Ferrare. L'Arioste s'embarrassa peu de cette différence; concentré en
quelque sorte dans cette cour, il n'eut dessein que de lui plaire. A
travers les exploits de ses héros, c'est à tout moment la maison d'Este
qu'il a en vue; c'est à elle que tout se rapporte; et si cet encens
devient quelquefois ennuyeux pour nous, du moins devons-nous admirer
l'art que le poëte a mis à en ramener si souvent et si diversement
l'offrande. Le Tasse, quoique attaché à la même cour, étendit plus loin
ses vues. Comme il n'écrivait pas un roman, mais un véritable poëme
épique, il donna moins à l'intérêt particulier et plus à l'intérêt
général. Content d'avoir placé dans son poëme un prince de la maison
d'Este, et d'en avoir fait l'Achille de cette nouvelle _Iliade_, il ne
parle qu'une seule fois avec quelque étendue des héros de sa race, et ne
leur consacre qu'une vingtaine de stances, à la fin de son dix-septième
chant.
De même que ce ne sont pas les actions d'Achille qui font le noeud de
l'_Iliade_, mais son repos, ce ne sont point aussi les exploits de
Renaud, c'est son éloignement du camp des chrétiens qui prolonge le
siége de Jérusalem et donne lieu aux incidents du poëme. Tout ce qui
précède cet éloignement ne fait que préparer ce qui doit le suivre. Ce
qui suit son exil tend à faire désirer son retour; il revient, et les
obstacles cessent; les chrétiens n'ont plus rien qui les arrêtent;
nouveaux ennemis, nouveaux triomphes; Jérusalem est prise et le poëme
est fini.
L'esprit chevaleresque qui anime tout l'ouvrage a fourni le moyen
d'éloigner Renaud de l'armée chrétienne; la magie qui forme la machine
et le merveilleux du poëme, est ce qui le retient loin du camp, et ce
qui l'y ramène. Il tue le prince de Norwège, Gernand qui l'a insulté:
Godefroy veut lui donner des fers. Renaud s'arme plus terrible que Mars,
pour repousser cet affront. Tancrède parvient à le fléchir et le
détermine à s'exiler lui-même. Il part seul, avec deux écuyers, le coeur
rempli de hauts desseins, résolu à s'aventurer au milieu des nations
ennemies, à parcourir l'Égypte et à pénétrer, les armes à la main,
jusqu'aux sources inconnues du Nil. Malheureusement pour tous ces beaux
projets, il tombe dans les piéges d'Armide. Transporté dans une des îles
Fortunées, il oublia entre les bras de cette enchanteresse, l'Égypte,
Jérusalem, les chrétiens et la gloire. L'adresse du poëte a sauvé ce que
cet oubli pouvait avoir de déshonorant. C'est l'effet d'un charme
magique, contre lequel la puissance humaine est sans pouvoir. Il faut,
pour le détruire, y opposer un charme contraire. Dès que Renaud jette
les yeux sur le bouclier porté par Ubalde, qu'il se voit désarmé,
parfumé, entrelacé de guirlandes de fleurs, il s'arrache à la volupté,
reprend ses armes, son courage, et ne respire plus que les combats.
Mais pourquoi le rappelle-t-on de son exil? Pourquoi le va-t-on chercher
au bout de l'univers? Pour couper le pied d'un myrte, au milieu d'une
forêt enchantée. Des critiques ont trouvé cela petit et indigne de la
majesté de l'épopée. Il est certain qu'Achille sortant enfin de ses
vaisseaux pour venger la mort de son ami, effrayant d'un seul cri
l'armée troyenne, renversant tout ce qui s'oppose à son passage, ne
cherchant, n'appelant, ne voyant que le seul Hector, assouvissant enfin
la vengeance de l'amitié sur ce redoutable ennemi, a bien une autre
énergie, une autre noblesse, une autre grandeur.
Il ne faut pas cependant tout-à-fait condamner le Tasse. Il a craint en
élevant trop Renaud, de rabaisser les autres héros chrétiens, et
d'avilir le caractère de Godefroy. La valeur seule ne peut venir à bout
de prendre Jérusalem. Il faut, suivant l'usage du temps, des machines
qui ébranlent et qui abattent les murs. Une seule forêt peut fournir le
bois nécessaire pour la construction de ces machines. Ismen enchante
cette forêt, où les chrétiens ne peuvent plus pénétrer. Ceux qui s'y
présentent sont effrayés par des apparitions et des prodiges
extraordinaires. Ce sont des bruits souterrains, des tremblements de
terre, des rugissements et des hurlements de bêtes féroces; puis des
feux dévorants, des murs enflammés, des monstres affreux qui les
gardent. Les travailleurs d'abord, et ensuite les soldats envoyés par
Godefroy sont repoussés, et répandent leur effroi dans toute l'armée.
Alcaste, chef des Helvétiens, homme d'une témérité stupide, dit le
Tasse, qui méprisait également les mortels et la mort[592], et que rien
jusque-là n'avait épouvanté, se présente et ne peut soutenir l'aspect de
ces horribles fantômes. Tancrède enfin, l'intrépide Tancrède, n'est
effrayé ni du bruit, ni des faux, ni des monstres; mais lorsqu'il croit
avoir franchi toutes les barrières, prêt à couper l'arbre fatal, il en
entend sortir les sons plaintifs de la voix de Clorinde; l'amour et la
pitié font en lui ce que la crainte n'avait pu faire: il cède; et
Godefroy, frappé de son récit, veut aller tenter lui-même l'aventure de
la forêt; mais Pierre le Vénérable l'arrête, lui parle d'un ton
prophétique, et lui fait entendre que c'est à Renaud que cet exploit est
réservé. Dudon lui apparaît en songe, lui annonce que tel est l'ordre du
ciel, et lui commande, non pas d'ordonner de lui-même le retour du fils
de Bertholde, mais de l'accorder aux prières de son oncle Guelfe, à qui
Dieu inspire en même temps de le demander. Ainsi, ni la valeur des
guerriers chrétiens, ni l'autorité du général ne sont compromises.
Renaud revient, et, supérieur à la crainte, vainqueur de la pitié même,
il coupe le myrte et dissipe l'enchantement.
[Note 592: _Sprezzator de' mortali e della morte._ (C. XIII,
st. 24.)
Ce vers est répété mot pour mot, en parlant de Rimédon, c. XVII,
st. 30.]
Il y a certainement beaucoup d'art dans toute cette partie de l'action.
Le poëme est presque tout entier intrigué avec la même adresse. Les
événements naissent les uns des autres et concourent ensemble à former
un tout qui se développe avec beaucoup d'ordre et de clarté. Le poëte
marche rapidement vers son but; et, s'il arrête quelquefois sur la
route, on aime à s'arrêter avec lui; l'intérêt qu'il inspire est soutenu
et semble croître jusqu'à la fin; en un mot, à l'égard du plan ou de la
fable, un seul poëte lui est comparable; aucun peut-être ne lui est
supérieur.
La diversité des nations, des religions, des usages, lui offrait une
grande variété de portraits, et ce qui vaut mieux, de caractères. Pour
éviter la confusion, il a fait dans les deux armées un choix de
personnages principaux qu'il fait mouvoir dans son tableau sur le devant
de la toile, tandis que les autres n'agissent que sur les seconds plans.
Chez les chrétiens, le pieux, brave et prudent Godefroy, le brillant et
impétueux Renaud, l'intrépide et généreux Tancrède attirèrent d'abord
les yeux; Guelfe, Raimond de Toulouse, Baudouin et Eustache, frères du
général, Odoard et Gildippe, ces deux tendres époux, assez unis pour ne
se jamais quitter, même dans les combats, assez heureux pour y mourir
ensemble; Roger, Othon, les deux princes Robert et plusieurs autres
brillent au second rang, et paraissent, tantôt séparés, tantôt réunis,
sans se nuire ni se confondre.
Du côté des païens, on ne voit pas, il est vrai, comment Aladin aurait
pu soutenir le siége, s'il n'avait eu pour sa défense que les troupes
renfermées avec lui dans la ville, et son vieil enchanteur Ismen, qui ne
sait dans ses premiers moments que faire enlever du temple des chrétiens
et placer dans la principale mosquée une image de la Vierge, à laquelle
il prétend qu'est attaché le destin de Jérusalem et de l'empire
d'Aladin. Les troupes de ce roi n'auraient pas résisté long-temps. Pas
un guerrier de marque ne s'y fait distinguer. Il faut que Clorinde
arrive d'un côté, Argant de l'autre, Soliman d'un troisième; mais
lorsqu'ils sont réunis, ces trois caractères diversement héroïques ont
un éclat prodigieux, qu'on pourrait même accuser quelquefois d'éclipser
celui des héros chrétiens. La tendre Herminie jette au milieu de ces
douleurs fortes une nuance douce qui repose agréablement les yeux.
L'enchanteresse Armide vient à son tour et fixe tous les regards. C'est
une de ces heureuses inventions qui sortent du cerveau d'un poëte pour
s'imprimer dans la mémoire des hommes, et ne s'en effacer jamais.
L'armée d'Égypte, qui paraît à la fin du poëme pour donner un dernier
relief à la valeur des chrétiens, fournit encore de nouveaux caractères,
parmi lesquels on distingue surtout ceux d'Adraste et de Tissapherne.
Elle fournit aussi, non-seulement de nouveaux incidents, mais un nouveau
dénombrement poétique, des peintures nouvelles de moeurs et de costumes
étrangers. C'est avec tous ces moyens tirés du fond du sujet même, c'est
avec cette parfaite intelligence de l'art, qu'est conduite à sa fin une
action vraiment héroïque et poétiquement vraisemblable, bien
proportionnée dans son ensemble et dans ses détails; où la surprise,
l'admiration, la pitié, la terreur sont excitées tour à tour; où
l'héroïsme paraît dans toute sa grandeur, la beauté avec tous ses
charmes, la religion avec ses cérémonies les plus augustes, et ses
sentiments les plus exaltés; où l'unité se trouve jointe à la variété,
l'unité, cette loi générale des arts, dont la violation porte avec elle
sa peine, dans l'extinction de l'intérêt et la perte de l'illusion.
Si du mérite de l'ensemble nous passons à celui des détails, nous n'y
trouverons pas le Tasse moins digne de notre admiration. Les critiques
les plus rigides ont reconnu l'éloquence de ses discours. Celui qu'il
met, au premier chant, dans la bouche de Godefroy, pour exhorter les
chefs de l'armée à rentrer en campagne; celui que prononce Alète,
ambassadeur du soudan d'Égypte, lorsqu'il vient proposer la paix; ceux
qu'à différentes reprises, le général des chrétiens et même les chefs
des infidèles adressent à leurs soldats avant de combattre, passent avec
raison pour des modèles de cette partie essentielle de l'art. Les
critiques les plus favorables reconnaissent, au contraire, que le Tasse,
qu'ils regardent comme supérieur à l'Arioste dans les discours, lui est
inférieur dans les comparaisons[593]; et cependant il en a, et en grand
nombre, qui peuvent paraître difficiles à surpasser.
[Note 593: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 477.]
Il est en général, mais en ce genre surtout, grand imitateur des
anciens. On dirait qu'il ait vu les objets à la lumière qu'ils lui
prêtaient, et que souvent même il les ait vus, moins dans la nature que
dans les copies et dans les rapprochements qu'ils en ont faits. C'est
ainsi qu'il compare, en imitant Lucrèce, le soin de mitiger la vérité
par la fable, quand on veut la faire goûter, avec celui que prend le
médecin habile qui enduit de miel les bords du vase où l'enfant boit
l'absinthe qui doit le guérir[594]; qu'il compare, en imitant Virgile et
Lucain, le terrible Argant, marchant au combat contre Tancrède, au
taureau qu'irrite l'amour jaloux, se préparant à combattre un rival par
les coups qu'il porte au tronc des arbres et le sable qu'il fait voler
avec ses pieds[595]; et que, deux stances plus haut, comparant ce même
Argant à une comète funeste, qui brille dans l'air enflammé, il
emprunte, en quatre vers, un trait de Virgile, un autre de Lucain et un
autre encore d'Horace[596].
[Note 594:
_Così a l'egro fanciul porgiamo aspersi
Di soave licor gli orli del vaso_, etc. (C. I, st. 3.)
_Sed veluti pueris absinthia tetra mendentes
Cum dare conantur, priùs oras pocula circum
Contingunt dulci mellis flavoque liquore_, etc.
(Lucr., _de Rer. nat._, l. I, v. 935.)]
[Note 595:
_Non altrimente il tauro ove l'irriti
Geloso amor_, etc. (C. VII, st. 55.)
_Mugitus veluti cùm prima in proelia taurus_, etc.
(Virg., _Æneid._, l. XII.)
_Pulsus ut armentis primo certamine taurus_, etc.
(Lucan., _Pharsal._, l. II.)]
[Note 596:
_Qual con le chiome sanguinose orrende
Splender cometa suol per l'aria adusta,_
_Che i regni muta e i fieri morbi adduce,
A purpurei tiranni infausta luce._ (C. VII, st. 52.)
_Non secùs ac liquidâ si quandò nocte cometæ
Sanguinei lugubre rubent, aut Sirius ardor;
Ille, sitim morbosque ferens mortalibus ægris,
Nascitur et lævo contristat lumine cælum._
(Virg., _Æneid._, l. X.)
_Mutantem regna cometem._ (Lucan.)
_Purpurei metuuat tyranni._ (Horat.)]
Veut-il exprimer le nombre des démons chassés par l'archange Michel dans
les gouffres infernaux, Virgile, d'après Homère, lui fournit la double
comparaison des oiseaux qui passent la mer pour chercher des climats
plus chauds, et des feuilles[597] dont les premiers froids de l'automne
jonchent la terre; veut-il peindre le féroce Argillan s'échappant de sa
prison et courant au combat, Homère et Virgile lui présentent pour objet
de comparaison ce coursier fougueux, échappé de l'étable, qui s'élance,
en secouant sa crinière, ou vers un beau troupeau de cavalles, ou vers
le fleuve accoutumé[598]; il s'en saisit, sans apercevoir peut-être que
cette image noble et brillante, qui convient parfaitement, dans
l'_Iliade_, au beau Pâris s'arrachant du sein des voluptés pour courir
aux combats; dans l'_Énéide_, au jeune et brave Turnus, rompant une
odieuse trève et s'armant de nouveau pour la guerre, va moins bien à un
séditieux obscur qui ne sort de la prison, où une mort honteuse le
menace, que pour en chercher une plus honorable sur le champ de
bataille. Tancrède pleurant la nuit et le jour Clorinde qu'il adorait et
qu'il a tuée sans la connaître, est pour lui, comme Orphée pleurant son
Eurydice l'a été pour Virgile[599], le rossignol à qui on a enlevé ses
petits, faisant, pendant la nuit, retentir les bois de ses gémissements:
et pour ne pas étendre plus loin, comme on le ferait aisément, cette
énumération, Armide sur son char, dans l'armée du soudan d'Égypte,
passant au milieu des guerriers sarrazins qui l'admirent, est à ses yeux
le phénix renaissant dans toute sa beauté, environné d'oiseaux
innombrables qui l'applaudissent en battant des ailes, comme l'ont été
aux yeux de Sannazar[600], un saint Enfant et sa Mère, les deux objets
les plus sacrés pour les chrétiens.
[Note 597:
_Non passa il mar d'augei si grande stuolo
Quando a soli più tepidi s'accoglie,
Nè tante vede mai l'autunno al suolo
Cader co' primi freddi aride foglie._ (C. IX, st. 66.)
Voyez Homère, _Iliade_, l. III.
_Quàm multa in sylvis autumni frigore primo
Lapsa cadunt folia; aut ad terram gurgite ab alto
Quàm multæ glomerantur aves, ubi frigidus annus
Trans pontum fugat, et terris immittit apricis._
(Virg., _Æneid._, l. VI et X.)]
[Note 598:
_Come destrier che dalle regie stalle_, etc.
(C. IX, st. 75.)
Voyez Homère, _Iliade_, t. VI.
_Qualis ubi abruptis fugit proesepia vinclis
Tandem liber equus_, etc. (Virg., _Æneid._, l. XI.)]
[Note 599:
_Lei nel partir, lei nel tornar del sole
Chiama con voce stanca, e prega, e plora.
Come usignuol, cui'l villan duro invole
Dal nido i figli non pennuti ancora_, etc.
(C. XII, st. 90.)
_Te, veniente die, decedente canebat.
Qualis populeâ moerens Philomela sub umbrâ_
_Amissos queritur foetus, quos durus arator
Observans nido implumes detraxit_, etc.
(Virg., _Georg._, l. IV.)
J'ai observé ailleurs (_Coup-d'oeil rapide sur le Génie du
Christianisme_) que ce n'est que dans les poëtes imitateurs de
Virgile, que la plaintive Philomèle chante encore quand elle a
perdu ses petits; dès qu'ils sont éclos, le rossignol de la nature
ne chante plus.]
[Note 600:
_Come allor che'l rinato unico augello_, etc.
(C. XVII, st. 35.)
_Qualis, nostrum cum tendit in orbem,
Purpurcis rutilat pennis nitidissima Phoenix_, etc.
(Sannazar, _de partu Virg._, l, II, v. 415.)
Claudien, _Louanges de Stilicon_, l. II, et idylle du Phénix,
fournit bien, en deux parties, tous les traits de cette
comparaison; mais Sannazar les a réunis le premier.]
Mais le Tasse, dans ses comparaisons, n'imite pas toujours; quelquefois
il invente, il peint d'original, et les rapports qu'il saisit entre les
objets ne sont pas moins ingénieux, ni sa manière de les rendre moins
heureuse et moins poétique. Herminie, couverte des armes de Clorinde,
approche du camp des chrétiens pendant la nuit; et l'on sait quel tendre
intérêt l'y attire[601]; le chef d'une garde avancée l'aperçoit, la
prend pour Clorinde qui avait tué son père sous ses yeux; il lui lance
un trait, en criant: tu es morte! et se met à sa poursuite. C'est «une
biche altérée qui vient chercher une eau claire et vive aux lieux où
elle voit couler, soit une source des fentes d'un rocher, soit un fleuve
entre des rives fleuries; si elle rencontre des chiens, à l'instant où
elle croit que les ondes et l'ombrage vont rafraîchir son corps
fatigué, elle se retourne, prend la fuite, et la peur lui fait oublier
la lassitude et la chaleur[602].»
[Note 601: Tancrède qu'elle aime a été grièvement blessé dans
son combat avec Argant; elle veut se rendre auprès de lui, et
employer à le guérir cette science de la vertu des plantes qui,
dans l'Orient, faisait partie de l'éducation des filles de rois.]
[Note 602: C. VI, st. 109.]
Une sédition a éclaté dans le camp; Godefroy se montre d'un air calme et
sévère au milieu du tumulte, et fait arrêter cet Argillan qui l'avait
excité; sa fermeté impose aux plus séditieux; le soldat menaçant dépose
ses armes et rentre dans le devoir. C'est «un lion qui, secouant sa
crinière, poussait de féroces et superbes rugissements; s'il aperçoit le
maître qui dompta sa férocité naturelle, il souffre le poids honteux des
chaînes, craint les menaces, obéit à ce dur empire; et ni sa longue
crinière ni ses énormes dents, ni ses griffes, armes si redoutables et
si fortes, ne lui rendent sa fierté[603].»
Dans l'assaut nocturne que Soliman livre au camp des chrétiens, il
réussit d'abord et en fait un grand carnage; Godefroy averti marche à sa
rencontre avec peu de soldats, mais ce nombre s'accroît sans cesse, sa
troupe se grossit, et lorsqu'il arrive au lieu où le fier Soliman exerce
tant de ravages, il est en état de l'attaquer. «Tel descendant du mont
où il prend naissance, humble d'abord, le Pô ne remplit pas l'étroit
espace de son lit, mais à mesure qu'il s'éloigne de sa source, il
s'accroît de plus en plus; son orgueil augmente avec ses forces; il
élève enfin, comme un taureau superbe, sa tête au-dessus des digues
qu'il renverse, inonde en vainqueur les champs d'alentour, fait refluer
l'Adriatique, et semble porter la guerre au lieu d'un tribut à la
mer[604].»
[Note 603: C. VIII, st. 83.]
[Note 604: C. IX, st. 46.]
Lorsque Tancrède ose tenter l'aventure de la forêt enchantée, supérieur
à tous les dangers, à toutes les craintes, il est arrêté par la voix de
Clorinde qui paraît sortir du tronc d'un arbre qu'il allait couper;
cette voix plaintive implore sa pitié. «Tel qu'un malade qui voit en
songe un dragon ou une énorme chimère environnée de flammes, soupçonne
et s'aperçoit même en partie que c'est un fantôme, et non un objet réel;
il s'efforce pourtant de fuir, tant il est épouvanté de cette horrible
apparence; tel le timide amant ne croit pas entièrement cette illusion
étrangère; et cependant il la redoute, et se voit contraint de
céder[605].» Un poëte qui crée, dans des genres différents, de si belles
comparaisons, peut se dispenser d'imiter, et est lui-même un excellent
modèle.
[Note 605: C. XIII, st. 44.]
Le penchant du Tasse à l'imitation venait de l'étendue de ses lectures,
de l'étude assidue qu'il faisait des anciens, de la richesse et de la
capacité de sa mémoire. Dans le tissu général de ses récits et de son
style, vous trouvez à chaque instant des passages qui prouvent combien
elle était prompte et fidèle. Ses créations même les plus originales
sont quelquefois pleines de souvenirs. Au lieu d'en multiplier les
exemples, je choisirai les plus frappants.
Dans le conseil infernal qui ouvre avec tant de vigueur son quatrième
chant, il imite Vida[606] et le surpasse; quand les premiers traits sont
fournis à un génie tel que le sien, il faudrait, pour n'en être pas
effacé, avoir eu un génie égal; et quoique Vida fût un très-bon poëte,
ce degré de génie, il ne l'avait pas. Une belle octave déjà existante
dans la langue du Tasse, lui a fourni les moyens imitatifs de celle qui
porte à nos oreilles le sourd retentissement de la trompette
infernale[607]; et Claudien même dans son enlèvement de Proserpine,
avait dessiné quelques traits du chef de cet horrible conseil[608].
[Note 606: _Christiados_, l. 1, v. 135 et seq.]
[Note 607: J'ai déjà fait observer, t. III, p. 524, cet
emprunt des rimes _tartarea tromba_, _piomba_, _rimbomba_, fait
par le Tasse à Politien, dans l'une de ses stances sur la joute de
Julien de Médicis; Politien lui-même paraît s'être souvenu dans
cette stance du beau sonnet de Pétrarque:
_Giunto Alessandro a la famosa tomba_, etc.
Mais les mêmes rimes _tromba_ et _rimbomba_, qui viennent ensuite,
n'ont pas la même intention imitative; elles l'ont dans ces deux
vers du _Morgante maggiore_, quoique ce soit en parlant de
Saint-Paul:
_E fatto è or della fede una tromba,
Laqual per tutto risuona e rimbomba_. (C. I, st. 58.)
On trouve dans le même poëme:
_Non senti tu, Orlando, in quella tomba
Quelle parole che colui rimbomba_. (C. II, st. 30.)
Et dans la seconde satire d'_Ercole Bentivoglio_, composée en
1530, mais publiée pour la première fois en 1560:
_Saggio chi stassi dove non rimbomba
D'archibuggio lo strepito nojoso,
Nè suon orribil d'importuna trompa_,
_Nè, di tamburo il sonno caccia a lui,
Nè teme ador ador l'oscura tomba_.]
[Note 608:
_Siede Pluton nel mezzo e con la destra
Sostien lo scettro ruvido e pesante_. (St. 6.)
_Ipse rudi fultus solio, nigraque verendus
Majestate sedet, squallent immania foedo
Sceptra situ_. (Claudien, _de Rapt. Pros._, l. I. )
_Orrida maestà nel fiero aspetto
Terrore accresce_. (St. 7.)
_Et diroe riget inclementia formoe.
Terrorem dolor augebat_. (_Ub. supr._)]
Le grand caractère d'Argant appartient au Tasse, mais souvent lorsqu'il
agit et lorsqu'il parle, on y reconnaît de ces emprunts qui ne semblent
pas conseillés par le besoin, mais par un noble esprit de rivalité. Dès
le début, cet acte si expressif et si terrible du farouche Circassien
qui plie le pan de sa robe, donne à choisir la paix ou la guerre, et sur
le cri de guerre qui s'élève parmi les chrétiens, déroule ce pli, secoue
sa robe et déclare une guerre à mort[609], a sûrement été fourni au
Tasse par Silius Italicus, qui nous peint Fabius déclarant, par un geste
pareil, la guerre au sénat de Carthage, comme s'il eût, dit le poëte,
tenu renfermés dans son sein des soldats et des armes[610].
[Note 609: C. II, st. 89, 90 et 91.]
[Note 610:
_Non ultra patiens Fabius texisse dolorem,
Concilium exposcit properè, patribusque vocatis,
Bellum se gestare sinu pacemque profatus,
Quid sedeat legere, ambiguis neu fallere dictis
Imperat; ac sævo neutrum renuente senatu,
Ceu clausas acies gremioque effunderet arma,
Accipite infaustum Libyæ, eventuque priori
Par, inquit, bellum; et laxos effundit amictus_.
(_Punicorum_, l. II, v. 382.)]
Soliman et Argant sont rivaux de gloire; le moment est venu qui doit
décider entre eux du prix de la valeur. Les chrétiens livrent un assaut
terrible; mais Godefroy est blessé, la victoire leur échappe; il s'agit
d'achever leur défaite et de les repousser dans leur camp. Argant
provoque son rival[611]; ils sortent ensemble des murs, se précipitent
sur les rangs ennemis, et en font à l'envi un grand carnage. Ce n'est
plus la poésie, c'est l'histoire qui s'est présentée ici à la mémoire du
Tasse: les Commentaires de César lui ont offert deux centurions
romains[612], également émules de courage, sortant aussi de leur camp
assiégé par les Gaulois, se provoquant par des expressions toutes
semblables[613], et voulant décider leurs querelles par les ravages
qu'ils vont faire et les périls qu'ils vont braver.
[Note 611:
Solimano, ecco il loco ed ecco l'ora
Che del nostro valor giudice fia.
Che cessi? ò di che temi? or costà fuora
Cerchi il pregio sovran chi più'l desia.
(C. XI, st. 63.)]
[Note 612: Pulfion et Varenus.]
[Note 613: _Quid dubitas, inquit, Varene? aut quem locum
probandæ virtutis tuæ expectas? Hic dies de controversiis nostris
judicabit._ (_De Bello Gallico_, l. V.)]
La nuit suivante, Clorinde est jalouse à son tour des exploits de ces
deux guerriers[614]; elle veut égaler leur gloire. Dans la retraite
précipitée des chrétiens, une de leur machines de siége, trop
endommagée, n'a pu les suivre; elle s'est arrêtée dans la campagne; des
troupes restent à sa garde; on en voit briller les feux. Clorinde veut
sortir, le fer et la flamme à la main, disperser les gardes et brûler la
machine de guerre. Elle confie ce projet au fier Argant, et le prie, si
elle succombe dans son entreprise, de prendre soin des femmes qui lui
sont attachées, et du vieil eunuque Arsète qui lui a servi de père.
Argant s'enflamme à ce discours et veut partager avec Clorinde ce
nouveau danger. Ils vont demander la permission du roi pour cette
expédition nocturne. Aladin lève les mains au ciel, le bénit et se
promet une heureuse fin de la guerre, puisque la cause du Prophète a
encore de tels défenseurs. Rien ne paraît ressembler moins que Clorinde
et Argant à Nisus et à Euriale, et pourtant jusqu'ici tout ressemble à
la célèbre aventure de ces deux amis[615], le projet, les discours, la
démarche auprès du roi, et le transport de joie et d'espérance dont le
vieux monarque est saisi; souvent les expressions sont les mêmes, et les
vers sont traduits par les vers[616].
[Note 614: C. XII, st. 3 et suiv.]
[Note 615: _Æneid._, l. IX.]
[Note 616: Comparez les stances 5 à 11 de ce chant du Tasse,
avec les vers 184 à 254 du neuvième livre de Virgile.]
La suite de cette belle scène offre une imitation d'un autre genre.
Clorinde, avant de partir, a un entretien avec son vieux gouverneur
Arsète. Il veut la détourner de son dessein; il lui raconte des choses
étranges d'elle-même, de sa naissance et de sa mère[617]. Femme du roi
d'Éthiopie, et noire comme lui, mais cependant aussi belle que sage,
elle l'avait mise au monde blanche comme un lis, parce que, sur le mur
de sa chambre, était peinte une Vierge au visage blanc et vermeil
délivrée d'un horrible dragon par un cavalier, et que la reine, qui
était chrétienne, priait souvent au pied de cette image. Craignant que
la couleur de son enfant ne fit soupçonner sa vertu[618], elle en avait
fait présenter un autre au roi, et avait confié sa fille à Arsète qui
l'emporta loin du palais, et ne l'a point quittée depuis. Cette fois
c'est dans un roman grec, dans les _Éthiopiques_ d'Héliodore, ou _les
Amours de Théagêne et de Chariclée_ que le Tasse a puisé; il y a pris
tout ce commencement de l'histoire de Clorinde. Dans ce roman, une reine
d'Éthiopie au teint noir, accouche de la blanche Chariclée, pour avoir
regardé trop fixement, non pas en faisant sa prière, mais dans un autre
moment[619], un grand tableau de Persée et d'Andromède, dont sa chambre
était ornée; et elle fait, par la même crainte, exposer aussi son
enfant.
[Note 617: C. XII, st. 21 et suiv.]
[Note 618: Cela n'est pas exprimé aussi simplement dans le
texte. Voyez ci-dessus, p. 372 et 373.]
[Note 619: «Mais vous ayant enfantée blanche (dit cette reine
elle-même dans un écrit adressé à sa fille), qui est couleur
estrange aux Éthiopiens, j'en cognu bien la cause, que c'estoit
pour avoir eu tout droit devant mes yeux, lorsque votre père
m'embrassoit, la pourtraiture d'Androméda toute nue... qui fut la
cause que vous fustes sur-le-champ conceue et formée, à la
malheure, toute semblable à elle, etc. (_Ethiop._, l. IV,
traduction d'Amiot.)]
Enfin il est peu de récits et de descriptions du Tasse, où l'on ne
trouve des imitations pareilles; mais l'une de ses plus belles et de ses
plus riches descriptions peut être examinée sous d'autres rapports;
c'est celle des jardins magiques d'Armide; ajoutons-y celle de sa
personne, ou son portrait. On y trouve à la fois, et les preuves les
plus brillantes de son talent descriptif, et de nouveaux exemples
d'imitations, presque toujours heureuses, des anciens, et, il faut
aussi en convenir, un assez grand nombre de ces traits qui sortent du
naturel, pour tomber dans l'affectation ou dans la recherche; et enfin
un sujet de comparaison entre l'Arioste et le Tasse, plus évident et
plus facile que n'en peut offrir aucune autre partie de leurs poëmes.
Quelque dangereuse que cette lutte dût lui paraître, le génie du Tasse
n'en fut point effrayé, mais, sans compter le tour habituel de son
esprit, qui le portait, malgré sa grandeur, à la subtilité et à l'excès,
le désir d'éviter des ressemblances avec un tableau peint largement et
de fantaisie, et de produire des effets encore plus piquants, fut sans
doute pour quelque chose dans ces traits que l'on est obligé d'y
reprendre. Rapprochons l'une de l'autre ces deux descriptions
célèbres[620]. Ce parallèle, que deux rivaux si souvent comparés peuvent
soutenir également, en nous faisant mieux sentir les perfections de
chacun, nous engagera de plus en plus, au lieu de les préférer l'un à
l'autre, à les admirer tous les deux.
La description de l'île d'Alcine dans le _Roland furieux_[621] est
imprévue; rien ne l'annonce, rien n'y prépare. C'est par la route des
airs que l'Hippogryphe conduit Roger dans cette île; il s'abat doucement
et l'y dépose, après un long trajet fait sous un ciel brûlant. «Des
plaines cultivées, de douces collines, de claires eaux, des rives
ombragées, de molles prairies, d'agréables bosquets de lauriers, de
palmiers et de myrtes charmants; des citronniers et des orangers chargés
de fruits et de fleurs, entrelacés en mille formes qui disputent de
beauté, offrent sous leurs épais ombrages un asyle contre les brûlantes
chaleurs des jours d'été. Voltigeant en sûreté sur les rameaux, les
rossignols ne cessent de faire entendre leurs chants. Entre les roses
pourprées, et les lis d'une blancheur éclatante, dont un tiède zéphyr
entretient toujours la fraîcheur, on voit les lièvres et les lapins
errer en assurance; et les cerfs lever hardiment leur front superbe,
sans craindre que personne vienne leur ôter la vie ou la liberté, tandis
qu'ils paissent l'herbe, ou qu'ils reposent en ruminant; et sauter
légèrement les daims et les lestes chevreuils qui sont en abondance dans
ces beaux lieux.»
[Note 620: J'ai prévenu, t. IV, p. 497, que je réservais pour
ce rapprochement la description des jardins d'Alcine.]
[Note 621: C. VI, st. 20 et suiv.]
Roger descend de l'Hippogryphe qu'il attache au pied d'un myrte. Il
s'approche d'une fontaine environnée de cèdres et de palmiers, dépose
son bouclier, ôte son casque et ensuite toute son armure qui l'accablait
de chaleur. «Il tourne son visage tantôt vers la mer, et tantôt vers la
montagne, au souffle doux et frais de zéphirs qui font trembler avec un
agréable murmure les hautes cimes des hêtres et des sapins. Tantôt il
baigne dans cette onde fraîche et claire ses lèvres desséchées, tantôt
il y plonge ses mains pour faire sortir de ses veines le feu que le
poids de sa cuirasse y avait allumé[622].»
[Note 622: St. 25.]
Ici la description est interrompue par la rencontre d'Astolphe qui se
trouve enfermé dans le myrte où l'Hippogryphe est attaché. Il raconte à
Roger comment il était tombé dans les piéges d'Alcine, comment il
l'avait aimée et avait été aimé d'elle, comment enfin elle l'avait
métamorphosé, selon son usage de changer en arbres, en fontaines, en
rochers ou en bêtes les amants qu'elle a tenus dans ses filets[623]. Du
sein de son arbre, d'où il ne peut sortir, il instruit Roger des moyens
d'arriver chez la sage Logistille, sans entrer dans les états de sa
méchante soeur; mais cette instruction est inutile; des obstacles se
présentent, des embûches sont dressées; attaqué par des monstres hideux,
Roger se voit secouru par deux belles nymphes, montées sur des licornes
d'une éclatante blancheur. Elle le font entrer par une porte d'or,
recouverte de perles et des pierres les plus précieuses de l'Orient. De
jeunes filles charmantes, mais qui le seraient peut-être davantage si
elles étaient plus réservées, invitent Roger par leurs caresses à se
laisser conduire dans ce paradis[624]. «On peut bien nommer ainsi, dit
le poëte, un lieu où je crois que naquit l'Amour; on n'y est jamais
occupé que de danses et de jeux; toutes les heures s'y passent en fêtes.
Les pensées graves n'y peuvent avoir accès; on n'y connaît ni
incommodité ni disette, et l'Abondance y règne toujours avec sa corne
toute remplie.
[Note 623: Ci-dessus, t. IV, p. 396.]
[Note 624: St. 72.]
«Dans ce lieu, où il semble que le gracieux Avril, au front serein et
joyeux, rit sans cesse, de jeunes gens et de jeunes femmes sont réunis;
l'un, près d'une fontaine, fait entendre des chants pleins de douceur et
de volupté; l'autre, à l'ombre d'un arbre ou d'une colline, joue, danse,
ou prend d'autres nobles amusements; un autre enfin, loin de la troupe,
découvre à un ami fidèle ses tourments amoureux. Les jeunes amours
volent en se jouant sur les cimes des pins et des lauriers, des hêtres
sourcilleux et des sapins à l'écorce hérissée; les uns se réjouissent de
leurs victoires, les autres s'exercent à percer les coeurs de leurs
flèches ou à tendre leurs filets. Celui-ci trempe ses traits dans un
ruisseau qui coule à ses pieds, celui-là les aiguise sur une pierre qui
tourne avec agilité[625].»
[Note 625: St. 75.]
Nouvelle interruption, pour mettre en scène la cruelle Ériphile, espèce
de géante ou de monstre allégorique qu'il faut vaincre et terrasser
avant d'entrer dans le palais[626]. Cette victoire remportée, Roger ne
trouve plus d'obstacles; la belle Alcine vient au-devant de lui,
entourée d'une nombreuse cour; il reçoit d'elle et de son cortége
l'accueil et les honneurs qu'on aurait pu offrir à un dieu. Cette cour
est toute brillante de jeunesse et de beauté; mais Alcine l'emporte sur
tout le reste, comme le soleil sur tous les astres des cieux. L'Arioste
qui a été sobre, quoique riche, dans la description du séjour de cette
fée, est prodigue dans son portrait, et n'y emploie pas moins de six
octaves. Il n'a rien oublié de toutes les parties de sa personne, mieux
faite, dit-il, que tout ce que d'habiles peintres peuvent inventer de
mieux[627].
[Note 626: C. VII.]
[Note 627: St. 11 et suiv.]
«Sa chevelure blonde est longue et bouclée, et il n'y a point d'or qui
ait plus de brillant et plus d'éclat. La couleur de ses joues délicates
est un mélange de roses et de lys; son front riant et d'une mesure
parfaite, est de l'ivoire le plus pur. Sous deux arcs noirs et déliés,
sont deux yeux noirs, ou plutôt deux brillants soleils; leurs regards
sont pleins de tendresse, leurs mouvements lents et doux; il semble que
l'Amour joue et voltige tout autour, que de-là il lance toutes les
flèches de son carquois, et qu'il enlève les coeurs. Le nez qui partage
également ce beau visage n'a pas un défaut que l'envie puisse lui
reprocher. Au-dessous, comme entre deux petites vallées, la bouche est
colorée d'un cinabre naturel; là, sont deux rangs de perles les plus
précieuses, que des lèvres charmantes renferment et découvrent
doucement; de-là, sortent des paroles caressantes qui adouciraient le
coeur le plus sauvage et le plus dur; là, se forme un doux souris qui
ouvre à son gré le paradis sur la terre.
«Son cou est blanc comme de la neige et son sein comme du lait; le cou
est rond, le sein large et relevé. Deux pommes à peine mûres (_acerbe_)
et faites d'ivoire, vont et viennent comme l'onde au bord du rivage,
quand un zéphyr agréable agite la mer. Argus même ne pourrait voir les
autres parties; mais on peut bien juger que ce qui est caché, répond à
ce qu'on voit paraître. Ses bras sont d'une juste proportion, et l'on
aperçoit souvent sa main blanche, un peu longue, mais étroite, où l'on
ne voit se former aucun noeud ni s'élever aucune veine.» Le peintre
n'oublie point, au bas de ce qu'il nomme cette auguste personne,
quoiqu'il n'y ait dans tout cela rien de très-auguste, un pied court,
sec et rondelet; et l'on ne sait trop à propos de quoi il termine tout
ce portrait d'un objet qui n'est point du tout angélique, par deux vers
qui sembleraient avoir été transportés d'ailleurs, tant ils ont peu de
rapport à ce qui précède. «Des traits angéliques et nés dans le ciel ne
se peuvent cacher sous aucun voile[628].»
[Note 628:
_Gli angelici sembianti nati in cielo
Non si ponno celar sotto alcun velo._ (St. 15.)]
Alcine enfin a un piége tendu dans toutes les parties d'elle-même, soit
qu'elle parle, qu'elle rie, qu'elle chante, ou qu'elle fasse quelques
pas. Il n'est pas étonnant que Roger qui en est si bien reçu, s'y laisse
prendre. Pour achever de le séduire, les plaisirs de la table ne sont
point oubliés. «A cette table, des cithares, des harpes, des lyres et
d'autres délicieux instruments faisaient retentir l'air d'alentour d'une
douce harmonie et de mélodieux accords; il n'y manquait ni des voix,
habiles à chanter les jouissances et les souffrances de l'amour, ni des
poëtes, qui représentaient dans leurs inventions les plus agréables
fantaisies.» De petits jeux succèdent à la bonne chère; enfin Roger est
conduit dans les appartements secrets, où Alcine vient l'enivrer de
toutes les délices de l'amour; et l'Arioste ne se refuse aucun détail de
leurs plaisirs[629]. Il peint ensuite l'emploi que ces deux amants
faisaient de leurs journées. «Souvent à table, toujours en fêtes, les
joutes, la lutte, le théâtre, le bain, la danse les amusent tour-à-tour.
Tantôt près des fontaines, à l'ombre des coteaux, ils lisent les propos
amoureux des anciens; tantôt dans les vallées couvertes d'ombre, et sur
les riantes collines, ils poursuivent les lièvres timides; tantôt suivis
de chiens rusés, ils font sortir avec bruit les faisans des chaumes et
des buissons; tantôt ils tendent aux grives, ou des lacets, ou de
souples gluaux, sur des genévriers odorants; et tantôt enfin, avec des
hameçons armés d'un appât, ou avec des filets, ils troublent les
poissons dans leur doux et secret asyle.»
[Note 629: St. 27, 28 et 29.]
C'est dans ce délicieux séjour que la sage Mélisse, cachée sous la
figure d'Atlant, va chercher Roger pour le faire rougir de son repos, et
le rendre à Bradamante et à la gloire[630]. Elle le trouve seul, au
moment où Alcine venait de le quitter, ce qu'elle faisait rarement. Il
goûtait la fraîcheur et la sérénité du matin, le long d'un clair
ruisseau, qui descendait d'une colline vers un petit lac limpide et d'un
agréable aspect. Ses vêtements pleins de mollesse et de délices,
respiraient la nonchalance et la volupté. Alcine, d'une main adroite, en
avait ourdi le tissu de soie et d'or. Un brillant collier des pierres
les plus riches descendait de son cou jusqu'au milieu de sa poitrine; un
cercle d'or poli entourait chacun de ses bras, qui avaient été ceux d'un
héros; un fil d'or en forme d'anneau lui avaient percé les deux
oreilles, d'où pendaient deux grosses perles, telles que les Arabes ni
les Indiens n'en possédèrent jamais. Ses cheveux bouclés étaient
humectés des parfums les plus rares et les plus précieux; tous ses
gestes exprimaient l'amour, comme s'il eût été habitué à servir des
femmes dans la délicieuse Valence; il n'y avait plus en lui de sain que
le nom; tout le reste était corrompu et plus que flétri[631].»
[Note 630: St. 51 et suiv.]
[Note 631:
_Non era in lui di sano altro che'l nome;
Corrotto tutto il resto, e più che mezzo._ (St. 55.)]
Surpris dans cette indigne parure, l'aspect seul de son ancien
gouverneur, du sage magicien Atlant le fait rougir; le discours noble et
sévère qu'il entend, lui rend déjà tout son courage; l'anneau qu'Atlant,
ou plutôt que Mélisse qui en a pris l'apparence lui met au doigt, fait
le reste et achève le désenchantement; il reprend ses armes, il suit son
guide et s'éloigne à grands pas. Alcine redevenue à ses yeux telle
qu'elle est, vieille, décrépite, objet de dégoût et d'horreur, ne peut
employer pour le retenir que la force; elle le fait poursuivre par ses
troupes, et monte elle-même sur sa flotte, mais inutilement[632]. La
fuite de Roger, son arrivée chez Logistille et tout le reste de cette
allégorie ingénieuse et morale n'ont plus aucun rapport avec l'objet qui
m'a fait revenir sur le poëme de l'Arioste; retournons maintenant à
celui du Tasse.
[Note 632: C. VIII.]
La description des jardins d'Armide est préparée par d'autres
descriptions; les deux chevaliers, chargés par Godefroy d'aller chercher
Renaud, apprennent d'un magicien, ami des chrétiens, comment ce héros
est tombé au pouvoir d'Armide. Ce récit, malgré ses défauts[633], est un
morceau charmant de poésie descriptive. Renaud arrive sur le fleuve
Oronte[634], à l'endroit où un bras de ce fleuve forme une île et se
rejoint ensuite à son lit. Une inscription qui lui promet dans cette île
des merveilles que le reste de l'univers ne lui offrirait pas, l'engage
à y passer dans une petite barque, seul et sans ses écuyers. «Il arrive;
ses regards curieux se portent avidement tout alentour, et il ne voit
rien que des grottes, des eaux, des fleurs, des arbres et des gazons; il
est prêt à croire qu'on s'est joué de lui; mais ce lieu est si agréable,
il y trouve tant d'attrait qu'il s'arrête. Il désarme son front et le
rafraîchit à la douce haleine d'un vent paisible[635].» Il s'endort aux
chants d'une syrène qui s'élève du sein des eaux[636]; Armide vient; son
bras, armé par la vengeance, est bientôt désarmé par l'amour; elle
enlève Renaud endormi, le place sur un char, et traverse avec lui les
airs.
[Note 633: Le défaut principal de cette narration est qu'elle
est mise dans la bouche d'un personnage qui ôte à une grande
partie des détails toute vraisemblance. Voyez ci-dessus, p. 354 et
suiv.]
[Note 634: C. XIV, st. 57.]
[Note 635: Comme Roger, en arrivant dans l'île d'Alcine.]
[Note 636: Voyez ci-dessus, p. 354.]
Quand les deux chevaliers chrétiens ont reçu des instructions sur la
route qu'ils doivent suivre pour trouver l'île où elle le retient dans
les délices[637], et sur les moyens qu'ils doivent employer pour rompre
le charme et délivrer le héros; lorsqu'après une navigation qui donne
lieu à des descriptions géographiques et à d'autres ornements riches et
variés, ils sont parvenus à l'une des îles fortunées où Armide a établi
son séjour, et qu'en gravissant la montagne dont son palais et ses
jardins occupent le sommet, ils ont vaincu les monstres qui leur en
disputaient l'accès, et les obstacles plus doux que leur ont opposés des
nymphes charmantes, ils pénètrent enfin dans cet immense et magnifique
palais, dont la forme est ronde et l'architecture admirable[638].
[Note 637: C. XV.]
[Note 638: C. XVI.]
Les jardins en occupent le centre, et l'on ne peut y pénétrer qu'à
travers un labyrinthe embarrassé de mille détours. Ce labyrinthe
rappelle à l'imagination du Tasse celui de Crète, et une comparaison
d'Ovide, qui imitait pour le moins aussi souvent que Virgile. «Tel que
le Méandre se joue entre des rives obliques et incertaines, et dans son
double cours, tantôt descend et tantôt remonte, il tourne une partie de
ses eaux vers la mer; et tandis qu'il vient, il se rencontre qui
retourne[639]:» tels, et plus inextricables encore, sont les détours de
ce labyrinthe, mais les deux chevaliers ont appris le secret de les
franchir. En empruntant ce qu'il y a d'ingénieux dans cette comparaison,
le Tasse y a pris de même ce qu'il y a de précieux et d'affecté[640]; il
n'avait point, il faut l'avouer, dans son propre génie de quoi se
garantir des séductions de celui d'Ovide; nous allons le voir encore s'y
laisser trop facilement entraîner.
[Note 639: St. 8. C'est la traduction presque littérale, mais
bien inférieure pour le style, de ces quatre vers des
_Métamorphoses_:
_Non secus ac liquidus Phrygiis Mæandrus in arvis
Ludit; et ambiguo lapsu refluitque, fluitque:
Occurrensque sibi venturas adspicit undas:
Et nunc ad fontes, nunc ad mare versus apertum
Incertas exercet aquas._ (Lib. VIII, v. 162.)]
[Note 640: Surtout ce vers:
_E mentre ei vien, se che ritorna, affronta._]
Sortis enfin des sinuosités du labyrinthe, les chevaliers voient se
développer devant eux l'aspect riant de ce beau jardin[641]. «Il leur
offre en un seul point de vue, des eaux dormantes, de mobiles et clairs
ruisseaux, des fleurs et des plantes variées, des gazons émaillés, des
coteaux éclairés du soleil, et des vallons couverts d'ombrages, et des
grottes et des forêts; et ce qui ajoute encore au prix et à la beauté de
ces ouvrages, c'est que l'art qui fait tout, est partout caché. Vous
croiriez, tant la négligence et la culture sont agréablement mélangées,
qu'il n'y a de naturel que les sites et les ornements. Il semble que
c'est un art de la nature qui prend plaisir à imiter, en se jouant, son
imitateur[642]. L'air est lui-même un effet de cet art magique, air doux
qui rend les arbres toujours fleuris; avec des fleurs éternelles, le
fruit dure éternellement, et tandis que l'une éclot, l'autre mûrit. Sur
le même tronc et entre les mêmes feuilles, la figue vieillit sur la
figue naissante; le nouveau fruit et l'ancien pendent à la même branche,
couverts de leurs écorces, l'une verte et l'autre dorée. Dans la partie
du jardin la plus exposée au soleil, la vigne tortueuse élève en rampant
le luxe de ses rameaux; couverte de bourgeons, elle porte ici des
grappes encore en fleurs, et là des grappes chargées d'or, de rubis, et
déjà même de nectar.»
[Note 641: St. 9.]
[Note 642:
_Arte laboratum nullâ, simulaverat artem
Ingenio natura suo_. (Ovide, _Métam._, l. III, v. 158.)