_Examen de la_ GERUSALEMME LIBERATA _du Tasse; Critiques qui en ont été
faites en Italie et en France; Défauts réels de ce poëme._
Tandis que nous avons erré dans le pays enchanté, mais vague, dans les
régions immenses, inégales et souvent entrecoupées, de la poésie
romanesque, j'ai cru, pour me guider moi-même plus sûrement, et pour ne
pas égarer ceux qui voyageaient avec moi, devoir les y conduire toujours
avec le fil de l'analyse. C'étaient le plus souvent pour eux des routes
nouvelles et inconnues; et si je puis me permettre une fois ce style
métaphorique, que je n'approuve pas toujours, lors même qu'il nous a
fallu entrer dans le labyrinthe délicieux et mille fois parcouru, où le
génie de l'Arioste a semé tant de merveilles, mais dont il a tant
multiplié les détours, j'ai cru plus nécessaire que jamais d'employer ce
fil secourable. Maintenant que nous devons marcher dans des plaines
vastes encore, et agréablement variées, mais circonscrites, où s'élève
un édifice régulier, je crois pouvoir suivre un autre plan. Un des
grands avantages du poëme héroïque, soumis aux règles de l'unité, c'est
que l'esprit en parcourt l'étendue sans embarras, et qu'il s'en retrace
facilement et nettement le souvenir.
De tous les poëmes héroïques écrits dans d'autres langues que la nôtre,
(et il faut avouer que notre langue ne fournit pas beaucoup d'objets de
comparaison), le plus connu en France est la _Jérusalem délivrée_. Ceux
qui, parmi nous, cultivent la langue dans laquelle cet ouvrage est écrit
le prennent ordinairement pour le dernier terme et le _nec plus ultrà_
de leurs études. Le Tasse est un des cinq ou six auteurs auxquels
s'étend communément notre érudition italienne. Trois différentes
traductions, dont l'une est peut-être aussi bonne qu'une traduction en
prose puisse l'être[476], ont tellement popularisé parmi nous l'action,
la marche, les riches détails et les belles proportions de ce poëme,
qu'il est connu du moins sous ces rapports essentiels, de ceux mêmes à
qui la langue dont il est un des chefs-d'oeuvre est étrangère. Je me
dispenserai donc cette fois d'une analyse suivie. Celle que je ferai
sera fondue dans des discussions que je crois plus intéressantes pour
nous. On sait assez généralement ce que ce poëme contient; mais on a
long-temps disputé, et l'on dispute encore sur ce qu'il vaut. Retracer
ici un plan, dont au moins les masses principales sont dans tous les
esprits, serait, à ce qu'il me semble, un travail d'assez peu de fruit;
chercher, de bonne foi, à tirer de tant d'opinions diverses l'opinion
que l'on doit avoir, me paraît plus important et plus utile.
[Note 476: Je ne parle point de trois essais presque également
malheureux, qui ont été faits assez récemment, d'une traduction en
vers. La _Jérusalem délivrée_ serait peu connue en France, si elle
ne l'eût été que par ce moyen.]
J'ai parlé, dans la Vie du Tasse, des querelles dont la _Jérusalem
délivrée_ fut l'objet. J'ai dit dans quelles tristes circonstances elles
lui furent suscitées, l'emportement que l'on y mit, et le calme
philosophique que le Tasse garda dans ses réponses; je reviendrai
maintenant avec quelque détail sur ce point d'histoire littéraire. Sans
vouloir soutenir les jugements sévères qui ont été portés de lui dans
notre pays, il est bon de rappeler aux Italiens eux-mêmes la manière
dont il fut traité dans le sien.
Quand son poëme parut, celui de l'Arioste jouissait de la réputation la
plus haute et la plus unanime. Tous les poëtes le prenaient pour modèle,
et ne faisaient que de vains efforts pour l'imiter. Le jeune _Torquato_
sentit bien que s'il pouvait égaler ce poëte, ce ne serait pas en
suivant la même route que lui; il sentit que toute la perfection dont le
roman épique est susceptible, était dans le _Roland furieux_, mais que
l'épopée héroïque, l'épopée d'Homère et de Virgile restait encore à
tenter aux muses toscanes, après l'infructueux essai du _Trissino_; et
il espéra se tirer avec honneur de cette tentative hardie. Il admirait
sincèrement l'Arioste, et n'avait ni l'espoir, ni le désir de le
déposséder de sa place, mais il était poursuivi nuit et jour par celui
de s'en faire une égale, dans un genre qu'il regardait comme supérieur.
C'est ce qu'il avoua lui-même dans une lettre à Horace Arioste. Ce jeune
neveu du grand poëte avait publié des stances où il louait excessivement
le Tasse; il le nommait le premier des poëtes; il bannissait même du
Parnasse tous ses rivaux, et le reconnaissait pour le seul poëte digne
de ce nom. «Cette couronne que vous voulez me donner, lui écrivit le
Tasse[477], le jugement des savants, celui des gens du monde et le mien
même, l'ont déjà placée sur les cheveux de ce poëte à qui le sang vous
lie, et auquel il serait plus difficile de l'arracher que d'ôter à
Hercule sa massue. Oserez-vous étendre la main sur cette chevelure
vénérable? Voudrez-vous être, non-seulement un juge téméraire, mais un
neveu impie? Et qui pourrait recevoir avec plaisir d'une main coupable
et souillée d'un pareil crime, la marque d'honneur et l'ornement de sa
vertu! Je ne la recevrais pas de vous; je n'oserais non plus m'en saisir
moi-même: je ne porte pas si haut mes désirs.
[Note 477: _Lettere poetiche_, Nº. 47, Modène, 16 janvier
1577.]
«Ce fameux Grec[478], vainqueur de Xercès, disait qu'il était souvent
réveillé par le souvenir des trophées de Miltiade. Ce n'était pas qu'il
eût le projet de les détruire; mais il désirait en élever pour sa
gloire, qui fussent égaux ou semblables à ceux de ce général. Je ne
nierai point que les couronnes toujours florissantes d'Homère (je parle
de votre Homère ferrarais), ne m'aient fait passer bien des nuits sans
sommeil, non que j'aye jamais eu le désir de les dépouiller de leurs
fleurs ou de leurs feuilles, mais peut-être par l'extrême envie d'en
acquérir d'autres qui fussent, sinon égales, sinon semblables, du moins
faites pour conserver long-temps leur verdure, sans craindre les glaces
de la mort. Tel a été le but de mes longues veilles. Si je puis
l'atteindre, je regarderai comme bien employée toute la peine que j'ai
prise; sinon, je me consolerai par l'exemple de tant d'hommes fameux,
qui ne se sont point fait une honte de succomber dans de grandes
entreprises.....
[Note 478: Thémistocle.]
«Dans les luttes et les exercices du corps, on propose des prix,
non-seulement aux premiers, mais aux seconds et aux troisièmes. On donne
un taureau à Entelle qui a remporté la victoire; mais Darès reçoit une
épée et un casque superbe pour se consoler de sa défaite[479]. Pourquoi
dans les combats de l'esprit, où s'il est glorieux de vaincre, il n'y a
pourtant aucune bonté à être vaincu, ne proposerait-on pas de même
plusieurs prix? Ce n'est pas que je veuille descendre dans la carrière
comme ce Darès qui, la tête haute et se préparant au combat, montre ses
larges épaules et agite dans l'air ses bras nerveux[480]. Loin de moi
cet orgueil et cette confiance de jeune homme! Que votre vieux Entelle
reste assis; qu'il se repose; je ne veux point, par un importun défi, le
forcer à se lever de sa place. Je l'honore, je m'incline devant lui, je
l'appelle hautement mon père, mon maître, mon seigneur: je lui donne
tous les titres les plus honorables que puissent me dicter l'affection
et le respect: mais si c'est un autre qui veut lui disputer sa couronne,
ou si lui-même veut combattre encore pour être encore vainqueur, je me
mêle parmi les combattants, et je dis, comme Mnesthée dans la course des
vaisseaux troyens: Je ne demande point le premier prix; je n'espère pas
vaincre; et cependant plût aux Dieux! mais que Neptune accorde à son gré
la victoire: n'ayons du moins pas la honte de rentrer le dernier au
port[481]!
[Note 479: _Ensem, atque insignem galeam, solatia victo._.
(_Æneid._, l. V.)]
[Note 480:
_Caput altum in prælia tollit;
Ostendit humeros latos, alternaque jactat
Bracchia protendens._ (_Ibid._)]
[Note 481:
_Non jam prima peto, Mnestheus, neque vencere certo,
Quanquam ô! sed superent quibus hoc, Neptune, dedisti:
Extremos pudeat rediisse._ (_Æneid._, l. V.)]
«Qui peut taxer d'orgueil ce désir modeste? Qui pourra me refuser le
prix qui fut accordé à Mnesthée? Je veux dire une cuirasse, prix bien
convenable à mes besoins, et capable de me défendre contre les armes de
la méchanceté et de l'envie. Que l'on couvre de lauriers la tête de
votre Cléanthe, et que la voix du hérault le proclame vainqueur. Ce
triomphe ne manquera pas de trompette, puisque la Renommée en fait
l'office; mais s'il en était besoin, je m'offrirais moi-même. Quoique je
n'aie pas la voix de Stentor, j'espérerais pourtant parler assez haut
pour me faire entendre de tout le pays que l'Apennin partage et
qu'environnent la mer et les Alpes, etc.»
Malgré cette protestation qui ne resta point secrète, malgré le soin que
le Tasse avait pris de suivre une route entièrement opposée à celle de
l'Arioste, ses ennemis l'accusèrent d'avoir eu la présomption de lutter
contre lui. Ce fut bien pis quand le dialogue de _Camillo Pellegrino_,
sur la poésie épique eut paru, et qu'il eut ouvertement placé le Tasse
au-dessus de l'Arioste. L'académie de _la Crusca_ venait de s'établir à
Florence[482]; elle devait être un jour en Italie l'arbitre suprême du
goût et du langage; mais elle ne l'était pas encore. Du reste, le nom
qu'elle avait pris et les noms plus singuliers que ses académiciens
s'étaient donnés n'avaient rien de plus extraordinaire que ceux de la
plupart des autres académies italiennes, qui naissaient alors de toutes
parts. Il y en avait plusieurs à Florence même, celles des _Lucides_,
des _Obscurs_, des _Transformés_, des _Enflammés_, des _Humides_, des
_Immobiles_, des _Altérés_, etc. Chacun des académiciens prenait un nom
analogue à celui de l'académie dont il était membre. Les académiciens de
_la Crusca_, tirèrent donc leurs noms académiques de tout ce qui sert à
l'exploitation du blé, de la farine, à la préparation du pain[483]; les
actes de cette société littéraire furent écrits en style de boulangerie
et de moulin. On en voit un exemple dans l'affaire même du Tasse.
L'académie avait examiné le dialogue de _Camillo Pellegrino_, avait
chargé son secrétaire d'y répondre pour elle, et dans cette réponse, de
prendre vivement la défense de l'Arioste et de critiquer non moins
vivement le Tasse, que l'auteur du dialogue avait osé lui préférer.
C'était là le fait, mais ce n'est point ainsi que le secrétaire le
rapporte, dans le préambule de cette réponse faite au nom de l'académie.
Ce secrétaire[484] s'exprime littéralement en ces termes, dans son
curieux procès-verbal[485].
[Note 482: Fondée en 1582, c'est au commencement de 1583 que
parut son premier écrit contre le Tasse.]
[Note 483: Voyez ci-dessus, p. 262 et 263, note 2.]
[Note 484: _Bastiano de' Rossi_, nommé dans l'académie
l'_Inferigno_, ou le pain bis.]
[Note 485: Je n'ai cru devoir rien changer, ni à ceci, ni à ce
qui précède, ni à ce qui va suivre sur l'académie de _la Crusca_,
quoiqu'elle vienne d'être rétablie par un décret de l'Empereur et
Roi, que S. M. ait eu pour moi l'extrême indulgence de m'y nommer
associé correspondant, et que j'aie reçu, à ce sujet, de
l'académie, la lettre d'adoption la plus obligeante. Cette
distinction, d'autant plus flatteuse qu'elle était inattendue, et
que je suis le seul Français à qui S. M. ait daigné l'accorder, ne
change rien à mes devoirs d'historien. La nouvelle académie n'est
nullement responsable de la seule erreur grave que l'on reproche à
l'ancienne; et je ne puis craindre de blesser ceux dont je tiens à
grand honneur d'être le confrère, en rappelant, comme ces devoirs
m'y obligent, une faute de leurs premiers prédécesseurs, reconnue
par tout ce qu'il y eut ensuite de plus distingué dans cette
illustre compagnie, et expiée par de longs regrets.]
«Notre académie, qui n'a pris, comme on sait, le titre de _la Crusca_
que parce qu'elle _blutte_[486] _la farine_ qu'on lui présente de temps
en temps pour en séparer _le son_[487], se trouvant l'autre jour en
grand nombre, selon sa coutume, dans le lieu de sa résidence, et ayant
appris de son _concierge_[488] qu'on avait laissé quelques jours
auparavant, un petit _sac de farine_ pour qu'il fût passé par _le
bluttoir_[489], elle le fit aussitôt apporter devant elle par _les
garçons de son fermier_[490]. Ayant lu dans le _Laissez passer_[491],
qui était cousu dessus, le nom de _Camillo Pellegrino_, elle fit _délier
l'ouverture du sac_[492], et les censeurs y ayant ensuite donné un
coup-d'oeil, elle ordonna à ses agents d'en prendre sur-le-champ _la
mesure et le poids_, et d'enregistrer l'un et l'autre avec le _Laissez
passer_, sur le livre des comptes. Cela fut fait promptement; et par
ordre de l'archiconsul (c'était le titre du président de l'académie);
_la farine_ fut en peu de temps _sassée par le bluttoir_[493], et _le
son_ en fut suffisamment séparé. D'après nos priviléges, lorsqu'il sort
de cette opération la moitié plus _de son_ que de _farine_, celle-ci
reste à l'académie; l'autre, c'est-à-dire _le son_ demeure au
propriétaire, et tout au rebours dans le cas contraire. Or dans ce
_bluttage_[494] la quantité _du son_ qui est sorti étant supérieure de
trois quarts, _la farine_ fut, en conséquence, confisquée au profit de
notre _cellier_[495]. Les censeurs jugeant qu'elle avait un peu plus que
moins d'_amertume_[496], à cause des _lupins_, ou de quelque autre chose
qu'on avait mêlée avec _le grain_, les académiciens ne voulurent pas
qu'on la confondît avec la nôtre, ni même qu'on la gardât à part dans
_le cellier_: ils ordonnèrent qu'elle fût _mise sur la place_[497], et
pour que personne ne pût se plaindre de ladite _amertume_, j'eus ordre
d'_attacher cette paperasse sur le sac_[498]; j'obéis sans délai et je
la publie dans une forme authentique. Je préviens en même temps les gens
sages que cette _marchandise_, quelle qu'elle soit, n'a point été
_recueillie sur nos terres_, et que _le goût_ qui vient du _grain_ même,
ne peut être changé, ni par _la meule_, ni par _le tamis_[499].»
[Note 486: _Per l'abburattare ch'ella fa_, etc.]
[Note 487: _La crusca._]
[Note 488: _Dal sua Massajo._]
[Note 489: _Un sacchetto di farina perchè si passasse per lo
frullone._]
[Note 490: _Per li sergenti del suo Castaldo._]
[Note 491: _Nella bulletta che vi era cucita sopra._]
[Note 492: _Fatto scioglier la bocca al sacco._]
[Note 493: _Stacciata dallo frullone._]
[Note 494: _In questo abburatamento._]
[Note 495: _Nostra canova._]
[Note 496: _Dell'amarognolo_, mot qui ne se trouve point dans
le vocabulaire de _la Crusca_.]
[Note 497: _Che si mettesse in piazza._]
[Note 498: _Le dovessi appiccar sopra questo presente
scartabello._]
[Note 499: _E che il sapore che vien del grano, nè dalla
macine nè dallo staccio non può esser mutato._]
Voilà certainement un singulier style académique. C'était une
plaisanterie; mais elle n'était pas de bon goût, et ce préambule
suffisait pour ôter tout crédit à la critique. Il est vrai que ce n'est
pas ainsi que cette critique même est écrite. _L'Inferigno_ n'en fut pas
le rédacteur; ce fut _l'Infarinato_, ou le chevalier _Lionardo
Salviati_. Il y répond à chaque assertion, à chaque phrase du dialogue
de _Pellegrino_, par des décisions contradictoires, souvent tranchantes
et absolues, quelquefois spirituelles, mais, souvent aussi, dures,
injustes, pleines d'amertume et de fiel contre le Tasse, hérissées de
figures et d'expressions recherchées, qui ne valent pas beaucoup mieux
que les métaphores de la farine et du moulin.
«La _Jérusalem_, y est-il dit[500], loin d'être un poëme, n'est qu'une
compilation sèche et froide; l'unité qui y règne est mince et pauvre,
comme celle d'un dortoir de moines, tandis que l'unité du _Roland
furieux_ ressemble à celle d'un immense palais, dont la longueur, la
largeur et la hauteur sont proportionnées. (Notez que le critique ne
manque pas de donner ici une ample énumération de toutes les beautés de
ce palais. Il y trouve une cour au milieu, entourée de galeries, ensuite
plusieurs étages, partagés en salles, cuisine et appartements, et dans
chaque appartement plusieurs chambres; ensuite des corridors, des
terrasses, des caves, des écuries et un jardin avec toutes ses
dépendances. Il conclut que tout cela est plus difficile à bâtir qu'un
dortoir.) Le plan du Tasse, dit-il ailleurs, est comme une petite
maisonnette étroite et disproportionnée, beaucoup trop basse pour sa
longueur, bâtie sur de vieux murs, ou plutôt rapetassée comme ces
greniers qu'on voit aujourd'hui dans Rome sur les débris des superbes
thermes de Dioclétien. L'auteur n'a fait que rédiger en vers italiens
des histoires écrites en diverses langues; il n'est donc pas poëte, mais
simple rédacteur en vers d'une histoire qui n'est pas de lui; et cette
histoire a tout aussi bon air avec les entraves qu'il lui a données,
qu'aurait la métaphysique en chanson à danser. Le poëme de l'Arioste est
une toile grande et magnifique, celui du Tasse est moins une toile qu'un
ruban, ou ce qu'on appelle à Naples une Zagarelle; et, s'il se fâche de
la comparaison, on lui dira que sa toile est si longue et si étroite,
qu'elle est moins un ruban qu'un fil[501].
[Note 500: Tout ce qui suit est fidèlement extrait des
réponses faites, article par article, au dialogue de _Pellegrino_,
dans l'écrit publié par l'_Infarinato_, au nom de l'académie.]
[Note 501: Ce dernier trait est dans la réplique à l'apologie
du Tasse, mais non dans la première critique.]
«Dans ce poëme, s'il mérite qu'on lui en donne le nom, les expressions
sont tellement contournées, âpres, forcées, désagréables, qu'on a peine
à les comprendre. L'Arioste réunit ensemble la brièveté et la clarté;
quand à la brièveté du Tasse, c'est plutôt resserrement, ou constipation
qu'il faut l'appeler. S'il voulait être bref, il ne devait donc pas
faire tant de bavardages sur des choses impertinentes, hors de propos,
et si propres à tourmenter ceux qui l'écoutent, qu'ils aimeraient
presque autant avoir la question. Ce poëme raboteux, escarpé,
non-seulement dépourvu de clarté, mais enseveli dans une obscurité
profonde, n'est dans aucun endroit écrit avec énergie, dans aucun
endroit capable, on ne dit pas d'exciter, mais d'effleurer les passions,
dans aucun endroit sans fatigue, sans ennui, sans dégoût; rempli de mots
pédantesques, étrangers ou lombards, qui, pour la plupart, ne sont pas
des mots, mais des barbarismes, etc.»
On se persuade à peine aujourd'hui qu'on ait osé parler ainsi du Tasse
et de son poëme, au nom de toute une académie, à la face de l'Italie
entière. Aussi, avant même que le Tasse eût répondu à cette attaque
indécente, le public s'était déjà prononcé pour lui. Son _Apologie_ qui
parut peu de temps après, et qu'il écrivit dans les souffrances et dans
la captivité, confondit ses adversaires et acheva de lui gagner tous les
suffrages. Les académiciens avaient mêlé son père dans leurs critiques,
et avaient aussi durement traité l'_Amadis_ que la _Jérusalem_. C'est
de-là que le Tasse, qui avait été un fils si tendre et si respectueux,
prend son texte pour leur répondre. J'opposerai ici le début de cette
belle et éloquente réponse[502] à ce que j'ai extrait de la critique. On
en sentira mieux quel avantage les principes de la philosophie et les
affections morales donnent dans ces sortes de combats.
[Note 502: Ce n'est pas exactement le début; mais il n'y a
auparavant qu'une espèce de prologue ou de préambule.]
«Dans tout ce que mes adversaires ont écrit, dit le Tasse, rien ne m'a
tant choqué que ce qui regarde mon père; je lui cède volontiers dans
tous les genres de poésie et je ne puis souffrir que dans aucun de ces
genres on mette quelqu'un au-dessus de lui. Il doit donc m'être permis
de prendre sa défense. Je ne dirai pas qu'elle me soit ordonnée par les
lois d'Athènes ou par celles de Rome, mais par les lois de la nature,
qui sont éternelles, que nulle volonté ne peut changer, et qui ne
perdent rien de leur autorité par les révolutions des royaumes et des
empires. Si les lois naturelles qui appartiennent à la sépulture des
morts doivent être au-dessus des commandements des rois et des princes,
à plus forte raison celles qui ont pour but l'éternelle durée de
l'honneur et de la gloire, qu'on regarde comme la vie de ceux qui ne
sont plus. On peut dire que mon père, mort dans le tombeau, est vivant
dans son poëme. Vouloir l'y attaquer, c'est donc tâcher de lui donner la
mort une seconde fois. C'est l'offenser que de le mettre au-dessous de
qui que ce soit dans le même genre, et particulièrement, comme on l'a
osé faire, au-dessous du _Pulci_ et du _Bojardo_. Il leur est tellement
supérieur, quant à l'élocution et aux beautés poétiques, qu'il était
impossible au censeur de prononcer d'une manière plus hardie un plus
faux jugement.»
Après cet exorde, il entre dans de longs détails relativement à son père
et au poëme d'Amadis. Il le défend avec chaleur par des faits, des
raisonnements et des comparaisons. Il prétend même démontrer que
plusieurs parties de ce poëme sont préférables à plusieurs du _Roland
furieux_. Si l'on peut l'accuser ici d'une prévention trop forte, à qui
sera-t-elle pardonnable, si ce n'est à un fils? Il vient ensuite à ce
qui le regarde lui-même. Il paraît irrésolu sur le parti qu'il doit
prendre. «D'un côté, dit-il, les critiques d'hommes aussi remplis
d'esprit et de sagesse que le sont les académiciens de Florence doivent
être prises comme des avertissements et des corrections; de l'autre, il
me paraît que je n'aurai défendu qu'imparfaitement mon père, si je ne
prends la défense d'un fils qu'il aimait beaucoup plus que ses ouvrages,
et d'un poëme qui lui était également cher; car je suis certain que s'il
consentait à être surpassé par quelqu'un, il ne voulait du moins l'être
que par moi. Ici, selon l'usage des poëtes, j'invoque la mémoire et
celui qui me l'a donnée avec l'intelligence, lorsqu'il anima ce corps
périssable et pour ainsi dire étranger, et j'atteste que dans les
dernières années de la vie de mon père, étant l'un et l'autre dans
l'appartement que lui avait donné le duc de Mantoue, il me dit que
l'attachement qu'il avait pour moi lui avait fait oublier celui qu'il
avait autrefois pour son poëme, qu'ainsi aucune gloire au monde, aucune
éternité de renommée ne pouvait lui être aussi chère que ma vie, et que
rien ne pouvait lui faire plus de plaisir que ma réputation. Je ne dois
donc pas souffrir que l'on attaque le jugement de mon père, en attaquant
mes ouvrages. Que dois-je faire? mes amis, conseillez-moi.»
Ici commence le dialogue, car c'est aussi dans cette forme, qui lui
était très-familière, qu'il se défend contre les censeurs du dialogue de
_Pellegrino_ et les siens. Ses amis, comme de raison, lui conseillent de
répondre, et de faire briller dans cette occasion la finesse et
l'étendue de son esprit. «Dans cet âge fort éloigné de l'enfance, je ne
dois pas, reprend-il, rechercher la réputation d'homme d'esprit, mais
plutôt celle d'un homme qui connaît ses défauts, et qui juge les autres
et soi-même sans passion. Comment oserais-je enlever à mon censeur ce
rôle de juge qu'il prend à la fin de son ouvrage, avec tant de douceur
et d'humanité, pour m'en revêtir moi-même injustement? Soyez donc plutôt
mes juges. Je parlerai non pour moi, mais pour l'honneur des anciens
maîtres de la poésie et des plus grands poëtes, pour la vérité même,
dont l'autorité est plus respectable que la leur; et j'en parlerai, non
comme juge, mais comme simple défenseur, etc.»
Tel est, en général, le ton de modération et de sagesse qui règne dans
cette apologie. La réplique violente de l'_Infarinato_[503] en fit
encore mieux ressortir le mérite. D'ailleurs le poëme qui était ainsi
attaqué et défendu parlait assez pour sa propre défense. Mis au premier
rang dans quelques parties de l'Italie, il le partagea bientôt dans
presque toutes, et ne fut placé dans aucune au-dessous du second. Les
plus instruits et les plus sages s'abstinrent de prononcer entre le
Tasse et l'Arioste. En effet, leur plan, leur génie et leur style sont
si différents, qu'il ne reste pour ainsi dire aucun point de
comparaison. L'un est plus vaste, l'autre est plus régulier; l'un plus
fécond, l'autre plus sage; le premier plus facile et plus varié, le
second plus sublime et plus égal. On remplirait deux pages de ces
oppositions, dont le résultat serait le même qu'on peut tirer avant de
les faire, c'est que, sur deux lignes diverses, ils sont tous deux les
premiers. C'est ce qu'Horace Arioste eut le bon esprit de voir et
d'écrire dans le plus fort de la dispute, quoiqu'intéressé par son nom
et par les liens du sang à prendre un autre parti. C'est que Métastase,
dont le nom rappelle un poëte célèbre et un excellent esprit, a vu et
écrit depuis, en avouant cependant que s'il n'osait prendre sur lui de
prononcer entre ces deux grands hommes, la prévention naturelle et
peut-être excessive qu'il avait toujours eue pour l'ordre, l'exactitude
et la méthode, le faisait pencher en faveur du Tasse. «Si Apollon,
ajoute-t-il avec une modestie charmante, se mettait un jour en
fantaisie, pour mieux montrer sa puissance, de faire de moi un grand
poëte, et m'ordonnait de lui déclarer librement auquel de ces deux
fameux poëmes je voudrais que ressemblât celui qu'il promettrait de me
dicter, j'hésiterais certainement beaucoup dans mon choix, mais je sens
qu'à la fin ce goût pour l'ordre, l'exactitude et la méthode, me
déciderait pour le _Godefroy_[504].»
[Note 503: Voy. ci-dessus, p. 265.]
[Note 504: _Lettera a Domenico Diodati giureconsulto
napoletano_.]
Le savant et judicieux Tiraboschi s'abstient de même de prononcer en
général, entre ces deux illustres rivaux, et dit plus positivement les
raisons, tirées de la nature opposée de leurs ouvrages, qui rendent
toute comparaison frivole, et tout jugement impossible. Après avoir cité
la modeste et ingénieuse conclusion de Métastase, il donne aussi la
sienne, qui est toute contraire, mais où il n'a mis ni moins de
modestie, ni moins d'esprit. «Moi, dit-il, qui suis si inférieur à ce
grand homme (il est à remarquer que cela fut écrit du vivant de
Métastase), je répondrais peut-être à Apollon avec plus de courage, et
ma réponse serait un peu différente. S'il m'invitait à écrire un poëme
épique, je le prierais de me faire ressembler au Tasse; s'il m'engageait
à en entreprendre un poëme romanesque, je le prierais de faire de moi
un autre Arioste; s'il me demandait, en général, duquel de ces deux
poëtes je désirerais être l'égal par un talent naturel pour la poésie,
je commencerais par demander pardon au Tasse, mais ce serait le talent
de l'Arioste que je prierais ce dieu de m'accorder[505].»
[Note 505: _Stor. della Letter. ital._, t. VII, part. III, p.
120.]
Ce ton est un peu différent de celui des premiers critiques. Ni de leur
temps, ni depuis, personne n'a osé s'exprimer sur le Tasse comme ils le
firent alors. Il en faut excepter un homme devenu depuis très-célèbre
dans les sciences, qui était alors fort jeune, et ne prévoyait sans
doute encore ni sa future célébrité, ni ses malheurs: c'est le grand
Galilée. Professeur de mathématiques à vingt-six ans dans l'université
de Pise, il ne négligeait point les études littéraires qui avaient eu
ses premières amours; la philologie, ou la science du langage, faisait
ses délices: il aimait beaucoup les vers et en faisait lui-même; entre
les poëtes italiens, il était surtout passionné pour l'Arioste, et l'on
assure qu'il le savait par coeur tout entier. En 1590, temps où la
captivité du Tasse était finie, mais où les querelles, dont la
_Jérusalem délivrée_ était l'objet, duraient encore, Galilée écrivit
pour son amusement une critique extrêmement vive de ce poëme. Il n'y mit
sans doute aucune importance, car il prit si peu de soin de son
manuscrit, qu'on ne l'a retrouvé que depuis peu d'années. Cet opuscule
intéressant par son objet, par son auteur et par sa piquante
originalité, fut imprimé pour la première fois en 1793[506]. Quand on
aime le Tasse, on ne lit point sans être souvent choqué du ton que prend
avec lui le jeune professeur; mais le fond en est très-bon, quoique les
critiques soient souvent excessives. Elles tombent également sur le
style, sur les inventions, la conduite et les caractères. La plus grande
partie des jugements est saine et conforme aux lois du goût; il est à
croire seulement que si l'auteur les avoit publiés lui-même il en eût
adouci la forme, et qu'il se fût borné à des critiques particulières,
sans en tirer contre le génie et le talent d'un grand poëte, des
conséquences fausses et injustes.
[Note 506: _Considerazioni al Tasso di Galileo Galilei_, etc.,
Venise, 1793, in-12.]
Dès la première stance du poëme, il prononce que l'un des défauts les
plus ordinaires du Tasse, est qu'il paraît souvent manquer de matière,
qu'il est obligé de coudre ensemble des pensées qui n'ont entr'elles
aucune liaison, aucun rapport, et que cela naît en lui d'une grande
sécheresse de veine poétique et d'une grande pauvreté d'idées. «Je reste
quelquefois, dit-il ailleurs, tout étourdi en voyant les sottes choses
que ce poëte se met à décrire.» Et ailleurs encore[507]: «Il m'a
toujours paru que ce poëte était mesquin, pauvre, misérable au-delà de
toute expression, tandis que l'Arioste est riche, magnifique et
admirable.» Il fait ici une comparaison figurée, dans le genre de celles
des académiciens de Florence: «En considérant, dit il, les actions et
les fables de ce poëme, je crois pénétrer dans le petit cabinet d'un
petit curieux qui a pris plaisir à l'orner de choses qui ont quelque
prix par leur antiquité ou autrement, mais qui ne sont cependant au fond
que de petites choses (_coselline_), comme un crabe pétrifié, un
caméléon desséché, une mouche ou une araignée dans un morceau d'ambre,
quelqu'une de ces poupées, de ces _fantoccini_ de terre que l'on dit
trouvées dans les tombeaux de l'Égypte, ou, s'il s'agit de peinture,
quelque petite ébauche du _Baccio Bandinelli_, ou du _Parmesan_, ou
autres petites choses pareilles. Au contraire, lorsque j'entre dans le
_Roland furieux_, je vois s'ouvrir un grand garde-meuble, une tribune
immense, une galerie royale ornée de cent statues antiques des plus
célèbres sculpteurs, d'autant de tableaux des meilleurs peintres, avec
un grand nombre de vases, de cristaux, d'agathes, de lapis-lazuli, et
d'autres pierres fines, remplie enfin d'objets rares, précieux,
merveilleux et de la plus haute excellence, etc.»
[Note 507: P. 33.]
Du reste, le ton général de cette critique est non-seulement libre, mais
dérisoire et moqueur. L'auteur apostrophe les personnages qui agissent
ou parlent dans le poëme, pour tourner en ridicule leurs actions et
leurs discours. Il ne fait surtout aucune grâce à _madonna Armida_,
qu'il traite non-seulement comme une franche coquette, mais comme une
coureuse des rues et une fille du coin; il apostrophe aussi le poëte, et
ne lui épargne pas les mauvaises plaisanteries, qui sont même
quelquefois mauvaises dans plus d'un sens, comme lorsqu'il lui dit: «Eh!
_signor Tasso_, vous n'y entendez rien; vous barbouillerez beaucoup de
papier, et ne ferez que de la bouillie pour les chats[508].» Son style,
très-pur et très-toscan, est plein de ces expressions proverbiales, de
ces jeux de mots, de ces quolibets, ou _riboboli_ florentins, dont il
faut avoir fait une étude particulière pour les bien entendre. Il y en a
même de gaillards, et d'un genre d'équivoque qui paraîtrait fort étrange
en France dans un professeur de mathématiques, et qu'on ne pardonnerait
même pas à un autre professeur de répéter. En un mot, c'est l'ouvrage
d'un jeune homme, mais à toutes ces bizarreries près, moins choquantes
dans son pays, dans sa langue et dans son siècle, c'est l'ouvrage d'un
jeune homme plein d'esprit, de goût et de saine littérature, qui joue
avec sa plume, se parle pour ainsi dire à lui-même, et ne se croit pas
soumis aux strictes lois de la décence, de la politesse et des égards.
S'il avait toujours écrit sur ces matières, il n'aurait pas eu tant de
gloire; mais aussi l'Inquisition n'aurait pas troublé et menacé sa vie,
pour avoir soutenu le premier que la terre tourne autour du soleil; et
la terre n'en tournerait pas moins.
[Note 508: En italien, _una paniccia da cani_ (p. 29); mais
chiens ou chats, l'un ne vaut pas mieux que l'autre.]
Le sort de _la Jérusalem_ fut d'abord en quelque sorte plus heureux en
France qu'en Italie. Quoiqu'elle n'y fût connue encore que par de
mauvaises traductions, elle excita beaucoup d'enthousiasme. On la mit
bientôt de pair avec l'_Iliade_ et l'_Énéide_; et vers le milieu du
grand siècle, il devint enfin du bon air de la mettre au-dessus.
Boileau, qui veillait alors aux intérêts du goût, avec la vigilance d'un
magistrat et les lumières d'un législateur, s'éleva fortement contre ce
qu'il regardait comme une hérésie, et la foudroya d'un seul vers, que
bien des gens ne lui ont point pardonné:
Tous les jours à la cour un sot de qualité
Peut juger de travers avec impunité,
A Malherbe, à Racan préférer Théophile,
Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile[509].
[Note 509: Satire IX.]
Je ne rappellerai point tout ce qu'on dit alors contre ce vers, ni ce
qu'on a dit depuis et surtout de nos jours. Il était devenu un mot de
ralliement pour les ennemis de Boileau, dans un temps, où, à la honte de
la littérature française, on se faisait gloire de l'être. Plusieurs
d'entre eux, qui peut-être entendaient assez médiocrement le Tasse,
accusaient Boileau de ne l'avoir pas entendu, et se prévalaient contre
lui de cet adage de Quintilien: _Il ne faut juger les grands hommes
qu'avec modestie et retenue, de peur de condamner ce que l'on n'entend
pas._ Ce précepte est assurément de la plus grande sagesse; mais voici
quelque chose d'embarrassant: c'est qu'aux yeux des gens de goût,
Boileau est lui-même un de ces grands hommes qu'il n'est plus permis de
juger légèrement, sans courir le même risque dont Quintilien a voulu
nous garantir. Tâchons, pour y échapper, de bien saisir le sens de cette
expression, et dans la crainte de nous laisser conduire à des guides
prévenus ou infidèles, ne choisissons pour expliquer Boileau d'autre
interprète que lui-même.
Plusieurs années après, dans son _Art poétique_, étant revenu à parler
du Tasse, il en parla plus modérément. Cela est amené dans le troisième
chant (car Despréaux se donnait la peine d'enchaîner ses idées et de
conduire d'un sujet à l'autre par des transitions naturelles), cela est
amené par le conseil qu'il donne de ne pas substituer dans l'épopée, aux
fictions de la mythologie, _les mystères terribles_ du christianisme.
Je sais que cette opinion peut être examinée sous le double point de vue
de la poésie et de la religion, que quoi qu'en aient dit des hommes à
imagination, qui ne sont pas poëtes, et de nouveaux docteurs en religion
que les hommes religieux récusent, on pourrait soutenir par d'assez
bonnes raisons, sous ce double rapport, l'opinion de Despréaux; mais ce
n'est point de cela qu'il est question: revenons à cette opinion même.
Il insiste, pour la soutenir, sur la triste figure que font les diables
dans un poëme:
Et quel objet enfin à présenter aux yeux
Que le Diable toujours hurlant contre les cieux,
Qui de votre héros veut rabaisser la gloire,
Et souvent avec Dieu balance la victoire?
Le Tasse, dira-t-on, l'a fait avec succès.
Je ne veux point ici lui faire son procès;
Mais quoi que notre siècle à sa gloire publie,
Il n'eût point de son livre ILLUSTRÉ l'Italie,
Si son sage héros, toujours en oraison,
N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison,
Et si Renaud, Argant, Tancrède et sa maîtresse
N'eussent de son sujet égayé la tristesse.
Comme ce n'est point avec du clinquant que l'on peut _illustrer_ sa
patrie, que cette expression est décisive dans un auteur qui ne dit
jamais que ce qu'il veut dire, on ne peut conclure que Boileau n'a point
donné précédemment au mot qu'on lui reproche un sens aussi absolu et
aussi étendu qu'on s'est obstiné à le croire, et qu'on doit entendre ce
mot, non comme ceux qui persistent à lui en faire un crime, mais dans le
sens où en Italie même, de très-bons esprits l'ont entendu. Boileau n'a
point voulu dire qu'il n'y a que du clinquant dans le Tasse, que le
Tasse est tout clinquant; il ne l'a point voulu dire, puisqu'il a dit
ailleurs que le Tasse a _illustré sa patrie_ par son poëme; enfin il ne
l'a point voulu dire, puisqu'il ne l'a point dit, car, encore une fois,
maître comme il l'était de sa langue et de toutes les difficultés de son
art, il disait tout ce qu'il voulait dire, et ne disait que cela. Il
pouvait même le dire facilement, et de manière à ôter toute équivoque:
A Malherbe, à Racan préférer Théophile,
Le clinquant à l'or pur, et le Tasse à Virgile.
Certainement alors il n'y aurait plus de discussion; ce serait bien le
clinquant d'un côté, l'or de l'autre: là, le Tasse tout entier, et ici
tout Virgile; mais il a dit:
A Malherbe, à Racan préférer Théophile,
Et le clinquant du Tasse à tout l'or de Virgile;
c'est-à-dire évidemment: et le clinquant qui est dans le Tasse, ou ce
qu'il y a de clinquant dans le Tasse à tout l'or qui est dans Virgile.
C'est ainsi que l'a entendu le judicieux Muratori, qui s'explique fort
au long sur ce vers de Boileau[510], et qui est loin de lui en faire un
crime. Le marquis _Orsi_, dans son ingénieuse défense des poëtes
italiens contre le P. Bouhours[511], aime mieux croire que le mot de
notre satirique n'est qu'une plaisanterie; il se trompe, ou du moins si
le mot est plaisant, c'est très-sérieusement que Despréaux l'a dit. Il
remarque avec plus de raison que les Français ne doivent pas s'attribuer
l'invention de ce mot, et que le _cavalier Salviati_ l'avait employé
avant eux[512]. _Carlo_ _Gozzi_, qui traduisit dans le dernier siècle,
en vers libres, toutes les satires de Boileau, dit dans sa note sur ce
vers, que le poëte français n'a point prétendu mépriser le Tasse, mais
se ranger à l'opinion de quelques auteurs italiens, et il cite à ce
propos le trait mordant de _Salviati_[513]. En un mot, il y a de l'or
dans le Tasse, et certes de l'or bien brillant et bien précieux, mais
cet or n'est pas sans mélange; il s'y trouve aussi du clinquant; c'est
tout ce que Boileau a voulu dire, et c'est tout ce qu'il a dit.
[Note 510: _Perfetta poesia_, t. I, p. 484 et suiv. Il termine
ainsi tout ce qu'il dit à ce sujet: _Altro per appunto non suonano
le sue parole_ (_di_ Boileau) _se non che stolti son coloro che
antipongono a tutto il poema realmente bello di Virgilio alcune
parti che solamente in apparenza son belle nel Tasso._ (P. 486.)]
[Note 511: _Considerazioni sopra un famoso libro francese
intitolato:_ La manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit,
_divise in sette dialoghi_, etc., Bologna, 1763; Modena, 1735. Le
Dialogue VI est consacré tout entier à la défense du Tasse.]
[Note 512: Il se trouve dans l'_Infarinato secondo_, qui est
une réplique à la réponse de _Camillo Pellegrino_, pour la défense
de son Dialogue. Ce qui est aussi ridicule qu'injuste, c'est que
ce n'est point avec l'or de Virgile que l'_Infarinato_ compare le
clinquant du Tasse, mais avec le prétendu or de l'_Avarchide_,
triste poëme de l'_Alamanni_, dont nous avons vu, ch. XI, ce que
l'on doit penser. _La Crusca_ avait dit: _Verrà agguagliare
all'Avarchide il poema del Tasso_; et _Pellegrino_ avait répondu:
_Se ne contenterebbero al sicuro gli academici, ma l'intenzion mia
non fu di far paragone_, à quoi l'_Infarinato_ réplique: _Sì,
secondo che s'agguaglia anche l'orpello all'oro_. (_Op. del
Tasso_, édit. de Florence, t. VI.)]
[Note 513: _Opere del conte Carlo Gozzi_, Venezia, 1772, t.
VI, p. 274.]
Nous avons vu ce que les ennemis du Tasse osèrent écrire en Italie sur
son ouvrage; mais qu'est-ce que ses propres amis en pensaient alors, et
qu'en pensait-il lui-même? Cela tient encore à l'histoire de ce poëme,
si digne, sous tous les rapports, d'occuper les amis des lettres; et il
ne peut être indifférent de le savoir.
On se rappelle à quelle fâcheuse position il était réduit lorsque, sans
sa participation et à son insu, son poëme fut imprimé, pour la première
fois, d'après une copie imparfaite, et se répandit dans toute l'Italie.
Malade, privé de sa liberté, souvent même de sa raison, hors d'état d'en
donner lui-même une édition plus correcte, ce qui l'affligeait le plus,
c'est qu'il sentait mieux que personne la nécessité de cette
correction. Ses amis, ses admirateurs la sentaient comme lui. «Ce poëme,
écrivait Horace _Lombardelli_[514], honore la religion, la poésie et
notre siècle autant que l'auteur même; je ne doute pas que la fleur des
esprits d'Italie ne se plaise à le commenter, et à en faire sentir
toutes les beautés, surtout lorsque l'auteur y pourra mettre la dernière
main. Plaise à Dieu qu'il le puisse, et que son poëme n'aye pas le même
sort que l'Énéide!» _Camillo Pellegrino_, dans ce dialogue qu'il
consacre à la gloire du Tasse[515], reconnaît dans son poëme la même
incorrection. «Espérons, dit-il, que si le ciel lui est assez favorable,
ainsi qu'à notre siècle, pour lui rendre la santé, il mettra la dernière
main à sa _Jérusalem_, qu'il étendra ou éclaircira quelques endroits qui
paraissent maintenant obscurs et tronqués, et qu'il portera ce poëme à
son entière perfection. Avant que cette disgrâce lui fût arrivée, il
avait souvent dit qu'il n'était pas entièrement content de son ouvrage,
et qu'il avait dessein d'y faire plusieurs changements. Il n'est donc
pas douteux que sans l'indisposition de l'auteur, ce poëme aurait
beaucoup moins de défauts qu'il n'en a maintenant, etc.»
[Note 514: Lettre à _Maurizio Cataneo_, 28 septembre 1581.]
[Note 515: _Il Carrafa, ovvero della poesia epica_, etc.]
Le Tasse, dans sa réponse à l'académie, parle ainsi de ce passage:
«L'auteur du dialogue dit ici pour ma défense ce que je pourrais dire
moi-même. J'ajouterai seulement que je n'ai jamais revu, ni corrigé, ni
publié ce poëme, non plus que mes autres ouvrages. Plaise à Dieu qu'il
me soit permis de le faire! etc.» Il répète dans plusieurs endroits ce
même voeu, et l'on aperçoit souvent dans ses réponses la connaissance
qu'il avait de ses défauts. «Parmi les expressions critiquées, dit-il
ailleurs, il y en a que je comptais changer. Or, si les objections du
critique ne me forcent pas à corriger mes vers lorsqu'elles sont sans
raison, il ne serait pas raisonnable qu'elles me forçassent à ne les pas
corriger quand je juge à propos de le faire, surtout n'ayant pas encore
présidé moi-même à l'impression de mon poëme.» Et ailleurs encore; «En
citant les mots dont je me suis servi, on les confond et on les défigure
de manière que je ne les reconnais plus. Je ne veux pas les chercher
dans un poëme que je n'ai pas lu depuis dix ans, et dans lequel j'aurais
changé, non-seulement des mots, mais beaucoup d'autres choses, si j'y
avais mis la dernière main.»
Si l'académie lui reproche de l'effort et de l'affectation dans le
style, de la recherche dans les pensées, et des jeux de mots: «Quand on
se sert, répond-il, pour m'attaquer, de mon propre jugement, tel que je
l'ai prononcé devant plusieurs personnes, si je veux repousser le trait
qui vient me frapper, il faut que je me réfute moi-même. Que dois-je
donc faire, mes amis? Attendre le coup et présenter la gorge au glaive,
comme firent les sénateurs romains quand Rome fut prise par les Gaulois?
Ou bien toute défense, fausse ou vraie, me sera-t-elle permise contre
mes adversaires?» Un interlocuteur lui conseille de se couvrir des armes
des Grecs, comme fit Énée dans l'incendie de Troie, et de se mêler parmi
ses ennemis. Le Tasse jouant sur le mot, avoue qu'il ne trouverait pas
son compte à vouloir se couvrir des armes des Grecs, parce qu'Homère,
non plus que Virgile, ne fait que très-rarement jouer les mots entre
eux. «Je devrais plutôt, ajoute-t-il, prier le prince de Sulmone de
m'accorder les armes dont se servait son poëte (c'est-à-dire Ovide né à
Sulmone; et l'on voit ici que le Tasse reconnaissait en lui-même les
défauts que l'en reproche à ce poëte). Le parrain d'armes de mon
adversaire, continue-t-il, ne s'y opposerait pas sans doute; puisqu'il
l'a armé de celles dont se servaient Menandre et Terence, ou plutôt
Aristophane (c'est-à-dire celles de la plaisanterie et du sarcasme), et
qui convenaient ici beaucoup moins.» Il continue de jouer sur cette idée
des armes, sur le carquois d'Ovide, dont il peut décocher les traits, et
qui du moins, dit-il est préférable aux instruments de cuisine que
Terence met à la main de ceux qui assiégent la maison de Thaïs; allusion
un peu forcée, comme on voit, à une scène de l'_Eunuque_ de
Terence[516]. Il quitte enfin ce style métaphorique, pour se jeter dans
des sophismes, sur lesquels le préambule qu'il vient de faire montre
assez qu'il ne se faisait pas illusion.
[Note 516: Act. IV, sc. 7.]
Si l'on désire un aveu plus positif, le voici dans cette réponse naïve
et touchante qu'il fait à des reproches assaisonnés de toute la hauteur
et de toute la dureté académique. «Moi qui souffre volontiers, mais non
sans quelque douleur, qu'on veuille me guérir de mon ignorance[517], je
dirai au médecin: je suis malade, pour avoir trop goûté dans mon jeune
âge la douceur des aliments de l'esprit, et parce que j'ai pris
l'assaisonnement pour la nourriture; cependant vos remèdes sont trop
désagréables: je crains qu'ils ne me trompent pas assez pour que je
veuille les prendre. C'est un nouvel art de guérir, et une nouvelle
espèce d'artifice que de frotter le vase avec du fiel au lieu de miel,
pour qu'il ne soit pas rejeté du malade[518].»
[Note 517: Je ne puis me refuser au plaisir de mettre ici ce
beau passage, en faveur de ceux qui entendent l'italien. _Ma io
che volentieri, nè però senza mio dolore, sostengo d'esser
medicato dell'ignoranza, dirò al medico: son infermo per la
dolcezza de' cibi dell'intelletto, de' quali ho gustato di
soverchio nell'età giovenile, prendendo il condimento per
nutrimento; non dimeno, troppo spiacevoli sono questi medicamenti:
e temo che non m'inganninno, perchè io li prenda, benchè questa è
nuova sorte di medicare e nuova maniera d'artificio unger di fiele
il vaso, in cambio di mele, perchè dall'infermo non sia ricusato._
(_Apologia di Torquato Tasso_, etc.)]
[Note 518: Allusion à la belle comparaison de Lucrèce, et à
l'heureux emploi qu'il en avait fait lui-même dans le début de son
poëme: _Così a l'egro fanciul_, etc.]
Sans prendre trop à la rigueur ces aveux modestes, il en résulte
toujours qu'on n'est point coupable en croyant apercevoir des défauts
dans un ouvrage ou l'auteur lui-même voyait tant d'imperfections, et que
dans un âge plus avancé, il nommait les jeux de sa jeunesse[519]. Ces
défauts, dans un si grand et si beau génie, venaient tous de ce qu'il ne
joignait pas, au même degré, à ses qualités éminentes, une autre qualité
plus vulgaire en apparence, mais qu'Horace appelle cependant le principe
et la source de l'art d'écrire; je veux dire cette sagesse[520], ce
jugement exquis, tranchons le mot, ce bon sens, ennemi de tout excès, de
toute affectation, de toute recherche, qui retient toujours dans de
justes bornes l'esprit le plus subtil et l'imagination la plus féconde;
cette qualité précieuse enfin, dont il paraît que la nature avait fait
l'un des principaux attributs de l'homme, et qu'il ne parvient même à
étouffer qu'à force de soins et d'études. Le bon sens brille d'un doux
éclat dans tous les bons auteurs de l'antiquité, parce que les anciens
vivaient plus près de la nature, qu'ils la consultaient seule, et qu'ils
n'empruntaient pour la peindre d'autres couleurs que celles qu'elle leur
fournissait elle-même; il se trouve plus rarement chez les modernes,
parce que, dans toutes les nations, les auteurs suivent plutôt le goût
national que la voix de la nature, et que ce goût y est comme les moeurs,
un composé bizarre de corruption, de préjugés et de restes de barbarie.
[Note 519: _Gli scherzi dell'età più giovanile_. Au
commencement de son discours intitulé: _del Giudizio_.]
[Note 520: _Scribendi rectè sapere est principium et fons._
(_De Arte poëticâ._)]
Peu d'auteurs ont assez de force pour s'isoler de leur nation et de leur
siècle. Dans le siècle où le Tasse écrivait, siècle cependant que l'on
appelle à juste titre le siècle d'or de la littérature italienne,
l'Italie était déjà livrée à des abus d'esprit, qui ne firent
qu'augmenter dans la suite. Pétrarque, ce beau génie, ce créateur de la
poésie érotique moderne, avait aussi créé un spiritualisme, une
mysticité d'amour et de langage, sur lesquels on se piquait encore de
renchérir. Les _Petrarquistes_, dont le nombre fut grand dans le
seizième siècle, et qui n'avaient pas le génie de leur modèle, outrèrent
ses défauts, et furent souvent inintelligibles pour eux-mêmes. Pétrarque
et ses imitateurs firent passer dans leur langue des expressions
précieuses et recherchées, qui peut-être alors étaient trop fréquentes
pour ne pas sembler naturelles, mais dont l'Italie elle-même est
désabusée aujourd'hui. Les poésies lyriques du Tasse, poésies trop peu
connues, trop nombreuses, mais dont un choix bien fait serait comparable
aux recueils de ce genre les plus estimés, prouvent assez que, malgré la
supériorité de son esprit, il fut loin de se garantir des défauts
brillants de son siècle.
En commençant sa _Jérusalem_, il se proposa sans doute de changer sa
manière, et d'imiter dans son style, comme dans plusieurs de ses
inventions et dans le tissu régulier de sa fable, Homère et Virgile
qu'il étudiait sans cesse, et dont il ne parlait qu'avec le ton de
l'admiration et de l'enthousiasme. Mais on sait le pouvoir que les
premières habitudes ont sur l'esprit comme sur le corps. Malgré tous les
efforts qu'il fit peut-être, est-il étonnant que l'on aperçoive souvent
dans son poëme, au milieu des plus grandes beautés de style, de
malheureux vestiges de son vice originel?
Les poëmes romanesques ou romans épiques qui avaient inondé l'Italie,
avaient semé dans la langue et dans les imaginations italiennes, un
grand nombre d'expressions et d'idées ennemies du bon goût, et même du
bons sens, pris dans cette acception positive que lui donne Horace quand
il en fait la première règle de l'art d'écrire. Nourri dans sa jeunesse
de la lecture de ces ouvrages, ayant lui-même, dès l'âge de dix-sept
ans, figuré parmi les poëtes romanciers; malgré les notions saines
qu'il acquit ensuite sur la véritable épopée, il lui fut impossible de
ne pas conserver, dans un poëme héroïque, quelques-uns des défauts qu'il
s'était habitué à excuser et même à imiter dans les romans.
La philosophie du Tasse était celle d'Aristote, réunie à la philosophie
de Platon. Il avait appris dans le premier de ces philosophes toutes les
finesses, et même toutes les subtilités de la dialectique. L'arme du
sophisme lui était familière. Dans ses ouvrages en prose, il s'en sert
quelquefois d'une manière que l'école approuve peut-être, mais que le
bon sens réprouve. Il est affligeant, par exemple, qu'un aussi beau
génie descende à des puérilités telles que celles-ci. Pour élever le
_Roland furieux_ au rang des poëmes héroïques, l'académie de _la Crusca_
avait pris le parti de dire: poëme héroïque et roman, c'est tout un. «Ce
qui n'est ni _tout_ ni _un_, répond le Tasse, ne peut être _tout un_:
or, le poëme de l'Arioste n'est ni _tout_ ni _un_; donc il ne peut être
_tout un_, avec un poëme héroïque.» Il est vrai que l'_Infarinato_, dans
sa réplique, pour se moquer de ce mauvais sophisme, en fait un plus
bizarre et plus mauvais encore. Pour l'entendre, il faut se rappeler que
_Tasso_, en italien, signifie aussi un blaireau. «Vous êtes _il Tasso_,
dit l'académicien; cependant vous n'êtes ni _il_, ni _Tasso_; car si
vous étiez _il_, vous seriez un article, et si vous étiez _Tasso_, vous
seriez une bête.» Cela est assurément détestable, mais le Tasse avait
le malheur d'y avoir donné lieu. Lorsque dans un ouvrage de discussion,
et dans la maturité de l'âge (car il avait alors quarante-un ans), un
auteur se permet de raisonner ainsi, il n'est pas étonnant que, dans un
âge plus tendre, et dans un ouvrage de pure imagination, il ait pu se
soustraire quelquefois aux sévères lois du bon sens, qui sont aussi
celles du bon goût?
Il avait appris de Platon à se livrer aux méditations contemplatives, et
son ame naturellement élevée, avait facilement reçu l'empreinte du beau
moral, tel que l'avait si bien conçu le plus sublime des anciens
philosophes, mais non pas toujours le plus raisonnable. Ce fut à son
exemple qu'il composa des dialogues où l'on trouve souvent des beautés
dignes de son maître, mais qui souvent aussi sont défigurées par des
pointilleries scolastiques, dont nous venons de voir un exemple, et dont
les dialogues de Platon même ne sont pas toujours exempts. Son poëme est
rempli des traces du platonisme: on les reconnaît à la noblesse, à la
beauté idéale de ses pensées et de ses maximes, mais on les reconnaît
aussi à cette métaphysique amoureuse que Pétrarque avait mise à la mode,
et que, dans leurs plaisirs, dans leurs plaintes, leurs regrets, les
amants du Tasse emploient souvent au lieu du langage de la nature.
C'est encore de Platon qu'il avait pris un goût excessif pour
l'allégorie. Il le poussa jusqu'à ne plus voir dans les poëmes d'Homère
et de Virgile que des allégories continuelles, et voulut, à cet exemple,
allégoriser toute sa _Jérusalem_. Quelques parties de ces anciens poëmes
étaient peut-être en effet allégoriques. Le chantre d'Achille et celui
d'Énée, à l'exemple des premiers poëtes, y couvraient peut-être de ce
voile ingénieux les vérités les plus sublimes de la physique et de
l'astronomie; mais imaginer que le tissu entier de leurs fables est une
pure allégorie; que leurs héros ne sont que des emblèmes; penser et
écrire que l'_Iliade_ est l'image de la vie civile, l'_Odyssée_ celle de
la vie contemplative, et l'_Énéide_ un mélange de l'une et de l'autre;
soutenir gravement que l'homme contemplatif étant solitaire, et l'homme
actif vivant dans la société civile, c'est pour cela qu'Ulysse, à son
départ de chez Calypso, est seul, et non pas accompagné d'une armée ou
d'une multitude de suivants; qu'Agamemnon et Achille, au contraire, sont
représentés, l'un comme général de l'armée des Grecs, l'autre comme chef
des Myrmidons; qu'Énée enfin est accompagné lorsqu'il combat ou qu'il
fait d'autres actes de la vie civile, mais que pour descendre aux
Champs-Élysées, il laisse tous ses compagnons, même son fidèle Achate;
et que ce n'est pas au hasard que le poëte le fait ainsi aller seul,
parce que ce voyage signifie une contemplation des peines et des
récompenses qui sont réservées dans l'autre vie aux ames des bons et
des méchants; qu'en outre l'opération de l'intelligence spéculative qui
est l'opération d'une seule puissance est très-bien figurée par l'action
d'un seul; mais que l'opération politique qui procède de l'intelligence
et en même temps des autres puissances de l'ame, lesquelles sont, pour
ainsi dire, des citoyens réunis dans une république, ne peut être aussi
bien représentée par une action où plusieurs ne concourent pas ensemble
à une seule fin; établir en principe toutes ces rêveries et les prendre,
ou feindre de les prendre pour règles, comme fit le Tasse[521], n'est-ce
pas prouver assez qu'avec une imagination très-riche et plusieurs autres
qualités poétiques, portées même au plus haut degré, on n'a pas toujours
ce _bon sens_, dont la véritable et saine poésie ne doit s'écarter
jamais?
[Note 521: Dans l'_Allegoria del poema_, jointe à presque
toutes les éditions de la _Jérusalem délivrée_.]
Voyez son discours intitulé _Allégorie du poëme_; vous y apprendrez que
l'armée des croisés étant composée de différents princes et d'autres
soldats chrétiens, représente l'homme qui est un composé d'ame et de
corps, et d'une ame non pas simple, mais partagée en différentes
puissances; que Jérusalem, ville forte et placée dans un terrain âpre et
montueux, vers laquelle sont dirigées toutes les entreprises de l'armée
fidèle, désigne la félicité civile, convenable au bon chrétien, félicité
difficile à acquérir, placée sur la cime escarpée où habite la Vertu,
mais où doivent tendre toutes les actions de l'homme politique. Vous y
apprendrez encore que Godefroy est l'image de l'intelligence, que
Renaud, Tancrède et les autres princes, figurent les autres qualités de
l'ame, et que le corps humain est représenté par les soldats; que
l'amour qui fait déraisonner Tancrède, Renaud et d'autres guerriers, et
qui les éloigne de Godefroy, désigne les combats que livrent à la
puissance raisonnable la concupiscible et l'irascible, etc., etc.»
Je sais bien que cette _Allégorie_, qu'il écrivit en un jour[522], ne
fut qu'une espèce de jeu d'esprit, auquel il voulut d'abord que les
autres fussent pris; que son premier dessein était de mettre ainsi à
couvert les amours, les enchantements, et tout ce qu'il y avait de trop
peu grave dans son poëme, en faisant croire qu'il avait caché sous ces
dehors frivoles des vues philosophiques et politiques. Une de ses
lettres nous l'apprend[523]; mais elle nous apprend aussi que quand il
eut terminé ce travail, il en fut si émerveillé lui-même, il en trouva
toutes les parties si exactement correspondantes et si bien d'accord
avec le sens littéral de sa _Jérusalem_, qu'il finit par douter si, même
en la commençant, il n'avait pas eu cette pensée[524]. Ne mettons pas à
cela plus d'importance qu'il ne faut, mais reconnaissons cependant que
ni l'illusion qu'il avait voulu faire, ni celle qu'il finit par
éprouver, ne sont d'un esprit bien sage, et que ni Homère ni Virgile
n'en avaient, quoi qu'on puisse dire, voulu causer ni éprouvé eux-mêmes
de pareilles.
[Note 522: A Ferrare, au mois de juin 1576.]
[Note 523: Citée dans sa Vie, par _Serassi_, p. 223, d'après
un manuscrit, et jusqu'alors inédite.]
[Note 524: _Ond'io dubito, che non sia vero che quando
cominciai il mia poema avessi questo pensiero._ (_Ibid._, p.
124.)]
De ce vice, qu'on peut appeler radical, naissent en effet tous les
autres. Ce n'est pas assez d'en reconnaître les suites dans quelques
vers trop brillantés, dans quelques images trop fleuries, dans des
expressions et des tours affectés, que le critique français avait sans
doute en vue quand il se servit de ce mot de clinquant dont on a fait
tant de bruit, et qu'un critique italien avait employé avant lui, sans
qu'on lui en ait fait les mêmes reproches; il y faut voir aussi la
source de défauts peut-être plus graves, dans les narrations, dans les
descriptions, et surtout dans les situations pathétiques et les discours
passionnés. Expliquons ceci par des exemples.
Dans les narrations, on peut regarder comme un défaut opposé à ce
jugement, à cette sagesse, à ce bon sens que recommande Horace, et que
les deux anciens maîtres de l'épopée ne blessent jamais, toute
circonstance inutile et qui ne sert que d'un vain ornement; tout détail
minutieux, tout effet exagéré, toute particularité purement et
inutilement accessoire. Un vieillard, ami des chrétiens, instruit les
deux chevaliers qui vont chercher Renaud, de la manière dont ce jeune
guerrier avait été surpris et enlevé par Armide[525]. Arrivé au bord du
fleuve Oronte, il était passé dans une île où Armide cachée l'attendait
pour le poignarder. La beauté ravissante de ce lieu est décrite avec
autant de goût que de charme. Dans cette première partie de la
narration, l'agréable n'est que joint au nécessaire; dans le reste, il
prend trop évidemment le dessus. Renaud entend le fleuve murmurer et
rendre de nouveaux sons. Il regarde; «il voit au milieu de son cours une
onde qui tourne et retourne sur elle-même; et de là sort une blonde
chevelure, et de là s'élève la figure d'une femme, _e quinci il petto e
le mammelle_, et tout le reste de son corps jusqu'aux endroits que cache
la pudeur[526].»--Ne perdons pas de vue que ce n'est point ici une
description faite par le poëte, mais une narration faite par un
vieillard. Il se plaît fort dans la peinture de ce joli fantôme. Il le
compare aux nymphes et aux déesses qu'on voit dans un spectacle nocturne
s'élever lentement du milieu du théâtre. «Ce n'est pas, dit-il ensuite,
une syrène véritable, mais elle semble une de celles qui habitaient une
mer dangereuse auprès du rivage de Tirrhène.» Elle se met à chanter une
chanson galante de vingt-quatre vers, et le bon vieillard qui l'a
retenue à merveille, la répète tout entière aux chevaliers[527].
[Note 525: C. XIV, st. 51 et suiv.]
[Note 526: St. 60.]
[Note 527: St. 62, 63 et 64.]
Renaud s'endort à ces doux chants, continue le vieil ermite: la
magicienne sort de son embuscade, et court à lui ne respirant que la
vengeance; «mais quand elle fixe sur lui ses regards, qu'elle le voit
respirer si paisiblement, qu'elle voit dans ses yeux, quoiqu'ils soient
fermés, une expression douce et riante (qu'est-ce donc quand il peut les
mouvoir?) d'abord elle s'arrête en suspens; ensuite elle s'assied près
de lui; elle sent en le regardant s'apaiser toute sa colère: elle reste
désormais tellement penchée sur ce front plein de charmes, _qu'elle
ressemble à Narcisse auprès de sa fontaine_. De son voile, elle essuie
la sueur qu'on y voit couler; elle s'en sert ensuite pour agiter
doucement l'air, et pour tempérer les ardeurs du soleil[528]. «Ainsi,
qui le croirait? (il faut ici traduire mot pour mot), les ardeurs
assoupies de ses yeux cachés fondirent cette glace qui s'endurcissait
plus que le diamant dans son coeur[529].»
[Note 528: Si l'on en excepte un ou deux traits, ce tableau
est charmant, et aussi vrai qu'il est agréable: quel dommage qu'il
soit gâté par ce qui suit!]
[Note 529: St. 67.]
Que ceci nous suffise pour exemple des narrations; je n'en pouvais
peut-être citer aucun où la convenance fut plus complètement blessée, je
ne dis pas seulement par quelques expressions, mais par le fond même du
récit, mis dans la bouche d'un vieillard, qui ôte à la plupart de ces
détails toute vraisemblance.
Il y a deux sortes de descriptions, celles des choses et celles des
personnes, ou les portraits. Ne voulant parler que des plus célèbres, je
choisirais pour exemples des mêmes défauts dans les unes et dans les
autres quelques traits des jardins d'Armide, et du portrait d'Armide
elle-même; mais ces deux morceaux entiers me fourniront, dans le
chapitre suivant, une citation plus importante et un parallèle déjà
promis. Nous pourrons alors observer, et ces vices brillants, qui sont
là, comme dans tout le poëme, rachetés par des beautés exquises, et les
résultats d'une rivalité dangereuse que le Tasse pouvait seul soutenir.
A l'égard des situations touchantes et des peintures de passions fortes
où des fautes du même genre et des traits d'esprit déplacés détruisent
le pathétique, c'est, de tous les défauts reprochés au Tasse, celui
qu'on peut lui pardonner le moins, et malheureusement l'un des reproches
qu'il paraît le plus mériter.
Quelle peinture devait être plus pathétique et plus terrible que celle
du désespoir d'un amant qui, pendant la nuit, tue, sans la connaître une
maîtresse adorée? Voyez Tancrède prêt à baptiser Clorinde qu'il a
blessée à mort. Il ne meurt pas, parce qu'il recueille en ce moment
toutes ses forces, qu'il les met en garde auprès de son coeur, et que,
réprimant sa douleur, il s'occupe _à donner la vie avec l'eau à celle
qu'il a tuée avec le fer_[530]. Des Français qui arrivent le trouvent
mourant, et l'emportent avec Clorinde, _à peine vivant en soi, et mort
en elle qui est morte_[531]. Lorsqu'il revient à lui et qu'il se
retrouve dans sa tente au milieu de ses amis, il se répand en plaintes
qui devraient arracher des larmes; mais comment ne seraient-elles pas
séchées par cette froide apostrophe à sa main[532]? «Ah! main timide et
lente, toi qui sais tous les moyens du blesser, toi impie et infâme
ministre de la mort, que n'oses-tu maintenant trancher le fil de cette
vie coupable? Perce ma poitrine, et de ton fer barbare déchire
cruellement mon coeur! Mais peut-être habituée à des actions atroces et
impies, regardes-tu comme un acte de pitié _de donner la mort à ma
douleur_.» Après quelques mouvements plus passionnés, mais où l'on ne
voit pas encore l'expression d'un véritable désespoir, il demande où est
le corps de Clorinde. Peut-être est-il la proie des bêtes féroces[533].
«Ah! trop noble proie! ah! trop douce, trop chère, et trop précieuse
pâture, ah! restes malheureux, contre qui les ombres et les forêts ont
irrité, moi d'abord, et ensuite les bêtes sauvages! J'irai où vous êtes,
et je vous aurai avec moi, si vous existez encore, ô dépouilles chéries!
Mais s'il arrive que ces membres si délicats aient assouvi des appétits
féroces, je veux que la même gueule m'engloutisse: je veux être renfermé
dans le ventre qui les renferme. Tombe honorable et heureuse pour moi,
quelque part qu'elle puisse être, s'il m'est permis d'y être avec eux!»
[Note 530:
_A dar si volse
Vita con l'acqua a chi col ferro uccise_.
(C. XII, st. 68.)]
[Note 531: _In se mal vivo e morto in lei ch' è morta_. (St.
71.)]
[Note 532: St. 75. Je connais les réponses que le marquis
_Orsi_, dans son sixième Dialogue, cité ci-dessus, p. 339, note 2,
fait aux objections du P. Bouhours sur quelques-uns des traits
suivants. Ces réponses ont, du moins à mon avis, le très-grand
tort de ne répondre à rien, et de laisser les choses au même point
où elles étaient auparavant.]
[Note 533: St. 78.]
Comment, lorsqu'on est habitué aux beautés vraies d'Homère et de
Virgile, pourrait-on se sentir ému par de pareilles plaintes, ou par
celles-ci qui viennent bientôt après[534]? «O mes yeux, aussi
impitoyables que ma main! elle a fait les plaies; vous les regardez!
vous les regardez sans pleurer! Ah! que mon sang coule, puisque mes
pleurs refusent de couler!» ou enfin par cette apostrophe au tombeau de
Clorinde? «O marbre si cher et si honoré, qui as au-dedans de toi ma
flamme et au-dehors mes pleurs[535], non, tu n'es point la demeure de la
mort, mais de cendres vivantes où repose l'amour; et je sens que tu
rallumes dans mon coeur ses feux accoutumés, moins doux, mais non moins
brûlants. Ah! prends mes soupirs, et prends ces baisers que je baigne
d'une eau douloureuse, et puisque je ne le puis moi-même, donne-les du
moins à ces restes chéris que tu as dans son sein. Donne-les leur, et si
jamais cette belle ame tourne les yeux vers ses belles dépouilles, elle
ne s'irritera ni de ta pitié, ni de ma hardiesse, etc.»
[Note 534: St. 82 et 83.]
[Note 535:
_O sasso amato ed honorato tanto,
Che dentro hai le mie fiamme e fuori il pianto_, etc.
(St. 96.)]
Quel moment encore pour l'expression et pour le pathétique que celui où
Armide est quittée par Renaud! Elle qui naguère avait à ses ordres tout
l'empire d'amour, qui voulait être aimée et qui haïssait les amants, qui
n'aimait qu'elle, ou qui n'aimait en autrui que l'effet du pouvoir de
ses yeux[536]; maintenant méprisée, trahie, abandonnée, elle suit celui
qui la fuit et la méprise; elle tâche _d'orner par ses larmes le don de
sa beauté refusé pour lui-même... Elle envoie devant elle ses cris pour
messagers, et elle ne le joint que lorsqu'il a joint le rivage_[537].
Forcenée, elle s'écrie: «O toi qui emportes avec toi une partie de
moi-même, et qui en laisses une partie, ou prends l'une, ou rend
l'autre, ou donne en même temps la mort à toutes les deux»..... Elle
arrive auprès de Renaud, et avant de lui parler, elle soupire: «Comme un
musicien habile qui, avant de chanter, prélude à voix basse pour
préparer l'attention de ses auditeurs[538].» Comparaison précieuse et un
peu froide peut-être, mais délicieusement exprimée, et ce qui vaut
encore mieux, conforme à ce trait bien saisi du caractère d'Armide, _qui
même dans l'amertume de sa douleur n'oublie pas ses artifices et ses
ruses_[539].
[Note 536: C. XVI, st. 38 et suiv.]
[Note 537:
_E invia per messaggieri inanzi i gridi;
Nè giunge lui, pria ch'ei sia giunto a i lidi_. (St. 39.)]
[Note 538:
_Qual musico gentil, prima che chiara
Altamente la lingua al canto snodi_, etc. (St. 43.)]
[Note 539:
_Che ne la doglia amara
Già tutte non oblia l'arti e le frodi_. (Ibid.)]
Le commencement de son discours a de l'adresse et de la vérité. Si
Renaud est devenu son ennemi, elle avoue qu'il peut croire qu'elle a
mérité sa haine. Elle a aussi haï les chrétiens; née païenne, elle a
voulu ruiner leur empire. Elle l'a haï lui-même: elle l'a poursuivi,
fait prisonnier, emmené loin des armes, dans des lieux lointains et
déserts. Ces souvenirs odieux lui servent pour en amener de plus doux.
Mais après quelques expressions, peut-être un peu trop naturelles, elle
se jette de nouveau dans tous ces traits d'esprit, ennemis du pathétique
et de la nature. «Joins à cela, dit-elle[540], ce que tu regardes comme
plus honteux et plus malheureux pour toi; je t'ai trompé, je t'ai séduit
par les délices de notre amour. Cruelle tromperie sans doute et
séduction coupable! Laisser cueillir sa fleur virginale, livrer à un
tyran tous ses charmes! après les avoir refusés pour récompense à mille
_anciens_ amants, les offrir en don à un _nouveau_! Eh bien! que ce soit
encore là un de mes crimes. Quitte ce séjour qui fut si agréable pour
toi, passe les mers, combats, détruis notre foi.... Que dis-je? Notre
foi! Ah! elle n'est plus la mienne; _ô ma cruelle idole_[541], je ne
suis fidèle qu'à toi!
[Note 540: St. 46.]
[Note 541:
_Fedele
Sono a te solo, idolo mio crudele._ (St. 47.)
_Idolo mio_ est, en italien, un mot d'amour qui n'a point de
correspondant en français, et doit ordinairement se rendre par
quelque autre expression de tendresse; mais ici c'est le mot
propre; il s'agit de la religion, de la foi que professait Armide;
cette foi n'est plus la sienne, elle n'est plus fidèle qu'à cet
_idolo_, qu'il faut absolument rendre par ce qui signifie en
français, comme en italien, l'objet d'un culte, lorsqu'on ne
traduit pas, et qu'on ne veut, comme je le fais ici, qu'expliquer
et faire entendre. Dans une traduction, le changement de genre
forcerait à prendre un autre tour.]
Permets moi seulement de te suivre, grâce qui peut encore se demander
entre ennemis. _Le déprédateur_ ne laisse par derrière lui _sa
proie_[542]; quand le vainqueur _part_ le captif _ne reste pas_; que ton
camp me voie parmi les autres trophées, qu'il ajoute à tes autres éloges
_celui de t'être joué de celle qui s'était jouée de toi_[543].... Je te
suivrai dans les combats: je serai comme il te plaira le mieux, ton
écuyer ou ton écu, _scudiero o scudo_[544].
[Note 542: _Non lascia in dietro il predator la preda_, etc.
(St. 48.)]
[Note 543:
_Ed a l'altre tue lodi aggiunga questa
Che la tua scheruitrice habbia schernito._ (_Ibid._)]
[Note 544: St. 50. Les réponses du marquis _Orsi, ub. supr._,
relatives à ce jeu de mot, sont pires que celles dont j'ai parlé
dans une note précédente; elles renforcent l'objection, et rendent
la faute plus sensible.]
Renaud s'arrête, mais il résiste et remporte la victoire. L'_amour
trouve en lui l'entrée fermée et les larmes la sortie_[545]. L'amour
n'entre pas _pour renouveler d'anciennes flammes dans son sein que la
raison a glacé_. Il répond avec douceur, mais avec sagesse; aussi Armide
lui dit-elle: «Écoutez comme il me conseille! écoutez _ce chaste
Xénocrate_, comme il parle d'amour[546]!» Le nom de ce philosophe grec
ne sied-il pas merveilleusement bien dans la bouche d'Armide? Je sais
qu'une partie de cette longue scène, composée de trois discours, est
écrite différemment, et qu'on en peut citer des tirades entières où la
passion parle son véritable langage; mais la plupart des traits en sont
imités ou plutôt traduits de Virgile, et l'on pardonne d'autant moins au
Tasse d'avoir, dans quelques autres, fait si peu convenablement parler
Armide, qu'il avait alors Didon sous les yeux ou dans la mémoire.
[Note 545:
_Resiste e vince; e in lui trova impedita
Amor l'entrata, il lagrimar l'uscita._ (St. 51.)]
[Note 546:
_Odi come consiglia, odi il pudico
Senocrate, d'amor come ragiona._ (St. 58.)]
Herminie, au dix-neuvième chant, trouve son cher Tancrède vainqueur
d'Argant, mais lui-même étendu mourant, à peu de distance du corps de
son ennemi. «Après un si long temps, dit-elle[547], je te revois à
peine, ô Tancrède, je te _revois_, et je ne suis pas _vue_; je ne suis
pas vue de toi, quoique présente, et en te _trouvant_ je te _perds_ pour
toujours.» Elle voudrait être aveugle pour ne le pas voir en cet état;
elle déplore la flamme des yeux, leurs rayons cachés, la couleur
vermeille des joues fleuries, etc. Elle s'adresse enfin à l'ame, et la
prie de pardonner un larcin téméraire. Ce larcin est un baiser, et il ne
faut pas moins de douze vers à la chaste Herminie pour traiter à fond
cette matière. «Je veux ravir à ces lèvres pâles de froids baisers _que
j'espérai plus chauds_[548], (qu'on me pardonne cette traduction
littérale). J'enlèverai à la mort une partie de ses droits, en baisant
ses lèvres livides et flétries. Bouche compatissante qui, pendant ta
vie, consolais ma douleur par tes discours, qu'il me soit permis, avant
mon départ, de me consoler par quelqu'un de tes chers baisers; et
peut-être alors si j'avais été assez hardie pour le demander,
m'aurais-tu donné ce qu'il faut maintenant que je vole. Qu'il me soit
permis de te presser, et ensuite que je verse mon ame entre tes lèvres!»
Où est la décence? où est la nature? où est le pathétique?
[Note 547: St. 105 et suiv.]
[Note 548:
_Da le pallide labra i freddi baci,
Che più caldi sperai, vuò pur rapire._ (St. 107.)]
Ce qui augmente l'inconvenance, c'est qu'Herminie n'est pas seule: elle
parle ainsi devant Vafrin, écuyer de Tancrède, qui est arrivé avec elle,
qui vient d'ôter le casque du guerrier, l'a reconnu, s'est écrié: c'est
Tancrède! et n'a plus rien dit depuis. Ce qui suit y ajoute encore. Elle
s'en tient à ce long projet de baisers, et ne fait point ce que
l'extrême douleur rendait excusable, qui était d'imprimer en effet un
baiser sur les lèvres du héros qu'elle croit mort. «Elle parle ainsi en
gémissant, dit le Tasse; et elle se fond pour ainsi dire par les yeux,
et paraît changée en fontaine[549].» Ce baiser aurait pu ranimer
Tancrède, mais cela eût été trop naturel. Il faut que ce soit ce déluge
de larmes qui le ranime en coulant sur son visage. Sa bouche
s'entr'ouvre, et les yeux encore fermés, il pousse un faible soupir qui
se confond avec ceux d'Herminie. Elle l'entend, et s'écrie: «Ouvre les
yeux, Tancrède, à ces derniers devoirs que je te rends par mes
pleurs[550]. Regarde celle qui veut faire avec toi cette longue route,
et qui veut mourir à tes côtés. Regarde-moi; ne t'enfuis pas si vite;
c'est là le dernier don que je te demande.» Tancrède ouvre les yeux et
les referme aussitôt. Elle continue à se plaindre. Vafrin prend enfin la
parole, et dit ces deux mots, qu'il aurait dû dire il y a long-temps:
«Il ne meurt point[551]; il faut donc d'abord le panser, nous le
pleurerons ensuite.» Alors il désarme son maître. Herminie, savante dans
l'art de guérir, regarde et touche les blessures: elle espère qu'elles
ne seront pas mortelles. Mais elle n'a pour servir de bandes que son
voile: l'amour lui en indique d'extraordinaires; elle se coupe les
cheveux et s'en sert pour essuyer et pour bander les plaies. Elle n'a ni
dictame, ni autres herbes médicales, mais elle possède des paroles
magiques très-puissantes, et elle en fait usage. Tancrède ouvre enfin
les yeux. Il reconnaît son écuyer. Il demande quelle est cette beauté
compatissante qui fait auprès de lui l'office de médecin. Elle rougit.
Tout sauras tout, lui répond-elle; maintenant, je t'ordonne, comme ton
médecin, le silence et le repos. Tu guériras: prépare ma récompense; et
en parlant ainsi, elle lui pose la tête sur son sein[552].
[Note 549: Le texte dit _en ruisseau_:
_Così parla gemendo, e si disface
Quasi per gli occhi, e par conversa in rio._ (St. 109.)]
[Note 550:
_A queste estreme
Essequie.......... ch'io ti fò col pianto._ (St. 110.)]
[Note 551: _Questi non passa._ (St. 111.)]
[Note 552: St. 114.]
Ce tableau est charmant, sans doute, et je l'indiquerais volontiers à un
artiste sensible; mais ne voit-on pas que le langage d'Herminie qui
était d'abord trop emphatique et trop orné pour la douleur, devient ici
trop simple et trop nu? D'ailleurs la fin de cette scène qui, tout
entière devait être si touchante, fait encore mieux sentir,
non-seulement le défaut de pathétique, mais l'invraisemblance du
commencement. Comment le premier mouvement de Vafrin, comment celui
d'Herminie si habile dans l'art de guérir, l'une au lieu de faire de si
longs et si froids discours, et l'autre de rester à les entendre,
n'a-t-il pas été de désarmer Tancrède, pour voir si quelque chaleur, si
quelque battement de coeur ne lui restait pas encore?
Quant aux images trop fleuries et aux pensées frivoles, aux tours
affectés, aux pointes et aux jeux de mots, assez généralement regardés
comme les seuls défauts que l'on puisse reprocher au Tasse, ils sont,
j'ose le dire, en plus grand nombre dans son poëme qu'on ne le croit
communément. L'énumération en serait longue, si l'on voulait parcourir
la _Jérusalem délivrée_ d'un bout à l'autre, et citer tout ce qui peut
être rangé dans l'une de ces trois classes, celle des images et des
pensées, celles des tours, et celle des expressions ou des mots;
contentons-nous de quelques exemples.
Armide, à qui Godefroy refuse le secours qu'elle lui demande, verse des
larmes, telles qu'en produit la colère mêlée à la douleur. «Ses larmes
naissantes ressemblaient à un crystal et à des perles frappées des
rayons du soleil[553]. Ses joues humides étaient comme des fleurs
vermeilles et blanches tout ensemble, qu'arrose un nuage de rosée,
lorsqu'au point du jour elles ouvrent leur calice au doux zéphir, et
que l'aube qui les regarde avec plaisir, désire d'en parer son sein.»
Que devient au milieu de ces jolies images, et surtout de la dernière,
la douleur vraie ou fausse d'Armide? Le poëte n'emploie-t-il pas encore
une image trop fleurie, ou plutôt une figure trop recherchée, trop peu
naturelle, lorsqu'Armide, pour consoler ses amants, «fait briller, comme
un double soleil, son regard serein et son souris céleste sur les nuages
épais et obscurs de la douleur, qu'elle avait d'abord amassés autour de
leur sein[554]?» Tancrède, dès l'instant qu'il voit Clorinde, en devient
amoureux; le Tasse, au lieu de peindre ce rapide sentiment de l'amour,
s'amuse à cette image trop fleurie et à cette pensée frivole de l'Amour
enfant. «O merveilles! l'Amour qui vient à peine de naître, vole déjà
grand, et déjà triomphe armé[555].»
[Note 553: C. IV, st. 74 et suiv.]
[Note 554: St. 91.]
[Note 555: C. I, st. 47.]
Tancrède, qui se trouve tout à coup enfermé dans les obscures prisons
d'Armide, y regrette moins de ne plus voir le soleil que de ne plus voir
Clorinde; encore ne s'exprime-t-il pas aussi naturellement. «Ce serait,
dit-il, une perte légère que de perdre le soleil; malheureux! je perds
la vue bien plus douce d'un beau soleil[556].» Renaud, revenu de ses
erreurs, s'acheminant avant l'aurore vers la montagne où il doit prier,
admire les étoiles et la lune argentée. On s'attend qu'un si grand
spectacle lui dictera quelque pensée profonde; or voici celle qu'il lui
inspire. «Il n'est personne qui admire tant de merveilles, et nous
admirons la lumière trouble et obscure, qu'un coup d'oeil ou l'éclair
d'un sourire nous découvre sur les confins bornés d'un fragile
visage[557].» Le fond de la pensée est aussi frivole que le tour est
précieux et affecté.
[Note 556:
_E tal' hor dice in tacite parole:_
_Lieve perdita fia perdere il sole.
Ma di più vago sol più dolce vista
Misero i' perdo._ (C. VII, st. 48 et 49.)]
[Note 557:
_E miriam noi torbida luce e bruna,
Ch'un girar d'occhi, un balenar di riso
Scopre in breve confin di fragil viso._
(C. XVII, st. 13.)]
Dans la dernière bataille, Renaud et ses compagnons d'armes tuent tout
ce qu'ils rencontrent. Les infidèles n'osent même se défendre. Ce n'est
point un combat, c'est un massacre; car on emploie d'un côté le fer et
de l'autre la gorge[558]. Ici la frivolité de la pensée va jusqu'au
ridicule. Il est vrai que cela est imité de Lucain, qui dit dans son
neuvième livre positivement la même chose[559]; mais n'en déplaise à
Lucain et à ses admirateurs outrés, _frivolité_ et _ridicule_, n'en sont
pas moins ici les mots propres.
[Note 558: _Che quinci oprano il ferro, indi la gola._]
[Note 559:
_Perdidit indè modum cædes, ac nulla secuta est
Pugna, sed hinc jugulis, hinc ferro bella geruntur._]
J'entends par _tours affectés_ les répétitions, les accumulations, les
oppositions qui s'écartent du naturel, qui ne forment qu'un vain
cliquetis de mots et de pensées, et qui ôtent au style épique sa noble
et décente simplicité.--Odoard et Gildippe combattent toujours ensemble:
tous les coups qu'ils reçoivent les blessent également. Souvent l'un est
blessé, l'autre languit, _et celui-là verse son ame, quand celle-ci
verse son sang_[560].» Soliman, dans un combat nocturne, fait des
prodiges de valeur. «Son fer ne s'abat point qu'il ne touche, il ne
touche point qu'il ne blesse, il ne blesse point qu'il ne tue[561].»
Après un _tour_ si _affecté_, et une accumulation si exagérée, sied-il
bien d'ajouter: «J'en dirais plus encore, mais la vérité à l'air du
mensonge?» Clorinde et Tancrède qui se combattent sans se connaître,
«ont le pied toujours ferme et la main toujours en mouvement. L'insulte
excite le courroux à la vengeance, et la vengeance ensuite renouvelle
l'insulte[562].» Au haut de la montagne où Armide a placé ses jardins,
où le ciel est toujours serein, et conserve éternellement _aux près les
herbes, aux herbes les fleurs, aux fleurs les odeurs, aux arbres les
ombrages_[563], une jolie nymphe se jouait dans l'eau d'une fontaine;
«elle riait et rougissait tout ensemble; et le sourire _était plus beau
dans la rougeur et la rougeur dans le sourire_[564].» Elle disait aux
chevaliers: vous pouvez déposer ici les armes; vous n'y serez plus
guerriers que de l'amour, _et le lit et l'herbe tendre des prés_ seront
_vos doux champs de bataille_.»
[Note 560: C. I, st. 57.]
[Note 561: C. IX, st. 23.]
[Note 562: C. XII, st. 55 et 56.]
[Note 563: C. XV, st. 54.]
[Note 564: _Ibid._, st. 62 et suiv.]
Je n'ai pas besoin de dire ce que j'entends par _pointes_ ou _jeux de
mots_; cela est assez clair, et ne s'expliquerait que trop de soi-même
dans les traits suivants.--Ce n'est pas assez qu'Armide raconte que son
tyran la quitta avec un visage _sombre_ où paraissait _clairement_ la
cruauté de son coeur[565], ni qu'elle dise: _Je craignais_ même de lui
découvrir _ma crainte_[566], il faut encore que l'_eau_ qui coule de ses
yeux produise l'effet _du feu_, et que le poëte s'écrie: «O miracle
d'amour, qui tire des étincelles de ses larmes, et qui _enflamme_ les
coeurs _dans l'eau_[567]!» Ses ruses mettent le trouble dans le camp des
chrétiens; «elle trempe les traits d'amour dans le feu de la
pitié[568]..... Elle intimide les uns, encourage les autres, et
enflammant leurs désirs amoureux, enlève la glace qu'avait amassée la
crainte[569].» Enfin les faisant à chaque instant changer d'état, «elle
les tient toujours _dans la glace et dans le feu, dans les ris et dans
les pleurs_, entre la crainte et l'espérance[570].»
[Note 565:
_Partissi alfin con un sembiante_ oscuro
_Onde l'empio suo cor_ chiaro _trasparve._
(C. IV, st. 48.)]
[Note 566: _E scoprir la mia_ tema _anco_ temea. (St. 51.)]
[Note 567:
_O miracol d'amor che le faville
Tragge del pianto e i cor ne l'acqua accende._ (St. 76.)]
[Note 568: St. 90.]
[Note 569: _Ibid._, st. 88.]
[Note 570:
_Fra si contrarie tempre in ghiaccio e in foco,
In riso, in pianto, e fra paura e spene
Inforsa ogni suo stato._ (St. 93.)]
Senape, roi d'Éthiopie, était éperdûment amoureux de sa femme, et dans
lui _les glaces_ de la jalousie égalaient _les feux_ de l'amour[571].
Mais voici bien autre chose. La reine était noire, elle accouche d'une
fille blanche; cette fille est Clorinde, à qui le vieil Arsète raconte
cette histoire. Votre mère, lui dit-il, résolut de vous cacher au roi
son époux «à qui _la blancheur_ de votre teint eût pu paraître une
preuve contre _la candeur_ de sa foi.» Je suis même obligé de mettre ici
l'inverse du jeu de mots qui est dans l'original, pour le faire un peu
entendre, car c'est la _candeur_ du teint de l'enfant qui est opposée à
la foi _non bianca_ de la mère[572].
[Note 571: C. XII, st. 22.]
[Note 572:
_Ch'egli havria dal_ candor _che in te si vede
Argomentato in lei_ non bianca _fede._ (St. 24.)]
On retrouve ce goût pour les pointes dans les récits, dans les discours,
dans les descriptions; mais c'est surtout, il faut l'avouer, dans le
caractère d'Armide que le poëte paraît avoir pris à tâche de les semer
avec profusion. Soit qu'il parle d'elle, soit qu'il la fasse parler ou
agir, les jeux de mots les plus recherchés viennent d'eux-mêmes se
placer dans ses vers. Il semble qu'en peignant cet être fantastique, il
n'ait pas cru devoir un moment parler le langage de la nature, ou plutôt
il semble que cette magicienne l'a lui-même touché de sa baguette, et
qu'elle a jeté sur ses pensées et sur son style un charme malfaisant
qu'il ne peut rompre. Nous en avons déjà plusieurs fois remarqué
l'influence; mais si l'on veut la voir dans toute sa force, il faut
jeter les yeux sur Renaud aux pieds d'Armide, et prêter l'oreille à ses
galanteries amoureuses.
Un miroir du crystal le plus brillant pendait au côté de Renaud. Elle se
lève, et le place entre les mains de son amant. Ils regardent tous deux,
elles avec des yeux riants, lui avec des yeux enflammés, un seul objet
en divers objets. Elle se fait du verre un miroir et lui se fait deux
miroirs des yeux sereins de sa maîtresse. L'un se glorifie de son
esclavage, l'autre de son empire, elle en elle-même, et lui en
elle[573]. «Tourne, lui disait le chevalier, tourne vers moi ces yeux où
je lis ton bonheur et qui font le mien[574]; car si tu ne le sais pas,
mes feux sont le vrai portrait de tes beautés. Mon sein retrace mieux
que ton crystal leur forme et leurs merveilles. Hélas! puisque tu me
dédaignes, que ne peux-tu du moins voir ton propre visage dans toute sa
beauté! Ton regard qui ne trouve point ailleurs de quoi se satisfaire,
jouirait et serait heureux en se retournant sur lui-même. Un miroir ne
peut rendre une si douce image, et un paradis n'est pas renfermé dans
une petite glace. Le ciel est un miroir digne de toi, et c'est dans les
étoiles que tu peux voir tous tes charmas[575].»
[Note 573:
_Con luci ella ridenti, ei con accese
Mirano in varj oggetti un sol'oggetto;
Ella del vetro a se fa specchio, ed egli
Gli occhi di lei sereni a se fa spegli.
L'un di servitù, l'altra d'impero
Si gloria: ella in se stessa ed egli in lei._
(C. XVI, st. 20 et 21.)]
[Note 574: _Onde beata bei._ Jeu de mots impossible à rendre
en français, et qui disparaît dans cette paraphrase. Le marquis
_Orsi, loc. cit._, défend ce jeu de mots et ce qui suit, comme il
défend tout le reste; il cite Pétrarque pour autoriser le Tasse.
Je sais combien le Tasse a imité Pétrarque; mais je sais aussi
qu'il doit à cette imitation une partie de ses défauts; que ce qui
est permis dans le style lyrique ne l'est pas pour cela dans le
style épique, et qu'enfin si un tour affecté ou un jeu de mots
cessaient de l'être quand on en trouve des exemples dans
Pétrarque, cela nous mènerait loin.]
[Note 575:
_Non può specchio ritrar si dolce imago,
Nè in picciol vetro è un paradiso accolto.
Specchio t'è degno il cielo, e ne le stelle
Puoi riguardar le tue sembianze belle._ (St. 22.)]
Vous voyez que ce n'est pas seulement dans la douleur et dans les
plaintes que le Tasse n'a pas su donner à l'amour un langage naturel et
passionné. Qu'on ne dise point qu'ici tout est illusion et magie; tout y
est devenu réalité, du moins dans les sentiments. Renaud aime de bonne
foi; Armide, prise dans ses propres piéges, aime de même; et nous avons
appris par les reproches qu'elle fait à Renaud quand elle est
abandonnée, que ce n'est point à se regarder dans un miroir, et à se
dire des fadeurs que ces deux amants passaient leurs jours dans les
délicieux jardins d'Armide. «J'aurais bien du plaisir, dit un critique
au sujet de ce passage, à voir paraître sur la scène un amoureux, avec
un miroir pendu à sa ceinture, qui lui battrait entre les jambes, quand
il marcherait sur le théâtre.» Je n'aurais pas osé me permettre cette
plaisanterie; mais ce n'est pas un critique sans nom, c'est Galilée qui
l'a faite[576].
[Note 576: _Considerazioni_, etc., p. 211.]
Nos deux amants se retrouvent à la fin du poëme dans une position fort
différente; mais ils n'ont point changé de style; et le désespoir
d'Armide n'est pas moins prodigue de pointes que l'était l'amour de
Renaud. Ils se rencontrent au milieu d'un combat. Il change un peu de
visage; _elle devient de glace et ensuite de feu_[577]. Elle lance
plusieurs traits contre Renaud sans lui faire de blessure; _et tandis
qu'elle les darde, l'Amour la blesse_[578]. Elle craint que le corps de
son perfide ne soit invulnérable comme son coeur. «Peut-être, dit-elle,
ses membres sont-ils revêtus du même marbre dont il a si bien endurci
son ame. _Les coups d'oeil_ ni _les coups de main_ ne peuvent rien sur
lui.» Enfin elle s'enfuit seule du champ de bataille; elle s'en va: le
courroux et l'amour s'en vont avec elle, comme deux chiens attachés à
ses flancs[579]; expressions passionnées, quoique trop figurées
peut-être. Elle veut se tuer elle-même. Elle s'adresse _à ses flèches_
et les invite à percer un coeur où _celle de l'amour_ ne tirent jamais en
vain. «Puisque aucun autre remède n'est bon pour moi, dit-elle en
finissant, et qu'il ne faut que _des blessures à mes blessures_, qu'une
_plaie_ de mes flèches guérisse la _plaie_ d'amour, et que la mort soit
un remède pour mon coeur[580].»
[Note 577: C. XX, st. 61 et suiv.]
[Note 578:
_Scocca l'arco più volta, e non fa piaga;
E mentre ella saetta, amor lei piaga._. (St. 65.)]
[Note 579: St. 117.]
[Note 580:
_Poi ch'ogn'altro rimedio è in me non buono,
Se non sol_ di ferute a le ferute,
_Sani_ piaga di stral piaga d'amore;
_E fia la morte medicina al core._ (St. 125.)]
Il est temps de terminer ces fatigantes citations; en les multipliant,
je paraîtrais vouloir obscurcir la gloire du Tasse; et je suis
assurément bien éloigné de ce dessein. Quel intérêt aurais-je à
rabaisser ce que j'admire? Mais je n'ai point promis une foi aveugle aux
écrivains que j'admire le plus; je ne l'ai point promise à Boileau, je
ne l'ai point promise au Tasse; et nous devons tous, en littérature, foi
et hommage aux lois éternelles de la vérité, de la nature et du goût.
J'espère qu'on ne me dira pas que j'ai poussé trop loin les droits de la
critique, qu'on ne peut jamais juger ni conclure, en matière de goût,
d'une nation à l'autre, que chaque peuple a son goût particulier, sa
manière propre de sentir et de voir, etc., cela peut être objecté à ceux
qui préfèrent leur goût national au goût des autres, et qui veulent tout
réduire à leur mesure, mais non à celui qui rapporte tout, et dans les
arts de son pays, et dans les arts étrangers, à en commun _criterium_, à
la nature, et à ses premiers et fidèles imitateurs, les anciens;
autrement, il faudrait qu'il trouvât bon tout ce qu'il voit approuvé
dans sa patrie; autrement encore, il ne pourrait se former un jugement
sur rien de ce que les lettres ont produit dans d'autres pays que le
sien; il ne pourrait même apprécier la littérature ancienne; il ne
pourrait distinguer ni juger entre les Grecs et les Latins, ni, parmi
les Latins, entre Cicéron et Sénèque ou même Apulée, entre Virgile,
Ovide et Lucain. Si, d'une nation à l'autre on interdit la censure, on
défend donc aussi l'approbation et l'éloge. Que devient alors l'étude
des langues et des littératures étrangères? Que devient la critique, cet
art qui a ses droits comme ses principes, et qui, lorsqu'il est ce qu'il
doit être, exerce une sorte de magistrature sur tous les autres arts de
l'esprit? Au reste, je ne donne pas plus ici que je ne l'ai fait
ailleurs mon opinion comme un arrêt, ni mon sentiment pour règle; je dis
ce qui me semble vrai, ce que je crois utile, me soumettant, comme je le
fais toujours, au jugement des hommes instruits, pourvu qu'ils soient de
bonne foi.
Mais revenons au Tasse et à son poëme, supérieur sans doute aux
critiques qu'on en peut faire, puisque, en dépit de tout ce qu'on y a
repris et de tout ce qu'on y pourrait reprendre encore, il vit, et vivra
éternellement. Des critiques d'un genre plus grave, et dont
quelques-unes ne lui ont point encore été faites, ne pourraient même
nuire à sa durée. On reprocherait en vain au Tasse, si on l'examinait de
plus près, je ne dirai pas d'avoir trop négligé les souvenirs religieux
attachés aux lieux où se passe son action; il les a suffisamment
rappelés, et en y insistant davantage, il risquait de changer sa
_Jérusalem_ en un de ces poëmes sacrés qui n'ont jamais qu'une classe de
lecteurs; mais de n'avoir pas tiré des historiens qu'il dut connaître,
des faits et des circonstances qui ont toute la grandeur et tout
l'intérêt des fictions de l'épopée; de n'avoir point assez fidèlement
décrit les moeurs du onzième siècle et surtout celles des compagnons de
Godefroy; d'avoir en quelque sorte altéré en eux la superstition qui les
animait, en leur prêtant une croyance qu'ils n'avaient pas aux prodiges
opérés par le diable, au lieu d'une disposition toujours prochaine à
être frappés d'un grand phénomène de la nature et à se figurer des
apparitions de Dieu, des saints ou des anges; d'avoir mis trop souvent à
la place des chevaliers de la croix, tels qu'ils étaient réellement, des
chevaliers romanesques et imaginaires, tels qu'ils ne furent jamais que
dans le _Bojardo_ et dans l'Arioste; d'avoir aussi mêlé de fausses
couleurs aux peintures des moeurs de l'Asie, et d'avoir surtout imaginé
des héroïnes, telles qu'il n'y en eut jamais parmi les musulmans[581];
mais il en serait de ces défauts comme des autres, ils ne nuiraient pas
plus au succès désormais immortel de l'ouvrage, qu'à la gloire
impérissable de l'auteur.
[Note 581: Tous ces reproches pourraient en effet être faits
au Tasse, dans un nouvel examen critique de son poëme, considéré
sous le point de vue de ses rapports avec l'histoire. Je les tire
en plus grande partie d'une lettre de M. Michaud l'aîné, occupé de
la publication de son _Histoire des Croisades_, en même temps que
je le suis de l'impression de cet examen du poëme célèbre dont les
croisades sont le sujet. Je n'avais point à craindre de le
détourner de ses idées habituelles en consultant son esprit juste
et son excellent goût sur la fidélité historique que l'on attribue
assez généralement au Tasse; et je ne fais que mettre ici en
substance ce qui est plus développé dans sa réponse. J'ajouterai
seulement en son entier la restriction pleine de goût qu'il met à
ce dernier reproche, tiré des moeurs asiatiques. «Si le poëme du
Tasse, dit-il, était connu des musulmans, ils pourraient bien lui
faire d'autres observations. Ils s'étonneraient, par exemple, de
voir courir leurs femmes sur les champs de bataille, ce qui n'est
guère en harmonie avec le Koran et avec les moeurs de l'Asie.
Herminie et Clorinde sont plus imitées d'Homère et de Virgile que
de l'histoire. A Dieu ne plaise cependant que je m'élève contre
ces inventions, qui sont si attachantes, et dont le poëte a tiré
un si heureux parti!»]
Ce qu'il y a véritablement de merveilleux, ce n'est pas qu'un poëme
conçu dans la fougue de la jeunesse, avec les habitudes d'esprit
qu'avait le Tasse dans le temps, dans le pays et dans les circonstances
particulières où il l'écrivit, offre de tels défauts, c'est qu'en les
reconnaissant, comme on le doit, si l'on ne veut renoncer à toute idée
d'alliance entre la poésie et la raison, l'on n'admire et l'on n'aime
pas moins l'ouvrage où ils se trouvent, c'est que cet ouvrage n'en soit
pas moins regardé comme le premier des temps modernes, dans le genre de
poésie le plus grand et le plus noble, et que loin d'être tenté de lui
contester cette place, on le soit de taxer d'injustice ou
d'insensibilité aux beautés poétiques ceux qui ne la lui accordent pas.
L'existence incontestable de ces beautés, leur éclat et leur nombre
expliquent ce qui semblait d'abord si difficile à concevoir.
Quand le choix du sujet, le plan, les caractères, l'intérêt soutenu et
gradué, les épisodes, les descriptions, les combats, les enchantements,
l'élévation des pensées, l'éloquence des discours, le style toujours
poétique et animé (car celui du Tasse est vicieux quelquefois, mais
plutôt par excès que par faiblesse; affecté, précieux, exagéré si l'on
veut, jamais prosaïque ni languissant, habituellement noble et pompeux,
tel que l'exige l'épopée, dont la Muse est peinte avec une trompette,
pour indiquer l'éclat de ses expressions et sa voix); quand toutes ces
qualités se trouvent réunies dans un poëme, quelques défauts qu'on y
puisse reprendre, son rang est assigné, sa place est faite, et rien ne
peut la lui ôter.