Et ailleurs: _Naturoe ludentis opus_.]

On trouve ici un coin du jardin d'Alcinoüs[643] transplanté dans celui

d'Armide; et il est vrai que dans cette description, Homère, plus

naturel, n'est pas moins brillant qu'Ovide. Mais c'est par Ovide que le

Tasse est inspiré dans la peinture suivante, quoiqu'il ne le traduise

pas; il va même plus loin que lui. «De jolis oiseaux, sous les

feuillages verts, accordent à l'envi leurs chants folâtres. Le Zéphyr

murmure et fait gazouiller les feuilles et les ondes, en les agitant

diversement. Quand les oiseaux se taisent, le Zéphyr répond à haute

voix, quand les oiseaux chantent, il émeut plus doucement le feuillage.

Soit hazard, soit artifice, le Zéphyr harmonieux, tantôt accompagne

leurs airs et tantôt se fait entendre à leur place[644].» Parmi tous ces

oiseaux, le poëte en choisit un plus extraordinaire que les autres; il

le décrit avec une complaisance particulière, et lui fait chanter, en

deux stances ou octaves, une très-jolie morale d'amour. Voltaire,

admirateur du Tasse, s'est contenté de ranger parmi les excès

d'imagination dont il faut bien convenir quand on n'a pas renoncé au bon

sens et au bon goût, ce perroquet qui chante des chansons de sa propre

composition[645]. Galilée a été plus sévère; c'est même un des endroits

de sa critique où il est le moins poli et le plus dur[646]. Nous nous

bornerons à mettre, et ce duo dialogué entre le Zéphyr et les oiseaux,

et surtout cet oiseau poëte et improvisateur, au nombre des ornements

superflus dont le Tasse a trop souvent chargé ses descriptions.

[Note 643: _Odyss._, l. VII, v. 114 et suiv.]

[Note 644: Galilée appelle nettement, dans ses

_Considérations_, cette musique à deux voix, une sotte gamme (_una

zolfa sciocca_), p. 208.]

[Note 645: _Essai sur la poésie épique_, ch. VII.]

[Note 646: Il traite cette description de pédantesque, et

apostrophant le Tasse: «Vous ne savez pas peindre, lui dit-il;

vous ne savez manier ni les couleurs, ni les pinceaux; vous ne

savez point dessiner, vous ne savez point du tout ce métier là.»

(P. 209.)]

On ne peut disconvenir que celle de l'Arioste ne soit ici plus naturelle

et plus franche; elle est même plus riche; il a fait de l'île d'Alcine

un véritable lieu de plaisir. Le plus beau site, les sociétés les plus

enjouées, la table, les doux concerts, les amusements de toute espèce y

séduisent à la fois tous les sens. La peinture physique de l'île, ou si

l'on veut, le fond du paysage, quoique de pure fantaisie, paraît être

d'après nature. Ce que le poëte a vu ou pu voir, et l'empreinte que son

imagination en a gardée, composent tout son tableau. Celui du Tasse,

tout ingénieux et tout brillant qu'il est, n'est point fait de source,

et il a moins pris dans la nature que dans les tableaux d'autres

peintres ce qu'il y a de plus beau dans le sien. Mais il prend à son

tour l'avantage dans le portrait d'Armide, malgré les défauts qu'il est

aisé d'y remarquer.

L'Arioste, il est vrai, n'a eu pour objet qu'une allégorie morale. Sa

jeune Alcine est une espèce de fantôme de beauté, qui cache ce que le

vice et la vieillesse réunis ont de plus dégoûtant et de plus hideux.

Elle est là, dans son île, attendant chaque nouvelle proie que son art y

attire ou que le hasard y conduit. Roger vient après une longue suite

d'amants, qui n'ont, comme lui, embrassé qu'une ombre; il a une autre

passion dans le coeur, et ne doit tomber que dans une erreur passagère.

Il suffit que la sagesse lui ouvre un instant les veux, et qu'il voye

une seule fois, sous ces apparences menteuses de jeunesse, d'embonpoint

et de fraîcheur, l'effroyable réalité, pour que le charme cesse et ne

puisse plus revenir. Le lecteur reçoit la même impression; tout le soin

que l'Arioste a pris de décrire si exactement et si bien la personne

extérieure d'Alcine, ne peut que lui faire dire: J'y aurais été pris

comme Roger; mais il n'éprouve réellement et ne doit éprouver aucune

illusion, ni surtout aucun intérêt; le but serait manqué et l'art du

poëte en défaut, si l'on s'intéressait le moins du monde à cette Alcine.

Armide, au contraire, faite pour inspirer à un jeune héros la première

passion d'amour qu'il ait sentie, doit réunir tout ce qu'il y a de plus

séduisant dans la fleur de la jeunesse et dans le premier éclat de la

beauté. C'est une ennemie qui a troublé et affaibli l'armée chrétienne,

qui en a voulu immoler le plus ferme appui; il faut qu'elle soit punie;

mais comment? En éprouvant elle-même une passion que son coeur ignorait

encore; il faut qu'après avoir enchaîné dans ses bras celui qu'elle

haïssait tant, et qu'elle adore, elle le voye s'en échapper; il faut

aussi qu'en la quittant il la voie toujours telle qu'elle est, armée de

tous ses charmes, de tous ses artifices, et en même temps de toutes les

séductions d'un véritable amour et d'une douleur vraie et profonde, afin

qu'il ait plus de mérite à revenir à la sagesse et à la gloire. Tout ce

qu'il fallait que fût un tel personnage, Armide l'est réellement; c'est

une des créations les plus originales, les plus fortes et les plus

heureuses de la Muse épique.

Ce n'est pas au moment où elle tient Renaud dans son île, et où sa

beauté ne pourrait agir que sur lui, que le Tasse a voulu la décrire,

c'est lorsqu'elle a paru pour la première fois, et que sa vue seule a

porté le trouble dans l'armée chrétienne tout entière[647]. Elle arrive

au camp avec le projet de séduire, s'il est possible, Godefroy lui-même,

et de le détourner de son entreprise; si non, de s'emparer au moins des

principaux chefs, de les attirer loin de l'armée et de les charger de

fers. Elle entre dans l'enceinte où les Francs ont dressé leurs

tentes[648]. A l'aspect de cette beauté nouvelle naît un murmure confus;

tous les regards se fixent sur elle, comme lorsqu'une comète ou une

étoile inconnue brille en plein jour dans les cieux. Tous s'avancent

pour savoir quelle est et d'où vient cette belle étrangère.

[Note 647: C. IV.]

[Note 648: St. 28 et suiv.]

«Argos, ni Chypre, ni Délos ne virent jamais de formes si élégantes,

tant d'éclat et tant de beauté. Sa chevelure dorée, tantôt paraît au

travers du voile blanc qui l'enveloppe, et tantôt se montre à découvert.

Ainsi, quand le ciel reprend sa sérénité, tantôt le soleil se laisse

voir dans un nuage transparent, tantôt, sortant de la nue et répandant

alentour ses rayons les plus brillants, il redouble l'éclat du jour. Le

vent fait de nouvelles boucles de ses cheveux flottants, que la nature

elle-même partage en boucles ondoyantes. Son regard avare et renfermé en

lui-même, cache les trésors de l'amour et les siens. La douce couleur

des roses répandue sur ce beau visage s'y confond avec l'ivoire, mais la

rose brille seule sur sa bouche, d'où s'exhale un souffle amoureux.»

Le reste de cette jolie peinture est plus difficile à copier. Nos

meilleurs traducteurs l'ont fort adouci; moi qui ne traduis pas, mais

qui ai pour but de faire connaître, je dois m'exprimer plus fidèlement.

«Son beau sein montre à nu cette neige où le feu d'amour se nourrit et

s'allume. On voit une partie de deux globes fermes et rebelles[649];

l'autre partie est couverte par la robe envieuse; mais si elle ferme le

passage aux yeux, elle ne peut arrêter l'amoureux penser qui, non

content des beautés extérieures, s'insinue encore dans les secrets

cachés. Comme un rayon passe à travers l'eau ou le crystal, sans les

diviser ou les partager, ainsi le penser ose pénétrer sous le vêtement

le mieux fermé, jusqu'à la partie défendue. Là, il s'étend, là, il

contemple en détail le vrai de tant de merveilles; ensuite il les

raconte au désir, il les lui décrit et rend ses flammes plus vives.» En

citant autrefois ce trait pour justifier le jugement de Boileau sur le

Tasse[650], «en bonne foi, disais-je, quand Boileau, du caractère dont

il était, choqué des _ornements_ plus que _superflus_ de cette

description, eût jeté là le livre et n'eût jamais voulu le reprendre,

devrait-on lui en faire un crime?» Un plus long commerce avec les poëtes

italiens m'a peut-être un peu corrompu; je vois bien toujours les mêmes

vices dans cette description qui blesse la dignité de l'épopée, et même

la décence[651]; mais je sens que si, devant moi, un nouveau Despréaux

jetait le livre, je serais prompt à le ramasser, et l'engagerais à le

reprendre.

[Note 649: _Parte appar de le mamme acerbe e crude._ (St. 31.)

L'Arioste a dit aussi, dans le portrait d'Alcine:

_Due pome acerbe e d'avorio fatte._

Les Italiens aiment beaucoup, en parlant de cet objet, cette

métaphore tirée des fruits qui ne sont pas mûrs, qui sont encore

âpres et crus; elle serait insupportable en français, et le nom

même de l'objet le serait dans la poésie noble.]

[Note 650: Une partie de cette analyse de la _Jérusalem

délivrée_ est faite il y a près de vingt-cinq ans; elle fut même

insérée dans le _Mercure de France_ en 1789, sous le titre

d'_Essai sur le Tasse_. Je m'occupais beaucoup dès lors de l'étude

des poëtes italiens; mais, moins familiarisé que je le suis avec

le caractère de leur langue et de leur poésie, j'avais adopté dans

toute sa rigueur un jugement susceptible de modification.

D'ailleurs, c'était le temps où il était de mode en France de

rabaisser le législateur de notre Parnasse. Je n'étais pas alors

plus disposé à me laisser influencer par la mode, que je ne l'ai

été depuis; et ce fut pour défendre Boileau, plus que pour

critiquer le Tasse, que j'écrivis cet Essai. Aujourd'hui toutes

choses sont à leur place, Boileau et le Tasse gardent chacun la

sienne, et les véritables amis de l'art des vers peuvent, sans que

l'un nuise à l'autre, jouir également de tous les deux.]

[Note 651: Il est visible, dit Paul _Beni_, dans son

Commentaire sur la _Jérusalem délivrée_ (p. 537 et 538), que le

Tasse lutte ici avec l'Arioste dans son portrait d'Alcine; mais on

voit qu'il a mis plus de soin à désigner les beautés cachées. L'un

et l'autre ont eu en vue ce que dit Apollon à la vue de Daphné

(_Métam._, l. I.), et surtout ce trait: _Si qua latent meliora

putat._ Mais l'Arioste est allé au-delà d'Ovide, et le Tasse bien

au-delà de l'Arioste: «_Poichè se ben usa parole quasi metaforiche

e oneste, non dimeno accenna concetto alquanto_ _impudico_.»

Scipion _Gentili_, autre commentateur du Tasse, craint qu'il n'ait

pas évité l'application de ce passage de Quintilien (l. VIII, ch.

3): _Nec scripto modo hoc accidit, sed etiam sensu plerique obcoenè

intelligere, nisi caveris, cupiunt, ut apud Ovidium:_

_Quæque latent meliora putat;_

(on peut remarquer en passant que Quintilien, qui a cité de

mémoire, a mis _quæque latent_, au lieu de _si qua latent_ qui est

dans Ovide) _ac ex verbis quæ longe ab obcoenitate absunt,

occasionem turpitudinis rapere._]

Ce qui suit n'est plus un portrait; c'est un personnage en action;

depuis ce moment jusqu'à la fin, Armide agit avec ce caractère

artificieux que le poëte lui a donné; mais bientôt il s'y joint une

passion réelle et profonde qui la saisit au milieu de ses artifices, et

la rend digne de pitié. Après les succès qu'elle a obtenus dans le camp

des chrétiens, et l'affront qu'elle a reçu de Renaud, et la vengeance

qu'elle en a voulu tirer, et l'amour qui l'est venu surprendre dans

l'acte même de sa vengeance, tenant enfin en son pouvoir le jeune héros

qu'elle aime, elle se croit sûre de le posséder long-temps, quand les

deux chevaliers chrétiens pénètrent dans le séjour délicieux où elle

l'enivre et s'enivre elle-même de volupté[652]. L'Arioste n'a mis dans

son Alcine et autour d'elle que les plaisirs du libertinage; le Tasse a

voulu peindre dans son Armide les jouissances de l'amour. Les deux

amants sont seuls dans ces beaux jardins; elle est assise sur l'herbe

tendre, et lui, renversé sur ses genoux, dans l'attitude où Lucrèce nous

peint le dieu Mars sur ceux de Vénus[653]. «Son voile partagé laisse

voir les trésors de son sein; ses cheveux flottent en désordre au gré du

vent; elle languit de caresses, et des gouttes d'une sueur limpide

rendent plus vif l'incarnat de son teint. Un rire pétillant et lascif

étincelle dans ses yeux, comme un rayon brille dans l'onde. Elle se

penche sur lui, et il pose mollement la tête sur son sein, le visage

levé vers son visage. Il repaît avidement ses regards affamés et fixés

sur elle; il se consume et meurt d'amour. Elle s'incline souvent, et

tantôt prend de doux baisers sur ses yeux, tantôt les aspire sur ses

lèvres. On l'entend alors soupirer si profondément que l'on croit son

ame prête à lui échapper et à passer en elle. Les deux guerriers cachés

contemplent cette scène d'amour.» Il faudrait être insensible comme eux

pour lire, sans en être ému, cette description si brûlante et si vraie.

[Note 652: C. XVI, st. 17.]

[Note 653:

_In gremium qui sæpe tuum se

Rejicit, æterno devinctus volnere amoris;

Atque ita suspiciens tereti cervice repostâ

Pascit amore avidos inhians in te, Dea, visus:

E que tuo pendet resupini spiritus ore._

(Lucret., _de Rer. nat._, l. I.)]

J'ai dû compter parmi ces abus d'esprit qui se mêlent trop souvent aux

beautés du Tasse, les galanteries que Renaud dit à sa maîtresse pendant

qu'elle se regarde dans un miroir[654]; mais le reste de cette toilette,

digne de la coquette et voluptueuse Armide, est peint des couleurs les

plus vives et qui ne sortent point de la nature de ce sujet magique, où

la toilette d'Armide entrait nécessairement. Cet embellissement, loin

d'être déplacé dans l'épopée, est autorisé par l'exemple d'Homère qui

décrit, avec plus de détail encore, au quatorzième livre de l'_Iliade_,

la toilette de Junon. Mais Junon est une noble et chaste déesse, Armide

est une jeune magicienne amoureuse, qui dans l'amour ne cherche que le

plaisir; la toilette de l'une et celle de l'autre ne doivent pas se

ressembler.

[Note 654: Ci-dessus, p. 373.]

«Armide sourit aux discours de Renaud, sans cesser de se regarder avec

complaisance et de s'occuper du joli travail qu'elle a commencé. Quand

elle eut tressé sa chevelure, et qu'elle en eut corrigé avec grâce le

désordre voluptueux, elle arrondit en anneaux le reste de ses cheveux et

les parsema de fleurs comme on sème sur l'or des ornements d'émail; elle

joignit sur son beau sein des roses étrangères à ses lis naturels, et

remit en ordre les plis de son voile. Le paon superbe déploie avec moins

d'orgueil la pompe de son plumage; Iris ne paraît point si belle

lorsqu'elle étale au soleil l'or et la pourpre de son sein courbé en arc

et humide de rosée[655]. Mais le plus beau de ses ornements est sa

ceinture, qu'elle ne quitte pas, lors même qu'elle est nue. Elle y donna

un corps à ce qui n'en eut jamais, et mêla, en la formant, des

substances que nulle autre n'eût pu mêler. Tendres dédains, paisibles et

tranquilles refus, douces caresses, raccommodements délicieux, sourires,

petits mots, larmes touchantes, soupirs entrecoupés, baisers voluptueux,

elle fondit ensemble tous les éléments, les unit, les façonna au feu

lent des flambeaux, et en forma cette ceinture admirable dont sa taille

élégante est ornée.»

[Note 655:

_Non talesvolucer pandit Junonius alas,

Nec sic innumeros arcu mutante colores

Incipiens redimitur hyems, cum tramite flexo

Semita discretis interviret humida nimbis._

(Claudian., _de Rapta Proserp._, l. II.)]

Un critique judicieux[656] a justement reproché au Tasse d'avoir, en

empruntant d'Homère la ceinture de Vénus, fait de cette ceinture un

ouvrage d'artisan où l'on voit les différentes matières se liquéfier au

feu d'un flambeau, se mêler et former enfin cette magique ceinture[657].

Il est sûr qu'en réalisant ainsi cette fusion idéale d'objets qui n'ont

rien de matériel, le poëte moderne a, comme en beaucoup d'autres

endroits, manqué de jugement. Mais le même critique se trompe quand il

blâme la différence qui existe entre ces deux ceintures. «L'une, dit-il,

peint à l'esprit les charmes et les effets d'un amour honnête, et

l'autre n'offre aux sens que les agaceries fardées de la coquetterie et

de la lubricité.» C'est précisément ce qu'il fallait; et le goût

lui-même semble avoir prescrit au Tasse cette nuance. Il devait y avoir

encore ici la même différence entre l'une et l'autre ceinture, qu'entre

Armide et Vénus.

[Note 656: M. de Rochefort, de l'ancienne académie des

inscriptions et belles-lettres.]

[Note 657: Traduction en vers de l'_Iliade_, seconde édition,

à l'Imprimerie royale, 1771, in-4º., p. 404, note. Ce traducteur

estimable, trop faible sans doute pour atteindre à l'élévation, à

l'énergie, à la grandeur d'Homère, a mieux réussi dans tout ce qui

n'exigeait qu'une élégante simplicité; la toilette de Junon est de

ce genre, ainsi que la ceinture de Vénus.

La déesse, à ces mots, détache sa ceinture;

Où, tissus avec art, sont les enchantements,

Les désirs de l'amour, les soupirs des amants,

L'art de persuader, ce langage si tendre

Dont les plus sages même ont peine à se défendre.]

Armide quitte Renaud, comme Alcine quitte Roger; son absence a les mêmes

suites. Dès que Renaud est seul, les deux chevaliers se montrent à lui,

couverts d'armes éclatantes. «Tel qu'un coursier fougueux, enlevé après

la victoire au périlleux honneur des armes, et changé en lascif époux,

erre, libre du frein, parmi les troupeaux et dans de gras pâturages;

mais s'il est réveillé par le son de la trompette ou par l'éclat de

l'acier, il y court en hennissant; déjà il brûle de voir ouvrir la

carrière, et, portant sur son dos un cavalier, d'être heurté dans sa

course et de heurter à son tour[658].» Tel devient le jeune héros à

l'aspect subit des deux chevaliers. Ubalde découvre alors devant lui un

bouclier de diamant qu'il a reçu pour cet usage, talisman plus ingénieux

et plus moral que l'anneau employé par Mélisse pour désenchanter Roger.

Renaud y jette les yeux; il se voit paré des mains de la Mollesse, ses

cheveux bouclés et parfumés; à son côté ce fer, seule arme qui lui

reste, tellement couvert d'un luxe efféminé, qu'au lieu d'un instrument

militaire, ce n'est plus qu'un inutile ornement. Réveillé comme d'un

sommeil léthargique, il reste les yeux baissés et fixés sur la terre.

Après le discours ferme et concis d'Ubalde[659], il est encore quelque

temps immobile et muet. Puis tout à coup il arrache et déchire ces vains

ornements, cette pompe indigne de lui, ces honteuses marques de son

esclavage, et suit docilement les deux guides qui l'ont rappelé au

devoir[660].

[Note 658: St. 28.]

[Note 659: St. 32 et 33.]

[Note 660: St. 34 et 35.]

Mais lorsqu'il est près du rivage, une dernière épreuve lui est offerte,

épreuve que Roger ne pouvait subir en abandonnant sa vieille Alcine;

c'est la belle et jeune Armide, forcenée de désespoir et d'amour, qui le

poursuit, comme Didon poursuit Énée; ce sont ses plaintes, ses fureurs,

ses soumissions, ses menaces. Il résiste et persiste comme Énée, et il

faut en convenir, sinon de meilleure grâce (un homme n'en a jamais en

position pareille), du moins avec de meilleurs motifs et de plus fortes

raisons que lui[661].

[Note 661: St. 35 et suiv.]

J'ai peut-être fait comme Renaud, je me suis trop arrêté dans les

jardins d'Armide. S'il est difficile d'en sortir, il l'est peut-être

encore plus d'y conserver assez de raison pour ne s'en pas laisser

tout-à-fait éblouir et pour y distinguer, de la belle et riche nature,

les purs effets de la baguette et les mensonges de l'art. D'autres

beautés répandues dans toutes les parties du poëme n'exigent point cet

effort; je veux parler surtout des traits sublimes, qui sont en si grand

nombre et qui attestent si évidemment cette tendance habituelle du génie

du Tasse vers les hautes régions du Beau idéal. On la voit, dès

l'invocation du poëme adressée à cette Muse «qui n'a point sur

l'Hélicon le front ceint d'un laurier périssable[662], mais qui là-haut,

parmi les choeurs célestes, porte une couronne d'or et d'étoiles

immortelles;» on la voit dans la manière neuve et vraiment sublime dont

se fait l'exposition, dans ce regard que l'Eternel jette sur la Syrie et

sur l'armée chrétienne[663], regard qui pénètre au fond des coeurs de

tous les chefs, qui nous y fait pénétrer nous-mêmes et nous fait

connaître ainsi, dès le début, non-seulement les personnages, mais les

caractères; enfin, sans parler des morceaux et des épisodes entiers qui

semblent dictés par cette aspiration continuelle vers le grand, le beau

et l'honnête, on la voit dans un nombre infini de pensées et de

sentiments, quelquefois indiqués par l'attitude seule ou par

l'expression du visage, comme lorsque Renaud, averti par Tancrède que

Godefroy veut le faire arrêter, sourit avant de répondre[664], et qu'un

courroux dédaigneux éclate à travers ce sourire; quelquefois énoncés

dans le style le plus noble et le plus poétique, comme sont ceux de ce

vieillard qui montre au même héros, à peine échappé des bras d'Armide,

notre vrai bien, non dans les plaines agréables, parmi les fontaines et

les fleurs, au milieu des nymphes et des syrènes, mais sur la cime du

mont escarpé où habite la Vertu[665].

[Note 662: C. I, st. 2.]

[Note 663: St. 8, 9 et 10.]

[Note 664: C. V, st. 42.]

[Note 665: C. XVII, st. 61.]

Godefroy, pendant son sommeil, est averti par une vision ou par un songe

des moyens de rappeler Renaud sans compromettre sa dignité. Ce songe

s'identifie dans l'esprit du Tasse avec celui de Scipion, ou Platon

semble avoir dicté à Cicéron ce que celui-ci met dans la bouche de

Scipion l'Africain. Des hauteurs du ciel, ou plutôt de son génie, le

poëte regarde comme eux la petitesse de notre terre, l'espace étroit de

nos grandeurs, de nos empires, et ne voit qu'ombre et fumée dans notre

gloire[666]. Les deux chevaliers que Godefroy envoie rasent, dans leur

navigation rapide, les côtes d'Afrique et passent à la vue des ruines de

Carthage. Celles d'Egine, de Mégare et de Corinthe avaient jadis inspiré

à un ami de Cicéron[667] de grandes et hautes pensées; Sannazar les

avait, depuis, étendues dans de beaux vers et appliquées à Carthage; le

Tasse s'est emparé des vers de Sannazar et les a surpassés de bien loin,

dans cette belle octave, où nous voyons mourir les cités, mourir les

royaumes, et le sable et l'herbe couvrir notre faste et nos pompes

vaines; où, frappés de cette grande leçon, nous nous voyons nous-mêmes

avec pitié et avec mépris, nous indigner d'être mortels[668]! Il ne

paraît jamais plus à l'aise que quand son sujet l'appelle à penser et à

s'exprimer sur ce ton, il semble alors qu'il est dans son élément et

qu'il parle son langage.

[Note 666: C. XIV, st. 10 et 11. CICER. _de Somnio

Scipionis_.]

[Note 667: _Servius Sulpicius._]

[Note 668: Il n'y a peut-être dans aucun poëte six plus beaux

vers que les suivants:

_Giace l'alta Cartago; appena i segni

Dell'alte sue rovine il lido serba.

Mujono le città, muojono i regni;

Copre i fasti e le pompe arena ed erba;

E l'uom d'esser mortal par che si sdegni;

O nostra mente cupida e superba!_

(C. XV, st. 20.)

Ceux de Sannazar sont assez beaux, mais ils n'ont ni cette force,

ni cette grandeur.

_Quâ devictæ Carthaginis arces

Procubuere, jacentque infausto in littore turres

Everse . . . . . . . . . . . . . . . .

Nunc passim vix reliquias, vix nomina servans

Obruitur propriis non agnoscenda ruinis.

Et querimur genus infelix humana labere

Membra ævo, cum regna palam moriantur et urbes._

(_De Partu Virg._, l. II.)

Sannazar avait imité ce passage d'une lettre de Sulpicius à

Cicéron; ce qu'aucun commentateur n'a remarqué. Sulpicius écrit à

son ami, qui venait de perdre sa fille Tullie. Entre autres motifs

de consolation, il lui en offre un qui lui a été utile à lui-même.

A son retour d'Asie, il allait par mer d'Egine à Mégare; les

ruines de ces deux villes, jadis si florissantes, celles du Pirée

et de Corinthe étaient à droite et à gauche sous ses yeux. Alors

il se parle ainsi: _Hem, nos homunculi indignamur si quis nostrum

interiit aut occisus est, quorum vita brevior esse debet, cum uno

loco tot oppidum cadavera jaceant?_ (_Ad Familiar._, l. IV, épist.

5.) Ce peu de lignes est aussi beau qu'aucun passage de Cicéron

lui-même. Le Tasse ne paraît pas l'avoir connu; il eût

certainement transporté dans sa langue cette expression si grande

et si hardie, _tot oppidum cadavera_, les cadavres de tant de

villes.]

Dans des morceaux d'un autre genre, que le sujet de son poëme y ramène

souvent, dans les descriptions de combats singuliers, on reconnaît à

tout moment cette élévation et cette noblesse naturelle, que relevaient

encore en lui les sentiments exaltés de la chevalerie. Le combat de

Tancrède et d'Argant sous les murs de Jérusalem, à la vue des deux

armées[669], serait le plus terrible de tous, si le dernier qu'ils se

livrent, dans lequel le redoutable Argant succombe, mais laisse à peine

un reste de vie à son vainqueur, ne le surpassait encore[670]. Le

courage des deux champions est pareil; leur taille et leurs forces sont

inégales. Tancrède supplée à ce qui lui manque par sa légèreté et par

son adresse; Argant n'y oppose souvent que son immobilité; comme dans un

combat naval entre deux vaisseaux d'inégale grandeur, l'un l'emporte par

sa hauteur et par sa masse, l'autre par son agilité; le plus léger

attaque sans cesse de la proue à la poupe, l'autre demeure immobile et

semble le menacer de toute sa hauteur. Les deux guerriers sont couverts

de blessures, leurs armes sont brisées, leur sang coule de toutes parts;

Argant tombe; toutes ses plaies s'ouvrent, son sang s'échappe à gros

bouillons; il peut à peine se relever sur un genou, en s'appuyant d'une

main sur la terre. Tancrède lui crie de se rendre et lui fait des

propositions honorables; Argant, rassemblant ses forces, le blesse

traîtreusement d'un coup d'épée, et le force de lui donner la mort.

Cependant lorsqu'Herminie a trouvé Tancrède expirant, et que Vafrin, qui

accompagne Herminie, le fait transporter au camp des chrétiens[671], il

s'indigne que l'on veuille abandonner le corps de l'ennemi qu'il a

vaincu. «Eh quoi! dit-il, le valeureux Argant restera donc exposé aux

oiseaux de proie! Non, non, qu'il ne soit privé ni de sépulture, ni des

éloges qui lui sont dus! Je ne suis plus en guerre avec ces restes muets

et inanimés; il est mort en brave; il a donc droit à ces honneurs qui

sont, après la mort, tout ce qui reste de nous sur la terre[672].»

[Note 669: C. VI, st. 40 et suiv.]

[Note 670: C. XIX, st. 11 à 28.]

[Note 671: St. 115.]

[Note 672: St. 116 et 117.]

En général, le Tasse prend soin de donner à ses guerriers chrétiens

toutes les vertus qui peuvent rehausser la valeur, tandis que le courage

des infidèles a toujours quelque chose de féroce. Ainsi, malgré les

exploits qu'il fait faire à Argant et à Soliman, par exemple, ils

n'excitent jamais un intérêt qui puisse nuire à celui que le poëte a

voulu réunir tout entier sur les soldats de la foi et sur leur cause. Le

caractère de Clorinde est le seul qui dans ce parti ait une vertu

militaire sans mélange de barbarie; mais aussi Clorinde était née de

père et de mère chrétiens; les aventures extraordinaires de sa vie

l'avaient seules empêchée de l'être, et l'avaient attachée au parti des

sectateurs de Mahomet: enfin elle était destinée à recevoir de la main

de Tancrède le baptême, en même temps que la mort. Pour Argant, sa mort

est comme sa vie; son indomptable caractère est le même jusqu'à la fin.

«Il menace en mourant et ne languit pas: ses derniers mots, les derniers

sons de sa voix sont encore superbes, formidables et féroces[673].»

[Note 673: S. 26.]

Soliman a plus de générosité qu'Argant et plus de véritable grandeur.

Son caractère jette un si grand éclat que l'on doit regarder comme l'un

des prodiges de talent du Tasse, que tout ce qui paraît auprès de lui,

musulman ou chrétien, n'en soit pas effacé. Quand il se montre pour la

première fois, dans cette attaque de nuit qu'il livre avec ses Arabes

au camp de Godefroy[674], il paraît comme un météore funeste qui brille

au milieu des ténèbres. Il porte pour cimier sur son casque, un énorme

et horrible dragon, qui s'allonge, se dresse sur ses griffes, étend ses

ailes, et replie en arc sa queue armée d'un double dard. Il semble qu'il

fasse vibrer dans sa gueule une triple langue, qu'on en voie jaillir une

écume livide, qu'on entende ses sifflements, que dans l'ardeur du combat

il s'enflamme par le mouvement, et qu'il vomisse à la fois de la fumée

et des flammes[675].»

[Note 674: C. IX.]

[Note 675: St. 25.]

Veut-on voir comment le poëte sait faire agir un personnage qu'il sait

ainsi annoncer? Dans ce même combat, Latin, né sur les bords du Tibre,

marchait accompagné de ses cinq fils, qu'il avait dressés dès l'âge le

plus tendre au métier des armes[676]. Tous à peu près du même âge, ils

combattaient sous ses yeux, comme de jeunes lionceaux à qui leur mère

apprend à s'élancer contre les chasseurs[677]. Latin veut s'opposer aux

fureurs de Soliman; il exhorte ses fils à l'attaquer et marche lui-même

avec eux. Les lances de ces six frères atteignent Soliman toutes à la

fois; il reste immobile comme un rocher inutilement battu des flots, des

vents et de la foudre[678]. De sa terrible épée, il fend la tête à

l'aîné: Amarant veut soutenir son frère, le glaive du sultan lui coupe

le bras; ils tombent ensemble baignés dans leur sang. Le jeune Sabin

essaie encore de le blesser d'un coup de lance; Soliman la brise, pousse

contre lui son cheval, le foule aux pieds, et moissonne cette tendre

fleur, qui s'ouvrait à peine aux doux rayons de la vie. Pic et Laurent

restaient encore, deux jumeaux charmants, dont la ressemblance était si

parfaite, qu'elle avait souvent causé à leurs parents une agréable

erreur; Soliman sépare à l'un la tête du corps, et plonge à l'autre son

épée dans la poitrine.

[Note 676: St. 27 et suiv.]

[Note 677:

_Così fera leonessa i figli

Cui dal collo la coma anco non pende_, etc. (St. 29.)]

[Note 678: _Ma come alle procelle esposto monte_, etc. (St.

31.)]

Le père (ah! il ne l'est plus[679]; le sort cruel le prive à la fois de

tous ses enfants); l'infortuné, qui voit sa race entière éteinte, veut

la venger, mais non lui survivre; il veut tuer et mourir. Il crie et

provoque l'ennemi. Il lui porte un coup terrible qui rompt la cotte de

maille et fait dans le flanc une blessure, d'où sortent des flots de

sang. A ce cri, à ce coup, le barbare se retourne, le frappe de son

épée, rompt son bouclier, sa cuirasse, et plonge le fer dans ses

entrailles. Le malheureux Latin sanglote, et il expire sur les corps de

ses enfants[680].

[Note 679:

_Il padre, ah non più padre._ (St. 35.)

_At pater infelix, non jam pater._

(Ovid., _Métam._, l. VIII.)]

[Note 680: St. 38.]

Dans ce combat encore, l'impitoyable Soliman connaît enfin la pitié, et

verse pour la première fois des larmes. Un jeune page, dont un léger

duvet ornait à peine les joues fleuries[681], richement armé, vêtu

magnifiquement, et monté sur un cheval plus blanc que la neige, se

livrait au plaisir, nouveau pour lui, que l'instinct de la gloire fait

naître dans un jeune coeur. Le fougueux Argillan[682] le rencontre dans

la mêlée, court à lui, tue son cheval, et le tue lui-même, sans se

laisser émouvoir par son air suppliant, ni par sa beauté. Soliman était

aux mains, non-loin de là, avec Godefroy lui-même; il voit le danger que

court son page chéri; il quitte ce combat, tourne son cheval, renverse

tout ce qui s'oppose à son passage, mais n'arrive que pour le venger et

non pour le défendre. Il voit son cher Lesbin tomber comme une tendre

fleur, ses yeux languir, son cou se pencher, la pâleur de la mort se

répandre sur son visage, et tous ses traits défaillir avec une

expression si douce, que son coeur, de marbre jusqu'à ce moment,

s'amollit, et que des larmes s'échappent de ses yeux. «Tu pleures,

Soliman, s'écrie le poëte, toi qui as vu d'un oeil sec la destruction de

ton empire[683]!» Voilà de ces beautés de tous les temps, qui effacent

mille défauts, et qui restent profondément gravées dans le coeur, plus

fidèle gardien que la mémoire. «Mais à la vue du fer qui fume encore

dans la main du meurtrier, la pitié cède, la fureur s'allume, bouillonne

dans son sein, et y sèche les larmes. Il court sur Argillan, le frappe,

fend son bouclier, son casque, et sa tête jusqu'à la gorge. Non

satisfait encore, il descend de cheval, et se précipite sur ce corps

sans vie, tel qu'un chien furieux qui mord la pierre dont il est frappé.

O vain soulagement d'une immense douleur, de s'acharner sur une terre

insensible[684]!»

[Note 681: St. 81 et suiv.]

[Note 682: Voyez ci-dessus, p. 402.]

[Note 683: St. 86.]

[Note 684: St. 87.]

Malgré tous les efforts de Soliman, malgré le secours qu'il reçoit

d'Argant et de Clorinde, qui font une sortie de la ville assiégée et

resserrent l'armée chrétienne entre deux attaques, la défense est si

vigoureuse, que les Arabes et les soldats d'Aladin sont repoussés de

toutes parts. Aladin fait sonner la retraite. Argant et Clorinde cèdent,

quoique à regret, et font rentrer les restes de leur troupe. Les Arabes

entièrement rompus se dispersent. «Le sultan a fait tout ce que peut

une force humaine[685]. Il est épuisé. Tout couvert de sang et de sueur,

il respire à peine; une oppression pénible agite sa poitrine et ses

flancs; son bras plie sous son bouclier; son épée se lève à peine, et le

tranchant émoussé ne blesse plus. Quand il se voit dans cet état, il

s'arrête, il hésite, il délibère en lui-même s'il doit mourir et si sa

main doit enlever à l'ennemi la gloire de sa mort, ou si, survivant à la

perte de son armée, il doit mettre sa vie en sûreté. «Que le destin

l'emporte, dit-il, enfin, et que ma fuite soit le trophée de sa

victoire; que l'ennemi insulte encore une fois à ma honte et à mon

indigne exil, pourvu que, reprenant les armes, je puisse revenir

troubler sa paix et sa conquête mal assurée. Non, je ne cède point; ma

haine est éternelle comme le souvenir de mon injure. Je me relèverais,

ennemi toujours plus implacable, quand je ne serais plus qu'une cendre

éteinte et une ombre vaine[686].»

[Note 685: St. 97.]

[Note 686: St. 99 et dernière.]

C'est dans cet art de faire briller au milieu des combats un personnage

principal, et de semer des détails touchants à travers ces scènes

terribles, qu'ont excellé les grands poëtes épiques; et l'on peut dire

qu'aucun d'eux n'y a surpassé le Tasse. Voyez dans la dernière bataille,

Armide en habit militaire[687], montée sur un char doré, entourée de

ses nouveaux amants, de tous ces chefs asiatiques et africains

magnifiquement armés comme elle, couverts d'une pompe barbare, et qui

ont juré de la venger. Renaud se présente, elle veut lui lancer un

trait; mais échappée d'une main faible et incertaine, la flèche

s'émousse sur les armes du chevalier. Armide se croit méprisée;

enflammée de colère, elle tend plusieurs fois son arc; mais tous ses

traits sont aussi impuissants que le premier. Tous ses amants sont

vaincus sous ses yeux; elle se croit déjà prisonnière, emmenée en

esclavage; elle quitte le champ de bataille et fuit, le désespoir dans

le coeur.

[Note 687: C. XX, st. 61 et suiv.]

Voyez un tableau bien différent dans ces deux inséparables époux, Odoard

et Gildippe, couple intrépide dont l'union double le courage. Dès le

commencement du combat[688], on les voit à côté l'un de l'autre porter

des coups terribles, et mettre presque seuls en déroute le corps des

Persans. Vers la fin de la bataille, lorsque Soliman essaie encore de

rallier les Sarrazins et de rétablir le combat, Odoard et Gildippe

s'offrent à lui[689]. Gildippe le frappe la première; furieux, il

l'insulte d'abord, et lui porte ensuite dans la poitrine un coup qui

brise ses armes, et qui ose, dit le poëte, percer ce sein qu'Amour seul

aurait dû blesser. Elle abandonne aussitôt les rênes, et chancèle sur

son coursier: Odoard accourt; il soutient d'un bras son épouse mourante,

de l'autre il veut la venger; mais que peuvent ses forces ainsi

partagées contre un si redoutable ennemi? Le sultan lui coupe le bras

dont il appuyait sa chère Gildippe; il la laisse tomber, tombe lui-même,

et l'accable sous son poids.

[Note 688: _Ibid._, st. 32.]

[Note 689: St. 94, etc.]

Le Tasse, à la manière des grands poëtes, adoucit l'impression d'un si

horrible spectacle, par cette belle comparaison prise d'objets

champêtres, et qui lui appartient: «Comme un ormeau[690], à qui la

plante couverte de pampres s'entrelace et se marie, si le fer le coupe,

ou si l'ouragan le brise, entraîne à terre avec lui la vigne sa

compagne; lui-même il la dépouille de ce vert feuillage qui la couvrait,

il écrase ces grappes qui l'embellissaient; il paraît en gémir, et peu

touché de son propre sort, n'être sensible qu'à la destinée de celle qui

meurt auprès de lui. Ainsi tombe Odoard; il ne gémit que sur celle que

le ciel lui avait donnée pour inséparable compagne. Ils voudraient se

parler, mais ils ne peuvent plus former que des soupirs. Ils se

regardent l'un l'autre, ils s'embrassent et se serrent tandis qu'ils le

peuvent encore; ils perdent tous deux au même instant la lumière du

jour; et ces deux ames pieuses s'en vont ensemble[691],» Que cette

peinture est touchante et vraie; et quoiqu'elle offre une image

sanglante, combien elle attendrit et repose l'ame, parmi tout ce carnage

et toutes ces scènes d'horreur!

[Note 690: St. 99.]

[Note 691: _E congiunte sen van l'amine pie._ (St. 100.)]

Le Tasse n'est pas moins admirable dans les grands épisodes dont il a

semé l'action principale de son poëme que dans ces scènes épisodiques

qui coupent et varient ses descriptions de combats. J'ai parlé, dans la

notice sur sa vie[692], de cette aventure touchante d'Olinde et de

Sophronie, qui remplit une partie du second chant. Quoiqu'elle soit en

elle-même d'une grande perfection, et qu'elle serve à mettre en scène le

caractère farouche et cruel d'Aladin, et le beau caractère de Clorinde,

tous les bons critiques l'ont regardée comme un défaut dans le poëme,

parce qu'elle est étrangère au reste de l'action, et que les deux

personnages qui, dès l'entrée, attirent ainsi tous les regards, n'y

reparaissent plus. J'ai indiqué une source particulière d'intérêt qui ne

remédie point à ce défaut, mais qui fit sans doute que le Tasse, en

sentant la justesse des critiques, refusa toujours d'y obéir.

[Note 692: Voyez ci-dessus, p. 237 et suiv.]

Ils n'eurent pas le même reproche à faire à l'épisode du combat et de la

mort du jeune Suénon, l'un des plus beaux morceaux du poëme. Il est

intimement lié à l'action; non-seulement cette mort prive d'un puissant

secours l'armée de Godefroy, mais en l'apprenant il est instruit de

l'existence et de l'approche d'une armée d'Arabes, conduite par Soliman;

c'est de la main de Soliman que Suénon a reçu la mort; c'est l'épée même

de Suénon qui doit le venger; elle sera remise, à ce dessein, entre les

mains de Renaud; un saint anachorète l'a prédit. Le seul Danois, échappé

au glaive des Arabes, apporte cette épée; et Renaud est en exil. Ce

récit ranime en sa faveur les souvenirs et l'affection de l'armée; de

fausses apparences répandent et accréditent le bruit de sa mort;

l'esprit de discorde et de ténèbres agite les esprits; une sédition

éclate, et elle est à peine apaisée que le redoutable Soliman, si

dramatiquement annoncé, arrive avec ses Arabes, et attaque le camp des

chrétiens.

Considéré en lui-même, ce morceau entier, conforme aux récits de

l'histoire, est un modèle de narration héroïque et pathétique. Suénon et

ses braves, attaqués pendant la nuit par un ennemi vingt fois plus

nombreux, vendent chèrement leur vie, et chacun d'eux s'entoure d'un

monceau de morts. Le jour paraît, et montre à ceux qui vivent encore

toutes leurs pertes et tous leurs dangers. «Nous étions deux mille, dit

le guerrier danois, et nous ne sommes plus que cent[693]. Quand Suénon

voit tout ce sang et tous ces morts, je ne sais si, à ce déplorable

spectacle, son intrépide coeur se trouble, mais il n'en fait rien

paraître: au contraire, élevant la voix: suivons, dit-il, nos braves

compagnons, qui nous ont tracé avec leur sang le chemin du ciel: il dit,

et joyeux de sa mort prochaine, il oppose à ce déluge de barbares, un

coeur ferme et inébranlable.» Il tombe enfin sous les coups d'un guerrier

à la taille haute et au regard farouche, qui n'ose encore l'attaquer

seul. Il meurt accablé plutôt que vaincu. L'attitude où on le trouve sur

le champ de bataille, le front tourné vers le ciel, tenant et serrant

d'une main son épée, l'autre posée sur sa poitrine, attestent plus

éloquemment que des discours, et sa foi et son courage. Le moyen

extraordinaire par lequel son corps est retrouvé, et reçoit les derniers

honneurs, n'a rien qui ne soit poétiquement vraisemblable. Tout peut

être miraculeux dans un sujet tel qu'une croisade, qui ayant pour base,

je ne dis pas seulement la croyance, mais la crédulité superstitieuse,

admet nécessairement ces sortes de prestiges.

[Note 693: C. VIII, st. 21.]

Cet épisode est au huitième chant, et c'est dans le septième que se

trouve l'épisode charmant de la fuite d'Herminie. Comment ne pas aimer

un ouvrage, soumis cependant à des règles, et dont l'auteur était loin

de marcher sans entraves où l'on rencontre ainsi, presque de suite, des

accessoires si parfaits, et qui forment si naturellement entre eux des

oppositions et des contrastes? Il y a bien ici quelques traits que tous

les traducteurs ont tâché d'adoucir, mais s'ils ne sont pas tout-à-fait

dans la véritable nature, ils sont du moins dans cette nature poétique

ou fantastique, si l'on veut, à laquelle il faut bien se prêter si l'on

ne veut pas rejeter presque toute la poésie moderne. «Elle fuit toute la

nuit, elle erre tout le jour sans conseil, et sans guide, n'entendant,

ne voyant autour d'elle que ses larmes et que ses cris. Mais à l'heure

où le soleil détache ses coursiers de son char brillant, et va se

plonger dans la mer, elle arrive auprès des claires eaux du Jourdain;

elle descend sur la rive du fleuve, et s'y repose[694]. Elle ne prend

point de nourriture; elle ne se repaît que de ses maux, et n'est altérée

que de larmes. Mais le sommeil qui fait par son doux oubli le charme et

le repos des malheureux mortels, assoupit à la fois ses douleurs et ses

sens. Il étend sur elle ses ailes paisibles; mais tandis même qu'elle

dort, l'Amour ne cesse point, sous mille formes, de troubler la paix de

son coeur.»

[Note 694:

_Giunse del bel_ GIORDANO _a le chiare acque,

E scese in riva al fiume, e qui si giacque._

(C. VII, st. 3.)

«_Il est probable_, dit M. de Chateaubriand (_Itinéraire de Paris

à Jérusalem_, t. I, p. 9), que le Tasse a voulu placer cette scène

charmante au bord du Jourdain. _Il est inconcevable_, j'en

conviens, _qu'il n'ait pas nommé ce fleuve_; mais _il est certain_

que ce grand poëte ne s'est pas assez attaché aux souvenirs de

l'Écriture, etc.» D'après les deux vers cités au commencement de

cette note, je demande au lecteur ce qu'il trouve ici de

véritablement inconcevable. Quant au reproche que l'auteur de

l'_Itinéraire_ fait avec tant de certitude à l'auteur de la

_Jérusalem délivrée_, j'y ai répondu ci-dessus, p. 379.]

Il faudrait traduire tout l'épisode, mais il l'a été mille fois; il est

présent à tous les esprits, et surtout à tous les coeurs sensibles; et

cependant, avouons-le avec franchise, c'est un de ces morceaux où l'on

est forcé de reconnaître, dans l'élégante perfection du style, et dans

une certaine fleur d'expression, quelque chose d'intraduisible. Mais

indépendamment de l'expression et du style, cette charmante description

du matin dans une belle campagne, ce bruit lointain qui se mêle au

murmure du fleuve et au chant des oiseaux, ce son brillant d'un pipeau

champêtre qui tout à coup se fait entendre, ce bon vieillard occupé de

ses travaux rustiques, entouré de sa jeune famille, qui s'étonne et

s'effraie à l'aspect imprévu des armes dont Herminie est couverte, et

qu'elle est obligée de rassurer quand elle vient leur demander un asyle;

l'étonnement qu'elle éprouve à son tour de rencontrer tant de calme et

de sécurité dans un pays environné du tumulte des armes, et l'admirable

réponse du vieux berger, qui, après avoir habité les cours, met à un si

haut prix, ce qu'on n'y trouve jamais, la douceur d'une vie pauvre et

obscure.... tout cela émeut profondément et porte un calme délicieux à

l'imagination et au coeur. On croit échapper au vain bruit du monde,

comme Herminie au fracas des armes, et se réfugier avec elle dans cet

asyle, où l'on sent que l'on serait si bien.

Je mettrais encore au nombre des morceaux du premier ordre, dont on ne

voudrait rien retrancher, cette admirable description de la sécheresse,

qui frappe le camp des chrétiens[695]. Peut-être n'y avait-il qu'un

poëte né sous le ciel le plus brûlant, qui pût tracer avec tant de

vérité les effets de ce fléau terrible. On reconnaît dans toute cette

description l'homme qui a plus d'une fois senti, comme on le sent dans

le pays de Naples, l'influence étouffante du _scirocco_; on le reconnaît

surtout dans cette partie du tableau, qui n'en est pas la moins belle:

«Le ciel présente l'aspect d'une fournaise ardente[696]; rien ne paraît

qui puisse au moins reposer les yeux. Le Zéphir se tait dans ses

grottes; le vague des airs est entièrement immobile; ou si quelque vent

y souffle, c'est celui qui vient des sables d'Afrique, et qui, lourd et

déplaisant, frappe de son haleine épaisse les joues et le sein des

soldats.» Enfin il n'y a qu'une imagination où s'est conservée

l'empreinte des paysages frais que l'on trouve au pied des Appenins ou

des Alpes, qui ait pu revêtir cette autre partie de couleurs si

frappantes et si vraies. «Si quelqu'un d'eux a jamais vu[697], entre des

rives verdoyantes, dormir comme un liquide argent une eau tranquille, ou

des eaux vives se précipiter du haut des Alpes, ou couler lentement sur

une plaine fleurie, son désir ardent lui en retrace l'image, et fournit

une matière nouvelle à son tourment. Cette image fraîche et humide le

dessèche, le brûle, et bouillonne dans sa pensée.» Ici, comme on le

croit bien, aucun de nos traducteurs n'a osé être fidèle: ils ont tous

cru devoir adoucir les couleurs; et ils ont effacé la peinture.

[Note 695: C. XIII, st. 52 et suiv.]

[Note 696: St. 56.]

[Note 697: St. 60.]

Combien d'autres morceaux ne pourrait-on pas joindre à ceux-là si l'on

ne voulait oublier aucun de ceux où sont réunies toutes les qualités

d'un grand maître! Mais il est temps de nous arrêter. Après avoir

reconnu franchement les défauts, j'ai dû et voulu donner une idée de

tous les genres de beautés qui existent dans le poëme du Tasse, et non

pas en relever toutes les beautés. Ce que j'ai dit prouve assez, ou ce

que j'ajouterais ne prouverait pas davantage quel rang doit occuper

parmi les poëmes épiques celui où il s'en trouve d'un tel ordre et en si

grand nombre. Il n'y a sans doute que la prévention la plus aveugle qui

puisse le placer au-dessus, et même au niveau d'Homère et de Virgile;

mais, parmi les anciens, il serait injuste de lui préférer Lucain, Stace

ou Silius; parmi les modernes, le Camoëns, malgré plusieurs morceaux

sublimes, est loin de pouvoir lui être comparé; Milton, plus sublime

encore, a contre lui la bizarrerie, la tristesse, en un mot le malheur

de son sujet; l'Arioste s'est trop égayé dans le sien, et s'est trop

souvent écarté à dessein de la dignité de l'épopée; la France enfin, ni

les autres parties de l'Europe, n'ont rien qui puisse disputer à la

_Jérusalem délivrée_ le prix du poëme épique: elle est donc

immédiatement placée après ceux d'Homère et de Virgile, et par

conséquent le premier de tous les poëmes héroïques modernes.

Cette place est assez belle pour satisfaire une ambition raisonnable; et

quelqu'importance que l'on donne aux défauts de la _Jérusalem_, cette

place ne peut lui être ôtée que s'il paraît un autre poëme, écrit dans

une langue aussi poétique, conçu avec autant de force, conduit avec

autant d'ordre et de sagesse; dont le style ait en général autant de

chaleur, de poésie et de grâces; où les caractères soient aussi bien

tracés, se soutiennent avec autant de vigueur, et se fassent ainsi

mutuellement valoir; où le merveilleux et l'historique soient aussi

habilement fondus et mélangés, où l'imagination du poëte agisse aussi

puissamment sur l'imagination du lecteur; un poëme enfin qui, avec tous

ces avantages, ait celui de naître chez une nation et dans un siècle

étrangers au faux éclat du bel esprit, et revenus, ne fût-ce que par

lassitude et par ennui, aux simples et durables beautés de la nature;

d'être en même temps l'ouvrage du goût et celui du génie, de sortir du

cerveau d'un poëte qui n'ait point trop goûté dans son jeune âge _la

douceur des aliments de l'esprit_, qui n'ait point pris

_l'assaisonnement pour la nourriture_, et d'être ainsi purgé de ce

clinquant, qu'on voit avec tant de regret, dans le poëme du Tasse,

ternir et altérer quelquefois l'or le plus précieux et le plus rare.

Histoire littéraire d'Italie (5/9) · 第 15 / 22 题