SECTION III.

_Suite de la Vie du Tasse, depuis sa sortie de Sainte-Anne jusqu'à sa

mort._

L'accueil que le Tasse reçut à Mantoue était propre à lui faire oublier

ses disgrâces. Le vieux duc Guillaume lui donna dans son palais un

logement commode, et ordonna qu'on lui fournît toutes les nécessités et

toutes les commodités de la vie. Le prince qui l'avait amené le fit

habiller décemment; enfin, les ministres et toute la cour, à l'exemple

du duc et de son fils, le comblèrent de prévenances et de marques

d'égards. Cela n'empêcha point qu'il ne continuât à ressentir de temps

en temps les mêmes désordres de tête, les mêmes accès de mélancolie et

de frénésie; que son affaiblissement ne fût à peu près le même, et qu'il

ne se plaignît surtout d'avoir presque entièrement perdu la mémoire.

Malgré cela, il reprit ses travaux littéraires, retoucha plusieurs de

ses dialogues philosophiques, et en composa de nouveaux[404]. Inspiré

par un sentiment de piété filiale, il retoucha ce que son père avait

laissé du _Floridante_, poëme tiré d'un épisode d'_Amadis_[405], suppléa

ce qui y manquait, le fit imprimer à Bologne et le dédia au duc de

Mantoue[406]. Enfin, il acheva, ou plutôt il refondit entièrement une

tragédie qu'il avait commencée autrefois[407], et lui donna pour titre

_Torrismond_, roi des Goths; mais il ne termina pas sans peine cet

ouvrage, et l'on a conservé un trait qui prouve combien les bons livres

anciens étaient encore peu communs. Il eut besoin d'un Euripide

lorsqu'il était occupé de cette tragédie, et malgré tous les soins que

se donna la jeune princesse de Mantoue, pour qui il la composait, malgré

toutes les recherches qu'elle fit faire, on n'en put trouver un, ni dans

la bibliothèque du duc, ni ailleurs: il fallut que le Tasse se passât de

ce secours[408].

[Note 404: Il composa aussi alors une longue lettre, ou plutôt

un traité politique, en réponse à cette question, qui lui fut

adressée de la part du duc d'Urbin, François-Marie II, par le

secrétaire de ce prince: «Quel est le meilleur gouvernement, soit

républicain, soit d'un seul, ou le gouvernement parfait, mais non

durable, ou le moins parfait, mais qui puisse durer long-temps?»

Cette réponse, où l'on reconnaît la manière de philosopher que le

Tasse avait apprise à l'école de Platon, plut tellement au duc

d'Urbin, qu'il la relut plusieurs fois, et qu'il la plaça dans sa

Bibliothèque parmi ses manuscrits les plus précieux. Elle est

imprimée sous ce titre: _Lettera politica al sig. Giulio Giordani_

(c'était le nom du secrétaire), Nº. 696 des Lettres du Tasse, t. V

des OEuvres, édit. de Florence, p. 293.]

[Note 405: Voyez ci-dessus, p. 58.]

[Note 406: Pour être plus exact, il faut dire que ce fut son

ami _Costantini_, secrétaire de l'ambassadeur de Toscane à la cour

de Ferrare, qui fit imprimer ce poëme à ses frais, et qui y ajouta

des arguments de sa façon. Il est intitulé: _Il Floridante del

sig. Bernardo Tasso, al serenissimo sig. Guglielmo Gonzaga, duca

di Mantova_, etc. Bologna, 1587, in-4º. Il fut réimprimé la même

année à Mantoue, in-4º et à Bologne, in-8º.]

[Note 407: En 1573, quelque temps après son retour de

_Castel-Durante_. Lorsqu'il on eut fait le premier acte et deux

scènes du second, il abandonna ce travail. On le trouve après le

_Torrismondo_, sous le titre de _Tragedia non finita_, t. II de

ses OEuvres, édit. de Florence, in-fol., p. 221. Ce fragment

diffère beaucoup du premier acte du _Torrismondo_ et des deux

scènes suivantes.]

[Note 408: Dès que sa tragédie fut achevée, il l'envoya à

Ferrare à son excellent ami _Costantini_, qui en fit une copie

magnifique et richement ornée. Il la renvoya au Tasse dès les

premiers jours de janvier. Le Tasse fut enchanté de la beauté de

cette copie, et en fit hommage à la princesse.]

C'est ainsi qu'à peine échappé aux durs traitements et à l'ennui d'une

longue et injuste captivité, souvent même en proie à des maux physiques

qui jetaient de nouveau le trouble dans ses facultés morales, il

oubliait, et les persécutions qu'il avait souffertes, et ceux qui les

lui avaient fait souffrir; ni haine, ni aigreur n'approchaient de son

ame; on n'en apercevait pas la moindre trace dans ses discours, ni dans

ses lettres. Pendant tout le reste de cette année, il écrivit

assiduement de Mautoue à Ferrare, à son cher _Costantini_; nous avons

cette correspondance; ses travaux et surtout le _Floridante_ de son

père, son attachement, sa reconnaissance pour ce fidèle ami, ses

témoignages de souvenir pour les personnes qui lui conservaient de

l'amitié, voilà tout ce qui la remplit. Heureux et consolant privilége

des ames élevées, amies des muses et supérieures à la fortune; tandis

que dans les esprits vulgaires, l'injustice, l'oppression, les chaînes

retentissent long-temps, continuent le supplice et perpétuent la

souffrance; qu'ils ne savent plus parler, ni surtout écrire d'autre

chose; que le passé est pour eux tout en ressentiment, l'avenir tout en

projets ou en espoir de vengeance, et que toujours exaspérés, ils ne

trouvent dans le présent, ni consolation, ni douceur!

A ses infirmités près, le Tasse se retrouvait alors tel qu'il était

avant ses malheurs. Deux accès de passions très-différentes en

apparence, mais qui marchent assez souvent ensemble, et auxquelles il

avait toujours été presque également sujet, se trouvent placés assez

près l'un de l'autre dans cette époque de sa vie. Au milieu des plaisirs

du carnaval, parmi les spectacles, les bals, les cercles de jolies

femmes, et surtout les mascarades pour lesquelles il avait toujours eu

un goût particulier, il se sentit pour une belle dame quelque velléité

d'amour. «Si je ne craignais, écrivait-il à l'un de ses amis, de

paraître, ou trop léger en aimant encore, ou inconstant en faisant un

nouveau choix, je saurais bien où arrêter mes pensées.» Il écrivait cela

dans les jours du carnaval, et dans le carême il se livra entièrement

aux exercices de piété, à l'étude de la théologie, à la lecture des

Pères, et particulièrement de S. Augustin.

Pendant un voyage que le duc de Mantoue fit à la cour de l'empereur, il

obtint la permission d'en faire un à Bergame[409], désirant revoir la

patrie de son père, ses parents et plusieurs amis qu'il n'avait pas vus

depuis long-temps. Le chevalier _Enea Tasso_, aîné de la famille,

l'envoya prendre à Mantoue dans sa voiture. L'arrivée du Tasse fut un

événement public pour cette ville, où son nom était en grand honneur,

son génie apprécié, ses malheurs connus; et il eut, en un instant,

autour de lui une foule de parents, d'admirateurs et d'amis. Les

premiers magistrats lui rendirent visite dans le palais des _Tassi_;

quelques jours après, il fut conduit à la terre de Zanga, peu distante

de la ville, où sa famille possédait et possède encore une belle maison

de campagne, ornée d'avenues, de pièces d'eau et de jardins délicieux.

On s'empressa de lui offrir des distractions et des amusements qui ne

l'empêchèrent pas de s'occuper de quelques travaux, et surtout du

_Torrismondo_, qu'il revit et corrigea encore dans le dessein de le

faire imprimer à Bergame[410]. De retour à la ville, il eut le spectacle

d'une foire magnifique, où l'abondance et la richesse des marchandises,

la foule des marchands et des étrangers, le mouvement, la variété des

objets, et plus que tout le reste, les réunions brillantes de femmes

aimables et jolies qui terminaient chaque soirée, parurent lui faire

oublier ses infirmités et ses chagrins.

[Note 409: Juillet 1587.]

[Note 410: L'impression se fit la même année, après son départ

de Bergame, par les soins de _Gio. Batt. Licino_, et parut sous ce

titre: _Il re Torrismondo, tragedia del sig. Torquato Tasso_,

etc., Bergamo, 1587, in-4º.]

Un de ses meilleurs amis s'efforçait alors de l'attirer et de le fixer à

Gênes: c'était le P. _Angelo Grillo_, moine du mont Cassin, connu par

ses talents poétiques, mais plus célèbre encore par son amitié. Il

s'était généreusement attaché au Tasse dans le temps de ses plus grands

malheurs, lorsqu'en 1583, il était si tristement détenu dans les prisons

de Ste.-Anne. Il s'annonça d'abord à lui par une lettre et par deux fort

beaux sonnets. Le Tasse y répondit avec effusion de coeur, et de ce ton

grave et sentencieux qui domine dans les poésies qu'il écrivit à cette

triste époque. Le bon père, ému jusqu'aux larmes en recevant cette

réponse se rendit aussitôt de Brescia, où il était alors, à Ferrare, et

courut se jeter dans les bras de celui qui était déjà son ami, quoiqu'il

le vît pour la première fois. Sa conversation fut pour le Tasse une

consolation des plus douces; ils ne se séparèrent qu'à la nuit, et

_Grillo_ en ayant obtenu la permission du duc, allait passer des

journées entières dans l'appartement de l'illustre prisonnier. Il

écrivait à son frère[411]: «Mon plus grand bonheur dans cette noble cité

est de m'emprisonner souvent avec notre _signor_ _Tasso_, ce qui m'est

plus doux que toute liberté et que tout autre plaisir.» Il écrivait à sa

soeur[412]: «Les talents du Tasse, et bien plus encore sa captivité

m'attirent souvent à Ferrare, pour jouir des uns et consoler l'autre.»

Depuis lors, cette amitié fut aussi active que constante et ne se

refroidit jamais un seul instant. S'étant fixé à Gênes sa patrie[413],

il désirait ardemment que le Tasse vînt s'y réunir à lui; il le fit

nommer professeur à l'académie de cette ville, avec de bons

appointements[414], pour lire et expliquer les Morales et la poétique

d'Aristote. Une lettre pressante et honorable, de la part des nobles qui

présidaient à cette académie, l'invitait instamment à s'y rendre; son

ami joignait à de nouvelles instances l'offre de lui envoyer de l'argent

pour son voyage; mais en ce moment le duc de Mantoue vint à mourir; le

prince Vincent son fils lui succéda, et le Tasse, appelé par de tristes

devoirs, quitta Zanga et Bergame pour se rendre auprès de lui[415].

[Note 411: _Paolo Grillo._]

[Note 412: _Girolama Spinola._]

[Note 413: Il était praticien génois, et sa famille y tenait

un rang.]

[Note 414: Quatre cents écus d'or de traitement fixe, avec

l'espérance d'une somme égale en traitement extraordinaire.]

[Note 415: 29 août 1587.]

Le nouveau duc, occupé d'affaires d'état, ne pouvait plus être pour le

Tasse ce qu'avait été le prince Vincent de Gonzague; à peine son ancien

ami put-il lui être présenté. Si la bienveillance était toujours la

même, l'amitié, la familiarité ne l'étaient plus. La santé du Tasse ne

lui permettait pas encore d'aller à Gênes remplir les fonctions qu'il

avait acceptées; Mantoue lui devint moins agréable de jour en jour et

lui fit désirer de revoir Rome. S'il ne s'y rétablissait pas, il irait

chercher à Naples et à _Sorrento_ la santé qu'il avait perdue. Ce projet

s'empara bientôt entièrement de lui; le duc et les deux princesses

voulurent en vain le retenir. On lui suscita des obstacles, des embarras

d'argent; sa volonté tenace vainquit toutes les difficultés; il partit

enfin pour Rome[416], n'ayant d'autre bagage que ses vêtements dans une

valise, et dans une espèce de tambour, ses livres les plus nécessaires

et ses manuscrits.

[Note 416: 19 octobre.]

Il ne manqua point de se détourner de sa route pour aller à Lorette

acquitter son voeu. Il y arriva très-las du voyage et manquant d'argent

pour l'achever; mais un heureux hasard y amena en même temps un des

princes de Gonzague[417] qui lui était fort attaché, et qui pourvut à

tous ses besoins. Remis de sa lassitude, il remplit avec la dévotion la

plus fervente tous les devoirs de son pélerinage, et composa pour la

patronne du lieu une grande et magnifique _canzone_[418], le plus beau

cantique sans doute qu'on ait jamais fait en l'honneur de Notre-Dame de

Lorette.

[Note 417: D. _Ferrante_, seigneur de Guastalla, et prince de

Molfetta.]

[Note 418: _Ecco fra le tempeste, e i fieri venti_, etc.]

Il se rendit ensuite à Rome[419] et fut reçu avec tant d'amitié et de

bienveillance par Scipion de Gonzague et par plusieurs cardinaux,

princes et prélats de la cour romaine, que son coeur se rouvrit, comme à

son ordinaire, aux plus flatteuses espérances. Un mois après, il eut le

plaisir de voir son cher Scipion décoré de la pourpre. Il composa pour

le pape Sixte-Quint un poëme de cinquante octaves[420], et d'autres

morceaux de la plus belle et de la plus haute poésie. On lui donna de

magnifiques promesses, mais il n'en vit réaliser aucune. Se trouvant

enfin hors d'état de subsister plus long-temps à Rome, il se décida à

faire un voyage à Naples, pour essayer de recouvrer la dot de sa mère,

et s'il était possible, quelque portion des biens de son père,

anciennement confisqués au profit du roi. Il s'y rendit en effet au

printemps[421], et quoique les personnes les plus distinguées de la cour

et de la ville s'empressassent de lui offrir un logement, déterminé par

la beauté du lieu, et sans doute plus encore par les sentiments

religieux, qui prenaient chaque jour en lui plus d'empire, il donna la

préférence aux moines du mont Olivet.

[Note 419: Dans les premiers jours de novembre.]

[Note 420:

_Te, Sisto, io canto, e te chiam'io cantando,

Non Musa o Febo alle mie nuove rime_, etc.]

[Note 421: Vers la fin de mars 1588.]

C'est là qu'il commença à se livrer sérieusement et de suite à une

entreprise dont il avait conçu l'idée à Mantoue; c'était de refaire

presqu'entièrement sa _Jérusalem délivrée_, d'y corriger les défauts

qu'il y reconnaissait lui-même, et ce qui peut-être lui tenait plus à

coeur, d'en faire disparaître les éloges donnés à cette maison d'Este,

qui l'en avait si cruellement payé. Il avançait déjà dans ce travail

quand les religieux ses hôtes lui témoignèrent un grand désir de le voir

célébrer, dans un poëme, l'origine de leur maison. Il était trop

sensible à leurs soins pour refuser de les satisfaire; il commença donc

sur-le-champ ce poëme; mais il ne le finit pas, et nous n'en avons dans

ses OEuvres que le premier chant, composé de cent octaves[422].

[Note 422: Il fut imprimé pour la première fois vers le

commencement du siècle suivant, sous ce titre: _Il Mont-Oliveto

del signor Torquato Tasso, con aggiunta d'un Dialogo che tratta

l'istoria dell' istesso poema_, Ferrara, 1605, in-4º.]

Parmi les jeunes seigneurs de la cour de Naples qui montraient le plus

d'empressement à le visiter dans sa retraite, on distinguait surtout

J.-B. _Manso_, marquis de _Villa_, qui conçut dès-lors pour lui une vive

et tendre amitié. Pour le distraire de sa mélancolie, il l'allait

souvent prendre en voiture et l'emmenait à une campagne délicieuse,

située au bord de la mer. Il prenait soin d'y rassembler quelques-uns de

ses jeunes amis, admirateurs comme lui du Tasse, aimant et cultivant

comme lui la poésie et les lettres. C'étaient entre autres un duc de

_Nocera_, un _Pignatello_, deux _Caraccioli_, et le comte de Palène,

fils du prince de _Conca_. Ce jeune prince était le plus passionné de

tous; il avait formé le projet de déterminer le Tasse à prendre un

logement chez lui, dans le palais de son père; mais le prince, vieux

courtisan, ne voulait point y recevoir le fils d'un ancien rebelle, et

il s'élevait souvent de vives discussions entre le père et le fils. Le

Tasse, pour y mettre fin, céda aux instances du marquis de _Villa_ qui

allait faire quelque séjour à _Bisaccio_, petite ville dont il était

seigneur, et l'y conduisit avec lui. Ils y passèrent le mois d'octobre

et les premiers jours de novembre à chasser et à se réjouir. Le _Manso_

n'épargna rien pour égayer et divertir son hôte. Il fait lui-même ainsi,

dans une lettre, le tableau de leurs amusements[423]: «Le _signor

Torquato_, dit-il, est devenu un très-grand chasseur; il triomphe de

l'âpreté de la saison et du pays. Les jours qui sont trop mauvais et les

longues soirées de tous les jours, nous les passons à entendre jouer

des instruments et chanter, pendant des heures entières; car il se plaît

infiniment à écouter nos improvisateurs[424], et il leur envie cette

promptitude à faire des vers, dont il dit que la nature a été avare pour

lui. Quelquefois nous dansons avec les femmes d'ici, chose qui lui fait

aussi très-grand plaisir. Mais le plus souvent nous restons à causer

auprès du feu.» C'était là sans doute le traitement le plus convenable à

la maladie du Tasse; et si on l'eût d'abord employé à Ferrare, au lieu

de la contrainte et des rigueurs, peut-être l'eût-on entièrement guéri.

[Note 423: Cette lettre est citée tout entière dans la Vie du

Tasse, écrite par le _Manso_ lui-même, Nº. 80.]

[Note 424: Il y en avait beaucoup alors, surtout dans la

Pouille, et comme le _Manso_ y était fort aimé, ils accouraient

chez lui en très-grand nombre, dès qu'il arrivait à _Bisaccio_.

(_Ibid._, Nº. 98.)]

Revenu de ce voyage agréable chez ses bons olivétains de Naples, il vit

recommencer entre le comte de Palène et son père les discussions dont il

avait été l'objet. Voulant couper par la racine tous ces sujets de

division, il prit pour prétexte d'aller à Rome la nécessité d'y faire

venir de Mantoue et de Bergame des papiers et des livres qu'il avait

laissés après lui, et dont il sollicitait en vain la restitution depuis

un an; il chargea des avocats de suivre le procès qu'il avait entamé

pour le recouvrement de sa fortune, et ayant dit adieu à ses bons

moines, il reprit la route de Rome.

Il s'y logea chez des religieux du même ordre[425], dont le prieur ou

l'abbé[426] était un de ses anciens amis. Ses infirmités augmentaient;

il s'y joignit une fièvre lente qui le tourmenta pendant trois mois;

mais son esprit était toujours le même, et il ne cessait point de

produire, soit en vers, soit en prose, des morceaux dignes de son

meilleur temps. Il composa surtout alors un de ses plus beaux dialogues

philosophiques, dont le sujet est _la Clémence_[427]. Bientôt craignant

d'être à charge à cette abbaye, et sans doute pressé par les instances

de Scipion de Gonzague, il se transporta dans le palais de ce cardinal.

Il y était à peine, que Scipion fut obligé de partir pour aller prendre

les eaux; la fièvre dont le Tasse était attaque, devenue plus forte, ne

lui permit pas de l'y suivre. Il resta livré aux officiers de la maison

qui, au lieu de compatir à ses infirmités, lui donnèrent mille

désagréments, blessèrent avec grossièreté tous les égards, et osèrent

enfin le mettre dehors. Il sortit au milieu des chaleurs de l'été[428],

dans l'état le plus misérable de souffrance, de dénûment et de pauvreté.

Après avoir passé quelques tristes jours à l'auberge, et près de deux

mois chez les bons olivétains, qui l'étaient allé prendre pour le

ramener dans leur couvent, on le vit, à la honte des hommes puissants

qui l'avaient plongé ou qui le laissaient dans une position si peu digne

du plus grand génie que l'Italie eût alors, on le vit chercher un asyle

dans un hôpital fondé à Rome pour les Bergamasques, et dont un cousin de

son père (combinaison bien remarquable des coups de la fortune!) avait

été l'un des principaux fondateurs[429].

[Note 425: A _S. Maria Nuova_, décembre 1588.]

[Note 426: _Nivolò degli Oddi._]

[Note 427: _Il Costantino, ovvero della Clemenza._]

[Note 428: Août 1589.]

[Note 429: C'était le chanoine _Gio. Jacopo Tasso_.

(_Serassi_, p. 433.)]

Des secours envoyés par ses riches amis de Naples, et un présent de cent

cinquante écus d'or qu'il reçut du grand-duc de Toscane[430], le mirent

trois mois après en état de retourner de l'hôpital à l'abbaye, où il ne

craignait plus d'être à charge[431]. Malheureusement, il se laissa

ensuite engager par un parent de Scipion de Gonzague à revenir dans la

maison de ce cardinal[432]. Il n'y retrouva plus, ni la même tendresse,

ni les égards et les traitements qu'on lui avait promis; et l'on voit

ici avec douleur une preuve de plus qu'il n'y a point chez les grands de

véritable amitié, puisqu'il n'y en a point qui ne se lasse enfin de

l'infortune.

[Note 430: Ferdinand, qui l'avait autrefois si bien accueilli

à Rome lorsqu'il était cardinal, lui fit offrir ce présent par son

ambassadeur à Rome, pour le remercier d'un discours de

félicitation et d'une belle _canzone_, commençant par ce vers:

_Onde sonar d'Italia intorno i monti_, etc.

que le Tasse lui avait adressés sur son mariage.]

[Note 431: 4 décembre 1589.]

[Note 432: Février 1590.]

Dans cette cruelle position, le Tasse reçut, de la part du grand-duc,

l'invitation la plus pressante d'accepter auprès de lui des conditions

honorables, et d'aller s'établir à Florence; et cet appel fut réitéré

avec tant d'instance qu'il partit au mois d'avril suivant. Après avoir

fait quelque séjour à Sienne, il arriva dans le même mois à cette belle

Florence, qu'il voyait pour la seconde fois. D'après les liaisons qu'il

avait formées avec les moines olivétains, ce fut encore dans leur maison

qu'il descendit et qu'il logea. Mais son premier soin fut d'être

présenté au grand-duc qui le reçut avec les plus grandes démonstrations

de joie, et avec des expressions de considération et d'estime qui durent

lui faire croire qu'il avait enfin vaincu sa mauvaise fortune.

Dès que l'on sut à Florence que le Tasse y était arrivé, des gens de

tout rang et de toute profession se portèrent en foule chez lui pour

jouir du plaisir de le voir et de l'entendre; c'était un véritable

enthousiasme; les Florentins semblaient protester par leur empressement

et par leurs hommages contre les critiques amères et les indécentes

satires qui étaient sorties de leur ville. Ceux des injustes censeurs du

Tasse qui existaient encore[433], ne purent voir sans humiliation les

honneurs qu'il recevait non-seulement du grand-duc et de sa famille,

mais de la principale noblesse, de la ville pour ainsi dire en corps, et

de toute la littérature florentine. Son dessein n'avait cependant jamais

été de se fixer à Florence, mais seulement de faire un voyage agréable

et de répondre aux bontés que lui témoignait le grand-duc. Il se sentait

désormais hors d'état de remplir aucune place, et pensait toujours à

retourner à Naples, où la bonté de l'air et les bains d'_Ischia_ ou de

_Pozzuolo_ lui paraissaient seuls capables de lui rendre la santé, si

rien pouvait encore la lui rendre. Après avoir passé l'été dans la

capitale de la Toscane, il reprit le chemin de Rome, avec l'agrément du

grand-duc, et comblé par ce prince magnifique de nouveaux témoignages

d'estime et de riches présents.

En arrivant à Rome[434], il se trouva si affaibli, qu'il fut obligé de

se mettre au lit, où il resta malade près de quinze jours. Les cardinaux

étaient alors en conclave pour élire un successeur à Sixte-Quint.

[Note 433: L'_Infarinato_ (_Leonardo Salviati_) était mort

environ dix mois auparavant, 11 juillet 1589; mais l'_Inferigno_

(_Bastiano de' Rossi_) vivait et se trouvait à Florence.]

[Note 434: 10 septembre; il était parti de Florence le 5.]

Leur choix se fixa sur le cardinal de Crémone[435] qui prit le nom

d'Urbain VII. Le Tasse avait eu avec lui des relations d'amitié qui lui

firent concevoir de nouvelles espérances. Dans le mouvement de joie que

lui donna cette élection, il composa une des plus grandes et des plus

belles odes ou _canzoni_ qu'il eût jamais faites, dans ce genre héroïque

où, de l'aveu des meilleurs juges[436], il surpassait tous les autres

poëtes italiens. Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Urbain VII ne

régna et ne vécut que douze jours. Après de longs débats dans le nouveau

conclave, il eut Grégoire XIV pour successeur[437]. Le duc de Mantoue

envoya en ambassade auprès du nouveau pontife, son parent Charles de

Gonzague. Celui-ci amenait avec lui pour secrétaire _Costantini_, l'un

des plus chers et des plus fidèles amis du Tasse. L'ambassadeur et le

secrétaire renouvelèrent auprès du poëte les instances qui lui avaient

déjà été faites de la part du duc. _Costantini_ surtout y mit toute la

chaleur de l'amitié. Le Tasse se laissa vaincre encore une fois, et

partit avec lui pour Mantoue[438]. C'était pendant l'hiver; ils firent

cette route à cheval, et le Tasse était si faible qu'ils furent près

d'un mois à la faire.

[Note 435: _Giamb. Castagna_.]

[Note 436: _Crescimbeni_, _Muratori_, _Ant. Maria Salvini_,

etc. Cette belle _canzone_, composée de huit stances de vingt

vers, commence par celui-ci:

_Da gran lode immortal del re superno_.]

[Note 437: 5 décembre. C'était le cardinal _Niccolò

Sfondrato_.]

[Note 438: 20 février 1591.]

La réception qui lui fut faite dans cette cour ne fut point au-dessous

de ce qu'on lui avait promis. Il commença presque aussitôt à s'occuper

du projet d'une édition générale de ses ouvrages, dont son fidèle

_Costantini_ traitait pour lui avec des libraires de Mantoue, de Venise

et de Bergame; et il composa plusieurs pièces de vers, tantôt à la

louange du duc et de la duchesse, tantôt sur d'autres sujets. Il fit

surtout un petit poëme de près de mille vers en octaves sur la

généalogie de la maison de Gonzague[439]. Malgré la sécheresse apparente

du sujet, il trouva le moyen d'y répandre tous les ornements de la

poésie. On y remarque surtout un épisode de plus de trente strophes, où

il décrit en vers dignes du chantre de Godefroy, la descente de Charles

VIII en Italie, et la bataille de Fornoue[440]. Cependant, l'influence

de ce climat humide et marécageux s'étant jointe à la mauvaise

disposition où il était déjà, il éprouva une maladie grave et dangereuse

qui le fit souffrir et languir pendant presque tout l'été. Cette épreuve

le dégoûta du séjour de Mantoue; et il tourna encore une fois, avec

regret et avec le plus vif désir, ses pensées vers l'heureux climat de

Naples.

[Note 439: _La Genealogia della sereniss. casa Gonzaga_, etc.,

imprimée pour la première fois dans le t. III des _Opere postume

del Tasso_, publiées à Rome par _Marcantonio Foppa_, 1666, 3 vol.

in-4°. Ce poëme est sans titre dans le t. II des OEuvres, édit. de

Florence, et commence par ce vers:

_Sante Muse immortali e sacre menti_.]

[Note 440: Cet épisode commence à la cinquante-cinquième

octave:

_Già Carlo avea corsa l'Ita'ia e vinta_, etc.]

Le duc Vincent s'étant alors déterminé à faire le voyage de Rome, pour

aller complimenter le nouveau pape Innocent IX, permit au Tasse de l'y

accompagner en qualité de gentilhomme[441]. Il y était depuis peu de

temps, lorsque le vieux prince de _Conca_ mourut à Naples. Son fils,

héritier de ses titres et de son immense fortune, ayant appris que le

Tasse était revenu à Rome, s'empressa de l'inviter à se rendre enfin

auprès de lui, et à venir, c'étaient ses termes, partager ses

jouissances et ses richesses. Cette offre s'accordait trop bien avec les

voeux du Tasse pour qu'il refusât de l'accepter; aussi était-il au mois

de janvier 1592, arrivé à Naples et établi chez le prince de _Conca_. Il

y reprit la composition déjà fort avancée de sa _Jérusalem conquise_,

interrompue depuis long-temps par ses maladies et par ses voyages. Il

l'avait presque achevée, lorsqu'il aperçut dans le prince son hôte une

attention pour son manuscrit, et des soins pour qu'il ne pût être retiré

de chez lui, qui le mirent en défiance et effarouchèrent son

imagination. Il confia ses inquiétudes au marquis de _Villa_ son ami, et

ami du prince de _Conca_. Le _Manso_ profita de cette circonstance pour

attirer le Tasse dans sa maison, mais ce fut avec le consentement du

prince, et sans que ni lui, ni le Tasse blessassent en rien les égards,

la reconnaissance et l'amitié.

[Note 441: Novembre 1591.]

Cette maison était située dans la position la plus agréable, sur le bord

de la mer, et entourée de beaux jardins où le printemps déployait alors

le plus riche et le plus doux des spectacles. L'effet n'en pouvait être

qu'heureux sur la mélancolie invétérée et sur la santé du Tasse. C'est

là qu'il termina, ou à peu près, sa seconde _Jérusalem_. Mais avant d'y

mettre la dernière main, il céda aux instances de la mère du marquis de

_Villa_, qui l'engageait à faire un poëme sur quelque sujet sacré. Il

commença donc pour lui plaire son grand poëme des _Sept Journées_, ou de

_la Création du monde_, et y travailla avec la suite et la chaleur qu'il

mettait à toutes ses entreprises.

Cependant les papes se succédaient à Rome avec une grande rapidité.

Clément VIII avait remplacé Innocent IX[442]. C'était le cardinal

Hippolyte _Aldobrandini_, qui avait témoigné au Tasse dans tous les

temps beaucoup d'intérêt et d'amitié. Le Tasse avait célébré son

avénement par une _canzone_[443], peut-être encore plus belle que celle

qu'il avait faite pour Urbain VII, et qui avait excité non-seulement à

Rome, mais dans toute l'Italie, les plus vifs applaudissements. Le pape

en avait été charmé; il avait fait inviter l'auteur en son propre nom à

revenir à Rome. Deux raisons retenaient le Tasse; le procès qu'il

soutenait à Naples contre les héritiers de son oncle et contre le fisc,

pour la restitution de ses biens, et la crainte de désobliger son ami

_Manso_ et les autres seigneurs napolitains, en les quittant. Mais sur

de nouvelles lettres qu'il reçut du secrétaire intime du pape, il obtint

le congé de ses amis, et partit encore une fois pour Rome[444], en leur

recommandant de surveiller les gens d'affaires chargés de suivre son

procès. Ce fut dans ce voyage qu'il fit la rencontre d'un chef de

brigands, nommé _Sciarra_, qui, ayant entendu son nom, lui témoigna les

plus grands respects, et non-seulement le laissa passer, lui et ses

compagnons de route, sans les piller, mais lui offrit l'escorte de sa

troupe et ses services. Cette aventure en rappelle une semblable qu'eut

l'Arioste[445] avec le brigand _Pacchione_, et prouve que la réputation

du Tasse était alors aussi grande, et aussi universellement répandue en

Italie, que l'avait été celle de l'Homère ferrerais.

[Note 442: Le 30 janvier 1592.]

[Note 443: _Questa fatica estrema al tardo ingegno_, etc.]

[Note 444: 26 avril 1592.]

[Note 445: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 361.]

Deux neveux de Clément VIII reçurent le Tasse, à son arrivée, avec un

empressement qui lui garantissait les bontés du pape leur oncle. L'aîné

surtout, nommé _Cinthio_[446] _Aldobrandini_, conçut dès lors pour lui

la plus tendre amitié; et ce fut dans ses appartements au Vatican que

fut logé le Tasse. Le premier travail dont il s'y occupa fut de mettre

la dernière main à sa _Jérusalem conquise_. Il répondit à l'affection

que lui témoignait son nouvel ami en le lui dédiant. _Cinthio_,

reconnaissant de cet hommage, redoubla de soins, et facilita au Tasse

tous les moyens de faire imprimer promptement son poëme. Celui-ci

n'attendit, pour le mettre sous presse, que la promotion de _Cinthio_ au

cardinalat. La _Jérusalem conquise_ parut enfin peu de mois après[447].

Le succès en fut d'abord assez grand; mais lorsque la curiosité qu'il

avait excitée fut satisfaite, on revint généralement de la seconde

_Jérusalem_ à la première, et l'on s'y est toujours tenu depuis[448].

Quelque fut le jugement du public sur cet ouvrage, celui du Tasse fut

toujours entièrement en sa faveur. Il a laissé dans un de ses

écrits[449] une preuve irrécusable de la constance de cette opinion; et

c'est sans aucune preuve, sans même le plus léger fondement, que le

_Manso_ a dit dans sa Vie, et qu'on a répété après lui que le Tasse, peu

satisfait encore de sa seconde _Jérusalem_, avait formé le projet d'une

troisième.

[Note 446: L'autre se nommait _Pietro_.]

[Note 447: En décembre. Elle était intitulée: _Di Gerusalemme

conquistata del sig. Torquato Tasso libri XXIV_, Roma, 1593,

in-4°. Abel l'Angelier ne tarda pas à en donner une jolie édition

in-12, à Paris, 1595. Voyez ci-après, chap. XVII.]

[Note 448: Je n'en dirai pas davantage ici de ce poëme, qui

n'est guère connu que de nom, et sur lequel je reviendrai.]

Aussitôt qu'il fut délivré de ce poëme, il se remit à celui des _Sept

Journées_. Il l'avait commencé en vers libres (_sciolti_), et le

continua de même. Bientôt il en eut achevé les deux premiers

livres[450], et considérablement avancé l'ébauche des suivants. Mais

malgré la vie agréable et douce qu'il menait à Rome, et la liberté dont

il y jouissait, le retour de ses infirmités qui se firent sentir avec

une nouvelle force, lui fit désirer d'aller passer l'été à Naples. Il en

obtint la permission du pape et de ses neveux. En arrivant[451], il

choisit pour sa demeure le monastère de _Sanseverino_ de l'ordre du

Mont-Cassin, où ses amis, et le premier de tous, le marquis de _Villa_,

vinrent l'embrasser et le féliciter de son retour. Ayant repris sa vie

accoutumée, il partageait ses journées entre le travail, les visites

qu'il recevait, et celles qu'il rendait au _Manso_, au prince de

_Conca_, ou à d'autres illustres amis, quand sa santé lui permettait de

sortir. L'un de ceux qu'il visitait avec le plus de plaisir, était

_Carlo Gesualdo_, prince de _Venosa_, célèbre amateur et compositeur de

musique. Le Tasse, qui avait toujours passionnément aimé ce bel art, se

plaisait singulièrement à entendre ses savantes compositions. Les

_madrigali_ à plusieurs voix étaient alors fort à la mode; _Gesualdo_ y

excellait; il eut plusieurs fois recours au Tasse, qui fit pour lui plus

de trente de ces petites pièces, dont neuf sont imprimées avec la

musique dans le recueil en six livres, des _madrigali_ du prince de

_Venosa_[452].

[Note 449: _Del Giudizio sopra la Gerusalemme di Torquato

Tasso da lui medesimo riformata_, etc., t. IV des OEuvres, édit. de

Florence, in-fol.]

[Note 450: Dès le commencement de 1594.]

[Note 451: 3 juin.]

[Note 452: _Partitura delli sei libri de' madrigali a cinque

voci dell'illustriss. ed eccellentiss. principe di Venosa D. Carlo

Gesualdo_, etc., Genova, 1613, in-fol.]

Le Tasse était à Naples depuis quatre mois; le cardinal _Cinthio_,

impatient de le voir revenir à Rome, et l'y ayant inutilement invité

plusieurs fois, imagina, pour l'y attirer, de faire renouveler pour lui

la cérémonie du triomphe au Capitole, qu'on n'avait pas revue depuis

Pétrarque, et à laquelle personne ne songeait plus. Le pape sollicité

par son neveu, en porta le décret; le Tasse, à qui _Cinthio_ se hâta de

l'annoncer, ne put refuser un honneur qui lui était décerné par

l'amitié. Quant au triomphe en soi, il en parut peu touché; il fit même

entendre au _Manso_, dans les tristes adieux qu'il lui fit, qu'on lui

destinait en vain la couronne, et qu'il ne croyait pas arriver à temps

pour la recevoir.

A Rome[453], il fut reçu en dehors même de la ville par un nombreux

cortége qui lui donna, en l'accompagnant jusqu'au palais, une idée

anticipée de son triomphe. Dès le lendemain matin, les deux jeunes

cardinaux le présentèrent au pape qui lui fit l'accueil le plus

honorable, et lui dit, après avoir donné de grands éloges à ses talents

et à ses vertus: «Je vous offre la couronne de laurier, pour qu'elle

reçoive de vous autant d'honneur qu'elle en a fait à ceux qui l'ont

reçue avant vous.» On aurait fait sur-le-champ les préparatifs de la

cérémonie, si la saison déjà froide et pluvieuse n'eût forcé de les

différer. Le cardinal _Cinthio_ voulant qu'elle eût la plus grande

pompe, qu'elle surpassât même toutes celles dont on avait gardé le

souvenir, et que le peuple entier pût jouir de ce spectacle, en fit

rejeter l'époque au printemps. Pendant l'hiver, la santé du Tasse alla

toujours en déclinant. Dans la peu d'intervalles dont il pouvait jouir,

il s'occupait sans relâche de son poëme des _Sept Journées_. Un homme

dont il avait eu d'abord à se plaindre, puisqu'il avait, sans le

consulter, fait imprimer autrefois sa _Jérusalem délivrée_,

l'_Ingegneri_, était depuis rentré en grâce avec lui, ce qui était

toujours facile; c'était même lui qui avait dirigé et surveillé

l'édition de la _Jérusalem conquise_. Il était en ce moment plus assidu

que jamais auprès de lui, et recueillait, avec autant de prestesse que

d'exactitude, tous les vers que le Tasse allait sans cesse, ou récitant

de vive voix, ou écrivant en abrégé sur de petits papiers; précaution

heureuse, et sans laquelle une grande partie de ce poëme, imparfait

encore, mais tel qu'il est, l'un des fruits les plus précieux des

derniers temps de son auteur, aurait infailliblement péri.

[Note 453: Novembre 1594.]

Au commencement de 1595, le Tasse se trouva presque sans forces, et même

sans espérance. La nature semblait s'affaiblir en lui, à mesure que sa

fortune s'adoucissait. Le pape venait de lui accorder une pension

annuelle de cent ducats de la chambre, ou de deux cents écus: son procès

avec les héritiers de son oncle s'était avantageusement arrangé à

Naples; le principal héritier[454] consentait à lui faire une rente de

deux cents ducats, et à lui payer comptant une assez forte somme; enfin

un triomphe glorieux l'attendait, et rien ne paraissait plus devoir

manquer, ni à sa renommée, ni à sa fortune; mais sa cruelle destinée ne

se démentit point, et c'était au moment même où il semblait que sa vie

allait devenir plus heureuse, qu'elle en avait marqué la fin. Au mois

d'avril, époque fixée pour son couronnement, il se sentit

extraordinairement affaibli. Ne voulant plus être occupé que de sa fin

prochaine, il demanda au cardinal la permission de se retirer dans le

couvent de St. Onuphre. _Cinthio_ l'y fit conduire, et donna les ordres

les plus attentifs pour que rien ne lui manquât dans cette maison.

[Note 454: Le prince d'_Avellino_.]

Peu de jours après, se trouvant encore plus faible, il sentit qu'il

était temps de faire ses adieux à l'ami qu'il avait éprouvé le plus

fidèle[455]; il écrivit à _Costantini_ cette lettre, sur laquelle je ne

crois pas avoir besoin de prévenir la sensibilité des lecteurs. «Que

dira mon cher _Costantini_ quand il apprendra la mort de son cher

_Tasso_? Je crois qu'il ne tardera pas à en recevoir la nouvelle, car je

me sens à la fin de ma vie, n'ayant jamais pu trouver remède à cette

fâcheuse indisposition qui s'est jointe à toutes mes infirmités

habituelles, et qui, je le vois clairement, m'entraîne comme un torrent

rapide, sans que j'y puisse opposer aucun obstacle. Il n'est plus temps

de parler de l'obstination de ma mauvaise fortune, pour ne pas dire de

l'ingratitude des hommes, qui a enfin voulu obtenir le triomphe de me

conduire indigent au tombeau, au moment où j'espérais que cette gloire,

qu'en dépit de ceux qui ne le voudraient pas, notre siècle retirera de

mes écrits, ne serait pas entièrement pour moi sans récompense. Je me

suis fait conduire à ce monastère de St. Onuphre, non seulement parce

que les médecins en jugent l'air meilleur que celui de tous les autres

quartiers de Rome, mais pour commencer en quelque sorte, de ce lieu

élevé, et par la conversation de ses saints religieux, mes conversations

dans le ciel. Priez Dieu pour moi, et soyez sûr que, comme je vous ai

toujours aimé et honoré en cette vie, je ferai aussi pour vous dans

l'autre, qui est la véritable, ce qui convient à une charité vraie et

sincère. Je vous recommande à la grâce divine, et je m'y recommande

moi-même. Rome, St. Onuphre.»

[Note 455: Voyez ci-dessus, _passim_, et surtout p. 273.]

Le 10 avril, une fièvre ardente le saisit, et après avoir, pendant

quatorze jours de maladie, rempli tous les devoirs du culte qu'il

professait avec tant de zèle et de sincérité, il expira le 25, âgé de

cinquante-un ans, un mois et quelques jours, mais depuis long-temps miné

par des infirmités habituelles, et soumis à la loi presque générale qui

condamne les êtres précoces à vieillir avant le temps.

Rome entière pleura sa mort. Le cardinal _Cinthio_ ne pouvait se

consoler d'avoir retardé cette pompe triomphale qu'il lui avait

préparée; mais il voulut du moins que dans sa pompe funèbre on rendît

aux restes de ce grand homme tous les honneurs qu'il pouvait encore

recevoir. Il se garda bien de donner aucune suite à la promesse que le

Tasse avait exigée de lui en mourant; c'était de rassembler, autant

qu'il se pourrait, les exemplaires de ses ouvrages, et de les livrer aux

flammes. Il n'ignorait pas, avoua-t-il, que, surtout pour sa _Jérusalem

délivrée_, ce serait une opération très-difficile, mais enfin il ne la

croyait pas impossible; il insista sur cette demande avec tant de

chaleur, que le cardinal lui promit tout pour le calmer, mais sans

intention d'être fidèle à sa parole, ou plutôt avec la ferme résolution

d'y manquer.

Dans le premier moment de sa douleur, _Cinthio_ ne fut occupé que de la

gloire du grand homme qu'il avait aimé. Par son ordre le corps du Tasse

revêtu d'une toge romaine, et couronné de lauriers, fut exposé

publiquement, et ensuite porté dans les principales rues de Rome,

entouré d'un nombreux cortége, de toute la cour Palatine, et des maisons

des deux cardinaux neveux. On courait en foule, pour voir encore une

fois celui dont le génie avait honoré son siècle et qui avait acheté si

cher ce triste et tardif hommage. Rapporté à Saint-Onuphre dans le même

ordre où il en était parti, il fut enterré dans la petite église de ce

couvent. Le cardinal _Cinthio_, annonça le projet de lui élever un

tombeau magnifique. Deux orateurs préparèrent des oraisons funèbres,

l'une latine, l'autre italienne; de jeunes poëtes composèrent des vers

et des inscriptions pour ce monument; mais la douleur du cardinal

apparemment s'affaiblit, d'autres soins s'emparèrent de lui, et le

tombeau ne fut point érigé.

Le marquis de _Villa_ étant allé à Rome quelques années après, se rendit

à St. Onuphre pour visiter les restes de son ami. Blessé de ne voir même

aucun signe qui en indiquât la place, il voulut lui faire élever à ses

frais une sépulture honorable; mais le cardinal _Cinthio_, à qui il en

demanda la permission avec instance, ne voulut point l'accorder, et

répondit toujours que ce devoir sacré, c'était à lui à le remplir. Le

marquis se borna donc à prier les religieux de cette maison de faire, en

attendant, placer un petit morceau de marbre, sur lequel ils feraient

graver quelques mots, pour avertir que le Tasse était enterré en cet

endroit, ce qu'ils firent aussitôt avec beaucoup de simplicité[456].

Enfin, au bout de huit ans, le cardinal _Bevilacqua_, qui était de

Ferrare, et dont la famille avait été liée d'amitié avec le Tasse,

voyant que le cardinal _Cinthio_ différait toujours de remplir ce

devoir, fit élever au Tasse le beau tombeau surmonté de son buste en

marbre, qu'on y voit encore aujourd'hui, et sur lequel il fit graver une

inscription élégante, mais trop longue pour être rapportée ici. Ce

tombeau fait de la très-petite église de Saint-Onuphre l'un des

monuments de cette magnifique Rome, que l'étranger sensible et ami des

lettres visite avec le plus d'attendrissement et de respect.

[Note 456:

_Torquati Tassi

Ossa

Hic jacent_.

_Hoc ne nescius

Esses hospes

Fratres hujus eccl.

P. P.

M. D C. I._

C'est une imitation des deux derniers vers de l'épitaphe de

l'ancien poëte Pacuvius, faite par lui-même:

_Hic sunt poetæ Pacuvii Marci sita

Ossa. Hoc volebam nescius ne esses. Vale._

(Voy. A. Gell. N. At., l. I, c. 24.)]

Un buste intéressant du Tasse orne aussi la bibliothèque de ce couvent;

c'est celui qui fut moulé sur son visage à l'instant même de sa mort.

D'autres monuments publics lui ont été élevés. Il a une statue colossale

à Bergame, séjour de sa famille et patrie de son père; et une autre

presque aussi grande à Padoue, ville où il fit la partie de ses études

qui lui profita le moins, celle du droit. La première fut l'effet d'une

générosité particulière[457]; la seconde lui fut érigée dans le dernier

siècle, aux frais des jeunes gens de l'université, fiers, comme le porte

l'inscription qu'ils y ont fait graver, d'avoir étudié au même lieu que

lui[458]. On cite trois médailles frappées en son honneur[459], et une

tête de lui supérieurement gravée en _intaglio_ ou en creux, sur une

très-belle cornaline, par le célèbre artiste anglais Marchant[460].

[Note 457: C'est un legs de Marc-Antoine _Foppa_, éditeur du

recueil des OEuvres posthumes du Tasse (Rome 1666, 3 vol. in-4º.),

et qui a pris encore d'autres soins et fait d'autres dépenses pour

la gloire de ce poëte, son compatriote, à qui il avait voué une

espèce de culte. Cette statue le représente en robe longue,

couronné de lauriers et un livre à la main. Elle est sur la grande

place de la ville. Le piédestal porte pour toute inscription ces

deux mots: _Torquato Tasso_.]

[Note 458: Cette inscription, en bon style lapidaire, est

ainsi conçue:

TORQUATO TASSO

QUEM PATAVINA SCHOLA

ITALORUM EPICORUM

PRINCIPEM DESIGNATUM DIMISIT

GYMNASII PATAVINI ALUMNI

TANTO SODALITIO SUPERBI

PP. CICICCCLXXVIII.]

[Note 459: _Serassi_ en donne la description, page 518. L'une

des trois, dont le revers représente un sujet pastoral, et fait

sans doute allusion à l'_Aminta_, est gravée au frontispice de sa

Vie du Tasse.]

[Note 460: Celle-ci était, en 1785, à Rome, dans le cabinet du

duc de _Ceri_; son empreinte en relief fait partie de ces jolies

collections en plâtre et en soufre, qui se sont tant multipliées

dans ces derniers temps. J'en dois une belle empreinte en creux,

en pâte noire transparente, et une pareille de la tête du Dante,

d'après le même graveur Marchant, à la galanterie de M. Francis

Henri Egerton, anglais d'une haute naissance et d'une grande

fortune, mais encore plus distingué par son savoir, et par son

goût éclairé pour les lettres et pour les arts.]

_Serassi_ parle aussi de plusieurs portraits. L'un des plus précieux est

celui que le cardinal _Cinthio_ fit faire dans les dernières années du

Tasse, par l'habile peintre Frédéric _Zucchero_. Il doit être à Bergame,

dans l'ancien palais des _Tassi_, où il restait encore en 1785 des

héritiers, ou des héritières de ce beau nom[461]. La même ville en

possède deux autres, l'un dans une collection particulière, appartenant

à un riche amateur[462], et l'autre parmi les portraits des hommes

illustres de Bergame, dans la salle du grand conseil. Il en existe un à

Rome, peint d'après nature, et à ce qu'il paraît, dans les meilleures

années du Tasse[463]; et un autre, fait en partie d'après celui-là, et

en partie d'après le buste de la bibliothèque de Saint-Onuphre[464].

[Note 461: Ce portrait était passé d'abord entre les mains de

ce même Marc-Antoine _Foppa_, à qui Bergame doit la statue

colossale du Tasse. Il le légua, par son testament, à l'abbé

François _Tasso_, son ami; de celui-ci, le portrait parvint au

comte _Jacopo Tasso_, généreux protecteur des lettres, et auteur

d'un arbre généalogique de la famille des _Tassi_, magnifiquement

imprimé à Bergame en 1718; enfin, il appartint après sa mort aux

deux comtesses _Tassi_, ses petites-nièces. (_Serassi_, p. 520.)]

[Note 462: Le comte _Jacopo Carrara_.]

[Note 463: Il était peint par Scipion _Gaetano_, et

appartenait (toujours en 1785) à un peintre nommé François

_Romero_.]

[Note 464: Ce dernier appartenait à l'abbé _Serassi_, et lui

avait été donné par son auteur, Joseph Gades, qui avait su, dit

l'historien du Tasse, par une de ces touches agréables qui lui

étaient familières, rendre parfaitement l'enthousiasme et l'esprit

de ce grand poëte. Ce portrait doit avoir passé, après la mort de

_Serassi_, arrivée en 1791, dans les mêmes mains que ses livres.]

Le plus intéressant pour nous est celui qui orne à Paris le cabinet de

M. le sénateur Abrial, et qui est très-fidèlement gravé, en tête de la

traduction de la _Jérusalem délivrée_, dans l'édition de 1803[465]. Ce

portrait, était à _Sorrento_, dans la maison où naquit le Tasse, encore

habitée aujourd'hui par les descendants de sa soeur _Cornelia_[466]. En

1799[467], quand l'armée française, sous les ordres du général

Macdonald, occupait le royaume de Naples, _Sorrento_ s'étant révolté,

fut pris d'assaut, après trois jours de siége. Le général, averti de

l'existence de cette maison par M. Abrial, alors commissaire pour le

gouvernement français à Naples, la sauva du pillage et prit soin qu'elle

fût respectée. La famille, pénétrée de reconnaissance, lui offrit,

quelques jours après, ce qu'elle avait de plus précieux, le portrait du

Tasse, et le général en fit présent à M. Abrial, premier auteur de la

bonne action qu'il avait faite. Le Tasse y est représenté à l'âge où

l'on dit que le cardinal _Cinthio_ le fit peindre à Rome, et c'est

peut-être une copie, ou plutôt un double du portrait de Frédéric

_Zucchero_, accordé par le cardinal à la famille du Tasse après sa mort.

Ce qui porte à croire qu'il ne fut pas fait à Naples, c'est que le

_Manso_ n'en parle pas, lui qui a tracé, dans la Vie de son ami, un

portrait si détaillé, si minutieusement circonstancié de toute sa

personne[468].

[Note 465: Voyez ci-dessus, p. 157 et 158.]

[Note 466: _Cornelia_ ayant perdu son premier mari _Sersale_,

épousa en secondes noces _Giovan. Leonardo Spasiano_, dont le

descendant direct, M. _Gaetano Spasiano_, propriétaire actuel de

cette maison, avec deux demoiselles _Spasiano_ ses soeurs ou ses

parentes, y possédait ce beau portrait de famille.]

[Note 467: Floréal an VII.]

[Note 468: Il en fit cependant faire un, mais en petit, et il

le donna ou du moins le prêta au Tasse, qui le laissa au cardinal

_Cinthio_, légataire du peu de fortune qu'il pouvait avoir, en le

priant de faire rendre ce petit portrait au _Manso_. C'est ce que

nous apprend cette clause de son testament, rapporté en entier par

le _Manso_ lui-même, dans sa Vie du Tasse: _E fo de' beni di

fortuna erede il sig. cardinal Cinthio; cui priego che faccia al

sig. Gio. Batt. Manso quella picciola tavoletta restituire, dove

egli mi fece dipingere, e che dar non_ _m'ha voluto, se non in

prestanza_. (_Vita del Tasso_, Nº. 115.) On ignore ce que ce

précieux petit tableau est devenu.]

Le Tasse était d'une taille si haute que, selon l'expression du _Manso_,

il pouvait être compté pour l'un des hommes les plus grands parmi ceux

qui l'étaient le plus. Son teint était blanc; les veilles, les chagrins

et les souffrances l'avaient rendu pâle. Il avait la tête assez grosse

et un peu aplatie au sommet, le front large, ouvert et presque

entièrement chauve. Ses cheveux et sa barbe étaient entre le brun et le

blond; ses sourcils noirs, bien arqués et peu épais; ses yeux grands,

d'un bleu très-vif et très-doux[469]; les mouvements et les regards en

étaient pleins de gravité; et souvent, dit encore le _Manso_, il les

tournait ensemble vers le ciel, comme pour suivre les élans de son ame,

habituellement élevée vers les choses célestes. Ses joues étaient

maigres, son nez long et un peu incliné; sa bouche grande, relevée aux

extrémités dans cette forme qu'on appelle léonine; ses lèvres fines et

souvent pâles, ses dents bien rangées, larges et blanches. Il riait

rarement, et n'éclatait jamais. Sa voix était claire, sonore, mais sa

langue était peu déliée, et même il bégayait[470]. Sa taille, quoique

très-grande, était bien proportionnée; il réussissait à tous les

exercices du corps que l'on nommait alors chevaleresques[471];

naturellement brave, il y montrait autant d'habileté que de courage,

mais plus d'adresse que de grâce. Il y avait enfin dans toute sa

personne, mais principalement sur son visage, quelque chose de noble et

d'attrayant, qui, lors même qu'on n'était pas prévenu de son mérite

extraordinaire, inspirait l'intérêt et commandait le respect.

[Note 469: Le _Capaccio_, dans ses _Elogia illustrium litteris

virorum_, p. 281, dit que ses yeux étaient louches: _Quem cernis

procera statura virum, luscis oculis, subflavo capillo_, etc. Mais

il est le seul qui le dise; le _Manso_ n'en parle pas.]

[Note 470: Il parle, en plusieurs endroits de ses lettres, de

son _impedimento di lingua_, ainsi que de sa vue faible et

courte.]

[Note 471: A faire des armes, monter à cheval, rompre des

lances, etc.]

Mais les qualités de son ame surpassaient de beaucoup ses avantages

corporels. Tous ses historiens s'accordent à louer sa candeur, sa

véracité, son inviolable fidélité à sa parole, son éloignement de toute

passion haineuse, de tout esprit de vengeance et de toute malignité, son

attachement pour ses amis, sa patience dans ses maux, sa douceur, sa

sobriété, sa piété sincère, la pureté de sa vie et de ses moeurs. Sa

fierté, qui lui faisait voir avec horreur tout ce qui ressemblait à la

bassesse, pouvait ressembler elle-même à de l'orgueil; il ne pouvait

souffrir l'apparence de l'avilissement et du mépris; mais s'il exigeait

des égards, en homme qui savait s'apprécier et se mettre à sa place, il

n'en manquait jamais avec personne, et il était toujours prêt à

s'humilier, dès qu'on lui en laissais le soin. Né gentilhomme, dans un

temps où ce titre avait tout son prestige, et chevalier dans le coeur

autant que par le hasard de la naissance, il rendait aux princes ce

qu'il leur devait, mais il se croyait l'égal de tous les autres, et la

faveur où ils étaient ne le rendait que plus exigeant avec eux.

Cette disposition est déplacée, souvent blâmable et presque toujours

ridicule, quand on vit avec le commun des hommes; mais condamné par sa

destinée, sa fortune, et les usages de son siècle à vivre avec les

grands et dans les cours, il fit bien de l'entretenir dans son ame,

dût-il être accusé d'orgueil par ceux dont l'orgueil seul en était

blessé. Il eut plus de raison encore d'être ainsi, quand il fut tombé

dans l'excès de l'infortune, et de conserver, dans sa longue et injuste

captivité, toute la dignité du malheur. On le voit avec plaisir

n'accorder qu'à peine du fond de sa prison, et à la sollicitation de son

cher Scipion de Gonzague, une espèce de satisfaction par écrit à l'un

des plus grands seigneurs de la cour de Ferrare[472], pour des paroles

qui lui étaient échappées dans un moment de désespoir; et mettre encore

expressément dans sa lettre qu'il était prêt à lui donner toutes les

satisfactions qu'il pouvait recevoir d'un homme résolu à mourir plutôt

que de rien faire qui fût indigne de lui[473].

[Note 472: Le comte _Fulvio Rangone_.]

[Note 473: _Io son pronto a darle tutte quelle soddisfazioni

che ella possa ricever da un uomo ch'è così risoluto al morire,

come pertinace a non voler fare indignità._ Cette lettre est du 3

avril 1581, à la fin de la seconde année de sa captivité.]

Simple, mais propre dans ses habits, au milieu des recherches du luxe et

de la magnificence, il était habituellement vêtu de noir[474], ne

portait que du linge uni, mais toujours blanc, et en avait beaucoup,

pour en pouvoir changer à volonté. Sa contenance était réservée, modeste

et silencieuse; c'était celle d'un philosophe plutôt que d'un poëte. Il

préférait le recueillement et la solitude au bruit du monde; mais dans

des cercles de son choix, avec des amis, et surtout avec des femmes

aimables, sa conversation s'animait, et déposant la gravité

philosophique, il badinait, plaisantait même avec autant de gaieté que

de finesse et d'agrément. Le _Manso_ a rassemblé le nombre juste de cent

bons mots, réparties ou apophtegmes qu'il lui attribue, mais dont

_Serassi_ a fort bien observé que la plus grande partie avait déjà passé

sur le compte d'autres grands hommes; ceux qu'il rapporte et qu'il

regarde comme appartenant véritablement au Tasse, marquent autant de

justesse que de vivacité d'esprit.

[Note 474: On ajoute qu'il n'avait jamais qu'un seul habit,

qu'il donnait aux pauvres lorsqu'il en faisait faire un autre.]

Quant à son génie poétique, il y en eut peu de plus étendu, de plus

riche, et peut-être aucun de plus élevé. Sa mémoire était d'une

promptitude extrême et d'une incroyable tenacité. Il n'écrivait ses vers

qu'après en avoir, pour ainsi dire, amassé dans sa tête un nombre

presque infini. C'était celle de ses facultés que ses malheurs avaient

le plus altérée, et il se plaignait souvent, dans ses dernières années,

de l'avoir presque entièrement perdue. Nourri de bonne heure de l'étude

des anciens auteurs grecs et latins, il s'était surtout appliqué à la

lecture des poëtes et des philosophes[475]. On voit dans ses Discours

sur le poëme héroïque combien il avait médité sur la Poétique

d'Aristote, et dans ses Dialogues philosophiques, quelle étude

approfondie il avait faite de Platon. Nous allons d'abord observer en

lui le grand poëte épique; le poëte dramatique et lyrique aura son tour;

nous le verrons ensuite parmi les prosateurs et les philosophes. Dans

tous les genres où se porta son génie fécond et varié, nous en

admirerons l'élévation et la richesse; ses défauts mêmes, que nous ne

chercherons point à dissimuler, nous instruiront; et si nous les

examinons peut-être avec plus de rigueur que nous n'avons fait ceux de

quelques autres grands poëtes, c'est que, dans un genre plus important

et plus noble, il pourrait être plus dangereux de les méconnaître, et

qu'il n'y a rien à craindre pour sa gloire à les avouer.

[Note 475: Il avait aussi cultivé les sciences exactes; il y

était même assez fort pour en pouvoir donner des leçons. Dans les

premiers temps de son séjour à Ferrare, la chaire de géométrie et

d'astronomie dans cette université vint à vaquer; le duc y nomma

le Tasse (janvier 1573), qui accepta volontiers, dit _Serassi_,

quoique les appointements fussent très-modiques, parce qu'il

n'était obligé de professer que les jours de fêtes: ce qui fait

voir que dans cette université les sciences exactes n'étaient

regardées que comme un objet de luxe, et une partie accessoire de

l'instruction.]

Histoire littéraire d'Italie (5/9) · 第 12 / 22 题