_Suite de la Vie du Tasse, depuis 1577, jusqu'à sa sortie de l'hôpital
Ste-Anne, en 1586._
Dans l'état déplorable où était le Tasse quand il sortit de Ferrare,
évitant les villes et même les grandes routes, de crainte d'être
poursuivi et reconnu, il se dirigea cependant assez rapidement et assez
juste, pour arriver, par l'Abruzze, dans les états de Naples en peu de
jours. Ce n'était point à Naples qu'il voulait aller, mais à _Sorrento_
sa patrie, dans la maison de sa soeur aînée _Cornelia_. Après la mort de
leur mère, cette soeur était demeurée à Naples entre les mains de ses
oncles, qui ne voulurent jamais la renvoyer à _Bernardo_, malgré les
instances réitérées qu'il leur fit. Mariée par eux avec un gentilhomme
de _Sorrento_, nommé _Sersale_, elle était restée veuve avec plusieurs
enfants, mais, à ce qu'il paraît, avec une honnête aisance. Quoique le
frère et la soeur ne se fussent point revus depuis leur enfance, ils
avaient conservé beaucoup de tendresse l'un pour l'autre, et le Tasse
n'avait aucun lieu de douter qu'il ne fût bien reçu. Cependant la
défiance naturelle aux malheureux lui inspira l'idée de mettre cette
tendresse à l'épreuve. A quelque distance de _Sorrento_, il s'arrêta
chez un pauvre berger, changea de vêtements avec lui, et en arrivant
chez sa soeur, se présenta sous cet habit de pâtre, comme quelqu'un
envoyé pour lui apporter des nouvelles de son frère. L'émotion extrême
qu'elle éprouva, en apprenant ses malheurs, ne laissa plus au Tasse
aucun doute; il se fit enfin connaître, et trouva dans les embrassements
de cette soeur chérie les plus douces consolations qu'il eût goûtées
depuis long-temps.
Là, dans une des plus belles positions de la terre, sous un ciel pur,
ayant toujours devant lui le spectacle de la nature la plus aimable et
la plus imposante en même temps, devenu l'objet des sollicitudes et des
soins d'une tendre amitié, il commença bientôt à éprouver un soulagement
sensible. Cette sombre mélancolie, cette humeur noire qui l'avait si
cruellement tourmenté, s'adoucit; et par une vicissitude
très-naturelle, il commença aussitôt à croire qu'il avait quitté trop
légèrement Ferrare, et à regretter d'avoir excité, par ses craintes
exagérées et par sa fuite, le mécontentement du duc Alphonse. Selon le
propre de cette maladie cruelle, ses idées ayant éprouvé ce retour
passèrent d'une extrémité à l'autre. Il écrivit au duc et aux princesses
ses soeurs, pour obtenir d'être rétabli dans son premier état et surtout
dans leurs bonnes grâces. Ni Alphonse, ni la duchesse d'Urbin ne lui
firent de réponse; il n'en eut que de Léonore; mais cette réponse était
de nature à lui ôter toute espérance. Il crut alors prendre un parti
grand et généreux, en allant s'offrir lui-même et remettre sa vie entre
les mains du duc. Malgré les instances de sa soeur Cornélie, à peine
rétabli d'une maladie dangereuse qu'il venait encore d'éprouver, il
partit de _Sorrento_ pour exécuter ce dessein.
Arrivé à Rome[304], il voulut donner un témoignage public de sa
confiance, en descendant directement chez l'agent[305] du duc de
Ferrare. Cet agent et l'ambassadeur[306] du duc le reçurent avec
beaucoup d'amitié; ils écrivirent tous deux à leur souverain en sa
faveur. Scipion de Gonzague, et le cardinal _Albano_, qui était presque
aussi attaché au Tasse que Scipion même, ne furent point d'avis qu'il
retournât à Ferrare, quand même ce retour lui serait offert, mais qu'il
se bornât à obtenir du duc Alphonse son pardon, et à lui demander ses,
effets et ses papiers, qu'il avait laissés dans son palais. Le cardinal
écrivit dans ce sens au duc, qui répondit qu'il avait donné des ordres
pour que tous les papiers que le Tasse avait laissés, soit entre les
mains de la duchesse d'Urbin, soit ailleurs, fussent rassemblés et lui
fussent remis; mais il ne s'expliquait que vaguement et très-brièvement
sur le reste. Les papiers ne furent point renvoyés au Tasse, peut-être
dit _Serassi_, parce qu'il déplaisait au duc et aux deux princesses,
après avoir perdu la personne du poëte, de perdre encore de si précieux
ouvrages. Le Tasse ne se découragea point, et fit faire de nouvelles
instances par l'agent et par l'ambassadeur. Le _Manso_ dit que c'était
la princesse Léonore qui l'engageait par ses lettres à insister; mais
_Serassi_ affirme que dans tous les papiers relatifs à cette affaire
qu'il a eus entre les mains, il n'a trouvé aucun vestige de cette
correspondance. Quoi qu'il en soit, le duc céda enfin aux instances de
ses ministres, et leur répondit[307] qu'il consentait à reprendre le
Tasse à son service, mais qu'il fallait d'abord qu'il reconnût dans
l'humeur mélancolique dont il était tourmenté, la source de tous ses
soupçons et de toutes ses craintes; qu'il consentît à se faire traiter,
pour se guérir de cette humeur; que s'il comptait encore s'embarrasser,
comme par le passé, dans des explications et dans des plaintes
éternelles, il était, lui, déterminé à ne s'en mettre plus en peine; que
lorsqu'il serait revenu à Ferrare, s'il refusait de se laisser traiter,
il recevrait sur le champ l'ordre de sortir du duché et la défense d'y
rentrer jamais.
[Note 304: Novembre 1577.]
[Note 305: _Giulio Mazetto_, qui fut ensuite évêque de
_Reggio_.]
[Note 306: Le chev. _Camillo Gualengo_.]
[Note 307: 22 mars 1578.]
Malgré la sécheresse de cette réponse et le peu d'affection qu'elle
annonçait, le Tasse se soumit à tout, promit tout, et se rendit à
Ferrare avec l'ambassadeur même du duc qui y retournait en ce moment. Le
premier accueil qu'il reçut fut très-favorable et lui donna de grandes
espérances; pendant quelque temps il eut auprès du duc et de ses soeurs
le même accès qu'auparavant; mais il crut bientôt apercevoir qu'on ne
faisait plus le même cas de ses talents et de ses ouvrages, qu'on ne
voulait plus voir en lui qu'un courtisan et non un poëte, qu'on
s'étudiait à le détourner en quelque sorte de la carrière de la gloire,
et à l'engager dans une vie molle, délicate et oisive. Il avait beau
redemander ses papiers, ses manuscrits, on ne les lui rendait point: ils
restaient entre les mains d'un des grands officiers de la cour[308], ce
que le Tasse appelait avec raison usurpation et violence. Il voulut
réclamer auprès des princesses, et ne put s'en faire écouter; auprès du
duc, qui refusa de l'entendre; enfin auprès du confesseur, qui sans
doute se mêlait de beaucoup d'affaires, et ne voulut point se mêler de
la sienne. Quoi de plus juste cependant, et même dans le meilleur état
de raison et de santé, quelle patience pouvait tenir à ces refus? Celle
du Tasse se lassa d'une position dont aucune parole, aucune
démonstration consolante n'adoucissait plus l'amertume; abandonnant
enfin ses livres et ses manuscrits, après treize années de service qui
méritaient une autre récompense, il partit une seconde fois, à peu près
dans le même équipage que Bias, pour aller chercher sous la protection
de quelque autre prince, un plus sûr asyle, et un port où il pût réparer
son naufrage.
[Note 308: _Serassi_ croit que c'est le marquis _Cornelio
Bentivoglio_, lieutenant-général du duc.]
Il alla d'abord à Mantoue, espérant que le duc, ancien ami de son père,
serait disposé à le bien recevoir; mais il y trouva les choses à peu
près les mêmes qu'à Ferrare. Il était sans argent, et fut obligé, pour
aller plus loin, de vendre ce qu'il avait avec lui de précieux. Il ne se
détacha pas sans regret d'une chaîne d'or et de ce beau rubis qu'il
tenait de la duchesse d'Urbin; encore abusa-t-on de son malheur, et ne
put-il avoir de ces objets que le tiers au plus de leur valeur. Il se
rendit à Padoue, puis à Venise[309], où il ne reçut pas grand accueil.
Cependant un patricien, homme de mérite[310], écrivit en sa faveur au
grand-duc de Toscane; mais avant qu'il eût pu recevoir une réponse, le
Tasse avait quitté Venise et s'était rendu à la cour d'Urbin. Il y fut
enfin reçu, comme il méritait de l'être partout, avec les égards dus à
sa renommée, à son génie et à ses malheurs.
[Note 309: Juillet 1578.]
[Note 310: _Maffeo Veniero._]
Ce qu'il y a de bien étonnant, c'est que ce génie poétique était
toujours le même. Il en donna une preuve frappante en arrivant à Urbin.
Le duc était à la campagne. Le Tasse lui écrivit de son palais même; et
en attendant la réponse, il commença une grande _canzone_, que l'on
trouve dans ses OEuvres, et qui commence par ces deux vers:
_O del grand' Apennino
Figlio picciolo sì, ma glorioso._
Ce fils de l'Apennin est le petit fleuve _Metauro_ qui coule dans le
duché d'Urbin: le poëte dit qu'il vient se reposer à l'ombre du grand
chêne que ce fleuve arrose, désignant par-là le duc lui-même qui portait
cet arbre pour armoirie. Sous cette ombre hospitalière et sacrée, il
espère échapper enfin aux coups de cette cruelle déesse que l'on dit
aveugle, et dont il veut en vain se cacher; qui le poursuit sur les
monts, dans les plaines, la nuit, le jour; qui paraît avoir autant
d'yeux pour le voir que de traits pour le blesser.
Cette première strophe est toute poétique: les deux suivantes sont
toutes de sentiment, mais d'un sentiment si vrai, si naturellement, et
cependant toujours si poétiquement exprimé, que je ne connais rien dans
toute la poésie italienne, peut-être même dans Pétrarque, que l'on
puisse mettre au-dessus. Il y retrace les malheurs qui l'ont assailli
dès son enfance. «Hélas, dit-il, depuis le premier jour que je respirai
l'air et la vie, que j'ouvris les yeux à cette lumière qui ne fut jamais
sereine pour moi, cette déesse injuste et cruelle me prit pour son jouet
et pour le but de ses traits. Je reçus d'elle les blessures que la plus
longue vie pourrait à peine guérir. J'en atteste la glorieuse Syrène,
près du tombeau de laquelle fut placé mon berceau[311]; et pourquoi, dès
la première atteinte, n'y eus-je pas aussi mon tombeau! J'étais encore
enfant quand l'impitoyable Fortune m'arracha du sein de ma mère. Ah! je
me rappelle en soupirant ces baisers qu'elle baigna de larmes
douloureuses, et ses ardentes prières, que les vents fugitifs ont
emportées. Je ne devais plus me retrouver, mon visage près de son
visage, pressé dans ses bras avec de si étroites et de si fortes
étreintes. Hélas! et je suivis d'un pied mal assuré, comme Ascagne ou la
jeune Camille[312], mon père errant et proscrit...... O mon père! ô mon
bon père! toi qui me regardes du haut des cieux, j'ai pleuré, tu le
sais, ta maladie et ta mort; j'ai baigné de pleurs en gémissant, et ta
tombe et ton lit funèbre; maintenant élevé dans les célestes sphères, tu
jouis; on te doit des honneurs et non des larmes; c'est pour moi que
doit s'épuiser la coupe entière de la douleur.»
[Note 311: On sait que la fable a placé près de _Sorrento_ le
tombeau d'une des Syrènes]
[Note 312: Camille fut emportée par son père _Metabus_, et
n'était pas encore en état de le suivre (Virg., _Æn._, l. XI);
mais on pardonne au poëte cette légère inexactitude.]
On ne sait où se serait arrêté cet élan de poésie et de sensibilité;
mais le duc d'Urbin n'eut pas plutôt appris l'arrivée du Tasse, qu'il
accourut pour le recevoir. Sa présence interrompit cette composition
plaintive, que l'auteur n'a jamais reprise. On regrette, pour ainsi
dire, que le duc y ait mis tant d'empressement, qu'il ait arrêté dans
son cours une veine si heureusement ouverte, surtout quand on pense que
tous ses soins ne purent calmer que pour peu de temps l'imagination trop
agitée de ce grand et malheureux poëte. Malgré tous les agréments dont
on s'étudiait à le faire jouir, sa mélancolie reprit le dessus: ses
craintes et ses défiances reparurent: ses nouveaux amis et des médecins
habiles crurent qu'un cautère pourrait détourner cette humeur noire dont
il était si terriblement dominé. Ce petit traitement donna lieu à une
particularité touchante, qui prouve jusqu'où allaient, dans la famille
ducale, les attentions dont il était l'objet. La jeune et belle Lavinie
_della Rovere_, parente du duc, et qui fut peu de temps après marquise
de Pescaire, prépara elle-même et présenta de sa main les bandes dont on
serra le bras du malade. Il la paya de cette peine par une jolie pièce
de vers[313].
[Note 313: C'est un madrigal qui commence ainsi:
_Se da si nobil mano
Debbon venir le fasce alle mie piaghe_, etc.]
Mais rien de tout cela ne put vaincre cette impulsion qui, une fois
donnée, forçait le malheureux Tasse à changer de lieu, et à se
précipiter dans des dangers réels pour en éviter d'imaginaires. Ne se
croyant plus en sûreté à la cour d'Urbin, il ne vit dans tous les
souverains d'Italie que le duc de Savoie à qui il pût demander un asyle.
Aussitôt il résolut de se rendre à Turin, partit secrètement, et prit la
route du Piémont. Il alla presque jusqu'à Verseil sur un cheval de
voiturier. Avant d'y arriver, il rencontra un gentilhomme du pays, avec
qui il lia conversation sans le connaître, et qui, voyant approcher un
orage, lui offrit l'hospitalité dans sa maison. Le Tasse rendit au
voiturier son cheval, accepta l'offre qui lui était faite, et passa
dans cette honnête famille de fort agréables moments, dont il a consacré
le souvenir dans un de ses plus éloquents dialogues[314]. Il reprit
ensuite son chemin, à pied, sous la pluie, par des chemins rompus et
fangeux. Il arriva ainsi aux portes de Turin; les gardes, sur sa
mauvaise mine, et parce qu'il n'avait point de passeport, le
repoussèrent durement. Il était dans cet embarras, lorsqu'il rencontra
par hazard _Angelo Ingegneri_, homme de lettres qu'il avait beaucoup vu
à Venise, et qui, l'ayant reconnu, le fit entrer dans la ville, et le
conduisit au palais du marquis Philippe d'Este, alors général de la
cavalerie d'Emanuel Philibert, duc de Savoie, et qui jouissait auprès de
ce prince de la plus grande faveur. Le marquis l'avait connu à la cour
de Ferrare dans son meilleur temps; il ne put le voir sans
attendrissement dans l'état misérable où l'avaient réduit la maladie, la
misère, et ce pénible voyage. Il le reçut avec beaucoup d'amitié, le
logea convenablement et pourvut abondamment à tous ses besoins.
[Note 314: _Il padre di famiglia._]
Fêté dans cette maison, recherché par l'archevêque de Turin qui était un
_la Rovere_, ancien ami de son père, et qui enviait au marquis d'Este
le plaisir de l'avoir chez lui; présenté au prince de Piémont Charles
Emanuel, qui voulait le prendre à son service, et lui offrait les mêmes
conditions dont il avait joui autrefois à Ferrare, le Tasse commença
encore une fois à respirer, et à prouver par plusieurs compositions en
prose et en vers que ni ses infirmités, ni ses malheurs ne lui ôtaient
rien de la force de son génie. C'est à Turin[315] qu'il écrivit son beau
dialogue sur la Noblesse; il y fit aussi une charmante _canzone_[316],
adressée à la marquise d'Este, Marie de Savoie, après l'avoir vue danser
avec quatre de ses compagnes. On voit dans la dernière strophe que si
toutes ces dames étaient belles et aimables, l'une d'elles le lui
paraissait encore plus que les autres, et qu'il sentit même pour elle
quelques-unes de ces impressions d'amour auxquelles son coeur s'ouvrait
si facilement autrefois. On ne retrouve pas sans plaisir ce rayon
d'illusions douces, qui brille, pour ainsi dire, à travers les ténèbres
et les tristes fantômes dont son esprit était habituellement obsédé.
[Note 315: Décembre 1578.]
[Note 316: Elle commence par ce vers:
_Donne cortesi e belle,_
et se trouve parmi ses autres poésies, t. II de ses OEuvres, édit.
de Flor., in-fol.]
Ils reprirent bientôt leur cruel empire. Le souvenir de Ferrare, son
ancien attachement pour le duc Alphonse, le désir d'obtenir au moins de
lui ses manuscrits recommencèrent à le tourmenter plus vivement que
jamais. Il semblait qu'une destinée invincible voulait qu'il trouvât
dans cette cour le dernier degré d'infortune, et le poussait à y aller
réclamer, en quelque sorte, ce qui manquait encore à son malheur. Il
employa le cardinal _Albano_ à lui ménager ce retour; il reçut enfin
pour réponse que le duc de Ferrare le reverrait avec plaisir, pourvu
qu'il consentît à se faire traiter, et qu'il ne se permît rien
d'offensant contre les personnes attachées à son service; le duc allait
épouser en secondes noces Marguerite de Gonzague, fille du duc de
Mantoue; on assurait au Tasse que si, dans cette heureuse circonstance,
il retournait à Ferrare, il obtiendrait du prince, non-seulement ses
livres et ses manuscrits, mais des faveurs qui le remettraient en état
d'exister honorablement dans sa cour. On ne peut se figurer quelle fut
la joie qu'il ressentit à cette nouvelle, ni son impatience de se rendre
aux fêtes qui allaient s'ouvrir. Le marquis d'Este eut beau vouloir le
détourner de ce voyage, lui conseiller d'attendre au moins jusqu'au
printemps, époque où il comptait aller lui-même à Ferrare, et où il lui
proposait de l'y conduire; tous les amis que le Tasse avait à Turin
joignirent en vain à ces conseils et à ces propositions leurs prières:
il fallut absolument le laisser partir. Jamais rien ne ressembla mieux à
un coup de la fatalité.
Il arrive à Ferrare[317], la veille même du jour où l'on attendait la
nouvelle épouse. Tout le monde est occupé de cette réception; aucun n'a
le temps de l'annoncer au duc, aucun ne veut l'introduire chez les deux
princesses. Des ministres du duc, et des gentilshommes de Ferrare, dont
il s'attendait à être bien reçu, le traitent sans politesse et même sans
humanité. On juge de quel oeil il dut voir les fêtes du lendemain, et
celles qui, pendant plusieurs jours de suite, mirent toute la cour en
joie et en rumeur, n'ayant point d'appartement fixe, cherchant dans ce
vaste palais un lieu où il pût au moins goûter quelque repos, et ne le
trouvant pas, ne pouvant se faire écouter, ni presque reconnaître de
personne. Après les fêtes, cette cruelle position ne changeait point;
exclus de la présence du duc et des princesses, abandonné de ses amis,
raillé par des ennemis puissants, tourné en dérision par les
domestiques, il perdit enfin patience, sortit des bornes de cette
modération qui lui était naturelle, lâcha le frein à sa colère, et se
répandit publiquement en injures contre le duc Alphonse, contre la
maison d'Este, contre toute la cour, maudissant les années perdues dans
ce service, et rétractant tous les éloges qu'il avait faits d'eux dans
ses vers. Le duc instruit de cet emportement, au lieu de reconnaître
qu'il y avait donné sujet, au lieu de conserver quelques égards pour un
homme si supérieur et si malheureux, ou au moins quelque respect pour
soi-même et quelque générosité, donna ordre que le Tasse fût conduit à
l'hôpital Sainte-Anne, qui était une maison de fous, qu'il y fût mis
sous bonne garde, et surveillé comme un frénétique et un furieux[318].
[Note 317: 21 février 1579.]
[Note 318: Mars 1579.]
Ce nouveau coup de foudre plongea le Tasse dans la consternation et dans
une sorte d'étourdissement et de stupeur. Il resta ainsi pendant
plusieurs jours. Les maux du corps se joignirent à ceux de l'âme; et
quand la fièvre, causée par l'agitation extrême de la bile et des
humeurs, fut calmée, il n'en ressentit que plus douloureusement le
malheur et la honte de sa position. Une sorte d'avilissement qu'il
n'avait jamais éprouvé s'empara de lui. La saleté de sa barbe, de ses
cheveux, de ses habits, du réduit où il était détenu, la solitude pour
laquelle il avait toujours eu de l'aversion, et qui lui devint alors
insupportable, les mauvais traitements que lui prodiguaient les
subalternes, avec une dureté dont leur chef même donnait l'exemple, le
jetèrent dans un état effrayant et attendrissant à la fois.
Le prieur de cet hôpital était alors _Agostino Mosti_, que nous avons vu
rendre des devoirs pieux à la mémoire de l'Arioste, dont il avait été
le disciple, et lui ériger un tombeau[319]. Aimant la poésie et les
lettres, élevé à une telle école, on croirait qu'il eût dû traiter avec
toutes sortes d'égards et même de faveur un si grand poëte tombé dans
une si horrible disgrâce. Il n'y eut au contraire aucun mauvais procédé,
aucune dureté persécutrice, aucune de ces rigueurs de prison, qu'on ne
connaît bien que quand on les a soi-même éprouvées, qu'il ne se plût à
lui faire souffrir. Avouerai-je la cause que je soupçonne d'une conduite
qu'il paraît impossible d'expliquer? _Agostino Mosti_ aimait la poésie,
mais il aimait surtout passionnément l'Arioste; il lui avait en quelque
sorte voué un culte et dressé un autel. Peut-être haïssait-il et
persécuta-t-il, dans le Tasse, le seul rival que pût craindre celui dont
il s'était fait un Dieu. J'ai vu des effets si hideux de l'esprit de
parti, même dans les lettres, que je ne crains pas de le calomnier en
lui attribuant cette mauvaise action de plus.
[Note 319: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 367 et 368.]
Heureusement ce rude prieur avait un neveu bon et sensible[320], qui
sembla se faire un devoir de dédommager le Tasse de cette odieuse
sévérité. Il avait fait de bonnes études, et était en état de goûter la
conversation, toujours philosophique ou littéraire, de l'auteur de la
_Jérusalem_. Il passait avec lui des heures entières, l'entendait avec
un plaisir infini réciter ses vers, en écrivait quelquefois sous sa
dictée, se chargeait de faire passer ses lettres et de lui en remettre
les réponses, enfin lui rendait tous les bons offices et tous les soins
qui dépendaient de lui.
[Note 320: _Giulio Mosti._]
Dans ce temps où l'on renfermait le Tasse comme un fou dangereux, où on
voulait le contraindre à subir des traitements plus propres à augmenter
son mal qu'à le guérir, sa plus grande folie était de croire qu'il pût
enfin obtenir du duc de Ferrare quelque justice ou quelque pitié. Il lui
adressait des pièces de vers, il en adressait aux deux princesses, où
son infortune et ses souffrances étaient peintes des couleurs les plus
touchantes et les plus vives. Quelquefois il avait l'esprit assez libre
pour plaisanter sur des privations qu'on affectait de lui faire
souffrir. Un soir qu'on le laissait manquer de lumière, une chatte de
l'hospice vient fixer sur lui ses yeux, qui brillent au milieu de la
nuit. Cette vue lui inspire un sonnet poétique[321]; c'est une
constellation qui se lève pour le guider dans la tempête. Le hasard
amène une seconde chatte auprès de la première; c'est la grande ourse
auprès de la petite. Il les appelle toutes deux ses flambeaux. «Que Dieu
les garde des coups de bâton, que le ciel les nourrisse de chair
délicate et de lait, mais qu'elles lui servent donc de lumière pour
écrire ses vers[322]!» Il composait, dans ce même temps, de grands
dialogues philosophiques à la manière de Platon, et il y traitait des
questions de haute morale, avec autant de justesse que d'éloquence.
[Note 321:
_Come ne l'ocean, s'oscura e infesta
Procella il rende torbido e sonante_, etc.]
[Note 322:
_Se Dio vi guardi da le bastonate,
Se'l ciel voi pasca e di carne e di latte,
Fate mi luce a scriver questi carmi._]
Quelle était donc réellement sa maladie? De quel désordre d'esprit
était-il véritablement affecté? Une passion d'amour en était-elle cause,
comme l'ont voulu quelques historiens de sa vie? Cette passion y
était-elle aussi étrangère que d'autres l'ont soutenu? Sa réclusion
fut-elle en effet amenée comme nous venons de le voir, ou faut-il
l'attribuer, comme on l'a dit, à des indiscrétions et à des transports,
que l'orgueil du duc de Ferrare et l'honneur même de sa famille lui
ordonnaient de réprimer? C'est ici le lieu de répondre à ces questions
qui se présentent d'elles-mêmes; mais je ne puis traiter que
sommairement ce qui pourrait être l'objet d'une discussion étendue,
après l'avoir été d'un long examen.
Le _Manso_, qui fut l'un des meilleurs et des plus généreux amis du
Tasse, mais qui ne le connut que dans ses dernières années, a le premier
accrédité l'opinion que Léonore d'Este, la plus jeune soeur du duc
Alphonse, avait inspiré à ce poëte une forte passion, qu'elle avait sans
doute partagée, puisque c'était d'après ses invitations réitérées et
presque ses ordres, qu'il était retourné la première fois de _Sorrento_
à Ferrare[323]. Il a fait, au sujet de cette passion, ce que l'on peut
appeler une enquête parmi les poésies du Tasse[324], et y a trouvé, 1º
que la personne aimée de notre poëte s'appelait Léonore; 2º qu'il y eut
dans cette cour deux Léonores aimées et chantées par lui; qu'il y en eut
même trois; mais il paraît s'être entièrement trompé sur la
troisième[325].
[Note 323: Voyez ci-dessus, p. 215.]
[Note 324: _Vita del Tasso_, Nos. 34 à 41.]
[Note 325: Voyez ci-dessus, p. 199, note.]
Que l'objet des amours du Tasse portât le nom de Léonore, c'est ce que
prouve ce nom, tantôt déguisé à la manière de Pétrarque, et tantôt écrit
tout entier dans plusieurs sonnets et plusieurs madrigaux imprimés dans
ses OEuvres[326]. Mais cette Léonore, ou l'une de ces Léonore, fut-elle
une des deux soeurs du duc? Outre plusieurs raisons qui portent le
_Manso_ à le croire, il en voit encore les preuves dans des poésies
faites évidemment pour elle, et dont les expressions sont celles d'une
passion pure, mais vive, et d'un amour aussi ardent que respectueux et
discret. Il les trouve entre autres dans un sonnet adressé à Léonore,
lorsque les médecins lui eurent défendu de chanter[327]; et plus
clairement encore dans une _canzone_[328], dont une strophe tout entière
est consacrée à peindre quel fut sur lui, dès le premier instant,
l'effet des charmes de la princesse[329], effet qui fut balancé par le
respect, mais non pas assez pour qu'une partie des traits qui lui
étaient lancés ne pénétrât point jusqu'à son coeur[330]. Ces preuves sont
peut-être plus que partout ailleurs dans une autre _canzone_[331], qui
lui fut dictée par la jalousie, quand la main de Léonore fut demandée
par un prince, au duc son frère; cette crainte jalouse lui inspira
encore un sonnet[332], dont le dernier vers exprime l'envie qu'il porte
à l'heureux époux[333]; mais Léonore fut constante dans sa résolution de
garder le célibat; le Tasse continua de se livrer au sentiment qui
faisait l'honneur et quelquefois aussi le tourment de sa vie, et c'était
après quinze ans de constance qu'il adressait à Léonore un sonnet où il
l'assure que, ni le cours, ni les traces du temps ne diminuent rien de
son amour[334].
[Note 326: Le nom de Léonore est déguisé, par exemple, dans ce
sonnet sur une belle bouche:
_Rose, che l'arte invidiosa ammira,_
que le poëte finit en disant à l'Amour:
_Se ferir brami, scendi al petto, scendi
E di sì degno cor tuo stra_ LE ONORA;
et dans ces deux madrigaux placés de suite, où le poëte joue sur
les mots _ora_ et _aura_,
_Ore, fermate il volo_, etc.
_Ecco mormorar l'onde_, etc.
et enfin dans le sonnet:
_Quando l'alba si leva e si rimira_,
où l'auteur dit lui-même en l'expliquant (_esposizioni d'alcune
sue rime_), que ce vers: _E l'aurora mia cerco_, joue sur le nom
de sa dame, etc. Ce nom est quelquefois à découvert, comme dans le
madrigal,
_Cantava in riva al fiume
Tirsi di Leonora;
E rispondean le selve e l'onde: honora_,
qui finit si clairement par ce vers:
_Or chi fia che l'honori e che non l'ami?_]
[Note 327:
_Ahi ben è rio destin ch'invidia e toglie
Al mondo il suon de' vostri chiari accenti._
Les deux derniers vers surtout sont de la plus grande clarté:
_E basta ben che i sereni occhi e'l riso
M'infiammin d'un piacer celeste e santo._]
[Note 328: _Mentre ch' a venerar muovon le genti_, etc.]
[Note 329: _E certo il primo dì che'l bel sereno_, etc.]
[Note 330:
_Ma parte degli strali e de l'ardore
Sentij pur anco entro il gelato marmo._
Le nom de Léonore, déguisé, mais reconnaissable dans l'équivoque
du dernier vers de cette canzone, ne laisse aucun doute sur
l'objet des sentiments qui y sont exprimés:
_E le mie rime.....
Che son vili e neglette, se non quanto
Costei LE ONORA co'l bel nome santo._]
[Note 331: _Amor, tu vedi, e non n'hai duolo o sdegno_, etc.]
[Note 332: _Vergine illustre, la beltà en' accende_, etc.]
[Note 333: _O felice lo sposo a cui l'adorni!_]
[Note 334: _Perchè in giovenil volto amor mi mostri_, etc.]
Ce fut alors aussi sans doute qu'il fit pour elle ce beau sonnet, où il
lui parle si poétiquement de son âge. _Serassi_ veut qu'il soit adressé
à la duchesse d'Urbin, mais il porte indubitablement l'empreinte et le
cachet de Léonore, «Dans tes plus tendres années, tu ressemblais à la
rose vermeille qui n'ose ouvrir son sein aux tièdes rayons du jour et se
cache encore, vierge et pudique, dans la verte enveloppe qui la couvre;
ou plutôt (car rien de mortel ne peut se comparer à toi,) tu ressemblais
à la céleste _Aurore_ qui, brillant dans un ciel serein et toute fraîche
de rosée, dore les monts et couvre de perles les campagnes. Maintenant
l'âge plus mûr ne t'enlève rien, et quoique _négligemment vêtue_, la
jeune beauté, dans sa plus riche parure, ne peut ni te vaincre, ni
t'égaler. Ainsi la fleur est plus belle quand elle étale ses feuilles
odorantes, et le soleil à son midi brille plus qu'au matin et lance bien
plus de flammes[335].» Nous avons vu que souvent les noms _Ora_, _Aura_,
_Aurora_, lui servaient à voiler le nom de Léonore; la parure négligée
la désigne aussi, et convenait à sa santé faible et à son goût pour la
retraite. Sa soeur Lucrèce se portait fort bien et n'avait point de ces
négligences-là.
[Note 335: Les poésies lyriques du Tasse n'étant pas entre les
mains de tout le monde, je mettrai ici le texte de ce beau sonnet,
dont une faible traduction en prose donne une idée trop
imparfaite:
_Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa
Sembravi tu, ch' a i rai tepidi allora
Non apre'l sen, ma nel suo verde ancora
Verginella s'asconde e vergognosa._
_O piuttosto parei (che mortal cosa
Non s'assomiglia a te) celeste Aurora,
Che le campagne imperla e i monti indora,
Lucida in ciel sereno e rugiadosu._
_Or la men verde età nulla a te toglie
Nè te, benchè negletta, in manto adorno,
Giovinetta beltà vince o pareggia._
_Così è più vago il fior, poichè le foglie
Spiega odorate: e'l sol nel mezzo giorno
Vie più che nel mattin luce e fiammeggia._]
La seconde Léonore était cette belle _Sanvitali_, comtesse de
_Scandiano_, dont il s'était déclaré publiquement l'adorateur et pour
laquelle furent évidemment faites plusieurs pièces de vers conservées
parmi les siennes; mais cette passion fut toute poétique; elle naquit
lorsque le Tasse était depuis dix ans à la cour de Ferrare, et put
s'allier avec un sentiment plus vrai, plus profond, plus constant,
qu'elle servait même à couvrir. C'est à quoi put servir aussi l'amour
poétique et déclaré dont Lucrèce _Bendidio_ fut l'objet dès les premiers
temps du séjour du Tasse dans cette cour. Il n'avait alors que 21 ans;
Léonore d'Este en avait 30; mais elle était belle, spirituelle, amie des
arts et des vers, ennemie de l'éclat du monde, faible de santé,
habituellement retirée, et même, dit-on, dévote[336]. L'effet de toutes
ces qualités réunies sur un jeune poëte très-sensible put aisément
effacer celui de l'inégalité d'âge; et l'accès facile qu'il obtint,
l'intérêt vif qu'il inspira, l'intimité de ses lectures, les témoignages
d'une admiration pour ses vers qui ne pouvait s'exprimer qu'avec
beaucoup de charme, purent faire disparaître aussi l'effet de
l'inégalité du rang. Il ne put se dissimuler son audace: mais à son âge,
pénétré, comme tout porte à le croire, d'un sentiment aussi pur que son
objet, et se confiant dans cette pureté même pour en espérer le succès,
s'il craignit le sort d'Icare et de Phaëton, il se rassura par d'autres
exemples que la fable offrait à son imagination et qui faisaient
illusion à son coeur. «Eh! qui peut effrayer dans une haute entreprise,
celui qui met sa confiance dans l'Amour? Que ne peut l'Amour, lui qui
enchaîne le ciel même? Il attire du haut des célestes sphères Diane
éprise de la beauté d'un mortel; il enlève dans les cieux le bel enfant
du mont Ida.» C'est la traduction littérale d'un sonnet[337] qui ne peut
avoir eu ni un autre sujet, ni un autre sens.
[Note 336: Les bons habitants de Ferrare avaient une si haute
opinion de sa piété, qu'ils attribuèrent en 1570 à ses prières le
salut de leur ville, menacée d'être submergée par le Pô dans un
tremblement de terre qui se fit sentir à plusieurs reprises
pendant les deux derniers mois de cette année-là, et pendant une
partie de l'année suivante.]
[Note 337: _Se d'Icaro leggesti e di Fetonte_, etc.
L'auteur d'une élégante Vie du Tasse, déjà citée plusieurs fois, a
traduit ainsi ce sonnet:
_Egli giù trahe da le celesti rote
Di terrena bellà Diana accesa,
E d'Ida il bel fanciullo al ciel rapisce_:
«Diane brûlant pour une beauté humaine, n'enleva-t-elle pas dans
le ciel le jeune pasteur du mont Ida?» Il est surprenant qu'un
homme qui connaît aussi bien la fable et qui sait aussi bien
l'italien, ait confondu les deux fables d'Endymion et de Ganymède,
très-distinctes dans ce tercet.]
Jusqu'à quel point sa témérité fut-elle heureuse? Il est impossible de
le savoir; il l'est presque autant de croire qu'il ait rien obtenu, ni
même eu jamais la moindre espérance de rien obtenir qui fût contraire à
l'opinion que l'on a de Léonore; supposer autre chose, serait
méconnaître ou l'existence ou l'empire du bel ensemble de qualités et de
vertus qui l'avait touché. Mais que Léonore ait été flattée des hommages
d'un si grand génie, des sentiments d'un si noble coeur, qu'elle ait pris
à lui un intérêt affectueux, qui dans une âme tendre et mélancolique,
dans la retraite d'une vie souvent languissante, ressemble beaucoup à
l'amour, il ne paraît ni possible, ni nécessaire d'en douter. Le voile
du plus profond mystère dut couvrir cette innocente intelligence, et il
est plus aisé de concevoir que les conseils donnés au Tasse par Léonore,
au sujet de Lucrèce _Bendidio_ et du _Pigna_[338] eussent pour but ce
voile mystérieux dont il importait de se couvrir, qu'il ne l'est de se
figurer une sage et modeste princesse s'occupant à ce point d'un intérêt
d'amour, qui lui était étranger.
[Note 338: Voyez ci-dessus, p. 174 et 175.]
Rappelons-nous les dernières volontés que le Tasse déposa, en partant
pour la France, entre les mains d'un ami, et ce sonnet qu'il voulait
sauver seul de l'oubli et qui offre un de ces déguisements du nom de
Léonore[339], dont nous avons vu d'autres exemples, et surtout cet appel
fait à la protection de la princesse, qui l'accordera, disait-il, _pour
l'amour de lui_. N'y voyons-nous pas le voeu d'un jeune homme passionné,
pour que si le sort dispose de lui dans une contrée lointaine, ses
intérêts et sa mémoire puissent occuper après lui celle dont il emporte
l'image? Mais le Tasse, amoureux comme un poëte, était discret comme un
chevalier. L'ami, dépositaire de ce testament, ignora sans doute
lui-même la nature du sentiment qui l'avait dicté; nul autre ne fut
admis dans ce secret, et je crois toujours fermement que l'indiscrétion
de cet autre ami qui occasionna dans le palais du duc une affaire
d'éclat[340] n'avait aucun rapport à Léonore.
[Note 339: Voyez ci-dessus, p. 178; et notez que ce sonnet,
sans doute fait à l'occasion d'un départ de Léonore pour la
campagne, ou d'un trop long séjour qu'elle y fit, est
nécessairement antérieur de plusieurs années à l'arrivée de
Léonore _Sanvitali_, comtesse de _Scandiano_ à la cour de Ferrare,
puisqu'elle n'y parut qu'en 1576, et que le voyage du Tasse en
France date de 1571.]
[Note 340: Ci-dessus, p. 204.]
Ce n'étaient pas des indiscrétions que des pièces de vers dont la
plupart ne courait point dans le public, ou qui, lors même qu'elles
portaient un nom sacré, pouvaient, par un hasard heureux qui rassemblait
dans la même cour plusieurs belles personnes de ce nom, laisser les
esprits incertains, comme ils le furent en effet de l'aveu du _Manso_
lui-même[341], sur celle qui en était l'objet. La galanterie des moeurs
de ce temps faisait d'ailleurs regarder comme sans conséquence pour les
femmes du plus haut rang ces hommages poétiques, qui, ne les engageant à
rien, les flattaient sans les compromettre.
[Note 341: _Vita del Tasso_, Nos. 35 et 41.]
De tous les vers qui furent inspirés au Tasse par la princesse Léonore,
ce qui dut peut-être la flatter le plus, ce fut ce beau portrait qu'il
fit d'elle sous le nom de Sophronie dans le second chant de sa
_Jérusalem_. Tout le monde la reconnaît dans cette Vierge d'un âge mûr,
pleine de hautes et royales pensées[342], dont la beauté n'a de prix à
ses propres yeux qu'en ce qu'elle ajoute du lustre à sa vertu; dont le
mérite le plus grand est de cacher tout son mérite dans la retraite, et
de fuir, seule et négligée, les louanges et les regards. On croit voir
s'avancer Léonore elle-même, en voyant marcher Sophronie les yeux
baissés, couverte d'un voile, dans une attitude modeste et fière, vêtue
d'un air qui fait douter si elle est parée ou négligée, si c'est le
hasard ou l'art qui a orné son visage; on ne voit qu'elle enfin que le
Tasse ait pu vouloir peindre par ce dernier trait: «Sa négligence est un
artifice de la nature, de l'amour, du ciel qui l'aime[343].» Mais on n'a
pas fait assez d'attention à Olinde, à ce jeune amant aussi modeste
qu'elle est belle, qui désire beaucoup, espère peu et ne demande
rien[344]. Qui peut douter que le Tasse, dans les premiers transports de
cette noble passion, n'ait voulu se représenter lui-même; que plus d'une
fois il ne se fût fait une idée céleste du bonheur de mourir avec une
femme adorée et de s'immoler pour elle; qu'il n'ait saisi avidement
cette occasion unique d'exprimer des voeux, qui peut-être en indiquaient
d'autres qu'il n'aurait osé avouer de même? «O mort complètement
heureuse, dit Olinde, oh! que mes souffrances seront douces et
fortunées, si mon sein joint à ton sein, ma bouche collée à la tienne,
j'obtiens d'y exhaler mon ame, si, venant à défaillir en même temps, tu
rends en moi tes derniers soupirs[345]!» Cet épisode est un défaut dans
son poëme: tous les amis qu'il consulta le sentirent, tous insistèrent
pour qu'il le retranchât; il le sentit comme eux, il l'avoua même, et
refusa toujours de consentir à ce sacrifice; l'intérêt de la perfection
de son ouvrage se tut devant un intérêt plus cher.
[Note 342:
_Vergine era fra lor di già matura
Verginità, d'alti pensieri e regi_, etc. (C. II, st. 14.)]
[Note 343:
_Di natura, d'amor, de' cieli amici
Le negligenze sue sono artificj_. (St. 18.)]
[Note 344:
_Ei, che modesto è sì com' essa è bella,
Brama assai, poco spera, e nulla chiede_. (St. 16.)]
[Note 345: St. 35.]
Quelque dégagé des sens que cet attachement pût être, dès qu'il était
passionné, il fut sujet à des inégalités, à des orages. On a vu le Tasse
livré pendant plusieurs mois, à la campagne, avec la duchesse d'Urbin, à
des distractions agréables[346] qui supposent entre Léonore et lui
quelque refroidissement. Une lettre qu'il lui écrivit alors appuie cette
supposition; je ne crois même pas me tromper en y voyant les suites d'un
mouvement jaloux. «Il n'avait point écrit à la princesse depuis
plusieurs mois[347], _plutôt par défaut de sujet que de volonté_; il lui
envoie un sonnet qu'il a fait depuis peu, _croyant se rappeler_ qu'il
lui a promis de lui envoyer tout ce qu'il ferait de nouveau. Ce sonnet
ne ressemblera point _aux beaux sonnets qu'il s'imagine qu'elle est
maintenant dans l'habitude d'entendre_; il est aussi dépourvu d'art et
de pensées _qu'il l'est lui-même de bonheur. Dans l'état où il est, il
ne pourrait venir de lui rien autre chose_. (Nous avons cependant vu
qu'il n'était point alors aussi à plaindre.) Il lui envoie pourtant ces
vers; et bons ou mauvais, _il croit qu'ils feront l'effet qu'il désire_.
Mais enfin qu'elle n'aille pas croire que par ce qu'il est actuellement
si vide de pensées, _il ait pu donner place dans son coeur à quelque
amour_; il faut qu'elle sache qu'il n'a fait ce sonnet pour rien qui lui
soit personnel, mais à la prière _d'un pauvre amant, qui, brouillé
quelque temps avec sa dame, et n'en pouvant plus, est forcé de se rendre
et de demander grâce_[348].» Dans le sonnet, le poëte s'adresse au
Courroux, champion audacieux, mais faible guerrier, qui ne peut le
défendre contre les armes de l'amour, et qui est déjà presque vaincu....
«Téméraire! demande plutôt la paix. Je crie merci; je tends une main
languissante; je ploie le genou; je présente à nu ma poitrine. Si
l'Amour veut combattre encore, que la Pitié s'arme pour moi; qu'elle
m'obtienne ou la victoire, ou au moins la mort; mais si Elle[349] laisse
tomber une seule larme, ma mort sera une victoire, et mon sang versé un
triomphe.»
[Note 346: Ci-dessus, p. 190.]
[Note 347: _Serassi_, _Vita del Tasso_, p. 180.]
[Note 348: _Il quale essendo stato un pezzo in collera con la
sua donna, ora non potendo più, bisogna che si renda e che dimandi
mercè_. (_Ub. supr._)]
[Note 349: _Colei_, celle qu'il ne nomme pas.]
Cette lettre et ce sonnet contiennent, à mon sens, une révélation
importante. _Serassi_ qui les a publiés le premier[350], a fort bien
entendu que ces beaux sonnets que Léonore devait être en ce moment dans
l'habitude d'entendre, étaient ceux du _Pigna_ et du _Guarini_, tous
deux admis concurremment à lire à cette princesse leurs compositions
poétiques[351]. Mais voici ce qu'il est aisé d'y voir de plus. Le
_Guarini_, alors attaché à cette cour et qui se piqua toujours de
rivalité avec le Tasse, était, sans nul doute, celui dont les assiduités
et peut-être les vers lui avaient donné de l'ombrage; il avait voulu
l'écarter; ayant trouvé de la résistance, il s'était piqué; il était
parti dans ces dispositions pour Urbin, et de-là pour _Castel-Durante_
avec Lucrèce. La vie très douce qu'il y menait l'avait étourdi quelque
temps. Il avait passé plusieurs mois sans écrire même à Léonore; mais la
colère qu'il avait trop écoutée s'était affaiblie; l'amour avait repris
son empire; il brûlait de revenir, et il se faisait précéder par un
sonnet, qui a de l'intérêt si les choses sont ainsi, et qui n'en aurait
aucun si elles étaient autrement. Il composait sûrement alors de plus
beaux vers et plus dignes d'être envoyés à une princesse qui les aimait;
et cette fable _d'un pauvre amant_ auquel il prétend servir
d'interprète, est la même dont il avait déjà voilé son secret lorsqu'il
partit pour la France. En un mot, je regarde comme l'une des preuves les
plus claires de la passion du Tasse pour Léonore ce que le bon
_Serassi_, qui n'en savait pas davantage, a donné pour un témoignage,
_qui doit lever tous les doutes_, de son indifférence pour elle et de sa
froideur.
[Note 350: _Loc. cit._]
[Note 351: _Ibidem_, p. 182.]
Cette passion qui était dans l'imagination, autant que dans le coeur, dut
recevoir, à une époque malheureuse pour le Tasse, les mêmes degrés
d'exaltation et de trouble que toutes ses affections. Nous avons
cependant vu que sa piété, ou du moins le sentiment de crainte qui
l'accompagne trop souvent, s'exalta beaucoup plus encore que son amour.
Depuis la fièvre qu'il eut, à la suite des fêtes données au roi de
France à Ferrare[352], et l'accès passager, mais violent de l'année
suivante, depuis l'agitation fébrile où il fut jeté par les premières
corrections de son poëme, et depuis que le fantôme de l'inquisition
l'eut obsédé de ses terreurs, il n'y eut plus que rarement du calme dans
son ame. On le voit aller, venir, errer d'un bout de l'Italie à l'autre,
des rivages de Naples et de _Sorrento_ au pied des Alpes. Quoique
d'autres intérêts le rappelassent toujours à Ferrare, croit-on que cet
amour, ne fût-il devenu après tant d'années qu'une simple habitude du
coeur, n'était pas un des plus puissants? Ni dans ses vers, ni dans ses
lettres on ne trouve plus rien qui le prouve; mais qu'est-il besoin de
ces preuves? Le propre d'une passion de cette nature est-il de
s'affaiblir par la fermentation des idées; et dans un temps où toutes
les autres affections portaient à son cerveau des impressions si vives
et si brûlantes, celle-là seule restait-elle éteinte ou refroidie?
[Note 352: En 1574.]
Cependant une raison toute naturelle devait en avoir tempéré
l'effervescence. Le temps qui exerce ses ravages sur la santé la plus
florissante en avait dû faire de plus sensibles sur une complexion aussi
faible que celle de Léonore. Elle avait plus de quarante-quatre ans lors
de l'arrestation du Tasse; il en avait alors trente-cinq. Dans les plus
forts accès de son mal, sa raison fut égarée, jamais entièrement perdue;
ses sentiments s'exaltèrent, mais ne se dénaturèrent point;
habituellement discret, quoique frappé depuis long-temps de vertiges,
il n'y a nulle apparence qu'il se fût oublié tout à coup à une telle
époque, au point de forcer le duc son bienfaiteur à sévir durement
contre lui; il n'y en a donc aucune à l'un des motifs qu'on a donnés de
sa réclusion dans l'hôpital Sainte-Anne et de sa longue détention.
Muratori l'a voulu mettre en crédit et n'y a pu réussir. Il raconte[353]
qu'il avait connu, dans sa première jeunesse, un vieil abbé _Carretta_,
qui avait été, dans la sienne, secrétaire du célèbre _Tassoni_, auteur
de _la Secchia rapita_. Parlant un jour des malheurs du Tasse, ce
_Carretta_ lui avait dit en avoir appris la cause, soit du _Tassoni_
même, contemporain du Tasse, soit de quelques autres vieillards; et
cette cause la voici:
«_Torquato_ se trouvant à la cour, où était le duc Alphonse avec les
princesses ses soeurs, s'approcha de Léonore pour répondre à une question
qu'elle lui avait adressée, et saisi d'un transport plus que poétique,
lui donna un baiser. Le duc, témoin de cet acte irrégulier, se tourna
tranquillement vers les chevaliers qui étaient présents, et leur dit:
_Voyez quel malheur il est arrivé à un si grand homme! il est tout d'un
coup devenu fou_.
[Note 353: Lettre à _Apostolo Zeno_, 28 mars 1735, en lui
envoyant des lettres inédites du Tasse, pour l'édition de Venise
en douze volumes in-4º., t. X de cette édition.]
Mais si la prudence du prince épargna au Tasse des punitions plus
graves, elle exigea ensuite que, suivant cette idée qu'il avait eue de
le traiter de fou, il le fît conduire à l'hôpital où les véritables fous
étaient traités à Ferrare[354].»
[Note 354: _Loc. cit._, p. 240.]
_Serassi_, avec raison cette fois, rejette ce récit comme une fable. A
tous les motifs que nous avons déjà de n'y pas croire, ajoutons que le
fait ainsi raconté suppose un tranquille état de choses, un cercle
ordinaire à la cour, où le Tasse est présent, et si à son aise qu'il se
laisse aller à la distraction la plus étrange; tandis qu'au contraire la
cour était en fêtes, qu'après une absence de plusieurs mois, il y
revenait sans être attendu; qu'il ne put pendant plusieurs jours s'y
faire écouter de personne, et que l'impatience qu'il en eut rallumant
dans sa tête et dans son ame un volcan toujours imparfaitement calmé,
amena cette éruption de reproches, d'imprécations et d'injures que le
duc n'eut pas la générosité de pardonner. Le premier pas fait dans cette
voie indigne de lui entraîna tous les autres. Il persista dans sa dureté
et dans son injustice par cela seul qu'il avait été dur et injuste. Une
fausse honte et peut-être aussi une fausse politique s'y mêlèrent. Quoi
qu'il en soit, il résulte de toute cette discussion que l'amour du Tasse
pour la princesse Léonore n'entra pour rien dans les motifs de sa
disgrâce; que cet amour existait cependant, et qu'il dut contribuer avec
toutes les autres causes que nous avons observées, et celles que nous
observerons encore, au désordre de la raison du Tasse et à cette somme
d'infortunes dont il fut accablé.
Ce désordre de son esprit ne fut point une véritable folie, mais un
délire qui avait ses accès et ses repos, un effet de plusieurs causes
réunies, les unes physiques, les autres morales. Les causes physiques
étaient dans une constitution où dominaient deux dispositions
habituelles et diverses, de quelque manière que la physiologie veuille
les appeler. L'une portait à son cerveau des images du plus grand éclat
et d'une vivacité prodigieuse; l'autre les obscurcissait, les
attristait, les teignait de mélancolie. Placez une tête ainsi constituée
dans des circonstances orageuses, allumez-y le feu de la poésie, la
passion de l'amour; jetez-la dans les profondeurs de la philosophie
platonicienne; assiégez-la de superstitions et de terreurs, ouvrez enfin
devant elle les portes horribles d'une prison, et courbez-la sous le
joug d'une longue et dure captivité, comment voulez-vous qu'elle résiste
à tant d'assauts et qu'elle garde, dans cette tourmente morale,
l'équilibre de la raison? Une mélancolie presque habituelle, une
exaltation subite à la présence de tout objet capable de l'exciter, des
vertiges, des accès de délire, et dans cet état, des illusions
semblables à la folie, des apparitions, des fantômes s'empareront donc
souvent d'un esprit d'ailleurs réglé, philosophique, et aussi sage
qu'élevé.
Une autre cause (et pourquoi une vaine délicatesse m'ordonnerait-elle de
la taire?) devait augmenter encore cette fermentation du cerveau;
c'était la fermentation des sens. Le Tasse était tendre et passionné;
mais il était pieux et habituellement chaste. Le _Manso_ qui le vit
pendant plusieurs années dans la plus grande intimité, compte parmi ses
vertus la continence[355]. Même dans sa première jeunesse, il n'avait eu
aucuns liaison suspecte, et il fut toujours aussi réservé dans ses moeurs
que dans ses discours. Peut-être même depuis, dans ses plus grands
succès auprès des femmes, s'en tint-il le plus souvent avec elles, pour
peu qu'elles le voulussent bien, à un commerce de sentiment et de
galanterie. Ce qu'il y a de certain, c'est que le _Manso_ tenait de sa
propre bouche que depuis sa réclusion à Sainte-Anne, c'est-à-dire depuis
l'âge de trente-cinq ans, il avait été entièrement chaste[356]. Il ne
paraît point que la nature l'eût constitué pour l'être; la nature, quoi
qu'on fasse, réclame impérieusement ses droits, et l'on a vu des hommes
jetés, sans aucune autre cause, dans un état pareil à celui du
Tasse[357]; mais il n'en est peut-être aucun sur qui tant d'infortunes
se soient réunies à la fois.
[Note 355: _Vita del Tasso_, Nº. 148.]
[Note 356: _Loco cit._]
[Note 357: Cette cause ne souffre point ici d'autres
explications. On dit qu'elle est comptée pour l'une des plus
fortes par l'auteur anglais de la Vie du Tasse, et qu'en général
M. Black s'est appliqué particulièrement à traiter cette partie de
son sujet. Il annonce même, dit-on, dans sa Préface le dessein
d'entrer à cet égard dans des détails qui puissent éclairer les
médecins dans le traitement des maladies de l'esprit. Peut-être
est-il médecin lui-même; sans cela, ces détails pourraient bien
n'être propres à autre chose qu'à éclairer les gens de l'art.]
Un nouveau malheur, mais qu'il prévoyait et redoutait depuis long-temps,
vint y ajouter encore. Quatorze chants de sa _Jérusalem_ furent imprimés
à Venise[358], pleins d'incorrections, de lacunes et de fautes
grossières, d'après une copie très-imparfaite que le grand-duc de
Toscane avait eue entre les mains. Ce prince l'avait laissée à la
disposition de _Celio Malaspina_, l'un de ses gentilshommes, qui en fit
cet indigne usage. Il ne s'en cacha même pas, se nomma effrontément au
titre du livre, dédia cette édition à un sénateur de Venise, et obtint
pour la publier le privilége de la république. Le Tasse outré, comme on
le peut croire, et profondément affligé de ce larcin, se plaignit au
sénat du privilége qu'il avait accordé.
[Note 358: 1580.]
Il se plaignit aussi à son ami Scipion de Gonzague de la facilité
qu'avait eue le grand-duc et du tort irréparable qui en résultait pour
lui. Mais le mal était fait, et après cette première explosion, il se
remit à chercher dans le travail un remède à l'ennui de sa solitude, et
une consolation parmi tant de sujets de tristesse.
Il écrivit alors son beau dialogue du _Père de famille_, dont il tira le
sujet de la réception qui lui avait été faite et de ce qu'il avait vu,
dit et entendu dans la maison hospitalière de ce bon gentilhomme, entre
Novarre et Verceil[359]; il le dédia à son ami Scipion de Gonzague[360].
Il rassembla ensuite toutes les poésies qu'il avait composées depuis
deux ans, parmi lesquelles il y en a d'admirables, et qui étaient toutes
intéressantes par la position dans laquelle il les avait faites; il les
dédia aux deux princesses, soeurs d'Alphonse[361]. La duchesse d'Urbin
parut sensible à cet hommage du Tasse, et ressentit quelque piété de ses
malheurs. Léonore était loin de pouvoir lire, ni ces poésies, ni cette
dédicace; elle était déjà depuis long-temps attaquée d'une maladie
grave, qui était alors à son dernier période, et dont elle mourut
quelques mois après[362]. On a remarqué que le Tasse, qui ne laissait
passer presque aucune occasion de cette espèce sans payer un tribut
poétique à la mémoire des personnes illustres qu'il avait connues, ne
fit point de vers sur la mort de cette Léonore qu'il paraît avoir tant
aimée; et en effet on ne trouve rien sur ce sujet dans toutes ses
OEuvres, soit qu'il fût mécontent de la froideur qu'elle lui avait
témoignée dans ses infortunes, soit qu'il fût en ce moment trop occupé
de ses infortunes mêmes pour être aussi affecté de cette perte qu'il
l'eût été dans un autre temps.
[Note 359: Voyez ci-dessus, p. 221.]
[Note 360: Septembre 1580.]
[Note 361: 20 novembre, _idem._]
[Note 362: 10 février 1581.]
Cet _Angelo Ingegneri_, dont l'amitié lui avait été si utile à Turin,
lui rendit alors un bon et un mauvais service. Il possédait une copie de
la _Jérusalem délivrée_, qu'il avait faite sur un manuscrit corrigé de
la main du Tasse. Quand il eut vu paraître l'édition informe et tronquée
de Venise, il crut devoir venger la gloire de son ami, en faisant
imprimer son poëme d'après cette copie authentique et nécessairement
plus régulière. Il en fit faire à la fois deux éditions, l'une à
_Casalmaggiore_, l'autre à Parme[363], et les dédia toutes deux au duc
de Savoie, Charles Emanuel, qui en témoigna la plus grande satisfaction
à l'éditeur.
[Note 363: La première in-4º, la seconde in-12.]
Voilà ce que l'on raconte tout naturellement, et comme une sorte de
service rendu par _Ingegneri_ au Tasse. Mais cet infortuné n'existait-il
donc plus au monde? Dans cet hôpital où il était détenu, non à sa honte,
mais à la honte éternelle de ceux qui l'y avaient jeté, ne
correspondait-il pas au-dehors, et ne pouvait-on pas correspondre avec
lui? Comment un ami prétendu osait-il, sans le consulter, disposer ainsi
de son bien? C'était, dit-on, pour venger sa gloire; mais ne valait-il
pas mieux lui laisser ce soin à lui-même? Et sa fortune, sa propriété
sacrée n'était-elle donc rien pour l'amitié? Un ami avait-il le droit de
disposer du fruit de tant de travaux et de tant de veilles, de l'unique
ressource d'un malheureux, du seul moyen qu'il eût d'assurer son
indépendance et d'échapper à la pauvreté? Il faudrait que les grâces et
les faveurs du duc de Savoie se fussent dirigées sur l'auteur en même
temps que sur l'éditeur de la _Jérusalem_; il faudrait surtout que le
produit des deux éditions eût été religieusement compté au Tasse, pour
que cette double publication ne fût pas un vol manifeste et la violation
de tous les droits.
Il n'y a aucune apparence que l'on ait rien fait de pareil. On sait
seulement que les deux éditions furent enlevées en peu de jours[364],
tant l'impatience du public était grande; que _Malespina_, éditeur de
celle de Venise, vaincu par _Ingegneri_, le vainquit à son tour, en en
donnant une nouvelle, d'après une copie encore plus complète du poëme
entier[365]; cette édition s'étant rapidement épuisée, il en donna
presque aussitôt une plus correcte et plus complète encore[366], sans
que l'auteur de cet ouvrage, qui faisait les délices et excitait la
curiosité de l'Italie entière, fût même consulté sur rien. Enfin un
jeune Ferrarais[367], attaché à la cour et intimement lié avec le Tasse,
entreprit de publier une édition de la _Jérusalem_, supérieure à toutes
celles qui avaient paru. Il eut la faculté de consulter l'original
corrigé par l'auteur; il put aussi dans quelques doutes consulter, comme
il le fit, le Tasse lui-même. Cette édition parut donc à Ferrare[368],
dédiée au duc Alphonse et présentée expressément à ce prince, au nom de
son malheureux auteur. Mais la précipitation qu'on y avait mise y ayant
introduit beaucoup de fautes, qui ne l'empêchèrent pas d'être aussi
rapidement débitée que les autres, le même éditeur la fit suivre
immédiatement d'une nouvelle[369], la première, selon Fontanini[370],
que l'on puisse regarder comme bonne et correcte. Celle-ci fut encore
surpassée, trois mois après, par une édition de Parme[371], où la
_Jérusalem délivrée_ parut enfin telle qu'elle est restée, et qui a
servi de règle et de modèle à toutes les éditions suivantes[372]. Il est
donc vrai que dans cette seule année, il y en eut sept en Italie, et
qu'il en avait même paru six dans le cours des six premiers mois.
[Note 364: _Serassi_, p. 300.]
[Note 365: Venetia, 1581, in-4º.]
[Note 366: _Ibid._, 1582, in-4º.]
[Note 367: _Febo Bonnà._]
[Note 368: Juin 1581.]
[Note 369: Juillet 1581.]
[Note 370: _Aminta difeso._]
[Note 371: Toujours 1581.]
[Note 372: Il y faut ajouter celle de Mantoue en 1584, faite
d'après des corrections de Scipion de Gonzague, et qui a quelques
avantages, à certains égards, sur la seconde de Ferrare, tandis
qu'à certains autres celle-ci l'emporte encore sur l'édition de
Mantoue.]
Au milieu de cette gloire, au bruit de ces éloges, de ces
applaudissements qui retentissaient de toutes parts, tandis que les
éditeurs et les imprimeurs s'enrichissaient du fruit de ses veilles, le
pauvre Tasse languissait dans une dure captivité, négligé, méprisé,
malade, et privé des choses les plus nécessaires aux commodités de la
vie. Les ministres des volontés du duc ajoutaient sans doute à la
sévérité de ses ordres, au lieu de les adoucir. Le peu qu'ils lui
donnaient, ils semblaient s'étudier à le donner hors de temps et
lorsqu'il n'en avait plus ni besoin ni désir. Ce qui lui était le plus
insupportable dans sa prison, c'était d'être sans cesse détourné de ses
études par les cris désordonnés dont l'hôpital retentissait, et par des
bruits capables, comme il le disait lui-même[373], d'ôter le sens et la
raison aux hommes les plus sages. C'est dans cet état vraiment
déplorable, au milieu de cet entourage qui faisait rejaillir sur lui
toutes les apparences de la folie, que notre Michel Montaigne le vit en
passant à Ferrare. Il en fut si frappé que, de retour en France, il
consigna dans ses Essais l'impression qu'il en avait reçue. On le lui
avait sans doute fait voir, comme les autres malheureux qui
l'étourdissaient par leurs cris; on lui avait dit qu'il méconnaissait,
et ses ouvrages, et lui-même; et il l'avait cru[374]. Se figure-t-on
quels devaient être l'air et les regards d'un homme tel que le Tasse,
montré à des étrangers, dans sa loge, comme un insensé?
[Note 373: Dans une lettre à _Maurizio Cataneo_.]
[Note 374: «J'eus, dit-il, plus de despit encore que de
compassion de le voir à Ferrare en si piteux estat, survivant à
soy-mesme, mescoignoissant et soy et ses ouvrages, lesquels sans
son sceu, et toutefois à sa veue, on a mis en lumière, incorrigez
et informes.» (_Ess. de Montaigne_, l. II, c. 13.) Il est à
remarquer que Montaigne passa en novembre 1580 à Ferrare, en se
rendant à Rome, et qu'il avait publié cette année-là même en
France les deux premiers livres de ses _Essais_. Il y fit, depuis,
un grand nombre d'additions, et entre autres celle-ci, dans le
chap. 12 du second livre.
«Un petit voyage qu'Aldo le Jeune fit à Milan en 1582.... lui
donna l'occasion de se lier d'amitié avec _Goselini_ qui, dans une
de ses lettres, dit qu'Alde, après l'avoir quitté, passa à Ferrare
où il vit l'infortuné _Torquato Tasso_ dans l'état le plus
déplorable, _non per lo senno, del quale gli parve al lungo
ragionare ch' egli ebbe seco, intero e sano, ma per lo nudessa e
fame ch' egli pativa prigione, e privo della sua liberta_, etc.
(Annales de l'imprimerie des Aldes, t. II, p. 117.)]
L'infortuné demandait avec instance qu'on adoucît au moins ces rigueurs
inutiles, et tâchait de se persuader à lui-même qu'elles étaient
ignorées du duc Alphonse. Peut-être les ignorait-il en effet. Tant de
mal se fait autour des princes et en leur nom, sans qu'ils le sachent!
Mais son indifférence, même dans ce cas, serait-elle excusable? Et
comment pouvait-il supporter l'idée de retenir dans les fers celui qui
faisait en ce moment retentir son nom, et la gloire de sa maison dans
l'Italie, dans l'Europe entière? Comment n'avait-il pas couru briser ses
chaînes, en relisant, dans l'édition qui lui avait été dédiée, cette
invocation sublime et touchante: «Toi magnanime Alphonse[375], toi qui
me soustraits aux fureurs de la fortune, et qui guides au port un
étranger errant, agité, presque englouti parmi les rochers et les flots,
accueille en souriant cet ouvrage, que je consacre comme un voeu à tes
autels?--Et c'était lui, c'était ce dur et impitoyable Alphonse qui
l'avait repoussé dans le gouffre, et qui l'y tenait plongé!
[Note 375: C. I, st. 14.]
Il se laissa enfin un peu adoucir, et permit qu'au lieu de l'espèce de
cachot où le Tasse était comme enseveli depuis deux ans, on lui donnât,
dans le même hôpital, quelques chambres assez grandes pour qu'il pût s'y
promener, en composant et en philosophant, comme il le demandait dans
ses lettres au duc, expression bien remarquable de la part d'un homme de
génie que des barbares s'obstinaient à traiter comme un fou. Il dut cet
adoucissement dans sa position aux sollicitations de Scipion de Gonzague
et du prince de Mantoue, neveu de Scipion, qui, étant venus à Ferrare,
l'avaient visité dans sa prison. Cette visite et son heureux résultat
ranimèrent les espérances du Tasse; il se flatta même d'être libre sous
peu de jours; mais sa patience avait encore de longues épreuves à subir.
Cependant il eut, peu de temps après, de nouvelles consolations. La
duchesse d'Urbin envoya un de ses gentilshommes[376] le saluer de sa
part, et lui promettre qu'il ne tarderait pas à obtenir sa délivrance.
La belle Marfise d'Este, cousine du duc Alphonse, et princesse de Massa
et Carrara, fut tellement enthousiasmée de la lecture de la _Jérusalem_,
qu'elle demanda au duc la permission de faire conduire le Tasse de
Sainte-Anne à sa maison de campagne[377], et de l'y garder tout un jour.
Plusieurs dames, célèbres par leur esprit et par leur beauté, se
trouvèrent chez la princesse; le Tasse passa quelques heures au milieu
de cette société charmante, y parut aussi galant, aussi aimable qu'il
l'était avant ses malheurs, et remporta de cette heureuse journée des
espérances et quelques doux souvenirs.
[Note 376: _Ippolito Bosco_.]
[Note 377: Le nom de cette _villa_ était _Madaler_.]
Mais l'année entière s'écoula sans autre changement à son sort. Les
Muses étaient son seul recours. Quand sa santé lui permettait le
travail, ses études n'étaient interrompues que par des visites, que
plusieurs savants et gens de lettres de diverses parties de l'Italie
s'empressaient de venir lui rendre, et dans lesquelles l'insensé de
Sainte-Anne les forçait d'admirer sa sagesse autant que son esprit et
son savoir; ou par lettres, qui lui apportaient de Naples, de Rome et de
plusieurs autres villes, des attestations de l'effet prodigieux que son
poëme continuait d'y produire; ou enfin par des promesses qu'on lui
renouvelait de temps en temps, mais dont l'accomplissement s'éloignait
toujours.
L'année 1583 se passa encore de même: mais ensuite les sollicitations du
cardinal _Albano_, de la duchesse de Mantoue et de plusieurs autres
personnes du plus grand crédit auprès du duc, devinrent si pressantes,
qu'un jour qu'il était entouré de chevaliers français et italiens, il
fit appeler le Tasse, le reçut avec bonté, même avec amitié, et lui
promit positivement qu'il serait libre dans peu de temps. Il ordonna
dès-lors qu'on ajoutât à son logement plusieurs pièces; il lui permit de
sortir de temps en temps, accompagné seulement de quelqu'un qui répondît
de lui. Le Tasse put fréquenter alors plusieurs maisons des plus
distinguées de Ferrare; il y goûtait l'un des plaisirs qu'il avait
toujours le plus aimé, celui d'une conversation animée, sur des sujets
de littérature, de philosophie morale et quelquefois de galanterie; et
l'on trouve dans plusieurs dialogues composés à cette époque[378], des
traces de ces conversations intéressantes. Pendant le carnaval de cette
année, deux de ses amis[379] le menèrent voir les mascarades, espèce
d'amusement qu'il avait toujours aimé. Il vit encore avec plaisir ces
joutes, ces tournois, où une foule de chevaliers, diversement et
richement armés, combattaient avec autant de bonne grâce que de valeur,
sous les yeux d'un grand nombre de dames magnifiquement parées[380].
[Note 378: Dans _Beltramo, ovvero della Cortesia_; _il
Malpiglio, ovvero della Corte_; _il Ghirlinzone, ovvero dell'
epitaffio_, et _la Cavaletta, ovvero della Poesia Toscana_.]
[Note 379: _Ippolito Gianluca_ et _Alberto Parma_.]
[Note 380: C'est à cette occasion qu'il écrivit son ingénieux
dialogue intitulé: _il Gianluca, ovvero delle Maschere_. Il en fit
peu de temps après deux autres, _il Malpiglio_ et _il Rangone_; il
composait en même temps de nouvelles poésies, revoyait et
corrigeait les anciennes; il en envoya trois gros volumes, en
octobre 1584, à Scipion de Gonzague, pour qu'il les fît imprimer.]
Mais avant la fin de cette année même, ces légères douceurs lui furent
toutes retirées, sans que l'on puisse en deviner la cause; et il retomba
dans le même isolement, les mêmes privations et le même désespoir
qu'auparavant.
Il était dans ces tristes circonstances lorsqu'on vit éclater contre lui
l'orage le plus imprévu et le plus terrible. La sensation que son poëme
venait d'exciter en Italie n'avait pu manquer d'y faire naître quelques
écrits. Il en avait paru un d'Horace _Lombardelli_, où quelques
réflexions critiques étaient mêlées à beaucoup d'éloges[381]. Le Tasse y
avait répondu[382], avait remercié _Lombardelli_ de ses éloges, et
réfuté, mais avec douceur, plusieurs de ses objections. _Lombardelli_
ayant insisté, le Tasse tint ferme, développa ses premières raisons, et
répondit aux objections nouvelles. Enfin, parut un dialogue de _Camillo
Pellegrino_, sur la poésie épique[383]. Cet écrit, où le Tasse était
élevé infiniment au-dessus de l'Arioste, où on lui donnait tout
l'avantage du côté du plan, des moeurs et du style, mit toute l'Italie en
rumeur. Ce fut la pomme de discorde. Les nombreux partisans de l'Arioste
jetèrent les hauts cris; ceux qui crièrent le plus fort furent les
académiciens de _la Crusca_[384]. Ils répondirent au dialogue du
_Pellegrino_. L'esprit de parti et l'esprit de corps, aussi dangereux en
littérature, qu'en toute autre matière, parurent avoir présidé à la
rédaction de cet écrit. L'académie, ou plutôt en son nom le chevalier
_Lionardo Salviati_, sous le titre de l'_Infarinato_ et _Sebastiano de'
Rossi_, sous celui de l'_Inferigno_, prirent avec une sorte de fureur la
défense du _Roland furieux_, et saisirent avidement ce prétexte pour
déchirer la _Jérusalem délivrée_ et son auteur.
[Note 381: Lettre à _Maurizio Cataneo_, septembre 1581.]
[Note 382: Juillet 1582.]
[Note 383: _Il Carrafa, ovvero della poesia epica_, _Firenze_,
_Sermartelli_, 1584, in-8º.]
[Note 384: Sur tout ce que je dis ici et ce que je dois dire
encore de cette célèbre académie, rétablie depuis peu et à
laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, voyez ma note (2), ci-après,
page 320.]
Le plus violent des deux, celui dont l'autre ne fut, dit-on, que
l'instrument, avait été très-bien avec le Tasse. Dès le temps où
celui-ci commençait à consulter ses amis sur son poëme, _Salviati_ en
ayant vu quelques chants lui écrivit pour l'en féliciter, et lui promit
d'en parler honorablement dans un commentaire sur la Poétique d'Aristote
qu'il composait alors, mais qui n'a jamais paru. Le Tasse entra avec lui
dans une correspondance amicale, lui communiqua tout son plan, et reçut
de lui de nouvelles félicitations et de nouveaux éloges. Il n'y aurait
rien de moins honorable pour _Salviati_ que les motifs que l'on donne à
ce changement de conduite. Il était pauvre, chargé de dettes, et
récemment privé d'une pension que le duc de Sora[385] lui avait faite.
Il avait dessein de s'attacher à la cour de Ferrare. «Il est
très-probable, dit _Serassi_[386], qu'il saisit cette occasion
d'acquérir les bonnes grâces du duc et la faveur des nobles ferrarais en
se mettant à défendre, à exalter l'Arioste leur compatriote, et à
censurer et déprimer le Tasse, prisonnier, malade, et qu'il savait bien
avoir des ennemis dans cette cour, principalement parmi ceux qui avaient
le plus d'influence sur l'esprit du maître.» Je ne sais si cela est en
effet aussi probable, mais cela serait souverainement lâche; il faut
savoir être pauvre et se passer de la faveur plutôt que de descendre
jamais à une bassesse; et il n'y en a point de plus vile que celle dont
l'historien de la Vie du Tasse accuse ici ce chevalier florentin, sans
avoir l'air d'y trouver rien de fort extraordinaire, mais heureusement
sans en donner aucune preuve.
[Note 385: _Jacopo Boncompagno._]
[Note 386: _Vita del Tasso_, p. 334.]
_Salviati_ n'attaqua point à visage découvert un malheureux, un ami, un
homme de génie qu'il avait hautement comblé de louanges; il se couvrit
du nom de l'académie de _la Crusca_. Cette académie, devenue depuis si
justement célèbre, était alors à ses premiers commencements. Ce n'était
qu'une réunion de quelques beaux esprits et de poëtes joyeux qui
s'assemblaient depuis environ deux ans[387], tantôt chez l'un d'entre
eux, tantôt chez l'autre, et lisaient des plaisanteries faites exprès
pour leurs séances et des morceaux de prose ou de poésie burlesque[388].
Ils n'avaient encore publié que deux écrits, dont les titres plaisants
n'annoncent point un corps littéraire destiné à faire autorité[389].
Lorsque _Salviati_ voulut les faire agir, il commença par faire nommer
secrétaire de l'académie _Bastiano de' Rossi_, sa créature, et avec un
certain nombre d'académiciens, car ils n'entrèrent pas tous dans ce
complot, il se mit à examiner le dialogue du _Pellegrino_, à rédiger
avec le secrétaire et à publier, au nom de l'académie, la critique la
plus injurieuse et la plus mordante[390].
[Note 387: Leurs premières réunions datent de 1582.]
[Note 388: _Anton. Franc. Grazzini_, dit le _Lasca_, était le
plus célèbre; c'était lui qui avait formé cette réunion; elle
n'était d'abord que de cinq; _Salviati_ fut le sixième, et fit de
cette réunion une académie. Le titre qu'elle prit, les noms que
ses membres se donnèrent, et plusieurs des mots dont elle se
servait dans ses travaux, ont besoin d'explication. Tous ces
signes, pris de l'art de la mouture, annoncent qu'elle se proposa
dès-lors de passer à l'examen, et les écrivains et même la langue.
La _crusca_ est le son qu'elle voulait séparer de la farine; le
_frullone_ qu'elle prit pour enseigne est le bluttoir, et sa
devise: _Il più bel fior ne coglie_, sous l'emblème de ce que fait
cet instrument, désigne ses opérations sur les ouvrages d'esprit.
Elle appela crible et tamis, _vaglio_ et _staccio_, l'examen
qu'elle leur faisait subir; et, en publiant le résultat de cet
examen, elle y mit les titres de _vagliata_, _stacciata_,
_cruscata_, etc. Enfin, ses membres se nommèrent _l'infarinato_,
l'enfariné; _l'inferigno_, le pain bis; _lo smaccato_, l'écrasé,
_lo stritolato_, le broyé, etc., toujours pour rappeler les
opérations de la mouture. Cela nous paraîtrait ridicule en France,
et ne l'était point en Italie, où toutes les académies prenaient
des titres différents et donnaient à leurs membres et à leurs
travaux des noms analogues à ces titres. On peut seulement
observer que cette nouvelle académie aurait dû s'appeler _del
Frullone_, ou _della Staccio_, et non pas _della Crusca_, en un
mot prendre son nom de l'instrument qui sépare, et non de la chose
séparée.]
[Note 389: Le premier de ces deux écrits avait pour objet un
sonnet du _Berni_, et était intitulé: _Lezione avvero Cicalamento
di Maestro Bartolino dal Canto de' Bischeri, letta nell' accademia
della Crusca sopra 'l sonetto_: Passere e Beccafichi magri
arrosto. _Firenze_, 1583, in-8°. Le second, dont _Salviati_ était
l'auteur, avait pour titre: _Il Lasca, dialogo: Cruscata ovver
paradosso d'Ormanozzo Rigogoli, rivisto e ampliato da Panico
Granacci citadini di Firenze e accademici della Crusca_, etc.
Firenze, 1584, in-8°.]
[Note 390: Elle était intitulée: _Degli accademici della
Crusca difesa dell' Orlando furiosa dell' Ariosto contra 'l
dialogo dell' epica poesia di Camillo Pellegrino. Stacciata prima,
Firenze_, 1584, in-8°. Il parut, peu de temps après, un autre
écrit intitulé: _Lettera di Bastiano de' Rossi cognominato
l'inferigno_ _accademico della Crusca, a Flaminio Manelli, nella
quale si ragiona di Torquato Tasso, del dialogo dell'epica poesia
di Camillo Pellegrino_, etc. _Firenze, a istanza degli accademici
della Crusca_, 1585, in-12. Le ton y est le même que dans le
premier.]
Le Tasse, attaqué sans ménagement, répondit avec une modération, une
modestie qui rendit encore plus odieux l'emportement de ses
adversaires[391]. Le sentiment qui règne dans sa réponse, sa piété pour
son père[392], son admiration pour les anciens, ses égards pour
l'Arioste, la singularité même de quelques-unes de ses défenses, les
formes de sa dialectique et les aveux qu'il ne peut quelquefois retenir,
font de cette réponse un morceau des plus précieux pour l'histoire de la
littérature moderne. L'académicien avait trop évidemment tort pour qu'il
lui fût possible de répliquer par des raisons: il prit le parti du
sarcasme, et presque des injures[393]. _Pellegrino_ soutint[394] ce
qu'il avait avancé; d'autres écrivains[395] se jetèrent dans la mêlée et
rompirent des lances contre les Florentins. Le temps produisit son effet
ordinaire; il fit oublier les critiques et les réponses: le poëme seul
est resté.
[Note 391: Il répondit d'abord à la lettre de _Bastiano de'
Rossi_, mais sans lui adresser sa réponse, et même sans l'y
nommer. _Risposta di Torquato Tasso all'accademia della Crusca_,
etc. Mantova, 1585, in-12. Il ne parle qu'à l'académie, et c'est
avec tant d'égards, de bon sens et de gravité, que cette réponse
resta sans réplique.]
[Note 392: L'académie, ou plutôt _Salviati_, avant d'attaquer
la _Jérusalem_ du Tasse, avait commencé par dire beaucoup de mal
de l'_Amadigi_ de son père. Il le traitait avec le dernier mépris,
et le mettait au-dessous, non-seulement du _Roland_ de l'Arioste,
mais du _Morgante_ du _Pulci_. Le Tasse parut avoir principalement
pris la plume pour défendre la mémoire et le poëme de son père. Sa
réponse est intitulée: _Apologia in difesa della Gerusalemme
liberata contra la difesa dell'Orlando furioso degli accademici
della Crusca_, etc., Mantova, 1585, in-12.]
[Note 393: _Della infarinata, accademico della Crusca,
risposta all' apologia di Torquato Tasso_, etc. Firenze, 1585,
in-8°.]
[Note 394: _Replica di Camillo Fellegrino alla risposta degli
accademici della Crusca fatta contra il Dialogo dell' epica
poesia_, etc., _in vico equense_; 1585, in-8°.]
[Note 395: _Niccolò degli Oddi, Giulio Ottonelli, Giulio
Guastavini_, etc.]
Une circonstance consolante, au milieu de ces querelles, où l'on
montrait tant d'animosité contre le Tasse au nom de l'Arioste, c'est
qu'un neveu de ce grand poëte, poëte lui-même, Horace Arioste, champion
né de son oncle, mais en même temps admirateur et ami du Tasse, sut
défendre le premier sans manquer au second, montra presque seul cet
esprit de justice et de modération, si rare dans les querelles
littéraires; et sans vouloir rien décider entre ces deux célèbres
rivaux, avança le premier l'opinion la plus raisonnable sur une question
si souvent débattue, c'est que le genre de leurs poëmes, et le système
de leurs styles sont si différents, qu'il n'y a point entre eux de
comparaison à faire.
Si la modération est un mérite dans ces luttes de l'amour-propre, il
était bien plus grand chez le Tasse, dont les maux de l'ame et du corps,
une oppression aussi injuste que cruelle et une longue captivité
devaient aigrir et exaspérer l'humeur. Les moyens d'obtenir sa liberté
l'occupaient encore plus que la défense de son poëme. Il avait, pour
ainsi dire, épuisé les recommandations et les protections les plus
puissantes. Le pape Grégoire XIII, le cardinal _Albano_, la grande
duchesse de Toscane, le duc et la duchesse d'Urbin, la duchesse de
Mantoue, plusieurs princes de la maison de Gonzague, et surtout le
sensible et fidèle Scipion, avaient inutilement sollicité le duc
Alphonse. La cité de Bergame, patrie primitive du Tasse, était
intervenue, avait adressé au duc une supplique présentée par un de ses
premiers citoyens: elle y avait joint le don d'une inscription lapidaire
intéressante pour la maison d'Este, et que ses souverains désiraient
depuis long-temps. Alphonse avait tout promis, mais les prisons de
Ste.-Anne ne s'ouvraient point, et le malheureux Tasse continuait d'y
languir. Quelle pouvait être la cause de ces rigueurs prolongées outre
mesure, et de cet endurcissement? _Serassi_ nous le dit avec sa naïveté
ordinaire. «Véritablement le duc aurait volontiers cédé à tant de
prières et mis le Tasse en liberté, mais réfléchissant que les poëtes
sont irritables de leur nature[396], il craignait que le Tasse, dès
qu'il se trouverait libre, ne voulût se servir d'une arme aussi
formidable que sa plume, pour se venger de sa longue détention et de
tous les mauvais traitements qu'il avait reçus; il ne pouvait donc se
résoudre à le laisser sortir de ses états, sans s'être assuré auparavant
qu'il ne tenterait rien contre l'honneur et le respect dus à lui et à sa
maison[397].»
[Note 396: _Genus irritabile vatum_.]
[Note 397: _Serassi_ est plus naïf encore dans ces dernières
expressions, mais j'ai craint de rendre aussi le petit duc de
Ferrare trop ridicule. Le texte dit: _Ch' ei non tenterebbe cosa
alcuna contro l'onore e la riverenza dovuta a un si gran principe,
com' egli era_. (_Vita del Tasso_, p. 369.)]
Les forces physiques et morales de l'objet de ces lâches appréhensions
se détruisaient cependant de plus en plus. Cette tête ardente, que la
solitude tenait toujours en fermentation, s'exaltait à mesure que le
corps s'affaiblissait[398]. Aux accès de mélancolie sombre, ou de délire
passager, qu'il avait souvent éprouvés, à ces attaques de folie qu'il
reconnaît lui-même pour telles dans ses lettres, mais qui ne fut jamais
cette démence absolue dans laquelle on le prétendait tombé, se
joignirent des visions presque habituelles, des terreurs d'un esprit
follet qui se plaisait, croyait-il, à brouiller, à dérober ses papiers,
et à lui voler son argent[399], des frayeurs et des apparitions
nocturnes, des flammèches qu'il voyait briller, des étincelles qu'il
sentait sortir de ses yeux; tantôt des bruits épouvantables qu'il
imaginait entendre, tantôt des sifflements, des tintements de cloches,
des coups d'horloge qui se répétaient pendant une heure. Dans son
sommeil, il croyait qu'un cheval se jetait sur lui; et en s'éveillant,
il se trouvait tout brisé. «J'ai craint, écrivait-il[400], le mal caduc,
la goutte-sereine et la perte de la vue. J'ai eu des douleurs de tête,
d'intestins, de côté, de cuisses, de jambes; j'ai été affaibli par des
vomissements, par un flux de sang, par la fièvre. Au milieu de tant de
terreurs et de douleurs, l'image de la glorieuse Vierge Marie m'est
apparue dans l'air, tenant son fils dans ses bras, au milieu d'un cercle
brillant des plus vives couleurs; je ne dois donc point désespérer de sa
grâce. Je sais bien, ajoute-t-il, que ce pourrait être une pure
imagination; car je suis frénétique, presque toujours troublé par des
fantômes, et plein d'une excessive mélancolie; cependant, par la grâce
de Dieu, je puis refuser à ces illusions mon assentiment, ce qui, selon
la remarque de Cicéron, est l'opération d'un esprit sage; je dois donc
plutôt croire que c'est véritablement un miracle.» Quelqu'idée que l'on
ait d'une apparition et d'une persuasion de cette espèce, on ne peut
voir, sans être profondément ému, tant de souffrances, et dans un si
grand génie, tant de bonne foi et de simplicité.
[Note 398: Ses infirmités physiques sont décrites avec le plus
grand détail dans sa lettre au médecin _Mercuriale_, publiée par
_Serassi_, p. 324.]
[Note 399: Lettre à son ami _Maurizio Cataneo_. Je pourrais
tirer de cette lettre et de quelques autres, imprimées dans ses
OEuvres, beaucoup de détails sur l'esprit follet et sur les autres
visions qui obsédaient cet esprit malade; mais elles affligent le
mien, et ce sont de ces choses qu'il suffit d'indiquer sans s'y
appesantir.]
[Note 400: A _Maurizio Cataneo_.]
Il fut encore plus fermement persuadé peu de temps après. Attaqué d'une
fièvre ardente, dès le quatrième jour il donna des craintes pour sa vie;
les médecins en désespérèrent au septième; réduit à un tel état de
faiblesse qu'il ne pouvait plus ni supporter aucun médicament, ni se
soulever même dans son lit pour en prendre, il invoqua la Vierge avec
tant de confiance et de ferveur, qu'elle lui apparut visiblement, dit
_Serassi_, le guérit, et le ressuscita, pour ainsi dire, en un instant.
Un voeu de pélerinage à Mantoue et à Lorette, fut l'expression de sa
reconnaissance, et pour ne la pas témoigner seulement en homme dévot,
mais en poëte, il remercia aussi sa patronne par un sonnet[401] et par
un madrigal[402] qui sont imprimés dans ses OEuvres.
[Note 401: _Egro io languiva, e d'alto sonno avvinta_, etc.]
[Note 402: _Non potea la natura e l'arte omai_, etc.]
Un autre miracle plus difficile eût été que le duc Alphonse, instruit du
déplorable état où il avait fait tomber ce grand homme, se laissât enfin
fléchir; mais ce ne fut point la pitié qui le toucha, c'est qu'il trouva
les garanties qu'il attendait pour être juste, ou plutôt pour cesser
d'être barbare. Le prince de Mantoue, Vincent de Gonzague, dont il avait
épousé la soeur, se résolut à lui demander la personne du Tasse, en lui
promettant sur son honneur de le retenir à Mantoue auprès de lui, et de
le garder de manière qu'il n'y eût jamais rien à en craindre. La liberté
fut enfin accordée, et le Tasse sortit de Sainte-Anne[403], après sept
ans, deux mois et quelques jours de la plus triste et de la plus cruelle
captivité. Il partit de Ferrare avec le prince, son libérateur, sans
avoir pu obtenir d'Alphonse une audience de congé qu'il lui fit
demander, et qu'il désirait ardemment. Pour peu que l'on connaisse le
coeur humain, on conçoit également ce désir et ce refus.
[Note 403: Le 5 ou le 6 juillet 1586.]