LE TASSE.

_Notice sur sa vie._

SECTION Ire.

_Depuis sa naissance jusqu'à sa fuite de Ferrare, en_ 1577.

Le sort assez commun des hommes de génie, chez toutes les nations et

dans tous les siècles, fut d'être persécutés pendant leur vie, et

diversement jugés, même après leur mort. Cette destinée semble être

encore plus généralement celle des poëtes épiques que des autres poëtes.

On peut citer pour exemples Homère, Milton, le Camoëns, et surtout le

Tasse. Ce dernier, plus malheureux que tous les autres, fut aussi le

plus invinciblement voué par la nature au talent poétique. Fils d'un

poëte, dès l'âge de sept ans il savait par coeur les plus beaux morceaux

d'Homère et de Virgile, dans leur langue originale, et il composait des

vers dans la sienne. A dix-huit ans, il publia un poëme épique en douze

chants[209], et il conçut presque aussitôt le plan de sa _Jérusalem

délivrée_. Déjà les recueils du temps offraient de lui des sonnets et

d'autres poésies lyriques, déjà le nom de _Tasso_ était célèbre pour la

seconde fois; et depuis ce temps jusqu'à sa mort, il ne cessa, même dans

ses tristes infirmités et dans ses plus cruelles disgrâces, de produire

des vers, dont la composition paraît avoir été l'un des besoins les plus

impérieux, ou plutôt un des éléments de sa vie.

[Note 209: Le _Rinaldo_.]

A l'intérêt qu'inspire toujours le grand talent aux prises avec

l'infortune, le Tasse joint encore celui qui s'attache à un grand

caractère aux prises avec les passions. Aujourd'hui que l'on s'efforce

de ressusciter le roman historique, le goût réclame avec raison contre

la renaissance de ce genre qu'il avait aboli; mais il ne peut

qu'approuver l'histoire quand elle a tout l'intérêt du roman.

La Vie du Tasse a été principalement écrite par deux auteurs, dont

chacun a des titres particuliers à notre confiance. L'un est le _Manso_,

marquis de _Villa_, consolateur et généreux ami de notre poëte pendant

ses dernières années, qui tenait de la bouche du Tasse la plupart des

faits dont il n'avait pas lui-même été témoin, et qui écrivit cette

histoire cinq ans seulement après la mort de son ami[210]. Mais il

paraît avoir laissé quelquefois agir son imagination au défaut de sa

mémoire, et il y aurait de l'imprudence à le croire toujours sans

examen. L'autre est l'abbé _Serassi_, savant philologue et biographe du

dernier siècle, qui a puisé ses matériaux dans les meilleures

bibliothèques d'Italie, dans les archives de Modène, de Ferrare, de

Bergame, dans les OEuvres et particulièrement dans les lettres du Tasse,

sources moins variables et plus sûres, il faut l'avouer, que les

traditions orales et que la mémoire. Il rectifie souvent son

prédécesseur, mais dévoué à la maison d'Este, il est possible qu'il ait

plutôt contredit que réfuté certains faits, lesquels ne peuvent avoir

été ni altérés par le Tasse, ni imaginés par le _Manso_.

[Note 210: En 1600. Voyez notes d'_Apostolo Zeno_ sur la

Bibliothèque ital. de _Fontanini_, t. II, p. 130.]

Ces deux ouvrages, le dernier surtout[211], sont d'une étendue

considérable. Toutes les Vies du Tasse qui accompagnent les anciennes

éditions et traductions de la _Jérusalem_ sont des abrégés du premier:

pour les éditions et les traductions plus récentes, on a puisé dans le

second; et c'est de-là principalement qu'un écrivain français plein

d'esprit et de goût[212], a tiré la Vie du Tasse, qu'il a placée,

d'abord en tête de la meilleure traduction que la _Jérusalem délivrée_

eût dans notre langue[213], et ensuite dans des _Mélanges_ intéressants;

mais il a aussi suivi le _Manso_ surtout dans les commencements; et je

serai forcé d'avertir que ce guide l'a quelquefois trompé. La crainte

que des inexactitudes adoptées par un si bon esprit ne fussent autorité

m'en impose la loi. Du reste, je prendrai indifféremment dans l'un ou

dans l'autre des deux auteurs italiens ce qu'ils ont de conforme

entr'eux: quand ils seront opposés, je me déciderai pour ce qui me

paraîtra le plus vraisemblable. Peu de ces faits, relatifs aux temps les

plus orageux de la vie du Tasse, sont d'une importance réelle pour sa

gloire. Ni ses malheurs ni leur cause ne sauraient la ternir; et c'est

de cette gloire qu'il s'agit, non de celle des princes qui lui durent

une partie de leur propre gloire, à qui il dut ses infortunes, et à qui

nous ne devons que justice et impartialité[214].

[Note 211: C'est un in-4º de 600 pages, édition de Rome,

1785. Il en existe une deuxième édition de Bergame, 1790, 2 vol.

in-4º., mais je ne l'ai pas eue à ma disposition en composant

cette Notice.]

[Note 212: M. Suard.]

[Note 213: Celle de M. Lebrun, aujourd'hui prince

archi-trésorier de l'empire, duc de Plaisance, etc., édit. de

1803, Paris, 2 vol. in-8º.]

[Note 214: Il a paru dernièrement en Angleterre une nouvelle

Vie du Tasse: _Life of Torquato Tasso, with an historical and

critical account of his writings_, by John Black, 2 vol. in-4º.,

1810. Je regrette de n'avoir pu me la procurer avant de publier

cette partie de mon ouvrage. La manière dont les Anglais traitent

aujourd'hui la biographie me fait croire que j'y aurais trouvé des

renseignements utiles. Au reste, les principales sources où

l'auteur a puisé, c'est-à-dire, les deux Vies du _Manso_ et de

_Serassi_, les Lettres du Tasse, ses Poésies ou _Rime_, etc., sont

les mêmes d'où j'ai tiré les faits contenus dans cette Notice;

mais forcé de resserrer dans un petit nombre de pages ce qu'il a

pu étendre en deux volumes in-4º., je n'ai pu le plus souvent

qu'effleurer ce qu'il lui a été permis d'approfondir.]

Les premières circonstances de la vie de _Torquato Tasso_, sa famille,

sa naissance[215], dans la délicieuse retraite de Sorrento, même ses

premières disgrâces, nous sont déjà connues par la Vie de son père. Nous

y avons vu les succès précoces du fils et les preuves de ce penchant

irrésistible qui l'entraînait à la poésie; mais il faut reprendre avec

plus de détail quelques-unes de ces circonstances.

[Note 215: Le 11 mars 1544.]

Ceux qui ont écrit sur les enfants extraordinaires ont bien eu le droit

d'y comprendre le Tasse. Il n'avait pas encore un an, dit le _Manso_,

que sa langue se délia, et qu'il commença même à parler sans bégayer

comme font les enfants; ce qui, soit dit en passant, serait d'autant

plus remarquable, qu'il eut pendant toute sa vie la parole lente et une

sorte de bégaiement. Déjà il répondait aux questions qui lui étaient

faites, et ce qui n'est pas moins étonnant, c'est que, dès ce temps de

sa première enfance, il était toujours sérieux, toujours grave, et qu'on

ne le vit jamais ni rire, ou même sourire, ni pleurer. Le _Manso_ tenait

ces détails de gens qui les avaient reçus de la nourrice du Tasse,

c'est dire assez combien ils ont besoin d'être rectifiés et réduits.

Ce qui est plus positif, c'est qu'à trois ans il pouvait déjà profiter à

Naples des leçons de D. _Giovanni d'Angeluzzo_, que son père lui donna

pour gouverneur en partant à la suite du prince de Salerne; que lorsque

_Bernardo_ revint deux ans après, il fut aussi surpris que charmé des

progrès que son fils avait faits dans ses études; qu'enfin étant entré à

sept ans aux écoles que les jésuites venaient d'établir à Naples[216],

le jeune _Torquato_ y était à peine resté trois ans qu'il entendait et

expliquait de mémoire les meilleurs auteurs latins et grecs; et qu'il

composait et récitait d'une manière surprenante des discours et des vers

latins.

[Note 216: Les jésuites ne furent introduits à Naples qu'en

1551. _Orlandini, Hist. Soc. Jes. lib. XV_, cité par Tiraboschi et

par Serassi.]

Les malheurs et la proscription de son père vinrent troubler ces heureux

commencements. L'attachement de _Bernardo_ pour le prince de Salerne

l'avait fait déclarer rebelle; lorsqu'il fut revenu à Rome après un

séjour de deux ans en France, il appela son fils auprès de lui. Le jeune

_Torquato_, forcé de quitter une tendre mère qu'il ne devait plus

revoir, lui adressa un sonnet touchant, que le _Manso_ dit avoir lu, et

que notre dernier biographe a confondu avec une belle _canzone_

composée plus de vingt ans après[217].

[Note 217: En 1578, quand le Tasse se réfugia à la cour

d'Urbin. M. Suard, dans sa Vie du Tasse, a traduit un fragment de

cette _canzone_, et le contenu seul de ce fragment aurait pu

suffire pour le détromper. Elle n'est point finie, et c'est grand

dommage: ce qui en existe dans le recueil des OEuvres du Tasse

commence par ces vers: _O del grand'Apennino_, etc. J'en parlerai

dans la suite de cette Notice. On n'a conservé ni le sonnet dont

il est ici question, ni les discours que le jeune _Torquato_ avait

prononcés au collège.]

Une erreur plus considérable où le _Manso_ l'a entraîné, c'est que

_Torquato_, âgé seulement de neuf ans, fut nominativement compris dans

la sentence prononcée contre son père. Cette circonstance ajouterait

sans doute encore à l'intérêt qu'inspire les premières années du Tasse;

mais elle est si peu vraie qu'il resta plus de deux ans à Naples après

cette sentence, et qu'il n'y fut point inquiété[218]. A Rome, il reprit

ses études, et les suivit pendant deux ans avec le même succès, sous les

yeux de son père[219]. On a vu dans la Vie de _Bernardo_ ce qui

l'engagea ensuite[220] à envoyer son fils à Bergame, sa patrie.

_Torquato_ avait douze ans et demi, lorsqu'il y arriva sous la conduite

d'_Angeluzzo_, son gouverneur. Il y fut reçu avec la plus grande

tendresse, et logé dans le palais des chevaliers de sa famille; car

c'est sous ce nom collectif de _la Cavalleria de' Tassi_, que sont

toujours désignés, dans les lettres de _Bernardo_, les parents qu'il

avait encore à Bergame. Six mois après, il fut appelé à Pesaro par son

père, à qui le duc d'Urbin avait généreusement offert un asyle. Il y

continua son éducation littéraire sous d'habiles maîtres, dont il

partageait les leçons avec le fils même du duc. Ses études furent, comme

auparavant, la philosophie et la poésie; mais il y joignit les

mathématiques, et dès que l'âge le lui permit, les armes, et tous les

autres exercices qui entraient dans l'éducation de la jeune

noblesse[221].

[Note 218: La sentence est du mois d'avril 1552, et _Torquato_

ne partit de Naples, par ordre de son père, qu'en octobre 1554.

(_Serassi_, p. 74.)]

[Note 219: On ignore le nom du maître dont il suivit alors les

leçons. Ce n'est point, comme l'a voulu le _Manso_, Maurice

_Cattaneo_, compatriote et ami de _Bernardo Tasso_, qui n'enseigna

jamais à Rome. Voyez _Serassi_.]

[Note 220: En 1556.]

[Note 221: _Le arti cavalleresche._]

_Bernardo_ s'étant rendu à Venise pour faire imprimer l'_Amadigi_, y fit

venir son fils[222]. Alors, _Torquato_, qui fut souvent occupé à copier

des chants entiers du poëme de son père, fit une étude plus approfondie

de la langue et des grands maîtres de la littérature italienne, surtout

de Dante, Pétrarque et Boccace, et spécialement du premier.

[Note 222: Mai 1559.]

On conserve à Pesaro dans une bibliothèque particulière les notes et les

observations qu'il fit sur ce grand poëte[223]; et en lisant la

_Jérusalem délivrée_, il est aisé d'en apercevoir de fréquentes

imitations. Il eut à Venise pour amis tous les littérateurs distingués

qui l'étaient de son père[224]; mais après un an de séjour, il fut

obligé de quitter cette ville et les études poétiques auxquelles il

était livré, pour aller suivre à Padoue les écoles de droit. _Bernardo_,

effrayé pour son fils de ses propres malheurs, auxquels cependant il

aurait dû voir que la poésie avait plutôt apporté des consolations

qu'elle n'en avait été la cause, exigea de lui ce sacrifice, trop

involontaire pour qu'on n'en dût pas prévoir le fruit. En effet,

_Torquato_ commença dans sa seizième année l'étude du droit à

l'université de Padoue, sous le célèbre Pancirole; et à dix-sept ans, il

avait fait.... un poëme épique.

[Note 223: _Lettere inedite di Uomini illustri_, Firenze,

1773, p. 254. (_Serassi_, p. 91.)]

[Note 224: _Molino_, _Veniero_, _Ruscelli_, _Atanagi_, etc.]

J'ai dit ailleurs[225] la résistance que son père opposa d'abord à la

publication du _Rinaldo_, et le consentement presque forcé qu'il y donna

enfin. L'édition s'en fit à Venise[226]. Le jeune auteur le dédia au

cardinal Louis d'Este, qui lui montrait une bienveillance particulière.

Un poëme héroïque en douze chants, où les règles de l'unité étaient

observées, où l'on remarquait de la sagesse dans la conduite, de

l'imagination dans la fable et du talent dans le style, parut

merveilleux dans un jeune homme de cet âge, et fut reçu en Italie avec

des applaudissements universels. Il prouvait assez que le Tasse avait

plus étudié les poëtes anciens et modernes que les livres de droit, et

cependant il n'avait point négligé les derniers. Le _Manso_ même assure

qu'il fut, dès la première année, en état de soutenir, non-seulement le

droit civil, mais sur la philosophie, et qui plus est sur la théologie,

des thèses qui étonnèrent les professeurs de cette université, et de

prendre publiquement ses degrés dans toutes ces sciences. Mais cette

assertion est dépourvue de tout fondement[227]. Le Tasse n'étudia les

lois que pendant un an[228]; il ne put même terminer sa philosophie, ni

par conséquent prendre aucun degré dans ces deux facultés; et, quant à

la théologie, il n'entreprit de s'y livrer que plus de vingt-cinq ans

après[229].

[Note 225: Ci-dessus, p. 58.]

[Note 226: En 1562.]

[Note 227: C'est encore une des occasions où M. Suard a été

trompé par sa confiance dans le _Manso_.]

[Note 228: Jusqu'aux vacances de 1561.]

[Note 229: En 1587.]

Dès que son père eut enfin consenti qu'il abandonnât les lois, il se

livra plus ardemment que jamais à ses études philosophiques et

littéraires. Il suivait avec beaucoup d'application les leçons d'un

maître[230] qui expliquait la Poétique d'Aristote; il assistait aux

conférences particulières qu'un autre[231] tenait chez lui, sur des

matières de philosophie et de littérature. Ses maîtres en éloquence et

en philosophie étaient les plus célèbres professeurs de ce

temps-là[232]. Il passa quelque temps après, avec eux, à Bologne, ou

plutôt il fut invité à s'y rendre, de la part même du sénat, par les

restaurateurs de cette université qui venait de se rouvrir, et à

laquelle on désirait redonner son ancien éclat. _Torquato_ se rendit à

cette invitation; et soit dans les exercices de l'université, soit dans

les académies et des réunions particulières, il fit voir une facilité

prodigieuse pour la discussion des matières les plus élevées et les plus

abstraites.

[Note 230: Le _Sigonio_.]

[Note 231: _Sperone Speroni._]

[Note 232: François _Piccolomini_ et Frédéric _Pendasio_.]

Dès le temps de son séjour à Padoue, il avait conçu l'idée d'un poëme

épique, dont la conquête de Jérusalem faite par les chrétiens, sous le

commandement de Godefroy de Bouillon, serait le sujet. Il avait déjà

fixé le nombre et choisi les noms des personnages qu'il y voulait

introduire, imaginé différents épisodes et déterminé les endroits où

ils devaient être placés. A Bologne, il commença l'exécution de quelques

parties. On a conservé trois chants de cette première ébauche[233]: elle

était dédiée au duc d'Urbin, sous la protection duquel le Tasse vivait à

Bologne. Il n'avait alors que dix-neuf ans, et ce qui étonne, c'est que

dans ce premier essai il se trouve plusieurs octaves qu'il replaça

depuis dans son poëme, et qui s'y font remarquer par cette pompe du

style héroïque qui semblait être naturelle en lui.

[Note 233: Parmi les manuscrits d'Urbin, dans la Bibliothèque

vaticane. Ils ont été publiés en 1722, mais très-incorrectement,

dans l'édition générale des OEuvres du Tasse, faite à Venise.]

Un désagrément imprévu le força de sortir de Bologne. Une satire

piquante, où beaucoup de gens étaient maltraités, courait la ville. Le

Tasse était lui-même un des plus maltraités de tous. Il s'en offensa si

peu, qu'ayant retenu quelques vers, il les récitait en riant avec ses

amis. Quelques personnes considérables de Bologne ne prirent pas la

chose aussi gaîment, et accusèrent le jeune poëte d'être l'auteur de

cette satire. On fit chez lui une descente juridique en son absence. Ses

livres et ses papiers furent portés chez le juge criminel et

rigoureusement examinés; on n'y trouva rien contre lui, et ils lui

furent rendus; mais cet affront public, fait sur un simple soupçon et

pour une cause si légère, à un jeune homme innocent et plein d'honneur,

qui n'en pouvait tirer aucune satisfaction, lui donna un profond chagrin

et le dégoûta de Bologne. Il prit sur-le-champ le parti d'aller trouver

son père à la cour de Mantoue[234].

[Note 234: Février 1564.]

En arrivant à Modène, il apprit que _Bernardo_ venait de partir pour

Rome. Il s'arrêta donc chez les comtes _Rangoni_, princes amis des

lettres, amis particuliers de son père, et dont les bons traitements lui

firent bientôt oublier l'injuste mortification qu'il avait éprouvée à

Bologne. Parmi les compagnons de ses premières études qu'il avait

laissés à Padoue, le jeune Scipion de Gonzague, qui fut ensuite

cardinal, lui était surtout resté attaché par une amitié solide, qui fut

pendant toute la vie du Tasse une de ses plus douces consolations. Elle

le fut en ce moment même. Scipion, ayant appris ce qui s'était passé à

Bologne, lui écrivit pour l'inviter à venir se fixer auprès de lui à

Padoue. Il avait établi dans son propre palais une académie, sous le

titre des _Eterei_; il engageait son jeune ami à venir en faire

l'ornement. Le Tasse se rendit à ce voeu de l'amitié; il fut accueilli

comme il devait s'y attendre, et reçu dans l'académie, où il prit,

suivant l'usage des académies italiennes, le nom de _Pentito_

(repentant), pour témoigner, dit le _Manso_, son regret du temps qu'il

avait perdu à étudier les lois; ou plutôt, comme le dit _Serassi_, pour

montrer son repentir d'avoir quitté cette ville, où il retrouvait de si

bons traitements et de si chers amis, pour Bologne dont les habitants

l'avaient traité avec tant de dureté et d'injustice.

A Padoue, il reprit avec une nouvelle ardeur ses études philosophiques,

sous un de ses anciens maîtres[235]. La morale et la politique

d'Aristote l'occupèrent autant que sa poétique; mais surtout il

s'enfonça dans toutes les profondeurs de la philosophie de Platon,

philosophie analogue à l'élévation de son caractère et de son génie, et

dont tout ce qu'il a écrit, soit en vers soit en prose, porte la noble

empreinte. Il ne perdait point pour cela de vue sa _Jérusalem délivrée_,

ou plutôt son _Godefroy_, comme il l'intitula d'abord: il dirigeait, au

contraire, vers ce but toutes ses études, ses méditations, ses

recherches. Il cueillait les plus belles fleurs des poëtes, des orateurs

et des philosophes anciens, pour en enrichir son poëme. Encore incertain

de la route qu'il devait suivre et des principes auxquels il devait

définitivement s'attacher, il fit de cette incertitude même le sujet de

ses réflexions habituelles; et de ces réflexions naquirent les trois

discours ou traités qu'il composa cette année[236], sur la poésie en

général, et particulièrement sur le poëme héroïque. Il les adressa tous

trois à Scipion de Gonzague, mais ils ne furent publiés que plus de

vingt ans après[237]. Ce qui les rend précieux, c'est cet âge même de

l'auteur et le motif qui les lui fit écrire. Les poétiques écrites par

des poëtes sont trop souvent des théories faites pour justifier après

coup leur pratique. Ici ce sont les délibérations d'un jeune homme prêt

à s'élancer dans la carrière (et ce jeune homme est le Tasse), qui

examine toutes les routes frayées avant lui, et qui cherche de bonne foi

celle qu'il doit tenir.

[Note 235: Fr. _Piccolomini_.]

[Note 236: 1564.]

[Note 237: En 1587.]

Les vacances de l'université lui permirent d'aller enfin voir son père

qui était de retour à Mantoue. On ne peut exprimer la joie qu'éprouva ce

bon vieillard à revoir son fils chéri, après une si longue absence, à

s'assurer de ses progrès, à lire ses savants discours sur l'art

poétique, à voir l'ébauche déjà tracée de son grand poëme. L'auteur

d'_Amadis_ n'aurait peut-être pas vu sans peine un autre poëte épique

s'annoncer avec de si grands avantages; mais son fils! quel plaisir

n'eut-il pas à reconnaître que toutes les raisons qui l'avaient empêché

de faire de son _Amadis_ un poëme régulier, au lieu d'un roman épique,

n'avaient pu détourner son cher _Torquato_ du chemin tracé par Homère

et par Virgile, et que déjà il y marchait avec tant de succès, que la

palme du poëme héroïque moderne lui était désormais assurée!

De retour à Padoue, le Tasse apprit que le cardinal Louis d'Este l'avait

nommé l'un de ses gentilshommes, et le verrait avec plaisir à Ferrare

avant que l'archiduchesse d'Autriche, qui venait épouser le duc Alphonse

II, son frère, fût arrivée à la cour. Il s'y rendit avec

empressement[238]; mais il trouva tout le monde si occupé des

préparatifs de fêtes, de tournois, de spectacles, qu'il eut peine à

obtenir une audience du cardinal. Louis le reçut enfin, lui fit un

très-bon accueil; donna des ordres pour qu'il fût nourri et logé

convenablement; surtout il déclara qu'il lui laissait une liberté

entière, qu'il ne voulait pas que son service le détournât de ses

travaux, et qu'il pouvait n'y paraître que quand il en aurait le loisir.

Les fêtes que donna, pendant près d'un mois, cette cour galante et

magnifique dans une occasion si solennelle, durent frapper vivement

l'imagination du Tasse, nourri de la lecture des romans de chevalerie,

et qui voyait réaliser, dans les joutes et dans les tournois, les scènes

romanesques les plus brillantes[239].

[Note 238: Octobre 1565.]

[Note 239: Voyez Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1561 et

1565.]

Les fêtes finies, la cour réduite à la famille ducale, le cardinal se

rendit à Rome pour l'élection d'un pape, et laissa le Tasse à Ferrare.

Deux soeurs du duc et du cardinal, Lucrèce et Léonore d'Este faisaient

l'ornement de cette cour. Leur mère, Renée de France, leur avait donné

l'éducation la plus soignée, et leur avait inspiré dès l'enfance le goût

des lettres, de la poésie, de la musique, en un mot, de tous les

arts[240]. Toutes deux étaient aimables et belles; mais ni l'une ni

l'autre n'était plus de la première jeunesse. Lucrèce avait trente-un

ans, et Léonore trente. L'aînée avait brillé dans les fêtes: une

indisposition avait empêché la seconde d'y paraître, ou, comme elle

aimait peu le bruit et le monde, lui avait servi de prétexte pour s'en

dispenser. Le Tasse fut d'abord présenté chez Lucrèce, et se trouva

bientôt assez dans ses bonnes grâces pour qu'elle le présentât elle-même

chez sa soeur. Il ne tarda pas à être également bien venu chez les deux

princesses. Il les avait déjà célébrées dans son _Rinaldo_,

principalement Lucrèce[241], et cette circonstance contribua sans doute

à le mettre en faveur auprès d'elle. Peu de temps après, Lucrèce

l'introduisit aussi chez le duc son frère. Alphonse qui connaissait ses

talents, sachant qu'il avait commencé un poëme sur la conquête de

Jérusalem, l'accueillit, le caressa, l'encouragea fortement à mettre à

fin son entreprise. Ces encouragements lui firent reprendre un travail

interrompu depuis près de deux ans. Il résolut de dédier son poëme au

duc Alphonse et de le consacrer à la gloire de cette maison, dont il

recevait alors tant de faveurs.

[Note 240: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 96.]

[Note 241:

_Lucretia Estense è l' altra i cui crin d'oro

Lacci e retisaran del casto amore_, etc. (C. VIII, st. 14.)]

Il eut fini en peu de mois les six premiers chants. A mesure qu'il les

composait, il les lisait aux deux princesses. Leurs applaudissements

enflammaient et soutenaient sa verve. Cette grande composition ne

l'empêchait pas de saisir toutes les occasions de leur adresser de ces

poésies que nous nommons fugitives, parce que la plupart du temps leur

mérite disparaît avec l'occasion qui les a fait naître. Quelques-unes de

celles que le Tasse fit alors intéressent non-seulement par leur beauté,

mais parce qu'en les lisant on espère pouvoir fixer son opinion sur la

nature des sentiments qui l'attachaient à l'une des deux soeurs. C'est,

comme on sait, le sujet d'une grande controverse, qui n'est pas beaucoup

plus futile que la plupart de celles qui ont divisé les savants. Est-ce

donc une chose de si peu d'intérêt pour les amis des lettres que ce qui

paraît avoir influé sur la destinée d'un grand homme, aussi attachant

par ses malheurs qu'admirable par son génie? Je reviendrai là-dessus

dans la suite, et ne veux pas interrompre le fil des événements.

Le Tasse, instruit que le séjour du cardinal d'Este à Rome devait se

prolonger encore, fit un voyage à Padoue[242]. Ses amis, et surtout

Scipion de Gonzague furent enchantés de le revoir. Il les consulta sur

ce qu'il avait fait du _Godefroy_, et fut encouragé de plus en plus par

leurs suffrages. De Padoue, il se rendit à Milan, puis à Pavie, où il

passa près d'un mois; et ensuite à Mantoue, pour voir et embrasser

encore une fois son père. Enfin il revint à la cour de Ferrare, où son

crédit augmentait en proportion de sa renommée. Il s'offrit une nouvelle

occasion d'y briller, qui peut servir à faire connaître l'esprit de son

siècle. L'amour n'était pas alors seulement un sentiment ou une passion:

il était encore une science. Le Tasse se piquait d'y exceller,

prétention bien excusable dans un philosophe de vingt-deux ans.

D'ailleurs ce philosophe était un poëte dont l'amour s'était emparé

presque dès son enfance. Ses premiers vers, faits à Bologne et à Padoue,

avaient été des vers d'amour[243]. A Ferrare, ses hommages et ses vers

s'adressèrent à Lucrèce _Bendidio_, jeune dame, non moins célèbre par

les grâces et la vivacité de son esprit que par sa beauté; mais il

avait un rival redoutable dans J. B. _Pigna_, secrétaire du duc

Alphonse; le _Pigna_ soupirait et rimait aussi pour elle; le Tasse, dont

les vers valaient beaucoup mieux, avait d'autant plus besoin de

ménagements et d'adresse pour ne pas se brouiller avec un homme qui

pouvait lui nuire auprès du duc. Léonore, sa protectrice, s'aperçut de

son embarras, et lui suggéra un moyen d'en sortir. Au lieu de continuer

à faire des vers pour la belle Lucrèce, il prit trois grandes _canzoni_,

que le _Pigna_ venait de composer pour elle, et qu'il nommait peu

modestement _les trois Soeurs_[244]; le Tasse fit sur ces trois odes, en

les prenant strophe par strophe, des considérations savantes et

profondes de philosophie amoureuse, et les dédia à la princesse qui lui

avait donné ce conseil[245]. L'amour-propre de l'auteur, flatté des

éloges que lui donnait son jeune rival, ne lui permit pas d'apercevoir

un certain ton d'ironie qui règne surtout dans la comparaison que le

Tasse fait, en finissant, entre les poésies du secrétaire ducal et

celles de Pétrarque; il vécut avec lui en bonne intelligence; et grâce

aux conseils de Léonore, Lucrèce _Bendidio_ put continuer à recevoir les

hommages de tous les deux.

[Note 242: Au printemps de 1566.]

[Note 243: Treize sonnets de lui, que l'_Atanagi_ publia en

1565; t. I de ses _Rime di diversi nobili poeti Toscani_, sont

presque tous de cette espèce; ceux qui se trouvent parmi les

poésies des académiciens _Eterei_, sont de même; et dans son

dialogue philosophique intitulé _il Costantino_, ou _de la

Clémence_, il avoue lui-même que _la sua Giovanezza fu tutta

sottoposta all'amorose leggi._]

[Note 244: C'était les comparer avec les trois fameuses

_canzoni_ de Pétrarque sur les yeux de Laure. (Voyez t. II de

cette _Hist. littér._, p. 523 et suiv.) Ces trois _canzoni_ du

_Pigna_ faisaient partie d'un _canzoniere_ tout entier qui est

resté inédit.]

[Note 245: Ces _Considerazioni_ ont été publiées pour la

première fois, t. III des OEuvres du Tasse, en 6 vol. in-fol.,

Florence, 1724. _Serassi_ a inséré la dédicace adressée à Léonore

d'Este, dans sa Vie du Tasse, p. 140.]

Peu de tems après, le Tasse voulut donner à Lucrèce, à Léonore

elle-même, à toutes les belles dames et à tous les chevaliers de cette

cour galante une plus haute idée de sa doctrine, qu'il ne l'avait pu

faire dans ses considérations sur _les trois Soeurs_. Il soutint

publiquement dans l'académie de Ferrare une thèse d'amour composée de

cinquante conclusions. Cet exercice dura trois jours de suite; et ce

fut, dit le grave _Serassi_, une chose vraiment merveilleuse de voir

l'esprit, la subtilité, le savoir, que le Tasse employa dans un âge si

tendre à soutenir un si grand nombre de propositions si difficiles.

Aucun des argumentants ne put l'embarrasser, à l'exception cependant

d'un gentilhomme de Lucques[246], et d'une dame très-exercée dans ce

genre de philosophie. _La signora Orsina Cavalletti_[247] argumenta fort

disertement contre la vingt-unième proposition que voici: «L'homme de sa

nature aime plus fortement et plus constamment que la femme.» Je ne

sais si c'est là une de ces propositions ardues dont _Serassi_ admire

que le Tasse ait pu se tirer. Tant y a que la dame mit dans cette

discussion tout ce qu'elle avait de science et de finesse, toute la

chaleur d'une femme qui soutient la cause de son sexe, et que cependant

le jeune docteur défendit bravement le sien[248].

[Note 246: _Paolo Samminiato_.]

[Note 247: La même pour qui le Tasse composa dans la suite son

dialogue sur la poésie toscane, intitulé _la Cavalletta_.]

[Note 248: Ces cinquante _Conclusioni amorose_ sont imprimées,

OEuvres du Tasse, t. III de l'édit. de Florence, en tête du

dialogue intitulé _il Cataneo ovvero delle conclusioni_, dans

lequel il revint, plus de vingt ans après, sur cette thèse d'amour

soutenue avec tant d'éclat dans sa jeunesse.]

La mort imprévue de son père interrompit ces jeux de l'esprit et ces

amusements du coeur. Il alla recevoir ses derniers soupirs et revint à

Ferrare, où il resta quelque temps entièrement livré à sa douleur. Il en

fut distrait par les fêtes du mariage de Lucrèce d'Este avec le jeune

fils du duc d'Urbin[249]; mais ni les vers qu'il composa dans cette

circonstance[250], ni la perte qu'il avait faite, ni ses amours, ne

l'empêchaient de travailler presque tous les jours à son poëme; il avait

ajouté deux chants aux six premiers, lorsqu'il partit pour la France à

la suite du cardinal. Louis d'Este y venait cette fois sans aucune

mission du pape, mais pour ses affaires personnelles, et, ajoute un des

auteurs de la vie du Tasse[251], pour les intérêts de la religion. Outre

l'archevêché d'Auch, que son oncle, le cardinal Hippolyte, lui avait

résigné, il y possédait quelques riches bénéfices: c'étaient là ses

affaires, et comme on voit, de très-bonnes affaires, et qui expliquent

assez quel intérêt il devait prendre aux querelles de religion qui

troublaient alors la France.

[Note 249: Janvier 1570. C'était _Francesco Maria della

Rovere_, fils du duc _Guidubaldo_, alors régnant.]

[Note 250: Entre autres la belle _canzone_: _Lascia, Imeneo,

Parnaso, e qui discendi_. (_Opere_ t. II, p. 507, édit. de

Florence.)]

[Note 251: _Serassi_, p. 151.]

En partant pour ce long voyage, le Tasse crut devoir, à tout événement,

laisser quelques dispositions entre les mains d'un de ses amis[252]. Le

premier article de cette espèce de testament regarde ses _poésies

amoureuses_; il veut qu'elles soient recueillies et publiées. Quant aux

autres qu'il a faites _pour servir quelques amis_, il désire qu'elles

soient ensevelies avec lui, à l'exception d'un seul sonnet[253]. Une

autre disposition est relative aux huit chants qu'il avait déjà faits de

son _Godefroy_; d'autres, qui prouvent qu'il avait peu d'ordre ou qu'il

était peu généreusement traité par la cour, ont rapport à des effets

qu'il laisse en gage chez un juif pour vingt-cinq livres, à des pièces

de tapisserie[254] qu'il laisse, pour treize écus, chez un autre juif,

et à d'autres tapisseries qui restent dans son logement. Si Dieu dispose

de lui, il veut que le tout soit vendu et que le produit serve aux frais

d'une pierre sépulcrale pour le tombeau de son père, où l'on fera graver

l'épitaphe latine qu'il a composée en son honneur. Si l'exécution de

quelqu'une de ces volontés rencontre des obstacles, il prescrit à son

ami de recourir à la faveur de l'excellente madame Léonore, «laquelle,

ajoute-t-il, la lui accordera, je l'espère, pour l'amour de moi[255].»

Les trois derniers objets, peut-être également sacrés pour lui, dont on

le voit s'occuper à son départ, sont donc sa gloire poétique, la mémoire

de son père, la bienveillante protection de Léonore.

[Note 252: _Ercole Rondinelli_, gentilhomme de Ferrare. Ce

mémoire, inséré dans les OEuvres du Tasse, édit. de Florence, t. V,

est daté de Ferrare, 1573; mais _Serassi_ prouve très-bien que

c'est une faute de copiste, et qu'il faut écrire 1570.]

[Note 253: C'est celui qui commence par ce vers:

_Or che l'Aura mia dolce altrove spira_

_ibidem_, t. II, p. 276. Il était en effet digne d'être conservé;

mais était-il bien vrai que le Tasse l'eût fait pour servir un de

ses amis? N'est-ce pas un de ceux où, sous le nom d'_Aura_ ou de

_Laura_, il paraît avoir chanté quelquefois celle qu'il n'osait

nommer, et n'avait-il pas ici la double intention de le conserver

et d'empêcher que son ami lui-même n'en devinât l'objet?]

[Note 254: Son père les avait autrefois achetées en Flandre;

et c'était ce qui les lui rendait précieuses.]

[Note 255: _Ricorra il signor Ercole al favor dell'

eccellentissima madama Leonora, laqual confido che per amor mio,

gliene sarà liberale._ Ub. sup.]

Dès la première visite[256] que le cardinal fit au roi de France, qui

était son cousin, il se hâta de lui faire connaître le Tasse, et dit en

le lui présentant: Voilà le chantre de Godefroy et des autres héros

français, qui se sont tant signalés à la conquête de Jérusalem. Charles

IX...., (on pouvait encore prononcer son nom et approcher de lui sans

horreur; il pouvait encore sourire aux lettres et à la poésie qu'il

aimait; il ne s'était pas dévoué, comme il le fit l'année suivante, à

l'exécration de tous les siècles); Charles IX reçut le Tasse de la

manière la plus distinguée, le revit souvent, et lui fit toujours le

même accueil. Il accorda un jour à sa demande la grâce d'un malheureux

poëte que les Muses n'avaient pu garantir d'une action honteuse, mais

qu'elles sauvèrent ainsi du supplice. Enfin il aurait reconnu par ses

largesses l'honneur que le Tasse rendait dans son poëme à l'héroïsme

français, il l'aurait comblé de présents, disent les écrivains de France

et d'Italie, «si la philosophie du Tasse ne se fût opposée aux grâces

qu'il voulait lui faire, et n'eût arrêté sa libéralité par une espèce de

refus[257]. «On conçoit qu'un poëte philosophe oppose _une espèce de

refus_ aux présents même d'un roi; mais quand la munificence royale se

laisse vaincre par un refus philosophique, c'est qu'elle veut bien être

vaincue.

[Note 256: Janvier 1571.]

[Note 257: L'abbé de Charnes, Vie du Tasse, p. 40; _Serassi_,

_Vita del Tasso_, p. 155. Ce dernier cite dans une note, p. 162,

le _cavalier Guido Casoni_, qui avait, je crois, écrit avant de

Charnes.]

On doit penser qu'à l'exemple du maître, les grands, les nobles et tout

ce qu'il y avait à la cour d'hommes aimant les lettres, ou voulant

paraître les aimer, s'empressèrent d'accueillir et de fêter le jeune

poëte. Il en existait un alors en France qui jouissait d'une réputation

gigantesque. Le génie vraiment poétique de Ronsard, nourri de l'étude

des anciens et des Italiens modernes, étonnait par la verve,

l'enthousiasme, l'élévation des pensées, la vivacité des images et la

pompe des expressions. Le Tasse fit sa connaissance et rechercha son

amitié. Il lui lut plusieurs chants de son Godefroy, et quelques-uns des

morceaux qu'il n'avait cessé de composer, soit pendant son voyage, soit

depuis son séjour en France[258]. Il ne se sentit pas médiocrement

flatté d'obtenir l'approbation de Ronsard et à son tour il admira ses

poésies[259], qui paraissaient alors françaises à toute la France.

[Note 258: Il ajouta, pendant ce séjour, plusieurs morceaux à

sa _Jérusalem_, et surtout dans l'abbaye de Chablis, dont le

cardinal d'Este était abbé. Ce fait est rapporté par Ménage, dans

ses observ. sur l'_Aminte_ du Tasse (act. I, sc. 2, v. 299); et il

dit l'avoir lu dans des mémoires du cardinal Du Perron, qui lui

avaient été communiqués par M. Dupuis.]

[Note 259: Il compare dans un de ses dialogues (_il Cataneo

ovvero_ _degli idoli_, t. III de ses OEuvres, édit. de Florence)

des vers de Ronsard à la louange de la maison royale de Valois,

avec la célèbre _canzone_ d'Annibal _Caro_: _Venite all'ombra de'

gran gigli d'oro_; il en fait de grands éloges, et paraît même, du

moins quant au fond des choses et à la sublimité des pensées,

donner la préférence au poëte français.]

Notre langue n'était pas fixée. Ronsard en méconnut le génie, et lui fit

trop de violence. Elle changea peu de temps après; et ce poëte resta

plus étranger dans son propre pays qu'il ne l'est pour les étrangers

eux-mêmes. La langue y a gagné sans doute; mais ils ne peuvent juger

comme nous du gain qu'elle a fait, et peuvent être frappés de ce qu'elle

a perdu. Nous ne devons donc pas être surpris que des Italiens célèbres,

tels que le _Redi_[260], _Apostolo Zéno_[261], _Serassi_[262], et

plusieurs autres aient été du même avis que le Tasse; qu'ils aient même

placé Ronsard au-dessus de nos meilleurs poëtes modernes. Leurs faux

jugements n'ont aucun inconvénient pour nous, et peuvent même nous être

utiles, en nous engageant à examiner nous-mêmes en quoi ils se trompent,

et à prendre quelque connaissance de notre ancienne poésie et de notre

ancienne langue, qui valaient moins qu'ils ne croient, mais plus que

nous ne croyons.

[Note 260: _Note al Ditirambo_.]

[Note 261: _Annot. al Fontanini_.]

[Note 262: _Vita del Tasso_.]

Ce n'est pas seulement notre langue qui a changé depuis le temps du

Tasse, ce sont nos moeurs, nos usages, nos arts, les productions mêmes de

notre sol; aussi le parallèle qu'il fit entre la France et l'Italie,

pour répondre aux questions d'un de ses amis de Ferrare[263],

manque-t-il aujourd'hui de justesse dans bien des points. Mais on

reconnaît dans cette longue lettre, ou dans ce petit traité, la finesse

d'observation et de pénétration d'esprit qui brillent dans tous les

écrits du Tasse, et cette méthode philosophique qu'il avait puisée dans

l'étude des anciens[264]. Il divise et subdivise avec ordre toutes les

manières dont on peut envisager un pays. Il examine ensuite, sous tous

ces différents points de vue, l'Italie et la France. Il faut lui

pardonner un peu de partialité pour sa patrie, ne pas oublier ce

qu'était l'Italie au seizième siècle, et ce qu'était la France, et lui

savoir gré d'avoir quelquefois prononcé à notre avantage. Il ne faut

point juger ce tableau d'après ce que l'original est de nos jours, mais

conclure du tableau même ce que l'original était alors.

[Note 263: Le comte _Ercole de' Contrarj._]

[Note 264: Voyez t. V, p. 281, des OEuvres, édit. de Florence,

in-folio.]

Faut-il croire ce qu'on rapporte de l'état de détresse et de pauvreté où

se trouva le Tasse au milieu de toutes ces faveurs du prince et de

toutes ces caresses des courtisans? Balzac dans ses entretiens, Guy

Patin dans une de ses lettres, disent qu'il fut réduit à emprunter un

écu pour vivre. _Serassi_ croit le fait impossible. Un gentilhomme

attaché à un cardinal si riche et si magnifique pouvait-il manquer à ce

point du nécessaire; et celui qui avait refusé les présents d'un roi

s'abaisser à recevoir d'un ami ou d'une amie[265] un si petit service?

Mais cet historien rapporte lui-même un autre fait qui peut expliquer le

premier. Le crédit dont jouissait le Tasse auprès du cardinal, et les

honneurs qu'il recevait dans une cour telle que celle de France, durent

exciter l'envie de ces courtisans sans mérite, tels qu'il s'en trouve

toujours auprès des princes; le Tasse s'expliquait peut-être avec trop

de liberté sur les matières qui échauffaient alors tous les esprits; ils

saisirent ce prétexte pour le calomnier et le desservir. Ils n'y

réussirent que trop: le cardinal se refroidit entièrement à son égard,

et non-seulement lui retira les honoraires de sa place, mais lui donna

même des dégoûts personnels, et parut ne le plus voir qu'avec

répugnance. Il n'en fallait pas tant pour qu'un homme qui avait beaucoup

de noblesse et de dignité d'âme sentît ce qu'il avait à faire. Le Tasse

demanda un congé pour l'Italie, et l'obtint. Il est vrai qu'il fut

reconduit et défrayé par _Manzuoli_, secrétaire du cardinal, que

celui-ci envoyait à Rome; mais il ne serait pas surprenant que, dans de

pareilles circonstances, il eût éprouvé avant son départ des besoins

pressants, et que sa fierté eût consenti plutôt à devoir un écu à

l'amitié, qu'à rien demander à un prince qui le disgraciait injustement.

[Note 265: Balzac dit à une dame de ses amies, et Patin à un

ami.]

Leur séparation ne fut cependant pas une rupture. Le cardinal aurait

craint de se donner aux yeux de la cour de France un tort ou un

ridicule; le Tasse avait le dessein d'entrer au service du duc Alphonse

en quittant son frère; le départ de _Manzuoli_ sauva toutes les

apparences; le cardinal envoyant à Rome son secrétaire le plus intime, y

pouvait envoyer aussi le gentilhomme le plus distingué de sa suite. Ils

partirent à la fin de décembre, après un an de séjour en France. Le

Tasse fut reçu à Rome avec joie par les anciens amis de son père, et

recherché par tous les amis des lettres. Pendant ce temps, il faisait

agir à Ferrare auprès du duc Alphonse; il employait à cette négociation

la princesse d'Urbin et sa soeur Léonore, qui n'eurent pas beaucoup de

peine à réussir. Alphonse était dans de si bonnes dispositions que le

Tasse fut presqu'aussitôt agréé que proposé. Il se rendit sur-le-champ à

Ferrare. Le duc lui témoigna le plus grand plaisir de le voir, et

joignit à des conditions satisfaisantes et honorables[266] toutes les

commodités du logement et de la vie. La plus agréable pour le Tasse fut

d'être dispensé de tout service, et de pouvoir par conséquent se livrer

tout entier à la composition de ce poëme promis depuis tant d'années, et

que le monde littéraire attendait.

[Note 266: Ses honoraires coururent du commencement de cette

année(1572), quoique l'on fût alors au mois de mai; ils étaient de

50 liv. 10 s. (monnaie de Ferrare) par mois, ce qui équivalait

alors à 15 écus d'or. (_Serassi_, page 163, note 3.)]

A peine s'était-il remis au travail, qu'un triste événement vint l'en

distraire. La duchesse de Ferrare, dont on célébrait le mariage quand il

entra pour la première fois dans ce palais, mourut peu de temps après

qu'il y fut de retour. Cette mort plongea dans le deuil Alphonse et

toute sa famille. Le coeur et la plume du Tasse ne furent pendant quelque

temps occupés que de cet objet. Il adressa au duc un discours

consolatoire, à la manière des philosophes anciens[267]. Il composa de

plus une oraison funèbre très-éloquente[268], et joignit à ces ouvrages

en prose plusieurs belles pièces de vers.

[Note 267: On le trouve sous le titre de _Orazione in morte di

Barbara d'Austria_, etc. (_Opere_, t. XI, édition de Venise,

in-4º.)]

[Note 268: Elle est insérée dans le dialogue intitulé: _il

Ghirlinzone ovvero dell'Epitafio_. _Ibidem_, t. VII.]

Quelque temps après, le duc Alphonse fit un voyage à Rome. Le Tasse

ayant plus de loisir à Ferrare, avant de se remettre à son grand

ouvrage, en fit un dont l'heureux succès fait époque dans l'histoire des

lettres. Six ans auparavant[269], il avait vu jouer dans l'université

même de Ferrare, une espèce d'églogue dialoguée ou fable pastorale,

partagée en scènes et en actes, intitulée _lo Sfortunato_,

(l'Infortuné). Elle était d'un nommé _Agostino degli Arienti_ ou

_Argenti_. Cette pièce, qui fut imprimée un an après, avait attiré une

grande affluence, et obtenu beaucoup d'applaudissements. Le Tasse avait

applaudi lui-même à ce nouveau genre de représentation dramatique. Dès

ce moment sans doute il avait aperçu ce qui y manquait et tout le parti

que son génie en pouvait tirer. Cette heureuse invention était même plus

ancienne. Quand nous traiterons de la poésie pastorale, nous en verrons

les premiers essais; mais il y avait aussi loin de ces essais à

l'_Aminta_, que des premiers romans épiques à l'_Orlando furioso_. Il en

résulte cependant qu'il n'est pas plus exact de dire, comme l'ont fait

le _Manso_ et d'autres auteurs, que le Tasse fut le premier inventeur du

drame pastoral, qu'il ne l'est de prétendre que l'Arioste le fut du

poëme romanesque; mais ils ont tous deux perfectionné ce qui n'avait

été qu'essayé avant eux, tous deux offert, chacun dans son genre, des

modèles parfaits, qui n'ont point été surpassés, ni même égalés depuis;

c'est là ce qui est exactement vrai, et c'est bien assez pour leur

gloire.

[Note 269: Mai 1567.]

Le sujet, les caractères, le plan et la conduite de l'_Aminta_ étaient

donc depuis long-temps dans la tête du Tasse. Il n'attendait pour

l'exécuter que d'en avoir le loisir. Il profita bien de celui que lui

laissait le départ du duc Alphonse. Entièrement livré à cette

composition délicieuse, il l'eut achevée dans deux mois. Le duc à son

retour en fut si charmé, qu'il ordonna de tout préparer pour qu'elle fût

représentée à l'arrivée du cardinal son frère. Elle le fut en effet[270]

avec un éclat et un succès qui augmenta considérablement le crédit de

l'auteur auprès d'Alphonse et de toute la cour, mais qui anima contre

lui des envieux jusqu'alors cachés, et déterminés depuis lors à le

perdre.

[Note 270: Au printemps de 1573.]

Je ne développerai point ici les beautés de ce chef-d'oeuvre, l'un des

diamants les plus précieux de la poésie moderne; j'y reviendrai dans un

autre moment. Ces beautés ont été généralement senties. Elles diffèrent

totalement de celles du grand poëme que le Tasse n'avait interrompu que

pour le reprendre aussitôt. Il semble presque inconcevable que l'auteur

de la _Jérusalem_ le soit aussi de l'_Aminta_, qui ait travaillé pour

ainsi dire en même temps à l'une et à l'autre, tant le genre, les

formes, le style de ces deux ouvrages se ressemblent peu.

Bien éloigné de l'empressement qu'on a aujourd'hui de se produire, et

content du succès de sa pastorale, il ne voulait pas la faire imprimer.

Quelques traits même où il faisait allusion à la cour de Ferrare, à des

circonstances de sa vie, et à des sentiments de son coeur, d'autres qu'il

avait lancés contre un de ses ennemis cachés[271] qu'il n'aurait pas

voulu blesser publiquement, lui faisaient une loi de cette réserve. Mais

on trouva le moyen d'avoir des copies de sa pièce; il en tomba une entre

les mains d'Alde le jeune, qui l'imprima, pour la première fois à

Venise, huit ans après qu'elle eut été représentée[272]. Ce fut

seulement alors que l'applaudissement qu'elle avait eu à Ferrare devint

universel en Italie. Les éditions se multiplièrent; les imitations

furent si nombreuses, qu'on ne vit plus de toutes parts que pastorales

dramatiques. Mais parmi cette foule d'imitateurs, le _Guarini_ dans son

_Pastor Fido_, et au commencement de l'autre siècle, _Bonarelli_ dans sa

_Filli di Sciro_, approchèrent seuls, quoique à une grande distance, de

leur inimitable modèle. Bientôt l'_Aminta_ fut traduit en français, en

espagnol, ensuite en anglais, en allemand, en flamand, même en illyrien,

en un mot, dans toutes les langues, et toujours avec le même succès. On

peut donc dire que ce petit ouvrage n'a pas moins contribué que son

grand poëme à la célébrité du Tasse, et que quand même l'auteur de

l'_Aminta_ ne l'eût pas été de la _Jérusalem délivrée_, son nom n'en

serait pas moins immortel.

[Note 271: On a cru presque généralement qu'il avait désigné

_Speron Speroni_ sous le nom de l'envieux Mopsus; Ménage croit

plutôt que c'est _Francesco Patrici_, et en donne de fort bonnes

raisons, _Osservazioni sopra l'Aminta_, Venezia, 1736, p. 202.]

[Note 272: Vinegia, 1581, in-8º.]

La princesse d'Urbin, Lucrèce d'Este, n'avait pu assister aux

représentations de cette pièce qui faisait tant de bruit. Elle voulut la

connaître, et pria son frère Alphonse de lui envoyer l'auteur à Pesaro.

Le Tasse fut charmé de revoir cette ville où il avait passé quelque

temps dans son enfance, et plus encore de se rendre agréable à une

princesse à qui il devait en grande partie sa position à la cour de

Ferrare. Il se rendit à Pesaro, et reçut l'accueil le plus flatteur du

vieux duc _Guidubaldo_, ancien protecteur de son père, des princes ses

fils, et surtout de Lucrèce sa belle-fille. Il lut au milieu de cercles

composés de ce qu'il y avait de plus distingué dans cette cour, et son

_Aminta_ et plusieurs chants de son _Goffredo_, qui excitèrent le plus

grand enthousiasme. L'été avançait: Lucrèce s'en alla passer le reste

avec son mari dans une campagne délicieuse[273]; le jeune prince s'y

livrait à deux exercices qu'il aimait passionnément, à nager dans de

belles pièces d'eau et à chasser dans de grandes forêts: sa femme qui

n'aimait ni la natation, ni la chasse, voulut que le Tasse fût du

voyage. Il passa plusieurs mois auprès d'elle dans cette agréable

solitude, composant tous les jours des vers, tantôt pour ajouter à son

poëme, tantôt à la louange de Lucrèce, qui prenait grand plaisir à les

entendre. Elle avait bien ses trente-neuf ans; c'en était dix de plus

que le Tasse; mais peut-être que cette disproportion de l'âge fut une

compensation de celle du rang: quoi qu'il en soit, la bonne princesse et

le jeune poëte ne se quittaient presque plus, et les auteurs qui nient

l'amour du Tasse pour Léonore, prétendent qu'au moins jusqu'à ce jour il

paraît avoir eu plus de penchant pour Lucrèce: _Serassi_ le dit

positivement[274]. Entre les sonnets qu'il cite, et qui paraissent le

prouver, il en est surtout deux, l'un sur la belle main, l'autre sur le

sein de la princesse[275], qui sont en effet d'une galanterie que le

Tasse ne se serait pas permise avec Léonore. Il y en a un autre[276],

l'un des plus beaux qu'il ait faits, dans lequel il met autant de poésie

que d'adresse à vanter la maturité de l'âge où celle à qui il parle

était parvenue, en lui rappelant, sans les lui faire regretter, ces

fleurs du printemps qu'elle n'avait plus; mais quoi qu'en dise

_Serassi_, c'est, nous le verrons bientôt, à Léonore et non à Lucrèce

que ce sonnet est adressé. Ce qui est certain, c'est que le Tasse fut

très-heureux dans cette _villegiatura_, partagé entre la poésie et

l'intime société d'une femme aimable. C'est là peut-être qu'il composa

les descriptions les plus charmantes de son poëme; c'est peut-être dans

les jardins de _Castel Durante_ qu'il décrivit les jardins enchantés

d'Armide.

[Note 273: A _Castel Durante_, 1573.]

[Note 274: _Vita del Tasso_, p. 180.]

[Note 275: _La man ch'avvolta in odorate spoglie_, etc.; et:

_Non son si vaghi i fiori onde natura_, etc.; t. II des OEuvres,

édit. de Flor., in-fol., p. 270 et 279.]

[Note 276: _Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa_, p. 291.]

Il revint à Ferrare chargé de présents, de bijoux, de chaînes d'or,

qu'il avait reçus du duc d'Urbin et de ses enfants. Il tenait surtout de

Lucrèce un rubis de la plus grande valeur. La fortune semblait lui

sourire; mais il touchait au moment d'éprouver ses premières rigueurs.

Peu de temps après son retour, et lorsqu'il avait repris la composition

de son poëme, le duc partit avec une suite nombreuse pour aller dans les

états de Venise au-devant de Henri III, qui passait du trône de Pologne

à celui de France. Il espérait attirer ce roi jusqu'à Ferrare; il y

réussit et le reçut magnifiquement. Il fallut que le Tasse oubliât son

talent de poëte pour son métier de gentilhomme, et qu'il accompagnât le

duc à Venise, d'où il revint à Ferrare, avec lui, ou plutôt en même

temps que lui, confondu dans le brillant cortège qui suivait le

souverain de Ferrare et le monarque français. L'agitation de ce voyage

et le tourbillon de ces fêtes royales, dans la saison des plus fortes

chaleurs[277], furent suivies d'une fièvre quarte qui le tint pendant

l'automne et pendant tout l'hiver dans un état continuel de souffrance

et de langueur. Toute application lui fut interdite jusqu'au printemps.

Ce fut dans sa convalescence et dans cette belle saison[278], qu'il

termina enfin ce poëme, fruit de tant de travaux et source de tant

d'infortunes.

[Note 277: Juillet 1574.]

[Note 278: Avril 1575.]

Avant de le publier, il voulut le soumettre au jugement de ses amis les

plus éclairés et les plus intimes. Il en fit passer une copie à Scipion

de Gonzague, qui était alors à Rome, en le priant de le revoir lui-même

avec le plus grand soin, et de le faire examiner par tout ce qu'il

pourrait réunir d'hommes d'un goût sûr et exercé. Scipion suivit les

intentions du Tasse avec le zèle de l'amitié. Il fut secondé par de

savants littérateurs qui mirent à cet examen toute leur application et

tous leurs soins[279]. Mais qu'en résulta-t-il? Presque tous furent

d'avis différents sur le sujet, le plan, les épisodes, le style. Ce qui

paraissait défaut aux uns était beauté pour les autres. Le Tasse, avec

une patience et une docilité infatigables, recevait tous les conseils,

les suivait, ou donnait, dans des lettres raisonnées, ses motifs pour ne

les pas suivre. Outre ceux qu'il recevait de Rome, il en demandait

encore à ses amis de Ferrare: il en alla même demander à Padoue[280], et

revint avec de nouveaux sujets d'incertitudes, de corrections et de

travaux.

[Note 279: Les principaux furent, 1º. _Pier Angelio Bargeo_ ou

_da Barga_, élégant poëte latin, auteur d'un bon poëme sur la

chasse (_Cynegeticon_, lib. VI), et d'un autre poëme sur le même

sujet que celui du Tasse, intitulé _Syrias_, qu'il avait commencé

plusieurs années auparavant, et que la _Jérusalem délivrée_ aurait

dû lui ôter le courage d'achever; 2º. _Flaminio de' Nobili_,

théologien, philosophe, grand helléniste et savant littérateur;

3º. _Silvio Antoniano_, professeur d'éloquence dans le collège

romain, et bon écrivain en vers et en prose; et enfin _Sperone

Speroni_, trop connu pour qu'il soit besoin de rien ajouter à son

nom. Voyez les _Lettere poetiche_ du Tasse, _Opere_, t. V, édit.

de Florence, in-fol.]

[Note 280: Il y eut pour hôte et pour conseil _Gio. Vincenzo

Pinelli_, riche et savant, possesseur d'une belle bibliothèque; il

consulta aussi _Piccolomini_, qui avait été son maître, _Domenico

Veniero_, _Celio Magno_, etc.]

Le mouvement que cette sorte d'occupation donne à l'esprit est tout

différent de celui qu'il éprouve dans le feu de la composition. En

composant, la préoccupation est profonde, constante, et s'exerce

long-temps sur le même objet: en corrigeant, elle se porte rapidement

sur de petits détails, sur des objets indépendants les uns des autres

qui ébranlent presque à la fois l'imagination, et appellent souvent

l'attention en sens contraire. Il résulte du premier travail un état

contemplatif, et pour ainsi dire extatique, dans lequel, tout entier

aux objets qu'il invente et aux sentiments qu'il exprime, le poëte est

étranger et presque inaccessible à tout ce qui est extérieur; il résulte

du second une espèce d'émotion fébrile, qui ouvre facilement l'esprit à

ce que l'on voit ou entend, même à ce que l'on croit voir ou entendre, à

toutes les impressions fâcheuses, aux inquiétudes, aux soupçons; surtout

lorsqu'on se trouve comme assailli par des conseils contradictoires,

forcé de choisir à la hâte, et d'autant plus incertain dans son choix

que l'on est plus modeste, et qu'on abonde moins dans son sens. C'est

précisément la position où se trouva le Tasse. Il avait à la cour des

ennemis; il le savait depuis long-temps, et ne commença qu'en ce moment

à les craindre. Quelques-unes des lettres qu'il écrivait à Rome et des

réponses qu'il en recevait, éprouvèrent des retards, elles avaient

toutes pour objet les corrections de son poëme; il imagina que ses

ennemis les interceptaient pour découvrir les objections qui lui étaient

faites et en profiter contre lui, quand il aurait publié son ouvrage.

Il eut une maladie courte, mais dangereuse, une fièvre ardente avec des

étourdissements et des vertiges; il fut guéri dans peu de jours[281], et

se remit au travail avec la même ardeur.

[Note 281: Juillet 1575.]

Les traitements qu'il recevait de la part du duc devaient lui

tranquilliser l'esprit. Alphonse redoublait d'attentions et d'égards,

voulait sans cesse l'entendre réciter ses vers, et le conduisait avec

lui dans les voyages de plaisir qu'il faisait à _Belriguardo_, lieu de

délices, où il se retirait souvent pendant les chaleurs de l'été.

Lucrèce d'Este, devenue duchesse d'Urbin par la mort de son beau-père,

se sépara de son mari, trop jeune pour elle, à qui elle n'avait point

donné, et ne pouvait plus donner d'enfants, et vint à Ferrare, avec un

traitement ou une pension convenable, retrouver son frère Alphonse, dont

elle était tendrement aimée. Son arrivée ajoutait encore aux agréments

dont le Tasse jouissait dans cette cour et aux moyens de s'y maintenir

en crédit. La duchesse ne pouvait plus se passer de lui; elle eut une

indisposition, pendant laquelle il eut seul accès auprès d'elle, et il

l'eut à toute heure et tous les jours. Alphonse était obligé de faire

sans lui ses voyages de _Belriguardo_. Lucrèce prenait les eaux et avait

besoin de distractions; elle gardait le Tasse: il lui lisait son poëme

et passait chaque jour avec elle plusieurs heures secrètement[282].

Cependant son esprit frappé se tournait toujours vers Rome. Il voulait

qu'on y recommençât en entier l'examen de son poëme: il voulut enfin y

aller lui-même, et malgré ce que fit encore la duchesse pour le

détourner de ce voyage, malgré le conseil qu'elle lui donna de ne

quitter Ferrare que pour l'accompagner à Pesaro[283], il n'eut de repos

que lorsqu'il eut obtenu du duc Alphonse la permission de partir pour

Rome.

[Note 282: C'est ce qu'il dit lui-même dans une de ses lettres

à Scipion de Gonzague: _Leggole il mio libro e sono ogni giorno

con lei molte ore_ IN SECRETIS (_Lettere poetiche XXIII_, Opere,

t. V, édit. de Florence, in-fol.)]

[Note 283: _Ibidem_.]

Il y fut reçu par son cher Scipion de Gonzague[284], qui avait beaucoup

contribué à lui inspirer le désir de ce voyage. Scipion le présenta

aussitôt au cardinal Ferdinand de Médicis, frère du grand-duc de

Toscane, et qui lui succéda peu de temps après. Ferdinand, instruit des

sujets du mécontentement que le Tasse commençait à avoir à Ferrare, lui

fit entendre que si jamais il quittait la maison d'Este, il le recevrait

avec le plus grand plaisir dans la sienne, ou le ferait aisément entrer

chez le grand-duc, son frère. Le Tasse avait déjà eu la pensée de se

retirer du service du duc Alphonse et de se fixer à Rome, soit, s'il le

pouvait, dans une entière indépendance, soit en entrant dans quelque

maison puissante où il ne fût pas aussi exposé à la malveillance et aux

intrigues qu'il l'était à Ferrare; mais il ne voulait prendre ce parti

qu'après s'être acquitté de ce qu'il devait à la maison d'Este, par la

publication du monument qu'il élevait à sa gloire, et il ne donna pour

lors aucune suite à ces offres du cardinal de Médicis. Il fut aussi

introduit chez les deux cardinaux et chez le général de l'Église

_Boncompagno_, neveux du pape Grégoire XIII, et reçut d'eux le meilleur

accueil. Mais après un mois de séjour à Rome auprès de son ami, après

avoir conféré tous les jours avec lui et l'espèce de conseil que Scipion

avait établi pour l'examen définitif de son poëme, il ne songea plus

qu'à retourner à Ferrare.

[Note 284: Novembre 1575.]

Tout en s'occupant des amours d'Herminie et de Tancrède, d'Armide et de

Renaud, il n'avait pas oublié que le jubilé, alors ouvert à Rome, était

un des motifs dont il s'était servi pour obtenir du duc Alphonse un

congé. Il avait scrupuleusement rempli tous les devoirs de piété

prescrits pour en gagner les indulgences. «Pendant le jour, dit

naïvement _Serassi_, il visitait avec la plus grande dévotion les

églises; le soir il allait chez le _Sperone_ ou chez d'autres amis[285],

les consulter sur quelques particularités de son poëme[286].» Le Tasse

avait reçu chez les jésuites de Naples une éducation très-religieuse.

Les passions de sa jeunesse n'avaient rien diminué de sa piété. Elle

reçut à ce qu'il paraît, dans cette circonstance, un nouveau degré de

ferveur: nous ne tarderons pas à en reconnaître les effets. Il n'y a

rien à dissimuler dans les affections d'une ame si élevée et si pure; et

nous verrons bientôt ce grand homme dans un état dont il est important

d'observer et de bien assigner toutes les causes.

[Note 285: _Flaminio de' Nobili_, l'_Angelio_, l'_Antoniano_,

etc.]

[Note 286: _Vita del Tasso_, p. 211.]

Le Tasse revint à Ferrare par Sienne et Florence: il devait cet hommage

à ces deux villes si célèbres dans l'histoire des lettres et des arts,

surtout à la dernière. Il forma dans l'une et dans l'autre de nouvelles

liaisons d'amitié, et se fit un grand nombre d'admirateurs, parmi les

gens de lettres qui y florissaient, par les lectures qu'il fit de

plusieurs chants de son poëme. Quelque temps après son retour[287], la

jeune et belle Léonore _Sanvitali_, nouvelle épouse du comte de

_Scandiano_,[288], vint à Ferrare avec la comtesse de _Sala_, sa

belle-mère[289]. Ces deux dames étaient aussi célèbres par les qualités

de l'esprit et l'amour de la poésie et des lettres que par leur beauté.

Elles soutinrent dans cette cour la réputation qui les y avait

précédées. Elles parurent avec un grand éclat dans les bals et les fêtes

de l'hiver. Le Tasse s'ouvrit un accès auprès d'elles par les vers qu'il

leur adressa. Bientôt il devint un des courtisans les plus assidus de la

comtesse de _Scandiano_, et c'est la seconde des trois Léonores dont on

prétend qu'il fut amoureux[290].

[Note 287: Janvier 1576.]

[Note 288: De _Giulio Tiene conte di Scandiano_.]

[Note 289: _Barbara Sanseverina_.]

[Note 290: La troisième n'exista jamais, selon _Serassi_, que

dans l'imagination du _Manso_. Il est faux, dit-il, qu'une des

suivantes de la princesse Léonore, que le Tasse loua quelquefois

dans ses vers, s'appelât elle-même Léonore; c'était Laure qu'elle

se nommait; et l'autre suivante, pour qui il fit dans la suite la

charmante _canzone_, _O con le grazie eletta e con gli amori_,

était, selon le même _Serassi_, attachée à la comtesse de

_Scandiano_, et non à la princesse, et son nom n'était pas

Léonore, mais _Olimpia_. (_Vita del Tasso_, p. 117, note 5.)]

Il ne passait cependant pas un jour sans s'occuper de son poëme. Il se

préparait à l'aller faire imprimer à Venise quand la peste se déclara

dans cette ville, et le força encore de différer. Il recevait par son

ami Scipion de Gonzague les propositions les plus avantageuses et les

plus pressantes de la maison de Médicis. Il était combattu d'un côté par

son attachement pour le duc Alphonse, pour ses soeurs, peut-être pour la

jeune comtesse de _Scandiano_, de l'autre par le désir d'une vie plus

indépendante et plus tranquille qu'on lui faisait espérer en Toscane.

Dans ces entrefaites, Jean-Baptiste _Pigna_, historiographe de la maison

d'Este, vint à mourir. Le Tasse, au milieu de ses continuelles

alternatives, demanda cette place et l'obtint[291]; il se trouva donc

plus étroitement enchaîné que jamais, et ne tarda pas à s'en repentir.

[Note 291: 1567. On voit, par quelques-unes de ses lettres

qu'il aurait voulu être refusé, et prendre de-là un prétexte pour

quitter le duc de Ferrare et passer au service de la maison de

Médicis.]

Ses ennemis redoublaient d'activité à mesure qu'il croissait en

réputation et qu'il semblait croître en faveur. Il les avait soupçonnes

d'intercepter ses lettres; il eut bientôt la preuve d'un trait non moins

vil et non moins perfide. Pendant un voyage qu'il fit à Modène, il avait

laissé à l'un des officiers du duc, qui feignait d'être de ses amis, la

clef de toutes les pièces de son appartement, à l'exception de la

chambre où il tenait ses livres et ses papiers les plus secrets; il

reconnut à son retour qu'on avait aussi ouvert cette chambre, fouillé et

examiné tous ses papiers[292]. Ce trait et d'autres semblables, indices

affligeants d'une intrigue ourdie contre lui par quelques ennemis

secrets[293], lui inspiraient une tristesse qu'il s'efforçait en vain de

dissimuler.

[Note 292: Lettre du Tasse, citée par _Serassi_, p. 230.]

[Note 293: Voyez _Serassi_, _loc. cit._]

Pour l'en distraire, la princesse Léonore l'emmena avec elle dans une

belle maison de campagne[294], sur les bords du Pô, à dix-huit milles de

Ferrare. Le voyage ne fut que de onze jours; mais ces jours de bonheur

et de calme dissipèrent en effet sa mélancolie; et il reprit avec ardeur

à son retour quelques corrections qui lui restaient encore à faire; il

en fit surtout de très-importantes au charmant épisode d'Herminie, qui

reçut alors ce haut degré de perfection qu'on y admire.

[Note 294: _Consandoli_.]

En quittant une Léonore, il recommença ses assiduités auprès de l'autre.

La comtesse de _Scandiano_, que l'on dit avoir été aussi sage que belle,

ne put cependant être insensible aux tendres soins et aux beaux vers que

lui consacrait le Tasse. Elle lui accorda des préférences qui irritèrent

de plus en plus l'envie. L'un de ces envieux, d'abord secrets et qui ne

pouvaient plus se contraindre, était le célèbre Baptiste _Guarini_. Il

avait été l'un des plus intimes amis du Tasse; mais à la rivalité

poétique, dans laquelle, malgré son talent, il n'était pas heureux, se

joignit encore la rivalité d'amour, où il ne le fut guère davantage. Il

ne put supporter la faveur où était le Tasse, non-seulement auprès des

deux princesses, mais auprès de cette belle étrangère. Des sonnets

piquants furent lancés de part et d'autre. Si cette jalousie fut cause,

comme elle le fut réellement, que le _Guarini_ composa quelque temps

après son _Pastor fido_, c'est toujours un bon effet d'une méchante

cause; et ce n'est pas la seule fois qu'il en est arrivé ainsi dans la

carrière des arts.

C'est vers le même temps que le Tasse eut cette aventure qui a fait tant

d'honneur à son courage. Le _Manso_ et _Serassi_ la racontent avec

quelques différences qu'il est bon de remarquer. Le premier dit que le

Tasse avait confié tous ses secrets, même celui de ses amours, à un

homme qu'il croyait son ami; que ce faux ami eut un jour, ou

l'indiscrétion, ou la malignité de redire une des particularités les

plus secrètes, et que le Tasse l'ayant appris, courut à lui dans une des

salles du palais ducal et lui donna un soufflet. N'osant tirer l'épée

dans ce lieu même, l'offensé sortit et envoya au Tasse un défi qu'il

accepta. Il se rendit sur-le-champ au lieu indiqué, et le duel était

commencé quand trois frères de son ennemi fondirent sur lui tous à la

fois.

_Serassi_ traite ce récit de romanesque; selon lui, le Tasse avait des

preuves d'une trahison qu'un homme, qui se disait son ami, lui avait

faite sur une matière très-délicate (cela ne dit point du tout que ce ne

fut pas en matière d'amour). Il le rencontra dans la cour du palais, et

voulut s'expliquer avec lui. Le faux ami, au lieu de s'excuser, répondit

avec impertinence, et alla même jusqu'à donner un démenti. Le Tasse, qui

connaissait très-bien les lois de la chevalerie, répliqua au démenti

par un soufflet au travers du visage. Le souffleté, lâche comme le sont

presque toujours les insolents, se retira sans dire un mot; mais

quelques jours après, étant accompagné de ses deux frères, il vit le

Tasse passer sur la place publique. Ils s'élancèrent tous à la fois et

coururent pour le frapper par derrière. Le Tasse possédait la science

des armes comme la bravoure d'un chevalier: il se détourne, tire son

épée et met en fuite ses trois assassins. Ils s'enfuirent même de

Ferrare, et se réfugièrent l'un à Florence, les autres en différents

lieux.

Il n'est pas vrai, comme le veut le _Manso_, que deux d'entre eux furent

blessés; ils n'en donnèrent pas le temps au Tasse. Il ne l'est pas non

plus que le duc le fit alors arrêter, sous prétexte de le mettre à

l'abri d'un nouvel attentat contre sa vie, et que ce fut cette injuste

arrestation qui excita dans l'esprit du poëte le désordre qui s'y

manifesta peu de temps après. Les torts d'Alphonse avec le Tasse ne

furent que trop réels; mais il ne faut ni les accroître, ni anticiper

l'époque. Il faut même ajouter que le redoublement d'attentions et

d'égards du prince pour le Tasse en cette circonstance est prouvé par

les lettres du Tasse lui-même[295], et que, par une conséquence

nécessaire, si l'indiscrétion du faux ami était en effet relative à des

intérêts d'amour, elle n'avait du moins compromis ni Léonore, soeur du

duc, ni personne de sa famille.

[Note 295: On en trouve surtout une, t. V des OEuvres, édit. de

Florence, in-fol., p. 258.]

Cette affaire fit beaucoup de bruit à Ferrare, beaucoup d'honneur au

Tasse, et il n'y a aucune raison de ne pas croire que les bons

Ferrarois, qui imaginaient sans doute qu'un gentilhomme qui lit, écrit

et fait des vers, n'est pas aussi brave qu'un gentilhomme ignorant qui

ne sait écrire, ni en vers, ni en prose, aient fait sur cette aventure

deux mauvais vers en l'honneur du Tasse et les aient chantés par la

ville:

_Colla penna e colla spada

Nessun val quanto Torquato._

Avec la plume et l'épée,

Le Tasse n'a point d'égal.

Assurément cela n'est pas bon, mais bien d'autres vaudevilles ne valent

pas mieux, et celui-ci est une preuve de plus d'un fait qu'il est bon de

constater.

Le Tasse ne parut pas très-ému de cette affaire; il ne demanda au duc

que les satisfactions qui lui étaient dues, et ne parla de son assassin

dans ses lettres que comme d'un lâche et d'un infâme[296]. Un autre

objet l'affecta beaucoup davantage. Il reçut des avis certains que l'on

imprimait son poëme dans une ville d'Italie. On ne peut imaginer les

craintes et l'égarement qui s'emparèrent de son esprit à cette nouvelle.

Non-seulement son poëme n'était pas encore au point de perfection qu'il

eût désiré, mais il se voyait par-là menacé de perdre tous les avantages

qu'il s'était raisonnablement promis de cette publication si long-temps

attendue: il voyait s'évanouir tout l'espoir de son indépendance. Il

implora la seule puissance qui pût le sauver d'un tel malheur, et le duc

écrivit avec beaucoup d'intérêt au duc de Parme, à plusieurs autres

princes, à la république de Gênes, et même au pape[297], pour les prier

de défendre et d'empêcher, dans l'étendue de leurs états, l'impression

furtive de la _Jérusalem délivrée_.

[Note 296: Voyez sa lettre du 10 octobre, citée d'après un

manuscrit, par _Serassi_, p. 236.]

[Note 297: Décembre 1576.]

La mélancolie du Tasse et l'incertitude de son esprit augmentèrent

considérablement: d'autres sujets d'inquiétudes, s'y mêlèrent encore; un

voyage qu'il fit à Modène[298] chez le comte _Ferrante Tassone_, l'un de

ses meilleurs amis, qui employa tout ce qu'il put imaginer d'amusements

pour le distraire de ses chagrins, n'y apporta que peu d'adoucissements.

Une lettre venue de Rome lui fit craindre le refroidissement de son

autre excellent ami, Scipion de Gonzague. En ce moment où ses ennemis

l'accusaient de vouloir éclipser la gloire de l'Arioste, _Orazio

Ariosto_, neveu de ce poëte, écrivit en faveur du Tasse des stances qui

lui parurent à lui-même passer les bornes de la louange, et il craignit

que ce ne fût un piège tendu à son amour-propre pour le perdre plus

sûrement[299]. On corrompit ses domestiques, ou l'on sut lui persuader

qu'ils étaient corrompus. Enfin, il vint à s'imaginer que ses

persécuteurs non-seulement l'avaient accusé d'infidélité auprès de son

prince, mais avaient même dénoncé sa croyance au tribunal du

Saint-Office.

[Note 298: Janvier 1577.]

[Note 299: J'aurai bientôt occasion de parler de la lettre

aussi modeste qu'éloquente qu'il écrivit à ce jeune homme, qui

l'avait loué de très-bonne foi.]

Ici je dois traduire littéralement _Serassi_, l'historien de sa vie; je

ne dois altérer aucun des traits qu'il a tracés avec une simplicité qui

garantit sa bonne foi. «Véritablement, dit-il[300], le Tasse, comme il

l'a lui-même avoué depuis, habitué à méditer avec toute la finesse de

son esprit sur les systèmes des anciens philosophes, crut avoir éprouvé

quelque doute sur le mystère de l'incarnation du fils de Dieu; il lui

semblait encore que, dans ces sortes de méditations, il avait été

incertain de savoir si Dieu avait tiré le monde du néant, ou si le

monde dépendait seulement de lui de toute éternité, et enfin s'il avait

doué ou non l'homme d'une âme immortelle. Il ne s'était, il est vrai,

jamais assez livré à ces doutes, pour y donner tout-à-fait son

consentement; cependant la crainte d'avoir failli l'avait mis, dès

l'origine, dans une telle agitation qu'il était allé à Bologne[301] se

présenter à l'inquisiteur. Il en était revenu très-satisfait, et muni de

plusieurs instructions pour s'affermir de plus en plus dans sa croyance.

Maintenant que sa tête était ainsi agitée, il craignit d'avoir laissé

échapper des paroles qui pussent inspirer quelques doutes sur sa foi; et

cela en parlant à des personnes qui lui avaient depuis peu donné des

preuves d'inimitié.

[Note 300: p. 245.]

[Note 301: En 1575.]

Il ne douta point qu'elles n'en fissent un chef d'accusation contre lui

pour achever sa perte. Il joignit encore à toutes ses terreurs, la

crainte d'être empoisonné ou assassiné. Son imagination s'échauffa au

point qu'il n'avait plus de repos, qu'il ne parlait plus d'autre chose,

qu'il n'y avait plus moyen de le persuader ni de l'apaiser. Le duc,

madame Léonore, et particulièrement la duchesse d'Urbin, firent tout

leur possible pour le rassurer, pour lui ôter de l'imagination ces

vaines craintes; ils n'y purent parvenir.»

Un soir[302], dans les appartements de la duchesse d'Urbin, il tira son

couteau pour en frapper un de ses domestiques, sur lequel il avait conçu

des soupçons; le duc donna aussitôt ordre de l'arrêter et de le

renfermer dans de petites chambres qui bordaient la cour du palais.

C'était, dit-on, pour éviter de plus grands malheurs, et pour l'engager

à se laisser soigner, plutôt que pour le punir. Cela peut être; mais il

y avait sûrement des moyens plus doux d'obtenir les mêmes effets. Cette

détention acheva de consterner le malheureux Tasse. Il écrivit, pour en

sortir, les lettres les plus suppliantes: enfin le duc se laissa fléchir

et le fit reconduire dans son appartement. Il exigea seulement qu'il se

fit traiter par les médecins les plus habiles. Le traitement parut

réussir; le duc, pour lui faire oublier sans doute sa première rigueur,

le conduisit avec lui à _Belriguardo_ dans un voyage de plaisir, et

n'oublia rien pour le consoler, le distraire et le réjouir. Mais il

connaissait si bien quelle était la blessure la plus dangereuse de cet

esprit malade, qu'il voulut, dit positivement _Serassi_, «que le Tasse,

avant de partir pour _Belriguardo_, se présentât au Saint-Office à

Ferrare, et y fût attentivement examiné sur les points qui pouvaient lui

causer de l'inquiétude. Le père inquisiteur, qui s'aperçut aisément que

tous ces doutes n'étaient que l'effet d'une imagination exaltée, le

traita avec douceur, lui certifia, le plus affirmativement du monde,

qu'il était très-bon catholique, et le déclara libre et absous de toute

accusation quelconque. D'un autre côté, le duc lui donna les plus fermes

assurances qu'il n'avait aucun sujet d'être mécontent de lui, aucun

soupçon de sa fidélité, et que s'il avait fait quelques fautes contre

son service, il les lui pardonnait de tout son coeur.

[Note 302: Le 17 juin 1577.]

Cependant, malgré toutes ces assurances, et au milieu même des

amusements de _Belriguardo_, le Tasse se mit à argumenter, et à

sophistiquer de la manière la plus étrange sur la décision de

l'inquisiteur, soutenant qu'elle ne devait point être valide, que par

conséquent il n'était pas bien absous, parce qu'on n'avait point observé

les formes ordinaires et prescrites. Il imagina aussi que le duc

Alphonse était plus prévenu contre lui qu'il ne voulait le paraître; et

sur ces fantaisies, mais principalement sur la première, il allait

raisonnant de façon que c'était une pitié de l'entendre. Le duc se

détermina donc à le renvoyer à Ferrare, et le Tasse ayant montré le

désir d'être conduit chez les moines de St.-François, Alphonse l'y fit

transporter et le fit recommander par un de ses secrétaires aux

attentions et aux bons traitements de ces religieux. Son premier soin,

en arrivant dans leur maison, fut de rédiger une supplique pour les

cardinaux composant le tribunal suprême de l'Inquisition à Rome, dans

laquelle il exposait ses craintes sur l'invalidité de la décision de

Ferrare, et demandait la permission de se rendre à Rome pour mettre

enfin en sûreté son honneur et son repos. Il écrivit dans le même sens à

Scipion de Gonzague. Malgré tous les soins qu'il prit pour faire

parvenir ces lettres, elles furent interceptées, et cette fois c'est un

service qu'on lui rendit.

Cependant il commença de se laisser traiter, mais à contre coeur,

imaginant d'un côté qu'il n'en avait pas grand besoin, craignant de

l'autre qu'on ne mêlât du poison dans ses remèdes. L'objet principal de

ses inquiétudes était toujours la crainte de n'être pas définitivement

acquitté par l'Inquisition; la décision de Ferrare lui paraissait

insuffisante; on la lui avait donnée, croyait-il, de cette manière pour

qu'il ne pût jamais connaître ses accusateurs. Il ne cessait d'écrire au

duc Alphonse, sur cet objet, ou de lui envoyer des messages, qui lui

devinrent importuns. Il reconnaissait dans une de ses lettres qu'il

avait soupçonné le prince, qu'il avait parlé hautement de ses soupçons,

et que c'était une folie qui exigeait un traitement; mais sur tout le

reste, il attestait les entrailles de J.-C. qu'il était moins fou que S.

A. n'était trompée. Le duc offensé de ces expressions, et de quelques

autres qu'il trouva trop familières, non-seulement cessa de répondre à

ses demandes, mais lui défendit rigoureusement d'écrire, et à lui, et à

la duchesse d'Urbin. Cette défense redoubla dans l'esprit du Tasse

l'agitation, les soupçons et les frayeurs. Enfin, il saisit un moment où

on l'avait laissé seul; il sortit du couvent, et bientôt après de

Ferrare[303]. Il partit de cette ville où son nom était en si grand

honneur, de cette cour où ses talents avaient excité tant d'admiration,

où il avait même inspiré des sentiments plus tendres, où sa faveur avait

fait tant d'envieux: il partit de nuit, sans argent, sans guide, presque

sans vêtements, mais surtout sans ses papiers, sans la plus imparfaite

copie de son poëme, ni de son _Aminta_, ni de ses autres productions;

content d'avoir sauvé sa vie des périls dont il se croyait environné.

[Note 303: Vers le 20 juillet 1577.]

Histoire littéraire d'Italie (5/9) · 第 10 / 22 题