_Fin de l'épopée romanesque; Notice sur la vie de Bernardo Tasso;
Analyse de son poëme d'Amadis; dernières observations sur ce genre de
poésie._
Il me reste à parler d'un poëme plus intéressant, dont l'auteur, soit
qu'on le considère comme homme, ou comme poëte, joue un rôle important
dans la littérature italienne; c'est l'_Amadis_ de _Bernardo Tasso_,
père du Tasse. Ce fut sans doute un grand bonheur pour Bernardo que
d'avoir produit et élevé dans son sein l'auteur de la _Jérusalem
délivrée_; mais son renom poétique en a souffert. La gloire du fils a
éclipsé celle du père, et si _Bernardo_ n'eût pas eu de fils, c'est lui
qui, dans la postérité, se serait appelé le Tasse. Je le nommerai le
plus souvent ainsi dans cette notice, où ce nom ne peut faire équivoque,
quoiqu'il désigne communément l'auteur de la _Jérusalem_, et non pas
celui d'_Amadis_.
_Bernardo Tasso_[70] naquit à Bergame, le 11 novembre 1493, de Gabriel
_Tasso_ et de Catherine _de' Tassi_ tous les deux issus de deux branches
de cette noble et ancienne famille[71]. Les dispositions qu'il annonça
dès sa première enfance engagèrent son père à ne rien négliger pour son
instruction. Il lui donna pour maître Jean-Baptiste _Pio_, de Bologne,
grammairien célèbre, qui enseignait alors publiquement à Bergame les
lettres latines. Mais cette première éducation fut interrompue par la
mort prématurée du père et de la mère, qui laissèrent à leur fils des
affaires embarrassées, très-peu de fortune, et deux jeunes soeurs à
pourvoir. Heureusement le chevalier _Domenico Tasso_, leur oncle[72], se
chargea des deux orphelines, maria l'une avantageusement et plaça
l'autre dans un couvent où elle fit ses voeux; l'évêque de Recanati[73],
frère du chevalier Dominique, prit soin du jeune _Tasso_, et l'entretint
à ses frais dans un collége, où il continua ses études. Il fit de grands
progrès dans le latin et dans le grec, et commença bientôt à cultiver
avec un égal succès la poésie et l'éloquence italiennes. Il composa des
pièces de vers où l'on distinguait déjà cette douceur de style et cette
fécondité de sentiments et de pensées qui lui est propre. Sa réputation
naissante s'étendit dans toute l'Italie, et lui procura des amis,
non-seulement parmi les gens de lettres, mais parmi les grands et les
princes.
[Note 70: Cette Notice est tirée principalement de la Vie de
_Bernardo Tasso_, que l'abbé _Serassi_ a mise au-devant de ses
_Rime_, dans l'édition de Bergame, 1749, 2 vol. in-16, et du
premier livre de la Vie de _Torquato Tasso_, par le même auteur,
où il a rectifié quelques faits qui manquaient d'exactitude dans
la première.]
[Note 71: On a débité des fables sur la famille des _Tassi_.
On l'a fait descendre, par exemple, des de la Tour, ou des
_Torriani_, anciens seigneurs de Milan; le marquis _Manso_
lui-même, dans sa Vie du Tasse, a adopté cette erreur. _Serassi_,
mieux instruit par un arbre généalogique très-exact, a rétabli la
vérité. _Omodeo Tasso_, première tige de cet arbre dressé dans le
dernier siècle, florissait dans le treizième (en 1290). Sa gloire
et la source de l'illustration de sa famille vient de ce qu'il
renouvela et perfectionna l'ancienne invention des postes réglées,
abolie et oubliée pendant les siècles de barbarie. C'est ce qui,
dans la suite, en fit obtenir à ses descendants l'intendance
générale en Italie, en Allemagne, en Espagne et en Flandre. Cette
place devint titulaire et héréditaire dans la famille sous
Charles-Quint; et c'est d'un _Lionardo Tasso_ de Bergame,
petit-neveu de celui qui avait obtenu ce grand généralat des
postes de l'empire, qu'est sortie la maison souveraine des
_Taxis_. _Lionardo_ avait deux frères; ils formèrent trois
branches, qui s'illustrèrent, sous Philippe II, dans les
ambassades, les hauts emplois militaires, et les dignités
ecclésiastiques, en différentes parties de l'empire, tandis que la
première de toutes restait à Bergame, et y vivait avec splendeur.
_Agostino Tasso_, chef de cette branche, fut général des postes
pontificales sous les papes Alexandre VI et Jules II, et son
petit-fils Gabriel sous Léon X. Ce Gabriel, qui n'est point le
père de _Bernardo_, laissa deux fils, dont l'aîné, _Gian Jacopo
Tasso_, comte et chevalier, héritier des biens de sa famille, fit
bâtir à Bergame le palais qui existe encore et la magnifique
_Villa_ de _Zanga_, à quelques lieues de cette ville. Gabriel,
père de _Bernardo_, était fils d'un frère d'_Agostino_, général
des postes sous Alexandre VI. Cette branche était moins riche;
elle s'appauvrit encore, et _Bernardo_ se trouva dans sa jeunesse
entouré d'une famille noble et opulente, mais lui-même dans un
état voisin de la pauvreté.]
[Note 72: Fils d'_Agostino Tasso_, dont il est parlé dans la
note précédente.]
[Note 73: Monsignor _Luigi Tasso_.]
Il se retirait souvent, pour se livrer à la poésie, dans une campagne
délicieuse que l'évêque son oncle avait à un mille de Bergame. Un
nouveau malheur l'y attendait. L'évêque y était allé passer quelques
jours; deux scélérats, ses domestiques, l'assaillirent pendant la
nuit[74], l'égorgèrent, volèrent l'argent, l'argenterie, les objets
précieux qui étaient dans la maison, s'enfuirent, et laissèrent le Tasse
dans le désespoir de la perte d'un oncle qu'il aimait tendrement,
dépouillé de tous les avantages qu'il retirait et de tous ceux qu'il
espérait de ses bontés. Il avait alors vingt-sept ans; réduit à son
mince patrimoine, il se retira à Padoue, pour achever ses études, et
surtout pour s'instruire, dans la société d'un grand nombre de savants
qui y étaient alors réunis. La poésie n'était pas le seul objet de ses
travaux; il se livrait à des études plus graves, et principalement à
cette partie de la philosophie morale qui embrasse la politique et le
gouvernement des états, ayant le projet de chercher à être employé
honorablement dans les cours de quelques princes, pour y faire valoir
ses talents et tâcher de vaincre sa mauvaise fortune. Il chercha aussi
dans l'amour quelque distraction à ses peines. Il aima tendrement
Genèvre Malatesta, personne d'une haute naissance et d'une vertu égale à
sa beauté. Il la célébra dans ses vers, tantôt ouvertement, tantôt sous
le nom allégorique du genièvre, _Ginebro_. Lorsqu'elle épousa le
chevalier _degli Obizzi_, et qu'il eut ainsi perdu toute espérance, il
se plaignit de ce malheur dans un sonnet[75] si tendre, et qui eut un si
grand succès, qu'il n'y eut homme ni femme en Italie qui ne voulût le
savoir par coeur.
[Note 74: Septembre 1520.]
[Note 75: _Poichè la parte men perfetta e bella_, etc.]
Mais tout cela ne rendait pas meilleure la situation du jeune poëte.
Enfin, le comte _Guido Rangone_, général de l'Église, ami et protecteur
des lettres, le prit à son service. Ayant reconnu en lui beaucoup
d'esprit et de discernement, il l'employa dans les affaires les plus
importantes, le chargea de négociations délicates, à Rome, auprès du
pape Clément VII; en France, auprès du roi François Ier. Le Tasse, du
consentement du comte _Rangone_, et même pour ses intérêts, fut ensuite
attaché à Mme. Renée de France, duchesse de Ferrare; mais il ne resta
pas long-temps dans cette cour; il revint libre à Padoue, et de là se
rendit à Venise, où il passa quelque temps, partagé entre la société de
ses amis et la culture des lettres. Il y fit imprimer un recueil de ses
poésies; ce recueil se répandit rapidement en Italie, et assura au Tasse
une des premières places parmi les poëtes vivants; il parvint à la
connaissance de _Ferrante Sanseverino_, prince de Salerne, qui conçut
dès-lors une haute estime pour l'auteur, et désira se l'attacher. Il lui
fit écrire d'une manière si pressante que le Tasse ne crut pas devoir
refuser l'emploi de secrétaire du prince qui lui était offert. Il partit
aussitôt pour l'aller trouver à Salerne[76]. Il y reçut l'accueil le
plus flatteur, bientôt suivi de riches présents, et d'une forte pension
que le prince lui assura pour toute sa vie. Enchanté de sa nouvelle
condition, il forma dès-lors le dessein de se fixer dans cette cour, et
se partagea tout entier entre le soin de répondre à la confiance de
_Sanseverino_ par l'habileté avec laquelle il conduisait ses affaires,
par le talent particulier qu'il déployait dans sa correspondance, enfin
par le zèle et la loyauté qu'il mettait à le servir; et celui de lui
plaire et d'amuser la princesse Isabelle _Villamarina_, son épouse, par
des compositions poétiques, neuves, ingénieuses, et dont la lecture
était pour les deux époux le passe-temps le plus agréable.
[Note 76: Vers la fin de 1531.]
Il s'était tellement habitué à faire des vers parmi les embarras et le
mouvement des affaires, qu'il ne cessa point d'en produire même pendant
le siège de Tunis, où _Sanseverino_ fut employé par Charles-Quint, et où
il emmena le Tasse. _Bernardo_, aussi habile au métier des armes qu'à la
conduite des négociations, se distingua dans plusieurs actions pendant
le siège. Il en rapporta pour butin quelques antiquités précieuses, et
surtout un vase arabe d'un fort beau travail, destiné à mettre des
parfums; il en fit par la suite un encrier dont il se servit toute sa
vie. Après cette expédition, qui lui valut de nouvelles faveurs de son
prince[77], ayant été envoyé par lui en Espagne pour des affaires
importantes, il obtint, au retour, la permission d'aller passer quelque
temps à Venise. Ses affaires personnelles, le plaisir de revoir ses
amis, et l'impression d'un nouveau recueil de ses poésies l'y retinrent
pendant près d'une année[78]. C'est là ce que disent tous les historiens
de sa vie[79]; mais ils ne disent pas que la belle Tullie d'Aragon,
célèbre par ses talents poétiques et par la liberté de ses moeurs[80],
était alors à Venise, que _Bernardo_ en devint amoureux, qu'il s'en fit
aimer, qu'il la célébra dans ses vers, et que c'était là sans doute le
plus fort lien qui le retint dans cette ville, tandis que son devoir
l'appelait ailleurs. M. _Corniani_, en rétablissant ce fait[81], cite,
pour le prouver, un dialogue de _Speron Speroni_, ami du Tasse, que ses
autres historiens ne pouvaient pas ignorer. La chose y est si claire que
c'est l'amour mutuel du Tasse et de Tullie, la nécessité où elle est
d'aller rejoindre son prince et la douleur de cette séparation, qui font
le sujet du dialogue[82].
[Note 77: Deux nouvelles pensions, l'une de deux cents ducats,
l'autre de cent, sur les douanes de Sanseverino et de Salerne.]
[Note 78: 1537.]
[Note 79: Seghezzi, Tiraboschi et Serassi.]
[Note 80: Voyez ci-dessus, t. IV., pag. 583 et 584.]
[Note 81: _I secoli della Letteratura italiana_, t. V, p. 158
et 159.]
[Note 82: C'est le premier de la première partie, t. I des
OEuvres de _Speron Speroni_, Venise, 1740, in-4º. Tullie y dit à
_Bernardo: Del vostro amore son testimonio le vostre vaghe e
leggiadre rime onde al mio nome eterna fama acquistate._ Et pour
qu'on ne doute pas de la nature de ce sentiment, _Bernardo_ dit
dans un autre endroit, que la raison même lui persuade d'aimer
Tullie, en lui faisant trouver autant de plaisir à contempler ses
grandes qualités et ses talents, que ses sens lui en procurent
quand il jouit de sa beauté. _Ed ella_ (_la ragione_) _altrettanto
di diletto mi fa sentire in contemplando la virtù vostra, quanto i
sensi in godermi della vostra bellezza._ (_Ub. supr._, p. 6.) Si
le talent de Tullie lui donnait le titre de poëte, sa conduite lui
en méritait un autre. Ce même dialogue le prouve encore. _Niccolò
Grazia_, l'un des interlocuteurs, parle d'un discours de
_Brocardo_ à la louange des courtisanes, dans lequel il prétendait
prouver que leur état est celui pour lequel la femme a été
particulièrement créée. Tullie observe que c'était sans doute
l'amour que cet auteur avait pour quelque femme de cette espèce,
qui l'avait porté à soutenir une cause si déshonnête. _Grazia_
répond que _Brocardo_ n'a point considéré la courtisane comme un
être bas et vil, mais comme une chose essentiellement inconstante
et changeante, et que c'était pour cela même qu'il en faisait cas.
_Tale Saffo_, ajoute-t-il, _tale Corinna, tal fu colei onde
Socrate, sapientissimo e dottissimo uomo, di avere appreso che
cosa e quale si fusse amore si gloriava. Degnate adunque di esser
la quarta in tal numero e fra cotanto valore_, etc. Tullie ne dit
pas non, et continue de discourir paisiblement et ingénieusement
sur l'amour. (_Ibid._, p. 27.)]
Si cette passion ne l'empêcha point de se rendre enfin à son devoir,
elle ne le détourna pas non plus de former un établissement honorable et
solide. Après son retour à Salerne, _Sanseverino_ et Isabelle,
satisfaits de plus en plus de son commerce et de ses services, le
marièrent avantageusement. Il épousa _Porzia de' Rossi_ qui joignait à
la beauté, aux talents et au mérite, de la naissance et de la
fortune[83]. Il eut la permission de se retirer avec elle à _Sorrento_,
petite ville dont la position est délicieuse, et de s'y fixer, en
gardant le titre de secrétaire du prince, qui, à l'occasion de son
mariage, augmenta encore de cinq à six cents ducats son revenu. Alors le
Tasse se trouva dans un état véritablement heureux. Il profita du loisir
honorable dont il jouissait pour commencer son poëme d'_Amadis_, que le
prince de Salerne, D. _Francesco_ de Tolède, D. Louis d'Avila, et
quelques autres grands seigneurs espagnols, amis des lettres, l'avaient
engagé à entreprendre. Pendant plusieurs années, son bonheur domestique
alla toujours croissant. Sa femme lui donna successivement trois
enfants; le troisième fut ce _Torquato Tasso_ que la nature doua d'un si
grand génie, et que la fortune destinait à tant de malheurs[84]. Son
père ne put être témoin de sa naissance. Il avait été obligé de suivre
_Sanseverino_ en Piémont, où les troupes de Charles-Quint et celles de
François Ier se faisaient la guerre. Il le suivit encore en Flandre, et
ne revint à _Sorrento_ que lorsque son fils était âgé de dix mois.
[Note 83: 1539.]
[Note 84: Il naquit le 11 mars 1544.]
Le service du prince exigea bientôt après qu'il quittât cette magnifique
et douce retraite, et qu'il revînt demeurer à Salerne. Il semble que
tout son bonheur l'abandonna en même temps. Ce fut alors que le vice-roi
don Pèdre de Tolède se mit en tête d'élever à Naples l'horrible tribunal
de l'Inquisition; son prétexte était d'empêcher les hérésies germaniques
de s'y introduire, et son vrai motif, suivant le véridique Muratori[85],
de se venger, sous le manteau de la religion, de ceux qu'il n'aimait
pas, et de se rendre redoutable aux seigneurs et aux barons du royaume,
dont il était haï, et contre lesquels il n'aurait pas osé, sans ce
moyen, procéder ouvertement.
[Note 85: _Annali d'Italia_, 1547.]
L'édit de l'empereur était à peine affiché que le peuple et la noblesse
se soulevèrent, s'assemblèrent en tumulte et déchirèrent l'édit. Le
vice-roi déclara la ville en état de rébellion. Le mouvement n'en devint
que plus tumultueux et plus général. Les Napolitains députèrent Charles
de Brancas au prince de Salerne, pour le prier de se rendre auprès de
l'empereur, au nom de leur cité, et d'obtenir de lui que l'Inquisition
n'y fût pas introduite. Deux intimes confidents du prince furent d'avis
différents sur cette proposition. _Vincenzo Martelli_, son majordome,
homme d'esprit et bon poëte, lui conseilla de refuser, et _Bernardo
Tasso_ d'accepter une commission dangereuse peut-être, mais honorable,
et dans laquelle il pouvait servir sa patrie, la justice et
l'humanité[86].
[Note 86: Voyez ses Lettres, t. I, p 564 à 570.]
Ces considérations l'emportèrent. _Sanseverino_ partit avec le Tasse et
une suite nombreuse; mais au lieu d'user de la plus grande diligence, il
voyagea trop à son aise, et n'arriva à la cour qu'après que le vice-roi
eût eu le temps d'instruire l'empereur de ce qui était arrivé, du
départ du prince pour se rendre auprès de lui, et des mesures prises
depuis ce départ pour faire rentrer Naples dans le devoir. _Sanseverino_
fut donc très-froidement reçu et ne put rien obtenir. Ce désagrément
ralentit beaucoup le zèle qu'il avait toujours eu pour le service de
l'empereur. Un déni personnel de justice l'en détacha entièrement.
Quelque temps après son retour à Salerne, on tira contre lui un coup de
fusil, dont il fut assez grièvement blessé à la poitrine. Persuadé que
ce coup venait du vice-roi son ennemi, il l'en accusa auprès de
l'empereur. Charles-Quint refusa de le croire; dès-lors _Sanseverino_
fut tenté de passer au service du roi de France. De nouvelles froideurs
l'y déterminèrent; et s'étant rendu à Venise, il se déclara ouvertement.
Don Pedre de Tolède apprit cette nouvelle avec joie, se hâta de le
proclamer rebelle, et de confisquer ses principautés et tous ses biens.
Le Tasse qu'il avait laissé à Salerne, était ensuite allé à Rome, où il
attendait patiemment le parti définitif que prendrait _Sanseverino_. Du
moment où il en fut instruit, après une courte délibération, la
reconnaissance et l'attachement le décidèrent; il jugea que ce serait
une action lâche et infâme que d'abandonner son prince dans le temps où
ses services pouvaient lui être le plus utiles; il résolut donc de
suivre son sort. Dès lors il fut lui-même déclaré rebelle, banni des
états de Naples, ses biens confisqués, et le fruit de tant de travaux
entièrement perdu. Sa femme et ses enfants restèrent à Naples, dans un
état pénible. _Porzia_, livrée à des parents peu délicats, eut besoin de
tout son courage et des consolations qu'elle puisait dans les lettres de
son mari. Bientôt il fut plus éloigné d'elle; _Sanseverino_ crut
nécessaire de l'envoyer à la cour de France, pour engager le roi Henri
II à une entreprise sur Naples. _Bernardo_ vint à Paris[87]; il tâcha,
par ses sollicitations auprès des ministres, de faire décider cette
expédition, et par plusieurs pièces de vers adressées au roi,
d'enflammer son courage et de lui donner l'espérance d'une conquête
facile, tandis que de son côté le prince de Salerne négociait à
Constantinople, et promettait que le Grand-seigneur faciliterait encore
cette conquête par de puissants secours. Le Tasse ayant fait tout ce qui
était en son pouvoir, et voyant s'en aller en fumée tout ce projet d'une
nouvelle guerre de Naples, cessa de suivre la cour, et se retira à
Saint-Germain. Il y passa l'hiver, se consolant de ses disgrâces par le
commerce des muses, et tantôt travaillant à son poëme, tantôt célébrant
dans ses rimes Marguerite de Valois, soeur du roi, dont la beauté,
l'amabilité et les grâces étaient alors l'objet des chants de tous les
poëtes.
[Note 87: Septembre 1552.]
Mais le désir de se rapprocher de sa famille l'engagea enfin à
solliciter de son prince la permission de retourner en Italie. Il fit
courageusement ce voyage, au milieu des rigueurs de l'hiver, et arriva
au mois de février à Rome[88], où il s'occupa sans délai des moyens de
faire venir sa femme et ses enfants; mais la famille de _Porzia de'
Rossi_ mit des obstacles à ce qu'elle quittât Naples pour suivre un
proscrit. _Bernardo_ ne pouvant plus souffrir ces délais, voulut au
moins avoir auprès de lui son fils _Torquato_. L'arrivée de cet enfant
chéri lui fit oublier tous ses chagrins; mais la malheureuse _Porzia_
sentit douloureusement le coup de cette séparation. Retirée dans un
couvent avec sa fille Cornélie, persécutée par des frères avides qui lui
retenaient sa dot, séparée de son époux et de son fils, sans espoir de
voir finir cet état de solitude et d'abandon, elle ne put le supporter
long-temps. Sa santé s'altéra; tout à coup elle fut saisie d'un mal si
violent et si prompt qu'en moins de vingt-quatre heures elle mourut[89].
On ne peut exprimer la douleur que le Tasse ressentit de cette perte
imprévue. De nouveaux malheurs fondirent sur lui. L'empereur et le pape
se brouillèrent. Le duc d'Albe, alors vice-roi de Naples, marcha sur
Rome, et s'empara d'Ostie et de Tivoli. Rome était hors d'état de faire
la moindre résistance. Le Tasse craignant d'être pris par les Impériaux
et d'être exécuté comme rebelle, obtint avec beaucoup de peine, dans le
trouble où était la cour de Rome, la permission, d'aller chercher un
autre asyle. Il l'obtint pour lui seul, et non pour un mobilier assez
riche, reste de son ancienne fortune, et seul bien qu'il pût laisser à
ses enfants. Il fit partir précipitamment son fils pour Bergame sa
patrie, où il l'envoyait chez ses parents: et tranquille sur ce qu'il
avait de plus cher, il partit pour Ravenne, où il arriva dépourvu de
tout, sans hardes, sans linge, avec deux seules chemises et son poëme
d'_Amadis_.
[Note 88: 1554.]
[Note 89: Février 1556.]
Le duc d'Urbin[90] ne l'y laissa pas long-temps. Dès que ce généreux
protecteur des lettres sut que le Tasse était si près de lui et dans un
état si peu digne de ses talents et de sa renommée, il l'invita avec
beaucoup d'empressement à venir s'établir à Pesaro, lui offrant une
habitation charmante[91], où il serait libre de se livrer à ses travaux
poétiques. Le Tasse ne refusa point des offres si avantageuses. Dans
cette paisible retraite, où il recevait chaque jour de nouveaux
témoignages de l'intérêt et de la libéralité du duc, il commença enfin à
respirer après de si longues épreuves, et c'est là qu'il mit la
dernière main à son _Amadis_[92]. Ce poëme était attendu de toute
l'Europe littéraire; et il espérait en retirer quelque fruit. Ayant
obtenu quelques avances du duc d'Urbin, du cardinal de Tournon, avec qui
il s'était lié d'amitié en France, et de quelques autres amis, il se
rendit à Venise, où comblé de marques d'estime par les principaux
citoyens, admis dans l'académie vénitienne qui s'était alors formée pour
l'avancement des lettres, et aidé des soins et des conseils de plusieurs
savants qui la composaient, il donna en 1560 une belle édition de son
_Amadis_, et une seconde de ses poésies considérablement augmentée.
[Note 90: _Guidobaldo II_ de la Rovère.]
[Note 91: _Il Barchetto_, maison de délices bâtie par le duc
son père.]
[Note 92: 1557.]
Le duc d'Urbin était alors en faveur auprès du roi d'Espagne, Philippe
II, et son capitaine général en Italie: il espéra pouvoir obtenir par
son crédit la restitution des biens du Tasse, dans le royaume de Naples,
ou du moins ce qui devait revenir à ses enfants de la succession de leur
mère. Le duc employa pour cette affaire les amis puissants qu'il avait à
la cour de Madrid. Pour seconder ces bonnes dispositions, le Tasse
envoya en Espagne et fit présenter à Philippe un magnifique exemplaire
de son poëme qui lui était dédié; mais après une longue attente il fut
obligé de renoncer à toute espérance: il ne reçut pas même de réponse à
l'hommage qu'il avait offert, et au présent qu'il avait fait.
C'est dans ces circonstances qu'il apprit que son fils _Torquato_, qu'il
avait toujours eu avec lui à Urbin, à Pesaro et à Venise, et qu'il avait
depuis peu envoyé à Padoue pour y étudier les lois, venait, à l'âge de
dix-huit ans, d'y composer son poëme de _Rinaldo_, et se disposait à le
faire imprimer. Ce tendre père n'était pas dans un moment où il pût
regarder la poésie comme un grand moyen de fortune; il fut très-affligé
d'apprendre, et cette composition, et cette disposition de son fils. Il
s'opposa d'abord à l'impression du poëme; mais vaincu par les instances
de ses amis les plus distingués dans les lettres[93], la destinée de son
fils et celle de la poésie italienne l'emportèrent, et il y consentit à
la fin[94].
[Note 93: _Molino_, _Domenico Veniero_, _Danese Cattaneo_,
etc.]
[Note 94: En 1562.]
L'année suivante, Guillaume, duc de Mantoue, appela _Bernardo Tasso_ à
sa cour, se l'attacha en qualité de premier secrétaire[95], lui prodigua
les meilleurs traitements et les preuves de la confiance la plus intime.
Son âge qui était alors de plus de soixante-dix ans, et les affaires
importantes dont il se trouva chargé, ne l'empêchèrent point de se
livrer à ses études chéries. Il entreprit de tirer de son _Amadis_
l'épisode de _Floridante_, et d'en faire un poëme à part; mais il ne put
avancer beaucoup ce travail. Ayant été nommé par le duc de Mantoue
gouverneur d'_Ostia_ ou d'_Ostiglia_, petite place sur le Pô, il y était
à peine arrivé qu'il tomba malade. Il mourut un mois après[96], entre
les bras de son fils, accouru au premier bruit de sa maladie, de la cour
de Ferrare où il était alors. Les regrets que causa sa mort furent aussi
vifs que si elle eût été prématurée. Le duc, pour honorer les restes
d'un si grand homme, fit porter son corps à Mantoue, dans l'église de
_Sant' Egidio_, et l'ayant fait placer dans un tombeau d'un très-beau
marbre, il y fit graver cette noble et simple inscription: OSSA BERNARDI
TASSI. Mais quelque temps après il vint un ordre du pape de détruire
dans les églises tous les tombeaux élevés au-dessus de terre ou
incrustés dans les murs; celui du Tasse étant dans le premier cas, son
fils _Torquato_ fit transporter religieusement ses cendres à Ferrare,
dans l'église de Saint-Paul.
[Note 95: _Segretario maggiore._]
[Note 96: 4 septembre 1569.]
Le Tasse avait la taille haute et droite. Son portrait, que l'on voit
encore à Bergame dans la salle du grand conseil, le représente avec un
front grand et ouvert, des yeux vifs, une barbe noire et épaisse, peu
d'embonpoint, mais des membres forts et bien proportionnés, une
physionomie prévenante et agréable. Son caractère était franc, sincère,
naturellement enclin à l'amour, à l'amitié, à l'oubli des injures, sans
orgueil et sans ambition dans le bonheur, et d'une constance à toute
épreuve dans l'adversité. Il était libéral et magnifique, quand sa
fortune lui permettait de l'être; il aimait que sa maison fût richement
meublée et décorée. Il faisait quelquefois des présents dignes d'un
prince, comme lorsqu'il donna trois chevaux de race au chevalier _Tasso_
son parent. Il eut un grand nombre d'amis, et mit toujours beaucoup de
soin à les cultiver. Ceux qui lui furent les plus chers, et qui sont en
même temps les plus connus dans les lettres, furent _Sperone Speroni_,
_Bernardo Capello_, _Annibal Caro_, le _Muzio_, le _Varchi_, le
_Ruscelli_ et le _Dolce_. Enfin il fut exempt de cet amour-propre
excessif et de cette triste passion de l'envie, à laquelle le sentiment
exagéré de notre mérite conduit presque toujours, peut-être parce
qu'ayant appliqué son esprit aux grandes affaires en même temps qu'aux
lettres, il mettait chaque chose à sa place, et que sans faire descendre
les lettres du premier rang qui leur appartient, il avait reconnu qu'il
existe encore après elles des choses dont on peut s'occuper, et
auxquelles on peut s'intéresser dans la vie. Enfin il était doué d'un de
ces caractères essentiellement heureux, que la mauvaise fortune peut
bien troubler quelquefois, mais qu'elle n'empêche pas toujours de
l'être.
On a de lui, en prose, un discours sur la poésie, prononcé dans
l'académie vénitienne, et trois volumes de lettres, intéressantes pour
l'histoire littéraire et même pour l'histoire politique de son siècle,
en même temps qu'elles le sont pour la connaissance des événements de sa
vie, et des premières années de son fils. Ses cinq livres de poésies
lyriques sont surtout recommandables par une certaine douceur de style
qui rappelle souvent celle des vers de Pétrarque. Cette qualité,
analogue à la trempe de son caractère et de son génie, était ce dont il
se piquait le plus. On lui vantait un jour les poésies de son fils; on
les mettait même devant lui au-dessus des siennes. Mon fils,
répondit-il, fera des vers plus savants que les miens, mais il n'en fera
jamais d'aussi doux.
Après avoir fait beaucoup de grandes _canzoni_ à la manière de Pétrarque
et des autres lyriques italiens, il essaya le premier de naturaliser
dans sa langue l'ode en strophes de quatre, de cinq et de six vers; et
cette partie de ses poésies est particulièrement estimée. Dans ses
élégies, ses églogues, ses petits poëmes de _Pirame et Thisbé_, de
_Léandre et Hèro_, il employa, non pas des vers tout-à-fait libres, mais
une espèce de genre mixte, ou des vers rimés de distance en distance,
genre que le _Tolomei_ imagina le premier, et qui a l'inconvénient de ne
pas délivrer entièrement le poëte du joug de la rime, et de priver
l'oreille du plaisir qu'elle lui procure, ou du moins de ce sentiment
de la consonance que nous sommes habitués à regarder comme un plaisir.
Je reviendrai dans la suite sur ses odes et sur ses autres poésies; je
dois maintenant faire connaître le poëme auquel il doit la plus grande
partie de sa gloire.
Le roman d'_Amadis de Gaule_ est d'une antiquité qui paraît plus ou
moins reculée, selon que l'on embrasse l'une ou l'autre des opinions
avancées sur son premier auteur. Les uns ont prétendu qu'il avait été
originairement écrit en vieux langage espagnol par un Mahométan de
Mauritanie, qui se disait magicien et chrétien[97]; les autres le font
naître en Angleterre, d'où il était passé en Espagne, et _Bernardo
Tasso_ lui-même était de cette opinion. D'autres l'attribuent à un
Portugais qui écrivait au commencement du quatorzième siècle[98].
Quelques-uns ont voulu qu'il fût d'abord composé en flamand, puis
traduit en vieux espagnol[99], avec beaucoup d'additions, ensuite
retraduit, avec ces mêmes additions, en vieux français[100]. Mais si
l'on veut en regarder comme le véritable auteur, celui qui le premier le
mit en état d'être lu, par les corrections qu'il fit à l'ancien texte,
par la couleur toute nouvelle qu'il lui donna, c'est à l'Espagnol
_Garcias Ordognez de Montalvo_ qu'appartient cet honneur. Il le fit
paraître à Salamanque en 1525[101]. Nicolas d'Herberay, sieur des
Essarts, le traduisit en français, en 1543[102]; il en parut aussi une
traduction italienne à Venise, en 1557. Nous avons vu dans la Vie du
Tasse qu'il composa son poëme vers 1540, dans sa belle retraite de
_Sorento_. Toute la cour de Naples était alors espagnole, et ce fut
d'après le Roman espagnol, dont il n'existait pas encore de traduction
connue, que le Tasse composa le sien.
[Note 97: Le _Quadrio, Stor. e Ragion. d'ogni poes._, t. VI,
p. 520 et 521.]
[Note 98: _Vasco de Lobera_, ou _Lobeira_. On le fait vivre
sous Denis, qui régna jusqu'à 1325. (_Id. ibid._)]
[Note 99: Par _Acuerdo de Oliva_.]
[Note 100: Par un certain Gorrée de Picardie. C'est cet
écrivain picard que notre savant Huet (_Essai sur les romans_) a
prétendu être l'auteur original. M. de Tressan (Disc. prélimin. de
son _Extrait d'Amadis_) adopte cette opinion, ou plutôt il croit
que des manuscrits picards, que Nicolas d'Herberay dit avoir vus,
étaient, comme le croit d'Herberay lui-même, ceux dont les
Espagnols s'étaient emparés pour les traduire dans leur langue et
les continuer selon le goût de leur nation. Or, l'ancienne langue
picarde, la même que l'on parle encore dans le pays, est aussi,
selon M. de Tressan, la même que la langue romane, ou la langue
française du douzième siècle. Rien de moins certain que cette
identité absolue, mais en la supposant même, on voit que cet
Amadis picard doit n'avoir été que celui de Gorrée, traduit de
l'ancien espagnol. Il est donc permis de rester dans le doute, et
il n'est pas, au fond, très-important d'en sortir.]
[Note 101: M. de Tressan. (_loc. cit._) dit que ce fut en
1547; d'où il lire la conséquence que d'Herberay, qui publia la
première partie de sa traduction en 1540, ne l'avait point faite
d'après le travail de _Montalvo_; mais il se trompe: le _Quadrio_
ne cite pas seulement cette édition espagnole de 1525, mais une
autre à Séville, 1526, et une troisième à Venise, 1533. On ne doit
pas consulter à ce sujet la _Bibliotheca Scriptor. Hispan. de
Nicol. Antonio_, qui ne cite point de plus ancienne édition que
celle de Salamanque, 1575, in-fol. (Ne serait-ce pas une simple
erreur typographique qui aurait fait mettre un 7 au lieu d'un
2?)]
[Note 102: Le premier livre, dédié à François Ier, parut en
1540, et les autres livres les années suivantes.]
Il voulait d'abord l'écrire en vers libres ou non rimes; son ami
_Sperone Speroni_ l'y engageait; mais le prince de Salerne et D. Louis
d'Avila, en cela de meilleur conseil que ce savant littérateur,
voulurent qu'il le fit en octaves. Cette forme harmonieuse est surtout
appropriée aux fictions brillantes de la féerie, et _Bernardo_ se
félicita d'avoir pris ce parti, lorsqu'il vit, quelque temps après, le
peu de succès qu'eut l'_Italia liberata_ du _Trissino_. Il voulait aussi
se conformer aux règles d'Aristote, et faire un poëme épique régulier;
sur ce point, qui tenait au fond de l'art, la cour n'avait rien à lui
dire; mais elle l'avertit par un autre moyen. Lorsqu'il eut achevé dix
chants avec cette régularité antique, il en essaya l'effet dans un
cercle nombreux, en lisant ceux de ses chants dont il était le plus
satisfait. Il s'aperçut bientôt que l'auditoire allait toujours en
décroissant et qu'aux dernières lectures la salle était presque déserte.
Cette expérience lui prouva que l'unité d'action et d'intérêt, fort
bonne dans des fables d'une autre nature, n'avait point cette variété
qu'exigent la chevalerie et la féerie, et dont le poëme de l'Arioste
avait fait un besoin au public et une loi aux poëtes. Il revint donc sur
ses pas, et se soumit, quoique malgré lui, à cette multiplicité
d'action, à ce désordre convenu qui était passé en précepte, et pour
lequel son ouvrage devint une nouvelle autorité.
Il s'y soumit si bien, son imagination féconde entoura de tant
d'accessoires l'action principale, ses épisodes sont si nombreux et
tellement diversifiés, enfin son poëme est si long, qu'il serait
extrêmement difficile d'en donner une analyse complète. Quelque serrée
qu'il fût, on n'y arriverait pas sans beaucoup de peine à la fin du
centième chant. Mais le sujet d'_Amadis de Gaule_ est très-connu en
France. Il l'était même autrefois par l'ancienne traduction du roman
espagnol; il l'est bien plus maintenant par l'élégant abrégé qu'en a
fait M. de Tressan[103]. Il suffira donc d'en rappeler les principales
circonstances, et de donner seulement, par l'analyse des premiers
chants, une idée de la manière dont le poëte l'a traité.
[Note 103: Paris, 1779, 2 vol. in-12, réimprimé dans le
Recueil des OEuvres de M. de Tressan, Paris, 1787, 12 vol. in-8º.
Cet extrait est en effet écrit avec beaucoup de prétention à
l'élégance, mais trop rempli d'une froide galanterie de cour, qui
détruit l'intérêt et engendre l'ennui. Le vieux courtisan y gâte
souvent l'ouvrage du romancier. Ne va-t-il pas jusqu'à établir à
la cour du roi Lisvart des entretiens sur les modes, des
discussions sur les coiffures et sur les couleurs, et à faire
décider dans ces assemblées du cinquième siècle, transformées en
cercles de Versailles et de Trianon, que de toutes les coiffures
de femmes, celle qu'on nommait _à la grecque_ était la plus
élégante et la plus noble, et que la couleur _puce_ était la reine
des couleurs? Il ne manquait plus que d'ajouter le _caca-dauphin_,
qui fut aussi une couleur à la mode, au temps où l'auteur
écrivait.]
Au temps de l'ancienne chevalerie, Lisvart, frère du roi de la
Grande-Bretagne, était à la cour du roi de Danemarck, dont il avait
épousé la fille, quand le roi son frère mourut[104]. Appelé à lui
succéder, il s'embarque avec Brisène sa femme, et avant d'aborder dans
ses nouveaux états, il va visiter le bon Languines, roi d'Écosse. Ils se
promenaient ensemble au bord de la mer, lorsqu'ils virent aborder un
vaisseau superbement orné, et d'où sortaient des sons harmonieux[105].
Il en descendit une dame qui conduisait avec elle un jeune homme plus
beau qu'Adonis. Une demoiselle portait sa lance, une autre son casque.
La dame s'approche des deux rois, et prie poliment Lisvart de donner à
ce jeune homme l'ordre de chevalerie. Lisvart lui accorde sa demande,
reçoit le nouveau chevalier, lui donne l'accolade et lui fait prêter son
serment. Aussitôt un nain sort du vaisseau, conduisant à la main un
cheval superbe. A l'arçon de la selle est attaché un écu garni et
entouré de perles, sur lequel est peint en champ d'or le portrait d'une
jeune fille de la plus grande beauté, couvert d'un diamant transparent,
destiné à le garantir des coups de lance et d'épée dans les combats. La
sage fée Sylvane, qui conduit le jeune chevalier, lui remet ce bouclier,
en lui annonçant que la Beauté qu'elle y a fait peindre est celle qui
doit se rendre maîtresse de son coeur. Elle l'embrasse, il saute sur le
beau cheval, salue les deux rois, s'éloigne, et la fée disparaît à
l'instant.
[Note 104: Ce roi, que le poëte ne nomme pas, est appelé dans
le roman, Falangris.]
[Note 105: _Canto_ I, st. 12 et suiv.]
En apprenant, quelques jours après, son premier fait d'armes, Lisvart
apprend aussi que son nom est Alidor, qu'il est son fils, et qu'il a
pour mère une belle et malheureuse reine qui vit dans le deuil et dans
les larmes, parce qu'elle n'a pu avoir pour époux le père de son
enfant[106]. Cependant des troubles causés par son absence le rappellent
dans ses états. Il part, et confie à la reine d'Écosse sa fille Oriane,
princesse à la première fleur de l'âge et qui est un prodige de beauté.
La reine croit ne pouvoir rien faire de plus agréable pour la fille du
roi son ami, que d'attacher à son service le Damoisel de la Mer, jeune
adolescent nourri depuis quelques années à sa cour, à peu près de l'âge
d'Oriane, et aussi beau qu'elle est belle. Cette politesse a les suites
que l'on peut déjà prévoir. Entre autres incidents de leurs naissantes
amours, le Damoisel, dans une partie de campagne, ose seul attaquer un
lion qui a mis en fuite tout le cortège de la princesse, et qui
s'apprête à la dévorer. Il tue le monstre; ce service rendu accroît son
amour; la reconnaissance augmente celui d'Oriane; la reine est présente;
ils ne peuvent se rien dire, mais ils s'entendent sans se déclarer.
[Note 106: Cette partie de l'exposition du poëme est vive et
brillante. On pourrait lui reprocher de ne pas annoncer l'action
principale, et d'en offrir d'abord une qui n'est qu'épisodique ou
secondaire; mais dans un genre aussi libre que le roman épique,
c'est une singularité de plus, et non pas un défaut.]
Dans ce temps, où il y avait des lions en Écosse, il y avait aussi des
géants. Un des plus horribles, suivi de quatre cavaliers, attaque à leur
retour la reine, Oriane et leur suite[107]; c'est encore pour le
Damoisel de la Mer une occasion de faire briller son courage; avec la
seule épée d'un guerrier que ces brigands ont massacré, il combat le
géant, le tue, lui et ses quatre satellites. Sa princesse lui doit une
seconde fois la vie, et cette fois-ci, quelque chose de plus précieux;
car ce géant était un affreux corsaire, venu d'une île dont il était
maître, qui s'élève entre la Grande-Bretagne et l'Irlande; il voulait y
emmener Oriane et ses jeunes compagnes, pour les joindre à plus de cent
beautés de leur âge, qu'il avait enlevées de même et qui servaient à ses
plaisirs. Elles reprenaient, avec leur libérateur, le chemin de la
ville, le jour finissait, la nuit étendait ses voiles; on voit tout à
coup paraître cent nains tenant des torches allumées et une demoiselle
honnête et polie qui vient proposer à la reine et à Oriane de s'arrêter
jusqu'au matin, non loin de là, dans un pavillon où la fée Urgande les
attend. Elles auront pour escorte un roi des plus illustres et des plus
braves. A l'instant même ce roi arrive; c'est Périon, souverain des
Gaules et beau-frère de la reine d'Écosse. Il les conduit au pavillon
d'Urgande, que le goût et la magnificence ont bâti, et dont ils se
disputent les ornements[108]. Tandis qu'on en parcourt avec curiosité
les divers appartements éclairés de mille flambeaux, Oriane et le
Damoisel ne font que se regarder[109]. Il ose enfin parler à la
princesse, mais c'est pour la prier d'obtenir du roi qu'il le reçoive
chevalier. Il est temps qu'il aille justifier par des exploits dignes de
son courage l'honneur qu'il a de lui appartenir.
[Note 107: C. II, st. 17.]
[Note 108: Cette fée, qui joue dans le poëme comme dans le
roman un très-grand rôle, est la protectrice de toute la famille
d'Amadis. Elle régnait dans une île inconnue, d'où elle veillait
sans cesse sur Périon et sur ses enfants. Le vieux roman français
l'appelle souvent Urgande _la Déconnue_, et l'italien
_Sconosciuta_.]
[Note 109: _Ub. supr._, st. 59.]
Cependant la fée Urgande vient recevoir ses hôtes; le roi d'Écosse,
averti par un message, arrive de son côté[110]; les deux rois et la fée,
instruits des deux belles actions du Damoisel, lui donnent, au milieu
d'un repas splendide, les éloges qu'il a mérités. Oriane saisit en
tremblant cette occasion pour demander à Périon ce qu'il lui accorde
volontiers: il donne avec plaisir l'ordre de chevalerie à celui qui
promet d'être un si brave chevalier. La cérémonie faite, ce roi qui
n'était venu que pour demander au roi son beau-frère des secours contre
le féroce Abyès, roi d'Irlande et des Orcades qui ravage ses états avec
une armée de barbares, ayant facilement obtenu ce qu'il désire, se hâte
de partir. Le nouveau chevalier se dispose à le suivre. On vient lui
remettre de la part de Gandales, seigneur écossais qui l'a élevé, une
épée richement ornée, et plusieurs objets précieux, trouvés autrefois
avec lui sur la mer, dans une caisse ou plutôt dans un berceau de bois
de cèdre. Parmi ces objets étaient un anneau d'un grand prix, et une
boule de cire. Oriane lui demande cette seule boule, qu'il s'empresse de
lui offrir. Il part enfin, emmenant pour écuyer Gandalin, fils de
Gandales, jeune homme de son âge, élevé avec lui, et qui ne veut point
s'en séparer.
[Note 110: C. III.]
En suivant les traces du roi Périon[111], il rencontre une dame et une
demoiselle, dont la première lui présente une lance, en lui disant
qu'avec cette arme il sauvera la maison royale dont il est sorti; c'est
encore la fée Urgande, qui disparaît aussitôt. La demoiselle est une
Danoise attachée à la reine de la Grande-Bretagne, et qui retourne
auprès d'elle; elle déclare au Damoisel de la Mer qu'elle restera
quelques jours auprès de lui pour voir quel usage il fera de cette
lance. Le premier usage qu'il en fait est de délivrer Périon, à qui une
troupe de brigands a dressé une embuscade et qui est près d'y périr. Les
brigands sont tous percés de sa lance, ou mis en pièces par son épée. Le
roi plein de reconnaissance embrasse son défenseur, et reprend en sûreté
la route de ses états. Le Damoisel, pour chercher d'autres aventures,
prend par un autre chemin. La Demoiselle de Danemark, témoin de cet
exploit, n'en veut pas davantage, quitte le jeune chevalier, et se rend
à la cour d'Écosse. Elle y raconte ce qu'elle a vu[112]; d'autres
messages instruisent la cour des preuves que le Damoisel de la Mer ne
cesse de donner de sa valeur; tout retentit de ses louanges. Le coeur
d'Oriane est vivement ému; elle doit bientôt retourner auprès de son
père; elle n'aura plus si facilement des nouvelles de son chevalier;
elle prend enfin pour confidente la Demoiselle de Danemark; elle lui
confie que dans la boule de cire que celui qu'elle aime lui a donnée,
elle a trouvé son nom écrit, avec la qualité de fils de roi. Elle la
prie de l'aller trouver de sa part, de lui remettre ce signe de sa
mission, et d'aller, s'il le faut, jusqu'à Paris l'assurer de la
constance de son amour.
[Note 111: C. IV.]
[Note 112: C. V.]
Le temps de son retour dans la Grande-Bretagne étant venu, la fée
Urgande vient la prendre dans un vaisseau magnifique, où sont employées
toutes les richesses de la féerie[113]. Pendant le trajet, elle instruit
Oriane, et en même temps le lecteur, de la naissance du jeune Damoisel
dont elle est si tendrement occupée. Il a reçu le jour de ce même roi
Périon, qui l'a fait chevalier sans le connaître et à qui il a sauvé la
vie. Épris dans sa jeunesse d'Elisène, fille du roi de la
Petite-Bretagne ou de l'Armorique, Périon l'épousa sans autre témoin que
sa suivante. Elle eut de lui un fils dont elle accoucha en secret.
[Note 113: C. VI.]
Le soin de son honneur la força de faire exposer cet enfant sur les
flots, dans un berceau de bois de cèdre, où elle fit placer l'épée que
Périon avait laissée en la quittant, un anneau qu'elle tenait de lui,
une boule de cire, et dans cette boule un papier sur lequel étaient
écrits son nom et la qualité de son père. Elle a depuis épousé
solennellement Périon; elle règne maintenant avec lui sur les Gaules, et
tous deux regrettent également la perte de ce fils de leur amour. Le
jour où il fut exposé, un seigneur écossais, nommé Gandales, vit le
berceau près du rivage, le prit, l'emporta chez lui, et donna à l'enfant
le nom de _Damoisel de la Mer_. Oriane sait le reste de l'histoire; elle
est à peine finie que le navire entre au port de Vindisilore. Urgande
dépose la princesse au sein de sa famille et remonte sur son vaisseau.
Pendant ce temps, le Damoisel, après des rencontres et des aventures,
ornement indispensable des voyages de tout chevalier, s'était joint au
prince d'Écosse, son ami, qui conduisait les troupes que le roi
Languines envoyait au secours de Périon[114]. Ils passent le détroit,
abordent en Normandie, et sont bientôt rendus à Paris. Périon s'y était
renfermé, après avoir perdu plusieurs batailles[115]. Il les reçoit
avec beaucoup de joie. Le féroce Abyès arrive avec ses Irlandais et se
présente devant la place[116]. Périon, le prince d'Écosse et le Damoisel
de la Mer, sortis à sa rencontre, tombent dans une embuscade; la mêlée
devient effroyable. Le Damoisel parvint à joindre Abyès, et le défie
seul à seul. Le roi d'Irlande accepte, est vaincu et tué, après un
combat des plus terribles. Au moment où le vainqueur est conduit en
triomphe, où le roi et la reine des Gaules reconnaissent qu'ils lui
doivent leur salut et celui de leurs états, la confidente d'Oriane
arrive et remplit auprès de lui la mission dont elle est chargée. Il
apprend ainsi son nom et son origine royale; il ne lui reste à savoir
que de quel roi il est né.
[Note 114: C. VIII. Le roman français nomme le prince d'Écosse
Agrayes, et le poëme italien _Agriante_.]
[Note 115: Dans le roman, la ville où Périon s'enferme et est
assiégé n'est point Paris, mais Baldaen, qui n'est connue, je
crois, ni dans la géographie des Gaules, ni dans celle de la
France.]
[Note 116: C. IX et X.]
Ce jour-là même, un incident particulier fait remarquer au roi et à la
reine des Gaules l'anneau que le Damoisel portait toujours; ils
commencent à soupçonner la vérité; ils vont ensemble la nuit à la
chambre du jeune héros, qu'ils trouvent profondément endormi. Son épée
était au chevet du lit. Périon la tire du fourreau, et reconnaît celle
qu'il avait autrefois laissée à Elisène. Ces deux signes réunis ne leur
laissent presque plus de doute. Ils réveillent le Damoisel par les
expressions de leur joie, apprennent de lui qu'il n'est point le fils de
ce Gandales qui l'a élevé, qu'il n'est qu'un malheureux enfant que ce
bon Écossais avait trouvé dans un berceau flottant sur la mer.... Alors
tout est éclairci; Elisène et Périon reconnaissent leur fils, qui quitte
le nom de Damoisel de la Mer pour prendre celui d'Amadis[117].
[Note 117: C. X.]
Ce n'est, à bien dire, qu'ici, au dixième chant, que l'exposition se
termine. On voit quel soin l'auteur a pris de ménager par degrés la
connaissance que l'on acquiert, et qu'_Amadis_ acquiert lui-même du
secret de sa naissance. Dans le roman, au contraire, on le sait dès le
commencement. Les faits y sont contés en sens direct; dans le poëme, ils
le sont en ordre inverse ou rétrograde, comme les faits historiques le
sont souvent dans l'épopée des anciens; c'est que pour le poëte
romancier, le roman est l'histoire.
Amadis ne tarde pas à vouloir retourner auprès d'Oriane, mais il n'avoue
au roi Périon que le désir d'aller acquérir de la gloire. Son père,
malgré sa tendresse, n'a rien à opposer à un pareil motif. Dans leur
dernier entretien, il lui donne des instructions assez mal placées et
beaucoup trop longues sur les devoirs, non-seulement d'un chevalier,
mais d'un général d'armée[118]. Lorsqu'Amadis est repassé dans la
Grande-Bretagne, les aventures semblent naître sous ses pas. Dans un
combat où il se couvre de gloire, il a pour témoin un jeune guerrier qui
le regarde avec admiration, et qui, le combat fini, lui déclare qu'il
allait demander au roi Lisvart l'ordre de chevalerie, mais qu'il ne veut
le recevoir que de lui[119]. Amadis refuse d'abord, mais la fée Urgande
paraît et l'engage à satisfaire le jeune inconnu; il le reçoit donc
chevalier; ils se quittent, et c'est lorsqu'ils ne peuvent plus se voir
qu'Urgande instruit Amadis de ce qu'ils sont l'un à l'autre. Ils sont
frères. Elisène et Périon, depuis qu'ils étaient sur le trône, avaient
eu un second fils nommé Galaor, qu'un géant leur avait enlevé; mais
c'était à bonne intention et pour le remettre entre le mains d'Urgande,
qui veillait sur la destinée des deux frères, et qui voulait faire
donner au plus jeune une éducation conforme à ses projets[120]. Elle l'a
conduit au-devant d'Amadis, pour que ce fût celui-ci qui l'armât
chevalier; mais le temps n'est point encore venu où elle doit les
réunir.
[Note 118: Ces instructions remplissent, à douze octaves près,
tout le deuxième chant, qui, à la vérité, n'en a que cinquante.]
[Note 119: C. XIII, st. 27.]
[Note 120: Ce n'est point encore à ce moment que le lecteur
est instruit de tous ces détails, et de ces projets d'Urgande, et
de cette éducation de Galaor; c'est lorsqu'Amadis est arrivé à la
cour de Lisvart, et qu'ayant reçu un message de la part de son
frère, il raconte à la reine tout ce qu'Urgande lui a précédemment
appris. (C. XIX, st. 36-55.)]
On voit que ceci est comme le complément de l'exposition du poëme, et
que le poëte, fidèle à son système, y suit toujours la même marche. La
nôtre doit changer ici. Indiquer sommairement quelques-uns des
principaux faits doit nous suffire; le reste nous mènerait trop loin.
L'amour constant d'Amadis pour Oriane est mis à de longues et fortes
épreuves; son amitié pour son frère le fait s'exposer à de grands
dangers. Le caractère de ce frère est tout différent du sien. Galaor
l'égale en beauté, même en courage; il est comme lui porté à l'Amour,
mais non pas de la même manière. Amadis n'a qu'un sentiment dans le
coeur; Oriane est tout pour lui; le sexe entier a des droits sur Galaor;
il s'enflamme également pour toutes les belles. Les hauts faits d'Amadis
sont tous héroïques; même en servant les dames, en les délivrant des
prisons où elles sont renfermées, des géants qui les enlèvent, des
chevaliers déloyaux qui les oppriment, il ne fait que remplir les
devoirs de la chevalerie, toutes ses pensées sont pour Oriane, c'est à
elle seule qu'il offre en idée sa gloire et tous ses exploits; Galaor ne
se refuse point à recevoir le prix des services qu'il rend; il profite
de tous les plaisirs qui lui sont offerts et tombe aussi dans tous les
piéges qui lui sont tendus. C'est presque toujours Amadis qui l'en
retire; Amadis est en même temps le modèle d'un amour parfait et d'une
parfaite amitié.
La fée Urgande veille sur tous les deux, et prépare, à travers mille
dangers, l'union d'Amadis et d'Oriane. Long-temps ils sont heureux du
seul bonheur d'aimer; dans les rendez-vous les plus secrets, si leur
tendresse est la même, leur sagesse l'est aussi[121]; mais un jour que
des brigands envoyés par l'enchanteur Arcalaüs, ennemi de Lisvart et de
sa famille, enlevaient Oriane, Amadis court sur leurs traces, les
atteint dans une forêt, fond sur eux comme la foudre, et délivre encore
une fois celle qu'il aime[122]. L'amour, la reconnaissance, le plaisir
de se revoir, après de tels dangers, cette nuit, cette solitude, cette
forêt, se firent entendre au coeur d'Oriane, et vainquirent la timidité
d'Amadis:
Comme elle oublia sa pudeur,
Il oublia sa retenu[123].
et en revenant à la cour de Vindisilore, ils n'avaient plus à désirer
que la durée de leur bonheur.
[Note 121: C. XVIII, st. 16 et suiv.]
[Note 122: C. XXX.]
[Note 123:
Comme elle oubliait sa pudeur,
J'oubliai lors ma retenue. (CHAULIEU.)]
Ce bonheur est troublé de mille manières; il l'est même par la jalousie.
La belle et jeune princesse Briolanie implore le secours d'Amadis pour
venger la mort du roi son père, qu'un usurpateur a lâchement assassiné.
Les lois de la chevalerie et la générosité d'Amadis lui font un devoir
de courir cette grande aventure; mais un concours de circonstances fait
croire à la tendre Oriane que Briolanie lui a enlevé le coeur d'Amadis.
En proie à tous les tourments de la jalousie[124], elle écrit à celui
qu'elle croit infidèle une lettre pleine de reproches. Dans quel moment
Amadis la reçoit-il? Lorsque, après avoir replacé Briolanie sur le
trône, il a subi, dans une île enchantée, que l'on appelle l'_Ile
ferme_, les épreuves les plus fortes de la bravoure et de la
fidélité[125]; lorsque les habitans, qui, depuis long-temps attendaient
pour roi le guerrier le plus brave, et le plus loyal amant, lui ont
décerné la couronne[126]. A la lecture de cette lettre, après avoir
exhalé son désespoir par des cris et par des larmes pendant tout le
reste du jour, il sort, la nuit, de l'Ile ferme, seul et sans armes,
passe sur le Continent, et ne s'arrête que dans l'ermitage de la _Roche
pauvre_, où il reste caché sous le nom du _beau Ténébreux_, que le bon
ermite lui a donné[127].
[Note 124: C. XXXII, st. 38, etc.]
[Note 125: Cette île avait été jadis enchantée par le magicien
Apollidon, qui, selon notre vieux roman, était le fils aîné d'un
roi de Grèce. A la mort de son père, il laissa la couronne à son
frère et parcourut le monde en donnant des preuves de la plus
brillante valeur. Il devint amoureux de la soeur de l'empereur de
Rome, l'enleva, et l'emmena dans l'Ile ferme, qui était alors
tyrannisée par un géant. Il tua le géant; les habitants le
reconnurent pour roi. Il passa plusieurs années dans cette île, et
y fut parfaitement heureux; mais l'empereur de Grèce, qui était
son oncle maternel, étant mort sans enfants, il fut appelé à lui
succéder. Sa femme, qui regrettait cette île, voulut du moins
qu'il n'y pût régner aucun roi s'il n'était reconnu plus brave
guerrier et plus loyal amant que lui, ni aucune reine si elle ne
la surpassait elle-même en fidélité et en beauté. Apollidon était
très-savant magicien; il éleva dans l'île, à l'entrée d'un jardin,
un arc merveilleux, qu'il appela l'_Arc des loyaux amants_; et cet
arc et ce jardin, par la force de ses enchantements, faisaient
subir à tous ceux qui s'y présentaient des épreuves terribles,
dont personne, avant Amadis, n'était encore sorti vainqueur.
On ne s'est point mis en peine de savoir ce que c'était que cette
île merveilleuse dont il est si souvent question dans le roman et
dans le poëme d'Amadis. C'était la même que Mona, l'île des
Druïdes, où le poëte anglais Mason a mis la scène de sa tragédie
de _Caractacus_, située entre l'Angleterre et l'Irlande,
aujourd'hui l'île de Man. On lui avait donné le nom d'Ile ferme,
parce qu'elle avait autrefois tenu à la grande île, et ce fut
lorsqu'un tremblement de terre l'en eut détachée qu'elle fut
appelée _Mona_. Cette explication nous est donnée par le Tasse
lui-même, dans son XCIIe chant:
_L'Isola ferma prima era chiamata;
Quando con la Britannia era congiunta;
E da tre parti dal mar circondata,
E sol dall'altra con la terra aggiunta.
Dagli scrittori Mona nominata
Fu, poi che l'ebbe dal terren disgiunta
Un terremoto, di città e castella
Ricca in quel tempo, e gloriosa e bella._ (St. 14.)
Il avait même dit auparavant (c. XXXVI, st. 71):
_Questa l'Isola ferma è nominata,
Perchè da un canto non l'inonda il mare,
Ove si angusta e forte ave l'entrata
Che per mezz'un castel forz'è passare._
L'auteur, dans une lettre à son ami _Sperone Speroni_, lui dit
qu'on ne trouve dans aucun endroit du roman d'Amadis cette
position de l'Ile ferme, ni cette origine de son nom, et qu'il
s'est vu obligé de réparer cet oubli. _V. S. ha da sapere_,
continue-t-il, _che Mona è una isola lontana di Bertagna cinque
miglia, fecondissima, benchè non molto abitata; la quale scrivano
alcuni autori ch' era congiunta con Bertagna versa ponente, e da
tre parti e cinta dal mare, ma che per un gran terremoto si
disgiunse e divenne isola. Fingo che questa fosse, e che a quel
tempo si chiamasse Isola ferma_, etc. (_Opere di M. Sperone
Speroni_, Venezia, 1740, in-4º., t. V, p. 350.)]
[Note 126: C. XXXVII.]
[Note 127: C. XXXIX.]
Une lettre a fait tout ce mal, un autre lettre le répare. Oriane
détrompée rappelle son cher Amadis; il rentre à la cour de Lisvart par
le plus brillant exploit et par le plus grand service, en rétablissant
dans son palais et affermissant sur son trône ce roi, qui soutenait un
combat douteux contre Cildadan, roi d'Irlande, et contre une troupe de
géants[128]. Le poëme et le roman pourraient finir ici; l'action paraît
terminée; mais de nouveaux incidents la renouent, et ce que nous avons
vu n'en forme que la première moitié.
[Note 128: C. XLIX et L.]
Dans la seconde, après de nouveaux exploits d'Amadis, Lisvart, trompé
par des envieux et des calomniateurs, a de si mauvais procédés pour lui,
qu'il le force à quitter sa cour[129]. Amadis est encore une fois séparé
d'Oriane; mais malgré tous les maux que cette injustice lui fait
souffrir, c'est encore lui, quelque temps après, qui, réuni au roi
Périon son père et à son frère Florestan[130], sauve d'une ruine totale
l'ingrat Lisvart, attaqué par Arcalaüs, à la tête d'une armée de géants
et d'une ligue de six rois[131]. Périon et ses deux fils, cachés sous
des armes brillantes que leur a envoyées la fée Urgande, restent
inconnus, quoique vainqueurs, et disparaissent sans avoir voulu recevoir
les remercîments de Lisvart. Il n'apprend qu'après bien des recherches
que c'est encore cette fois au généreux Amadis qu'il doit le trône et la
vie[132].
[Note 129: C. LVI.]
[Note 130: Fils de Périon comme Amadis et Galaor, mais qu'il
avait eu d'une autre maîtresse, avant de connaître Elisène.
Florestan a paru pour la première fois au c. XXXV, avec la belle
Corisande sa maîtresse. Leurs amours et les exploits de Florestan
forment un des épisodes les plus intéressants du poëme.]
[Note 131: C. LXV.]
[Note 132: C. LXVI, st. 30 suiv.]
Amadis est allé en Orient chercher de nouvelles aventures. Si l'on
voulait s'engager ici dans les détails, il faudrait le conduire à la
cour de Constantinople, et l'en ramener avec une jeune et très-belle
princesse, nommée Grassinde, qui l'a fort bien reçu à Mycènes, mais qui
s'est mis dans la tête une singulière fantaisie. Elle a ouï dire que la
cour de Lisvart est plus riche en belles personnes que toutes les autres
cours. Elle attend de la politesse d'Amadis qu'il l'y conduira et
maintiendra envers et contre tous qu'elle surpasse en beauté toutes les
demoiselles de cette cour. Amadis, d'abord très-embarrassé, vient
ensuite à penser qu'il ne s'agit que des demoiselles, et qu'Oriane (ce
qu'il sait en effet très-bien), ne l'est plus; il promet donc à
Grassinde tout ce qu'elle veut, et aussitôt elle se dispose à
partir[133]. Il lui tient parole, et, dans un grand tournoi, où il
parait sous le nom du Chevalier grec, devant toute la cour de la
Grande-Bretagne, il renverse tous les chevaliers qui refusent d'avouer
la supériorité de Grassinde. Elle reçoit enfin de lui, aux yeux de tous,
la couronne de la beauté[134].
[Note 133: C. LXXII.]
[Note 134: C. LXIX.]
Oriane était si peu compromise par cette victoire remportée sur les
demoiselles bretonnes, qu'elle avait mis en secret au jour un fils, qui
fut célèbre dans la suite sous le nom d'Esplandian[135]. Cependant
l'empereur de Rome, qui ne sait rien de cette affaire, l'a demandée en
mariage[136]. Lisvart lui accorde sa fille; une flotte l'emmène à Rome;
mais Amadis, qui s'est retiré dans l'Ile Ferme, dont il est toujours
demeuré roi, y fait équiper à la hâte une flottille, rassemble des
matelots, des soldats, met en mer; et au moment où la flotte romaine
passe à la vue de l'île, fond sur elle, avec ses chevaliers, saute à
bord du commandant, lui fait mettre bas les armes, enlève Oriane et
l'emmène avec lui dans son île[137].
[Note 135: C. LXII, st. 44 et suiv.]
[Note 136: C. LXXIV, st. 55.]
[Note 137: C. LXXXII.]
Alors la guerre est ouvertement déclarée entre le roi Lisvart et lui.
Tous deux ont des alliés et rassemblent de fortes armées; dix chants
entiers sont remplis des préparatifs de cette guerre. La bataille se
donne enfin[138]; elle est sanglante. Amadis y sauve encore la vie au
roi Lisvart, en qui il voit toujours le père d'Oriane. Les hostilités
sont suspendues. Pendant la trêve, un sage ermite, qui a élevé le jeune
Esplandian, parvient à faire entendre raison à Lisvart, en lui dévoilant
le secret de sa fille, qu'il ignorait complètement[139]. D'autres
événements, qui le rejettent dans des dangers, dont Amadis le tire
encore, accélèrent la conclusion de la paix; elle est enfin conclue. Le
mariage d'Oriane et d'Amadis est arrêté. La célébration se fait dans
l'Ile Ferme; l'union de tous les personnages épisodiques est formée le
même jour avec la plus grande solennité[140]. Les enchantements de l'île
sont détruits; elle n'est plus que le séjour fortuné d'Amadis et
d'Oriane. La fée Urgande, qui a dirigé le fil des événements, arrive sur
un vaisseau, orné de toutes les merveilles de son art[141]. Elle vient
embellir la fête et jouir du fruit de ses soins.
[Note 138: C. XCIV.]
[Note 139: C. XCVI, st. 24 et suiv.]
[Note 140: C. XCIX.]
[Note 141: C. C.]
Dans ce roman, l'intérêt est, comme on voit, fondé sur une passion
réelle, sur un amour mutuel, traversé par des obstacles, troublé par des
orages et couronné enfin par le succès. Cette passion mêlée aux faits
d'armes et aux merveilles de la chevalerie et de la féerie, était
peut-être plus propre qu'aucune autre à fournir le sujet d'un poëme
romanesque. _Bernardo Tasso_, qui avait de l'imagination et un vrai
talent, joignit à ce fond déjà très-riche des ornements qui ne le sont
pas moins. Il ne prit de l'ancien roman espagnol que ce qu'il jugea
propre à recevoir tout le brillant du coloris poétique. Il créa de
nouveaux personnages et des actions nouvelles; en un mot, il s'appropria
si bien le sujet par sa manière de le traiter, qu'il semble que ce sujet
même et que l'ouvrage entier lui appartiennent. A l'exemple du _Bojardo_
et de l'Arioste, qui avaient en quelque sorte fixé la nature vague et
mobile du roman épique, il ourdit la trame du sien de trois fils
principaux, qui s'étendent depuis le commencement jusqu'à la fin, et
d'un grand nombre d'épisodes accessoires qui les croisent et s'y
entrelacent, pour varier dans chaque chant les situations, les scènes et
les acteurs.
Il a donné à la belle Oriane un frère nommé Alidor, beau comme elle, et
au tendre Amadis une soeur nommée Mirinde, guerrière et brave comme lui.
C'est Alidor qui ouvre la scène au premier chant du poëme, et c'est le
portrait de Mirinde que la fée Sylvane, sa protectrice, a fait peindre
sur son bouclier[142]. Les amours d'Alidor et de Mirinde, de Floridant,
prince d'Espagne, et de la jeune Filidore, forment avec l'amour d'Amadis
et d'Oriane ces trois fis continus et principaux de l'intrigue. Elle
est nécessairement compliquée, mais si artistement conduite qu'on la
suit sans trop de peine, à travers les épisodes secondaires qui
l'interrompent souvent. Ces épisodes sont de différents genres et
très-variés entre eux; les uns purement héroïques, les autres d'une
teinte plus triste, qui paraissent pour la plupart tirés de vieilles
chroniques espagnoles; d'autres enfin tendres et galants; mais il n'y en
a aucun de trivial, de populaire ou de trop libre. Le Tasse voulut que
son poëme eût dans toutes ses parties ce ton de galanterie noble et
décente, qui était celui de l'ancienne chevalerie. Le rôle brillant et
léger de Galaor est presque le seul dans lequel il ait jeté des
galanteries un peu vives. Encore a-t-il satisfait, pour ainsi dire, à la
morale de l'amour, en corrigeant ce jeune guerrier de son inconstance,
et lui faisant éprouver pour Briolanie une véritable passion.
[Note 142: Voyez ci-dessus, p. 66 et 67.]
Ces trois actions principales, et cette foule d'épisodes qui les
entrecoupent, sont, on le voit bien, des imitations du plan de
l'Arioste, que _Bernardo_ se proposa d'imiter en tout; mais quelque
intéressantes que soient les premières, elles ont le défaut d'être
toutes trois à peu près du même genre; ce sont trois intrigues d'amour,
tandis que dans l'Arioste, la guerre terrible des Sarrazins et les
dangers de la France, la folie sublime de Roland et sa guérison
merveilleuse, enfin les amours et l'union de Roger et de Bradamante
forment d'admirables contrastes et une riche variété. Les aventures
épisodiques sont, pour la plupart, d'un heureux choix et d'une exécution
soignée; mais peut-être sont-elles, ainsi que les trois principales
actions, coupées à trop petites parties, trop symétriquement
distribuées, interrompues et reprises. Le plan du _Roland furieux_,
paraît tracé par la liberté même, celui d'_Amadis_ l'est par une main
qui veut paraître libre; et l'on peut dire qu'il est trop régulièrement
irrégulier.
Son auteur pensa qu'une matière aussi vaste et aussi complexe devait
avoir un nombre convenable de grandes divisions, et il la partagea en
cent chants, chacun en général de cinq à six cents vers. Sa première
idée fut de supposer ou de feindre qu'il récitait chaque jour un de ces
chants au milieu d'un cercle de dames et de seigneurs réunis pour
l'entendre, que ces récits étaient interrompus par l'arrivée de la nuit,
et qu'il les reprenait au lever de l'aurore; idée peut-être assez
heureuse, plus poétique et plus vraisemblable que les moralités et les
autres digressions de ce genre essayées par quelques poëtes et
perfectionnées par l'Arioste. Il avait donc commencé tous ses chants, à
l'exception du premier, par la description de l'aurore, et les avait
terminés par celle de la nuit. A la nuit, il congédiait son auditoire;
au point du jour il le rassemblait autour de lui. Un jeune littérateur
de ses amis, nommé _Vincenzio Laureo_, qui fut dans la suite
cardinal[143], craignant que tant de descriptions, quoiqu'elles fussent
toutes assez courtes, ne donnassent au lecteur de la satiété et de
l'ennui, lui conseilla d'en retrancher une grande partie; le savant
_Sperone Speroni_ fut du même avis; le Tasse céda, mais avec répugnance,
et moins par persuasion que par égard. Peut-être doit-on regretter qu'il
ait cédé; il en devait résulter sans doute de la redondance et de
l'uniformité; mais cela donnait aussi au poëme entier une teinte
particulière. Quelque varié que soit le spectacle du lever du soleil et
de la chute du jour, c'était un objet de curiosité, que de voir que le
poëte avait réussi à les peindre de cent différentes manières. Il a
laissé subsister beaucoup de ces descriptions, qui prouvent les
ressources et la fécondité de son talent. Mais peut-être y en a-t-il
trop, par cela même qu'il en a retranché un grand nombre. On ne sait
plus pourquoi, en reprenant sa lyre, il chante si souvent l'aurore,
puisqu'il ne la chante pas toujours.
[Note 143: Sous le pontificat de Grégoire XIII.]
Il fit un changement plus considérable et qui lui coûta plus de travail.
Il commença son poëme avec le dessein de le dédier à Philippe, alors
infant d'Espagne; mais _Ferrante Sanseverino_ ayant passé du service de
l'empereur à celui du roi de France, le Tasse lui-même ayant été envoyé
par ce prince en France, où il continua de travailler à son poëme, il
changea de dessein, le dédia au roi Henri II, y sema différents traits
et plusieurs épisodes à la louange de la maison royale de France, et
surtout de Marguerite de Valois, soeur du roi, à laquelle il était
particulièrement dévoué. Lorsqu'il fut ensuite revenu en Italie, qu'il
eut trouvé un asyle à la cour du duc d'Urbin, et qu'il eut achevé son
poëme, le duc l'engagea, comme nous l'avons vu dans sa vie, à le dédier
à Philippe II, et il y consentit dans l'espérance d'obtenir
non-seulement la restitution de ses biens, mais quelque grande
récompense. Il dut alors faire un grand nombre de changements, tant dans
la fable même d'Amadis, de qui il avait fait descendre la maison de
France, que dans les digressions et dans les épisodes qu'il avait
consacrés à la gloire de Henri II, de sa famille, et qu'il lui fallut
retourner à l'honneur de Philippe II et de la sienne.
On peut croire que toutes ces mutations durent altérer un peu l'ensemble
du poëme et faire disparaître quelque chose de la beauté, et surtout de
la facilité de son premier jet. Une défiance peut-être excessive de
lui-même, quelquefois aussi dangereuse que l'excessive confiance,
empêchait le Tasse d'être jamais content de ce qu'il avait fait. Il
voulut soumettre son ouvrage, non pas à deux ou trois bons juges, qui
sans doute auraient suffi, mais à un très-grand nombre de censeurs, qui
se trouvèrent, comme il arrive, presque tous d'avis différents. L'un
lui faisait changer une chose, l'autre en retrancher une autre: il se
consumait à suivre leurs conseils, et malgré le mérite reconnu de la
plupart d'entre eux, il n'est pas sûr que le poëme y ait toujours gagné.
_Giraldi_, _Varchi_, _Bartolomeo Cavalcanti_, _Ruscelli_, et plusieurs
autres furent consultés par lettres. _Bernardo Capello_, _Antonio
Gallo_, _Muzio_ et _Atanagi_, se rassemblèrent à Pésaro, sur
l'invitation du duc d'Urbin, pour revoir attentivement le poëme entier;
enfin, le Tasse prit encore à Venise les avis de _Molino_, de _Veniero_,
de _Mocenigo_: il est impossible enfin de se donner plus de peine, de
montrer plus de docilité à écouter les conseils, plus de patience
d'esprit et de souplesse de talent à les suivre.
Ajoutons encore qu'il avait composé la plus grande partie de son poëme
au milieu du bruit des armes, ou dans de longs et malheureux voyages, ou
parmi les ennuyeux détails des affaires du prince, à Salerne, à Rome et
à Paris; enfin, dans des positions affligeantes ou agitées, et loin de
ce repos et de cette tranquillité d'ame, dont tout homme qui écrit a
besoin, et dont les poëtes ont plus grand besoin que les autres. Malgré
tout cela, le poëme d'_Amadis_ parut si beau, si bien proportionné dans
son tout et dans ses parties, si brillant dans ses détails, et si riche
en ornements de toute espèce, qu'il fut et qu'il est encore regardé
comme l'un des meilleurs que la langue italienne ait produits.
Plusieurs critiques du temps en firent les plus grands éloges, et le
_Speroni_ même osa le préférer, pour l'accord et la proportion des
parties, à l'_Orlando furioso_.
En réduisant, comme on le doit, cette exagération de l'amitié, on peut
placer l'_Amadigi_ au second rang parmi les romans épiques. On peut
enfin penser à ce sujet comme Louis _Dolce_, qui à la vérité était aussi
un ami du Tasse, mais homme d'un goût assez pur, et qui, ayant lui-même
composé des poëmes romanesques, devait voir dans l'auteur d'_Amadis_ un
rival à craindre, en même temps qu'il y voyait un ami. Il dit
très-positivement[144] que dans ce poëme le style du Tasse lui paraît
très-choisi et très-soigné quant au langage; que sa versification est
pure, noble et agréable; qu'il ne s'écarte jamais d'une certaine gravité
qui est seulement plus ou moins forte, selon que les sujets l'exigent;
que par un mélange très-rare il réunit presque toujours la facilité et
la majesté; qu'il a de l'abondance dans les pensées, du merveilleux et
de la propriété dans les comparaisons; que dans chaque chose il garde
admirablement les convenances, qu'il n'y a aucune partie de son poëme
qui ne plaise, ou qui n'instruise, et qui ne tienne le lecteur dans une
douce et agréable attente.
[Note 144: Dans la Préface qui précède la belle édition
d'_Amadis_ donnée par _Giolito_, Venise, 1560, in-4º.]
«Il met, continue le _Dolce_, tous les objets avec tant de vérité devant
nos yeux, qu'un peintre ne le pourrait mieux faire. Il surpasse du bien
loin tous les autres poëtes dans la peinture des douceurs et des
souffrances de l'amour; et dans la description des batailles, des
combats de chevaliers, de géants et de monstres, on peut le comparer à
tous. Il a même dans cette partie une vérité qui n'appartient qu'à ceux
qui ont entendu comme lui le fracas des armes et le tumulte des
batailles. Dans les détails cosmographiques, il semble qu'il conduit le
lecteur comme par la main de contrée en contrée, et d'une ville à une
autre ville. Il excelle à émouvoir le coeur: il le tyrannise en quelque
sorte; enfin, si l'Arioste lui est supérieur en quelques parties, il y
en a aussi que d'excellents juges regrettent peut-être de ne pas voir
dans le poëme de l'Arioste, et que l'on trouve dans le sien.» A l'égard
de ce dernier article, il peut paraître exagéré, mais il ne le serait
pas de dire qu'il se trouve quelquefois dans le _Roland furieux_ des
choses que l'on voudrait n'y pas voir, et qu'il ne s'en trouve jamais de
pareilles dans _Amadis_.
Pour mieux fixer l'opinion qu'on doit avoir de ce poëme, quelques
citations sont d'autant plus nécessaires, que c'est principalement par
le mérite des détails que l'ouvrage appartient à son auteur.
L'embarras, dans une telle abondance, est de se borner et de choisir.
Dans les débuts de chant d'aucun autre poëme on ne trouve, et j'en ai
dit la cause, autant de descriptions du soir et du matin que dans
_Amadis_. Elles sont courtes, et s'étendent rarement au-delà d'une
strophe. C'est à la fin d'un chant: la nuit arrive, séparons-nous; et au
commencement: le jour renaît, revenez m'entendre; c'était le bonjour et
le bonsoir de tous ses chants, et quelques-uns ont conservé cette
première forme. Voici la fin du onzième chant: «Mais déjà la Nuit,
paisible consolatrice des mortels, presse ses coursiers; et les Songes,
avec leurs ailes paresseuses, baignent toutes les pensées des eaux du
doux Oubli; les hommes et les animaux se taisent; il est bon, valeureux
chevaliers, que je me taise aussi et que je suspende ma lyre jusqu'au
retour des premiers rayons du Soleil.» Et voici le début du douzième:
«Déjà les étoiles, fuyant l'une après l'autre, font place à la lueur de
la blanchissante Aurore. La Lune cède à cette splendeur nouvelle qu'elle
voit sortir de l'orient. La sombre Nuit rassemble et replie ses ombres;
le Jour découvre et colore notre univers; reprenons donc en main ma
lyre, pour chanter Amadis et Alidor.»
«Seigneur, dit-il, au début du vingt-septième, le Jour, avec son front
teint de pourpre, brillant d'une douce lumière, et tout rayonnant de
splendeur, orne déjà le sommet de nos montagnes. Le berger, avant que
le soleil soit au haut des airs, conduit son troupeau hors de la
bergerie; l'agriculteur se lève et retourne à ses travaux; l'un reprend
la bêche et l'autre la charrue; retournons aussi à nos chants. Voilà ma
lyre, qu'un enfant remet, comme à l'ordinaire, entre mes mains; voilà
Thalie qui inspire ma voix et remplit mon ame d'une poétique fureur;
Apollon sourit à mes chants et se plaît à leur harmonie; chantons donc,
ne tardons plus, et ne laissons pas s'écouler inutilement le cours des
heures.»
Quelquefois il voit sous d'autres couleurs le même objet. Amadis est-il
dans un de ces moments de désespoir où le plongent les injustes soupçons
d'Oriane, le poëte est si profondément touché de sa peine, qu'il n'a
plus ni haleine ni voix[145]. «Il est forcé de se taire et de donner
lui-même des larmes à de si grands malheurs, jusqu'à ce qu'il sente se
rouvrir et se remplir d'une eau nouvelle la veine de son génie,
desséchée par la pitié que ce brave guerrier lui inspire.» Au chant
suivant: «L'Aurore se lève, mais, triste et baignée de larmes, elle met
un joug moins brillant à ses coursiers; point de fleurs, point de
couronne sur sa tête; elle est même enveloppée de vêtements noirs et
lugubres; sans doute, elle n'a été réveillée que par les plaintes
d'Amadis, qui de plus en plus enfoncé dans ses cruelles pensées,
toucherait de pitié les monstres mêmes des forêts.»
[Note 145: Fin du dix-septième chant.]
Mais, le plus souvent, la nature se présente à lui sous un riant aspect.
C'est le fils d'Hypérion, couronné de rayons ardents et lumineux, qui
redonne aux campagnes des couleurs blanches et vermeilles[146]; c'est
l'Aurore qui paraît avec ses tresses blondes et son front de roses;
l'ombre s'enfuit, se cache dans quelque grotte et n'ose plus paraître au
dehors; les arbrisseaux, l'herbe, les fleurs, les sables et les ondes se
peignent des plus vives couleurs[147]; tantôt le Soleil élève peu à peu
sur les eaux ses rayons et sa tête blonde, et redonne à tous les objets,
par sa lumière renaissante, leurs vêtements blancs, verts et pourprés;
Philomèle, pour donner quelque trêve à sa douleur, rappelle par ses
chants les hommes à leurs travaux, et sa soeur paraît encore, sous les
rameaux épais, accuser en pleurant l'impie Térée[148]; tantôt c'est un
autre petit oiseau qui salue doucement par ses chants la belle lumière
du jour; il ne se cache plus, comme il faisait naguère, sous des rameaux
couverts de frimas; il se joue de branche en branche, d'arbrisseaux en
arbrisseaux, égayé par le nouveau jour, qui d'heure en heure enrichit le
monde de beautés plus admirables et plus rares[149].
[Note 146: C. XXXIV.]
[Note 147: C. XLIV.]
[Note 148: C. XLVIII.]
[Note 149: C. LXXIII.]
Il entremêle avec ces débuts de chant d'autres exordes, philosophiques,
poétiques, galants: il y prend quelquefois le ton de la sagesse,
quelquefois celui d'un badinage agréable, et quelquefois celui de
l'amour. Enfin il se varie autant qu'il peut, à l'exemple de l'Arioste;
mais sa tâche est plus forte à remplir, et l'Arioste lui-même n'eût sans
doute pas trouvé facile de se varier ainsi jusqu'à cent fois.
Les descriptions de combats sont presque innombrables dans _Amadis_;
mais presque tous sont des combats particuliers; on y voit peu de ces
grandes batailles, dont l'ordonnance est plus difficile, mais qui
présentent aussi de plus grands moyens de variété. Une de ces actions
réunit pourtant les avantages poétiques d'une bataille avec ceux d'un
combat singulier; c'est une lutte terrible entre cent chevaliers du roi
Lisvart et cent chevaliers irlandais, à la tête desquels marchent vingt
énormes géants[150]. Le poëte ne manque pas de passer en revue cette
horrible troupe; leurs noms ne sont pas moins affreux que leurs
personnes, et cette belle comparaison ajoute encore à l'idée qu'on ne
peut concevoir, en même temps qu'elle récrée, par des images champêtres,
l'imagination du lecteur. «Ils ressemblaient à autant de chênes immenses
et noueux, épais et antiques abris des villageois, plantés le long des
rives herbeuses que le Pô inonde de ses flots toujours troublés, ou sur
les riants et agréables rivages que le Tesin baigne de ses claires eaux,
et qui élèvent leurs têtes chevelues à la hauteur des monts les plus
sauvages et les plus escarpés[151].» Amadis caché sous le nom du _beau
Ténébreux_, et Alidor, frère d'Oriane, arrivés au moment du combat, y
vont décider la victoire. L'auteur en décrit les préparatifs; il invoque
les Muses qui chantèrent les combats et l'incendie de Troie: il peint la
Discorde, la Colère, les Furies mêmes soufflant leurs poisons au coeur
des géants et des chevaliers. Les horribles trompettes, les timbales et
les tambours animent encore la férocité des coursiers belliqueux, dont
les hennissements assourdissent les monts et les plaines; ils mordent le
frein, frappent la terre, et semblent défier les coursiers ennemis au
combat. Le choc est terrible, la mêlée affreuse et décrite avec feu et
avec vigueur. Les barbares sont vaincus; mais au milieu de leur défaite,
un d'entre eux surprend Lisvart, l'enlève dans ses bras et
l'emporte[152]; le _beau Ténébreux_ est averti, accourt, lui arrache sa
proie, et voyant la victoire encore incertaine, fond sur la horde
ennemie, en criant: _France! France_[153]_!_ _C'est Amadis qui est ici;
victoire!_ A ce cri, les rangs se troublent, se dispersent; la victoire
est complète, et Lisvart blessé, mais triomphant, est ramené dans son
palais par Amadis.
[Note 150: C. XLIX.]
[Note 151: St. 27.]
[Note 152: C. L.]
[Note 153: Ce cri devait être _Gaule! Gaule!_ Mais ici, comme
dans tout son poëme, le Tasse a préféré le nom de France; et ce
n'est pas surtout dans ce cri de victoire qu'il conviendrait à un
Français de le corriger.]
Si j'avais à choisir parmi les duels chevaleresques que l'on trouve
presque dans tous les chants, je préférerais pour l'étendue, la force et
l'originalité, celui d'Amadis avec le monstrueux Ardan Canile, cet
effroyable champion, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, et qui, s'il
n'est pas un géant, est du moins si grand et si gros qu'il ressemble en
petit au colosse[154]. Son portrait hideux, son col gros, court et velu,
ses épaules larges de sept à huit palmes, ses mains carrées, sa poitrine
osseuse, ses jambes en colonnes, sa tête énorme et aplatie, sa bouche
aiguë, ses dents qui auraient brisé le fer, son nez difforme, ses yeux
hagards qui auraient fait fuir les sorcières et les ensorcelés[155],
n'ont pas seulement pour but de montrer quels périls menacent Amadis;
mais c'est ce monstre que l'on veut donner pour époux à une belle
princesse, et c'est pour la sauver d'un tel malheur qu'Amadis va
combattre, aux regards de toute la cour et sous les yeux de la
tremblante Oriane.
[Note 154: _Tal che pareva il piccoto colosso._ (C. LIV, st.
59.) _Colosso_ n'est point là pour un colosse en général; ce mot,
pris dans un sens absolu, signifie le colosse par excellence,
c'est-à-dire, celui de Rhodes.]
[Note 155: St. 60.]
La trompette donne le signal[156]; au premier choc, les deux coursiers
sont abattus; les deux rivaux fondent l'épée à la main l'un sur l'autre.
Ardan Canile a de meilleures armes qu'Amadis; il le blesse en plusieurs
endroits et Amadis ne peut l'atteindre. Ses amis commencent à craindre
pour lui; Oriane quitte le balcon toute en larmes; mais Amadis est
infatigable autant qu'intrépide, et Ardan commence à se lasser.
Cependant Amadis lui porte sur le haut du casque un coup si fort que son
épée se rompt dans sa main et qu'il tombe à genoux, les yeux éblouis et
presque fermés au jour. Canile saisit cet avantage et s'avance pour le
frapper. La cour tout entière est comme une famille épouvantée qui voit
un père chéri prêt à perdre la vie, et ne peut lui porter secours. Ses
armes sont en pièces, son bouclier est brisé; il est enfin sans épée;
mais son coeur n'en est pas moins ferme, quoiqu'il se voie désarmé et
presque nu; il n'en a même que plus d'audace. Il ramasse le fer d'une
lance brisée, et avec cette seule arme il attaque et presse de nouveau
son adversaire. Il parvient à lui percer le bras; l'épée, dont Ardan ne
cessait de le frapper, tombe; Amadis la relève. Ardan qui se voit vaincu
frémit, comme sur la mer Égée frémit le vent des tempêtes. Les
chevaliers, les princesses, les dames se rassurent; Oriane revient à la
place qu'elle avait quittée. «La tendre mère qui a vu son fils unique
dans les mains rapaces de la mort, si elle le voit ensuite hors de
péril, si Dieu lui rend la vie et la santé, n'essuie pas plus
promptement ses yeux baignés de larmes, ne remercie pas plus ardemment
le ciel et la fortune, que ne le fait Oriane en voyant désormais en
sûreté la vie et l'honneur de celui qu'elle aime[157].» Amadis achève de
vaincre et sépare du tronc la tête affreuse. Toute la cour se réjouit de
sa victoire et de la mort du monstre qu'il a vaincu. Cette description,
qui a plus de trois cents vers, est à mettre de pair avec les plus
belles du même genre, dans les poëmes les plus parfaits.
[Note 156: C. LV, st. 38.]
[Note 157: St. 66.]
Si je voulais citer la description d'une tempête, j'en trouverais une au
dix-neuvième chant, qui pourrait aussi être comparée aux plus célèbres
et soutenir le parallèle; mais j'aime mieux, sur le même élément, en
choisir une d'un genre tout opposé. Amadis apprend qu'Oriane l'accuse de
déloyauté, lui qui vient d'être couronné roi de l'Ile ferme comme le
plus brave des chevaliers et le plus loyal des amants. Dans son
désespoir, il quitte l'île pendant la nuit, monte sur une barque, la
pousse en haute mer et s'abandonne à la fortune[158]. Long-temps il
pleure, il gémit, les yeux fixés sur l'astre d'argent. A la fin vaincu
par la fatigue et par la douleur, il les ferme; un doux et paisible
sommeil vient le saisir. Aussitôt les nymphes des mers qui ont entendu
ses plaintes, sortent du fond de leurs retraites, fendent avec leurs
mains et leurs beaux bras l'onde amère, et entourent d'un cercle de
beautés charmantes l'infortuné qui dort en paix. Ses yeux et ses joues
sont encore baignés de pleurs. La lune qui brille doucement dans les
airs éclaire ce front, ce visage digne du séjour des dieux, et qui, dans
sa pâleur, ressemble à une fleur que la main d'une vierge a coupée;
touchées d'une tendre pitié, elles couvrent de baisers ses beaux yeux.
Les dieux des mers viennent eux-mêmes, montés sur des monstres marins,
entourer la barque légère. Ils en font un char de triomphe; quatre
dauphins y sont attelés avec un joug de corail; il la traînent sur la
plaine humide avec une admirable rapidité. Suivi de tout ce divin
cortége, le malheureux amant vogue ainsi jusqu'au lever du jour. La
barque alors vient aborder un délicieux rivage. Les nymphes et les dieux
des mers y déposent Amadis sur un lit de jacinthes et de violettes; et
c'est là qu'il est réveillé par les premiers rayons du soleil. Passez à
cette description l'emploi d'une mythologie étrangère à celle qui fait
la machine générale du poëme, et vous ne pourrez lui refuser une des
premières places dans la riche collection que l'épopée romanesque peut
fournir.
[Note 158: C. XXXIX, st. 13 à 22.]
Si je voulais montrer par des citations comment l'auteur d'_Amadis_ fait
parler l'amour, et quel langage il prête aux diverses passions dont
cette seule passion nous agite, je pourrais choisir également, ou les
tourments auxquels Oriane est livrée quand, sur de fausses apparences,
la jalousie s'est emparée de son coeur, où les plaintes et le désespoir
du fidèle Amadis retiré sur _la Roche pauvre_, ou les regrets de
Corisande séparée de son cher Florestan, ou ceux de Mirinde inquiète
pour les jours d'Alidor; ou enfin, comme les amours épisodiques sont
très-multipliés dans ce poëme, et que l'auteur paraît avoir eu autant de
goût que de talent pour peindre ce sentiment dans toutes ses nuances, je
pourrais faire encore d'autres choix. J'y trouverais bien à reprendre
quelques-unes de ces recherches de pensée et de style dont peu de
poëtes italiens sont exempts, et qui n'appartiennent qu'à une certaine
nature idéale ou plutôt fictive; mais j'y trouverais souvent aussi
l'expression de la véritable nature, et une grande abondance d'images
passionnées, de pensées et de sentiments.
Dans les comparaisons, genre d'ornements si essentiel au poëme épique,
il joint au don d'imaginer le talent de peindre. Ainsi que tous les
vrais poëtes, il trouve à tout moment entre les personnes ou les choses
qu'il peint et tous les objets de la nature animée et inanimée, des
rapports qui lui suffisent pour mettre sous nos yeux ces objets tels
qu'ils se présentent à son esprit. Ces comparaisons n'ont pas toujours
le mérite de la nouveauté, et les mêmes reviennent peut-être trop
souvent. Les lions, les tigres, les ours, blessés et poursuivis par les
chiens et par les chasseurs, ou leur disputant leurs petits; les
sangliers et les taureaux défendant leur vie contre les meutes
acharnées; les vents qui se combattent ou qui soulèvent les mers, les
flots qui s'irritent ou s'apaisent, les vaisseaux agités par les vagues
et poussés par des vents contraires, reviennent un peu fréquemment; et
les mots, quoique toujours assez poétiques, ne relèvent pas toujours ce
qu'il y a d'un peu commun dans les choses; mais assez souvent aussi, à
défaut de nouveauté dans les objets, c'est la manière de les placer et
de les présenter qui les relève.
Quelquefois les grands accidents de la nature, rapprochés des accidents
de la vie, produisent un effet inattendu. Par exemple, quand le Damoisel
de la Mer combat, sous les yeux d'Oriane, un lion prêt à le dévorer, le
danger qu'il court le fait pâlir; elle ne reprend ses couleurs et la vie
que quand elle le voit vainqueur. «Comme lorsque de ses regards ardents
le chien céleste brûle la terre[159], et enlève aux campagnes riantes
les ornements dont Flore avait paré leur sein, si tout à coup le souffle
d'un vent qui s'élève trouble l'air pur et le ciel serein par une pluie
fraîche et abondante, les herbes et les fleurs reprennent leur verdure
et tout l'éclat dont elles brillaient auparavant; ainsi cette beauté,
que le froid glacé de la crainte avait effacée, renaît tout à coup sur
le visage d'Oriane, digne de l'amour du ciel même.» Quelquefois il tire
ses comparaisons des plus tendres affections de la nature humaine.
Amadis attend des nouvelles d'Oriane. Un nain, qu'il avait laissé auprès
d'elle, vient lui en apporter de funestes. Il court au-devant de ce
nain, quoique sa seule vue soit pour lui d'un mauvais présage. «Une
tendre mère[160], dont le fils est, depuis longues années, séparé
d'elle, si elle voit de loin un de ses compagnons qui était parti avec
lui de leur patrie, et qui est revenu sans lui, court avec inquiétude à
sa rencontre, lui demande avant tout si son fils est vivant, et en
reçoit une réponse affligeante et cruelle; ainsi le malheureux amant
court au-devant du messager, et apprend de lui ce qui trouble toute sa
joie.»
[Note 159: C. I, st. 73.]
[Note 160: C. XXX, st. 7.]
Il est assez ordinaire de comparer avec la grêle les coups que portent
les combattants; la vue de ce qui arrive quelquefois pendant l'hiver sur
les montagnes a fourni au Tasse une comparaison moins commune. «Des
sommets de l'Apennin qui partage l'Italie[161], la neige que l'aquilon
emporte, au mois de décembre ou de janvier, ne tombe point aussi
épaisse, que les coups de ce bras, dont la force égale l'adresse,
tombent sur le dur acier.» Un effet physique de l'eau et du feu lui sert
à peindre, dans le coeur de l'homme, le combat et les alternatives de la
raison et de l'amour. «De même que si l'on jette sur une liqueur chaude
et bouillante une liqueur glacée[162], le bouillonnement s'arrête tout à
coup, mais bientôt l'eau se réchauffe, et le murmure augmente; de même
si dans notre ame le secours de la raison arrête quelquefois le désir et
réprime les sens, ils reprennent bientôt leur empire et la ramènent avec
plus de force aux impressions du plaisir.»
[Note 161: C. XXXI, st. 19.]
[Note 162: C. XXXIV, st. 7.]
De doux objets de la nature champêtre dictent à l'ame sensible du Tasse
une autre comparaison. Oriane est depuis quelque temps éloignée de la
cour de son père et secrètement unie avec Amadis; il y reparaît, mais
caché sous ce nom de _beau Ténébreux_, déjà devenu célèbre, Oriane
l'accompagne déguisée, couverte d'un voile et d'habits qui la rendent
méconnaissable. Amadis reçoit les plus grands honneurs, et sa compagne
les partage. La reine sa mère la félicite d'être la dame d'un chevalier
si accompli. «Les feuilles d'un jeune arbrisseau, dit le poëte[163], ou
l'herbe fraîche et vive ne tremblent point à la douce haleine d'un vent
léger, qui souffle pendant les heures brûlantes d'un jour d'été, ni le
chevreuil qui côtoye un clair ruisseau, à la vue d'un chien agile dont
il craint de devenir la proie, autant que tremble Oriane devant son
père, et à l'aspect de sa tendre mère.»
[Note 163: C. XLVIII, st. 40.]
Il faudrait trop de citations si l'on voulait donner des exemples de
tous les autres genres de talent poétique que ce poëme réunit; la
manière dramatique dont l'auteur annonce ses personnages et dont il les
met en scène; l'art avec lequel il ménage sans cesse des surprises; la
nature variée de ses épisodes, et son adresse à les entremêler avec
l'une ou avec l'autre de ses trois fables principales, adresse égale à
celle qu'il emploie pour lier ces trois fables entre elles; l'abondance
et le naturel qu'il met dans l'expression des passions tendres, la grâce
et la fidélité de ses peintures, l'heureux emploi qu'il fait des trésors
de la poésie antique, l'éclat qu'il donne aux apparitions subites et aux
merveilles de la féerie; la richesse et même le luxe de ses descriptions
qui ont leur source, ou dans les inventions espagnoles et arabes, ou
dans ce spectacle d'une nature magnifique habituellement offert dans la
partie de l'Italie qu'il habita long-temps.
Mais avec tant de qualités qui manquent à des poëmes plus heureux,
comment arrive-t-il donc que l'_Amadis_ soit si peu connu en France,
qu'il ne le soit même pas aujourd'hui beaucoup plus en Italie? Un peu
d'uniformité dans le tissu de la fable, malgré tous les ressorts qui y
sont employés, un peu de faiblesse dans le style, quoique d'ailleurs
assez élégant, et surtout extrêmement doux; une longueur démesurée, car,
sans en avoir compté les vers, ce que la division par octaves rendrait
pourtant assez facile, on peut les porter de cinquante à soixante mille,
tout cela peut y avoir contribué; mais la corruption des moeurs, déjà
grande au temps de l'auteur et qui n'a pas diminué depuis, n'y
serait-elle pas aussi pour quelque chose; et la perfection, l'élévation,
la constance de ces amours chevaleresques, qui ne sont dans aucun autre
poëme au même degré, ni si généralement répandues que dans _Amadis_, ne
seraient-elles pas en partie la cause de son discrédit?
Quoi qu'il en soit, on doit conseiller de lire ce poëme à tous ceux qui
ont assez de loisir pour consacrer beaucoup de temps à des lectures
purement agréables; à ceux pour qui la peinture des sentiments tendres,
délicats, et trop généralement décriés sous le titre de _romanesques_, a
encore de l'attrait; à ceux enfin qui veulent connaître véritablement
tout ce que la poésie italienne a produit de précieux, qui ne se
contentent pas d'ouï-dire et de simples aperçus, qui veulent ne
prononcer qu'en connaissance de cause, et ne juger que d'après eux. On
ne doit pas, à beaucoup près, donner le même conseil pour tous les
romans épiques publiés dans le cours de ce siècle, où la passion pour la
poésie romanesque fut une espèce de fureur. J'en ai indiqué plus de
soixante, et peut-être en est-il échappé à mes recherches ou à ma
mémoire: mais combien peu m'ont paru dignes d'occuper et d'arrêter
quelque temps mes lecteurs! Plusieurs de ces poëmes ne comportaient que
de simples notes, ou tout au plus quelques citations de ce qu'ils
avaient, non de bon, mais d'extraordinaire et de bizarre; enfin, le plus
grand nombre n'a pu être que nommé ou même désigné dans des énumérations
rapides.
Toute cette abondance n'est donc pas richesse. Elle prouve seulement ce
que j'ai dit de la passion du siècle pour l'épopée romanesque: elle
prouve aussi qu'en donnant trop de liberté aux arts de l'imagination, en
craignant trop de gêner leur essor, et en les affranchissant des règles,
on en multiplie bien les productions, mais non pas les chefs-d'oeuvre.
Les imaginations extravagantes et désordonnées fourmillent alors, les
imaginations riches et vraiment fécondes sont toujours rares. Depuis la
fin de l'autre siècle, ou le _Morgante_ du _Pulci_ éveilla en Italie ce
goût pour le roman épique, qui devint bientôt après une passion, puis
une mode, parmi ce grand nombre de poëmes, dont la plupart encore sont
d'une énorme longueur combien en reste-t-il que l'on doive, ou même que
l'on puisse lire, à moins d'avoir un but particulier, tel que celui que
je me suis proposé dans mes recherches? Il reste, pour la fable de
Charlemagne et de Roland, ce _Morgante maggiore_, monument curieux sous
plus d'un rapport, mais qui satisfait plus souvent la curiosité que le
goût; l'_Orlando innamorato_, non tel que le laissa le _Bojardo_, son
ingénieux auteur, mais tel qu'il fut ensuite refait par le _Berni_;
surtout, et par-dessus tout l'_Orlando furioso_ du grand Arioste, le
chef-d'oeuvre du genre, et qui, fût-il seul, suffirait pour que ce genre
fût consacré. La Table ronde n'a produit que _Giron le Courtois_ de
l'_Alamanni_, encore, quel que soit le mérite de son auteur, ce poëme
a-t-il trop peu d'attrait et de charme, pour que l'on puisse avoir un
scrupule de ne le pas lire, ou un regret de ne l'avoir pas lu. La fable
d'_Amadis_ est plus heureuse; le poëme de _Bernardo Tasso_ lui suffit;
il mériterait de sortir de l'oubli où on le laisse, et de reprendre le
rang qu'il eut dans l'opinion des hommes les plus éclairés et des
meilleurs juges de son siècle.
C'est donc à quatre ou cinq romans épiques que se borne réellement cette
richesse. Mais n'en est-ce donc pas une prodigieuse chez une seule
nation et dans un seul siècle? Et qu'est-ce donc, quand on pense que,
chez cette nation, l'épopée se partage en trois branches, et que ce n'en
est ici que la première? Elle appartient en propre à l'Italie. Nous y
avons vu l'épopée romanesque naître, se développer, s'égarer, se
perfectionner. Chez un peuple éminemment doué d'imagination et de
sensibilité, elle s'empara puissamment de l'une et de l'autre. Elle
ouvrit d'abord un champ trop vaste au génie; en procurant de grandes
jouissances, elle fit peut-être un grand mal; long-temps elle accoutuma
les esprits à se repaître, non-seulement de fictions, mais de chimères,
et à se passionner pour des extravagances et des fantômes. Mais le
génie, essentiellement ami du vrai, finit, en s'appropriant ces
inventions désordonnées et vides d'intérêt, par les réduire dans de plus
justes limites, par se faire à soi-même des règles, qui devinrent
dès-lors celles de cette partie de l'art, et par créer, au milieu de
tant d'invraisemblances réelles, une sorte de vraisemblance hypothétique
qu'il ne fut plus permis de blesser. Il peignit allégoriquement les
vertus et les vices, donna aux sentiments du coeur de l'intérêt et du
charme, et porta au plus haut degré d'énergie l'héroïsme militaire et
l'enthousiasme guerrier. Il sut même flatter sa nation, ou du moins
quelques-unes de ses familles les plus illustres, par des fictions qui
donnaient pour constantes des origines souvent suspectes, et
sanctionnaient pour ainsi dire les prétentions de l'orgueil.
C'était tout ce que pouvait faire le génie, et son ouvrage fut consommé
quand il eut rehaussé ces inventions ainsi réduites par tous les
ornements d'une imagination brillante, par l'expression poétique la plus
abondante et la plus riche, par tous les trésors d'une langue née
poétique, et, déjà depuis deux siècles, rivale des idiomes anciens les
plus parfaits.
Mais enfin il manquait toujours à ces créations ingénieuses ce fond
d'intérêt historique que la fable peut embellir, mais qu'elle ne peut
suppléer. Si des esprits trop graves avaient autrefois traité de contes
d'enfants les fictions d'Homère, qu'était-ce donc que les fictions du
_Bojardo_ et de l'Arioste? Il était temps de traiter au moins comme des
enfants, tels que le furent autrefois les Grecs, un peuple aussi
spirituel que l'avaient été ceux de la Grèce; il était temps que le
poëme héroïque, ou la véritable épopée, naquît, et qu'elle se joignît du
moins au roman épique, devenu une partie trop importante et trop riche
de la littérature nationale, pour qu'il fût désormais ni désirable, ni
possible de l'effacer.
Quelques poëtes l'avaient tenté dès le commencement de ce siècle: mais,
arrêtés par le préjugé qui avait décidé que les langues modernes ne
convenaient qu'à des sujets frivoles, et que dans des ouvrages sérieux
on ne devait employer que le latin, c'était dans cette langue qu'ils
avaient essayé de faire parler la Muse épique[164]. Ce n'était point
l'histoire qu'ils lui avaient d'abord donné à traiter, mais la religion,
ses dogmes, ses mystères. Le mystère de l'incarnation avait fourni à
Sannazar son poëme _de Partu Virginis_; la vie et la mort du Christ
avaient dicté à Vida sa _Christiade_. L'histoire profane et même
contemporaine avait eu son tour; et _Ricciardo Bartolini_ avait célébré
dans l'_Austriade_ la gloire de la maison d'Autriche[165].
[Note 164: On trouve dans une lettre d'Annibal _Caro_ une
preuve bien évidente que cette opinion régnait alors. Il avoue à
l'un de ses amis qu'il aura bientôt achevé une traduction en vers
libres de l'_Enèide_ de Virgile, traduction qui a fait sa gloire,
et dont il ne parle cependant que comme d'un jeu ou d'un essai
sans conséquence. _Cosa cominciata_, dit-il, _per ischerzo, e solo
per una pruova d'un poema, che mi cadde nell'animo di fare dopo
che m'allargai dalla servitù. Ma ricordandomi poi che sono tanto
oltre con gli anni, che non sono più a tempo a condur poemi, fra
l'esortazioni degli altri ed un certo diletto che ho trovato in
far pruova di questa lingua con la latina, mi son lassato
trasportare a continuare, tanto che mi trovo ora nel decimo
libro._ Puis il ajoute: _So che fo cosa de poca lode, traducendo
di una lingua in un'altra; ma io non ho per fine d'esserne lodato,
ma solo per far conoscere (se mi verrà fatto), la richezza e la
capacita di questa lingua contra l'opinion di quelli che
asseriscono che non può aver poema eroico,_ _nè arte, nè voci da
esplicar concetti poetici, che non sono pochi che lo credono._
Cette lettre est datée de Frascati, 14 septembre 1565,
c'est-à-dire, quatorze mois avant la mort de l'auteur. (T. II des
OEuvres d'Annibal _Caro_, Venise, 1557, p. 272.)]
[Note 165: M. Denina, premier Mémoire sur la Poésie épique,
Recueil de l'Académie de Berlin, année 1789, pages 484 et 485.
Ces trois poëmes latins étaient en effet imprimés avant que le
_Trissino_ formât le projet du sien; les deux premiers sont assez
connus; le troisième, qui l'est beaucoup moins (_de Bello Narico,
Austriados libri XII_) avait été publié dès 1515. L'illustre
auteur des _Révolutions d'Italie_, dans le mémoire cité ci-dessus,
ajoute aux deux poëmes de Sannazar et de Vida, celui de Fracastor,
intitulé: _Joseph_, et à l'_Austriade de Bartolini_, le poëme de
Jérôme _Falletti_, Piémontais, _de Bello Sicambrico_, et celui de
_Lorenzo Gambara_, dont le sujet est la découverte du
Nouveau-Monde, sous le titre de _Colombiados_; mais je ne pouvais
les citer ici, parce que 1º, Fracastor, qui mourut en 1553, âgé de
soixante et onze ans, n'entreprit le poëme de _Joseph_ que dans
ses dernières années, et même il ne put l'achever; 2º la guerre
célébrée par _Falletti_ dans son poëme _de Bello Sicambrico_, est
celle de 1542 et 1543, en Flandre et dans le Brabant, entre
Charles-Quint et François Ier.; _Falletti_, qui étudiait alors à
Louvain, put, quelque temps après, prendre pour sujet cette
guerre, mais son poëme ne fut publié par P. Manuce qu'en 1557; 3º.
enfin, _Lorenzo Gambara_, auteur de la _Colombiade_, ne mourut
qu'en 1586; c'était le cardinal Grandvelle qui l'avait engagé à
composer ce poëme, et Grandvelle, ministre favori de Marguerite
d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, ne fut fait cardinal, à la
sollicitation de cette princesse qu'en 1561. Aucun de ces trois
derniers poëmes n'avait donc précédé celui du _Trissino_, et même
le dernier ne fut écrit que plus de douze ans après.]
Il n'y avait qu'un degré de plus à franchir; il ne restait qu'à
reconnaître que la langue dont le Dante s'était servi, et dans laquelle
était écrite toute la partie héroïque du poëme de l'Arioste, était aussi
forte, aussi énergique et aussi noble que l'exigeait le poëme épique du
genre le plus élevé. Ce fut le _Trissino_ qui le reconnut le premier.
Après avoir essayé dans sa _Sophonisbe_, comme nous le verrons bientôt,
de faire renaître la tragédie antique, il essaya dans l'_Italia
liberata_ de faire entendre à sa nation, dans son propre langage, les
accents de la trompette épique. Son succès ne fut pas complet, mais il
fraya la route et montra la possibilité de réussir; et si l'on ne doit
de grands honneurs dans les arts qu'à ceux qui ont atteint le sommet, il
est cependant aussi des couronnes pour ceux qui ont ouvert les premiers
le chemin qui y conduit.