_Du poëme héroïque en Italie au seizième siècle; Notice sur la vie du
Trissino; idée de son_ ITALIA LIBERATA _et de quelques autres poëmes
héroïques, qui précédèrent celui du Tasse._
Je me suis beaucoup étendu sur l'épopée romanesque, sur sa nature, son
origine et ses différents progrès, parce que ce genre de poëme
appartient en propre aux Italiens modernes, qu'il a ses règles et ses
convenances particulières; que personne encore en France ne s'était
donné la peine de traiter ce sujet, et qu'en Italie même il n'avait pas
été suffisamment approfondi. Le poëme héroïque, au contraire, né chez
les Grecs, emprunta d'eux ses règles, sa marche, ses modèles. Lorsqu'on
a dit que les Italiens, qui avaient depuis plus d'un demi-siècle des
romans épiques, voulurent enfin, vers le milieu du seizième, avoir une
épopée à l'imitation de celle des anciens, on a tout dit, ou du moins on
n'a plus qu'à examiner comment ils y ont réussi. Je passerai donc tout
de suite à ce que l'on sait de la vie du premier de leurs poëtes, qui
forma cette louable et difficile entreprise.
Jean-Georges _Trissino_ naquit à Vicence, le 8 juillet 1478, de Gaspard
_Trissino_, issu de l'une des plus anciennes familles nobles de cette
ville, et de Cécile _Bevilacqua_, fille d'un gentilhomme de Vérone. On
dit qu'il fit très-tard ses premières études; cela est même prouvé par
une lettre latine qui lui est adressée, et dans laquelle on lui dit: «Si
vous avez commencé tard l'étude des lettres, il le faut attribuer à la
tendresse de vos parents alarmés pour un fils unique sur qui reposait
l'espérance de la succession et des immenses richesses d'une illustre
famille[166].» Le jeune _Trissino_, qui avait perdu son père dès l'âge
de sept ans, ne tarda pas à réparer le temps que lui avait fait perdre
cette tendresse excessive de sa mère. Il fit des progrès rapides,
d'abord à Vicence même, sous un prêtre, nommé _Francesco di Granuola_,
et ensuite à Milan, sous le célèbre Démétrius Calcondile. Il témoigna
dans la suite, par un monument public, sa reconnaissance pour ce dernier
maître; Calcondile étant mort à Milan en 1511, _Trissino_ lui fit élever
un tombeau dans l'église de Ste-Marie[167], et fit graver sur le marbre
une inscription honorable qu'on y lit encore.
[Note 166: Lettre de _Giano Parasio_, dans son recueil
intitulé _De rebus per Epistolam quæsitis_, édit. de H. Étienne,
1567, p. 57.]
[Note 167: Selon d'autres, de _San Salvador_.]
De l'étude des langues grecque et latine, il passa à celle des
mathématiques, de la physique, de l'architecture et de tous les arts qui
peuvent entrer dans l'éducation la plus soignée. Il se maria en
1503[168], et ne songeant qu'à jouir tranquillement des douceurs de
cette union et de celles de l'étude, il se retira dans une de ses
terres. Il y fit bâtir une maison magnifique[169], dont il donna
lui-même le dessin, et dont André _Palladio_, son élève en architecture,
et qui devint depuis un si grand maître, dirigea les travaux. _Trissino_
vivait heureux dans sa retraite, cultivant les sciences, les arts, et
surtout la poésie, pour laquelle il avait pris beaucoup de passion,
lorsqu'il eut le malheur de perdre sa femme, après qu'elle lui eut donné
deux fils[170]. Cette perte lui fit abandonner la campagne. Il fit un
voyage à Rome pour se distraire de sa douleur. C'est peut-être cette
douleur même qui lui suggéra l'idée de composer sa _Sophonisbe_, la
première tragédie où l'Europe moderne vit renaître quelques étincelles
de l'art des anciens. Léon X, qui occupait alors le trône pontifical, et
qui avait conçu beaucoup d'amitié pour _Trissino_, voulut faire
représenter cette tragédie avec la magnificence qui brillait dans toutes
ses fêtes; mais il n'est pas sûr qu'il ait exécuté ce dessein. Bientôt
il reconnut dans l'auteur d'autres talents que celui de la poésie.
[Note 168: Avec _Giovanna Tiene_.]
[Note 169: A _Criccoli_ sur l'_Astego_.]
[Note 170: _Francesco_ et _Guilio_]
Il le chargea d'ambassades importantes auprès du roi de Danemark, de
l'empereur Maximilien et de la république de Venise[171]. _Trissino_ y
acquit l'estime de ces puissances, et dans l'intervalle des missions
honorables qui lui étaient confiées, il se lia d'amitié avec les savants
et les grands hommes, dans tous les genres, qui remplissaient la cour de
Léon X.
[Note 171: En 1516.]
Après la mort de ce pontife, il retourna dans sa patrie, et s'y remaria
avec Blanche _Trissina_, sa parente, dont il eut un troisième fils[172].
Le pape Clément VII ne tarda pas à le rappeler à Rome et à lui témoigner
la même estime et la même confiance que Léon X. Il le députa, en
différents temps, à Charles-Quint et au sénat de Venise, et lorsqu'il
alla couronner solennellement cet empereur à Bologne, _Trissino_ fut un
des principaux officiers dont il voulut être accompagné. Dans cette
cérémonie, il eut, disent ses biographes, l'honneur de porter la queue
de la robe du pape[173]. C'était à faire le premier une tragédie telle
que la _Sophonisbe_ qu'il y avait réellement de l'honneur, et point du
tout à porter la queue d'une robe. Fut-il ou ne fut-il pas créé
chevalier de la Toison d'Or par Charles-Quint ou par Maximilien? C'est
un point sur lequel ces mêmes historiens ne sont pas d'accord. L'opinion
qui paraît le plus au gré de _Tiraboschi_, est qu'il eut la permission
d'employer cette Toison dans ses armes, et de prendre même le titre de
chevalier, mais qu'il ne fut pas effectivement admis dans l'ordre; et il
n'y a pas le moindre inconvénient à être de cet avis.
[Note 172: _Ciro._]
[Note 173: Nicéron, t. XXIX, p. 109. Tiraboschi dit simplement
que _gli sostenne lo strascico_.]
Il est difficile de deviner sur quel fondement Voltaire, qui, quoi qu'on
en ait dit, se trompe rarement en histoire, a écrit dans l'_Essai sur
les Moeurs et l'Esprit des Nations_[174], que le _Trissino_ était
_archevêque de Bénévent_ quand il fit sa tragédie, et que le _Ruccellaï_
suivit bientôt _l'archevêque Trissino_. Il ne fut jamais archevêque ni
de Bénévent, ni d'ailleurs, ni même, comme on voit, ecclésiastique.
Cette erreur de fait a passé dans quelques écrits estimables[175], et
c'est ce qui m'engage à en avertir[176].
[Note 174: C. CXXI.]
[Note 175: Entre autres dans un éloquent discours de M.
Chénier pour l'ouverture des écoles centrales.]
[Note 176: C'est sans doute pour réparer cette erreur que
Voltaire a mis dans sa dédicace de _la Sophonisbe de Mairet
réparée à neuf_, que _le prélat Giorgio Trissino, par le conseil
de l'archevêque de Bénévent......_, choisit le sujet de
Sophonisbe, etc. Mais le _Trissino_ n'était pas plus prélat
qu'archevêque; et l'on ignore quel est l'archevêque de Bénévent
qui lui donna ce conseil.]
_Trissino_ revint à Vicence dans le dessein de se retirer des affaires
et de se livrer paisiblement à la composition de son poëme dont il avait
déjà, depuis plusieurs années, conçu l'idée et tracé le plan; mais il
trouva sa famille dans le trouble, et lui-même, à compter de ce moment,
n'eut presque plus de jours tranquilles. L'aîné de ses deux fils du
premier lit était mort; le second, nommé Jules, était brouillé avec sa
belle-mère et voyait avec jalousie la prédilection de son père pour le
fils qu'il avait eu d'elle. _Trissino_, mécontent de ces brouilleries,
prit Jules en aversion, résolut de le déshériter et de laisser tout son
bien à son dernier fils. Jules, l'ayant su, lui intenta un procès pour
avoir le bien de sa mère. Pour comble de malheur, Blanche _Trissina_
mourut[177]. Son mari désolé maria son jeune fils, et se retira à Rome
pour fuir les procédures et tâcher de vivre tranquille. Il y demeura
quelques années; il termina et publia son grand poëme, l'_Italia
liberata da' Gothi_, l'Italie délivrée des Goths. Pendant ce temps, son
fils Jules poursuivait son procès à Venise, où il était soutenu par tous
les parents de sa mère. Le _Trissino_ fut obligé de se rendre aussi dans
cette ville[178], et, comme il était attaqué de la goutte, il fit ce
long voyage en litière.
[Note 177: En 1540.]
[Note 178: En 1548.]
De là il passa à Vicence, où il trouva que Jules venait de faire saisir
provisoirement tous ses biens. Il en fut tellement irrité, qu'il revit
son testament, et déshérita entièrement ce fils ingrat. Jules n'en fut
que plus animé à suivre son procès et à consommer sa vengeance. Ayant
gagné dans toutes les formes, il s'empara aussitôt de la maison et de la
plus grande partie des biens de son père. Rome était toujours le refuge
du _Trissino_ dans ses chagrins. Il s'y retira encore, et dit un éternel
adieu à son pays, dans huit vers latins dont voici le sens: «Cherchons
des terres placées sous un autre climat, puisque par une fraude insigne
on m'enlève ma maison paternelle; puisque les Vénitiens favorisent cette
fraude par une sentence cruelle, qui approuve les pièges tendus par un
fils à son père, qui veut qu'un fils puisse chasser de ses antiques
possessions un père malade et accablé de vieillesse. Adieu, maison
charmante; adieu, mes pénates chéris: je suis forcé dans ma misère
d'aller chercher des dieux inconnus[179].»
[Note 179:
_Quæramus terras alio sub cardine mundi,
Quando mihi eripitur fraude paterna domus;
Et favet hanc fraudem Venetum sententia dura,
Quæ nati in patrem comprobat insidias;
Quæ natum voluit confectum ætate parentem_
_Atque ægrum antiquis pellere limitibus.
Cara domus valeas, dulcesque valete penates;
Nam miser ignotos cogor adire lares._
(_Opere del Trissino_, Verona, 1729, in-4º.,
t. I, p. 398, _ed ultima_.)]
Mais il ne survécut pas long-temps à cette disgrâce, et mourut à Rome
vers la fin de 1550, âgé de soixante-douze ans. Les principaux ouvrages
qu'il a laissés, outre son poëme et sa tragédie, sont une comédie
intitulée _i Simillimi_, tirée des _Ménechmes_ de Plaute, des poésies
lyriques italiennes et latines, et plusieurs ouvrages en prose, presque
tous sur la grammaire et sur la langue italiennes. Il fut du petit
nombre d'hommes qui, nés avec une grande fortune, ont cependant le goût
des lettres, et les cultivent aussi laborieusement que si elles étaient
nécessaires à leur existence: mais il ne put éviter, malgré cet
avantage, le malheur commun à presque tous les littérateurs célèbres,
d'être détournés de leurs travaux par des contradictions et des
affaires, et de terminer dans l'infortune des jours consacrés à
l'accroissement des lumières ou des jouissances de l'esprit.
Le génie du _Trissino_ était naturellement grave; ce n'était pas celui
de son siècle. Il vit le goût naissant du théâtre ne produire que des
comédies où la bouffonnerie tenait trop souvent lieu de comique, et il
voulut faire une tragédie à l'imitation des anciens; il vit la passion
universelle que l'on avait pour l'épopée n'enfanter dans le plus grand
nombre que des extravagances monstrueuses, et même, dans un petit nombre
choisi, que des rêveries aimables, des ombres sans corps, des fantômes
sans réalité; et il voulut faire un poëme héroïque, fondé sur une action
véritable, intéressante pour son pays, et seulement embellie de
fictions, au lieu d'être une fiction elle-même; il vit enfin que toutes
les oreilles étaient séduites par la forme sonore de l'octave et par
l'harmonieux entrelacement des rimes, et il voulut adapter à l'épopée,
comme il l'avait fait à la tragédie, le vers non rimé, libre ou
_sciolto_, dont quelques écrivains le regardent comme l'inventeur[180].
Le mauvais succès de sa tentative a détourné de l'imiter, et l'_ottava
rima_ est restée en possession du poëme épique[181]. Il n'est pourtant
démontré, ni que s'il eût écrit en octaves son poëme, tel qu'il est
d'ailleurs, il eût réussi davantage, ni que s'il eût évité les autres
défauts de son poëme et s'il l'eût écrit en vers libres meilleurs que ne
le sont les siens, il eût aussi mal réussi. En lisant l'_Énéide_
d'Annibal _Caro_, s'avise-t-on de regretter la rime et l'octave.
[Note 180: _E comune opinione_, dit le _Quadrio_, _che il
verso sciolto piano fosse nella volgar poesia introdotto da
Giorgio Trissino_. (_Stor. e Rag. d'ogni Poesia_, t. III, p. 420.)
Le même auteur avoue que d'autres en attribuent l'invention à
_Jacopo Nardi_, dans sa comédie de l'_Amicizia_, d'autres au
_Ruccellaï_, dans son poëme des Abeilles, etc.]
[Note 181: On a gardé le _verso sciolto_ pour la tragédie, la
comédie, la pastorale, le poëme didactique, les épîtres, églogues,
et autres petits poëmes, et presque généralement aussi pour les
traductions des poëmes épiques grecs et latins.]
Le sujet que choisit _Trissino_ devait intéresser l'Italie dans tous les
temps; mais il avait de plus, à cette époque, le mérite de l'à-propos.
«C'était, dit M. Denina[182], dans le temps où l'Italie retentissait
encore de la voix tonnante de Jules II, où après la dissolution de la
ligue de Cambrai, on criait partout hautement qu'il fallait chasser les
barbares de l'Italie. L'_Histoire de la Guerre des Goths_ par Procope
venait de reparaître. On en trouve même une traduction italienne
imprimée en 1544, trois ans avant l'édition de l'_Italia liberata_, qui
se fit à Rome en 1547.»
[Note 182: Premier Mémoire sur la Poésie épique, Recueil de
l'Académie de Berlin, année 1789.]
L'action qu'il entreprit de célébrer est trop connue pour qu'il soit
besoin d'autre chose que de la rappeler en peu de mots. Bélisaire,
général de Justinien, après avoir vaincu les Vandales en Afrique,
parvenu au plus haut degré de faveur et de gloire, passe en Italie par
ordre de cet empereur, et la délivre du joug des Goths qui l'opprimaient
depuis près d'un siècle; tel en est le fond historique. Le Père éternel
substitué au Jupiter d'Homère, les anges aux dieux inférieurs, des
apparitions, des enchantements, des miracles, tel en est le
merveilleux. L'histoire avait manqué aux meilleurs romans épiques: on
peut dire qu'elle est trop scrupuleusement suivie dans le poëme du
_Trissino_. Des imitations d'Homère existaient bien dans quelques-uns
des premiers, mais déguisées sous des formes nouvelles, et même
l'Arioste était un poëte homérique, plutôt qu'un imitateur d'Homère. Le
_Trissino_ se modela si exactement, ou si l'on veut si servilement sur
Homère, qu'il transporta dans son poëme les descriptions, les petits
détails, les expressions de l'_Iliade_, quelquefois même des épisodes
entiers. «Il en a tout pris, hors le génie, dit Voltaire[183]. Il
s'appuie sur Homère pour marcher, et tombe en voulant le suivre. Il
cueille les fleurs du poëte grec; mais elles se flétrissent dans les
mains de l'imitateur.»
Une analyse rapide des premiers livres de son poëme suffira pour nous
faire juger de la manière dont il emploie et les personnages
historiques, et les agents surnaturels, et surtout les fréquentes
imitations d'Homère. D'abord, il invoque dans ce sujet chrétien Apollon
et les Muses. «Venez, leur dit-il chanter par mon organe[184] comment ce
juste, qui mit en ordre le Code des Lois[185], délivra l'Italie du joug
des Goths; qui, depuis près d'un siècle, la tenaient dans un dur
esclavage.... Dites-moi ce qui put l'engager à cette glorieuse
entreprise.» Et, sans plus de préparatifs, il commence sa narration.
[Note 183: _Essai sur la Poésie épique_, ch. V.]
[Note 184: _Per la mia lingua._ (C. I, v. 4.)]
[Note 185: Justinien.]
Le Très-Haut qui gouverne le ciel, placé au milieu des bienheureux,
regardait un jour les affaires des mortels, quand une des Vertus qui
l'environnent, celle que nous nommons Providence, dit en soupirant: «O
mon père chéri, de qui dépend tout ce qui se fait là bas sur la terre,
ne vous sentez-vous point ému de pitié en voyant la malheureuse Italie
soumise aux Goths depuis tant d'années?»--On sent tout de suite que
cette Vertu est la Pallas d'Homère parlant à Jupiter. Le Père éternel
répond en souriant que le temps d'accomplir ses promesses est arrivé,
que ce qu'il a dit une fois _et affirmé d'un signe de sa tête_, ne peut
manquer d'arriver. Il réfléchit ensuite quelques moments, et prend enfin
le parti d'envoyer vers Justinien l'ange _Onerio_ (c'est-à-dire l'ange
des songes). Il lui donne ses ordres et lui dicte ce qu'il doit dire de
sa part à cet empereur. L'ange emmène avec lui la Vision, se revêt de la
figure vénérable du pape, marche vers Durazzo en Albanie, où était
Justinien, le trouve endormi dans sa chambre, sur son lit, et se plaçant
près de sa tête, lui ordonne, de la part de l'Éternel, d'assembler son
armée et de délivrer l'Italie des Goths. Il lui répète homériquement
les propres paroles dont le Père éternel s'est servi.
L'empereur s'éveille: il appelle Pilade, son valet de chambre, et lui
demande ses habits. Suit la description très-détaillée de la toilette de
l'empereur. Aucune partie des vêtemens n'est oubliée, ni la chemise du
lin le plus fin et le plus blanc, ni le corselet de drap d'or, ni les
chaussettes de soie, ni les souliers de velours couleur de rose. On lui
apporte de l'eau dans une aiguière de crystal, sous laquelle est un
grand vase de l'or le plus pur. Il se lave les mains et le visage, et
s'essuie avec une serviette blanche brodée tout alentour. Un écuyer
fidèle peigne sa blonde chevelure ondoyante, et ajuste sur sa tête le
bonnet impérial et la couronne enrichie de perles et d'or. Ce n'est pas
tout, il met sur le corselet un vêtement de velours ras cramoisi,
richement brodé autour du cou et tout alentour des bords. Ce vêtement
est serré par une belle ceinture, et le tout est recouvert d'un manteau
magnifique de drap d'or, qui traîne à terre de la longueur de trois
palmes, et rattaché sur l'épaule droite avec une perle ronde, plus
grosse qu'une noix, si belle, si blanche et d'un si grand éclat, qu'une
province ne pourrait la payer.
Ainsi vêtu, Justinien s'assied sur un trône d'or, et ordonne aux
ministres de ses commandements d'appeler tous les grands, les généraux
et les guerriers de marque à un conseil général; mais d'avertir d'abord
le grand Bélisaire, Paul comte d'Isaurie, Narsès et Audigier, pour
qu'ils se rendent sur-le-champ auprès de lui. Ils viennent; il leur fait
un accueil honorable, leur dit quel est son dessein, que le conseil
général s'assemble, que peut-être les chefs et les principaux officiers
de l'armée qui croyaient aller attaquer les Maures d'Espagne,
répugneront à marcher contre les Goths, peuple belliqueux et nombreux;
qu'il attend alors de leur zèle et de leur attachement à sa personne,
qu'ils parleront dans le conseil pour soutenir l'opinion de cette
guerre. Cela dit, il sort avec eux, trouve dans les appartements du
palais les grands et les chefs des guerriers qui lui font cortège, et se
rend, ainsi entouré, à la salle du conseil.
Grande description de cette immense basilique, large de trois cents
pieds, et longue de cinq cents; colonnades, ornements, pavés en marbre
et en mosaïque, estrade, sièges, leur matière précieuse, leurs formes,
l'ordre dans lequel ils sont placés; d'abord ceux des douze comtes, puis
ceux des rois soumis à l'empire, ensuite les sièges des grands
officiers, des généraux, des principaux guerriers, etc. Justinien se
lève appuyé sur son sceptre: ce sceptre, Dieu l'avait envoyé du ciel à
Constantin; après sa mort, il resta caché pendant plusieurs années; il
parvint ensuite au bon Théodose, et après lui à Justinien. L'empereur
expose fort au long son dessein, et engage tous ceux qu'il a convoqués
à dire librement leur opinion sur cette importante affaire.
Le premier qui parle est le consul de cette année, Salidius, homme
orgueilleux, rusé, envieux, ennemi de Bélisaire. Il s'oppose à
l'entreprise. Le roi sarrazin Arétus, fils de la belle Zénobie, est du
même avis. Il conseille de porter en Orient les armes de l'empire, et
d'attaquer les Perses et non les Goths. Plusieurs autres rois d'Orient
allaient parler dans le même sens; Bélisaire engage l'éloquent et sage
Narsès à soutenir enfin l'opinion de la guerre d'Italie. Narsès, dans un
discours long et adroit, réfute toutes les objections qui ont été
faites, et conclut à la guerre contre les Goths. Bélisaire se lève
ensuite, allègue d'autres motifs, mais conclut comme Narsès. L'assemblée
annonce par son murmure qu'elle est généralement de l'avis de ces deux
chefs.
Le jeune et brave Corsamont se lève. C'était un roi barbare descendant
de Thomyris, le plus fort, le plus intrépide et le plus beau de toute
l'armée, après Bélisaire, à qui le poëte donne toutes les perfections du
corps, comme toutes les qualités de l'ame. Corsamont ne dit que peu de
paroles; il demande à marcher le premier, et même seul si l'on veut,
contre les Goths. Son action énergique électrise le conseil; tous
demandent la guerre. Justinien prononce qu'elle est résolue. Il nomme
général en chef Bélisaire le Grand, qu'il appelle lui-même toujours
ainsi. Il le charge de distribuer à son gré les autres emplois, et
ordonne que chacun se tienne prêt à partir. Le vieux Paul l'Isaurien
fait alors un grand éloge de Bélisaire, et propose que, pour rendre son
autorité plus respectable et plus grande, l'empereur, après le repas,
lui donne publiquement, à la tête de l'armée, le bâton de commandement.
Justinien approuve ce conseil, va dîner, et charge Paul et Narsès
d'assembler l'armée.
L'empereur sort en effet en grande pompe de son palais. Il franchit les
portes de la ville et arrive au camp. Il monte sur une estrade, au
milieu de l'armée. Bélisaire seul est debout auprès de lui. Justinien
annonce aux soldats, et la guerre d'Italie, et le choix qu'il a fait de
Bélisaire pour les conduire à la victoire. Toute l'armée applaudit et
jette des cris de joie. L'empereur allait se remettre en marche,
lorsqu'un prodige frappe tous les esprits. Près des barrières du camp
était un petit tertre, couvert de buissons de myrtes et d'autres
arbrisseaux, où une infinité de petits oiseaux avaient fait leurs nids.
Un énorme dragon sort tout à coup de son repaire, et se met à dévorer
les petits. Les mères effrayées semblent, par leurs cris, implorer du
secours. Un aigle fond du haut des airs sur le dragon, et l'emporte. Un
moment après, un autre dragon vient continuer le ravage et dévorer les
petits oiseaux; un second aigle fond encore sur lui et le tue. Tout le
monde, et l'empereur lui-même est frappé d'étonnement; mais Procope,
excellent astrologue, explique ce prodige. Les petits oiseaux sont les
peuples d'Italie; le dragon est le roi des Goths; l'aigle est Bélisaire.
Un second roi goth voudra prendre la place du premier; mais Bélisaire le
vaincra de même; ainsi le veut l'Éternel. Alors Justinien satisfait
rentre dans la ville et dans son palais, après avoir donné à Bélisaire
l'ordre de partir sous trois jours avec l'armée.
Ainsi finit le premier chant. Dans le second, Bélisaire fait ses
préparatifs. Il présente à l'empereur la liste des généraux et des chefs
de tous les corps de l'armée. Le poëte se sert de ce moyen pour les
faire tous connaître, comme Homère dans ses revues. Il invoque comme lui
les Muses avant de commencer cette énumération. Elle est précédée d'une
description très-étendue de l'état où était alors l'empire romain, de
ses grandes divisions, de ses provinces, de la partie de celui
d'Occident qui était occupée par les Goths, et d'une histoire abrégée de
leur usurpation. Enfin Bélisaire termine le second livre en faisant
embarquer l'armée.
La scène change au troisième livre. Le jeune et beau Justin, neveu de
l'empereur et héritier de l'empire, avant de partir avec Bélisaire, se
rend le soir chez l'impératrice Théodora, qui l'invite à souper avec
elle et ses deux nièces, Astérie et Sophie. L'Amour, le petit dieu
d'Amour lui-même, avec ses flèches et son carquois, saisit ce moment
pour blesser le coeur de Sophie, qui conçoit pour Justin une passion
aussi vive qu'elle est subite. Il en ressent une pareille; cependant il
part; elle reste en proie au trouble et aux tourments de cette passion
naissante. Elle se confie à sa soeur qui la console et lui donne quelques
espérances. Le jour paraît; le grand Bélisaire, après avoir entendu
dévotement la grand'messe[186], monte sur son vaisseau, se met encore à
genoux, et adresse au Dieu de l'univers une fervente prière. Dieu
l'entend, et garantit le succès de son entreprise par un mouvement de sa
tête divine, qui fait trembler le monde. (On voit ici, comme dans les
tableaux des plus grands peintres modernes, le Jupiter olympien percer à
travers la première personne de la Trinité.) La flotte cingle en pleine
mer. L'empereur la voit partir, d'un balcon de son palais. L'ange
_Nettunio_ se place, le trident en main, à la poupe du vaisseau que
monte Bélisaire. Il commande aux vents, qui obéissent, dirigent
rapidement la flotte et la font entrer au port de Brindes.
[Note 186:
_Avendo udita_
_Divotamente una solenne messa._ (C. III.)]
Cependant Sophie, restée à Durazzo, gémissait de l'absence de Justin. Sa
soeur Astérie parle pour elle à l'impératrice, et la trouve disposée à
unir les deux amants. Le difficile est d'obtenir l'agrément de
l'empereur, et qu'il rappelle Justin pour ce mariage. C'est ici qu'est
une scène imitée d'Homère, dont Voltaire s'est moqué avec raison. Tout
le monde connaît cet épisode délicieux. Junon, dans l'_Iliade_[187],
veut procurer la victoire aux Grecs, malgré la protection que Jupiter
accorde aux Troyens. Elle n'en voit pas de meilleur moyen que d'aller
trouver sur le mont Ida son redoutable époux, de lui prodiguer les plus
tendres caresses et de l'endormir dans ses bras. Pour y réussir, elle a
recours à toutes les recherches de la toilette; retirée dans un
appartement secret que lui avait construit son fils Vulcain, elle se
baigne dans une liqueur divine, fait couler sur son beau corps une
essence céleste qui parfume le ciel et la terre; elle peigne sa belle
chevelure qui descend en boucles ondoyantes; elle revêt une robe d'un
tissu divin, où Minerve épuisa son art, l'attache autour de son sein
avec des agrafes d'or, et s'entoure de sa riche ceinture. Elle y ajoute
la ceinture même de Vénus, qu'elle obtient d'elle sous un faux prétexte,
ceinture magique, ou plutôt ingénieux emblème, où se trouvent réunis les
charmes les plus séduisants, l'amour, les tendres désirs, les aimables
entretiens, et ces doux accents, dit le bon Homère, qui dérobent en
secret le coeur du plus sage[188].
[Note 187: L. XIV.]
[Note 188: Trad. de M. Bitaubé.]
Par le conseil de Vénus, elle cache ce tissu précieux et l'attache sous
son beau sein. Enfin, elle monte sur l'Ida, et va se montrer à Jupiter
dans tout l'éclat de sa parure. A cette vue, il se sent enflammé plus
qu'il ne le fut jamais pour elle. Il la presse; elle se défend. Elle
craint que dans un lieu si découvert quelque dieu ne les aperçoive: elle
n'oserait plus rentrer dans l'Olympe. Il existe dans leur palais une
retraite impénétrable à tous les regards; elle lui propose de s'y
rendre, si son épouse a tant de charmes pour lui. Mais Jupiter lui
promet qu'ils seront environnés d'un nuage que le soleil même ne pourra
pénétrer. Alors elle n'a plus rien à répondre, et en effet elle ne
répond rien.
La terre complaisante et sensible à leurs feux,
D'un gazon doux et frais se couronna autour d'eux;
Le tapis émaillé s'élève et se colore
Des plus riches présents sortis du sein de Flore;
Et la molle hyacinthe et le lys orgueilleux
Forment aux deux époux un lit délicieux,
Que d'un nuage d'or l'ondoyante barrière
Dérobe à l'oeil perçant du dieu de la lumière,
Tandis que la rosée, en larmes de crystal,
Tombait, en humectant le trône nuptial.
C'est ainsi que M. de Rochefort, de l'ancienne académie des
belles-lettres, a rendu cette description charmante, l'éternel modèle
des descriptions riantes et voluptueuses. Si toute sa traduction
d'Homère était ainsi, elle eût laissé peu de chose à faire à de
nouveaux traducteurs.
Le _Trissino_ a voulu s'approprier tout cet admirable tableau. Théodora
n'a pas envie d'endormir Justinien, mais d'obtenir de lui le retour de
Justin, et son union avec Sophie. La voilà donc qui fait aussi sa
toilette, qui s'enferme dans sa chambre, se déshabille, se baigne,
parfume ses membres délicats, met une chemise blanche, et des bas
couleur de rose, qu'elle attache au-dessus du genou:
_Onde le coscie bianche
Pareano avorio tra vermiglie rose._
Ses pantouffles d'étoffe d'or sont liées avec de beaux rubans. Elle
peigne ses cheveux blonds et ondoyants, et les parfume comme Junon; mais
elle met dessus une coiffe d'or, enrichie de pierres précieuses, qui
n'était pas à la mode du temps d'Homère, non plus qu'une robe de damas
blanc qu'elle passe par dessus sa tunique d'or, et qui est taillée en
carrés, rejoints avec de grosses perles et des noeuds d'or, au milieu de
chacun desquels brillent des diamants du plus grand éclat. Cette belle
robe est peut-être là pour nous dédommager de la ceinture de Vénus, qui
n'y est pas; mais la ceinture valait mieux, et l'on sent en effet que
son charme manque dans toute cette imitation ou plutôt dans cette
parodie d'Homère.
L'impératrice ainsi parée va trouver l'empereur, qui rêvait à son
expédition d'Italie, dans un jardin de son palais. Il la reçoit à la
façon de Jupiter; elle se défend à la manière de Junon. Elle craint
d'être vue, et lui propose de rentrer dans leur appartement, de fermer
les portes,
_E sopra il vostro letto
Poniamci, e fate poi quel che vi piace._
Justinien n'a pas de nuage à ses ordres comme l'époux de Junon, mais il
n'en est pas besoin. Personne, dit-il, ne peut venir au jardin par ma
chambre; je l'ai fermée en entrant, et j'en ai la clef à mon côté. Vous
aurez aussi fermé la porte de la vôtre, car vous ne la laissez jamais
ouverte.
_E detto questo subito abbracciolla;
Poi si colcar nella minuta erbetta._
Alors l'herbe tendre, les fleurs, les arbrisseaux, les oiseaux, les eaux
mêmes et les poissons, prennent part à leurs plaisirs et semblent jouir
de leur amour.--Cela fut sans doute très-agréable pour leurs majestés,
mais cela est fort dégoûtant pour le lecteur, qui ne peut voir sans une
sorte d'indignation profaner par cette copié indécente et presque
bourgeoise, une peinture voluptueuse, mais délicate et divine, objet de
l'admiration de trente siècles.
Théodora, par ce moyen honnête, obtient de l'empereur tout ce qu'elle
veut. Il consent au retour et au mariage de Justin. On envoie un exprès
à ce jeune prince, qui est si empressé de revenir qu'il brave les
approches d'une tempête. Il s'embarque; la tempête s'élève. Son vaisseau
est violemment agité; il tombe à la mer; l'ange _Nettunio_ le sauve, le
pousse dans le port même de Durazzo. Il est jeté sur le rivage, prêt à
mourir. Sophie apprend cette nouvelle, et le croit mort. Elle
s'empoisonne avec du blanc dont se sert une de ses femmes, et dans
lequel il entre du sublimé. Un médecin appelé à temps la guérit. Les
deux amants se revoient, avec l'espérance d'être unis.
Un autre ornement dont le _Trissino_ a voulu enrichir son poëme, et
qu'il n'y adapte pas avec beaucoup plus d'adresse, ce sont les
enchantements. L'armée des Grecs est débarquée à Brindes[189]. Le
commandant a livré la place à Bélisaire. Ce général envoie huit
guerriers à la découverte pour savoir ce que font les Goths, où est leur
armée, et s'ils s'apprêtent à défendre les passages. Ils partent pour
exécuter ses ordres; mais ils sont arrêtés à quelque distance par une
belle et jeune fille qui leur fait une fable et les attire au bord d'une
fontaine enchantée. Là ils rencontrent une espèce de géant ou de monstre
qui leur dit son nom et les défie au combat. Ce nom est _Faulo_, qui
signifie en grec[190] méchant, mauvais, dépravé; c'est le génie du mal.
Sa soeur _Acratie_[191] [c'est-à-dire l'Intempérance] qui commande dans
ce canton, l'a placée là pour empêcher qu'aucun mortel ne goûte des eaux
de cette fontaine. Sept des chevaliers grecs sont renversés, et emmenés
prisonniers par deux géants qui accompagnent _Faulo_. Le huitième refuse
le combat, et va tristement annoncer à Brindes la défaite de ses
compagnons et leur captivité. L'intrépide Corsamont demande à Bélisaire
la permission d'aller les délivrer. Le général nomme avec lui deux
autres chefs, et celui qui était un des huit premiers. Ils vont tenter
de nouveau l'aventure; mais cette fois un ange, déguisé sous les traits
du vénérable Paul, comte d'Isaurie, les met au fait. Cette fontaine
était née des larmes d'Arétê[192] [la Vertu], qui était autrefois
honorée dans ces mêmes lieux, et qui avait pour nièce Synésie[193] [la
Sagesse]. On avait dit à la méchante Acratie que ses jardins et son
palais devaient être détruits par Synésie; elle la fit assassiner par
son frère _Faulo_. Arété en eut tant de douleur que ses larmes furent
changées en cette fontaine, dont les eaux ont la vertu de guérir tous
les maux, et de rompre tous les enchantements. Acratie l'ayant su, fit
prendre, par son frère, Arété et ses filles, qu'elle retient depuis ce
temps dans une affreuse prison; et ce frère couvert d'armes enchantées
et par conséquent invincible, empêche que qui que ce soit ne puisse
toucher cette eau merveilleuse. L'ange apprend aux chevaliers le moyen
de vaincre _Faulo_, et de délivrer à la fois Arété et leurs compagnons
d'armes. Ils ne manquent pas de suivre ses conseils. _Faulo_ est
renversé, obligé de se rendre et de les conduire au palais de la
coupable Acratie sa soeur. Elle a inutilement recours à tous ses
enchantements; il faut enfin qu'elle cède, qu'elle rende les chevaliers,
et ce qui lui coûte davantage, qu'elle brise les fers d'Arété. La divine
Arété est rétablie dans tout son pouvoir; les avenues sont libres, et
les libérateurs de l'Italie peuvent désormais y pénétrer. Ces fictions
alambiquées remplissent deux livres entiers. Il faudrait de bien beaux
vers pour les rendre supportables, et ceux du _Trissino_ auraient pu
gâter les fictions les plus heureuses.
[Note 189: L. IV.]
[Note 190: [Grec: Phaulos.]
[Note 191: D'[Grec: Achratês eos.]
[Note 192: [Grec: Arétê.]
[Note 193: [Grec: Synesis.]]
Comme nous cherchons surtout dans les ouvrages ce qui peut indiquer les
opinions et les moeurs du temps où il furent écrits, il y a encore dans
ce poëme un incident, non pas imaginaire, mais historique, qui mérite
quelque attention. Il est bon de se rappeler, en le lisant, que le
_Trissino_ fut successivement en faveur auprès de deux papes, chargé par
eux de missions importantes et honorables, et que, soit avant, soit
après la publication de son poëme, il n'éprouva de la part du
Saint-Siège ni reproche ni disgrâce. Voici le trait dont il s'agit.
Bélisaire est assiégé dans Rome par les Goths. La disette se fait sentir
dans la ville; il prend le parti d'envoyer par mer les femmes, les
enfants, les vieillards, à Gaëte, à Naples et à Capoue. Il propose cet
avis dans le conseil où assistait le pape Sylvère. Ce pape, fils d'un
autre pape[194], avait été élu par l'ordre et les menaces de Théodat,
roi des Goths, contre la volonté du peuple romain, qui nommait alors les
souverains pontifes. Il était envieux de Bélisaire et son ennemi secret;
il s'oppose seul à cette mesure; mais le conseil l'adopte, et
l'exécution suit aussitôt. Le général des Goths, qui commandait le
siège, sachant que Sylvère était offensé du peu de faveur que son
opposition avait eue dans le conseil, qu'il était en général disposé en
faveur des Goths, dont il était l'ouvrage; «sachant de plus que souvent
les prêtres sont si possédés de l'amour du gain, qu'ils vendraient le
monde entier pour de l'argent[195],» fait faire à ce pape des promesses,
et lui envoie des présents qui le corrompent. Il s'engage à livrer une
des portes de Rome. Mais Dieu ne permet pas que le crime soit consommé.
Il envoie l'ange _Nemisio_ [celui de la vengeance divine] avertir
Bélisaire de ce complot. Bélisaire fait arrêter le pape à l'instant même
où il signait le pacte fait avec les Goths. Sylvère, convaincu de son
crime, est mené devant le général, qui lui déclare qu'il a cessé d'être
pape, qu'il ne l'a même jamais été, et qu'il va rassembler le peuple
pour décider de son sort.
[Note 194: D'Hormisdas.]
[Note 195:
_Ancor sapea che spesse volte i preti
Han così volto l'animo alla robba,
Che per denari venderiano il mondo._
(_Ital. lib._, l. XVI.)]
Alors l'ange _Palladio_ (celui qui joue le rôle de Minerve, déesse de la
prudence) prend encore la figure de Paul l'Isaurien, et conseille à
Bélisaire de ne point faire paraître le pape au milieu de cette
assemblée du peuple, qui pourrait se porter à des excès contre le
coupable, de le déposer tout simplement et de lui faire donner un
successeur. «Je veux vous dire[196], ajoute-t-il [et il ne faut pas
oublier que c'est un ange qui parle], je veux vous dire ce qu'un ami de
Dieu, qui était prophète, m'a dit de certains papes qui existeront dans
le monde. Voici ses paroles: Le siège où Pierre fut assis sera usurpé
par des pasteurs qui seront éternellement la honte du christianisme. Ils
porteront au dernier degré l'avarice, la luxure et la tyrannie. Ils ne
penseront qu'à agrandir leurs bâtards, à leur donner des duchés, des
seigneuries, des terres, des pays entiers; à conférer même, sans
pudeur, des prélatures et des chapeaux à leurs mignons et aux parents de
leurs maîtresses[197] [le terme italien est moins honnête]; à vendre les
évêchés, les bénéfices, les offices, les privilèges, les dignités; à n'y
élever que des infâmes; à violer toutes les lois, à dispenser pour de
l'argent des meilleures et des plus divines; à ne garder jamais leur
foi; à passer leur vie entière parmi des empoisonnements, des trahisons
et d'autres crimes; à semer entre les princes chrétiens tant de
scandales, tant de querelles et de guerres, que les Sarrazins, les Turcs
et tous les ennemis de la foi en profiteront pour s'agrandir. Mais leur
vie scélérate et honteuse sera enfin connue du monde; et le monde,
revenu de son erreur, corrigera tout ce mauvais gouvernement des peuples
du Christ.» Ainsi parla cet ange, et il disparut. Ce n'est pas ici un
Dante, gibelin effréné et par conséquent ennemi des papes, ni un poëte
satirique habitué à frapper indifféremment tout ce qui se trouve à
portée de ses traits; c'est un poëte grave et un ambassadeur de deux
papes qui fait descendre du ciel un ange, et qui le fait parler ainsi.
[Note 196: _Ibid._]
[Note 197: _Delle lor bagascie._]
Au reste, à en juger par le peu d'éditions qu'eut ce poëme, il ne fit
pas dans le monde un grand bruit, ni par conséquent un grand scandale.
Les neufs premiers chants furent imprimés à Rome, en 1547, les dix-huit
autres à Venise l'année suivante[198], et, depuis ce temps jusqu'en
1729, aucun imprimeur ne s'avisa de faire reparaître l'_Italia
liberata_, ouvrage cependant de vingt années, couvert d'éloges si l'on
veut, mais ennuyeux, languissant, et pour tout dire en un mot,
illisible.
Une autre preuve que ce genre austère de poëmes et ces vers non rimes ne
présentèrent aucun attrait aux esprits, séduits par les inventions
libres et par les stances harmonieuses de l'Arioste, c'est qu'il
s'écoula vingt ans entre la publication du poëme du _Trissino_ et celle
d'un autre poëme héroïque, dont l'auteur nommé _Oliviero_, né à Vicence
comme lui, est si peu connu qu'on ne trouve pas même son nom dans le
Tiraboschi et dans d'autres bibliographes italiens[199]. Ce poëme
intitulé l'_Alamanna_ est en vingt-quatre chants. L'auteur crut
intéresser davantage en traitant un sujet contemporain. Ce sujet est la
ligue protestante de Smalcalde terrassée par l'empereur Charles-Quint.
Le _Trissino_ avait mal imité Homère: l'_Oliviero_ imite mal Homère et
le _Trissino_. Il emploie comme celui-ci le vers libre; mais sa
versification est encore plus prosaïque et plus faible que celle de son
modèle. Son merveilleux est à peu près le même, excepté que dans
l'époque qu'il a choisie, il n'a pu placer d'enchantements.
[Note 198: Le papier des trois volumes est tout-à-fait
semblable, ce qui fait penser que le premier, quoique daté de
Rome, fut imprimé à Venise comme le second et le troisième. Ils le
sont avec les caractères particuliers inventés par _Trissino_, ce
qui fut peut-être une raison de plus de leur peu de succès. Le
poëme reparut pour la première fois dans les OEuvres complètes de
l'auteur, Vérone, 1729, 2 vol. in-4º. L'abbé Antonini donna la
même année une édition du poëme seul, à Paris, 3 vol in-8º.]
[Note 199: Comme _Fontanini_, dans sa _Bibliothèque
italienne_, _Apostolo Zeno_ dans ses notes sur cette
_Bibliothèque_, où il a cependant réparé bien d'autres omissions de
_Fontanini_, etc.]
Le père éternel médite sur les destinées des mortels. Saint Pierre,
alarmé pour l'Église qu'il a fondée, des progrès de la secte de Luther
et des préparatifs de la ligue de Smalcalde, implore la justice et la
bonté du Très-Haut. Dieu promet la victoire à Charles-Quint, chef de
l'armée catholique, et il confirme cette promesse par un signe de sa
tête. Il charge deux déesses, dont les noms grecs signifient la
Providence et la Destinée[200], d'aller trouver la Négligence et la
Paresse, de leur commander de sa part de s'emparer du landgrave qui
commande l'armée de la ligue, et de rendre vains tous ses préparatifs et
tous ses projets; d'aller trouver aussi la Diligence et la Promptitude,
de leur ordonner en son nom de presser la réunion des alliés
catholiques, et de tout hâter pour que leur armée puisse agir.
[Note 200: _Pronia_ ou _Pronoia_ et _Peprômena_.]
Ces commissions sont fort bien faites. En conséquence, tout se ralentit
d'un côté, tout s'accélère de l'autre. Le landgrave, au lieu de marcher,
s'amuse à faire la revue de ses troupes. Charles-Quint réunit les
siennes, et l'attaque avec impétuosité. Cependant les succès de la
guerre se balancent; et même l'armée de la ligue réduit celle de
l'Empire à de fâcheuses extrémités. Mais enfin l'empereur, et l'Éternel
qui le soutient, et saint Pierre, et les anges l'emportent; les Furies,
qui étaient sorties de l'enfer pour aider leurs amis, y sont replongées;
l'Hérésie est terrassée et la ligue dissoute.
Il n'y avait guère qu'un prince à qui ce poëme pût plaire: c'était
Philippe II. L'auteur le lui a dédié. La puissance de ce successeur de
Charles-Quint, dit M. Denina, et peut-être ne dit-il pas assez, n'était
pas plus agréable à une grande partie de l'Europe que la ligue des
protestants, qui voulait balancer cette puissance[201]. Ce poëme avait
donc contre lui le malheur et la tristesse du sujet, la pauvreté des
inventions, la faiblesse du style; il n'avait en sa faveur qu'une fort
belle édition, qui est unique et qui est devenue rare et chère[202].
C'est un mérite aux yeux des amis des livres, mais non des amis de la
poésie et des lettres. L'_Alamanna_ de l'_Oliviero_ est un poëme
mort-né.
[Note 201: Mémoire cité ci-dessus, p. 114, note.]
[Note 202: Venezia, Valgrisi, 1567, in-4º]
On en peut dire autant d'un poëme qu'on ne sait trop si l'on doit ranger
parmi les épopées romanesques ou parmi les épopées héroïques, mais que
l'on peut mettre avec certitude au nombre des ouvrages ennuyeux; c'est
l'_Ercole_ de J.-B. Giraldi[203]. Ce laborieux écrivain, qui fit des
tragédies en vers[204], des nouvelles en prose, des poésies lyriques, un
traité sur les romans, etc.; voulut aussi cueillir le laurier épique.
Dans un temps où la chevalerie était le seul sujet à la mode, on peut
demander pourquoi il en choisit un mythologique, et parmi tous les
sujets que la fable pouvait lui fournir, pourquoi il préféra celui
d'Hercule. Il était de Ferrare et secrétaire du duc Hercule II; ce fut
probablement ce qui le décida, espérant bien trouver l'occasion de faire
des rapprochements qui pourraient flatter son altesse. Il n'y manqua pas
en effet, et surtout il fit descendre en ligne directe, dans son
treizième chant, l'Hercule de Ferrare de l'Hercule Thébain. Du reste, il
ne donna la préférence à aucun des exploits ou des travaux d'Alcide;
tous lui parurent également dignes d'admiration et de louanges; il
voulut les célébrer tous, et conduire son héros depuis le berceau
jusqu'au bûcher[205]. Il avait, pour cela, distribué sa matière en
cinquante chants, mais il resta en chemin et n'alla pas au-delà du
vingt-sixième.
[Note 203: Il y eut pourtant deux éditions de ce poëme; la
première intitulée: _Dell'Hercole di M. Giovan Battista Giraldi
Cinthio nobile Ferrarese_, etc., sans nom de lieu ni d'imprimeur,
et sans date, in-4º.; la seconde à Modène, chez _Galdini_, 1557,
in-4º.]
[Note 204: C'est en parlant de ses tragédies, dans le volume
VI de cet ouvrage, que je dirai le peu que l'on sait de sa vie.]
[Note 205:
_E ciò comincierò sin da le fasce,
Che da le fasce Hercol mostrò quel ch'era,
Perc' huom simile a lui, fin quando nasce,
Indicio dà de la natura altiera._
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Quindi è ch' io non mi vò fermar sovr'una
Sola attion di questa nobil alma,
Che tra le ilustri non ne trovò alcuna
Che di lauro non sia degna e di palma._
(C. I, st. 2 et 3.)]
Rien de plus régulier que son plan, car il fait avancer de front la vie
de son héros et son poëme; l'action n'est pas une, mais toutes les
actions étant celles d'un seul héros, elles sont ainsi ramenées à
l'unité. Cependant la forme romanesque d'un prologue au commencement de
tous les chants, et d'un adieu à la fin, lui parut si généralement
adoptée, qu'il n'osa s'en écarter; et sans qu'il y ait rien dans le
reste de son ouvrage qui ait aucun rapport avec le roman épique, il lui
donna du moins celui-là. Mais si ce fut pour les inventeurs de cette
forme agréable, et surtout pour le poëte qui l'avait perfectionnée, un
moyen de se varier et de plaire, et si _Giraldi_ eut en l'adoptant la
même intention, il n'eut point le même succès. Il est fort indifférent
qu'il interrompe son récit ou qu'il le continue, puisqu'on est arrêté,
dès le premier chant, par l'impossibilité de s'y intéresser et de le
suivre.
On en pourrait encore dire presque autant de l'_Avarchide_ du célèbre
_Alamanni_. J'ai dit dans la Vie de ce poëte que ce fut l'ouvrage de sa
vieillesse; aussi n'y voit-on ni verve ni chaleur. Ce n'est pas dans les
détails seulement, comme le _Trissino_, qu'il s'efforce d'imiter
l'_Iliade_, c'est dans le plan et dans la contexture entière de son
poëme. Ses héros sont le roi Artus, Lancelot, Tristan et les autres
chevaliers de la Table ronde; il les fait agir et parler comme
Agamemnon, Achille, Ajax et les autres chefs de la Grèce. Lancelot est
amoureux de Clodiane, fille de Clodasse, roi d'une partie des Gaules.
Gaven, roi d'Orcanie, la lui dispute. Artus assiége Clodasse dans la
ville d'_Avarcum_ ou plutôt d'_Avaricum_, ancien nom de la ville de
Bourges. La rivalité de Lancelot et de Gaven retarde les progrès du
siége. Tristan se déclare pour Gaven contre Lancelot. Ils se querellent
et s'injurient dans un conseil. Lancelot sort du conseil, furieux comme
Achille. Il va se plaindre à la magicienne Viviane sa mère, qui le
console comme Thétis. Par le conseil de Viviane, il se retire avec
Galehault son ami, et avec leurs troupes. Ils forment un petit camp
séparé, et ne veulent plus prendre part à la guerre. Le vieux roi
Clodasse, enfermé dans la ville, est entouré de sa nombreuse famille
comme Priam, et secouru par des alliés puissants. Il a perdu plusieurs
de ses fils; mais la retraite de Lancelot donne aux assiégés des
avantages dont ils profitent. Les batailles se multiplient. Les Bretons
sont vaincus et réduits presque aux abois, sans que Lancelot, qu'Artus a
essayé de flétrir, veuille sortir de son camp. Mais son ami Galehault a
la même impatience que Patrocle, combat et périt comme lui de la main du
plus redoutable des fils de Clodasse. Alors Lancelot reprend les armes,
venge son ami, remplit de deuil la famille de Clodasse, et force à
capituler la ville d'_Avarcum_.
Tous les événements particuliers du siége sont aussi fidèlement calqués
sur les particularités du siége de Troie; caractères pour caractères,
discours pour discours, combats pour combats; rien n'y manque, si ce
n'est l'essor poétique, la force et la vie. Il est impossible de lire
vingt-quatre chants entiers de cette contrefaçon servile, remplis
d'ailleurs de noms obscurs et barbares, qui s'opposent à toute harmonie
dans les vers, comme le système général du poëme s'oppose à toute espèce
d'intérêt.
L'auteur prit le titre d'_Avarchide_ de l'ancien nom de la ville
assiégée, comme le nom de l'_Iliade_ est formé de celui d'_Ilium_. Peu
de Français, en voyant ce titre d'_Avarchide_, devinent que le sujet
qu'il annonce est le siège de Bourges en Berri. Quoique l'_Alamanni_ eût
prouvé par son poëme didactique de la _Coltivazione_ qu'il excellait
dans le vers libre, il ne crut pas, comme le _Trissino_, devoir adapter
cette forme de vers à la poésie héroïque, et il mit l'_Avarchide_ en
octaves, comme il y avait mis le _Giron cortese_. Ce qui l'y détermina
sans doute, ce fut de voir combien l'_Italia liberata_ était peu lue;
mais l'_Avarchide_, quoiqu'en octaves, ne l'est pas et ne peut pas
l'être davantage.
Elle ne parut qu'après la mort de son auteur, la même année que
l'_Alamanna_[206]. Deux ans auparavant _Francesco Bolognetti_, sénateur
bolonais, avait public, aussi en octaves, les huit premiers chants d'un
poëme héroïque intitulé: _Il Costante_, auquel il travaillait depuis
quinze ans, et qui fut reçu avec de grands éloges par tout ce qu'il y
avait alors de plus distingué dans les lettres. On comparait l'auteur
au _Trissino_ et à l'_Alamanni_. Quelqu'un[207] alla même jusqu'à le
comparer à l'Arioste, et à écrire positivement qu'il reconnaissait bien
dans l'Arioste un plus heureux naturel, mais non pas plus de culture ni
plus d'art. La fortune très-différente de l'_Orlando_ et du _Costante_
prouverait seule combien tout l'art et toute la culture du monde sont
peu de chose sans un naturel heureux, c'est-à-dire sans le génie.
[Note 206: 1567.]
[Note 207: _Gianandrea dell'Anguillara_, dans une lettre citée
par Tiraboschi, t. VII, part. III, p. 103.]
Le héros de _Bolognetti_ est un Romain nomme _Ceionius Albinus_, qui
avait accompagné l'empereur Valérien dans sa malheureuse guerre contre
les Perses. L'ayant vu tomber entre les mains de Sapor, qui le plongea
dans une dure captivité, il jura de consacrer sa vie à délivrer son
empereur. Sa constance dans ce projet, malgré tous les obstacles qui s'y
opposent et les dangers qui l'environnent, lui fit quitter son nom
d'_Albinus_ pour celui de _Constant_, dont l'auteur a fait le titre de
son poëme. Le merveilleux en est pris dans l'ancienne mythologie. C'est
Junon qui est encore ennemie des Romains, et qui voyant que Valérien
redevenu libre peut ramener par ses vertus les beaux jours de Rome,
préfère que Gallien, son fils, jeune homme rempli de vices, règne à sa
place, et s'oppose avec activité à toutes les entreprises de Constant.
Les dieux tiennent conseil dans l'Olympe. Mars et Venus sont pour
Constant, Junon seule lui est obstinément contraire. Elle inspire à
Gallien une forte haine contre lui, et va chercher l'Envie dans son
antre, pour qu'elle souffle ses poisons dans les coeurs de tous les
courtisans. Vénus va se plaindre à Jupiter, et le conjure de venir au
secours de ce héros pieux. Constant échappe aux piéges qui lui sont
tendus; il repasse en Orient, où il ne cesse de s'occuper de la
délivrance de Valérien, toujours contrarié par les mêmes obstacles, mais
soutenu par le même courage et appuyé des mêmes secours.
Après ces huit chants, le _Bolognetti_ en publia huit autres l'année
suivante[208]. L'action s'y continue avec beaucoup d'unité, de
régularité et de suite; mais quoiqu'elle paraisse fort avancée, et
Constant presque sûr du succès à la fin du seizième chant, on ne sait
pas précisément comment elle devait finir au vingtième. Ces quatre
derniers chants n'ont jamais paru, ou peut-être même n'ont jamais été
achevés; et l'histoire nous apprend que Valérien mourut prisonnier de
Sapor, après trois ans de la plus dure captivité. Quoi qu'il en soit, la
grande réputation qu'on avait voulu faire à ce poëme ne se soutint pas.
Le style en est sage et assez pur; mais il ne pouvait tenir contre la
force, la grâce et l'éclat poétique de celui de l'_Orlando_. Le plan
était conforme aux règles du poëme héroïque, l'unité d'action bien
conservée et la conduite excellente; mais la _Jérusalem_ qui parut
bientôt après, réunit à ces qualités d'autres que le _Costante_ n'avait
pas; et le _Bolognetti_, froissé pour ainsi dire entre l'Arioste et le
Tasse, fut comme écrasé par leur renommée. Il est aujourd'hui
presqu'entièrement oublié: on le nomme cependant toujours parmi ceux qui
semblent ne pas mériter de l'être.
[Note 208: En 1566.]