Dans l'épître dédicatoire de ce poëme, tiré d'un vieux roman français,
l'_Alamanni_ avertit qu'il s'est permis d'y faire plusieurs changements.
Le plus considérable est au dénoûment. Dans le roman, Danaïn est en
prison d'un côté, Giron de l'autre; on les y laisse. Giron y était avec
sa maîtresse; la pauvre demoiselle était grosse; elle meurt en
accouchant. Elle meurt, dit le romancier français, «parce qu'elle
n'avait ame qui lui aidast à supporter sa douleur.» L'_Alamanni_ a donné
avec assez d'art un dénoûment à cette action qui, comme on voit, n'en a
point. Au lieu de jeter son héros dans la première prison venue, chez un
chevalier discourtois, qui n'a point encore figuré dans le poëme, il le
fait tomber dans les pièges de Nabon le Noir, qu'on y a déjà vu
paraître, et il tire de l'orgueil même et de la méchanceté de ce Nabon
une fin dont le merveilleux est analogue à celui qui règne dans tout
l'ouvrage.
Ce merveilleux ne consiste guère qu'en des exploits de chevalerie qui
passent toute croyance, mais sans féerie, proprement dite, sans
intervention d'aucune fée bien ou malfaisante; et l'on y voit toujours
des choses qui n'ont une vraisemblance convenue qu'au moyen des
enchantements, sans voir agir ou paraître aucun enchanteur. Le héros se
monstre, d'un bout à l'autre, digne de son surnom par ses actions et par
ses discours. Il tient, en quelque sorte, à tous venants, école de
courtoisie; il en fait un cours complet. La générosité la plus noble
respire dans tout ce qu'il dit; de sa bouche sortent, à tout moment et à
tout propos, des maximes élevées qui feraient bien regretter la
chevalerie errante, si chacun n'était pas libre de les professer dans
son coeur et d'y conformer sa vie, sans avoir le casque en tête et la
lance au poing, mais qui, par leurs retours continuels, et quelquefois
par leur longueur, ont un effet que produisent souvent les choses mêmes
qu'on admire. En un mot, _Giron le Courtois_ est un poëme fort noble,
fort raisonnable et généralement bien écrit, mais froid et par
conséquent un peu ennuyeux; peut-être par cela même que l'auteur y a mis
trop d'ordre et de raison; peut-être pourrait-on dire des poëmes
romanesques, ce que Térence dit de l'amour: «Vouloir soumettre à la
raison des choses qui y sont si contraires, c'est comme si l'on voulait
extravaguer avec sagesse[69].»
[Note 69:
_. . . . . . . . . Incerta hæc si postules
Ratione certâ facere, nihilo plus agas
Quam si des operam ut cum ratione insanias._
(TER., _Eunuch._, act. I, sc. 1.)]