Mais l'ancienne devise vaut mieux.]

Un tiers bien incommode survient; c'est Danaïn, Il a été successivement

instruit de tout ce qui s'est passé; mais un méchant et malveillant

témoin de la dernière scène l'a dénaturée en la lui racontant. Il croit

donc que son infidèle ami et son infidèle épouse lui ont fait le dernier

outrage, qu'ensuite un chevalier, qui a voulu le venger, a attaqué Giron

et l'a blessé à mort. Il arrive auprès d'eux; ce qu'il voit est d'accord

avec ce qu'on lui a dit.

Ses reproches font voir aux deux coupables qu'ils passent dans son

esprit pour l'être plus qu'ils ne sont. Ils avouent ce qui est. Chacun

des deux s'accuse et prend sur soi toute sa faute; mais tous deux

protestent, au nom du ciel et de l'honneur, que le crime n'a point été

commis. La sincérité, la tendresse même de leurs déclarations commence à

persuader Danaïn. Leur dénonciateur, qui l'avait été par jalousie et par

vengeance, vient pour jouir du fruit de ses calomnies. Danaïn

l'aperçoit, court à lui, le menace, et tire de lui l'aveu de sa lâcheté.

Alors il ne lui reste plus de doute; il ne peut en vouloir à son ami

d'un sentiment involontaire qui s'est tenu dans les bornes de l'honneur;

il fait transporter Giron à Maloanc, lui fait donner tous les secours de

l'art et lui rend tous les soins de l'amitié. Sa femme, dont la raison

est tout à fait revenue, le seconde; le courtois chevalier n'est pas

devenu moins sage qu'elle;

Et sans honteux désirs, en tout bien tout honneur,

Toujours elle garda Giron pour serviteur[57].

[Note 57:

_E con più honesta voglia e miglior core Hebbe_

_Giron per sempre servitore._ (Fin du liv. VI.)]

Il est vrai qu'il avait une autre maîtresse que cette aventure lui avait

fait oublier. C'était la plus belle personne du monde et la plus tendre;

il se la rappelle, et lorsqu'il est un peu rétabli, il prie son ami

Danaïn de l'aller chercher, et de la conduire auprès de lui. Danaïn s'en

charge volontiers; mais en chemin, il trouve celle qu'il conduit si

belle qu'il en devient amoureux. Il la mène dans un château voisin et

s'y enferme avec elle. Il l'entraîne ensuite par force vers des lieux

plus éloignés, marchant de nuit par des chemins détournés, et fuyant

tous les regards. Giron; instruit de cette déloyauté, sort du château de

Maloanc dès qu'il peut porter ses armes, et se met à la recherche de son

perfide ami[58]. Arrêté et souvent détourné par un grand nombre

d'aventures, où il donne de nouvelles preuves de courtoisie et de

valeur, il trouve presque partout des traces du passage de Danaïn et se

met toujours à sa poursuite. Il le rencontre enfin, l'accable de

reproches et le défie au combat[59]. Ce combat est long et terrible,

plusieurs fois interrompu et repris. Enfin Danaïn est renversé et mis

hors d'état de se défendre. Giron, prêt à lui donner la mort, est retenu

par son ancienne amitié. Il envoie chercher du secours à un monastère

voisin; on y transporte son ami blessé, qu'il accompagne tristement.

[Note 58: L. IX, st. 1.]

[Note 59: L. XVII.]

Peu de jours après, tandis qu'il parcourt les environs du monastère, un

horrible géant y pénètre; enlève Danaïn du lit où le retenaient ses

blessures et l'emporte. Giron averti court sur ses traces, atteint le

monstre, délivre son ami, le remet entre les mains du bon abbé de ce

couvent, et part, emmenant avec lui sa dame, ou plutôt sa demoiselle,

que Danaïn lui a rendue, et que malgré tous ses efforts il n'avait pu

rendre infidèle. Giron tombe avec elle dans les pièges d'un scélérat, à

qui, peu de temps auparavant, il avait sauvé la vie, et qui les destine

à une fin cruelle. Tous deux surpris pendant la nuit, et attachés avec

de forts liens, sont exposés dans un bois pour y mourir de froid et de

faim. Un chevalier survient, attaque le scélérat et ceux de sa suite,

délivre Giron et sa maîtresse, qui reconnaissent en lui Danaïn[60]. Les

deux amis, réconciliés par des services mutuels, voudraient ne se plus

séparer, mais Giron doit terminer une grande aventure, où l'honneur lui

prescrit d'agir seul; il dépose, auprès d'une bonne et sage dame, sa

belle, qui ne le voit point partir sans verser beaucoup de larmes.

Danaïn et lui s'embrassent. Ils étaient prêts à se quitter, quand Danaïn

demande en grâce à son ami de se présenter le premier à l'aventure

périlleuse qu'il va courir. Il s'agit d'arracher au méchant Nabon le

Noir, ennemi du roi Artus et de toute la Table ronde, Pharamond, roi des

Gaules, le roi Lac de Grèce, Meliadus de Léonois, le roi d'Estrangor, et

d'autres chevaliers qu'il avait attirés dans ses pièges, et qu'il

retenait en prison. Giron ne peut résister aux prières de son ami,

fondées sur les plus hauts motifs de la chevalerie; et c'est Danaïn qui

va s'exposer le premier aux dangers de cette entreprise[61].

[Note 60: L. XX.]

[Note 61: L. XXI.]

Chemin faisant, il trouve une aventure très-belle et très-merveilleuse

qu'il met à fin[62]; Giron en rencontre aussi, mais elles l'arrêtent

peu, et il revient à Maloanc, où il était convenu qu'il attendrait

Danaïn. Il trouve la dame du château toute occupée de son mari, dont

l'absence l'inquiète. De tristes présages lui font craindre sa perte.

Giron cherche à la rassurer; mais il commence à craindre lui-même, et,

après deux jours de repos, il part, très-empressé d'apprendre des

nouvelles de son ami[63]. Danaïn était arrivé au château de Nabon le

Noir; il avait livré un terrible combat, dont l'issue était malheureuse.

Son adversaire et lui, blessés tous deux, et presque sans mouvement,

avaient été transportés au château, où il devait rester prisonnier.

Giron y arrive le lendemain; il se nomme et fait dire au noir Nabon que

c'est lui même, et lui seul qu'il défie. Nabon, que le nom de Giron

effraie, voudrait bien se dispenser de soutenir une trop forte gageure;

mais en sa qualité de grand-seigneur, il ne manque pas de flatteurs qui

piquent son amour-propre et lui promettent la victoire[64]. Ou lui donne

pourtant un conseil plus conforme à sa perverse nature, c'est d'opposer

la ruse à la force et à la valeur. Le premier jour, il fait sortir

contre Giron seul cent chevaliers, qui l'entourent et l'attaquent tout à

la fois. Loin de les craindre, il les brave, bat le capitaine, en

renverse un second, un troisième, les culbute les uns dans les autres,

les chasse tous devant lui comme un vil troupeau, et continue d'appeler

à haute voix et de défier leur maître.

[Note 62: _Ibid._]

[Note 63: L. XXII.]

[Note 64:

_Ma come spesso avviene a i gran signori_

_Mentre ch'ei pensa e tacito si resta,_

_Molti havea intorno degli adulatori,_

etc. (st. 98.)]

Le lendemain, Nabon envoie au-devant de Giron une dame très-belle, mais

très-perfide, qui va dès le matin se présenter à lui avec tous ses

charmes. Le courtois chevalier, averti par sa prudence, lui reproche

doucement le rôle qu'elle joue auprès de lui, la force d'en rougir, et

la renvoie toute honteuse dans le château[65]. Une ruse d'un genre tout

différent réussit mieux; devant la porte du château étaient des caves

profondes; pendant la nuit, on enlève les voûtes et la terre qui les

couvre; on met, à la place, des pièces de bois très-faibles, ou de longs

bâtons, qu'on recouvre si bien de terre et de sable, que tout ce travail

ne paraît pas. Le lendemain, Giron se présente sous les armes; Nabon

sort à cheval de son château et le défie de loin. Giron court à lui la

lance en arrêt, et, parvenu à l'endroit où est le piège, y tombe avec

son cheval, qui meurt de cette chute. Le héros est aussitôt entouré de

lances et d'épées dirigées contre lui, saisi, lié, chargé de chaînes.

C'est une dernière épreuve pour son courage et pour son grand caractère.

Il la soutient sans se démentir. La dame perfide, qu'il avait fait

rougir, mais qu'il n'avait pas corrigée, vient l'insulter dans les fers.

«Femme coupable, lui dit-il, mort ou captif, je ne changerais pas mon

sort pour celui de ton Nabon[66].... Si mon corps est enchaîné, ma

pensée est plus que jamais libre et entière. Quoi qu'il arrive de moi,

il me suffit de rester ce Giron que je fus toujours, cet irréconciliable

ennemi du vice et de l'injustice, qui ne leur céda jamais ni par

espérance ni par crainte, qui jamais, fût-il sans lance et sans épée, ne

fut vaincu ni prisonnier, si ce n'est par le plus grand malheur, ou par

une trahison semblable à celle dont on use en ce moment contre moi.»

Nabon vient aussi le braver; Giron lui répond de même; il se tait

ensuite, et n'exprime plus son mépris que par ses regards.

[Note 65: L. XXIII.]

[Note 66:

_Risponde, O donna ria, morto ò prigione

Non cangerei mia sorte al tuo Nabone._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_E s'el corpo è legato, il mio pensiero

Resta ancor più che mai libero e' ntero.

Sia di me quel che vuol, che pur mi basta

Di restar quel Giron che sempre fui,

Ch'al vitio e'l torto volentier contrasta,

Ne per speme o timor s'arrende a lui;_ etc.

(L. XXIII, st. 32 et suiv.)]

Mais le lâche Nabon triomphe; l'orgueil l'enfle et l'aveugle au point

que, croyant désormais la Table ronde renversée et la chevalerie

détruite, il ose envoyer une ambassade au roi Artus pour le sommer de se

reconnaître son vassal. Artus, quoique tenté de punir ce trait de

démence, craignant pour la vie de Giron et de ses autres chevaliers,

dissimule et feint d'envoyer à son tour des ambassadeurs pour négocier.

Mais il choisit ses quatre guerriers les plus braves, Lancelot, Tristan,

Seguran et Palamède. Il les charge secrètement, non de traiter avec

Nabon, mais de renverser cette puissance qui ose s'élever contre la

sienne, et de lui ramener ses chevaliers. Les quatre invincibles

arrivent au château de Nabon[67]. Cette ambassade solennelle lui fait

perdre la tête. Selon l'usage des plus grands rois, dit le poëte, qui

pendant cinq ou six jours ne parlent aux ambassadeurs qu'ils reçoivent

que de choses agréables, de fêtes, de chasse, de danses et de concerts,

et ne songent qu'à étaler leur richesse et leur puissance, pour inspirer

plus de respect et plus de crainte, il reçoit les chevaliers d'Artus

avec magnificence, et ordonne pour le lendemain un grand tournoi.

[Note 67: L. XXIV.]

Tous les chevaliers ses vassaux s'y rendent en foule. Les quatre de la

Table ronde tiennent leurs boucliers voilés et leurs devises cachées.

Invités à combattre, ils y montrent peu d'empressement, peu d'aptitude

et d'assurance; mais ils se sont partagé les rôles, se tiennent prêts,

et au signal donné, fondent à la fois sur Nabon le Noir, sur ses

courtisans, sur la foule de ses chevaliers. Le tyran tombe; nul ne

résiste; tous sont vaincus, renversés, mis en pièces ou en fuite; les

prisons sont ouvertes; les fers brisés, les chevaliers se reconnaissent,

s'embrassent et retournent à la cour d'Artus, triomphants et plus

satisfaits que s'ils rapportaient avec eux les trésors du monde entier,

Puisque par leur courage et leurs brillants exploits,

Ils ont rompu les fers de Giron le Courtois[68].

[Note 68:

_Lieti assai più che se del mondo intero

Portassero i tesori in grembo accolti,

Poi ch' han salvato e tratto di prigione

Il cortese invitissimo Girone._

Histoire littéraire d'Italie (5/9) · 第 5 / 22 题