CHAPITRE XI.

_Suite de l'Épopée romanesque; poëmes sur d'autres sujets que

Charlemagne et ses Paladins; poëmes tirés des fables grecques; sujets

purement imaginaires; romans de chevalerie de la Table ronde; Giron le

Courtois de l'Alamanni; Vie de ce poëte, idée de son poëme._

Dégagés enfin, non sans peine, de cette branche beaucoup trop féconde

des poëmes romanesques italiens[1], nous aurions lieu d'être effrayés,

si les deux autres que nous avons précédemment indiquées[2], les romans

de la Table ronde et ceux des Amadis étaient aussi fertiles, et si ceux

qui ont pour fondement d'autres fables connues, et les romans de pure

imagination qui sont encore autre chose, avaient de leur côté la même

abondance. Fort heureusement il n'en est rien. La fable de Charlemagne

et de ses pairs avait eu la priorité; elle conserva la préférence, et

peu s'en fallut même que cette préférence ne fût exclusive. Pour

procéder avec ordre dans ce qui nous reste à connaître, commençons par

les poëmes étrangers aux Amadis comme à la Table ronde, et qui, devant

moins nous intéresser, doivent aussi nous arrêter moins.

[Note 1: Le chapitre précédent contient lui seul, ou les

extraits, ou les simples notices d'environ quarante poëmes.]

[Note 2: Chap. III de cette seconde partie.]

Il faut ranger parmi les poëmes romanesques la vieille histoire de _la

Destruction de Troie_, en vingt chants, imprimée dès le quinzième

siècle, et dont l'auteur, d'ailleurs tout-à-fait inconnu, est un certain

Jacques, fils de Charles, prêtre florentin[3]. Les choses y sont prises

de fort haut avant le siége de Troie, et conduites fort loin après. Le

poëme commence par la conquête de la Toison d'or, et redescend

non-seulement jusqu'à la fondation de Rome, mais jusqu'au temps de César

et à la guerre de Jugurtha. Il plaît au _Quadrio_ de dire que ce sujet

n'y est pas mal traité[4]; il l'est à peu près du même style que

l'_Ancroja_ et les autres poëmes de cette nature dont nous avons

ci-devant parlé[5]. L'auteur, il est vrai, n'oublie pas de marquer le

passage d'un chant à l'autre, par la manière dont il finit et dont il

commence; mais s'il a cette partie des formes du roman épique, il n'a

aucun des agréments que l'imagination trouve quelquefois dans ceux mêmes

qui n'ont d'autre mérite que de la frapper ou de la surprendre. Les

événements y sont liés et amenés sans art, et tels à peu près qu'ils se

succèdent dans Dictys de Crète et Darès de Phrygie, puis dans Virgile et

dans les historiens de Rome. C'est la fable, sans ce qui amuse, et

l'histoire sans ce qui instruit.

[Note 3: _Ser Jacopo di Carlo, prete fiorentino._ Ce nom et

cette qualité sont inscrits à la fin de son poëme; on n'en sait

pas davantage. Le titre du poëme est: _Il Trojano dove si tratta

tutte le battaglie che fecero li Greci con li Trojani_, Vinegia,

1491, in-4º.; _ibidem_; 1509, in-4º., _con figure_; et après

plusieurs autres éditions, _ibidem_, 1569, in-8º., sous le titre

de _Trojano, il qual tratta la destruction de Troja, fatta per li

Greci, e come per tal destruction fu edificata Roma, Padova e

Verona_, etc.]

[Note 4: _In versi italiani non malamente questo soggetto fa

trattato nel seguente romanzo; il Trojano_, etc., t. VI, p. 475.]

[Note 5: Chap. IV de cette seconde partie.]

Ce fut encore aux formes du poëme romanesque que le laborieux Louis

_Dolce_[6] eut le courage, ou si l'on veut la patience de réduire le

même sujet, qu'il tira de l'_Iliade_ et de l'_Énéide_ tout entières,

sous le titre de l'_Achille e l'Enea_[7]. Il divisa cette immense

matière en cinquante-cinq chants, qui ont tous pour exorde quelques

maximes philosophiques renfermées le plus souvent dans une octave, et

finissant tous par ces renvois au chant suivant, qui ne donne pas

toujours le désir de voir le chant suivant commencer. Son style est sans

doute beaucoup meilleur; sa manière est sage, sa narration claire et

facile, mais cinquante-cinq chants sont bien longs[8].

[Note 6: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 534 et suiv.]

[Note 7: _L'Achille e l'Enea di messer Lod. Dolce, dove egli

tessendo l'historia della Iliade d'Homero a quella dell'Eneide di_

_Virgelio, ambedue l'ha divinamente ridotte in ottava rima_,

Vinegia, 1572, in-4º.]

[Note 8: Il n'y en a pas moins de vingt-quatre pour la seule

_Énéide_, dans un roman épique beaucoup plus ancien, tiré du poëme

de Virgile, mais dont l'action, à la vérité, se continue

jusqu'après la mort de César, et même, si l'on en croit le titre

(car je n'ai pu me procurer ce bel ouvrage), embrasse jusqu'au

temps de l'auteur. Chacun des chants a pour exorde une invocation

à la manière des romans. Ce n'est point, dit le _Quadrio_, t. VI,

p. 476, une traduction de l'_Énéide_, mais l'_Énéide_ transformée

en roman. L'auteur est inconnu. Voici le titre du poëme:

_Incomincia il libro de lo famoso et excellente poeta Virgilio

Mantovano, chiamato la Eneida volgare, nel quale si narrano li

gran facti per lui descripti, et appresso la morte di Cesare

imperadore, con la morte di tutti li gran principi, e signori di

gran fama li quali a li dì nostri sono stati in Italia, come

leggendo chiaramente patrai intendere._ La date de l'édition

placée à la fin est: Bologne, 23 décembre 1491, in-4º.]

L'_Ulisse_[9], dans lequel le même auteur mit en vingt chants tout le

sujet de l'_Odyssée_, porte moins de ces signes auxquels on reconnaît le

roman épique. Aux débuts de chant, point de maximes, point d'exordes; le

récit continue simplement comme dans les poëmes héroïques, et le premier

chant même commence sans invocation, sans exposition. «Tous les Grecs

étaient retournés dans leur patrie, et avaient revu leur terre natale,

tous ceux du moins qui avaient échappé à la mort et que le fer des

Troyens n'avait pas moissonnés[10].» Mais à la fin de tous les chants,

l'auteur met encore le cachet du genre romanesque, en s'interrompant

lui-même, en congédiant son auditoire, et le renvoyant à l'autre chant.

«Télémaque s'est mis au lit; qu'il y reste: pour moi, je veux le laisser

là pour ne pas ajouter d'autre papier à cette feuille[11]; le soleil

vient de se coucher dans l'Océan, Homère faisant ici une pause, je

suspendrai aussi mon chant[12].» Tantôt c'est: mais pour que la longueur

de ce récit ne vous ennuie pas, je raconterai le reste une autre

fois[13]; tantôt: c'est ce que je vous réserve pour l'autre chant, si

vous voulez l'entendre[14], et tantôt: ce qui arrive ensuite à ce baron

invincible (et notez bien que ce baron est Ulysse), est écrit dans

l'autre chant, pour votre plaisir[15]; ainsi du reste. Ces formes peu

homériques sont des disparates d'autant plus étranges, que dans tout le

cours de sa narration, le ton de l'auteur est le plus sérieux du monde.

[Note 9: _L'Ulisse di M. Lod. Dolce da lui tratto dall'Odissea

d'Homero e ridotto in ottava rima_, Vinegia, 1573, in-4º.]

[Note 10:

_Erano tutti i Greci ritornati A le lor patrie, a le natie

contrade,_ etc.

(C. I, st. 1.)]

[Note 11: Fin du c. I.]

[Note 12:--du c. III.]

[Note 13:--du c. IV.]

[Note 14: Fin du c. V.]

[Note 15:--du c. VI.]

Dans deux autres grands poëmes, qui parurent de son vivant, il traita du

moins des sujets absolument romanesques; il choisit deux héros dont les

aventures fabuleuses font suite au roman des Amadis, Palmerin d'Olive et

Primaléon son fils[16]. Chacun d'eux fut le sujet d'un véritable roman

épique, l'un en trente-deux et l'autre en trente-neuf chants. Il les

publia l'un après l'autre, à une seule année d'intervalle[17]. Cette

facilité paraît merveilleuse; mais le merveilleux disparaît, quand on

voit combien le style de ces deux poèmes est faible, traînant et peu

travaillé. Ce n'est absolument que de la prose rimée; et n'ayant eu

d'autre peine que de versifier les traductions en prose italienne de

deux romans espagnols, il n'est pas étonnant que dans une langue aussi

abondante en rimes, l'auteur ait pu fournir deux fois, en si peu de

temps, une si longue carrière.

[Note 16: Je parlerai des Amadis dans le chapitre suivant.]

[Note 17: _Palmerino di Oliva_, Venezia, 1561, in-4º.;

_Primaleone figliuolo del Re Palmerino_, Venezia, 1562, in-4º.]

Quant au fond même de ce double sujet, il n'est pas d'un intérêt assez

vif pour racheter la faiblesse de l'exécution. Pigmalion, roi de

Macédoine, mais roi de la façon du premier auteur de ces romans, eut un

fils nommé _Florendo_, qui devint amoureux d'Agriane, fille d'un

empereur de Constantinople. L'intelligence des deux amants eut des

suites. Pour les cacher, Agriane fit porter sur la montagne d'Olive

l'enfant dont elle accoucha en secret. Enveloppé dans une corbeille, il

fut suspendu aux branches d'un palmier. Un villageois qui vint à passer

ayant entendu les cris de cet enfant, en eut pitié, le détacha du

palmier, l'emporta dans sa maison, et ne sachant de quel nom l'appeler,

lui donna celui de Palmerin d'Olive, à cause de l'arbre et de la

montagne où il l'avait trouvé. Agriane fut ensuite mariée avec Tarise,

roi usurpateur de Hongrie; mais _Florendo_ attaqua ce roi, le tua, et

reconquit tous ses droits sur sa chère Agriane.

Palmerin, leur fils, avait montré dès sa première jeunesse un courage à

toute épreuve. Instruit de bonne heure que le paysan qui l'avait

recueilli n'était point son père, il était allé chercher les aventures.

Il mérita d'être armé chevalier en Macédoine par _Florendo_, son père,

qui ne le connaissait pas, et se couvrit de gloire dans des expéditions

périlleuses et lointaines. Point de chevalier sans une maîtresse;

Palmerin prit pour la sienne la fille de l'empereur d'Allemagne,

princesse très-belle et très-tendre, mais qui, par malheur, n'avait pas

un nom très-poétique: elle s'appelait Polinarde. C'est pour lui plaire

que Palmerin fit des exploits et entreprit des guerres à ne point finir.

Une de ses expéditions fut de délivrer _Florendo_ et Agriane d'une

prison où ils avaient été jetés après que _Florendo_ eût détrôné et tué

son rival, le roi usurpateur de Hongrie. C'est après cet exploit qu'ils

reconnaissent Palmerin pour leur fils. L'empereur de Constantinople

ayant enfin consenti au mariage de sa fille Agriane avec _Florendo_,

l'empereur d'Allemagne consent aussi à donner Polinarde sa fille au

brave Palmerin d'Olive. Palmerin finit, après bien d'autres exploits,

par succéder à son père et à son beau-père, sur le trône de Macédoine et

sur celui de Constantinople; et ce fut un des plus grands et des plus

glorieux empereurs qu'ait eus la Grèce, quoiqu'il ne soit pas fait la

moindre mention de lui dans l'histoire du Bas-Empire.

Son fils Primaléon ne fit pas de moins belles choses. Le nom de sa

maîtresse n'était pas beaucoup plus heureux; mais Gridonie avait autant

de beauté qu'en avait eu Polinarde, et Primaléon fit pour l'obtenir tout

ce que l'amour et la valeur faisaient alors entreprendre. Devenu son

époux, il gouverna long-temps la Grèce sous les ordres de Palmerin son

père, soutint l'honneur de sa couronne dans des guerres terribles, qu'il

parvint à terminer heureusement; et, devenu héritier de son trône, il le

fut aussi de sa gloire.

Tel est, en peu de mots, le sujet de ces deux poëmes, dont les

embellissements sont, comme à l'ordinaire, de grands combats, des

tournois, des dragons, des géants, des enchantements et des fées. Ils

méritent peu qu'on s'y arrête; et, soit par les vices du sujet même,

soit par la faute du poëte, on parle peu de Palmerin et de Primaléon, et

on les lit peut-être encore moins.

Quoique les sujets de tous ces poëmes puissent être appelés imaginaires,

il en est cependant à qui l'on peut plus strictement donner ce nom,

parce qu'ils ne roulent sur aucune tradition, même romanesque, mais sur

des aventures particulières et des histoires d'amour prises dans la vie

commune, et qui sont le plus souvent de pure invention. Tel est celui de

Gaspard Visconti, poëte lyrique de quelque réputation au quinzième

siècle[18], que l'on joint ordinairement à l'_Unico_, au _Notturno_, à

l'_Altissimo_, pour marquer dans l'histoire de la poésie une époque de

décadence. Il raconta en huit livres, et en _ottava rima_, les amours de

Paul Visconti, son parent, avec une belle _Daria_[19], qui n'est connue

que par ce poëme, et par conséquent ne l'est guère, attendu qu'on le lit

peu.

[Note 18: 1: Il était de Milan, et en faveur auprès du duc

Louis Sforce et de la duchesse Béatrix. Ses poésies sont

intitulées; _Rime del magnifico messer Gasparo Visconti_,

Mediolani, 1493, in-4º.]

[Note 19: _De dui Amanti, poema di Gasparo Visconti_, Milano,

1492, in-4º.; 1495, _idem._]

On lit un peu davantage, et du moins par curiosité, un autre roman du

même genre, dont le titre est _Philogine_; le sujet, les amours d'Adrien

et de Narcise[20]; l'auteur, _Andrea Bajardo_ ou _Bajardi_. C'était un

gentilhomme parmesan, qui se distingua dans sa jeunesse par son adresse

et par sa force dans les tournois et dans tous les exercices

chevaleresques, et qui fut capitaine d'une compagnie d'hommes d'armes

sous notre roi Louis XII. Il le suivit en France, vécut à sa cour, et

fut honoré à Paris, par ordre du roi, d'une couronne de laurier.

[Note 20: Voici le titre entier: _Libro d'arme e d'amore

nomato_ PHILOGINE, _nel qual si tratta d' Hadriano e di Narcisa,

delle giostre e guerre fatte per lui e de molte altre cose amorose

e degne: composto per il magnifico cavaliero messer_ ANDREA

BAJARDO _da Parma_, etc., Parma, 1508, in-4º.--Vinegia,

1530,--_Ibid._, 1547.]

Ce brave chevalier cultivait les lettres et surtout la poésie. Il avait

aussi composé en prose un traité de l'oeil, un autre de l'esprit, et un

roman dont la trompe ou le cor de Roland était le sujet. Un recueil de

ses sonnets qui courait manuscrit[21], ayant été lu par une dame à qui

sans doute il ne pouvait rien refuser, elle voulut absolument qu'il

composât un traite ou un roman d'amour, où il pût mettre en action les

sentiments répandus dans ce recueil de poésies. Ce fut pour lui obéir,

qu'il écrivit ce poème. Il l'intitula _Philogine_, c'est-à-dire ami des

femmes. Sous le nom d'Adrien et de Narcise, il y raconta ses premières

amours. Adrien, jeune guerrier d'une haute naissance, étant à l'église,

par un beau jour de la Pentecôte, y voit Narcise, belle et très-aimable

veuve du vingt ans. Elle le voit aussi. L'amour naît entre eux de ce

premier regard. Les tourments qu'ils ont à souffrir, les obstacles à

vaincre, les ruses des serviteurs qu'ils emploient, les doux entretiens

qu'ils se procurent, les faits d'armes qu'Adrien entreprend pour sa

maîtresse, enfin tous les petits ou grands accidents qui peuvent naître

dans une intrigue amoureuse, et qui se terminent par l'union désirée des

deux amants, forment toute la matière du poëme.

[Note 21: Ils ont été imprimés à Milan en 1756, par Fr. _Fogliazzi_,

avec des Mémoires sur la vie de l'auteur.]

Il est divisé en deux livres, mais à l'imitation du _Roland amoureux_,

chacun de ces livres est subdivisé en chants; le premier en contient

sept, et le second cinq. Chacun des chants commence, ainsi que le

premier, par une invocation à Vénus. Il n'y en a qu'une dans Lucrèce,

mais Vénus dut en être plus contente que des sept invocations de

_Bajardi_. Tous ses chants se terminent, non par deux ou trois vers,

comme dans la plupart des autres poèmes romanesques, mais par une octave

entière, où il annonce que sa narration est interrompue et qu'il la

reprendra le lendemain. Le style de ce poëte est simple et clair, mais

dépourvu de grâce, de force et de coloris.

C'est encore un roman tout imaginaire que _les Amours de Pâris et de

Vienna_, mis en dix chans et en octaves par _Mario Teluccini_, surnommé

_il Bernia_, à qui l'on doit un plus long poëme sur _les Folies du neveu

de Rodomont_[22]; mais ce n'est que la traduction en vers d'un vieux

roman français, dont il avait paru vingt ans auparavant une traduction

en prose[23]. On ne peut appeler des poëmes, mais simplement des

Nouvelles en vers l_'Histoire de Gentil et Fidèle_[24], quoiqu'elle soit

d'un littérateur célèbre, _Lilio Giraldi Cintio_; et celle d_'Octinel et

de Julie_[25] dont l'auteur est inconnu; et l_'Histoire lamentable,

amoureuse, antique et exemplaire de Pirame et Thisbé_[26]; et à plus

forte raison _la Brune et la Blanche_ [27]; et _la Nouvelle de madame

Isotte de Pise_[28]; et celle de _la prudente Flaminie_[29]; et

l'_Histoire du jaloux, où l'on raconte les grands tourments et les

excessives douleurs que souffrent nuit et jour ceux qui tombent dans

cette infortune_[30].

[Note 22: Voyez ci-dessus, t. IV, p. 557, et note 1. Le titre

de ce roman-ci est: _Innamoramento di doi fidelissimi amanti Paris

e Vienna_, avec figures, et sans nom d'auteur; Genova, 1571,

in-4º.; Venezia, 1577, in-8º.]

[Note 23: Sous le simple titre de _Paris e Vienna_, Venezia,

1549, in-8º. Ce même roman a été remis en vers et en _ottava

rima_, dans le siècle suivant, sous le même titre, par un certain

_Angelo Albani_ d'Orviéte, Roma, 1626, in-12.]

[Note 24: _La leggiadra istoria di Zentile e Fedele_, sans nom

de lieu et sans date, mais imprimé, selon toute apparence à

Venise, vers la fin du quinzième siècle.]

[Note 25: _Incomincia la historia di Octinello et Julia, in

ottava rima_, in-4º., sans nom de lieu et sans date, mais du

commencement du seizième siècle.]

[Note 26: _Piramo e Tisbe, historia compassionevole, amorosa y

antichissima, et esemplare_, Milano, sans date, in-4º.]

[Note 27: _La Bruna e la Bianca_, in-8º., sans date et sans

nom de ville, mais imprimé à Sienne.]

[Note 28: _Novella di madonna Isotta de Pisa, dove si

comprende la sapienza d'un giovane nel corregger la superba

moglie, composta per Andrea Volpino, cosa ridicolosa e piacevole_,

Treviso, in-4º., sans date.]

[Note 29: _Flaminia prudente, composta per capriccio da Paolo

Caggio, Palermitano_, Venezia, 1551, in-8º.]

[Note 30: _Istoria del Geloso, nella quale si narra i grandi

affanni, ed eccessivi dolori che di e notte patiscono quegli

infelici che in tal caso si abbattono, con i grandissimi lamenti_,

etc., _Firenze Pistoja_, in-4º., sans date.]

Mais il est temps de quitter ces petits objets et de jeter les yeux sur

deux véritables romans épiques, recommandables par le nom et la

réputation de leurs auteurs, et d'autant plus remarquables qu'ils sont à

peu près les seuls qu'aient fournis à l'Italie deux branches de romans

qui ont eu tant de vogue, et produit tant et de si gros volumes en

France et en Espagne, la Table ronde et les Amadis.

Les deux principaux sujets tirés de la Table ronde, Lancelot du Lac et

Tristan le Léonois, furent connus de très-bonne heure en Italie par des

traductions en prose de nos vieux romans français. Mais ces deux fables

intéressantes n'y inspirèrent long-temps aucune Muse, et ne furent mises

qu'assez tard et très-imparfaitement en vers. Les amours de Lancelot et

de la belle Genèvre, déjà célèbres au temps du Dante, comme on le voit

dans son admirable épisode de _Francesca da Rimini_, ne reçurent les

honneurs du roman épique _in ottava rima_[31], que d'un _Niccolò

Agostini_, qui n'est pas le même que le mauvais continuateur du

_Bojardo_, mais qui n'est pas meilleur que lui. Il n'y eut qu'un mauvais

petit poëme anonyme sur le beau sujet des amours de Tristan et de la

belle Iseult[32]; mais ce fut enfin un véritable poëte qui traita cette

chevalerie de la Table ronde, quand l'_Alamanni_, réfugié en France,

composa son _Girone il Cortese_ d'après un vieux roman, célèbre dans

notre ancienne littérature.

[Note 31: _Lo Innamoramento di Lancilotto e di Ginevra nel

quale si trattano le orribili prodezze, e le strane venture di

tutti i cavalieri erranti della Tavola ritonda, libri due_,

Venezia, 1531, in-4º., _libro terzo ed ultimo_, etc., Venezia,

1526, in-4º., _configure_. _Agostini_ ne put pas terminer ce

troisième livre, et ce fut _Marco Guazzo_ qui l'acheva. Un

meilleur poëte, _Erasmo di Valvasone_, dont nous verrons un fort

bon poëme sur la chasse, entreprit de remettre en vers tout ce

roman; mais, quelle que fût la cause de cette interruption, il

s'arrêta au quatrième chant, et cet ouvrage est resté imparfait.

Il est intitulé: _I quattro primi canti del Lancilotto_, Venezia,

1580, in-4º.]

[Note 32: _Innamoramento di M. Tristano e di madonna Isotta_,

in-4º., sans nom de lieu et sans date.]

_Luigi Alamanni_ était né à Florence, le 8 octobre 1495, d'une ancienne

famille noble[33]. Il fit ses études dans l'université de sa patrie, et

eut pour maître le savant _Cattani da Diacetto_. Ses progrès furent

au-dessus de son âge. A peine sorti du collège, il fut admis à de

savantes réunions qui se formaient dans les jardins de _Bernardo

Ruccellaj_, reste de cette ancienne académie platonicienne qui avait

fleuri sous les auspices de Laurent de Médicis. Il y acquit l'amitié de

la plupart des savants qui la composaient, et surtout celle du Trissin

qu'il regarda toujours comme son maître. Marié dès l'âge de vingt-un

ans[34], le bonheur dont il jouissait fut bientôt troublé. Le cardinal

Jules de Médicis gouvernait alors la république de Florence. Le père de

_Luigi_ était très-attaché au parti des Médicis, et le jeune poëte était

lui-même en faveur auprès du cardinal; un désagrément qu'il éprouva

changea ses sentiments et sa position. Dans la fermentation où Florence

était alors, le cardinal avait défendu le port d'armes, sous peine d'une

assez forte amende. L'_Alamanni_ fut pris en contravention pendant la

nuit, et obligé de payer l'amende, quelques réclamations qu'il pût

faire. Son ressentiment fut profond: il se lia avec d'autres mécontents,

et lorsqu'à la mort de Léon X, il se forma une conjuration pour secouer

le joug des Médicis[35], il y entra des premiers.

[Note 33: Son père, _Pietro di Francesco Alamanni_, et sa

mère, _Ginevra Paganelli_, eurent cinq autres fils.]

[Note 34: En 1516.]

[Note 35: Voyez _Varchi_, _Segni_, _Nerli_, et tous les

historiens de Florence.]

Le mauvais succès de cette entreprise le força de s'enfuir

précipitamment de Florence[36]. Il se retira d'abord chez le duc

d'Urbin, et ensuite à Venise, où il reçut le meilleur accueil dans la

maison de _Carlo Capello_, sénateur, ami des lettres et qui les

cultivait lui-même. Condamné comme rebelle à une amende de 500 florins

d'or, ses craintes se portèrent plus loin lorsqu'il vit le cardinal Jules

devenu pape sous le nom de Clément VII[37]; et ne se trouvant pas en

sûreté à Venise, il voulut se retirer en France, avec _Zanobi

Buondelmonte_ son ami, son complice et compagnon de son exil. Ils furent

arrêtés à Brescia, et mis en prison à la demande du pape; mais _Capello_

l'ayant appris, employa si bien son crédit et les moyens que lui donnait

sa fortune, qu'il parvint à les faire échapper.

[Note 36: Mai 1522.]

[Note 37: En 1523.]

Alors l'_Alamanni_ commença une vie errante. Accueilli en France avec

distinction par François Ier., il eut part aux bonnes grâces et aux

libéralités de ce monarque. En 1525, il essaya de se rapprocher de sa

patrie; étant en mer aux environs de l'île d'Elbe, il fut attaqué d'une

maladie dont il fut sur le point de mourir. Il était à Lyon au

commencement de l'année suivante. Il alla ensuite à Gênes[38], où il

demeura quelque temps. Enfin la fortune parut s'adoucir en sa faveur.

L'armée de Charles-Quint s'empara de Rome[39]: la pape était assiégé

dans le château Saint-Ange: Florence se souleva, chassa les Médicis et

rappela ses citoyens exilés. L'_Alamanni_ rentré dans ses foyers, ne

songea d'abord qu'à se livrer à son goût pour la poésie; mais dans les

orages politiques qui peut se flatter de n'être pas arraché à de

paisibles études? Dans une assemblée des principaux citoyens, où l'on

examinait si Florence devait rester liguée avec le roi de France contre

l'empereur, ou tâcher de se réconcilier avec le pape et de renouveler

avec l'empereur les anciens traités, l'_Alamanni_ fut appelé, malgré sa

jeunesse, et quoiqu'il n'eût aucun emploi public. Frappé des dangers que

courait sa patrie en restant attachée à la France, dont les affaires

n'avaient jamais pu se rétablir depuis la bataille de Pavie, il soutint

l'opinion d'une ligue avec l'empereur, dans un discours que le _Varchi_

rapporte au cinquième livre de son histoire.

[Note 38: En 1526.]

[Note 39: En 1527.]

Rien de plus intéressant que le portrait du jeune poëte tracé par ce

grave historien. «Louis _Alamanni_, dit-il, outre la noblesse de sa

maison, outre la grande réputation que ses études, ses travaux assidus,

et principalement ses poésies en langue toscane lui donnaient déjà dans

les lettres, avait un extérieur très-agréable, un caractère plein de

douceur, et par-dessus tout un ardent amour de la liberté. Après qu'on

eut délibéré quelque temps, et ouvert différents avis selon la diversité

des opinions et des partis, lorsqu'on le pria de dire son opinion sur

cette affaire et sur ce qu'exigeait en général le salut de la

république, il se leva en rougissant, se découvrit avec respect[40], et

tout le monde ayant fait silence et tenant les yeux attentivement fixés

sur lui, il parla ainsi, non pas avec une voix forte (car il l'avait

aussi faible que son esprit était distingué), mais avec beaucoup de

grâce.»

[Note 40: Le texte dit: _E il cappuccio di testa

reverentemente cavatosi_; ce qui prouve que les Florentins

portaient encore le capuce au seizième siècle.]

Ce discours, très-long dans _Varchi_, paraît, comme ceux de Tite-Live,

appartenir plus à l'historien qu'au personnage: mais si toutes les

paroles ne sont pas de l'_Alamanni_, le fond en est sans doute. On a vu

quelle fut son opinion. L'avis contraire l'ayant emporté, on répandit le

bruit qu'il avait parlé en faveur des Médicis ses ennemis, contre le roi

de France son bienfaiteur. Devenu suspect au parti populaire, il

séjourna moins à Florence, et fit à Gênes de fréquents voyages. Il y

était en 1527, lorsqu'une armée française et vénitienne s'étant

approchée de Livourne; il fut nommé commissaire général pour le logement

et l'approvisionnement des troupes, emploi qu'il accepta et qu'il

remplit avec beaucoup de zèle. Peu de temps après, Florence ayant armé

tous ceux de ses citoyens qui étaient entre dix-huit et trente-six ans,

l'_Alamanni_ prit les armes. Il fit cependant de nouveaux efforts pour

engager les Florentins à traiter avec l'empereur. Il y était excité par

le célèbre André Doria; le libérateur de Gênes, qui avait conçu pour

lui beaucoup d'amitié; mais le parti français étant toujours le plus

nombreux et le plus fort dans le conseil, l'_Alamanni_ se rendit

inutilement plusieurs fois de Florence à Gênes et de Gènes à Florence.

Doria partit alors pour l'Espagne avec ses galères; il y conduisit

l'_Alamanni_, qui ne tarda pas à être instruit de ce qui se tramait

entre le pape et l'empereur contre la liberté de Florence. Il expédia

aussitôt de Barcelone un brigantin pour en avertir son gouvernement;

mais on n'en voulut rien croire, et on lui sut mauvais gré de ce

service.

Cependant Charles-Quint s'étant rendu à Gênes avec la flotte de Doria,

les Florentins, revenus trop tard de leur aveuglement, nommèrent quatre

ambassadeurs pour se rendre auprès de lui, et chargèrent l'_Alamanni_

d'en prévenir l'empereur et de le disposer à les recevoir. Ces

ambassadeurs ne purent rien obtenir. Le sort de la malheureuse Florence

était décidé. Les troupes du pape et de l'empereur en pressaient le

siége, les assiégés, réduits aux dernières extrémités, furent enfin

obligés de se rendre[41], et de recevoir pour maître Alexandre de

Médicis. Les principaux du parti populaire furent condamnés, les uns à

la mort, les autres au bannissement. L'_Alamanni_ fut exilé en Provence;

mais bientôt après, sous prétexte qu'il observait mal son ban, on lui

fit son procès comme rebelle. Ayant donc perdu l'espoir de rentrer dans

sa patrie, il résolut de se fixer en France. Il trouva dans François

Ier un généreux protecteur. Ce roi, dont la véritable gloire est

d'avoir été pour nous le restaurateur des lettres, donna au poëte

florentin des emplois lucratifs, le décora du cordon de Saint-Michel,

lui procura enfin un repos honorable dont plusieurs de ses meilleurs

ouvrages furent le fruit. Ce fut alors qu'il publia en deux volumes le

recueil de ses poésies toscanes[42], qu'il dédia au roi. Il lui dédia de

même son beau poëme didactique de _la Coltivazione_, qu'il fit imprimer

environ quatorze ans après[43].

[Note 41: Août 1530.]

[Note 42: Lyon 1532.]

[Note 43: Paris, 1546.]

Malgré les avantages dont il jouissait en France, il désira revoir

l'Italie. Il y fit un voyage en 1537. Le duc Alexandre et le pape

Clément VII n'étant plus, il espéra, mais en vain, la fin de son exil.

Il resta plus d'un an à Rome, se rendit ensuite à Naples; puis revenant

sur ses pas, il reprit le chemin de la Lombardie. En passant à la vue du

territoire de Florence, en touchant, comme il le dit dans un fort beau

sonnet[44], cette terre qu'il avait trop aimée, il se sentit

profondément ému. Ferrare, Padoue, Mantoue l'arrêtèrent quelque temps.

De là il revint en France, où la faveur de François Ier l'attendait.

Lorsque ce roi voulut envoyer un ambassadeur à Charles-Quint en Espagne,

après la paix de Crespi[45], ce fut de l'_Alamanni_ qu'il fit choix. Une

circonstance particulière rendait ce choix singulier, et produisit une

scène assez piquante entre l'ambassadeur et l'empereur. Long-temps

auparavant, l'_Alamanni_ avait adressé à François Ier un dialogue

allégorique entre le coq et l'aigle, _Il Gallo e l'Aquila_, dans lequel

le coq, emblème du roi de France, appelait l'aigle, qui désignait

l'empereur,

_Aquila grifagna

Che per più divorar due becchi porta,_

oiseau de proie, qui porte deux becs pour dévorer davantage. Charles

connaissait ces vers. Dans l'audience où l'_Alamanni_ lui fut présenté,

au milieu d'une cour nombreuse, l'ambassadeur fit l'éloge de l'empereur,

en orateur ou même en poëte. Il commença par le mot _Aquila_ plusieurs

de ses périodes. Quand il eut fini, Charles qui l'avait écouté avec

beaucoup d'attention et l'oeil continuellement fixé sur lui, se contenta

de répondre:

_Aquila grifagna

Che per più divorar due becchi porta._

[Note 44: Ce sonnet ne se trouve point dans les OEuvres de

l'_Alamanni_, mais dans un recueil intitulé: _Rime diverse di_

_molti eccellentissimi autori_, Venezia, 1549, in-8º., l. II, p.

49. Il commence par ces deux vers:

_Io ho varcato il Tebro, e muovo i passi,

Donna gentil, sovra le tosche rive._

Et finit par ce tercet:

_Quinci dico fra me: pur giunto io sono

Dopo due lustri almen tra miei vicini

A toccar il terren che troppo omai._]

[Note 45: En 1544.]

Tout autre en aurait peut-être été troublé; mais l'_Alamanni_ reprit

sur-le-champ d'un air grave: «Puisque ces vers sont parvenus jusqu'à V.

M., je lui déclare que je les ai faits, mais en poëte à qui la fiction

appartient; maintenant, je lui parle en ambassadeur, à qui le mensonge

n'est jamais permis. Il me le serait moins qu'à tout autre, puisque je

suis envoyé par un roi dont la sincérité est connue, à un monarque aussi

sincère que l'est V. M. J'écrivais alors en jeune homme; aujourd'hui je

parle en homme mûr. J'étais indigné de me voir chassé de ma patrie par

le duc Alexandre, gendre de V. M. Je suis maintenant libre de toute

passion et persuadé que V. M. n'autorise aucune injustice.» Cette

réponse aussi sage que spirituelle, plut beaucoup à l'empereur. Il se

leva, mit une main sur l'épaule de l'ambassadeur, et lui dit: «Vous

n'avez point à vous plaindre de votre exil, puisque vous avez trouvé un

protecteur tel que le roi de France, et que pour l'homme de talent tout

pays est une patrie: c'est le duc de Florence[46] qu'il faut plaindre

d'avoir perdu un gentilhomme aussi sage, et d'autant de mérite que

vous.» Dès ce moment l'_Alamanni_ fut traité avec la plus grande

distinction dans cette cour; et ayant obtenu tout ce qu'il demandait au

nom du roi, il partit comblé d'honneurs et de présents.

[Note 46: C'était alors le jeune Cosme de Médicis qui avait

succédé au duc Alexandre, assassiné par _Lorenzino_.]

François Ier, mourut en 1547; son fils Henri II n'eut pas moins de

bienveillance que lui pour notre poëte. Il l'engagea à terminer son

poëme de _Girone il Cortese_, dont François Ier lui avait donné le

sujet. L'_Alamanni_ publia ce poëme l'année suivante, et le dédia au

nouveau roi. Ce prince l'employa comme avait fait son père, dans

plusieurs négociations. Il l'envoya à Gênes[47], pour engager cette

république dans ses querelles avec Charles-Quint; mais toute l'adresse

du négociateur fut inutile, et il revint sans y avoir pu réussir. Il ne

devait plus revoir sa chère Italie. Cinq ans après, il était à Amboise

avec la cour, lorsqu'il fut attaqué d'une dyssenterie dont il mourut,

âgé de soixante ans et demi[48].

[Note 47: En 1551.]

[Note 48: 18 avril 1556.]

Il avait été marié deux fois. Baptiste, l'aîné de deux fils qu'il avait

eus de sa première femme, fit fortune dans l'état ecclésiastique. Il fut

abbé de Belleville, évêque de Bazas, et ensuite de Mâcon. Le second,

nommé Nicolas, fut chevalier de l'ordre de St-Michel et capitaine des

gardes du roi. C'est de celui-ci que sont sorties les différentes

branches de cette famille qui ont existé, et qui existent même encore,

en France et jusqu'en Pologne[49].

[Note 49: Voyez l'Histoire généalogique des familles de

Toscane, par le P. _Gamurrini_.]

Quoique marié et père de famille, l'_Alamanni_ aima, ou parut aimer

plusieurs femmes, peut-être seulement pour en faire le sujet de ses

vers; car il arrive souvent que les poëtes placent dans leur imagination

une maîtresse, comme les peintres posent devant leurs yeux un modèle. On

voit dans ses _rime_, ou poésies lyriques, une Cinthie et une Flore tout

à la fois. Pendant son séjour en Provence, il ne trouva point de beauté

capable de le fixer. Il en dit, dans une de ses satires, des raisons qui

ne sont pas flatteuses pour les manières et pour l'esprit des

Provençales de ce temps-là. Une seule fit sur lui quelque impression, et

lui donna des espérances; mais il s'aperçut bientôt qu'elle se jouait de

lui; et, rompant avec elle, il aima mieux reprendre en imagination les

fers de quelques beautés italiennes.

Il porta surtout ceux d'une belle Génoise, qu'il désigne souvent sous

le nom de Plante Ligurienne, _Ligure Planta_. On croit que son vrai nom

était _Larcara Spinola_: on croit aussi qu'elle était pour quelque chose

dans les fréquents voyages qu'il fit à Gênes, depuis les premiers

dégoûts politiques qu'il avait éprouvés à Florence. Il aima encore une

certaine _Béatrice_, de la noble maison des _Pii_, peut-être pour avoir

un rapport avec Dante, comme il s'était félicité d'en avoir un avec

Pétrarque, en chantant sa _Plante Ligurienne_, auprès de la Sorgue et

de Vaucluse. Au reste il ne paraît pas que toutes ces passions aient

rien coûté aux belles dames qui eu furent les objets: raison de plus

pour croire qu'elles ne furent que poétiques, et qu'elles ne lui

coûtèrent à lui-même que des vers.

L'_Alamanni_ est un des poëtes qui font le plus d'honneur à l'Italie, et

auxquels il est le plus honorable pour la France d'avoir offert un

asyle. Son titre de gloire le plus solide est le poëme de

l'_Agriculture_, que nous trouverons au premier rang, quand nous en

serons à la poésie didactique. Ses poésies diverses contiennent des

élégies, des églogues, des satires, des sonnets, des hymnes, des sylves

ou petits poëmes, une imitation en vers de l'_Antigone_ de Sophocle,

etc. Ce recueil[50], imprimé à Florence presque en même temps qu'il le

fut à Lyon, fut brûlé publiquement à Rome, par ordre de Clément VII,

sans doute pour quelques traits amers répandus dans les satires, mais

surtout en haine de l'auteur. A Florence, un malheureux libraire s'étant

avisé de le mettre en vente, fut condamné par le duc Alexandre à une

amende et au bannissement. Un autre qui n'en avait vendu que quatre

exemplaires, n'en fut pas quitte à moins de 200 écus. Les traits

satiriques contre Rome et contre Florence étaient accompagnés de

quelques autres contre les tyrans; et ces derniers traits auraient moins

ressemblé à Alexandre, s'il eût été capable de les pardonner.

[Note 50: _Opere toscane, tomo primo, Lugduni_, 1532, in 8º.;

_tomo secondo, ibid._ 1533. Le premier volume fut réimprimé à

Florence la même année 1532. Les deux volumes reparurent ensemble,

à Venise 1533, et _ibid._ 1542, in-8º.]

L'_Alamanni_ laissa de plus une comédie intitulée _Flora_, des sonnets

et d'autres pièces de vers épars dans différents recueils, des

épigrammes, et le poëme héroïque de l'_Avarchide_, qu'il fit dans les

dernières années de sa vie, et qui ne fut imprimé qu'après sa mort. On

voit dans tous ses ouvrages une grande pureté de style, de l'élégance,

et une extrême facilité, mais qui manque souvent de concision et de

force. Il écrivait rapidement, il improvisait même dans l'occasion, sur

toute sorte de sujets, et c'est un des seuls improvisateurs italiens qui

aient été de véritables poëtes. Il employa tout au plus deux ans à

composer _Giron le Courtois_, qui est en vingt-quatre chants, chacun de

mille à douze cents vers et quelquefois davantage[51].

[Note 51: _Gyrone il Cortese di Luigi Alamanni, al

christianissimo et invittissimo re Arrigo secondo. Stampato in

Parigi da Rinaldo Calderio et Claudio suo figliuolo_, 1548, in-4.,

Venezia, 1549, in-4º., etc.]

Ce poëme est conduit avec art; l'ordonnance en est plus régulière que

celle des romans épiques ne l'est ordinairement. Le poëte n'y parle

point en son nom: point d'exordes au commencement des chants, ou plutôt

des livres, car ce titre, seul connu des anciens, est rétabli[52]; point

d'adieux au lecteur à la fin, point de digressions. Le fil des

événements est suivi; les aventures n'y croisent pas continuellement les

aventures. Ce serait enfin un poëme épique régulier, si la nature même

de l'action et des incidents n'était pas toute romanesque.

Dans son épître dédicatoire à Henri II; datée de Fontainebleau, la plus

longue qu'aucun poëte épique italien ait mise au devant d'un poëme[53],

l'_Alamanni_, sans doute pour que ce roi fût plus en état de goûter les

beautés et d'apprécier l'utilité du sien, fait toute l'histoire d'Artus,

roi de la Grande-Bretagne et de l'institution de la Table ronde; il en

fait connaître les principaux chevaliers, compagnons d'armes de son

héros. Il rapporte même tous les statuts de cet ordre, et met ainsi le

code de la courtoisie chevaleresque en tête du récit des actions du plus

courtois de tous les chevaliers.

[Note 52: Dans les éditions postérieures, on lit à chaque

division du poëme, _canto_ 1º, _canto_ 2º, etc.; mais dans celle

de Paris, qui est la première et faite sous les yeux de l'auteur,

_libro_ 1º, _libro_ 2º, etc.]

[Note 53: Elle remplit treize pages in-4º dans l'édition de

Paris.]

La fable de _Giron_, surnommé _le Courtois_, n'est pas une des moins

intéressantes du roman de la Table ronde. Ce chevalier était fils d'un

autre _Giron_, nommé _le Vieux_, qui avait eu des droits à la couronne

de France, mais qui l'avait laissée usurper par Pharamond. Le jeune

chevalier se distingua de bonne heure par des actes de courtoisie, qui

lui valurent son surnom. Intime ami d'un autre chevalier, nommé Danaïn

le Roux, seigneur du château de Maloanc[54], il inspira des sentiments

très-tendres à la femme du chevalier, qui était la plus belle personne

de toute la Grande-Bretagne. Cette dame lui ayant fait à deux reprises

les déclarations les plus vives, il sut, sans l'offenser, la rappeler

aux lois du devoir et rester fidèle à l'amitié. Mais cette fermeté eut

un terme. Dans un tournoi, dont Giron et son ami Danaïn remportèrent le

prix, la dame de Maloanc parut avec un éclat extraordinaire, et lit sur

le coeur de Giron un effet qu'elle n'avoit point encore produit. Après ce

tournoi, elle retournait à son château avec les dames et les demoiselles

de sa suite, sous l'escorte de plusieurs chevaliers. Un chevalier plus

fort et plus terrible qu'eux tous, qui avait dessein de l'enlever, fond

sur l'escorte, tue les uns, renverse les autres, met le reste en fuite.

Giron qui a tout vu, tout laissé faire, pour avoir une plus belle

occasion d'exercer Son courage, défie le ravisseur, le combat, le

terrasse, et délivre la belle dame[55]. Alors ils se trouvent tous deux

seuls, dans un bois épais, au bord d'une claire fontaine. Après un

silence très-intelligible, ils parlent et s'entendent encore mieux; Le

coeur de la dame est toujours le même: celui de Giron sent naître tout le

feu des désirs. On voit ce qui serait arrivé, si la lance du chevalier,

suspendue à un arbre, n'eût tombé sur son épée, qui était auprès de lui,

et si l'épée n'eût tombé dans la fontaine.

[Note 54: Ce nom est ainsi dans le roman. L'_Alamanni_ a mis

dans presque tout son poëme _Maloalto_, qu'il faudrait traduire

_Malehauly_; vers la fin cependant il a écrit plusieurs fois

_Maloanco_. On a cru devoir mettre partout Maloanc.]

[Note 55: Lib. V.]

Cette épée lui était très-chère. Il la tenait du grand chevalier Hector

le Brun qui avait été son maître dans le métier des armes, et qui la lui

avait donnée en mourant. Ces mots étaient gravés sur la lame: _Loyauté

passe tout; trahison honnit tout_[56]. En retirant de l'eau son épée,

Giron jette les yeux sur cette devise. Elle lui fait sentir l'énormité

de la faute qu'il allait commettre. Il lui prend un accès de désespoir;

il veut se tuer avec cette épée, et se la passe du premier coup à

travers la poitrine. Giron perd beaucoup de sang et commence à

défaillir; ils se font de tendres adieux; elle reste auprès de lui

fondant en larmes.

[Note 56: Cette devise est ainsi dans le roman français.

L'_Alamanni_ a mis en deux vers:

_Lealtà reca honor, vittoria e fama,

Falsitade honta e duol dona a ciascuno._

Ils ne sont pas bons, et pourraient se rendre ainsi en notre vieux

style:

De loyauté naît les, victoire, honneur;

De fausseté rien que honte et douleur.

Histoire littéraire d'Italie (5/9) · 第 4 / 22 题