CHAPITRE III.

De la Lecture à l'usage des Aveugles.

La Lecture est le vrai moyen d'orner la mémoire d'une manière facile,

prompte & méthodique. Elle est comme le Canal par lequel nous

parviennent nos différentes connoissances. Sans elle les productions

littéraires ne formeroient dans l'esprit humain qu'un amas désordonné de

notions vagues. Enseigner à lire aux Aveugles; composer une bibliothéque

à leur usage, devoient donc faire l'objet de nos premiers soins. Avant

nous l'on avoit fait à ce sujet diverses tentatives infructueuses.

Tantôt à l'aide de caractères en relief & mobiles sur une planche;[*][1]

tantôt en employant des lettres formées sur une Carte par des piquures

d'épingle,[2] on étoit parvenu à mettre à la portée des Aveugles les

principes de la Lecture. Déja se réalisoient pour eux les merveilles de

l'Art d'Ecrire. Déja sous leur tact, devenu en quelque sorte une espece

de vision, les pensées prenoient un corps. Mais ces ustensiles grossiers

ne présentoient à l'Aveugle que la possibilité de le faire jouir des

charmes de la lecture, sans lui en donner les moyens. Nous n'eûmes pas

de peine à les trouver; le principe en existoit depuis long-tems, &

journellement il se reproduisoit sous nos yeux.

[*] Voyez les notes à la fin de l'ouvrage.

Nous observâmes qu'une feuille d'impression sortant de la presse,

présentoit au revers toutes les lettres en relief, mais dans un ordre

contraire à celui de la lecture. Nous fîmes fondre des caractères

Typographiques dans le sens où leur empreinte frappe nos yeux; & à

l'aide d'un papier trempé à la manière des Imprimeurs, nous parvînmes à

tirer le premier exemplaire qui eût paru jusqu'alors, avec des lettres

dont le relief pût être distingué par le tact au défaut de la vue. Telle

fut l'origine de la Bibliotheque à l'usage des Aveugles.

Après avoir employé successivement des caractères de différentes

grosseurs suivant la capacité du tact de nos Eleves, nous avons cru

devoir nous borner, du moins dans les premiers tems de notre éducation,

à celui qui nous a servi à imprimer le corps de cet ouvrage. Ce

Caractère nous a paru tenir le milieu entre ceux que les différens

individus qui sont privés de la lumière, peuvent palper, chacun suivant

le dégré de finesse que la nature lui donne, ou bien que l'âge ou le

travail lui laissent dans le toucher.

On conçoit aisément que ces moyens une fois trouvés, il n'est pas plus

difficile d'apprendre les principes de la lecture à un Aveugle qu'à un

clairvoyant.

De la Lecture de l'Imprimé à celle du Manuscrit, il n'y a pour l'aveugle

qu'un pas à faire. Nous ne parlons pas ici du manuscrit à la manière des

clairvoyans: nous avons jusqu'à ce jour vainement tenté l'usage des

encres en relief; & nous les avons suppléées par des traits produits sur

un papier fort à l'aide d'une plume de fer, dont le bec n'est pas fendu.

Il est inutile de prévenir que lorsqu'on écrit à un Aveugle, on ne se

sert point d'encre; que le caractère est appuyé, séparé & un peu gros, à

peu-près dans le genre de celui qui est maintenant entre les mains de

notre Lecteur; qu'enfin l'on n'écrit que sur le recto ou le verso d'une

page. Toutes ces précautions étant observées, les aveugles liront

passablement l'écriture cursive des clairvoyans, la leur même & celle de

leurs semblables.[3] Ils feront plus; ils distingueront également sur le

papier les caractères de musique & autres, rendus sensibles par nos

procédés, comme nous le démontrerons dans la suite.

Essai sur l'éducation des aveugles · 第 9 / 42 题